Observations sur le mode d’insertion et la chute des rameaux secondaires chez les Sedum : essai sur un cas d’anticipation morphogénétique explicable par des processus de transfert (1966)
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On sait assez que le développement des êtres vivants abonde en situations dans lesquelles les organes caractéristiques de l’état adulte et leur fonctionnement semblent préparés par des séries d’ébauches s’échelonnant au cours des stades antérieurs. Pour ce qui est du détail de ces anticipations, chacun cherche naturellement à en atteindre le déterminisme exact et l’on connaît, par exemple, les remarquables travaux qui ont mis en évidence, au cours de ces dernières décades, le rôle de la lumière dans la floraison ou de la température dans la vernalisation 1. Mais, pour ce qui est des interprétations d’ensemble, ces recherches, mettant en évidence le rôle nécessaire de certaines incitations du milieu dans le déroulement du programme héréditaire, soulèvent le problème considérable de la nature de cette rencontre entre des influences extérieures et une programmation interne. À ce problème très général, qui couvre en fait tous les mécanismes réactionnels ou adaptatifs, du végétal jusqu’aux conduites humaines, les uns donnent une réponse strictement causale, en expliquant l’anticipation par la seule information génétique et le jeu des sélections, tandis que d’autres s’orientent vers la finalité en parlant avec Guyénot de « fonctionnement prophétique » de l’organisme ou avec Cuénot d’une « loi d’anticipation » au sens d’une « ontogenèse préparant le futur ».
Tant qu’il s’agit d’organes indispensables à la vie de l’individu ou de l’espèce, la discussion est peut-être sans issue, car on aura beau faire remarquer que le finalisme se borne à décrire des situations fonctionnelles et à soulever des problèmes intéressants mais sans « expliquer » jamais rien, on n’empêchera pas d’excellents esprits de penser que, si la production d’une fleur est anticipée par un certain nombre d’ébauches préparatoires, cette anticipation même démontre les « causes finales ».
Il nous a donc semblé instructif d’étudier une situation présentant les deux conditions suivantes :
1) que les processus en jeu ne soient pas indispensables à la vie, mais d’une utilité en quelque sorte auxiliaire ; et
[p. 140] 2) que leur déroulement ne se présente donc pas sous une forme inflexible, mais avec une variabilité suffisante pour pouvoir comparer les formes et les situations les plus diverses.
Ces deux conditions doivent permettre, en effet, d’établir, d’une part, des degrés dans l’anticipation, depuis les successions causales simples et en partie fortuites jusqu’à la préparation proprement dite des états ultérieurs, et de chercher, d’autre part, quels modes d’interprétation peuvent comporter ces diverses situations réactionnelles et quelles sont les probabilités en faveur de ces différents modes.
La reproduction végétative chez les Crassulacées offre à cet égard d’excellents exemples avec une très large gamme de variations. À l’un des extrêmes il y a le cas bien connu des Bryophyllum, dont certaines espèces (Br. daigremontianum, calycinum, etc.) produisent sur le bord des feuilles adultes une série de bourgeons radicants qui se détachent spontanément et s’enracinent immédiatement ; ou les rejets en forme de boules du Sempervivum soboliferum (aujourd’hui classé dans les Jovibarba) qui se séparent au niveau même des feuilles de la plante mère et roulent n’importe où. Rappelons en outre le cas de la Crassula multicava dont les gros rameaux terminaux se détachent spontanément de tiges principales plus minces qu’eux. À l’autre extrême on a le cas de tiges cassées accidentellement (par exemple chez la Crassula socialis) mais qui, une fois tombées demeurent en vie à cause du caractère succulent de leurs feuilles et finissent par pousser des racines adventives ; entre ces derniers cas, où tout paraît fortuit, et les premiers, où l’anticipation morphogénétique et fonctionnelle semble évidente, on trouve tous les intermédiaires, ce qui correspond aux conditions cherchées et permet les comparaisons.
Nous nous limiterons ici à l’ensemble, déjà considérable, des Sedum au sein desquels on retrouve la même variabilité. Et, dans cette étude préliminaire, nous commencerons par une analyse dans la nature même, en suivant l’exemple de l’éthologie (ou de l’école « objectiviste ») en zoologie. La chute des rameaux secondaires chez les Sedum constituant dans la plupart des cas un processus adaptatif et réactionnel 2 ; il y a intérêt à débuter par un essai d’observation systématique, ce qui n’exclut naturellement en rien des expériences ultérieures de laboratoire. Mais l’observation en nature présente cet avantage, au moins initial, de soulever des problèmes auxquels on n’aurait pas pensé spontanément.
Notre effort portera en particulier sur l’examen du mode d’insertion des rameaux secondaires, selon qu’ils sont fixés sans rainures ni rétrécissements (voir § 1) ou au contraire que des rainures circulaires au point d’insertion ou même des rétrécissements du diamètre de départ semblent préparer les séparations ou chutes ultérieures. Ces observations, si simples soient-elles, nous paraissent déjà assez instructives, car les fréquences relatives des divers modes d’insertion varient grandement d’une espèce à l’autre, au sein d’un même groupe, parfois d’une variété à l’autre de la même espèce et parfois aussi d’un milieu à l’autre pour une même variété.
Cherchons alors à préciser les problèmes que nous allons nous poser. On sait que l’un des caractères les plus frappants de la famille des Crassulacées est l’hypovascularisation
[p. 141] des tissus de la plante. Cette hypovascularisation est naturellement liée de près, du point de vue phénoménal, à la crassulescence elle-même, mais sans que l’on puisse savoir actuellement ce qui est cause et ce qui est effet, faute de données suffisantes sur les mécanismes géniques et même morphogénétiques. La crassulescence explique, d’autre part, que les rameaux stériles tombés sur le sol ne se dessèchent pas, mais continuent de vivre un temps très suffisant pour permettre un enracinement grâce aux racines adventives qui poussent tôt ou tard. Quant à la chute elle-même de ces rameaux secondaires à partir des tiges principales (soit par nécrose locale soit par abscission nette), elle est, il va de soi, favorisée par l’hypovascularisation des Sedum, laquelle dépend de son côté du patrimoine génétique de chaque espèce, sous-espèce ou même race. Si les abscissions et les modes d’insertion des rameaux étaient les mêmes chez tous les Sedum, il n’y aurait pas de problèmes et il ne resterait qu’à expliquer ces anticipations, réelles ou apparentes, par le jeu de l’information génétique à elle seule. Mais comme il existe une grande variabilité, d’une espèce à une autre ou même d’un milieu à un autre pour une même race et parfois encore pour un même individu qu’on transplante une ou plusieurs fois, le problème devient très complexe et comporte de multiples solutions.
Le fait à expliquer est que si, chez certaines espèces, la chute des rameaux secondaires stériles n’est pas fréquente et ne semble pas être préparée par un mode particulier d’adhésion de ces rameaux à la tige principale, dans d’autres espèces au contraire (comme le S. nicaeense All.) les chutes sont abondantes à toutes saisons, à différents niveaux de croissance des rameaux (de l’état de bourgeon à quelques centimètres), et paraissent surtout être prévues dès le début de cette croissance des rameaux par des modes d’insertion avec étranglements et rainures qui favorisent l’abscission au moindre contact. Comment donc interpréter ces sortes d’anticipations morphogénétiques ?
Nous pouvons répartir les interprétations possibles en trois groupes :
I. L’interprétation la plus simple revient naturellement à attribuer ces anticipations morphogénétiques à la seule information génique, et cela sur le mode causal habituel des mutations ou des recombinaisons internes, avec sélection par le milieu. Dans cette perspective, les deux questions particulières de la production des abscissions ou de leur absence peuvent recevoir une solution également classique : leur production serait due à des facteurs extérieurs, actuellement inconnus (température, lumière, dessication, etc.), mais ne jouant qu’un rôle de déclencheurs, ou même de détecteurs, sans action proprement formatrice sur la constitution du phénomène ; quant aux absences d’abscissions, en certaines espèces ou plus précisément en certaines régions de la plante (car on en trouve toujours aux niveaux hypogés), il suffit d’invoquer des inhibitions, freinant un mécanisme que l’on pourrait en principe rencontrer partout, en vertu d’une sorte de totipotence ou totipotentialité due à la généralité des virtualités génétiques du Sedum.
IB. Une seconde interprétation retient l’essentiel de ce rattachement des anticipations à l’information génétique, mais sur un mode causal bien différent, qui reviendrait à remplacer les variations aléatoires et la sélection par une finalité du type Cuénot ou Guyénot : en ce cas, tout serait dû aux combinaisons génétiques
[p. 142] conçues comme des sortes d’« inventions » (Cuénot 1941), mais les circonstances extérieures joueraient un rôle particulier, puisque ce serait « pour » s’adapter à elles que ces inventions seraient orientées en telle direction plutôt qu’en telle autre.
II. Les interprétations d’un second groupe consisteraient au contraire à considérer les abscissions et les modes d’insertion des rameaux comme des accommodations phénotypiques ou situationnelles dues aux seules influences extérieures, sans fixation héréditaire, ni intervention directe de mécanismes génétiques. Dans une telle hypothèse il s’agirait naturellement de trouver un modèle permettant d’expliquer les anticipations à partir d’informations antérieures, et on le chercherait dans la direction de « transferts » ou de « conditionnements » par analogie avec ce que l’on observe chez les animaux même très inférieurs.
II B. Par symétrie avec I B on pourrait également prévoir des interprétations finalistes sur le terrain des réactions phénotypiques non héréditaires.
III. Dans l’esprit des conceptions cybernétiques contemporaines telles qu’elles sont utilisées en biologie par C. H. Waddington, par exemple (The nature of Life, The strategy of the Genes, etc.), les phénomènes que nous chercherons à décrire ne seraient imputables ni à la seule programmation génotypique ni à de seuls accommodats phénotypiques, mais à un « système épigénétique » responsable de la morphogénèse et comportant de multiples circuits ou systèmes à boucles (feedbacks) combinant les actions du milieu avec la programmation génétique en une synthèse non prédéterminée et comportant la possibilité de nouvelles « réponses ». Les différences entre cette solution III et la solution I sont donc que les circonstances extérieures peuvent jouer un rôle causal et que le développement de l’organisme n’est pas nécessairement inscrit d’avance dans le génome. Waddington insiste avec force sur le fait que l’ontogenèse ne saurait se réduire à une prédétermination. En règle générale, la formation des organes se déroule selon des canalisations régulières ou « créodes » 3 (avec retour à l’équilibre cinétique ou « homéorhésis » en cas de perturbation), encore que la marche le long de ces créodes suppose de multiples interactions entre l’extérieur et l’activité synthétique des gènes. Mais il peut aussi se produire des déviations par rapport aux créodes, sous l’influence du milieu, et le système épigénétique fournit alors de nouvelles réponses plus ou moins stables (le maximum de stabilité étant atteint lorsqu’il y a fixation héréditaire après quelques générations par le processus de l’« assimilation génétique » à base de sélection parmi les diverses réponses phénotypiques).
Dans une telle perspective, où le phénotype est conçu comme une « réponse » du génome aux tensions du milieu, les activités génotypiques et phénotypiques deviennent indissociables (ce qui est d’ailleurs dans la logique du concept de « norme de réaction » propre à la génétique des populations), et le problème de l’anticipation morphogénétique se pose alors en d’autres termes que dans les solutions I et II : à vouloir l’expliquer causalement et sans finalité (ce qui est l’un de nos desseins essentiels), il s’agit en ce cas de faire appel à des informations antérieures pouvant être acquises au cours du développement (comme dans la solution II), tout en attribuant
[p. 143] une part nécessaire aux « réponses » génotypiques et sans considérer le milieu comme agissant directement à la manière lamarckienne.
Notre intention n’est naturellement pas de choisir entre ces diverses solutions dont le contrôle expérimental demeure fort malaisé même dans les situations les plus favorables. Mais, quelques années d’études en nature (accompagnées il est vrai de nombreux élevages) sur l’adaptation d’un mollusque aquatique (Limnæa stagnalis) aux milieux lacustres de la Suisse romande (Piaget 1929 et 1965), nous ont convaincu de la richesse des indices que l’on peut recueillir sur le terrain, et, dans ce cas particulier, l’examen des différentes possibilités de sélection conduisait presque inévitablement à l’hypothèse d’une « assimilation génétique » au sens de Waddington. Dans le cas des anticipations morphogénétiques supposées chez nos Sedum, il n’en va pas de même, mais les faits récoltés permettent tout au moins de lier ces anticipations à un processus assez progressif conduisant des séparations se produisant aux niveaux hypogés (racines et rhizomes) à celles qui se produisent sur les rameaux aériens, en passant par l’intermédiaire des tiges et rameaux rampants : il sera alors possible d’interpréter ce processus soit comme un phénomène de transfert au cours du développement (au sens des « transference of functions » de E. H. J. Corner 1958), soit comme une levée progressive d’inhibitions dans l’hypothèse d’une programmation héréditaire totipotente.
Mais si cet examen des réactions dans la nature ne nous permet pas de décider entre les solutions I et III, tout en fournissant de sérieux indices en faveur de la troisième, il nous permet cependant d’écarter la solution II au vu des multiples différences spécifiques et surtout de soumettre à un examen critique les interprétations finalistes dont les modèles cybernétiques contemporains permettent de se passer tout en fournissant une solution causale aux questions fonctionnelles qu’elles soulignent avec raison, en particulier quant aux anticipations.
Bien entendu, il s’agira dans la suite de se livrer à des expériences de laboratoire sur le rôle de la lumière et des périodicités nycthémérales, sur celui de la température et de la dessication, etc. En abordant notre problème nous espérions d’ailleurs que ce mécanisme causal des incitations physicochimiques était déjà débrouillé. Mais ce n’est pas de le connaître qui permettra sans plus de résoudre la question de l’anticipation, car il demeure que n’importe quel agent extérieur à l’organisme — et personne ne songe à en nier la nécessité — peut être interprété différemment, selon les trois groupes de solutions I-III distinguées précédemment.
§ 1. La classification des modes d’insertion et des formes de séparation🔗
Nous distinguerons sept types A-G différents d’insertion des rameaux secondaires, plus quatre sous-types (A II, etc.), ce qui donne onze variétés dont plusieurs rendent possibles les abscissions que nous appellerons axillaires. Puis nous examinerons les possibilités de séparation qui seront dites linéaires et qui intéressent les coupures possibles des tiges principales elles-mêmes ou aussi des rameaux secondaires, mais
[p. 144] pas à leurs points d’insertion. Commençons donc par examiner les modes d’insertion des rameaux secondaires :
Type A I. — Il s’agit d’une insertion du rameau R sur une tige T, sans rétrécissement ni rainure (fig. 1) et ne permettant donc aucune chute de R, sauf en cas de cassure accidentelle (celle-ci ne se produisant alors pas nécessairement au point d’insertion mais n’importe où et ne donnant pas lieu à une coupure nette mais à une déchirure).
Type A II. — Ce type A II (fig. 2) ressemble au type D (fig. 7) où l’insertion, sans rétrécissement, présente une rainure circulaire, prélude d’une séparation possible. Seulement, en A II, il ne s’agit pas de rainure profonde, mais d’une légère rainure intéressant la partie la plus superficielle de l’épiderme. On pourrait donc être tenté de considérer ce type A II comme la forme initiale d’un type D et ne pas l’en distinguer, et c’est ce que nous avons cru au début. Mais trois raisons imposent cette distinction : 1) le type A II s’observe chez des bourgeons ou des rameaux très jeunes qui, en croissant, finissent par présenter le type A I et non pas le type D ; 2) ce type A II s’observe, d’autre part, chez des rameaux mieux développés, mais dans le cas d’espèces annuelles dont les rameaux ne tombent pas : après dessication de l’épiderme (vers l’automne quand la plante meurt et qu’il en reste un simple squelette desséché) on s’aperçoit qu’il n’y avait aucune fente mais une rainure superficielle ; 3) en cas d’hésitation entre les types A II et D, une traction progressive suffit en général pour agrandir la fente (D) ou produire une simple déchirure (A II).
Ce type A II implique donc comme mécanisme opératoire des réductions puis reprises de croissance, ordonnées selon une information bioarchitecturale distincte de celles commandant les types D et E. Le caractère soit éphémère, soit simplement insuffisant de la rainure range cette solution parmi les hypo-effectives, tandis que les types B et C constituent en certains cas un acheminement vers D et E-F.
Type B I. — Il s’agit cette fois d’une adhésion sans rainure circulaire, mais avec rétrécissement (« ret » sur la fig. 3) du rameau R sur l’un de ses côtés (et sans que ce rétrécissement s’accompagne lui-même d’une rainure partielle comme en C II). Le rétrécissement en question n’est sans doute pas dû à un étranglement se produisant après ou durant la croissance mais à une dilatation unifaciale due à une croissance
[p. 145] un peu asymétrique. Dans la mesure où il y a étranglement secondaire au sens indiqué, ce type B I constituerait par contre une étape dans la direction B II et E.
Fig. 1 A IFig. 2 A IIFig. 3 B I
Type B II. — En ce cas, l’insertion est caractérisée par un rétrécissement sur tout le tour du rameau en ses zones d’adhésion, mais sans rainure circulaire totale ni partielle (fig. 4a). Il s’agit sans doute du résultat d’une dilatation panfaciale au cours de la croissance, mais il arrive aussi que le rétrécissement soit dû à un étranglement augmentant en cours de croissance. Variante possible : le retard dans la dilatation panfaciale conduit à un rameau pseudo-pétiolé (fig. 4b).
Type C I. — Avec ce type débutent les rainures partielles n’intéressant que l’une des faces du rameau R (fig. 5), tandis que l’autre face est analogue à ce que présente le type A. Il n’y a, d’autre part, ni étranglement ni dilatation unifaciaux, mais il semble néanmoins que l’on se trouve aux débuts d’une morphologie d’abscission.
Fig. 4 B IIFig. 5 C I
Type C II. — La rainure partielle de C I s’accompagne, de plus, d’un rétrécissement dû sans doute en général à une dilatation unifaciale en cours de croissance (fig. 6), mais pouvant aussi être attribué en certains cas à un étranglement partiel secondaire.
Type D. — En ce type il y a rainure circulaire plus ou moins profonde entourant le disque d’adhésion mais sans rétrécissement du rameau R (fig. 7). Lorsque la rainure est suffisamment profonde (dans la direction de l’axe du rameau et non pas de celui de la tige T) il peut se produire une abscission du rameau, et dans ce cas il y a coupure nette sans passer par le type E. La solution D est donc effective, comparée à A II, la rainure étant durable.
Type E I. — Même fente circulaire que D, mais avec en plus un rétrécissement 4 panfacial du rameau R, c’est-à-dire que le diamètre de la zone d’adhésion est plus
[p. 146] petit que celui des parties du rameau R qui suivent immédiatement (fig. 8). La question est alors de savoir si le rétrécissement résulte simplement d’une dilatation panfaciale due à la croissance ou d’un étranglement secondaire s’ajoutant à cette dilatation ou survenant en cours de croissance à partir d’une insertion de type D. Or, sans contester le rôle de la dilatation, nous avons cru observer en bien des cas un étranglement progressif à partir de modes d’adhésion D (sans augmentation du diamètre du rameau).
Fig. 6 C IIFig. 7 DFig. 8 E I
Type E II. — Même structure que E I mais avec début de dessication de la partie rétrécie, tandis que dans le cas E I la chute éventuelle se produit à l’état frais. Il s’agit donc, pour E II d’un simple épiphénomène, mais significatif du point de vue de l’abscission.
Type F. — Même structure que E (I ou II) mais la fente s’entrouvre sous la forme d’une coupure partielle. En ce cas le rameau peut tomber au moindre choc mais peut aussi présenter une sorte de flexibilité, par résistance de la partie non coupée qui plie à l’attouchement mais ne casse pas (ce qui constitue l’un des points de départ possibles du type G). Les deux modalités E et F sont donc très voisines et semblent ne se distinguer que par le fait que l’attache vasculaire a été épargnée ou non.
Type G. — Le rameau R ne tient plus à la tige que par une faible surface et se développe en dessous de celle-ci sous la forme d’une excroissance ou gibbosité arrondie pouvant se munir de racines adventives (fig. 10). Ce type G peut dériver des types E et surtout F, mais en certains cas, et surtout près du sol, on peut observer des passages de A, B ou C à G, c’est-à-dire que la croissance de la base du rameau en marge de la tige T peut précéder toute fente (cas plus rare mais observable). Cette gibbosité peut être phénotypique (accumulation de sève avec tendance à la rhizogenèse (débordement au voisinage du collet des potentialités radiculaires)). Il peut s’agir aussi d’un épiphénomène surgissant occasionnellement chez divers caryotypes.
Sur les onze types ainsi décrits d’insertion, quelques-uns (D, E, F et G) peuvent donner lieu à des abscissions ou séparations que nous appellerons axillaires ou angulaires, parce qu’elles se produisent au point d’insertion des rameaux et que ceux-ci
[p. 147] forment un angle par rapport à la tige dont ils se détachent. Mais il peut arriver qu’une tige, un rejet rampant ou même un rameau aérien donnent lieu à une séparation ailleurs qu’à leur point d’insertion, ce que nous appellerons alors une séparation linéaire : celle-ci aboutit, en effet, à les diviser en deux segments successifs sur une même ligne.
Fig. 9. FFig. 10. GFig. 11
Ces séparations linéaires peuvent se produire souvent par simple nécrose en un point quelconque de la tige ou du rameau, auquel cas la partie détachée n’en demeure pas moins vivante et se fixe par des racines adventives peu après sa chute sur le sol. En d’autres cas, au contraire, la tige, le rejet ou le rameau présentent, ailleurs qu’en leur point d’insertion, des étranglements, des rainures circulaires ou même des fentes qui peuvent aboutir à des abscissions nettes (voir la fig. 11). Il est alors remarquable que ces ébauches de séparation prennent des formes comparables à chacun des types d’insertion décrits de B à G (le type A n’ayant alors plus de signification puisqu’il correspond à une tige dépourvue de telles segmentations) : le phénomène est particulièrement net chez les espèces chinoises Sedum sarmentosum, lineare, etc. (voir § 13).
Il convient d’ailleurs de distinguer avec soin ces processus relatifs à des « segmentations de séparation » de ce que nous appellerons les « segmentations de croissance » caractérisées par la présence de rainures circulaires analogues au type A II) situées aux points d’insertion des feuilles et marquant simplement les étapes d’une croissance par paliers, comme chez le Sedum spurium (ce qui n’exclut d’ailleurs pas des séparations sur ces points).
Notons encore que normalement les tiges principales ne chutent pas (sauf dans le cas des tiges annuelles des sections Rhodiola et Telephium, mais sans aucun rapport avec la reproduction végétative et par simple dessication autumnale). Par contre, en certaines espèces comme les Sedum lineare et sarmentosum déjà mentionnés (surtout lineare), il arrive que les tiges principales se séparent à leur point d’insertion, celle-ci ayant alors pris des formes E et F (rarement D). Mais ce sont là des cas exceptionnels, où l’on peut employer l’expression de « séparations semi-axillaires » (mais que nous allons retrouver à propos des racines).
[p. 148] Les modes d’insertion que nous venons de décrire (types A I à G) sont relatifs aux rameaux stériles émanant soit des tiges dressées soit des rejets rampants (= tiges ou rameaux demeurant plus ou moins couchés sur le sol et y plongeant fréquemment des racines adventives). Les rameaux florifères sont assez généralement fixés selon le mode d’insertion A I, mais nous verrons à l’occasion quelques exceptions relevant des autres types, sauf F et G.
Quant aux appareils souterrains (racines, rhizomes, stolons hypogés 5), on verra dès le paragraphe 2 l’importance que peut avoir pour notre problème de l’anticipation morphogénétique le fait qu’ils présentent également des abscissions, et même fréquentes. Il importe donc de dire encore en quelques mots en quoi consistent les modes d’insertion que l’on observe à ce niveau hypogé, qu’il s’agisse des ramifications de racines par rapport à la racine principale, des branches de rhizomes ou de l’insertion des stolons.
Notons d’abord que les séparations au niveau hypogé sont fréquemment de forme « linéaire » : ce peut être en particulier le cas des stolons souterrains se séparant sur leur parcours soit par nécrose, soit aussi par coupures nettes (analogues à celles qui résultent des formes D ou E d’insertion). Mais ce peut être aussi le cas des racines tubéreuses du groupe Telephium (voir la fig. 12 sous J et S) ou du groupe Aizoon, etc.
En second lieu, on observe souvent, notamment dans le cas à nouveau des racines de Telephium, des séparations que nous appellerons « intermédiaires », parce qu’elles intéressent des éléments primaires et non pas secondaires (grosses racines et non pas rameaux radiculaires) et qu’elles se produisent néanmoins à leur point d’origine et non pas le long du parcours comme les séparations linéaires (voir par exemple la fig. 12a en S’ et 12b).
Fig. 12
[p. 149] Pour ce qui est maintenant des éléments secondaires (ramifications de racines, de rhizomes ou de stolons souterrains), on retrouve au niveau hypogé les onze types d’insertion A I à G, sauf peut-être A II, ainsi que les séparations axillaires pouvant résulter des types D, E et F, G. Il est malheureusement moins facile de fournir des statistiques de leurs fréquences que ce n’est le cas pour les rameaux aériens (rampants ou issus de tiges dressées), aussi ne possédons-nous que des observations occasionnelles. Si les modes A I d’insertion semblent prédominer dans tous les groupes, les types D et E se rencontrent également chez toutes les espèces vivaces, mais pas chez les annuelles.
Un processus spécial aux racines doit être en outre mentionné ici, bien qu’il se retrouve parfois au niveau du sol chez les espèces à abondants rejets rampants comme le Sedum acre : c’est celui des « travées » (voir les fig. 22 à 25), en fonction duquel une ramification ne se détache pas, ou pas immédiatement, d’un élément principal, mais s’enracine pour son compte et développe ses propres ramifications. En ce cas l’individu naissant demeure relié à la plante-mère par une sorte de courte travée, qui peut subsister longtemps ou se séparer après que son insertion ait pris des formes D ou E.
§ 2. Classification des catégories de Sedum selon la distribution des modes d’insertion🔗
Il existe de nombreux Sedum qui ne présentent pas de rameaux secondaires stériles (par exemple S. roseum, telephium, Ellacombianum, etc.). Il en est d’autres qui n’en fournissent qu’à partir de stolons souterrains ou à partir des rejets rampant sur le sol, mais sans (ou presque sans) production des rameaux que nous appellerons « strictement aériens », c’est-à-dire dont le point d’insertion n’aurait plus aucun contact ou voisinage avec le sol. On pourrait donc être tenté de ne s’occuper que du problème de ces rameaux aériens et nous avons commencé ainsi, en considérant par hypothèse les processus souterrains comme relevant d’un autre domaine (du type « bulbilles », etc.). Mais si l’on cherche à expliquer sans finalisme les anticipations éventuelles se produisant au niveau aérien, ce qui est notre intention, il est indispensable de déterminer les « informations » reçues par la plante sur les autres paliers, autrement dit d’observer les processus réactionnels de séparation aux niveaux des racines et rhizomes, des stolons souterrains, des rejets rampants et des rameaux aériens : il n’est pas exclu, en effet, qu’un même « schème » de réaction se retrouve par transfert d’un palier à un autre, et que ce schème, se constituant par successions causales simples (donc sans « anticipations ») aux niveaux inférieurs, puisse devenir anticipateur aux niveaux aériens par simple court-circuitage, c’est-à-dire par mise en relations directes entre tel chaînon et tel autre de l’enchaînement initial, chaînons reliés en fait par des liaisons antérieurement successives mais désormais englobées simultanément dans l’organisation interne du schème lui-même.
C’est donc l’ensemble des processus de séparations qu’il s’agit de considérer d’abord, quitte à insister ultérieurement surtout sur le problème des rameaux aériens. En classant les Sedum d’un tel point de vue général nous obtenons sept catégories
[p. 150] (et quelques sous-catégories), dont quelques-unes correspondent à de grandes sections naturelles du genre Sedum, mais dont d’autres chevauchent de façon capricieuse et d’autant plus instructive sur les frontières des sections ou sous-genres « naturels ».
Mais il convient d’insister fortement sur le fait que, en proposant ces catégories fondées sur les types d’insertion A-G et sur les modes de séparation axillaire ou linéaire, nous ne poursuivons aucun but taxinomique et ne cherchons qu’à construire un instrument utile pour la solution de notre problème d’anticipation morphogénétique. Sans doute ces caractères d’insertion et de séparation ont-ils été négligés par les systématiciens et il se peut que ceux-ci puissent les utiliser dans le cas de certaines espèces où ils sont relativement stables. Mais tel n’est pas le cas général et plusieurs autres espèces peuvent changer de catégorie en changeant de milieu. Trois sortes de considérations empêchent d’attribuer à la classification qui va suivre une valeur proprement taxinomique, ce qui n’exclut pas son utilité en vue du but limité que nous poursuivons :
1. La constance des caractères invoqués n’est que relative en certains cas du point de vue des espèces et même des individus : une même espèce peut changer de catégorie en changeant de milieu et aussi une variété (par exemple la var. ibericum pour le Sedum spurium) peut appartenir à une autre catégorie, que le type de l’espèce.
2. Les catégories indiquées sont en partie indépendantes de la phylogénie pour autant qu’on la connaît : si les deux premières catégories correspondent en gros à des espèces plus « primitives », on ne saurait parler de filiation claire dans le cas des catégories IV à VII.
3. Un problème non encore résolu demeure celui des relations possibles entre les caractères indiqués et les époques du cycle vital et surtout entre eux et les vitesses de croissances. Nous n’avons pu observer aucune relation nette ou constante entre les fréquences des types d’insertion et les saisons ou dates d’observation et ne pourrions même pas dire si les séparations axillaires sont plus ou moins précoces ou tardives que les séparations linéaires (on observe les deux à toute saison), mais il est clair qu’il subsiste là de grands problèmes, relatifs aux rythmes de croissance de la plante en son ensemble ou de telle région particulière (rameaux stériles), d’autant plus qu’on sait qu’un même rameau peut ne pas en être au même stade de croissance (photostade, etc.) en ses segments proximal et distal.
Cela dit, voici donc les sept catégories de Sedum que nous distinguerons quant à leurs modes de séparations :
Catégorie I : pas de rameaux stériles ni de stolons (aériens ou souterrains)
Ce sont par exemple quelques membres des sections Rhodiola et Telephium ou encore Aizoon. Les séparations ne se feront donc qu’au niveau des racines et des rhizomes, sauf quelques cas exceptionnels de chute de bourgeons axillaires (s’orientant ainsi vers la catégorie VI). Nous distinguerons deux sous-catégories :
Sous-catégorie I A : séparations purement linéaires ou intermédiaires Sous-catégorie I B : séparations linéaires et axillaires
Une attention spéciale devra être portée sur l’apparition des séparations axillaires au niveau des racines, qui sont de nature à éclairer les processus analogues au niveau des rejets rampants puis des rameaux aériens au sens strict.
[p. 151]Catégorie II : Stolons souterrains avec début de rejets rampants 6
Il s’agit encore de quelques Sedum des sections Rhodiola, Telephium et Aizoon. Deux sous-catégories :
Sous-catégorie II A : stolons souterrains
Sous-catégorie II B : stolons et rameaux souterrains, débuts des rejets rampants
Dans ces deux cas on observe des séparations linéaires et (plus rarement) axillaires
Catégorie III : pas de rameaux stériles ni de stolons, mais abondance de rameaux secondaires (et tertiaires, etc.)
Il s’agit des espèces annuelles, qui présentent en général un grand nombre de rameaux secondaires, tous susceptibles de devenir florifères. En principe la reproduction de ces Sedum est exclusivement sexuée, d’où l’intérêt d’examiner le mode d’insertion de leurs rameaux secondaires et de le comparer à celui des rameaux stériles ainsi que des tiges ou rameaux florifères des espèces vivaces. Mais il importe surtout d’examiner le résultat des rares chutes accidentelles et, encore de plus près, celui des variations orientées vers l’état pérennant (ce qui s’observe chez les Sedum hispanicum, cepaea, atratum, etc.).
Catégorie IV : rameaux stériles mais peu de séparations axillaires
Une trentaine d’espèces sont à classer ici, dont les rameaux secondaires ne se détachent en général pas, sauf à l’état de bourgeons, et où il est intéressant de vérifier que prédomine chez elles le mode d’insertion A.
Sous-catégorie IV A : peu ou pas de séparations linéaires (espèces ligneuses ou subligneuses)
Sous-catégorie IV B : augmentation des séparations linéaires et quelques séparations axillaires
Un certain nombre d’espèces (S. moranense, cupressoïdes, acre, etc.), présentent peu de chutes de rameaux stériles et une grande fréquence des modes d’insertion A-B et de séparations linéaires.
Catégorie V : Rameaux stériles et rejets radicants, avec représentation moyenne des séparations linéaires et axillaires.
Ici se place un grand nombre d’espèces dont les insertions de type A-B sont en moyenne de 25 à 70 % et celles de type D-F de 30 à 75 %.
Sous-catégorie V A : plus d’insertions de forme D que de E-F.
Sous-catégorie V B : plus d’insertions de type E-F que de D.
Catégorie VI : renforcement des deux systèmes de séparation linéaire et axillaire.
Environ 80-90 % d’insertions de type D-F contre 10-15 % de type A-B. La chute des rameaux secondaires devient très fréquente et les séparations linéaires sont également abondantes. De ce dernier point de vue, on peut distinguer :
[p. 152]Sous-catégorie VI A : tiges non segmentées systématiquement.
Sous-catégorie VI B : segmentation plus ou moins régulière des tiges favorisant les séparations linéaires (S. sarmentosum, lineare, dasyphyllum, etc.)
Catégorie VII : prédominance des séparations axillaires et chutes systématiques des rameaux stériles
C’est le cas (avec VI B) où semble se produire l’anticipation la plus nette de la chute des rameaux stériles par prédominance massive des modes d’insertion de types D-F, mais il s’agit cette fois de rameaux strictement aériens (sans contact avec le sol) et non plus en partie rampants comme dans la sous-catégorie VI B.
§ 3. La catégorie I : ni rameaux stériles, ni stolons. Sous-catégorie I A : séparations linéaires et intermédiaires🔗
α. — À considérer d’abord les quelques Sedum sect. Rhodiola de ce groupe (nous avons observé à cet égard les Sedum roseum (L.) Scop., heterodontum Hook. et Thoms., elongatum Wall, non Ledeb., kirilowii Reg., qui ont des rhizomes et des racines charnus ou tubéreux) on relèvera deux sortes de faits :
1. Les tiges, qui n’ont pas de rameaux stériles, ne se séparent pas tant qu’elles sont bien en vie. Par contre, une fois sèches ou en voie de dessication, elles peuvent se détacher à leur base avec une coupure nette, mais c’est là une abscission (peut-être comparable, du moins fonctionnellement, à celle qui caractérise la chute des feuilles caduques) sans signification du point de vue de la reproduction végétative. En replantant de telles tiges encore vertes, nous n’avons pas obtenu de nouveau départ de croissance, tandis qu’un bouturage d’une tige de Sedum telephium peut réussir.
2. Les rhizomes et racines peuvent être sectionnés à volonté sans périr et chaque tige accompagnée d’un fragment de rhizome repart facilement. De tels sectionnements se produisent spontanément lorsque les souches deviennent assez grosses pour se répartir en masses dissociables. Mais il ne s’agit alors que de dessication ou de nécrose partielle des zones intermédiaires, sans production de stolons proprement dits (les bourgeons se prolongent directement en nouvelles tiges) ni surtout de « travées » au sens où nous prendrons ce terme dès la sous-catégorie I B.
β. — Parmi les membres de la série Telephium (« groupe » Eutelephia), à situer dans cet ensemble I A, nous avons étudié les Sedum telephium L. (y compris les Sedum maximum Sut., fabaria Koch, purpureum Link), alboroseum Bak., parvistamineum Petrov, spectabile Bor., pseudospectabile Praeg., etc. :
1. Les racines, qui sont tubéreuses, donnent lieu à des séparations fréquentes, mais sur un mode linéaire ou intermédiaire. Par exemple, la fig. 12 a représente une racine de S. maximum dont sortent les deux tiges annuelles A et B. Les tiges de l’année précédente A’ et B’ émanent de tubercules pouvant rester en partie vivants ou se nécrosant. Les tubercules se multiplient soit à partir d’un centre commun, soit les uns à partir des autres, ce qui peut conduire à la formation d’un nouvel ensemble (ici Y à partir de X). En ce cas le tubercule de jointure J finit par se nécroser, d’où une nouvelle plante séparée (en des cas plus avancés on observe des cassures achevées,
[p. 153] mais irrégulières en Y comme en X). Il s’y ajoute que les tubercules sont souvent formés de segments successifs dont les frontières profondément creusées peuvent donner lieu à des séparations (voir en S) qui sont, en ce cas encore, linéaires. Enfin, il arrive qu’un tubercule se fende 7 progressivement en son point d’adhésion, ce qui est figuré en S’ sur la partie I de la figure 12 (ces fentes avec rétrécissement semblent alors annoncer les formes d’insertion E des rameaux secondaires dans les catégories VI-VII). Il s’agit (dans ce cas des tubercules de S. telephium) d’un mode de séparation que nous appelons « intermédiaire », puisqu’il concerne un élément primaire et non secondaire et qu’il y a séparation au point d’origine et non pas en cours de trajet. La partie b de la figure 12 représente le tubercule qui était déjà presque séparé en S’ sur ce mode intermédiaire et qui a poussé un bourgeon Bo prêt à donner une nouvelle plante.
2. Les tiges, qui sont sans rameaux stériles, ne se séparent pas spontanément, pas plus que les rameaux florifères, mais les unes comme les autres peuvent être bouturées : nous avons obtenu, par exemple, un S. fabaria normal à partir d’une tige sans aucun fragment de racine, et un S. maximum à partir d’une tige cassée.
3. Par contre, il existe chez les Sedum verticillatum L. et viviparum Max. (que Fröderström considère comme des sous-espèces du S. telephium), au niveau des feuilles supérieures ainsi que des bractées, de petits bourgeons axillaires qui peuvent se séparer et donner de nouvelles plantes. Un tel phénomène, qui constitue un début de séparation axillaire, mais au niveau des seuls bourgeons, est d’un grand intérêt parce qu’il paraît surgir ex abrupto, contrairement aux chutes des rameaux secondaires dont nous parlerons à propos des catégories IV à VII et qui semblent préparées par bien d’autres modes de séparations. Mais l’observation fortuite d’une population de Sedum telephium exceptionnellement porteurs de rameaux secondaires stériles nous fournira l’exemple d’une série d’intermédiaires possibles à cet égard (voir Remarque à la fin de ce § 3).
4. La question se pose, d’autre part, de savoir si les rameaux florifères sont eux-mêmes susceptibles de fournir une nouvelle plante s’ils sont séparés accidentellement, sans un bouturage artificiel et soigneux. Le hasard nous a servi sur ce point. En déterrant avec soin, pour explorer la motte environnante, un Sedum maximum à Neuwerk (Haut-Valais à 1250 m) nous avons trouvé un rameau florifère R (fig. 13) reconnaissable à sa section inférieure oblique S, cassé au sommet mais muni d’un petit bourgeon B à la base et de trois tubercules naissants (le rameau avait 3 cm et les tubercules 8 à 10 mm). Cette observation est instructive à la fois quant à la formation des bourgeons des espèces vivipares de la série Telephium et quant aux possibilités de séparation que pourraient présenter les rameaux florifères en général s’ils n’étaient pas affectés à d’autres fonctions (dans le cas particulier la séparation était naturellement accidentelle : choc, intervention d’une chèvre broutant l’inflorescence, etc.).
Fig. 13
[p. 154] γ. — On peut classer aussi en cette sous-catégorie I A le Sedum sieboldii Sweet (que Fröderström rattache au S. alboroseum, pour cette raison discutable qu’on ne l’aurait plus trouvé depuis plus d’un siècle dans la nature, au Japon). Cette espèce sans rameaux stériles ne présente que des tiges annuelles, souvent rampantes mais non radicantes (sauf exceptions toujours possibles). Par contre les racines donnent lieu aux mêmes séparations linéaires et intermédiaires que les espèces précédentes et l’on note parfois de petits bourgeons naissants sur les tiges florifères en dessication. Quant aux rameaux florifères, nous en avons détaché dix, dont sept avec de petites feuilles et trois sans feuilles (toutes avec boutons naissants) : les dix ont donné des plantes normales après avoir été repiqués.
Il en est encore ainsi du S. tatarinowii Max., dont nous avons replanté avec succès des tiges ou des rameaux florifères 8.
Remarque sur une variation du Sedum telephium L.
Les espèces de cette catégorie I A sont des hémicryptophytes dont le grand développement des parties hypogées compense le caractère annuel des tiges et l’absence de rameaux secondaires. Une telle structure correspond en général à une adaptation au froid ou à la sécheresse. Or, nous avons trouvé en hiver 1964 une station de S. telephium (proche de maximum) dans la Calanque de Port-d’Alon (entre La Ciotat et Bandol, près de Marseille), dont les tiges et les feuilles restaient en pleine croissance sous les arbres à 2-3 mètres de l’eau 9 et à l’abri du gel. Cette variation locale mérite une analyse, car elle s’est accompagnée d’une production, non pas générale, mais relativement abondante de rameaux secondaires et même tertiaires alors que les espèces du groupe du S. telephium n’en présentent jamais normalement. Il y a donc là une occasion d’examiner de près, à propos d’une production exceptionnelle de rameaux secondaires stériles, la probabilité d’un transfert des formes d’insertion à partir des racines ou rhizomes jusqu’aux régions épigées et strictement aériennes de la plante.
1. Le premier point à noter est la plasticité des racines et rhizomes. L’ensemble est analogue à ce que l’on a déjà vu chez le S. telephium de Genève (fig. 12 a), mais à côté des éléments en forme de carottes on en observe de deux autres formes (dont le premier s’observe aussi chez le S. fabaria) :
a) De petits tubercules serrés les uns contre les autres (cf. fig. 15) ou poussant isolément en un endroit quelconque des tiges souterraines (voir fig. 14a Tu1 et Tu2). Les adhésions de ces tubercules sont de formes B II et surtout E, ce qui favorise leur séparation. Effectivement nous en avons trouvé un certain nombre qui étaient spontanément et fraîchement
[p. 155] séparés (fig. 14b), tandis que d’autres se séparaient sous une légère pression. Il y a donc là un début de séparation proprement axillaire au niveau hypogé.
On observe aussi naturellement des séparations « intermédiaires » d’éléments primaires en formes de carottes, analogues à la figure 12 sous b.
Fig. 14
b) D’autre part, les éléments napiformes peuvent se prolonger en une racine fibreuse horizontale, analogue à ce que l’on voit en J sur la figure 12a, mais beaucoup plus longue (8-10 cm environ), et s’ouvrant parfois à son extrémité libre (en O) par dissociation de la gaine épidermique et du cylindre intérieur et donnant naissance à une nouvelle souche (fig. 15). Ce processus observé sur plusieurs exemplaires constitue un début de formation de stolons souterrains.
Fig. 15
2. Il faut noter en second lieu que, contrairement aux usages habituels de cette espèce et des autres représentants de la série Telephium (Eutelephia), on trouve sur ces exemplaires de Port-d’Alon des rameaux secondaires poussant en nombres variables sur les tiges souterraines.
[p. 156] On en voit trois sur la figure 16, dont deux de formes d’insertion A, un de forme E. En d’autres cas ces rameaux secondaires souterrains sont insérés sous une forme D ou E et nous en avons rencontré un qui s’était séparé spontanément.
3. À relever encore un cas de « travée » (voir plus loin § 4 catégorie I B) mais qui paraît assez exceptionnel.
4. Si l’on en vient maintenant aux tiges aériennes, on remarque d’abord un processus de transfert net dû simplement au caractère plus ou moins pérennant qu’acquièrent ces tiges en cette station du Port-d’Alon. Il arrive fréquemment, en effet, qu’au niveau du sol elles se présentent sous la forme d’un trio (fig. 17), avec une insertion du type A. Or, en continuant de pousser, la tige principale déplace le trio à 2-3 cm du sol (fig. 18) avec des insertions des types E et A. Il en résulte que quand la poussée continue on trouve fréquemment à une hauteur quelconque (7-10 cm) le même dispositif, mais en général avec nécrose ou chute du rameau médian sous l’effet de la croissance privilégiée des deux latéraux (fig. 19, où ces deux rameaux secondaires sont insérés selon le mode SU, l’un tendant à la forme E).
Fig. 16
5. D’autre part, on observe un certain nombre de rameaux secondaires croissant comme sur la figure 16, mais dans les régions aériennes de la plante jusqu’à 10 à 12 cm du sol. Ces rameaux stériles ne sont pas fréquents, mais sont représentés sur le tiers ou le quart des individus récoltés. Leurs modes d’insertion varient entre A, B II, C, D et E (surtout A, B II et D) et nous avons recueilli un rameau spontanément détaché (type D), de 6 cm de long, portant 8 petites feuilles et poussant déjà des radicelles dans le sol. Un individu privilégié portait 4 rameaux secondaires et 3 rameaux tertiaires (d’insertions A et E).
Fig. 17Fig. 18Fig. 19
[p. 157] 6. Quant aux tiges primaires elles-mêmes, deux faits sont à noter, qui différencient également ces exemplaires du Port-d’Alon de ceux des individus ordinaires. Le premier est la présence de quelques segmentations irrégulières pouvant exceptionnellement donner lieu à des cassures linéaires : ces segmentations sont de type D et parfois E.
Ce second fait notable est la possibilité, lorsqu’une branche trop lourde retombe sur le sol et surtout lorsqu’une demi-cassure s’est produite à une segmentation, que la partie distale touchant le sol produise suffisamment de racines adventives pour que se constitue une nouvelle plante : on a, en ce cas une esquisse de formation de stolon épigé, de même que l’on a vu (sous 1, b) un début de stolon souterrain.
7. Il est en outre à noter, mais ceci n’est pas spécial aux exemplaires de Port-d’Alon, une production systématique de bourgeons détachables sur les tiges principales cassées, tombées sur le sol et en voie de dessication. Nous avons ainsi relevé, sur deux tiges cassées, 8 bourgeons dont les modes d’adhésion étaient de formes D et E, plus 3 (E II) tombés spontanément. Sur nos exemplaires de Genève nous avons noté de même, au mois de janvier, de tels bourgeons sur une ou deux tiges florifères nécrosées (mais nullement sur toutes) et cela jusque dans la région de l’inflorescence, pendant que les bourgeons habituels demeuraient en état d’hibernation au niveau du sol comme c’est le cas chez tous les membres de la série Telephium. Cette montée des bourgeons le long des tiges florifères et leur multiplication dans le cas des exemplaires de Port-d’Alon, par ailleurs porteurs de rameaux stériles exceptionnels pour cette espèce, sont de nature à faire comprendre la formation de tels bourgeons chez les S. viviparum et verticillatum. La comparaison s’impose d’autant plus que, exactement 8 jours après que les bourgeons de Port-d’Alon aient été mis en pot à Genève, l’un d’entre eux dont les dimensions avaient quadruplé en ce court laps de temps (comme huit des dix autres d’ailleurs) avait déjà produit à l’insertion de ses feuilles inférieures deux sous-bourgeons (voir B sur la fig. 20), de mêmes taille et forme que ceux du S. viviparum.
Fig. 20Fig. 21
[p. 158] Au total nous avons relevé ainsi la présence de 51 rameaux aériens secondaires et tertiaires, dont la distribution est de 32 AI, 4 BII, 2 CI, 1 CII, 3 D et 10 EI, soit 69 % d’insertions A-B et 25 % de D-E, ce qui fait passer cette variation du S. telephium de la catégorie IA à une situation intermédiaire entre les catégories IVA et VB. On remarque en particulier l’excès des insertions E par rapport aux D, ce qui est contraire à ce que nous verrons des catégories IVA et B et VA et ce qui s’explique sans doute par l’abondance des resserrements de formes BII et E au niveau de la souche.
Par contre la génération suivante, élevée à Genève et au Valais (une vingtaine de gros individus normaux), n’a plus fourni de rameaux secondaires, sauf un individu dont une très grosse tige semble s’être conservée sous 2 m de neige (à 1600 m, dans un creux) et s’est couverte, tôt après la fonte (en mai) de 9 rameaux secondaires, 3 tertiaires et de 19 bulbilles.
De manière générale l’ensemble de ces réactions exceptionnelles et surprenantes des S. telephium de Port-d’Alon semble fournir un exemple assez direct de transfert des processus hypogés aux processus épigés et même strictement aériens, en ce qui concerne simultanément la production de rameaux secondaires et même tertiaires et leurs modes de séparation devenant immédiatement analogues à ceux qui sont déjà courants, en ce groupe Telephium au niveau des éléments souterrains.
Notons enfin que, ayant mis dans un bocal transparent et plein d’eau une tige de 25 cm de ce S. telephium du Port-d’Alon, nous avons obtenu (à 2, 5, 9 et 14 cm de la hauteur) la production de rameaux secondaires de 2 à 10 cm de long dont plusieurs portaient des rameaux tertiaires et avec d’abondantes racines adventives se développant dans l’eau. La même expérience a donné le même résultat sur des S. telephium de Genève 10 et sur des S. spectabile (les rameaux secondaires et tertiaires ayant en ce cas poussé le long d’une tige de 38 cm mais en dessus de la surface de l’eau).
§ 4. La catégorie I (suite). Sous-catégorie IB : séparations linéaires et axillaires🔗
Avec ceux des Sedum de la section Aizoon qui appartiennent à la sous-catégorie I B nous assistons à une transformation essentielle pour la solution de notre problème : bien que ne présentant ni rameaux stériles ni stolons au sens strict, ces espèces produisent au niveau de la racine, une première forme de séparation axillaire dont on constatera les généralisations dans la suite (et qui n’exclut naturellement en rien la persistance des séparations linéaires examinées au § 3).
Pour décrire ce processus, schématisons d’abord ce que nous avons observé sur de nombreux S. aizoon L., maximowiczii Reg., kamtschaticum Fisch. et Mey., ellacombianum Praeg., selskianum Reg. et Maack (le vrai, à feuilles étroites et velues 11 et non pas ceux que l’on trouve si souvent sous ce nom usurpé), middendorffianum[p. 159] Max. (et non pas la var. diffusum, qui est du type II B), aizoides Salm-Dyck (des jardins botaniques de Paris, Helsinki et Anvers), etc.
Supposons un segment de racine Rc incliné ou horizontal (fig. 22), sur lequel pousse une tige quelconque Ti. Le tout se passant sous terre, cette tige Ti peut fort bien produire des racines adventives qui la développent en plus de ce qu’elle reçoit de la racine principale Rc : son insertion sur la racine Rc prendra donc la forme d’une insertion de type G (voir la fig. 10), qui n’est pas spéciale aux rameaux aériens (fig. 23). Continuant à pousser, la tige Ti devient relativement indépendante de la racine Rc et reste perpendiculaire à elle (fig. 24). Mais, demeurant attachée à cette racine Rc, la tige Ti, par ailleurs développée pour son compte, finit par ne lui être reliée que par une sorte de travée Tr, représentée de profil sur la figure 25. En ce cas il suffira que la travée Tr se détache, soit par dessication ou nécrose, soit par une coupure nette, pour que la tige Ti et ses propres racines constitue une plante indépendante.
Fig. 22Fig. 23Fig. 24Fig. 25
Avant de donner maintenant des exemples réels, notons que la figure 60 (: 118) de la monographie des Sedum de Praeger, fournit précisément par hasard un bon cas de cette forme de croissance (sur le S. ellacombianum) conduisant normalement à une séparation, avec ou sans travée.
Quant à la présence des travées, il va de soi qu’elle est entièrement inutile et que la coupure pourrait se produire sitôt que la tige Ti acquiert une forme d’insertion de type G (fig. 10). Mais si la production d’une travée est fréquente, c’est justement (et là est son intérêt) parce qu’à ce niveau d’élaboration la séparation de la tige n’a encore rien de préparé ou d’anticipé. La travée est ainsi simplement l’expression des interactions entre la racine Rc qui continue à croître et la tige Ti qui se développe de son côté : tandis que celle-ci tend à se séparer, la racine Rc tend par contre à la retenir, ou, pour parler plus objectivement, à conserver ses échanges avec ce rejeton ; la travée n’est donc pas autre chose que le résultat d’une résistance qui ralentit la séparation, parce que tout se passe encore sur le terrain des séries causales successives, sans aucune anticipation.
Voici, par exemple, de grosses racines de S. kamtschaticum sur lesquelles nous relevons ce qui suit (sur une même touffe) : 1) entre un ensemble à 3 tiges et un autre à 5 tiges nous pouvons suivre une grande fibre radicale qui les reliait précédemment, mais vers le milieu il y a séparation spontanée par nécrose, les deux segments restant
[p. 160] rattachés par une mince pellicule desséchée (séparation linéaire) ; 2) d’une autre fibre radicale sort une petite tige, insérée sur le mode G (fig. 9) et déjà pourvue de racines adventives ; 3) un autre complexe est composé de deux ensembles de 6 et de 8 tiges et leur jonction s’effectue par l’intermédiaire de deux fibres serrées l’une contre l’autre, l’une plus jeune (rattachée à l’ensemble de 8), l’autre plus mûre : en les dissociant légèrement on aperçoit au point de contact une travée très courte mais nette et, en tirant davantage, on obtient une cassure immédiate, avec une coupure franche du côté de la fibre la plus jeune, et moins régulière du côté de l’autre fibre.
Sur une racine de S. aizoon nous observons un beau cas de travée (fig. 26a) rattachant une tige jeune à un segment déjà vieilli. En détachant cette tige nous obtenons une cassure nette avec, sur le tronc, un cratère lisse et bien circulaire percé au centre d’un petit trou et, sur la tige jeune, la forme complémentaire avec un fragment pointu du cylindre central : (fig. 26b). Sur une plante voisine une autre racine fibreuse présente un cratère semblable et bien lisse, mais ancien.
Fig. 26
Notons encore, pour terminer ces remarques sur la sous-catégorie I B, que si les espèces qui la composent ne présentent normalement pas de rameaux stériles secondaires, il est cependant possible d’en observer en certaines situations de bouturage. Par exemple, une tige cassée de S. aizoon est replantée sans racines : deux mois plus tard nous comptons quatre bourgeons de rameaux à l’insertion des feuilles, munis de tigelles suffisantes pour constater que leur insertion est du type D. Le même phénomène s’est produit sur une tige de S. middendorffianum et sur plusieurs tiges de S. aizoides coupées et replantées. Il semble donc qu’en certains cas la formation de rameaux secondaires ou tout au moins de bourgeons constitue un processus réactionnel, comme paraît le montrer l’exemple spectaculaire des S. telephium du Port-d’Alon. Chez les espèces qui produisent héréditairement des rameaux secondaires, on observe d’ailleurs leur multiplication réactionnelle en situation anormale : il suffit de mettre pendant quelques jours des tiges coupées de S. nicaeense dans une boîte bien fermée pour qu’elles poussent des bourgeons.
[p. 161] Il ne faut donc pas s’étonner de trouver parfois chez les espèces de ce groupe I B, comme nous l’avons vu pour le S. telephium de la catégorie I A, des exemplaires porteurs de rameaux stériles secondaires. Nous l’avons constaté pour le S. kamtschaticum avec des points de départ hypogés ou juste au-dessus du sol. Une touffe de kamtschaticum avec quelques feuilles de couleur variegatum nous a même donné 9 rameaux secondaires stériles à des hauteurs quelconques, dont 5 d’insertion de type A, 2 de type B II, 1 de type D et même 1 de type G (issu de B II). De même le S. floriferum Praeg., qui est peut-être une variété du kamtschaticum mais présente de nombreux rameaux secondaires florifères partant d’assez bas, fournit parfois quelques rameaux secondaires stériles aériens (voir la fig. 63 de Praeger, sous a). Sur 13 de tels rameaux apparemment stériles 12 (mais situés pour la plupart assez près du sol), nous avons relevé 11 insertions de forme A et 2 de forme B II.
Signalons enfin que sur 50 rameaux florifères de S. maximowiczii et 50 d’euphorbioides, nous trouvons respectivement 43 et 45 insertions de formes A-B et 7 et 5 de forme D (ou A II ?).
Remarque. — Si les S. aizoon et les formes connexes appartenant à ce groupe I B n’ont en général pas de rameaux stériles, il faut cependant noter que Makino a décrit sous le nom de S. yabeanum une variété japonaise de S. aizoon (ou une forme voisine de cette espèce), à feuilles entières et non pas dentelées et présentant « souvent » des rameaux secondaires stériles à mi-hauteur environ des tiges. Nous n’avons pas pu nous procurer des exemplaires de cette espèce ou sous-espèce, mais avons trouvé dans l’ancien Jardin botanique de Valleyres fondé par E. Boissier et enrichi ensuite par W. Barbey, un Sedum à feuilles d’un vert assez foncé, entières jusque vers la fin de la croissance, puis très légèrement dentelées, qui nous a paru voisin de l’yabeanum (échantillon sans étiquette). Plusieurs exemplaires portaient, mais partant du bas des tiges, un ou deux rameaux secondaires, dont l’insertion était constamment de type A I, sauf un intermédiaire entre C II et D.
Par contre, dans nos cultures, a surgi (probablement par croisement avec ces formes ramenées de Valleyres) un beau S. aizoon à feuilles un peu foncées et très peu dentelées (certaines le sont un peu d’un côté et demeurent entières de l’autre), et qui, au lieu de présenter des tiges sans rameaux comme c’est le cas des S. aizoon typiques, a fourni un premier grand rameau à 7 cm environ du sol et quatre autres vers 11-12 cm, soit au tiers de la hauteur. Ces cinq rameaux comportaient des insertions de type I A et tous ont fini par fleurir en une inflorescence terminale à la même hauteur de 35 cm environ au-dessus du sol.
§ 5. La catégorie II : pas de rameaux stériles, mais stolons hypo- ou épigés. Sous-catégorie II A : stolons souterrains🔗
Certains « Chamae-Rhodiola » (sect. Rhodiola ssect. crassipeda), comme le Sedum crassipes Hook. et Thoms. et le S. linearifolium Royle, présentent des stolons souterrains mais sans rejets rampants épigés. Il en est de même pour certaines formes
[p. 162] du Sedum cauticolum Praeg. (un « Chamae-Telephium » ou membre de la sect. Telephium sect. humilicaulia), tandis que d’autres (pluricaule Hort.) fournissent en plus un début de rameaux secondaires près du sol, ce qui marque la continuité entre les sous-catégories II A et II B. Il peut donc être intéressant d’analyser les modes d’insertions propres à cet ensemble d’intermédiaires entre les catégories I et IV-VII.
Pour ce qui est, tout d’abord, des racines et rhizomes, nous observons les mêmes formes de séparation que dans les catégories I A et B. Inutile d’y revenir mais signalons cependant certaines formes de transition entre les séparations « intermédiaires » et les formes hypogées proprement axillaires. Par exemple, chez un Sedum linearifolium Royle (= S. trifidum) reçu des pieds de l’Himalaya, nous notons la présence d’un stolon dont le point de départ est un renflement B du rhizome (fig. 27) ; l’insertion est alors de forme E et annonce une séparation prochaine, qui est bien, dans le cas particulier, celle d’un élément secondaire et non plus primaire comme dans le cas de la séparation « intermédiaire » de la figure 12b. Ces faits sont à relever avec soin dans l’hypothèse d’un transfert des mécanismes de séparation conduisant des parties hypogées aux parties épigées de la plante, bien que cet exemple soit d’un niveau inférieur à celui des travées déjà signalées dans la catégorie I B.
Fig. 27Fig. 28
Notons ensuite que les stolons souterrains donnent lieu à la croissance de rameaux avec les mêmes grands types linéaire et axillaire de séparation. Mais en ce qui concerne le type linéaire, la nouveauté est la présence de coupures nettes, ressemblant à des abscissions proprement dites, à côté des simples dessications ou nécroses locales. Par exemple, sur une touffe de S. cauticolum (sans rameaux secondaires aériens ou rampants), nous constatons sur les stolons, à côté de séparations par nécrose ou dessication, un certain nombre de coupures semblables aux cassures de
[p. 163] rameaux secondaires dont l’adhésion était du type D (fig. 7). Dans un cas (fig. 28), la coupure du stolon S s’est produite juste à côté du point où avait poussé une tige T, et le second segment du stolon ainsi coupé se trouvait dans le prolongement, avec une cassure également nette et ayant donné naissance à une nouvelle plante. Dans deux autres cas, nous observons des segments de stolon de 2-3 cm, coupés aux deux extrémités et ayant fourni entre deux une croissance normale de racines et de rameaux. Enfin, et cela aussi est à noter avec soin, nous avons constaté l’existence, sur les stolons, de coupures nettes avec rétrécissement, correspondant aux formes d’insertion de type E 1 ou E 2 (fig. 8).
Si nous examinons maintenant le mode d’adhésion des tiges sur les stolons (tiges aériennes mais dont la partie basale et le point d’origine, donc d’adhésion elle-même, demeurent sous terre), nous observons déjà tous les types distingués au paragraphe 1 et que nous retrouverons dans le cas des rameaux stériles aériens des catégories V et VI. Naturellement la forme prédominante est de type A, ce qui signifie que les tiges de ce type vont continuer à croître sur les stolons sans se séparer d’eux (avec ou sans coupure du stolon lui-même). Mais nous observons aussi les types D (fente sans rétrécissement), F 1 et F 2 (fente et rétrécissement, sans ou avec un début de dessication), F (début de coupure) et surtout G (fig. 10, extension vers le bas et latéralement).
Il est en outre d’un certain intérêt de constater que, dès le niveau des stolons souterrains, ces modes D-F, ou G d’adhésion donnent lieu à des séparations, non encore de rameaux secondaires aériens, mais des tiges issues de ces stolons et dont la croissance débute donc sous terre. À cet égard, nous retrouvons d’abord, toujours chez le S. cauticolum, des cas de travée (fig. 22-25) avec coupure nette si l’on sépare la tige du stolon. Mais nous observons surtout, à côté du stolon, des plantules déjà détachées dont la différence de grosseur entre leur tige et leurs radicelles montre qu’elles ne sont pas issues d’une graine mais se sont séparées du stolon lui-même, et dont la petitesse des feuilles (en plein été cependant) prouve que ce détachement est récent.
Il apparaît ainsi que le mécanisme des stolons donne naissance à de nouvelles plantes, en cette catégorie II A, non pas seulement par séparation linéaire de ces stolons (ce qui est le mode habituel chez toutes les plantes à stolons), mais encore par des séparations axillaires semblables à celles que l’on retrouvera au niveau des rameaux secondaires aériens. Or, l’intérêt de cette constatation consiste en ce qu’un tel processus, susceptible d’être transféré plus tard à ce dernier niveau où il prendra la forme d’un processus anticipateur, ne présente encore, au niveau souterrain, que l’allure d’un déroulement causal strict : au point d’insertion où une tige va se détacher axillairement d’un stolon rien n’empêche, puisque cette insertion est située sous terre, que la tige pousse ses propres radicelles pendant qu’elle croît vers le haut et que sa séparation et la conquête de son autonomie résultent de l’ensemble de la croissance, vers le bas comme vers le haut ; un schème général de croissance peut ainsi se développer, qui se généralisera par la suite et permettra donc d’expliquer les anticipations une fois ce schème transféré aux niveaux supérieurs.
Ce passage de la séparation des tiges à partir des stolons souterrains à la chute des rameaux secondaires aériens n’est d’ailleurs pas seulement possible : il s’effectue en réalité et cela précisément dans le cas du S. cauticolum. Il se trouve, en effet,
[p. 164] que cette espèce donne parfois, tout au moins à l’état cultivé 13, des variétés à rameaux secondaires « strictement aériens ». Ces formes que les horticulteurs appellent var. pluricaule constituent à cet égard des intermédiaires pleins d’intérêt parce que ces rameaux ne prennent pas naissance n’importe où mais, semble-t-il (sur une dizaine d’exemplaires que nous suivons à Genève et au Valais), à un ou deux centimètres seulement du sol, sur certaines grosses tiges qui se divisent alors peu après leur sortie : il y a donc bien là, semble-t-il, une promotion aérienne des insertions hypogées dont nous parlions à l’instant. Or, sur une quinzaine de rameaux observés, quatre sont d’insertions de forme D et un de forme E, deux de ces cinq ayant donné lieu à une chute lors d’une légère pression.
§ 6. La catégorie II. Sous-catégorie II B : stolons et rameaux souterrains, avec début de rejets rampants🔗
La nouveauté propre à cette sous-catégorie est l’apparition sur terre de rejets rampants qui complètent les stolons souterrains : c’est le cas, par exemple, du Sedum middendorffianum Max. var. diffusum Praeger (contrairement au type de l’espèce non rampant), qui présente en outre des rameaux secondaires issus de la partie souterraine des tiges principales. Il est inutile de nous étendre longuement sur cette catégorie II B. Mais il importe de soulever cette question dès la présente sous-catégorie, car les rejets rampants constituent le terme de transition entre les stolons souterrains et les rameaux aériens et il faut donc examiner s’ils facilitent, de ce point de vue, le transfert des processus de séparation hypogés aux processus aériens. D’autre part, l’intérêt spécial du S. middendorffianum-diffusum, toujours dans la perspective d’un tel transfert, est la multiplicité des rameaux secondaires prenant naissance, non pas au-dessus du sol comme ce sera le cas de l’espèce voisine hybridum L. (qui n’a rien d’un hybride), mais dans la partie souterraine des tiges principales issues des racines.
Tandis que le type du S. middendorffianum Max. présente une grosse racine à plusieurs masses fibreuses et parfois presque tubéreuses, mais sans stolons, et que ses tiges sont immédiatement dressées sans rameaux secondaires (catégorie I B), la variété diffusum Praeg. en diffère par des tiges légèrement rampantes et radicantes 14 (« plus-minus decumbens » dit Praeger), qui constituent un début non encore net de rejets rampants, et par des stolons ou rejets souterrains qui partent, horizontalement ou obliquement, à n’importe quelle hauteur de la souche ou des tiges principales : d’où un système de rameaux secondaires et même tertiaires, mais encore hypogés, faisant la transition avec le système analogue épigé et d’abord rampant du S. hybridum.
[p. 165] Or, un tel système donne lieu, soit à des ensembles de plantes déjà individualisées, mais encore reliées entre elles par les jonctions souterraines, soit à des séparations linéaires ou axillaires.
Pour ce qui est des stolons, on retrouve comme d’habitude les séparations linéaires soit par nécrose ou dessication locales, soit par coupures nettes (avec ou sans rétrécissement). Quant aux tiges principales issues de ces stolons, on observe des cas de séparations axillaires progressives du type des « travées » (fig. 22-26). Mais on rencontre surtout, comme on l’a déjà noté pour la catégorie II A, des modes de séparation plus directs, avec types d’adhésion D à F, puis avec coupure nette, le tout accompagné d’une production de racines adventives comme dans le cas des travées. Il va néanmoins de soi que toutes les tiges ne se séparent pas des stolons, et que le mode d’insertion A demeure même prépondérant.
Quant aux rameaux secondaires et tertiaires souterrains, qui constituent l’une des deux nouveautés de cette catégorie II B (il s’agit donc de rameaux verticaux ou presque, issus de tiges dirigées vers le haut elles-mêmes fixées sur la souche ou les stolons) ; l’intérêt est d’y retrouver toutes les formes d’insertion, A, B (notamment B 2 avec resserrement sans fente, accompagné souvent d’un léger renflement ultérieur), C, D, et E, F et même G (fig. 10). Nous avons recueilli fréquemment de petites tigelles récemment détachées, ou constaté qu’en tirant l’un de ces rameaux secondaires souterrains avec insertion D ou E, on peut obtenir des cassures nettes, avec à l’occasion une mince couche circulaire blanche semblable à un tissu d’abscission.
Par contre, les débuts de rameaux rampants que constituent les tiges aériennes couchées sur quelques cm avant de se redresser, ne donnent en général pas lieu à des séparations axillaires, faute de rameaux dont le point d’origine soit situé au-dessus du sol. Mais il va de soi que l’on rencontre à l’occasion, chez le S. middendorffianum-diffusum comme nous l’avons noté chez le type de l’espèce et chez les S. aizoides, kamtschaticum et floriferum, des cas de rameaux secondaires « strictement aériens », c’est-à-dire débutant dès 1 ou 2 cm au-dessus du sol.
Notons à cet égard, que si le S. middendorffianum-diffusum est seul discuté à propos de cette sous-catégorie II B, les variations décrites du S. telephium de Port-d’Alon (§ 3 Remarque) avec leurs rameaux souterrains et débuts de stolons hypogés, ainsi que leurs rameaux aériens avec début de reptation radicante (voir sous 6), et celle des S. kamtschaticum (fin du § 4) et du S. cauticolum (fin du § 5) appartiennent aussi à cette sous-catégorie II B. Il va de soi, en effet, qu’une même espèce peut chevaucher sur deux catégories ou sous-catégories, puisque ces catégories I-VII ne sont pas de nature taxonomique mais portent sur des variations de nature réactionnelle. Mais, pour simplifier l’exposé, il nous a paru préférable de signaler en un même paragraphe toutes les réactions d’une même espèce ou d’une même variété (au sens taxonomique), le choix de ce paragraphe (donc de la catégorie ou sous-catégorie à propos de laquelle l’espèce ou la variété sont discutées) étant dicté par les formes réactionnelles les plus fréquentes de l’espèce ou de la variété considérées.
Sedum tuberiferum Stoj. et Stef. — Cette curieuse petite espèce de Bulgarie semble voisine phylétiquement des S. acre et sexangulare, mais son comportement est bien différent : au lieu de se répandre de préférence selon la dimension horizontale
[p. 166] (par des rejets rampants et des racines en réseaux sans grande profondeur), elle présente au contraire une partie souterraine pivotante en forme de longue carotte et entourée d’un fouillis de radicelles filamenteuses. Mais de cette carotte naissent alors de vraies bulbilles (fig. 29 Bu), rappelant les petits tubercules du Sedum telephium (fig. 14) mais en plus allongés et avec une séparation plus systématique. Les exemplaires que nous avons pu examiner ne portaient pas de rameaux secondaires et, que ceux-ci soient rares ou toujours absents, ce fait semble confirmer l’existence d’une sorte de compensation entre le développement des parties souterraines (cf. les catégories I et II) et celui des rameaux secondaires avec leurs séparations au niveau aérien (le développement des rejets rampants faisant transition entre deux).
Fig. 29
§ 7. La catégorie III : pas de rameaux stériles ni de stolons, mais abondance des rameaux secondaires (et tertiaires, etc.) florifères🔗
Avec cette catégorie, qui est celle des espèces annuelles de la section Epeteium Boiss., nous abordons le nœud du problème des modes de séparation et des formes d’insertion, car si les espèces annuelles n’ont pas de rameaux stériles tant qu’elles sont annuelles, un certain nombre d’entre elles présentent des variétés ou même des formes occasionnelles qui cessent d’être annuelles et qui présentent alors aussitôt des rameaux stériles secondaires : d’où l’utilité de comparer leurs modes d’insertion à ceux des multiples rameaux des formes demeurant strictement annuelles.
Sedum stellatum L. — Nous en avons cultivé un grand nombre, sans jamais constater de tendance à pérenner. Les plantules poussent en automne et se développent au printemps. Les rameaux florifères sont de 2 à 5-6 sans ramifications tertiaires et nous n’avons observé que le mode d’insertion A. Dans un dixième des cas on constate, il est vrai, une faible rainure, mais sans cassure à la pression : comme il s’agit des rameaux les plus jeunes, il s’agit évidemment d’une forme A II d’insertion, qui aboutira à A I par comblement de la rainure.
Sedum cepaea L. — Cette espèce présente par contre d’abondantes ramifications. Sur une centaine d’entre elles, nous avons dénombré 62 % de type A I d’insertion et 38 % de type A II (avec rainure). Sauf rares exceptions cette forme A II ne s’observe que chez les rameaux jeunes. Elle ne donne lieu à aucune chute ni à aucune séparation en tirant : la traction ne donne lieu qu’à une déchirure. Néanmoins trois rameaux coupés au rasoir ont bien repris une fois replantés.
[p. 167] Mais il est à noter que ce S. cepaea peut produire des formes pérennantes, ce que Pitschmann et Reisigl (1959) signalent dans l’Italie du Nord. Nous n’en avons malheureusement jamais rencontré.
Sedum rubens L. — Cette espèce, souvent classée dans les Crassula, nous a fourni sur un exemplaire de Vichy, quelques rameaux d’insertion A I et un A II.
Sedum annuum L. — Ce Sedum, que Bonnier dit être parfois pérennant, ne s’est montré que bisannuel dans les nombreuses stations du Valais où nous l’avons étudié 15. Il est remarquablement rameux et nous avons compté jusqu’à 78 rameaux secondaires, tertiaires et quaternaires sur un seul individu.
Sur 1580 rameaux nous avons dénombré les types suivants d’insertion :
A I
A II
B I
B II
C I
C II
D
E
1227
128
2
145
24
20
33
1
soit 95 % de formes A-B, 3 % de formes C et 2 % de formes D-E. À part le seul cas de type E, qui a donné lieu à une chute à la traction, nous n’avons observé aucune séparation. Par exemple, en tirant sur un rameau à forme apparente E d’insertion, nous avons obtenu une déchirure irrégulière et non située au point d’insertion mais arrachant un morceau du tronc. En réalité les formes D sont douteuses : les jeunes rameaux sont de type A (I ou II), puis il y a autour de l’insertion, une légère dessication de l’épiderme, qui rougit et se fend parfois, mais sans aucune chute ; l’épiderme une fois séché il ne reste qu’une insertion de forme B II, ce qui montre que la forme D ne tenait qu’à une fente superficielle et qu’il vaudrait mieux parler d’un type d’insertion intermédiaire entre D et A II.
Le meilleur indice de la différence systématique entre cette espèce annuelle (la remarque vaut aussi pour les précédentes) et les Sedum des catégories V-VI est fourni par l’examen des individus une fois séchés, qui demeurent sur place à la fin de l’été comme des sortes de squelettes dressés, d’ailleurs fort élégants : en ces cas la quasi-totalité des insertions est de forme A ou A-B, avec quelques très rares cassures, sans doute accidentelles ; et surtout ces rameaux secs tiennent très solidement, sans aucun rapport avec ceux des Sedum vivaces.
Il n’en est que plus intéressant de noter les deux faits suivants, montrant qu’il pourrait cependant y avoir utilité à la chute des rameaux, si elle se produisait : 1) une tige presque fleurie est cassée et déposée sur le sol, en partie enterrée mais horizontalement : 24 jours après elle avait poussé des racines adventives, puis elle a fleuri normalement et ne s’est fanée qu’après fructification ; 2) un rameau vert mais encore sans fleurs ni boutons est cassé et replanté en pot (verticalement): il donne de nombreuses racines et croît lentement (en septembre), prêt à passer l’hiver comme les plantules de fin d’été. Par contre nous avons vu plusieurs extrémités de tiges cassées par accident : une seule d’entre elles a donné des racines adventives et très courtes.
Sedum atratum L. — Cette espèce normalement annuelle ou bisannuelle (plantules dès l’été et croissance à la fin du printemps suivant) peut en cas exceptionnels devenir pérennante comme l’a déjà signalé Bonnier et comme nous l’avons constaté
[p. 168] sur des exemplaires recueillis sous le Kaltwassergletscher au Simplon 16 (survie 3 à 4 ans). Dans le cas bisannuel ordinaire, la plante n’a pas de rameaux stériles et se divise dès sa base en quelques rameaux florifères orientés en forme de pyramide renversée. Mais Villars a décrit au Dauphiné sous le nom de Sedum guettardii une forme à rameaux inférieurs stériles et couchés, que de Candolle attribue avec raison au Sedum atratum sous le nom de var. β (mais Fröderström à tort au S. anglicum, qui ne vit pas dans les Alpes) et nous nous demandons si cette var. guettardii ne correspond pas toujours aux formes pérennantes, comme c’est précisément le cas de nos exemplaires du Simplon.
Cela dit, nous avons dénombré sur 146 rameaux d’individus apparemment bisannuels 17 le 91 % d’insertions de type A-B (dont 122 de type A et 11 de type B II), 3 % de type C II et 7 % de type D et E (en proportion de 3 D à 1 E). En ces derniers cas (7 %) il reste toujours possible qu’il s’agisse d’individus à tendance pérennante.
Quant aux individus vivaces du Simplon ils ont fourni, la troisième année, 20 % d’insertions de type A et 80 % de types D et E (en proportion de 3 E à 1 D) : on voit donc que, sitôt apparus, la tendance pérennante et les rameaux stériles, ceux-ci présentent des modes d’insertion favorables à leur séparation. L’un des rameaux de type E s’est détaché facilement sous l’effet d’une légère traction (avec cassure nette) : replanté il a repris normalement.
Le S. atratum marque donc un certain progrès par rapport au S. annuum dans la direction de la séparation des rameaux aériens, mais dans la mesure où sa tendance à pérenner se révèle plus efficace. Cette inversion de sens entre les pourcentages des types A-B et D-E, dès que la plante devient vivace, se manifeste dans les mêmes proportions mais plus clairement encore dans le cas du S. hispanicum, car la forme vivace est alors à peu près aussi répandue que la forme annuelle.
Sedum hispanicum L. — On sait, en effet, que cette espèce présente sous des formes soit annuelle et en général élancée (à rameaux multiples poussant en hauteur), soit vivace (var. bithynicum Boiss.), en général étalée et à rameaux partiellement rampants. Il est donc intéressant de les comparer de près. Mais comme ces deux formes sont l’une et l’autre assez variables et reliées sans doute par bien des intermédiaires, il est prudent de commencer la comparaison en examinant, d’un côté, des exemplaires dont on est certain qu’ils sont annuels parce qu’ils ont séché à la manière des squelettes d’annuum (dont il a été question plus haut) et des bithynicum de deux ou trois ans (dont on a contrôlé les fruits velus, etc.). Nous trouvons à cet égard, sur 515 rameaux dénombrés, 97,5 % d’adhésions de type A-B sur les exemplaires morts du type annuel contre 2,5 % des types D-E, tandis que la var. bithynicum vivace donne 22 % de types A-B et 78 % de types D-E (donc à peu près le même renversement que pour les atratum). Sur ce 78 % la plupart des rameaux sont insérés sur le mode E.
Entre deux on trouve souvent des spécimens dont les rameaux soulèvent le même problème que chez certains individus d’annuum : des adhésions que l’on hésite
[p. 169] à classer dans les types A II ou D. À exercer sur eux une traction croissante, on constate ou qu’ils sont tous solidement fixés et, lors de la dessication, on vérifie bien qu’il s’agissait des hispanicum annuels ; ou qu’ils donnent lieu à des séparations variables et l’on hésite à les classer bithynicum ou intermédiaires.
Voici la distribution de 102 rameaux de bithynicum authentiques :
A I
A II
B I
B II
C I
C II
D
E I
E II
F
G
12
6
0
4
0
0
13
34
33
0
0
Ce qui donne donc 22 % de types A-B et 78 % de types D-E et conduit à situer cette variété (Fröderström la considère d’ailleurs comme une bonne espèce, mais cela laisse non résolu le problème des intermédiaires) à la frontière des catégories V B et VI A.
Remarque. — Le S. multicaule Wall, de la région himalayenne se présente sous des formes vivaces, comme l’a contrôlé Hamet, que nous classerons dans la catégorie VII, mais aussi sous des formes annuelles, comme y ont insisté Hooker et Thomson et également Praeger. Nous avons observé quelques exemplaires de ces dernières, en culture (issues d’un lot des Indes, dont des autres sont vivaces) : tous les rameaux en étaient florifères et de formes d’insertion A I et A II.
Conclusion. — Le cas des espèces annuelles soulève deux problèmes intéressants : celui de la production même des rameaux stériles et celui de leur mode d’insertion. En règle générale, on constate, en effet, que les formes annuelles ne présentent ni rameaux stériles ni modes d’insertion D-E des rameaux secondaires (sauf exceptions de 2 à 5 %), tandis que les formes pérennantes des mêmes espèces fournissent immédiatement des rameaux stériles avec jusqu’à 80 % d’insertions de types D-E et avec même prédominance des formes E.
Nous reviendrons au paragraphe 16 sur la question de la présence ou de l’absence des rameaux stériles. Quant au mode d’insertion des rameaux secondaires (ou tertiaires, etc.) destinés à devenir florifères, la prédominance systématique des formes A-B chez les individus annuels est à mettre en relation avec cette même prédominance dans le cas de tous les rameaux florifères des espèces appartenant aux catégories IV-VII et qui sont pourvues d’abondants rameaux stériles (mais avec les exceptions vues au § 3 pour les catégories I-II). Il semble donc que, tant chez les espèces annuelles (catégorie III) que dans le cas des secteurs (rameaux florifères) se spécialisant dans le mode de reproduction sexuée, la reproduction végétative devienne inutile et les rameaux ainsi spécialisés ne sont pas organisés « en vue de » leur séparation comme dirait le finalisme. Mais ce finalisme soulève précisément un problème, ici comme ailleurs : étant donné le nombre minime des graines qui parviennent à germer par rapport à la surabondance bien connue de leur production, pourquoi n’y aurait-il pas utilité à la chute des rameaux florifères, tant pour rapprocher les graines du sol que pour provoquer en outre une reproduction végétative éventuelle ? Or, nous avons constaté que celle-ci est possible : dans la catégorie III, des rameaux replantés de S. annuum ou cepaea ont repris normalement ; dans la catégorie I des rameaux florifères de S. sieboldii ont donné de belles plantes et l’on a vu la croissance spontanée d’un rameau florifère de S. telephium-maximum tombé accidentellement. Dans la catégorie II, il est facile de faire pousser des rameaux florifères détachés du S. cauticolum,
[p. 170] etc. Pourquoi donc ces possibilités ne seraient-elles pas utilisées en cas d’action causale de la finalité (« causes finales ») ? On se le demande d’autant plus que les espèces annuelles de catégorie III se comportent comme si elles présentaient une tendance à devenir vivaces, en certaines de leurs variétés ou de formes occasionnelles, à moins que ces variétés et formes constituent les manifestations résiduelles d’un état pérennant antérieur de l’espèce entière. Mais, dans ces deux cas, pourquoi donc ne pas concilier les avantages des deux systèmes à la fois en cumulant les reproductions sexuée et végétative ?
§ 8. La catégorie IV : rameaux stériles, mais peu ou pas de séparations orthogonales🔗
Sous-catégorie IV A : peu de séparations linéaires
L’abondante catégorie IV se reconnaît du point de vue du diagnostic pratique, au fait que les insertions des rameaux stériles ne présentent pas plus de 10 à 15 % de formes D-F. Or, ce fait est d’une certaine importance théorique, car il montre que le foisonnement des rameaux stériles, qui débute avec cette catégorie, n’entraîne pas ipso facto les modes d’insertion D-F, et, surtout, l’observation permet de confirmer que cette prédominance des A-B (auxquels s’ajoutent parfois des modes C) va de pair avec une rareté réelle des séparations orthogonales (sauf en ce qui concerne en certains cas les bourgeons).
Il est vrai que quelques-uns des représentants de cette catégorie IV sont des espèces ligneuses, comme le S. populifolium ou des espèces à tiges épaisses et charnues comme le groupe du S. dendroideum, mais ce n’est nullement le cas de tous et des formes comme le S. acre ont des tiges grêles et molles. En fait, indépendamment des séparations hypogées et parfois des chutes de feuilles (S. adolphii), le mode principal de reproduction végétative est l’enracinement de rejets rampants ou de rameaux dont le poids les rapproche du sol. Mais, dans la grande majorité des cas, ces enracinements ne sont pas suivis ni surtout précédés (sauf, à l’occasion, chez le S. acre) par des séparations linéaires franches, comme ce sera le cas dans la catégorie VI (au moins VI B) : il ne s’agit en général que de séparation par nécrose des tiges, qui se dessèchent une fois la nouvelle plante suffisamment enracinée.
C’est uniquement du point de vue de cette séparation linéaire que diffèrent les sous-catégories IV A et IV B. Elle est nulle ou peu fréquente dans la catégorie IV A parce qu’en général les rameaux stériles y sont dressés et ne touchent le sol que par accident. Néanmoins chez le S. anacampseros, dont les rameaux secondaires sont nettement rampants et radicants, les séparations demeurent peu fréquentes, même par nécrose des tiges, les plantes filles restant souvent rattachées à la plante mère par un très long rejet rampant bien vivant. Dans la sous-catégorie IV B, au contraire, les séparations linéaires par nécrose se multiplient et se prolongent parfois en cassures nettes des rejets rampants, ce qui annonce alors les séparations axillaires sur ces rejets encore rampants ou strictement aériens.
À commencer par les intermédiaires entre IV A et les précédentes, il faut citer les Sedum de la série primuloidea, dont Fröderström dit avec raison qu’on aurait mieux fait de les appeler « Saxifragoidea », car ils sont les plus voisins des Saxifragacées
[p. 171] et parmi les plus « primitifs » des Sedum. Leur grosse souche pivotante et charnue les rattache à la catégorie I A, mais de cette souche sortent, en plus des tiges annuelles florifères, des rosettes basales largement étalées. Or, ces rosettes sont supportées par des tiges courtes, solides, relativement épaisses et donnant lieu chez certains à des ramifications secondaires peu nombreuses mais non exceptionnelles. Chez le S. primuloides Franch (aimablement fourni par le Kew Garden) nous n’avons trouvé que des insertions de type A, mais sur trop peu de rameaux (29) pour exclure des C ou des D. Ces rameaux et cette forme d’insertion conduisent donc à la catégorie IV A, faute de séparations linéaires.
Chez le S. hobsonii Prain (Syn. S. praegerianum W. W. Sm.) nous n’avons observé que des rameaux florifères.
Sedum torulosum Claus. — Très curieuse espèce arborescente, dont je dois deux exemplaires à son auteur ; elle passe chaque année par une phase dormante pendant laquelle ses feuilles tombent, puis l’année suivante, les bourgeons se développent et donnent de belles rosettes. Sur une quinzaine de rameaux je n’ai noté que des formes A I et A II d’insertions, mais en cassant un bourgeon on obtient parfois une coupure nette, ce qui donne à penser qu’ils peuvent se séparer à l’occasion malgré l’épaisseur des tiges.
Voir le tableau I. Remarques :
Le S. populifolium Pal. présente des rameaux qui s’enracinent facilement lorsqu’ils touchent le sol, mais ils semblent ne tomber qu’accidentellement par cassure (je n’ai pas observé de coupures nettes mais seulement avec déchirures même dans les cas d’apparence D).
Le S. dendroideum répond aux nombres indiqués mais à l’état normal 18 ; sur de vieux exemplaires sur lesquels poussaient de courts rameaux peu développés nous avons trouvé 30 A I, 6 B II, 9 D, 4 E I et 1 F.
De même le S. confusum Hensl. est indiqué à son état normal ; mais sur des exemplaires mal soignés et en voie de dessication nous avons trouvé 6 A I, 5 B II (dont un tendant vers G), 5 D, 2 E I et 1 E II. Par contre, le S. corynephyllum dans un état analogue ne s’est pas éloigné des moyennes indiquées.
Les bourgeons du S. weinbergii Rose s’orientent en certains cas vers les formes D et même E, mais sont ensuite consolidés sous des formes A et B II sans doute à cause de l’épaisseur des tiges principales. En cas de brisure on assiste à de curieux raccommodages qui attestent le caractère peu usuel des séparations. Par contre il y a de fréquentes chutes de feuilles qui bourgeonnent très rapidement. Il en est de même chez le S. adolphii Ham.
Le S. griseum Praeg. est à tiges principales subligneuses et ordinairement dressées mais parfois recourbées et s’enracinant à l’occasion, seulement sans séparations linéaires usuelles. Nous l’avons d’abord élevée en chambre 19, où elle a donné une distribution de catégorie V A (voir ci-dessous « Chambre 1 »), puis l’avons laissée
[p. 173] à l’air libre de mai à octobre où elle a pris par croissance des tiges et rameaux une distribution de catégorie IV A (voir « Jardin 1 »). Remise en chambre pour l’hiver, elle a conservé cette distribution (voir « Chambre 2 »), seuls les jeunes rameaux présentant des formes D et E (avec parfois chute en cas de pression légère). Cette même distribution s’étant encore accentuée en jardin durant un second été (voir « Jardin 2 »), nous pouvons considérer le S. griseum comme appartenant bien, en conditions normales, à la catégorie IV :
[Lieu]
A I
A II
B I
B II
C I
C II
D
E I
E II
F
G
Chambre 1
30
0
0
2
0
0
27
3
0
0
2
Jardin 1
48
0
0
7
0
0
13
2
0
0
0
Chambre 2
70
0
0
7
1
1
18
3
0
0
0
Jardin 2
60
0
0
3
0
0
10
2
0
0
0
Soit 50 % d’insertions A-B contre 47 % de D-E dans l’élevage initial en chambre (77 % de A-B et 21 % de D-E lors du second élevage en chambre). Ces variations sont d’un certain intérêt quant à la nature réactionnelle des processus en jeu.
Le Sedum anacampseros L. présente des tiges et rameaux, qui, tout en étant épais et solides, rampent ordinairement sur le sol avant de se redresser et deviennent, en s’allongeant, radicants (« rarely », dit Fröderström, et « occasionally », dit Praeger). Mais, à côté de cette forme typique (A), nous avons eu la chance de trouver une forme cultivée (B) à tiges rigides entièrement dressées et qui le sont restées deux ans. La comparaison de ces deux formes est alors instructive quant à la distribution des modes d’insertion :
A I
A II
B I
B II
C I
C II
D
E I
E II
F
G
Type A
45
0
12
1
6
4
0
0
2
Forme B
72
0
9
14
4
0
1
0
0
0
0
On voit ainsi que la forme dressée B donne 95 % de modes A-B d’insertion contre 1 % de D-F, tandis que le type (A) 21 présente 81 % de modes A-B contre 14 % de D-F. La forme B est donc très caractéristique de cette catégorie IV A, tandis que le type A s’en éloigne dans la direction de la sous-catégorie IV B. Or, la forme B n’est pas demeurée dressée et, en nature, a repris la troisième année l’allure semi-couchée du type A avec la même distribution.
Cette observation tendrait à montrer que c’est la rareté des rejets rampants faisant la transition entre le comportement des racines et celui des rameaux aériens qui explique chez ceux-ci l’abondance des modes A-B. Les séparations axillaires au niveau aérien comportent, en effet, une sorte d’anticipation, ce qui n’est le cas ni des « travées » au niveau des racines, ni des fentes et coupures à celui des rejets rampants. Or, si une anticipation doit s’appuyer sur quelque « information » antérieure, le rôle de transition des rejets rampants dans le transfert conduisant des racines aux rameaux aériens est donc essentiel et c’est l’absence de ces rejets radicants qui expliquerait la prédominance des modes A-B d’insertion pour les formes exclusivement dressées de Sedum.
[p. 174] Cette remarque pourrait être de nature à permettre une interprétation d’ensemble de la catégorie IV A. Formée surtout d’espèces ligneuses ou subligneuses à habitus dressé, elle est donc caractérisée par une prédominance systématique des modes A-B d’insertion et par l’absence de séparations linéaires épigées. Or, la lignification relative de ces espèces n’est pas directement responsable des insertions de types A-B (voir plus loin le S. retusum, de catégorie V). Ce serait donc plutôt l’absence de séparations linéaires épigées qui retarderait le transfert des mécanismes de séparation jusqu’au niveau des rameaux aériens et cela surtout chez les représentants de la grande section Telephium, qui ne possèdent pas ordinairement de rameaux stériles.
Le Sedum ewersii Ledeb. assure, d’un certain point de vue, la liaison entre les catégories II B et V. En effet, certaines formes de ce Sedum, et notamment celle que Praeger considère comme le type (1921, fig. 45 : 97) n’ont pas de rameaux stériles 22, mais par contre des rejets rampants et radicants, ce qui conduirait à situer ce type dans la catégorie II B, à cette exception près qu’il donne lieu à une croissance et à des chutes de bourgeons. Mais le type figuré par Fröderström (Part. I, pl. XXXI) comporte des rameaux stériles issus de ces rejets radicants : or, c’est le cas d’un certain nombre de nos exemplaires en culture, dont un est cependant conforme à la figure de Praeger (et provient de l’une des plates-bandes, bien séparées, du Jardin botanique de Genève où cette forme semble assez stable). Seulement il existe aussi une variété homophyllum Praeg., avec peu de rejets rampants mais beaucoup de rameaux stériles, et c’est à elle que correspondent la plupart de nos spécimens : il s’agit donc ici de la catégorie IV A et comme elle est reliée aux deux autres par de nombreux intermédiaires, nous traitons maintenant du S. ewersii en général, en tant simultanément que participant de la catégorie IV A et que faisant la transition entre II B et IV B et même V.
Pour ce qui est, en effet, des modes de séparation en jeu chez le Sedum ewersii, ils sont communs à ces trois variétés : le type de Praeger, celui de Fröderström et la var homophyllum. Dans les trois cas il y a formation de bourgeons qui, à l’état très jeune tombent et s’enracinent facilement ; et, dans les trois cas, les tiges devenant subligneuses, ni elles ni leurs rameaux issus des bourgeons restants ne donnent plus lieu à séparations. Mais nous avons noté des chutes de bourgeons présentant jusqu’à 15-20 mm de hauteur, parfois jusqu’à 30 mm, après quoi leur croissance les maintient fixés.
La statistique présentée a été faite en juin. Il est clair qu’en mars ou avril le pourcentage des bourgeons et des insertions de type D-E est plus considérable. Il est en outre essentiel de constater que cette production de rameaux détachables ou consolidés par sublignification ne modifie en rien les divers modes de séparation décrits jusqu’ici au niveau de la racine. C’est en particulier chez des S. ewersii que nous avons remarqué les plus beaux cas de travées (fig. 22-26) à toutes les étapes de formation et de dissociation. On note aussi des séparations linéaires par nécrose ou par coupures, en particulier dans le cas des stolons souterrains.
Nous avons eu en outre la chance d’observer un beau cas de transition entre les séparations ou du moins les modes d’insertion des tiges et des racines qui nous sera utile pour illustrer notre hypothèse d’un transfert des processus épigés. Il s’agit
[p. 175] d’une tige cassée que nous avons replantée en septembre en l’enfouissant aux trois quarts dans le sol et en position oblique. En la déterrant quelques mois plus tard (en avril), nous avons relevé : 1) un rameau normal (R 1 sur la fig. 30) de mode d’insertion A ; 2) un bourgeon (B) de mode d’insertion D (R 2 sur la fig. 30) ; 3) une radicelle (Ra 1) déjà un peu fibreuse et de mode d’insertion A, située à l’autre extrémité de la tige replantée ; 4) une racine fibreuse (Ra 2) de mode d’insertion E et renflée peu après l’insertion à la manière d’une bulbille ; 5) une petite racine fibreuse plus courte (Ra 3) mais présentant la même forme d’insertion E et le même renflement bulbiforme ; 6) enfin une production (Bu sur la fig. 30) présentant toutes les apparences d’une bulbille (de S. tuberiferum, par exemple): une partie très renflée, ovoïde, pourvue de radicelles à la base et de mode d’insertion intermédiaire entre E et G ; l’autre extrémité effilée, également pourvue de radicelles mais aussi, semble-t-il, d’un début de tige. On voit ainsi qu’en une situation exceptionnelle de tige replantée les racines adventives peuvent prendre, en se développant des formes systématiques orientées non seulement vers les types d’insertion D-E, mais encore vers la production de bulbilles souterraines telles qu’on les rencontre chez le Sedum tuberiferum.
§ 9. La catégorie IV : rameaux stériles mais peu ou pas de séparations axillaires🔗
Sous-catégorie IVB : augmentation des séparations linéaires
Cette sous-catégorie IV B, reliée par tous les intermédiaires à la précédente, est caractérisée par un foisonnement de rejets rampants et radicants, moins fréquents ou exceptionnels en IV A, et par le développement des séparations linéaires, par nécroses ou à l’occasion par coupures nettes. Mais les séparations axillaires ne se développent que peu pour autant et il demeure donc une prédominance nette des séparations linéaires.
Voir le tableau II. Remarques :
La plupart de ces Sedum présentent un foisonnement de rejets rampants avec de nombreuses séparations linéaires par nécrose. Les relevés des trois premières espèces ont été pris en conditions normales. Par contre dans une chambre chauffée (hiver) un certain nombre de rameaux se dessèchent et les insertions A-B diminuent au profit des formes D-E. Il est cependant à noter la rareté, des chutes malgré cette situation et, d’autre part, la nette prédominance des formes D sur celles de type E : il y a donc passage, en ces cas, de la catégorie IV B à la catégorie V A (cf. les réactions en chambre du S. griseum).
Le S. moranense du Mexique supporte des gels même sérieux (1962-1963) et fournit de multiples stolons épigés mais avec peu de séparations.
Le S. spurium var. ibericum (Stev. 1810 cf. la var. alba étudiée par Trautveller en 1876 et 1881) est nettement différent du type spurium qui appartient à la catégorie V A.
Le S. floriferum est voisin du S. hybridum L. que nous retrouverons à la frontière des catégories V A et V B : il en a les sépales linéaires et les rameaux secondaires non toujours florifères.
On reviendra au paragraphe 12 bis sur les S. alfredii et bulbiferum.
Le Lenophyllum texanum est intermédiaire entre les catégories IV B et V A.
Le S. acre mérite un examen détaillé, car le comportement de ses rejets rampants fournit un bon exemple de transition entre ce que nous avons constaté au niveau des racines et ce que nous verrons des rameaux aériens, ainsi qu’entre les modes de séparations linéaires et axillaires (ceux-ci se présentent dans le cas particulier in statu nascendi pour ce qui est des rameaux issus des rejets radicants).
À commencer par les racines, on y trouve les modes habituels de séparation linéaire ainsi que les travées orthogonales (fig. 31), celles-ci assez fréquentes et donnant également lieu à nécroses ou coupures.
Quant aux parties épigées de la plante, il est indispensable pour la clarté de l’analyse d’y distinguer les secteurs suivants : a) les rejets rampants primaires ; b) leurs ramifications rampantes (rejets secondaires mais eux-mêmes d’abord couchés sur le sol et radicants) ; c) les rameaux secondaires (ou tertiaires, etc.) dressés, c’est-à-dire issus en vertical des parties horizontales a et b. Il n’y a pas lieu de considérer un secteur d) formé des tiges principales non couchées, car chez le S. acre il est impossible
[p. 177] de dissocier nettement ces tiges, toujours radicantes au départ, des rejets rampants en général (voir, par exemple, la fig. 143 de Praeger et les pl. XXXV-XXXIX de Fröderström, Part. 3).
a) Les rejets rampants primaires (et c’est aussi le cas des secondaires couchés, indépendamment de leurs points d’insertion) donnent lieu à de multiples séparations linéaires, qui constituent le principal mode de reproduction végétative de cette espèce (et de la catégorie IV B en général). Ces séparations, qui s’effectuent donc non pas au point d’origine des rejets, mais au cours de leurs trajets, s’effectuent de quatre manières : (1) Par dessication locale (le rejet s’amincit puis se casse). (2) Par coupure nette sans rétrécissement, analogue à ce qui résulte de la cassure d’un rameau après insertion du type D : la figure 32 représente ainsi un court segment de rejet rampant trouvé coupé aux deux extrémités 23 dont l’une (désignée par D) correspond à ce cas 2. (3) Par coupure nette, avec rétrécissement, correspondant à un type E d’insertion (voir la fig. 32 sous E). (4) Par coupure nette, rétrécissement et dessication partielle, correspondant au mode E II d’insertion lorsqu’il s’agit de rameaux secondaires. On voit ainsi, et cela est instructif, que les rejets principaux se partagent linéairement selon des modes de coupure correspondant aux types d’insertion des rameaux secondaires, couchés ou dressés.
Fig. 31 — RA, racine A (principales) des tiges A’ et A’’. — T, travée. — B’ et B’’, tiges issues de T. — RB, racines de B’ et B’’Fig. 32
b) Quant aux rejets secondaires (rameaux rampants issus des rejets primaires et demeurant eux-mêmes couchés sur le sol et radicants), ils donnent lieu soit à des séparations linéaires analogues aux précédentes, soit à la production de ramifications couchées. Examinons donc celles-ci du point de vue de leurs modes de liaison et d’insertion, pouvant conduire soit à une absence de séparation aux points d’insertion (cas de beaucoup le plus fréquent pour cette espèce et la catégorie V), soit à des séparations qui seront alors axillaires (mais en horizontal par opposition aux rameaux dressés : voir sous C). Les modes de liaison suivants ont été observés : (1) Les modes A-B (voir les fig. 1-4 et les fig. 33-34 aux points A), de beaucoup les plus fréquents et ne donnant pas lieu à des séparations. (2) Les modes C, rares, avec début de fente (fig. 5 et 6). (3) Les modes D-G, rares, préparant une séparation (voir la fig. 32 au point E du rameau). (4) Enfin un mode de liaison intéressant, parce qu’il reproduit, en ramifications couchées, le processus des travées déjà analysé au niveau des racines (fig. 22-25). On constate, en effet, sur les figures 33-34 qu’un rejet rampant ramifié I est relié à un autre rejet II par
[p. 179] l’intermédiaire d’un rameau secondaire T issu de I et qui s’est ramifié en II. Or, le rejet II ayant poussé ses racines est devenant indépendant de I, le rameau T en est réduit au rôle de simple travée, destinée à aboutir à une séparation. Effectivement la travée T de la figure 34 est en voie de se résorber par nécrose. Quant à celle de la figure 33, elle est encore reliée au rejet I par une insertion, mais avec fente du type D (voir le point D sur la fig. 33), et elle a cédé à une légère manipulation (non intentionnelle) en donnant une coupure nette. Au total on constate ainsi que les liaisons et séparations axillaires couchées reproduisent les modes de liaison et de séparation déjà constatés au niveau des racines et des stolons souterrains puis à celui des rejets rampants principaux en leurs séparations linéaires.
Fig. 33Fig. 34
c) Pour ce qui est des rameaux stériles dressés (secondaires, tertiaires, etc.), on peut encore distinguer entre ceux qui sont directement issus des rejets rampants (primaires ou secondaires, etc.) et qui sont donc susceptibles de produire des racines adventives à leur point d’insertion, puisque celui-ci est au niveau du sol, et les rameaux que nous appelons « strictement aériens », c’est-à-dire qui n’ont plus de contact avec le sol. Les uns comme les autres donnent alors lieu aux modes d’insertion A à G, sans qu’il soit besoin d’insister.
Dès les réactions de cette catégorie IV B (dont le Sedum acre est très représentatif), on assiste donc à une série de transferts : (α) des modes de séparation linéaires aux modes axillaires (cf. sous a et b) ; (β) des séparations axillaires au niveau de la racine (travées) à celles des ramifications couchées (voir sous b et fig. 33-34) ; (γ) des séparations axillaires couchées de type D-G aux séparations axillaires des rameaux dressés, directement issus des rejets rampants ; et (S) de ces dernières séparations axillaires à celles des rameaux « strictement aériens ». Ces transferts se trouveront en abondance et sous une forme systématique dans les catégories V et VI. Mais il importait de les signaler dès le cas de la catégorie IV B, puisqu’ici les séparations linéaires sont encore fortement prépondérantes. Il était donc d’un intérêt évident de constater que, dès les formes relativement rares (et demeurant à leurs débuts) des séparations axillaires de rameaux secondaires aériens, elles ne surgissent pas ex nihilo mais procèdent pas à pas à partir des séparations linéaires et axillaires des racines, puis des rameaux rampants.
Si nous faisons maintenant la statistique des modes d’insertion relevés sur tous les rameaux stériles, secondaires et tertiaires, dépendant des rejets rampants ou
[p. 180] déjà dressés, nous obtenons, sur 1000 rameaux d’individus recueillis à Genève, en Savoie, au Valais, à Aix-en-Provence, à Anvers, à Louvain, en Hongrie, etc., le 86,1 % d’insertions de types A-B ; 12,9 % de types E-F ; 0,8 % de types C et 0,2 % de type G. À titre de comparaison, nous trouvons 88 % de types A-B à Genève, 85 % à Monnetier (Salève), 84 % à la Pointe des Brasses (Hte-Savoie), 85 % à Anvers, 83 % en Valais de 900 à 1000 m, 84 et 89 % en Hongrie, etc., les extrêmes étant de 75 % (Aix) et 94 %. On constate donc une nette prédominance des insertions sans rainures (A-B) sur celles qui rendent possible une séparation, ce qui confirme le fait que les divisions servant à la reproduction végétative de cette espèce sont surtout de caractère linéaire. (Il eût été intéressant d’effectuer une statistique sur ces séparations linéaires, mais on ne voit pas trop ce que l’on pourrait alors dénombrer, car si les insertions axillaires sont discontinues et dénombrables, un segment linéaire peut en principe se scinder n’importe où, donc en un nombre infini de points).
Seulement, si le Sedum acre sous ses formes typiques et subtypiques obéit ainsi à des lois relativement constantes, il n’en est plus de même de ses variétés, étudiées récemment par S. Priszter (1963). Nous avons pu, grâce à cet aimable collègue, cultiver certaines de ces variétés. Les var. microphyllum Stoj. et almadii Prisz. sont conformes à la règle (90 % et 78 % d’insertions A-B, mais sur une cinquantaine seulement de rameaux). Par contre la var. majus Mast semble donner une majorité d’insertions de type D-E (60 % ?) et la var. krajinae Dom. également (65 % ? mais il s’agit peut-être d’une sous-espèce ou d’une bonne espèce ?). Or, ces var. majus et krajinae ont des tiges sensiblement plus épaisses que le type acre, tandis que les tiges des var. almadii ou microphyllum sont aussi, ou plus minces que celles du type acre. Il est donc possible que les séparations orthogonales augmentent chez le S. acre avec l’épaisseur des tiges. Ce phénomène (bien que contraire à ce que l’on observe chez les S. album, montanum, etc., où les formes à grosses tiges sont en général plus couchées et augmentent en insertions de type A-B) signifierait que, quand les formes de S. acre sont plus dressées et moins rampantes, ce qui est le cas des majus et krajinae à tiges plus solides, elles s’engagent dans la direction de la catégorie VI.
§ 10. La catégorie V : rameaux stériles et rejets radicants avec présentation moyenne des séparations linéaires et axillaires. Sous-catégorie V A : prédominance des D sur les E🔗
En cette catégorie V se situent la majorité des Genuina, appartenant aussi bien aux Kyphocarpia qu’aux Orthocarpia de Fröderström. Mais il s’agit d’espèces à parties rampantes et radicantes aussi bien que dressées, ce qui explique l’équilibre entre les séparations linéaires et axillaires, par opposition à la catégorie VII où ces dernières l’emportent systématiquement. D’autre part, la différence entre les deux sous-catégories V A et V B n’est que de degré, la première présentant moins d’insertions de type D-F que la seconde. Mais, s’il y a intérêt à tenir compte de ces différences quantitatives, c’est qu’elles s’accompagnent de différences qualitatives dignes de remarque. En effet, de la catégorie IV, où les insertions de forme A-B sont de 80 à 97 % et celles de forme D-F de 12 à 3 % à la catégorie VII B où les premières sont de
[p. 181] 3 à 7 % et les secondes de 85 à 93 %, on assiste à une évolution presque continue du détail des insertions D-F, dans le sens d’une diminution relative des formes D, avec fente mais sans rétrécissement et d’une augmentation corrélative des formes E avec fente et rétrécissement. C’est ainsi que dans la catégorie IV presque tous les types D-F sont des D, tandis qu’en VII B presque tous les D-F sont des E.
Or, c’est au sein des catégories V et VI, où la proportion des insertions de formes D-F augmente de la première à la seconde, que la substitution d’une majorité de E à une majorité de D se produit : presque tous les Sedum de la catégorie VI, qui ont de 80 à 90 % et plus d’insertion D-F fournissent un net excédent de formes E. Au contraire, au sein de la catégorie V on assiste à une lutte d’influence entre les E et les D. Il peut donc être utile de subdiviser encore cette catégorie V en deux sous-ensembles, l’un V A où les insertions de forme D prédominent encore sur les E comme dans la catégorie IV, et l’autre V B où les formes E l’emportent comme en VI. Le premier sous-ensemble contient surtout de petites espèces comme les Sedum sexangulare, magellense et anglicum et le second des espèces moyennes comme les S. spurium, reflexum, anopetalum montanum et album.
Voir le tableau III. Remarques :
Les deux premiers de ces Sedum font la transition entre les catégories IV B et V A, tandis que les deux derniers sont plus variables. La var. polonicum (reçue à Cluj) comporte 8 ou 9 angles et non pas 6 ou 7 comme le type sexangulare.
Les données fournies sur le S. anglicum concernent des exemplaires des Pyrénées et de Bretagne mais nous avons transplanté à Genève (où elle a conservé ses caractères) une forme subspontanée des rocailles granitiques du Jardin botanique du Bronx (New York) que l’on peut appeler nanum : taille et feuilles réduites de moitié, celles-ci de couleur vert-clair et non pas foncées comme le type, et distribution A = 6, C I = 2, D = 9, E I = 12, E II = 9 et G = 12, soit 12 % seulement d’insertions A-B et 60 % de E-F (+ 24 % de G issues de E). Il y a donc là passage à la catégorie V B.
Les S. neglectum proviennent de Dalmatie et la subsp. sopianae de sa localité originale (Mont-Mecsec à Pecs en Hongrie) que nous a aimablement indiquée son parrain, le professeur Priszter à Budapest. Le S. hirsutum provient de Coimbra (Prof. A. Fernandes) et le winkleri du sud de l’Espagne. Le S. chrysanthum (non chrysastrum) nous a été remis par un jardin botanique des USA.
À propos de ces trois dernières espèces à rosettes, il peut être intéressant d’examiner le cas du Sedum à formes de joubarbes, à commencer par les modes de séparations des stolons du S. Jacquemontii Fröd. (Sempervivella alba Stapf, etc.) du Népal. On trouve de ces stolons sur tout le parcours de la tige (voir la fig. 35 dont les feuilles ont été enlevées sauf au sommet et où l’on voit la tige, les racines R et les stolons S) : il en est qui partent à mi-hauteur de la tige (S 1), d’autres à l’intérieur ou à la base de la rosette (S 2) et d’autres des racines elles-mêmes (S 3 issu de la racine R 2 et en dessous des racines R 1). Or, ou bien les stolons sont encore fixés (insertions de type A), ou bien ils donnent lieu à une séparation linéaire par nécrose en un point quelconque ou par cassure plus ou moins franche, ou bien ils se séparent à leur point d’origine (séparation axillaire) après avoir présenté un mode d’insertion D, donnant lieu à une cassure nette. Sur un grand nombre de stolons examinés, qui sont toujours très minces, nous n’avons trouvé que des formes d’insertions A et D : environ 40 % de A et 60 % de D, mais avec naturellement des variations sensibles selon l’âge et l’état de la plante.
S’il n’existait que de tels stolons il faudrait classer cette espèce dans la catégorie II. Mais, sans qu’ils soient fréquents, on observe en plus la formation de rameaux secondaires sur les tiges principales (sans parler des rameaux florifères qui sont eux-mêmes axillaires) : la figure 36 montre ainsi une tige pourvue de deux rameaux (l’un et l’autre de formes d’insertion D) et d’un disque d’abscission plat Da, et non pas en forme de cratère qui témoigne également d’une forme D et non pas E. Nous n’avons pu disposer d’assez d’individus pour une statistique, mais, à cet égard, nous avons observé des formes A, D et E d’insertion, mais, semble-t-il, avec prédominance nette de D.
Fig. 35Fig. 36
Le Sedum indicum (Decaisne) Hamet var. yunnanense (Franch.) Hamet (Sinocrassula yunnanensis, etc.) ne comporte pas de stolons, mais ses tiges, en général complètement masquées par les feuilles des rosettes, donnent fréquemment naissance à des rameaux secondaires qui engendrent de nouvelles rosettes en général serrées contre la rosette principale et ne s’en détachant pas toujours. Nous avons noté, mais sur trop peu d’exemplaires pour une statistique, des modes d’insertion A, D et E, mais, en plus, des segmentations linéaires sur les rameaux secondaires et qui étaient du type E, ce qui a facilité naturellement l’abscission de la nouvelle rosette en développement. Les rameaux florifères sont tous de forme A I d’insertion.
[p. 184] Mais le mode de reproduction végétative de beaucoup le plus fécond, en cette espèce sans stolons, est la régénérescence à partir des feuilles tombées, car elles se séparent avec une grande facilité.
Le Sedum glabrum (Rose) Praeg. peut aussi être situé ici (mais avec doute, faute, comme pour la précédente, de justifications statistiques suffisantes). Nous n’en parlons donc également que dans le but de montrer la généralité des processus communs à tous les Sedum, même ceux qui présentent une forme de joubarbe. Nous relevons donc, au sein de la rosette des S. glabrum, des rameaux secondaires issus de la tige principale, et même des tertiaires, donnant lieu à de nouvelles rosettes qui semblent se dissocier plus facilement que dans l’espèce asiatique précédente : les insertions notées sont de type A, B II, D et E (avec semble-t-il prédominance de D). Nous retrouvons en outre un ou deux resserrements le long de ces courts rameaux qui sont de type B II mais pouvant conduire à des types E et à des séparations linéaires. La chute des feuilles demeure néanmoins le processus dominant.
Le Sedum spinosum (L.) Willd. (placé par sa fleur à tour de rôle dans les Cotylédon, les Crassula, les Umbilicus, les Sempervivum et les Orostachys) provient du Plateau de Pamir, etc., et se porte fort bien au Valais et y fleurit à l’occasion. Il pousse des rosettes marginales par le moyen de rameaux secondaires au sein desquels nous avons noté des insertions de types A à E avec une belle travée (la rosette secondaire était déjà pourvue d’une forte racine tout en demeurant fixée à la tige principale par une travée déjà un peu mobile en son insertion).
Chez les Sedum ebracteatum Moc. et Sess., versadense Thoms. (à feuilles orbiculaires ou rétuses), hemsleyanum Rose, etc., il s’y ajoute que des rameaux secondaires peuvent sortir de la tige, lorsque la rosette pousse en hauteur : modes d’adhésion A, D et E. Sous la rosette de S. hemsleyanum les parties hypogées consistent en tubercules dont les formes d’adhésion sont B II ou E.
Notons enfin que les S. cormiferum Claus. et retusum Hemsl., situés à la fin du tableau de cette catégorie V A sont difficiles à classer, mais d’autant plus intéressants. À l’état subligneux et normal, le premier est intermédiaire entre les catégories IV et V, mais dès que sa situation se complique (dessication, étiolement relatif en chambre) l’abondance des insertions D le rattache nettement à la présente catégorie. Quant au S. retusum, il convient sans doute de le situer au terme de cette catégorie V A parce qu’il fait la transition entre V A et la catégorie VII elle-même, sans être typique d’aucune des deux ni des catégories intermédiaires. De la catégorie V A il présente une nette prédominance des insertions de forme D sur les formes E (avec au moins 50 % de formes D-E, ce qui exclut la catégorie IV). Mais, étant à tiges subligneuses et dressées, il ne fournit pas (sauf rares exceptions possibles) de rejets rampants et radicants, ce qui est contraire aux règles des catégories V-VI. D’autre part, dans les situations où il atteint le 85 % d’insertions D-E, ce qui le rapproche de la catégorie VII, il conserve sa majorité d’insertions de type D, ce qui est contraire aux habitudes de cette catégorie. Il ne reste donc qu’à y voir un terme de passage.
Nous l’avons d’abord élevé en chambre (voir « Chambre 1 ») puis, de mai à octobre en plein air (voir « Jardin 1 »), puis à nouveau en chambre (« voir Chambre 2 ») où a retrouvé ses caractères antérieurs au lieu de conserver ceux de jardin ; a été ensuite remis en plein air (voir « Jardin 2 »).
La forme de plein air comporte donc 41 à 50 % d’insertions A-B contre 47,5 à 50 % de D-F et correspond ainsi aux normes de la catégorie V A, à part les rejets rampants et les séparations linéaires. En chambre, au contraire, et sous l’effet probable de la dessication et de l’étiolement, les insertions A-B tombent à 10-21 % et les insertions E-F montent à 75-85 %, mais avec forte prépondérance de la forme D (lesquelles n’affectent guère en plein air que les jeunes rameaux).
On voit ainsi que le comportement du Sedum retusum est bien différent de celui du S. griseum dont les tiges sont également subligneuses, quoiqu’un peu plus minces, et qu’il rappelle plutôt celui des S. nanifolium, liebmannianum et cupressoides, qui passent en chambre de la catégorie IV à la catégorie V A. Notons en outre que ces changements de catégorie en passant du plein air à la chambre ou l’inverse ne sont pas entièrement générales : nous n’avons pas relevé ce processus chez les S. guatemalense, stahlii, alfredii, etc.
§ 11. La catégorie V : rameaux stériles et rejets radicants avec représentation moyenne des séparations linéaires et orthogonales. Sous-catégorie V B : prédominance des insertions E sur les D🔗
La seule différence entre cette sous-catégorie V E et la précédente est l’accroissement des insertions de type E par rapport à celles de type D. Il est possible que cette différence demeure sans signification, étant données la variabilité individuelle que nous avons constatée chez les S. liebmannianum, cupressoides, etc. et la variabilité écologique selon les milieux occupés par des races diverses ou identiques que nous constaterons chez les S. album et montanum. Mais il est en outre possible que cette variation du rapport entre les D et les E soit en relation avec celles du rapport (également susceptible de variations) entre les insertions de type A-B et D-F, ce qui reste à établir. En ce dernier cas, les variations constatées ne s’opposeraient pas à la classification proposée et soulèveraient simplement un problème intéressant de plus.
Voir le tableau IV. Remarques :
Le S. hybridum qui, comme on le sait, n’a rien d’un hybride, est intéressant à plusieurs égards pour notre étude. Tout d’abord, c’est une des seules espèces du groupe Aizoon à présenter de façon constante des rameaux stériles et à conserver ses feuilles et ses tiges en hiver. En second lieu, ses tiges comportent une certaine segmentation, moins nette que chez le S. spurium, mais suffisante pour donner lieu à des séparations linéaires : voir, par exemple, la planche 49 (Part. 2) de Fröderström (une figure de cette planche photographie précisément une coupure à la frontière de l’un des segments). Mais, de sa parenté avec les Aizoon de notre catégorie I B et surtout avec ceux de la catégorie II B (car l’hybridum présente de nombreux stolons et rameaux souterrains, avec séparations linéaires, travées, etc.) il ne résulte pas que le S. hybridum, avec ses rejets rampants et ses segmentations, s’en tienne à la catégorie IV B comme le S. ibericum : l’examen des insertions de ses rameaux secondaires en fait un représentant typique de la catégorie V B, avec répartition à peu près égale des modes d’insertion A-B et D-F.
Les racines du S. spurium Bieb. présentent les modes habituels de séparation et il est inutile d’y revenir. Par contre ses tiges principales aussi bien que les rameaux soulèvent un problème non discuté jusqu’ici. (1) D’une part, ces tiges sont segmentées, c’est-à-dire que, à des intervalles moyens de 1-2 cm, on observe une rainure circulaire, aux points où se situent l’insertion des feuilles et celle des rameaux secondaires. En lui-même ce fait n’est pas nouveau, car on l’observe déjà chez les S. sieboldii (mais pas cauticolum, ni ewersii, etc.) et aizoides, pour l’insertion des feuilles, mais sans provoquer de cassures des tiges principales. (2) D’autre part, et ceci est nouveau, le S. spurium (nous retrouverons la même situation chez les S. sarmentosum, divergens, etc.) présente souvent des cassures et séparations au niveau de ces rainures-frontières et, ce qui est bien plus intéressant, à l’occasion de segmentations plus serrées (jusqu’à 1-2 mm) dont les frontières légèrement fendues ne coïncident plus avec l’insertion des feuilles. Il y a donc là un nouveau mode de séparation linéaire qui est à analyser, d’autant plus qu’il intéresse les tiges principales et pas seulement les rameaux secondaires.
Fig. 37Fig. 38
Les figures 37 et 38 fournissent un exemple de la distinction entre ces deux formes de segmentation. La première (1) que nous appellerons « segmentation de croissance » est représentée en S sur les figures 37 et 38, avec rainures correspondant à l’insertion des feuilles, et peut donner lieu, mais exceptionnellement, à des coupures aux séparations. Au contraire les « segments de séparation » sont figurés sur la figure 38 et ne marquent plus les étapes de la croissance, mais la tendance inverse à la séparation (nous en avons compté jusqu’à 13 serrés sur la tige principale Ti de la fig. 38, où
[p. 188] le rameau R en compte lui-même 14 !). Les coupures qu’ils occasionnent sont si fréquentes que nous en avons dénombré 22 au sein d’une touffe de S. spurium tenant dans la paume de la main et, lorsque l’on cherche à plier une tige du type de la figure 38, les rainures entre segments qui se creusent souvent en forme de fentes plus ou moins profondes, donnent lieu à des cassures nettes, à surface brillante, comme c’est le cas des insertions de type E I pour ce qui est des rameaux secondaires.
On voit ainsi que les tiges principales du S. spurium présentent déjà des modes de séparation qui préfigurent de près les modes d’insertion de type D-F des rameaux secondaires, couchés ou dressés, ce qui fournit les conditions d’un transfert des séparations linéaires aux séparations axillaires. Quant à celles-ci, on peut distinguer comme nous l’avons vu chez le S. acre (§ 9), les ramifications couchées et les rameaux dressés, tous deux présentant les modes A-G d’insertion. Mais, avant la statistique, notons encore que les ramifications couchées donnent fréquemment lieu au mécanisme des travées : un beau cas en est représenté sur la figure 39, dont tous les éléments sont étalés sur le sol (Ti et T) ou dressés (R1 à R5), seule la racine Rac de R1 étant hypogée.
Fig. 39. — Ti, tige principale. — S et S’, ses coupures spontanées. — T, travée reliant R1 à Ti. — RI, rameau second issu de la travée. — Rac, ses racines. — R2 à R5, autres rameaux secondaires et tertiaires. — A, B II, D, E, leurs modes d’insertion.
Le S. hillebrandii Fenzl, espèce d’Europe orientale (Roumanie, Hongrie) et bien distincte des S. acre et sexangulare, est difficile à classer dans nos catégories, parce que ses bourgeons tombent abondamment jusqu’à un certain âge (ce qui évoque la catégorie VI B), après quoi les tiges deviennent plus épaisses et subligneuses, et les rameaux ne se séparent plus guère, ce qui évoque la catégorie IV.
[p. 189] Il convient maintenant d’examiner d’un peu près le groupe du S. reflexum à cause de l’importance qu’aura pour nous le S. nicaeense. Le bel ouvrage de Fröderström paraît simplifier un peu trop les choses en ne retenant du groupe Rupestria que les trois espèces nicaeense, reflexum (ou rupestre) et pruinatum (plus naturellement l’amplexicaule qui est bien distinct), et en fusionnant l’ochroleucum et l’anopetalum à titre de seule variété du nicaeense. Il est vrai que la systématique de ce groupe est réellement peu claire. Pour éviter toute équivoque nous nous en tiendrons donc aux grandes lignes suivantes 24 (mis à part le S. pruinatum sans doute spécial au Portugal) :
Or, du point de vue qui nous occupe en cette étude, le grand intérêt de ces cinq Sedum si voisins, est la différence qui sépare le S. nicaeense, exemple typique de la catégorie VII à chutes systématiques des rameaux secondaires, des quatre autres formes, singulièrement variables et intermédiaires entre les catégories V B et VI A. Il vaut donc la peine de les analyser en détail, de manière à préparer l’analyse des réactions nettement anticipatrices dont témoigne le S. nicaeense.
À commencer par le S. reflexum (y compris le S. rupestre qui n’en est qu’une forme glauque à feuilles un peu plus courtes et épaisses), nous trouvons sur 755 rameaux d’exemplaires recueillis aux environs de Genève le 55,2 % de types A-B ; 5,2 % de type C ; 38,8 % de types D-F et 0,6 % de type G. Les stations extrêmes sont 23 et 73 % pour les formes A-B d’insertion et de 61 % et 23 % pour les formes D-F (même deux stations sous le Salève). La variabilité est donc considérable. Des exemplaires de la Dobroudja (Sedum rupestre) ont donné 40 % pour A-B et 46 % pour D-F ; d’autres recueillis près du lac Balaton (où l’espèce est subspontanée) ont fourni 47 % d’insertions A-B et 39 % de D-F. Des spécimens de Belgique et des Cévennes donnent des résultats analogues.
La variabilité peut même être surprenante à quelques mètres de distance. Nous avons observé dans une station bien exposée (rochers) une population donnant 93 % d’insertions A-B et 5 % de D-F ; mais à deux mètres de là, la même race (ou le même mélange) donnait des exemplaires plus petits, visiblement moins favorisés par un encombrement d’herbes et moins de lumière, avec 48 % d’insertions A-B et 35 % de D-F.
[p. 190] Le S. elegans Lej. (forsterianum Sm.) est une espèce méridionale également très variable. Quelques exemplaires récoltés près de Coimbra par le professeur A. Fernandes nous ont donné 85 % d’insertions A-B, 10 % de C et 5 % seulement de D-E. Par contre, quelques spécimens reçus au Jardin alpin de Paris, grâce à l’amabilité de Mlle Erkova qui les avait ensemencés au moyen de graines issues précisément du Jardin botanique de Coimbra, nous ont fourni les proportions presque inverses : 63 % de D-E et 37 % d’A-B. Des exemplaires reçus à Gand ont même présenté 90 % d’insertions D-F et 10 % d’A-B.
Le S. anopetalum DC. est en général bien distinct du S. nicaeense, bien qu’on les trouve constamment côte à côte dans les mêmes stations du Midi. Il existe certes des intermédiaires et l’on a signalé des hybridations, mais dans la grande majorité des cas on n’éprouve pas de doute à les distinguer. Aux environs d’Aix-en-Provence, on trouve 21 % d’insertions de formes A-B et 76,3 % de formes D-F : en moyenne le S. anopetalum donne donc des réactions intermédiaires entre celles du reflexum et celles du nicaeense, ce dernier présentant seulement 3 à 5 % d’insertions A-B et plus de 90 % d’insertions D-F. Canopetalum est même plus proche de l’espèce méridionale que de l’autre, mais la question est d’établir les parts respectives du milieu et de l’espèce. Nous disposons à cet égard de deux sources d’information : les S. anopetalum de Veyrier (station parmi les plus septentrionales de ce Sedum) et les élevages à Genève d’exemplaires méridionaux. Sur 110 rameaux d’exemplaires de Veyrier (sous I) et sur 70 rameaux d’individus ramenés d’Aix mais ayant passé plus de deux ans en notre jardin de Genève (sous II) nous trouvons :
I (Veyrier)
57 A I
3 C I
6 C II
18 D
15 E I
7 E II
et 4 F
II (Genève)
30 A I
3 B I
3 B II
1 C I
6 D
18 E I
et 12 E II
soit 50 à 51 % d’insertions A-B, 40 à 47 % de D-E. On voit que, dans les mêmes conditions de milieu que constitue notre jardin à Genève le S. anopetalum s’est fortement éloigné de la distribution propre au Sedum nicaeense, dont il sera question au paragraphe 14.
Sedum montanum Perr. et Song. Nous désignerons ainsi la forme appelée S. ochroleucum subsp. ou var. montanum par ceux qui baptisent l’espèce précédente ochroleucum subsp. ou var. anopetalum. Nous procédons de la sorte sans vouloir décider (est-ce d’ailleurs décidable ?) s’il s’agit de deux espèces, sous-espèces ou variétés, et peut-être simplement pour avoir particulièrement fréquenté ce S. montanum au Valais, d’où l’anopetalum est absent et où le reflexum est confiné en quelques rares stations de plaine.
Voici d’abord une statistique des formes d’insertion portant sur 852 rameaux cueillis en dessous de 1800 m (Haut-Valais et Mayens-de-Sion) et sur 808 rameaux analysés sur des exemplaires de 1800 à 2200 m (entre le Bietschthal et le Baltschiedertal) :
[Altitude]
A I
A II
B I
B II
C I
C II
D
E I
E II
F
G
800-1800 m
268
1
13
106
17
38
84
163
129
9
24
1800-2900 m
460
53
6
189
15
21
18
26
11
5
4
[p. 191] Les moyennes sont alors de 45,4 % d’insertions A-B et 45,1 % d’insertions D-F en dessous de 1800 m et de 87 % d’insertions A-B contre 7,5 % d’insertions D-F126 en dessus de 1800 m ! Si cette loi était générale cela simplifierait notre travail, mais disons tout de suite que chez le S. album nous trouverons exactement le contraire…
Au-dessus de 1800 m, le S. montanum varie peu : sur cinq localités différentes nous trouvons des écarts de 75 % à 92 % d’insertions A-B et de 3,5 à 22 % d’insertions D-F. Par contre, en dessous de 1800 m, les variations vont de 22 à 65 % pour les insertions A-B (sauf une station à 77 % mais à 1470 m à Bietschi en compagnie du S. alpestre dans des conditions de fond de vallée particulièrement rudes 27 et une station à 80 % dans la mousse dont nous reparlerons) ; pour les insertions D-Fl’écart va de 72 % à 30 % (sauf 15 % à Bietschi et 10 % dans la mousse).
Les racines et rejets rampants présentent tous les modes de séparation notés jusqu’ici, y compris de belles travées, observées à 2200 m.
Notons encore qu’au mois de janvier, en Valais à 900 m, nous avons trouvé quelques touffes de S. montanum qui, sur 244 rameaux recensés, présentaient 156 chutes (formes D et surtout E). L’ensemble comportait 28,2 % d’insertions A-B et 70,2 % de D-F (surtout E). Pour vérifier s’il s’agissait là d’un effet de la saison, nous avons analysé deux ou trois ensembles de touffes, à quelque distance du premier. L’un ne présentait que 12 chutes sur 76 rameaux et l’autre 6 chutes sur 40 rameaux. Les indices d’insertions étaient de 47,3 et 52,5 % de A-B et de 52,7 et 47,5 % de D-F (avec dans les deux cas prédominance des E). Rien ne permettait de distinguer ces ensembles, du point de vue de l’âge, de la taille ou de la santé des individus récoltés. Le nombre des chutes du premier ensemble semble donc dû à des processus réactionnels très locaux et qui, au jugé, pourraient tenir à une dessication légèrement supérieure (couche de terre moins épaisse et plus sèche, les trois ensembles ayant été récoltés sur des murs retenant le bord inférieur de prés).
Sedum album L. Cette espèce est comme les précédentes d’une grande variabilité. Voici la distribution des formes d’insertion sur 2077 rameaux d’individus récoltés en dessous de 1800 m dans le Haut-Valais et 908 rameaux observés entre 1800 et 2200 m :
[Altitude]
A I
A II
B I
B II
C I
C II
D
E I
E II
F
G
800-1800 m
707
29
8
207
48
26
243
492
263
9
45
1800-2200 m
31
0
1
50
2
2
19
185
602
11
5
Pour le groupe 800-1800 m on a donc 45,7 % d’insertions A-B et 48,4 % de D-F. Au-dessus de 1800 m les insertions sans fente tombent au contraire à 9 % et les insertions D-F montent à 90 % 28. La réaction est donc juste l’inverse de celle du S. montanum. Par exemple, nous avons compté sur un espace de 60-70 dm2 à 2000 m 302 chutes spontanées de rameaux secondaires de S. album et sur un même espace de 8 × 8 dm 9 chutes pour le S. montanum.
[p. 192] Au-dessus de 1800 m les stations s’échelonnent entre 2 % et 24 % d’insertions A-B et entre 76 et 95 % d’insertions D-F, tandis qu’en dessous de 1800 m on observe de 6 % à 73 % d’insertions A-B et de 26 à 93 % d’insertions D-F. Voici, à titre de comparaison, la répartition des stations valaisannes des S. album et montanum29 ;
[Insertion]
[Espèce et altitude]
≤ 10 %
11-29 %
30-49 %
50-69 %
70-89 %
≥ 90 %
A-B
S. album <1800 m
8(2)
16(4)
28(7)
32(8)
12(3)
4(1)
A-B
S. album >1800 m
33(8)
66(4)
0
0
0
0
D-F
S. album < 1800 m
4(1)
12(3)
40(10)
24(6)
12(3)
8(2)
D-F
S. album > 1800 m
0
0
0
0
50(3)
50(3)
A-B
S. montanum > 1800 m
0
28(4)
36(5)
28(4)
7(1)
0
A-B
S. montanum > 1800 m
0
0
0
0
80(4)
20(1)
D-F
S. montanum > 1800 m
0
14(2)
28(4)
36(5)
21(3)
0
D-F
S. montanum > 1800 m
60(3)
40(2)
0
0
0
0
On voit que le S. album est plus variable que le montanum en dessous de 1800 m tout en oscillant autour des mêmes moyennes (moitié-moitié pour AB et DF), tandis qu’au-dessus de 1800 m les directions sont divergentes. Mais, dans les deux cas, il semble que les insertions de types A-B prédominent quand les tiges sont plus épaisses et plus solides, ce qui est le cas des S. montanum d’altitude qui, à 2200 m présentent de gros rejets rampants radicants jusqu’à 25 cm de l’origine avec tiges principales souvent bien plus grosses que les rameaux secondaires. Par contre, c’est plutôt aux basses altitudes que le S. album donne des exemplaires à grosses et longues tiges, étalées sur des roches ou des murs avec relativement peu de chutes. Nous avons ainsi relevé aux environs de Veyrier et de Collonges-sous-Salève, ainsi qu’à Monnetier, des stations de 60, 66, 69 et 71,5 % d’insertions A-B (environ 800 rameaux non comptés dans les statistiques précédentes) et de 25, 26, 33 et 34 % d’insertions D-F (cela n’empêche pas qu’en des stations voisines on trouve aussi sur 500 autres rameaux 27,5 à 38 % d’insertions A-B et 57 à 72,5 % d’insertions D-F). En altitude, par contre, le S. album présente ordinairement des tiges minces et plus courtes, et des rejets rampants pouvant se séparer comme les rameaux, mais linéairement et avec parfois des segmentations proprement dites (fig. 40 dont la partie b représente une segmentation sur le rameau secondaire lui-même).
Fig. 40
[p. 193] Nous avons en outre observé une situation instructive où les réactions des S. album et montanum se sont montrées entièrement convergentes. Il s’agissait là (900 m) d’un mur en plein soleil, couvert d’une mousse épaisse, de telle sorte que seules les feuilles des Sedum étaient visibles, les tiges, les rejets rampants et les points d’insertion des rameaux demeurant cachés par la mousse. Or, en ces conditions le S. album a donné 70 % d’insertions A-B et 12 % de D-F (11 % de types C et 6 % G) et le S. montanum 80 % d’insertions A-B et 10 % de D-F (5 % de types C et de G). Il semble donc que, immobilisés par la mousse et en partie privés de lumière, ces exemplaires aient réagi dans le cas des deux espèces par une prédominance des séparations linéaires (racines et rejets) sur les séparations orthogonales, à la manière des Sedum de catégorie IV.
En bref, le S. album présente une variabilité qui s’étend des catégories IV B à VI A. En situations normales il est bien représentatif des réactions de la catégorie V B mais en plus variables. En conditions exceptionnelles (comme celle de la mousse), il réagit comme dans la catégorie IV B, par prédominance des séparations linéaires. En altitude par contre, il réagit comme en VI A avec renforcement des séparations à la fois orthogonales et linéaires (ces dernières surtout sur les rejets rampants mais aussi sur les racines, qui présentent tous les modes de séparation décrits jusqu’ici au niveau hypogé). La différence essentielle qui sépare cette espèce du S. montanum en altitude tient donc, d’une part, à sa plasticité légèrement supérieure, mais surtout d’autre part, au fait que S. montanum développe curieusement des plantes individuellement plus robustes vers 2000 m, avec de grosses et longues tiges rampantes : d’où une prédominance nette des séparations linéaires et donc une régression vers la catégorie IV B.
En effet, plus le S. album s’élève en altitude et plus il se présente sous la forme de petites plantes rampantes, dont la taille des nombreuses tiges et des feuilles ne dépasse guère celle du S. atratum. À la Rote Kuh, par exemple, on trouve le S. album jusqu’à 2300 m avec S. atratum, Artemisia taxa, Silene acaulis et Saxifrage oppositifolia, et ses touffes présentent alors une taille minuscule et de très nombreuses chutes.
Notons en outre que dès 1500-1700 m, et de plus en plus à partir de 1900-2000 m, ces Sedum album appartiennent à la var. murale, cette forme souvent cultivée a été trouvée par Priszter à l’état spontané en Hongrie et sa distribution y coïncide avec celle d’exemplaires reçus de Mlle Erkova au Jardin alpin du Muséum à Paris (voir le tableau IV).
§ 12. Catégorie VI : rameaux stériles et rejets rampants avec forte représentation des séparations linéaires et axillaires. Sous-catégorie VI A : pas de segmentation systématique des tiges🔗
Cet ensemble VI, est formé d’espèces qui atteignent environ 90 % de types D-F d’insertions et peuvent par conséquent être considérées comme se préparant systématiquement à la chute des rameaux stériles, qui devient effectivement très fréquente grâce à cette anticipation morphogénétique. Ce caractère est commun aux catégories VI et VII, mais leur différence est la suivante : en la catégorie VII cette séparation
[p. 194] des rameaux aériens ne s’accompagne plus d’une coupure des tiges au niveau des rejets rampants (VII A) et marque même une forte régression dans la formation de rejets radicants (VII B), de telle sorte que le système des chutes aériennes perd finalement tout contact avec les incitations au niveau du sol ; la catégorie VI conserve au contraire étroitement ce contact grâce aux processus qui caractérisent ces rejets rampants et radicants. En effet, non seulement les espèces de cet ensemble VI présentent un grand foisonnement de tels rejets, mais encore les tiges rampantes donnent lieu à des séparations et coupures systématiques, soit par segmentation proprement dite soit par amincissement et dessication, de telle sorte que la chute des rameaux aériens fait encore partie d’un comportement d’ensemble intéressant toutes les régions de la plante.
Pour faciliter l’analyse, nous subdiviserons, d’un tel point de vue, cette catégorie VI en deux sous-catégories VI A et VI B. La sous-classe VI A ne comprend que des espèces dont les séparations de tiges, quoique systématiques, s’effectuent surtout par dessication et nécrose locale : S. amplexicaule, alpestre, micranthum, lydium, ternatum, etc. La sous-classe VI B comprend par contre des espèces dont les tiges mêmes sont segmentées, par « segmentation de séparation » avec rainures plus ou moins profondes marquant les frontières entre les segments et correspondant aux modes D, E et F d’insertions : tels sont les S. dasyphyllum, sarmentosum, lineare, divergens, stoloniferum, etc.
Les espèces qui suivent ne présentent donc pas de tiges segmentées à proprement parler, mais donnent lieu à des séparations linéaires à peu près aussi fréquentes que dans le groupe VI B (2) au niveau des rejets rampants primaires ou secondaires, par coupures nettes ou nécrose après dessication et amincissement.
Voir le tableau V. Remarques :
Le S. Stahlii peut devenir subligneux ; en ce cas les formes d’insertions A-B augmentent et ce Sedum tend alors vers la catégorie V. Il n’en perd pas moins ses feuilles pour autant, qui bourgeonnent sitôt tombées sur le sol : J. A. Yarbrough, qui a étudié ce phénomène (1936) l’attribue à un effet de régénération.
Le S. micranthum est bien distinct du type album. Le S. athoum Boiss. semble une variété de (ou voisine de) micranthum. Quelques rameaux nous ont donné 1 A I, 3 D, 12 E I et 4 E II.
Les insertions E du S. rosulatum (de l’Himalaya) ne sont pas toujours très typiques et à l’état jeune ne présentent qu’un rétrécissement léger qui augmente avec l’âge. Nombreuses chutes et quelques séparations linéaires.
Le S. alpestre est plus commun au Valais qu’on ne le dit, mais souvent très localisé. Il descend jusqu’à 1470 m au Bietschtal.
Les S. lydium et glaucum fournissent de nombreuses chutes de rameaux et séparations linéaires. Le S. borissovae (d’Ukraine) également.
Le S. amplexicaule DC. est intéressant par son comportement très régulier en été : sitôt les chaleurs venues il semble se dessécher, sauf les tiges florifères, ses feuilles s’appliquent contre la tige et jaunissent tout en s’imbriquant étroitement au lieu de tomber. Il en résulte une sorte de tubercule écailleux, brunâtre ou jaunâtre et d’apparence sèche, à l’extrémité des tiges et rameaux, qui s’amincissent eux-mêmes en produisant souvent des séparations linéaires par dessication. La plante semble ainsi perdue, en particulier les segments séparés linéairement (fig. 41), mais le tout se ranime en automne, les segments discontinus et leurs tubercules ont pris racines et ceux-ci se couvrent eux-mêmes de jeunes feuilles. Quant aux liaisons orthogonales, elles donnent également lieu à des séparations (nombreuses chutes) et correspondent aux modes d’adhésion indiqués au tableau IV (sur 250 rameaux).
Le S. guatemalense donne lieu à de nombreuses chutes de feuilles avec bourgeonnement. Très rampant, il donne peu de séparations linéaires, mais les rameaux dressés issus des tiges couchées s’enracinent et se détachent par passage des insertions E à F et à G. Il arrive aussi qu’il y ait passage direct des modes A à G (voir la fig. 42).
Fig. 41 — Tubercule écailleux d’apparence sèche avec son segment de la tige nécroséeFig. 42
Le S. rupicolum des rochers siliceux de Washington est à tiges très longues, rampantes et radicantes.
Le S. stribrnyi indiqué dans le tableau provient de Macédoine. De nombreux bourgeons et petits rameaux se détachent lors de chaque manipulation. Mais M. Priszter se demande, en attendant une révision générale des Sedum balkaniques que nous attendons de son talent, si ces formes de Macédoine ne sont pas à rattacher au S. sartorianum Boiss., le vrai S. stribrnyi étant alors la forme plus grande et non rampante que nous retrouverons dans la catégorie VII.
§ 12 bis. Le classement des espèces asiatiques (Sedum alfredii, bulbiferum, japonicum et leucocarpum) dans les catégories IV B-VI A🔗
Les formes asiatiques courantes dont nous parlerons sous VI B (S. sarmentosum et lineare) sont remarquables par le fait que les insertions A-B ne s’y rencontrent guère qu’au début de la croissance et qu’ensuite on assiste à d’innombrables séparations sur le mode E et à d’aussi nombreuses séparations linéaires dues aux segmentations des tiges et aboutissant souvent chez le S. lineare à une rupture générale de toutes les tiges, dès leur point d’origine, qui tombent au hasard et s’enracinent dans la suite. Il semble que ce mélange de séparations axillaires (E-F) et linéaires corresponde à une tendance assez générale chez certaines espèces asiatiques, même sans que leurs tiges soient régulièrement segmentées, ce qui conduirait sans plus à les classer dans la catégorie VI A. Mais un examen attentif de nombreuses plantes de S. alfredii, bulbiferum, japonicum et leucocarpum nous a
[p. 197] montré que la situation n’est pas si simple et qu’elle dépend sous des formes variables de l’état de vigueur et de développement plus ou moins normal des touffes cultivées, même en plein air. À faire les comparaisons, on constate, en effet, qu’il existe deux stratégies extrêmes, avec toutes sortes de fluctuations : (1) le S. alfredii se comporte lors de tailles moyennes (et feuilles relativement flexibles) comme un sarmentosum, avec coupures multiples de tiges (nécroses ou coupures nettes) et nombreuses chutes de rameaux, tandis que de gros exemplaires de taille double, à feuilles épaisses et résistantes et à grosses tiges solides donnent une distribution de type V A. (2) Le S. japonicum au contraire, est du type V B en conditions moyennes et VI A en plein développement. Il y a donc là des variations réactionnelles d’un certain intérêt, plus comparables à celles des S. album et montanum étudiés au paragraphe 11 qu’aux variations des S. griseum, retusum, oaxacanum, etc. lors des passages de la chambre en plein air ou l’inverse. Mais comme il faudrait ici travailler sur les terrains d’origine de ces espèces et non pas en culture à Genève, nous ne savons pas où les classer quant à leurs types dominants et nous nous bornerons à transcrire ici les observations faites :
Sedum alfredii Hance. Quelques boutures ramenées de Berkeley (Californie) en mars 1964 ont prospéré en chambre et en plein air, mais avec une taille moyenne, des feuilles relativement flexibles et de nombreuses segmentations de tiges. Certaines des plantes obtenues ont passé l’hiver en chambre, d’autres en plein air et en octobre 1965 nous trouvons encore en plein air plusieurs pots de cette même forme de grandeur moyenne. Sur 65 rameaux nous avons 2 B II, 4 D, 54 E I et 5 E II, soit 3 % d’insertions A-B (aucun A I) et 97 % d’insertion D-F avec prédominance nette des E. Les tiges rampantes donnent lieu à de multiples séparations, par nécroses ou coupures nettes. Il s’agit donc nettement d’une distribution de catégorie VI A tendant vers VI B. Par contre, en des pots situés juste à côté des précédents et enterrés comme eux (même terre noire avec un peu de sable et de tourbe), a crû un certain nombre de plantes à grosses tiges, à feuilles plus grandes et très charnues, de taille générale à peu près double, qui ont donné sur 50 rameaux 39 A I, 1 A II, 1 C II, 6 D et 3 E I.
Un des rameaux à insertion E I était un bourgeon, tombé rapidement. Lors de manipulations pour les relever il arrive que des tiges se cassent accidentellement, mais de façon nette (quoique sans segmentations). Aucune trace de nécrose comme chez les exemplaires précédents. Cette distribution est donc assez clairement de catégorie IV B (80 % d’insertions A-B et 18 % de D-F), ce qui donne à penser qu’on doit pouvoir trouver des variations de catégories IV A, V A et B et VI A selon les milieux et les possibilités réactionnelles des individus, à moins qu’il s’agisse de deux variétés comme chez les S. spurium et ibericum.
Sedum bulbiferum Mak. La situation de cette intéressante espèce, que Fröderström considère comme une variété de l’alfredii, est encore plus complexe à cause de la formation de bulbilles ou plus précisément de jeunes rameaux caulinaires comparables, mais en plus systématique, à ceux du S. hillebrandii d’Europe orientale.
On peut alors distinguer trois formes de distributions, mais qui tiennent moins à la plus ou moins grande taille de la plante adulte, comme on vient de le voir dans le cas du S. alfredii type, qu’à des stades de développement.
En cours de croissance et avant la formation des bulbilles, on trouve une distribution de catégorie IV B : 19 A I, 2 A II, 3 B II et 2 E I, soit 75 % d’insertions
[p. 198]A-B et 25 % de D-E avec 2 D pour 1 E. Par contre au moment de la chute des bourgeons caulinaires on observe une distribution de catégorie VI A : 6 A I, 3 D, 24 E I 7 E II et 3 F. Les bubillles tombées au sol sont de type E I ou E II.
Enfin il arrive que des exemplaires chargés de bulbilles sèchent après la floraison et présentent alors l’allure de Sedum annuels, sauf qu’elles ont produit en plus ces petits bourgeons stériles chargés de la reproduction végétative de cette espèce ou sous-espèce : en ce cas on retrouve les multiples insertions A I, A II ou E II de la première distribution.
Sedum japonicum Sieb. et var. Senanense Mak. Cette espèce asiatique est extrêmement variable et ressemble à cet égard au S. album. Les variations que nous avons notées tiennent sans doute à la fois au stade de développement des touffes examinées, comme pour la dernière espèce, et à la vigueur des plantes, comme pour le S. alfredii. Mais dans le cas particulier, les exemplaires les plus prospères s’engagent dans la direction de la catégorie VI A, tandis qu’on a vu l’inverse pour le S. alfredii (contradiction qui ne saurait plus nous étonner depuis ce que nous ont montré les S. album et montanum).
Lors de la première année de nos cultures (jusqu’à la dernière pour une partie d’entre elles), nous trouvons une distribution de forme V B peu nette (voisine de V A). Les jeunes pousses fournissent des insertions qui ressemblent aux formes A II fréquentes chez les espèces annuelles, mais qui se transforment rapidement en formes D et E. On observe de longues tiges flexibles, rampantes et radicantes, avec un foisonnement de rameaux secondaires dressés et une certaine fréquence de séparations linéaires par nécrose, qui n’excluent pas, d’ailleurs, les chutes fréquentes de rameaux et bourgeons. On trouve même des tiges de 8 à 10 rameaux entièrement sèches sauf un ou deux rameaux bien vivants mais reliés à la tige par des filaments nécrosés, ou encore des tiges sèches dont l’extrémité reste verte. Sur 200 rameaux nous avons 60 A I, 15 E I, 15 E II, 2 C II, 46 D, 30 E I, 16 E II, 10 Fet 6 G, soit 45 % d’insertions A-B et 51 % de D-F (catégorie V B).
Par contre l’année suivante des individus bien développés, avec beaucoup moins de nécroses ont donné sur 80 rameaux : 3 A I, 6 D, 39 E I, 30 E II et 2 F, soit 4 % d’insertions A-B et 96 % de D-F (surtout E), ce qui est une distribution typique de la catégorie VI A.
Sedum leucocarpum Franch. (= Sedum variicolor Praeger). Cette autre espèce asiatique a fourni une évolution analogue à la précédente. Ses tiges en partie ligneuses présentent quelques segmentations irrégulières et de nombreuses coupures linéaires. Comme l’a remarqué Praeger, une partie des feuilles tombent en automne et il pousse de nouveaux bourgeons à partir de la racine et sur les tiges rampantes ou dressées. Nous avons trouvé en octobre 1964 sur 60 rameaux 20 A I, 8 D, 22 E I et 10 E II, soit 33 % d’insertions A-B et 66 % de D-E (catégorie V B).
En janvier 1965 quelques plantes rentrées en chambre depuis 3 mois ont donné sur 40 rameaux environ les mêmes proportions : ⅓ contre ⅔ et 1 D pour 4 E. Par contre les individus demeurés en plein air (avec gel jusqu’à −12°) ont présenté une distribution de catégorie VI A. En octobre 1965 nous trouvons sur l’ensemble de nos cultures 5 A I, 2 A II, 4 C II, 11 D, 76 E I, 48 E II et 4 F, soit 3 % d’insertions A-B et 92 % de D-F (catégorie VI A).
§ 13. Catégorie VI : forte représentation des séparations linéaires et axillaires. Sous-catégorie VI B : nombreuses segmentations de séparation🔗
Les espèces qui suivent ne présentent pas toutes des segmentations de croissance (c’est cependant le cas des S. sarmentosum et lineare, etc.) mais d’abondantes segmentations de séparation donnant lieu à des cassures.
Voir le tableau VI. Remarques :
Le S. montregalense Balb. 1804 (cruciatum Desf. 1829), dont nous devons de beaux exemplaires des Pyrénées au professeur Cl. Favarger présentent des segmentations de séparation qui donnent lieu à de nombreuses cassures : nous en avons compté 44 sur quelques touffes portant 242 rameaux, et ces cassures affectent aussi bien les rameaux stériles, même prêts à tomber (fig. 43b) que les tiges primaires. Il y a souvent aussi séparations par amincissement et dessication. Les formes E d’insertion sont malaisées à distinguer les formes D ; dans les cas classés E il y a toujours rétrécissement, mais souvent sans le renflement qui l’accompagne à l’ordinaire au début du rameau.
Fig. 43Fig. 44
Le S. dasyphyllum abonde en séparations linéaires au niveau des racines (qui fournissent par ailleurs des travées) et surtout à celui des rejets rampants. L’originalité du S. dasyphyllum est à cet égard la fréquence des tiges primaires et secondaires segmentées, non pas seulement par des « segments de croissance » au sens que nous avons défini pour le S. spurium (fig. 37) mais à celui des « segments de séparation » (fig. 38). Or, tous deux existent chez dasyphyllum, mais distribués très irrégulièrement avec possibilité ou réalisation fréquente de cassures aux points frontières. La figure 44 représente une combinaison observée avec une tige principale T sur laquelle on voit deux débuts de segmentation S. Il s’y greffe trois rameaux secondaires R1-R3, dont le troisième est fortement segmenté par des segments de croissance (fente aux points d’insertion des feuilles et cassure en F) et par des segments de séparation (rainures en Ra).
[p. 201] Ces fentes et rainures présentent elles-mêmes, bien qu’il s’agisse de séparations linéaires, des modes de jonction semblables aux modes d’insertion des rameaux : formes A II (simples rainures), D (fentes circulaires), E (fentes avec rétrécissement) et F (début de cassure).
À ces modes de séparation déjà nombreux et abondamment réalisés s’ajoute chez le dasyphyllum une chute continuelle de feuilles, comme dans le cas bien connu du S. stahlii : or, ces feuilles bourgeonnent fort bien et il nous est arrivé d’obtenir 17 plantules pour 17 feuilles. On se demande pourquoi le S. dasyphyllum n’est donc pas plus répandu. La raison (et du même coup peut-être la raison de son abondante reproduction végétative) en est sans doute qu’il est très fragile et facilement étouffé par n’importe quel concurrent, d’où, entre autres, ses habitudes rupicoles. Mais quand on lui laisse une place convenable, même en pleine terre, il foisonne très rapidement, quitte à disparaître avec le retour des mauvaises herbes.
La var. glanduliferum que nous avons reçue de l’Anti-Atlas (Maroc) est plus grosse et mieux fournie en feuilles, et semble appartenir aussi à la catégorie VI B.
Le S. sarmentosum, curieuse espèce chinoise, bat sans doute, avec son proche parent le S. lineare, tous les records de la fréquence des séparations de type D-G aussi bien que des séparations linéaires, parce qu’il est segmenté en toutes ses parties et que, ses tiges étant toutes rampantes, du moins initialement, il ne se répand guère sur le sol qu’en se cassant sans cesse : il est, par exemple, impossible d’en transplanter une touffe sans provoquer une série de coupures. Seules les grandes plantes enracinées dans des fissures et à tiges pendantes conservent leurs tiges principales sans cassures à l’origine, mais elles n’en perdent pas moins pour autant leurs rameaux secondaires, qui glissent alors le long des pentes. Voici (fig. 45) un exemple de cette structuration :
Fig. 45
[p. 202] la tige Ti sort de ses racines en produisant dès le départ un rameau secondaire R inséré sur le mode E : dès le premier segment de croissance S il y a cassure (SC) mais sans rupture totale ; suivent des segments de séparation E’ reliés sur le mode E (rétrécissement et fente comme au point d’insertion), et dès la seconde fente sort un rameau tertiaire R’ (insertion E) ; puis suivent des segments de croissance, avec nouvelle cassure en SC’ et nouvelle fente de forme E en SE (et racine à ce segment).
Le comportement du S. lineare est le même mais avec un peu plus d’insertions D. Au début de nos cultures, nous avions l’impression d’un échec systématique parce que les tiges se coupaient au niveau des racines et que les rameaux secondaires demeuraient peu sur les tiges primaires. Mais les unes comme les autres ne s’en portaient pas plus mal et nous avons fini par avoir pendant les étés quelques plantes stables, pour ainsi dire « provisoirement enracinées », leur développement se continuant tant par coupures que par croissance. En hiver les tiges coupées demeurent souvent sur le sol, sans feuilles ni racines, puis prospèrent au printemps.
Chez le S. mexicanum Brit., on retrouve un grand nombre de segmentations de croissance et de séparation, avec cassures multiples et reprises surprenantes de segments de tiges en voie de dessication.
§ 14. Catégorie VII : Prédominance des séparations axillaires🔗
Cette dernière catégorie est celle dans laquelle la chute des rameaux secondaires aériens l’emporte résolument sur les séparations linéaires. La plupart de ces espèces ont un habitus dressé, comme les S. nicaense, stenopetalum (Syn. S. douglasii), lanceolatum, multiceps, etc. D’autres restent en partie couchés comme le S. spathulifolium, mais avec séparations axillaires dominant de beaucoup les séparations linéaires. Parmi les dressés, certains présentent encore une part de rejets radicants, mais d’autres de moins en moins. Ces faits montrent qu’il existe naturellement des intermédiaires entre les catégories VI et VII et que toute coupure demeure artificielle : il n’en reste pas moins que, en définissant cette catégorie par une prédominance croissante des séparations axillaires, on se réfère à un caractère observable, qui est le nombre élevé des chutes spontanées de rameaux. D’autre part, l’existence d’intermédiaires parle en faveur de l’hypothèse que nous défendrons dans la suite : celle d’un transfert des processus de séparation, conduisant des niveaux hypogés ou épigérampants aux niveaux strictement aériens.
Voir le tableau VII. Remarques :
Le S. spathulifolium fait la transition entre les catégories VI A et VII : il s’étale sur le sol en rameaux rampants et parfois radicants ou se dresse par rameaux individuels ou en faisceaux à formes de parasols. Néanmoins il y a peu de séparations linéaires tant sont fréquentes les chutes des rameaux eux-mêmes.
Le S. pruinatum est rarement représenté correctement dans les jardins botaniques. Les exemplaires que M. Priszter a bien voulu me remettre ne sont pas très typiques quant à leur inflorescence (trois rameaux florifères, tiges filiformes, peu garnies sauf aux extrémités). La distribution des insertions est nettement de catégorie VII, et malgré l’habitus en partie rampant je n’ai guère noté de séparations linéaires. On se trouve donc, comme pour l’espèce précédente, en présence d’une situation intermédiaire entre les catégories VI A et VII.
Le S. multicaule Wall, de l’Himalaya, que nous devons au Jardin botanique de Nainital dans les Indes, fait la transition entre les catégories VI B et VII (par opposition aux précédents, intermédiaires entre VI A et VII). De la sous-catégorie VI B il présente, en effet, certaines semi-segmentations, non pas tout le long des tiges, mais à l’origine des principales, pouvant aller jusqu’à quelques séparations linéaires, mais peu fréquentes. Quant aux rameaux secondaires, ils sont typiques de la catégorie VII par leur position dressée.
Sedum nicaeense All. (syn. S. altissimum Poir., sediforme Jac.). Cette espèce, si voisine des S. anopetalum, reflexum, etc., présente des réactions sensiblement différentes au point de vue des modes de séparation.
Pour ce qui est, d’abord des séparations linéaires, nous n’en avons pas observé de nettes, sur des centaines d’individus examinés. Certes, les tiges principales et rameaux secondaires sont fréquemment étalés sur le sol, mais parce que leur flexibilité les empêche de maintenir dressé plus d’un certain poids de feuilles charnues : seulement cette position couchée ne signifie pas qu’il s’agisse de rejets rampants au sens des stolons ou rejets radicants. Il est, en effet, relativement rare de trouver des tiges ou rameaux couchés de Nicaeense pourvus de racines adventives quand ils ne sont pas déjà séparés (par contre il va de soi que les rameaux tombés poussent immédiatement leurs racines adventives, non pas nécessairement, et même rarement, à leur extrémité mais sur tout leur parcours). Nous avons cependant observé quelques cas où un rameau couché et non encore séparé se munissait déjà de racines : or, en ces cas, la séparation qui a suivi n’a pas été linéaire, mais bien axillaire (donc localisée au point de l’insertion elle-même et non pas sur le parcours).
Comparé aux Sedum reflexum, anopetalum et montanum dont les tiges et rameaux couchés et non séparés (y compris ceux qui présentent des modes d’insertion A-B, sans distinction de fréquence avec les modes D-G) sont ordinairement couverts de racines adventives, le Sedum nicaeense doit donc être considéré comme ignorant tout mode linéaire de séparation au niveau du sol.
Quant à ses racines, on trouve, en déterrant au hasard les plus grosses plantes dans la nature (les exemples suivants proviennent de la Sainte-Victoire près d’Aix), deux sortes de dispositifs : (1) les premiers proviennent soit d’une graine, soit d’un bourgeon tombé jeune et sont caractérisés par un nœud de fibres (N sur la fig. 46) dont certaines sont très longues (F sur la fig. 46 s’enfonce jusqu’à 38 cm tandis que les tiges épigées n’atteignent que 15-20 cm). De ces fibres sortent les tiges dont certaines sont tombées en se séparant dès la base (S) et en laissant un cratère témoignant d’une forme E d’insertion, et dont d’autres ont perdu, peu au-dessus de leur point d’origine, des rameaux secondaires par séparation identique (S’). Un moignon dirigé vers le bas (et non pas vers le haut comme les tiges précédentes) semble correspondre à une ancienne travée (voir T sur la fig. 46), car, juste à côté de cette travée T et entre les filaments des racines, nous avons trouvé une plantule de 4 cm de haut, dont les radicelles prolongeaient directement la tige et qui portait dans la région
[p. 205] intermédiaire entre ces racines et cette tige un petit disque de séparation correspondant au moignon T.
Fig. 46
Pour ce qui est maintenant de ces formes de liaisons axillaires, les réactions du Sedum nicaeense sont remarquables par leur régularité, comparée à la variabilité des S. reflexum, anopetalum, montanum et elegans : sur 750 rameaux 30 d’exemplaires recueillis à Aix-en-Provence, à Marseille, en Vaucluse, aux Baléares, au Portugal, au Maroc et en Grèce (Parnasse) ou encore cultivés à Genève et au Valais, nous trouvons que les insertions sans fente (A-B) atteignent le 2,9 % seulement, les fentes partielles (C) le 2,9 %, les détachements partiels G le 1,7 % et les insertions avec fentes D-F le 92 %. On constate de plus, et ce fait est remarquable, que, parmi les insertions D-F, les formes D restent rares, tandis que les fentes avec rétrécissement E atteignent le 78 % du total général. Et cela n’est pas un effet de moyennes, car en chacune des stations étudiées, on retrouve les mêmes proportions, sans qu’il soit nécessaire de fournir ce détail.
[p. 206] Il est par contre utile de préciser que ces modes d’adhésion sont spéciaux aux rameaux stériles et ne se retrouvent pas dans le cas des rameaux florifères, ce qui exclut un effet dû à la structure des tissus de la plante entière. Sur 200 rameaux florifères, il s’en est trouvé 200 à insertions de forme A I, tandis que l’on n’en trouve que les ⅖ chez le sieboldii, et les ⅔ chez le tatarinowii et chez l’ewersii (voir § 3).
Fig. 47
Les rétrécissements observés dans le cas des insertions de forme E sont, d’autre part, plus ou moins profonds (fig. 47) : la partie A bombée est plus ou moins large, suivie d’une partie plate B correspondant à la fente perpendiculaire plus ou moins séchée, qui entoure elle-même le disque d’adhésion C ou partie vivante commune à la tige et au rameau stérile. Après la chute du rameau on observe souvent une sorte de cratère ou cupule (fig. 48a) avec cuvette brillante et lisse et, au fond, le disque d’adhésion. Le cratère est parfois bordé d’une protubérance (fig. 48b). Il est à noter que cette forme E d’adhésion s’observe déjà chez de jeunes rameaux. Chez les très jeunes il peut y avoir simple rétrécissement, avant toute fente (cf. forme II B) mais ces bourgeons s’élargissent souvent tôt après, avant de prendre leur largeur normale (provisoire) : cf. figure 49.
Fig. 48Fig. 49
Ainsi structurés les rameaux stériles de nicaeense se séparent avec une fréquence remarquable. Il est impossible de transplanter une touffe de cette espèce sans provoquer par l’ébranlement une série de chutes. En revoyant tous les quelques jours les mêmes carreaux de culture nous constatons chaque fois quelques chutes nouvelles, et, semble-t-il, à toute saison. Nous avons bien souvent, également, déposé sur le sol une tige pourvue de rameaux secondaires et constaté ensuite la chute de certains
[p. 207] d’entre eux ou l’agrandissement de la fente. Il importe en outre de remarquer, et ceci a son importance, que les rameaux du S. nicaeense peuvent tomber à tout âge, de l’état de bourgeon jusqu’à des rameaux de 10-20 cm, tandis que, comme on l’a vu, plusieurs espèces connaissent la chute des bourgeons mais non plus celle de rameaux plus avancés.
Tout se passe donc comme si, chez cette espèce (comme chez toutes celles de la catégorie VII B), la chute des rameaux secondaires était préparée par leur morphologie, et comme si le mode d’insertion E, qui prédomine en ce cas si remarquablement, constituait le produit d’une réaction anticipatrice conduisant tôt ou tard à la séparation. La position « strictement aérienne » des rameaux, qui tombent sans contact avec le sol et sans que cette chute résulte de la généralisation d’un processus répandu à un niveau de rejets radicants, rend, en effet, nécessaire une telle anticipation, tandis que les séparations s’effectuant au plan des racines et des rejets radicants peuvent toujours résulter d’un simple effet de croissance en fonction de l’enracinement.
Notons enfin que les phénomènes sont communs aux différentes variétés du S. nicaeense, sauf à une seule (à notre connaissance) dont le caractère partiellement ligneux entraîne une régression dans la direction de la catégorie IV. On connaît, en effet, de cette espèce des variétés de forme ou de taille : une variété à larges feuilles (var. latifolium), d’autres de tailles moyennes ou très réduites (que nous avons appelées « medium » et « parvulum »), etc. Toutes ces formes ont présenté les mêmes distributions statistiques. Par contre, M. Daniel Bovet nous a rapporté du Palatin à Rome, une curieuse variété à feuilles vertes et non glauques, à parties inférieures ligneuses et qui gèle à quelques degrés sous zéro (contrairement aux plantes ramenées d’Aix ou de Marseille, mais comme celles des Baléares). Or, sous sa forme ligneuse, cette f. frutescens a donné 90 % d’insertions de type A-B contre 10 % de D-F, tandis qu’en culture les individus obtenus ne sont qu’à moitié ligneux, les parties supérieures cessant de l’être : en ce cas seuls les rameaux lignifiés ont des insertions de type A-B, d’où 63 A I, 1 A II, 2 B I, 1 B II, 5 C I, 1 C II, 18 D, 20 E I et 1 G, soit 59 % de A-B et 34,9 % de D-E.
Quelques exemplaires des environs d’Aix, également quasi ligneux et, chose curieuse, à feuilles panachées, les unes vertes et les autres glauques, ont fourni de même 22 % d’insertions A-B (15 rameaux lignifiés) et 75 % d’insertions D-F (parties non ligneuses). L’année suivante, les rameaux tombés précédemment ont donné des individus non ligneux à 95 % de rameaux de types E-F d’insertions, conformément à la règle.
Il est donc important de retenir que les réactions ordinaires du Sedum nicaeense ne sont pas entièrement déterminées de façon héréditaire et qu’il reste une petite marge de variation même chez une espèce en général aussi constante.
Quant à la couleur verte de la var. frutescens, il peut être intéressant de noter, en marge de notre sujet, la petite observation suivante. On sait que les S. reflexum, anopetalum et montanum sont tantôt verts, tantôt glauques et que certaines expériences ont montré le peu de rôle que jouait à cet égard l’exposition à la lumière. Or, nos nicaeense d’Ibiza (Baléares) ont partiellement gelé à Genève durant l’hiver 1962-63 jusqu’à perdre toutes leurs feuilles, qui étaient d’un beau glauque tirant sur le rougeâtre. Mais les individus non détruits ont ensuite fourni des feuilles uniformément vertes,
[p. 208] les unes vert-pâle et d’autres du même vert que la variété romaine. On peut donc se demander si le gel n’est point ici déterminant. Ajoutons que les S. montanum du Valais sont presqu’uniformément glauques, sauf une certaine proportion d’exemplaires vivant dans des bois clairsemés entre 1600 et 1800 m (mais ceux de 2000-2200 m au-dessus des forêts sont à nouveau glauques) : température et lumière combinées ?
Sedum stenopetalum Pursh (= S. Douglasii Hooker). Comme l’a montré R. T. Clausen (Cact. Succ. J. 20. 1948 : 74-77) le S. stenopetalum original de Pursh (herbier de Philadelphie) n’est autre que l’espèce baptisée ultérieurement S. Douglasii par Hooker, tandis que le Sedum appelé communément stenopetalum se confond avec le S. lanceolatum de Torrey.
Cette espèce est déjà citée par Praeger avec le S. nicaeense comme laissant tomber et rouler ses rameaux secondaires.
Sedum lanceolatum Tor. (stenopetalum auct.). Cette espèce assez polymorphe constitue, du point de vue de son habitus, l’équivalent américain des « Rupestria ». Sous sa forme normale, que Clausen appelle subsp. typicum, elle présente d’abondantes chutes de bourgeons et sur 50 rameaux, nous trouvons la distribution indiquée au tableau et qui est typique de la catégorie VII. Par contre, nous possédons deux plantes (dont l’une était étiquetée S. arizonae) qui sont subligneuses, à feuilles plus minces et plus pâles, et qui ont donné 26 A I, 1 D et 4 E I (les rameaux de forme E sont encore des bourgeons à tige non lignifiée). C’est donc là l’équivalent des S. nicaeense lignifiés dont il a été question plus haut.
Sedum stribrnyi Vel. (II). Nous devons à l’obligeance de M. St. Priszter un très beau Sedum recueilli sur le Mont-Parnasse, dont l’habitus ressemble à celui d’un S. nicaeense mais à feuilles non mucronées. Priszter qui avait songé à une espèce nouvelle, pense actuellement, après avoir examiné la description originale de Velenovsky en 1892, que ces spécimens s’accordent avec la diagnose du S. stribrnyi.
Après avoir cherché à présenter les faits essayons maintenant de les interpréter, en nous servant à l’occasion d’analogies avec les modèles que nous proposent la zoologie ou la psycho-neurologie.
I. Les données décrites au cours de la première partie comportent au moins trois variétés de liaisons causales :
1. Il y a d’abord des « enchaînements » d’événements dont chacun peut être considéré comme l’effet du précédent et la cause du suivant, ces notions de « précédent » et de « suivant » correspondant aux étapes de la succession temporelle. Telles sont, par exemple, les séries qui caractérisent les séparations des travées orthogonales au niveau des racines ou encore les séparations axillaires des rameaux
[p. 209] secondaires au niveau des rejets rampants. En de tels cas, on peut schématiser les événements comme suit : un premier événement α est la croissance d’un rameau, en fonction du développement de la plante mère entière ; un second événement β en résulte qui est la production de racines adventives à la base de ce rameau ; un troisième événement γ qui procède de β est l’indépendance progressive du rameau qui, s’alimentant par les racines (β) en même temps que par la tige ou le tronc dont il est issu, peut alors (quatrième événement δ) dégager sa base sous la forme d’une insertion de type G (fig. 10) sans ou avec travée (fig. 22 à 26) ; un cinquième événement ε est enfin la séparation du rameau, par rupture ou nécrose de la travée ou dessication de la zone d’adhésion, du fait que l’indépendance γ est suffisante et que ces échanges s’interrompent donc avec la tige ou le tronc de la plante mère.
2. On peut concevoir, en second lieu, des séries au cours desquelles il n’y a plus enchaînement strict parce que le hasard intervient pour une part plus ou moins grande au cours des événements. Le hasard consiste d’ailleurs, comme on le sait depuis Cournot, en une interférence ou un mélange de séries causales indépendantes de telle sorte que ce cas (2) ne consiste qu’en une complication du cas (1) sans sortir du domaine des enchaînements successifs. Dans le champ qui nous intéresse, le hasard se manifestera sous la forme de chutes ou séparations accidentelles, et il est probable que c’est fréquemment le cas pour les catégories IV à V A, en particulier pour ce qui est de la chute des bourgeons. Admettons, par exemple (ce qui semble conforme aux faits), que des bourgeons ne soient encore reliés à une tige que par une adhésion de type A II, c’est-à-dire avec une rainure qui peut ensuite, soit disparaître au profit d’une adhésion plus solide de type A I, soit se transformer en une fente de type D : la fragilité de l’adhésion du bourgeon peut se trouver alors sans rapport avec une tendance à la séparation tout en donnant lieu, mais avec une grande part de hasard, à des chutes lors d’ébranlements (pluie, vent, passage d’insectes, etc.). En ce cas la série causale qui aurait déterminé une croissance normale, sans séparation, a interféré avec des séries indépendantes (circonstances extérieures) et la chute est par conséquent accidentelle ou fortuite.
3. En troisième lieu nous sommes en présence de séries dans lesquelles il semble y avoir anticipations et non pas simplement enchaînements chronologiques successifs au sens des séries (1) ou (2). Par exemple, dans les réactions de la catégorie VII, la séparation des rameaux « strictement aériens » (= sans contact avec le sol) se produit avant qu’ils soient en état, par enracinement indépendant, de subvenir à leurs propres besoins et avant même qu’ils produisent en l’air des racines adventives nues ; de plus cette chute est rendue possible par un mode d’adhésion (E) qui semble la préparer au moyen d’un système de fentes et de rétrécissements, car l’organisation de ce type E s’effectue avant que la séparation devienne imminente.
Notre problème principal est alors de savoir comment structurer causalement ces séries (3), c’est-à-dire comment interpréter les anticipations, ou préparations d’états ultérieurs avant que leurs conditions causales habituelles soient réalisées.
II. Pour traiter d’un tel problème, il pourrait sembler indispensable de commencer par choisir entre les trois grandes interprétations indiquées comme possibles dans l’introduction à cette étude :
[p. 210] 1. Ou bien ces anticipations (série 3) ne sont dues qu’à l’information génétique des espèces en jeu, et cette information, pouvant varier d’ailleurs d’une espèce à l’autre, se traduirait par des actualisations dépendant de déclencheurs ou d’inhibiteurs se manifestant eux-mêmes au cours de la croissance. En ce premier cas, le problème de l’anticipation serait résolu d’avance, ou plutôt il rentrerait sans plus dans la grande question des anticipations morphogénétiques réglées héréditairement au cours du développement : nos modestes exemples ne constitueraient à cet égard qu’un cas particulier de faits bien connus et plus spectaculaires, comme les « coaptations » sur lesquelles a insisté Cuénot, les pièges à collet des Dactylaria brochophaga, champignons mangeurs de nématodes, les pièges ouverts de la Dionaesa muscipula, etc., sans revenir sur les bourgeons radicants des Bryophyllum, les bulbilles aériennes, etc.
2. Ou bien les abscissions que nous avons décrites ne dépendraient que de morphoses sans participation du système génétique, et le problème de l’anticipation demeurerait alors entier.
3. Ou bien, enfin, ces phénomènes relèveraient d’un système « épigénétique », au sens de Waddington, c’est-à-dire qu’ils résulteraient d’interactions réelles, au cours de la croissance, entre le système génétique et les actions du milieu, mais celles-ci jouant alors un rôle proprement causal sans que les anticipations puissent être attribuées, dans notre cas particulier des Sedum, à une préformation ou à une prédétermination génétique intégrales : en ce troisième cas, se poserait à nouveau le problème des informations sur lesquelles pourrait s’appuyer l’anticipation, ces informations n’étant plus exclusivement géniques.
Dans ce qui suit, nous adopterons la troisième de ces trois perspectives, et cela pour deux raisons, l’une de méthode et l’autre de probabilité quant à la manière dont se présentent les faits.
La première de ces raisons, qui est de pure méthode, tient au nombre d’inconnues que comportent les solutions 1, 2 et 3. À adopter la première de ces trois hypothèses, on se heurte, en effet, au redoutable problème de la formation des variations adaptatives héréditaires, et, si ce problème est actuellement susceptible de solutions théoriques, on ne sait rien, en fait, ni du mode de production de ces variations héréditaires ni des facteurs réels et quantitatifs de la sélection en jeu, dès qu’il s’agit de certains cas particuliers bien délimités comme celui de nos Sedum. Avant d’invoquer de telles inconnues, il peut donc être utile, par méthode, de chercher s’il n’existe pas d’explications plus simples, ce qui ne signifierait pas ipso facto qu’elles soient plus vraies, mais tout au moins qu’elles soient possibles, et ce serait déjà là un point d’acquis. Quant à l’hypothèse n° 2, qui réduirait tous nos processus d’abscission à des morphoses exclusivement situationnelles en écartant tout facteur génétique, elle fait intervenir également deux inconnues majeures, dont l’une sous une forme négative, et il est donc dangereux par méthode de partir de telles suppositions. L’hypothèse n° 3 par contre, en admettant l’existence d’interactions entre l’activité synthétique des gènes, au cours de la croissance, et les influences positives ou négatives du milieu, semble au premier abord multiplier les inconnues et cumuler par conséquent les inconvénients des deux premières en faisant appel simultanément au génome et au milieu : mais la notion d’interaction qu’elle utilise exprime avant tout la nature réactionnelle
[p. 211] des processus observables, de telle sorte que, à connaître simplement les inputs et les outputs, c’est-à-dire les stimuli du milieu et les réactions globales de l’organisme, même sans être renseignés sur les mécanismes internes de la « boîte noire » qui échappent encore à notre analyse, on peut déjà tenter une explication des mécanismes anticipateurs (série 3 sous I) à partir des informations dues aux séries simplement causales de départ (séries 1 et 2 sous I). À supposer que cette tentative d’interprétation se trouve cohérente, en elle-même et eu égard aux faits, ce serait déjà une acquisition que de savoir qu’elle est possible sur ce terrain du simple « comportement » (si l’on peut ainsi parler d’un végétal), et les explications ultérieures plus profondes pourraient en tenir compte.
La seconde raison que nous avons d’adopter à titre de fil conducteur l’hypothèse n° 3 est que, non seulement elle est dans la ligne de la pensée cybernétique la plus actuelle, mais encore elle s’accorde de façon assez étroite avec les faits recueillis (sans que ceux-ci suffisent naturellement à en démontrer la légitimité). Les multiples catégories I-VII que nous avons pu distinguer montrent assez, d’une part, que les réactions d’abscission varient selon les espèces et dépendent donc en partie de leur structure génétique. Mais le fait qu’une même espèce puisse varier considérablement à ce point de vue de la chute des rameaux semble indiquer qu’il s’agit là davantage de « réponses » de l’organisme en développement aux incitations du milieu que de l’expression de caractères préformés se manifestant ou non selon que certains facteurs extérieurs leur servent de détecteurs. Rien n’est plus difficile, assurément, que de décider, en présence d’un caractère pouvant se présenter ou ne pas se manifester, s’il était préformé ou s’il relève d’un constructivisme actuel et fonctionnel, et c’est sans doute là le problème central de tout développement (en psychologie comme en biologie). Et même lorsque l’apparition de ce caractère est liée à un facteur extérieur bien déterminé, rien n’est plus difficile que de décider si le rôle de ce facteur est celui d’un simple déclencheur ou d’un agent proprement causal. Mais il existe tout de même des critères qui, sans être entièrement décisifs, fournissent la possibilité de jugement de probabilité : c’est entre autres celui du tout ou rien et des transformations lentes et progressives. Lorsque la floraison d’une espèce est déclenchée par certaines conditions de lumière, les fleurs se forment tout entières si les conditions sont remplies, en nombre plus ou moins abondant, il est vrai, mais chacune en général en sa structure totale jusqu’à la chute des graines, ou bien elles ne se forment pas du tout 31 : il y a donc tout ou rien, et l’on peut alors considérer l’appareil floral comme préformé en tant que totalité, même si l’apport énergétique extérieur joue un rôle de condition nécessaire d’achèvement. Si l’on peut soutenir, étant donné ce caractère nécessaire des facteurs extérieurs, que la floraison elle-même présente un caractère réactionnel, c’est à la manière des réflexes, dont les « réponses » sont entièrement programmées héréditairement et dont seul le stimulus est externe. Au contraire de l’abscission d’un rameau secondaire stérile du Sedum on ne peut pas dire qu’elle se produit ou ne se produit pas selon une loi de tout ou rien, et cela pour deux raisons :
La première est que, entre l’absence d’abscission et de toute préparation à cet égard (mode A I d’insertion) et l’abscission spontanée résultant des formes E I, E II
[p. 212] et F d’insertion, il existe de nombreux intermédiaires (formes B, C et D d’insertion) qui témoignent ainsi de l’existence de degrés dans l’effectuation et éventuellement dans la préparation du processus. La seconde raison, qui s’oriente dans le même sens est que, même dans le cas des espèces où prédominent les insertions de forme E-F et où les chutes sont très nombreuses (catégorie VII), on retrouve les formes A-D d’insertion sans qu’elles atteignent le niveau E-F. D’ailleurs tous les rameaux insérés selon les modes E-F ne se séparent pas nécessairement et à ce stade ultime on retrouve encore des degrés quant à la probabilité de chute au lieu d’un simple tout ou rien.
Cela étant, il ne semble donc plus que l’on soit en présence d’une programmation intégralement héréditaire : la « réponse » même, au lieu de procéder par tout ou rien, semble en partie acquise (à la manière des réflexes conditionnés par opposition aux réflexes absolus) et c’est pourquoi il paraît plus sage de se placer dans l’hypothèse d’une construction épigénétique ou d’un « épigénotype » (expression due à Mayr, s’inspirant de Waddington) plutôt que de se situer d’emblée dans la perspective d’une pure préformation génétique.
S’il en est ainsi, le problème prend alors tout son sens de rechercher si entre les séries causales simples par enchaînement strict des causes et des effets (série n° 1 sous I) et les séries anticipatrices (série n° 3 sous I), on peut trouver ou non une suite d’intermédiaires. Si tel est bien le cas, cela confirmerait non seulement le caractère graduel, et non pas de tout ou rien, de nos mécanismes d’abscission, et renforcerait donc l’hypothèse épigénétique, mais encore, sur ce terrain du développement épigénétique, cela tendrait à suggérer la possibilité de transferts des enchaînements de type causal simple (observables aux niveaux hypogés et à celui des rameaux rampants), aux séries anticipatrices elles-mêmes (niveaux « strictement aériens »), ce qui reviendrait à expliquer l’anticipation par des informations antérieures de nature causale simple et non plus anticipatrice et c’est là précisément notre but.
Nous reviendrons plus loin sur cette notion de « transfert », introduite en botanique sous le nom de « transference of function » par E. J. H. Corner dès 1949, et sur sa signification épigénétique. Mais examinons auparavant (III-V) les trois types possibles d’explications de l’anticipation : le hasard, la finalité ou une complication des séries causales par court-circuitage ou par organisation en boucles (feedbacks, réseaux cycliques, etc.).
III. On peut d’abord toujours invoquer le hasard, ce qui revient à supprimer le fait de l’anticipation : production d’un organe x par hasard, puis utilisation fortuite après coup. Dans cette perspective, nos rameaux stériles de Sedum se sépareraient sans relation avec la reproduction végétative, celle-ci se produisant parce que, les Sedum étant — par hasard — des plantes grasses, les chutes de leurs rameaux n’entraîne pas leur mort mais permet une reprise de leur croissance ; et les insertions de type D-G se formeraient sans relation avec les séparations ultérieures, celles-ci se produisant pour des causes accidentelles externes, de même que les adhésions avec fentes et rétrécissement pour des causes accidentelles internes.
Bien entendu, le hasard joue un rôle partout, et, dans notre cas particulier, il convient de réserver sa part, ce que nous venons de faire pour certains de nos faits (I, sous 2). Mais nous nous refusons à tout attribuer au hasard, pour les deux
[p. 213] raisons complémentaires suivantes. a) Cela reste une explication trop facile et gratuite, tant que l’on ne justifie pas au moyen d’un modèle probabiliste précis le détail des interprétations avec une convergence suffisante entre les faits et le calcul 32. Or, la probabilité d’obtenir une adaptation anticipatrice par un simple brassage aléatoire est sans doute aussi faible que celle, dont parle Émile Borel, d’aboutir aux poèmes de Victor Hugo en confiant une machine à écrire à des singes s’amusant à taper dessus. b) Si toute adaptation résulte d’une sélection après coup (fondée sur les réussites et les échecs) à partir de variations fortuites, notre système nerveux, notre cerveau et la pensée logico-mathématique tout entière sont à englober dans ce schéma, de telle sorte que sa suite de nos raisonnements comme les objections de nos lecteurs perdraient ipso facto toute valeur démonstrative intrinsèque.
IV. L’interprétation finaliste semble alors s’imposer, pour autant qu’on se laisse enfermer dans cette alternative d’une simplification étonnante dont sont victimes tant d’auteurs éminents (à commencer par Cuénot dans cet ouvrage, pourtant si riche de contenu, qu’il a intitulé « Invention et finalité en biologie » 33) : ou le hasard, ou la finalité. En particulier, l’existence seule de réactions anticipatrices semble, à beaucoup d’esprits distingués, impliquer nécessairement une perspective finaliste (ainsi que, pour Cuénot, les idées elles-mêmes d’utilité et de besoin).
À examiner les emplois que recouvre la notion de finalité, aussi bien pour beaucoup d’antifinalistes que pour les finalistes eux-mêmes, on s’aperçoit qu’il en existe au moins cinq de distincts, tout le problème étant alors de décider si ces significations sont indépendantes ou nécessairement liées : ce sont les idées (1) de direction, (2) d’utilité fonctionnelle, (3) d’adaptation, (4) d’anticipation et (5) d’intention ou de plan préétabli.
1. La notion de direction est souvent interprétée en un sens finaliste du fait qu’un acte intentionnel est toujours dirigé. Lorsqu’une variation adaptative se produit non pas brusquement mais par étapes successives, la direction dont témoigne cette succession d’étapes paraît à certains esprits un argument de plus en faveur de la finalité en plus de l’adaptation elle-même. Mais il est clair que si l’on définit une direction par la notion mathématique de vection, ou simplement sous la forme d’un changement ordonné (en se référant alors à l’idée logico-mathématique d’ordre), elle ne présente rien d’incompatible avec une explication causale ou probabiliste, notamment sous la forme d’un processus d’équilibration. C’est ainsi que l’augmentation nécessaire de l’entropie, exprimée par le deuxième principe de la thermodynamique, constitue un processus « dirigé », sans impliquer pour autant la moindre finalité. Dans le domaine de la vie, un processus dirigé d’équilibration relève en général de mécanismes bien plus complexes, caractérisés par des autorégulations. Mais l’autorégulation peut s’expliquer causalement et cybernétiquement, sans qu’il soit besoin pour autant de recourir à des interprétations finalistes.
[p. 214] 2. La notion d’utilité n’a effectivement aucun sens pour un système physico-chimique non cyclique, ou rien n’est utile ni inutile. Supposons au contraire un système causal d’ordre cyclique tel que :
Prop. (1) A → B → C → … → Z → A
(et telle est bien la forme la plus générale des organisations biologiques ou mentales, si l’on fait abstraction de toutes les différenciations). On dira, en ce cas, d’une variation A 2 modifiant l’élément A, qu’elle est nuisible si elle interrompt le cycle 1 prop. (1) et qu’elle est utile si elle conserve les connexions sous une forme A 2 → B → C… → A 2 soit en les renforçant soit en les maintenant par ailleurs inchangées (auquel cas on peut aussi l’appeler indifférente). Ces notions sont donc exprimables en termes de seule causalité dès le moment où le système comporte un cycle fermé.
3. La notion d’adaptation dérive de la précédente, en complétant le cycle (1) par l’intervention d’éléments A’, B’, etc. appartenant au milieu et dont l’intégration se trouve être nécessaire à la fermeture du cycle (1) :
Prop. (2) (A × A’) → B ; (B × B’) → C ; … (Z × Z’) → A.
En ce cas, on dira qu’une variation A 2 est adaptative si, modifiant le caractère A, elle permet de rencontrer dans le milieu les éléments A’ 2 nécessaires à la conservation du cycle (et cela surtout si les éléments A’ 2 ayant été substitués dans le milieu à A’, le cycle initial n’aurait pu se maintenir sans la variation de A en A 2). Ici encore la notion d’adaptation peut donc s’exprimer en termes de causalité sans recours nécessaire à l’idée de plan préétabli.
4. Nous ne proposons pas encore de schéma pour la notion d’anticipation34, puisque c’est là notre problème. Contentons-nous donc de fournir un exemple bien connu de réaction anticipatrice reposant sur de pures connexions causales : c’est le cas du réflexe conditionné de Pavlov. Un excitant a produit la réaction β dans un réflexe absolu (par exemple le contact avec la nourriture déclenche la salivation), tandis qu’un excitant γ (un son) produit normalement des réactions quelconques δ : mais si γ est associé à α par un nombre de répétitions suffisantes, γ déclenche alors la réaction β en l’absence même de α : en ce cas chacun s’accorde à dire que le chien, salivant β au son de la cloche (γ) anticipe le contact avec la nourriture (α). L’anticipation résulte ici d’une sorte de mécanisme croisé ou de court-circuitage, relevant du seul mécanisme causal des réflexes absolus et du conditionnement et elle se reconnaît au comportement de l’animal sans hypothèses sur la conscience (la salivation diminue progressivement si le son de la cloche n’est pas suivi par la nourriture), donc sans finalité. Notre problème sera de même celui des interprétations causales possibles des anticipations morphogénétiques des Sedum sans qu’il y ait nécessairement recours a priori à la finalité.
[p. 215] 5. Reste l’idée spécifique d’intention ou de plan préétabli, dont les finalistes jugent qu’elle est impliquée par les trois significations précédentes (suivis en cela par beaucoup d’antifinalistes), tandis qu’elle en est logiquement et causalement distincte.
L’idée d’intention ou de plan suppose, en effet, l’une ou l’autre (ou les deux) des conditions suivantes : ou bien une conscience qui se représente un but à atteindre et dirige l’action en conséquence, ou bien une action causale des états à venir sur les états présents.
Ce n’est pas ici le lieu de chercher si, sur le terrain psychologique, l’intentionnalité et la poursuite d’un but conscient impliquent l’existence d’une « cause finale » ou si elles ne constituent que la prise de conscience d’un processus d’équilibration, l’idée de cause finale résultant alors, même sur ce terrain, d’une confusion entre l’implication consciente et la causalité physiologique. Notons seulement que les biologistes finalistes qui se refusent avec raison d’admettre cette absurdité d’une détermination du présent par l’avenir en sont alors réduits, comme Cuénot, à attribuer « à la cellule germinale une sorte d’intelligence combinatrice, un pouvoir immanent équivalent à l’intentionnalité qui se trouve à la base de l’outil humain » (1941 : 222), bref un psychoïde comme disait von Uexküll. On se trouve alors en présence de ce paradoxe inquiétant, reflet de l’insuffisance actuelle des recherches interdisciplinaires, que des biologistes en viennent à invoquer l’« intelligence » comme une cause proprement dite alors que les psychologues ont cessé depuis longtemps d’y voir une « faculté » agissant causalement et s’efforcent de l’expliquer par des mécanismes d’équilibration remontant de proche en proche à leurs formes sensori-motrices et à des régulations organiques, dont ils attendent l’explication de la cybernétique et… de la biologie.
Quant à une détermination du présent par l’avenir, il va de soi que ce n’est là qu’une manière crûment précritique de traduire le fait même de l’anticipation, dont il s’agirait au contraire de fournir un modèle causal intelligible.
Au total, l’idée de finalité recouvre donc deux sortes de réalités bien distinctes : un ensemble de faits authentiques (direction, utilité fonctionnelle, adaptation et anticipation), conçus avec raison comme irréductibles au hasard, mais qui sont indépendants des notions d’intention ou de but conscient ; et un système d’interprétation tendant précisément à assimiler ces faits à une intentionnalité consciente (ou « inconsciente » mais de forme « psychique »), au lieu de voir en celle-ci le dernier terme d’une évolution et non pas sa cause première.
Il reste donc à nous entendre sur le vocabulaire qu’il s’agit d’employer, puisque le concept de finalité recouvre des faits que nous retiendrons et des interprétations que nous écarterons. Conformément à l’usage, nous appellerons finalisme la théorie ou l’attitude selon laquelle l’utilité finale d’un processus suffit à en expliquer la présence, en vertu de la notion aristotélicienne des « causes finales »; ce qui revient à considérer l’explication finaliste comme irréductible aux explications causales ou probabilistes et comme se référant à une causalité mentale ou psychique, dont on ne se sent pas obligé de fournir l’analyse parce que l’on croit en posséder une intuition directe par introspection. Nous appellerons au contraire, et suivant l’usage actuel, « téléonomiques » les théories ou attitudes théoriques qui retiennent les faits subsumés par le concept de finalité mais considèrent leur description comme dénuée de valeur
[p. 216] explicative tant qu’on ne leur a pas fait correspondre une explication causale (modèles déterministes ou probabilistes et en général cybernétiques) 35. La notion de finalité demeure en elle-même neutre et peut être utilisée soit par le finalisme soit par la téléonomie, mais, pour éviter les équivoques encore multiples aujourd’hui, nous n’employerons les termes (considérés comme synonymes) de finalité et de téléologie que dans le sens où les utilise le finalisme (c’est-à-dire que nous en ferons la critique), tandis que, nous plaçant au point de vue téléonomique, nous n’utiliserons comme valables que les termes plus détaillés d’utilité fonctionnelle, d’adaptation, d’anticipation, etc.
V. Si l’idée d’anticipation n’implique pas en elle-même celle de finalité, il nous reste à en chercher un modèle causal ni finaliste ni aléatoire, et à confronter dans ce qui suit les faits avec ce modèle pour décider des avantages respectifs de son emploi ou de recours aux causes finales (dont nous voyons simplement pour l’instant qu’elles ne sont pas nécessaires, mais non pas encore qu’elles sont inadéquates).
Le principe de ce modèle sera le suivant. En partant d’un « enchaînement » causal (voir I sous 1) à étapes temporelles successives α → β → γ… on peut aboutir, en cas d’action en retour des effets sur les causes α ← β, etc., à l’organisation d’un système dont les éléments α, β, etc., deviennent interdépendants et par conséquent affranchis de la condition d’une succession temporelle univoquement déterminée. La formation d’un tel système serait en particulier favorisée en cas de transfert ou de transposition de l’enchaînement causal initial d’un secteur à un autre de la hiérarchie de l’organisme. En nous inspirant du cas des réflexes conditionnés (voir III sous 3), mais en situant le conditionnement dans son contexte plus général d’utilité fonctionnelle (donc des besoins et de leur réduction) nous appellerons « schèmes » de tels systèmes à la fois transposables et à éléments interdépendants (voir plus loin des définitions plus précises). C’est alors l’existence de tels schèmes qui rend possible l’anticipation, puisque le développement de l’un des éléments du système peut entraîner celui d’autres, indépendamment de l’ordre de succession initial des enchaînements dont est issu ce schème.
L’hypothèse interprétative étant ainsi esquissée, il s’agit de la mettre en forme en réexaminant la portée des faits décrits au cours de la partie I, à commencer par la signification des catégories de complexité croissante I-VII du point de vue de l’absence ou de la présence des rameaux secondaires stériles (§ 16) et du point de vue des modes de séparation aux niveaux des racines, des rejets rampants et des rameaux aériens (§ 17). La question centrale pour notre modèle est, en effet, d’établir s’il se produit des transferts d’un de ces niveaux aux autres ou si cela n’est qu’une vue de l’esprit s’appuyant sur des classements artificiels.
§ 16. La signification des catégories I-VII du point de vue de la formation des rameaux secondaires stériles🔗
L’examen des catégories I-VII donne lieu à une première considération intéressante et qui est indépendante de cette classification, tout en la justifiant en partie pour ce qui est des situations intermédiaires :
[p. 217] I. Les Sedum pérennants qui ne présentent pas de rameaux stériles secondaires sont, en effet, de façon générale ceux qui possèdent de grosses racines ou de gros rhizomes (sensiblement plus épais que les tiges aériennes) et qui, par ailleurs, perdent leurs tiges en hiver (avec poussées de bourgeons sortant à peine de terre et donnant de nouvelles tiges au printemps). Tels sont les Rhodiola (Rhodiola et Chamaerhodiola), les Telephium sect. Telephium, la plupart des Chamaetelephium (Sedum sieboldii, tatarinowii, cauticolum, etc. mais pas ewersii, anacampseros ni cyaneum) et certaines espèces du groupe Aizoon (S. aizoon, maximoviczii, ellacombianum, selskianum, middendorffianum mais pas hybridum ni floriferum, qui possèdent des rameaux stériles et ne perdent pas toutes leurs tiges en hiver). Ce sont donc toutes les espèces des catégories I et II. Dans le langage de Raunkiær ce sont des hémicryptophytes H (parfois même presque cryptophytes C).
Les Sedum possesseurs de rameaux secondaires stériles sont au contraire les espèces pérennantes dont les racines (ou s’il y en a, les rhizomes) sont plus modestes (de diamètre égal ou inférieur à celui des tiges), et dont les tiges se conservent en hiver avec une partie au moins de leurs feuilles ou avec de nombreux bourgeons caulinaires. Telles sont les espèces des catégories IV à VII et des variétés de la catégorie III (annuelles) qui deviennent pérennantes. Dans le langage de Raunkiær, ce sont des chamaephytes Ch et en certains cas presque des phanérophytes Ph.
On aperçoit immédiatement la signification fonctionnelle de cette distinction. Les espèces à parties hypogées fortement développées, charnues ou tubéreuses présentent une adaptation spécialisée à l’hibernation, autant d’ailleurs qu’à la sécheresse (et atteignent presque l’adaptation des géophytes 36, du moins dans le cas des Rhodiola à énormes rhizomes ou encore dans celui des Telephium) et il est donc naturel qu’elles puissent perdre leurs tiges en hiver, ou même après la floraison en cas de sécheresse excessive. Cette dessication des tiges constituant une première raison de l’absence de rameaux secondaires, il s’y ajoute que la vitalité des parties hypogées peut suffire à la reproduction végétative (par séparations souterraines, linéaires ou orthogonales), sans que cette dernière doive s’étendre à un système épigé de rameaux secondaires. Réciproquement, les espèces sans grands rhizomes et à racines moins développées auraient besoin de reproduction végétative au niveau aérien : d’où la formation de rameaux détachables et la pérennance des tiges principales, devenues nécessaires à la multiplication de ces rameaux secondaires.
Mais ces considérations fonctionnelles laissent encore ouverte la question causale du « comment » et, tant qu’on ne précise pas ce mécanisme causal, leur insuffisance est de ne pas expliquer pourquoi les espèces des catégories I et II ne cumulent pas les deux systèmes, ce que la vigueur de leurs racines ou de leurs rhizomes rendrait possible au lieu de s’y opposer, et ce que les Sedum telephium du Port-d’Alon nous ont montré exister à l’occasion.
[p. 218] L’interprétation générale 37 la plus probable, en accord avec la dimension fonctionnelle, est alors qu’il se produit un transfert graduel des processus hypogés sur les parties épigées de la plante, autrement dit que la production de ramifications secondaires, débutant sous terre, se généraliserait progressivement vers le haut. Or, c’est bien ce que semble suggérer l’examen des situations intermédiaires. Nous distinguerons à cet égard cinq étapes dans cette évolution par transfert, et elles correspondent précisément à nos catégories I A-II B et IV-VII :
1. La situation la plus élémentaire est celle de la sous-catégorie I A dans les cas (voir par exemple la fig. 12), où les ramifications hypogées sont presque toutes dirigées vers le bas ou à moins de 90° de la verticale, par opposition aux tiges (A, A’, B et B’ sur la fig. 11), ce qui exclut donc toute autre ramification secondaire.
2. À l’étape suivante, qui fait la transition entre les catégories I A et I B, il s’ajoute aux caractères précédents des ramifications du rhizome en troncs ou caudex (A, B et C sur la fig. 50) orientés vers le haut. Ces troncs sont le point de départ des tiges (T) et portent la marque d’anciennes tiges (AT) avec croissance d’année en année. Mais il s’agit encore de ramifications hypogées du rhizome, la partie supérieure seule de ces troncs étant visible au-dessus du sol (par exemple S. roseum, etc.).
Fig. 50
3. La troisième étape, qui couvre les catégories I B et II A (on pourrait à cet égard distinguer deux étapes ou sous-étapes, mais c’est inutile pour notre démonstration) est celle où l’on commence à observer des rameaux dirigés vers le haut et qui sont issus, soit de la partie souterraine des tiges (S. kamtschaticum : I B), soit des stolons souterrains (S. crassipes : II A). Dans les deux cas il s’agit d’un
[p. 219] début de production de rameaux secondaires pouvant rester stériles, mais d’un début hypogé. Cependant, nous avons noté au paragraphe 5 le cas du S. cauticolum, qui outre ces ramifications hypogées présente parfois (var. pluricaule) un certain nombre de rameaux secondaires stériles naissant peu au-dessus du sol.
4. Avec la quatrième étape (II B : S. middendorffianum var. diffusum) nous assistons, d’une part, à un progrès des ramifications hypogées (rameaux stériles secondaires ou même tertiaires débutant sous terre avec orientation vers le haut à partir d’éléments eux-mêmes déjà dressés) et, d’autre part, à une ébauche de ces rejets rampants qui, dès l’espèce voisine S. hybridum (catégorie VI), engendreront les premiers rameaux secondaires aériens systématiques.
5. Vient enfin cette prolifération des rameaux aériens qui caractérise les catégories IV-VII, ainsi que les variétés pérennantes des espèces annuelles de la catégorie III.
Il paraît donc difficile de ne pas voir dans la production des rameaux secondaires stériles aériens le résultat d’un transfert progressif partant de la région des racines et des rhizomes et aboutissant à la région épigée par l’intermédiaire des stolons souterrains puis des rejets rampants ; et le tout en corrélation étroite avec une diminution graduelle de volume de ces rhizomes ou même des racines. C’est le début de ce transfert que nous ont montré de façon spectaculaire les S. telephium de Port-d’Alon.
On pourrait certes supposer un transfert orienté en sens inverse et qui, aux dépens des ramifications aériennes, en viendrait à la production de rhizomes volumineux et de racines tubéreuses. Pour discuter de ce problème du choix entre les deux directions possibles du transfert (problème que nous retrouverons en des termes analogues au § 17) il convient d’abord de ne pas séparer les deux questions de la production causale des parties de la plante (rhizomes, etc., ou rameaux stériles aériens) et de leur signification fonctionnelle, car chez les Crassulacées les ramifications aériennes jouent un rôle adaptatif analogue à celui des proliférations hypogées puisque les rameaux se détachant (ou même les rampants) constituent des organes essentiels de reproduction végétative.
Cette correspondance fonctionnelle est en premier lieu attestée par la corrélation inverse dont nous sommes partis et que confirme encore la succession des étapes (1)-(5) : lorsque se multiplient les ramifications aériennes (étape 5) les racines et rhizomes sont réduits en proportion tandis qu’aux étapes initiales (1)-(2) les rapports sont renversés. En second lieu, il est intéressant que, chez les variétés pérennantes des espèces annuelles à faibles racines, il y a aussitôt production de rameaux stériles à formes D-E d’insertions, en même temps que de rejets rampants. En troisième lieu, il est frappant de constater qu’aux étapes intermédiaires (3)-(4), on obtient, en bouturant des tiges sans racines, la production de petits rameaux aériens, comme par une suppléance remédiant à cette absence momentanée de racines : nous en avons observé de tels chez les S. aizoon, kamtschaticum, middendorffianum, aizoides et ellacombianum. On en rencontre d’ailleurs aussi parfois sans bouturage et peu au-dessus du sol chez les mêmes espèces, ce qui semble alors témoigner d’un début de transfert des ramifications hypogées aux régions proches du sol, comme dans le cas de la variété horticole pluricaule du S. cauticolum, mais
[p. 220] d’un transfert qui doit sans doute présenter des raisons d’ordre réactionnel puisqu’il est exceptionnel en ce qui concerne les espèces.
Or, si l’on accepte cette correspondance fonctionnelle ou adaptative entre les ramifications épigées des Sedum et leurs proliférations hypogées, il est plus probable que le transfert se produit de bas en haut plutôt que de haut en bas pour cette raison que de très nombreuses familles présentent une production systématique de très gros rhizomes, etc. (Iridacées, Liliacées, etc.) et de stolons souterrains, tandis que les ramifications aériennes servant à la reproduction végétative sont exceptionnelles et trouvent chez les Crassulacées une extension à certains égards particulière.
On répondra peut-être que le problème est en ce cas lié à celui de la crassulescence elle-même. Cela ne fait aucun doute, mais il s’agit alors d’une question bien plus vaste encore que celle dont cette étude cherche à cerner les contours. Si l’on tient néanmoins à soulever un tel problème, il convient sans doute de commencer par s’interroger sur les quelques points suivants : l’équivalent de la crassulescence dans les familles ne présentant pas, ou pas ordinairement, d’espèces à feuilles succulentes n’est-il pas à chercher dans la direction des rhizomes, des tubercules, etc., et des productions hypogées charnues ou tubéreuses ? L’exemple des géophytes n’est-il pas de nature à suggérer de telles comparaisons ? Et, d’une manière générale, la crassulescence elle-même ne révèle-t-elle pas d’un transfert des processus hypogés aux parties épigées de l’organisme si, dans les genres de stations où elle s’est développée, le sol contient ou du moins conserve un peu plus d’humidité que l’air ?
En attendant que l’on puisse s’orienter en de telles directions revenons du problème déjà trop général de la production des rameaux secondaires stériles à la question plus délimitée de la formation et du transfert des mécanismes de séparation (§ 17).
II. Mais auparavant, il convient encore de justifier l’emploi de cette notion d’un transfert, et cela particulièrement dans l’hypothèse d’un « système épigénétique ». La notion du transfert a été introduite en botanique en 1949 par E. J. H. Corner, de Cambridge, sous le nom de « transference of function » 38 et il la définit comme suit (1958 : 33) : « La comparaison systématique de plantes, et probablement d’animaux, montre qu’une propriété qui apparaît en un organe, tissu ou couche de cellules en un cas peut se présenter également en d’autres cas en d’autres parties de l’organisme. La propriété est la même, mais le lieu de son développement a été changé ».
Mais assurément, une telle notion prend un tout autre sens dans l’hypothèse d’une entière prédétermination génétique de toutes les variations, même phénotypiques, et dans celle d’un système épigénétique au sein duquel s’élaborent des constructions nouvelles, c’est-à-dire non préformées, et par interaction entre les influences du milieu et l’activité synthétique du génome, celle-ci acquérant dans cette perspective la pleine signification de « réponse ».
[p. 221] Dans l’hypothèse d’une préformation génétique intégrale, la notion du transfert ne présente en fait guère de signification, ou plutôt elle ne signifie exactement que ce qui suit. Un caractère a apparaissant normalement en un territoire A, pourrait en principe se former n’importe où, en B, C, D, etc., étant donnée la totipotence du système génétique dont les représentants occupent tout l’organisme : si le caractère a n’apparaît qu’en A et non pas en B, etc., ce serait donc qu’en B, en C, etc., il est inhibé par des facteurs contraires. En cas de « transfert » de a en B, C ou D, etc., cela signifierait donc que l’inhibition a été levée sur ce nouvel emplacement, mais non pas qu’un mécanisme d’abord particulier à A s’est ensuite déplacé sur B ou sur C, etc.
Dans l’hypothèse d’un système épigénétique, au contraire, on pourrait admettre que les interactions entre le génome et les actions extérieures produisent d’abord en A le caractère a : en cas de transfert de A sur B, etc., on serait donc conduit à supposer que la construction de a en A a facilité une construction analogue de a en B ou en C, etc. et cette facilitation supposerait alors le déplacement réel d’un processus constructeur du territoire A au territoire B, etc. Ce déplacement n’impliquerait d’ailleurs pas nécessairement un mouvement ou une marche à travers le soma, ce qui serait à la fois inutile et bien difficile à imaginer : il signifierait simplement et concrètement que le système génétique, ayant fourni en A sous l’action de certains facteurs externes une « réponse » a, fournirait alors plus facilement une même « réponse » a en B, en C, etc., si des facteurs extérieurs analogues provoquent ses réactions sur ces nouveaux territoires. En ce cas le déplacement que suppose l’idée de transfert serait essentiellement de nature temporelle ou spatio-temporelle et exprimerait sans plus la généralisation, mais active et réactionnelle, d’une « réponse » initiale a du génome (en A) sous forme de réponses a analogues en B, C, etc. L’idée de « schèmes de réactions » (annoncée sous I et sur laquelle nous reviendrons) reposerait en ce cas sur cette capacité de généralisation des réponses au sein des interactions entre le milieu et l’activité synthétique du génome durant le développement.
Comme on le voit la différence entre ces deux interprétations préformiste ou épigénétique du transfert n’est qu’une différence d’accent, mais assez essentielle quant à l’interprétation du fonctionnement : dans l’hypothèse de la préformation génétique, le génome peut tout d’avance sauf qu’il est freiné en certains points (B, C, D, etc.), par des inhibitions, tandis que dans l’hypothèse épigénétique, il construit ses « réponses » en interaction avec le milieu. Seulement comme, dans la première hypothèse, les inhibitions et surtout la levée de ces inhibitions, dépendent assurément en partie du milieu, toute la nuance se réduit à ceci que, pour le préformisme, le génome est totipotent mais uniquement en principe et peut-être inhibé comme favorisé par le milieu en chaque manifestation particulière, tandis que, dans l’hypothèse épigénétique, ses constructions sont successives en tant que réponses fournies en interaction vers le milieu 39. Étant donné le caractère très progressif du transfert
[p. 222] que nous allons décrire aux paragraphes 17-19 nous continuerons donc de nous placer dans la perspective épigénétique, en tant que nous offrant un tableau plus fonctionnel du développement, au lieu de faire appel aux inconnues des inhibitions et de leurs levées, d’autant plus difficiles à interpréter toutes deux que les étapes du transfert seront nombreuses et resteront très graduelles.
§ 17. La signification des catégories I-VII du point de vue des transferts éventuels des mécanismes de séparations🔗
I. Les catégories I A à VII B comportent une certaine ordination hiérarchique et cependant elles ne correspondent que très partiellement à un ordre de filiations phylétiques : telle est la situation intéressante en présence de laquelle nous nous trouvons. Nous appellerons ordination hiérarchique une succession d’étapes a, b, c… telles que les caractères apparus en b n’abolissent pas mais conservent ceux de l’étape a, etc. Or, une telle ordination semble exister en fonction des caractères suivants :
a = séparations linéaires (et semi-axillaires) au niveau des racines et des rhizomes
b = séparations axillaires au niveau des racines et des rhizomes
c = séparations linéaires au niveau des stolons souterrains
d = séparations axillaires au niveau des stolons souterrains
e = séparations linéaires au niveau des rejets rampants
f = séparations axillaires au niveau des rejets rampants
g = séparations linéaires au niveau des rameaux strictement aériens
h = séparations axillaires au niveau des rameaux strictement aériens
On peut, en effet, établir la hiérarchie suivante (entre parenthèses, les caractères pouvant n’être pas ou n’être que faiblement représentés) :
a = catégorie I A
ab = catégorie I B
a(b)c = catégorie II A dans le cas du S. crassipes et linearifolium, faisant parfois la transition avec abcd.
abcd = catégorie II A dans le cas du S. cauticolum
abcde = catégorie II B dans le cas du S. middendorffianum var. diffusum, avec possibilité de ab(cd)e en d’autres cas.
abcdef = catégorie IV avec possibilité de abcdef(g) (S. acre, etc.).
abcdefgh = catégorie V-VI ou ab(cd)efgh (par exemple S. montregalense (fig. 43b)).
[p. 223] La catégorie III ne figure pas dans ce tableau, à moins de la situer au rang 0 (= pas de séparations systématiques à aucun niveau hypogé ou épigé dans le cas des formes annuelles).
Seulement cet ordre hiérarchique ne correspond qu’en partie à l’ordre phylétique, pour autant que celui-ci soit connu. Sans doute les catégories I et II comprennent-elles essentiellement des Sedum des groupes Rhodiola, Telephium et Aizoon, que l’on situe ordinairement avant les « Genuina » surtout représentés dans les catégories IV-VII. Mais les premiers sont-ils phylétiquement plus anciens, ou sont-ils en régression ? D’autre part, le S. hybridum (groupe Aizoon) passe en catégorie V B. Quant aux catégories IV-VII (sans parler de III), elles se distribuent sans grand rapport avec les parentés phylétiques, une même espèce comme le S. spurium pouvant être à cheval sur deux catégories (le type en V B et la var. ibericum en IV B).
Et surtout, nous avons pu remarquer de surprenantes variations, non pas seulement au sein d’une même espèce ou d’une même variété, mais encore parfois sur de mêmes individus transportés d’un milieu en un autre. C’est ainsi que les Sedum obcordatum, oaxacanum, retusum, griseum, etc., qui en serre (d’où nous les avons reçus), puis en une chambre chauffée, ont présenté des formes de catégories VII ou VI A, ont passé aux catégories V B et même V A au cours de quelques mois d’été en un jardin. Les S. album et montanum varient étonnamment selon les milieux et nous avons constaté chez les S. nicaeense et anopetalum de Rome ou d’Aix-en-Provence, des variations aussi grandes lors de leur transplantation à Genève 41. Il est vrai que ces variations sont loin d’être générales et que la plupart des espèces mexicaines, asiatiques ou européennes ont conservé leur catégorie en passant de notre chambre d’élevage à notre jardin ou vice-versa 42. Mais les variations indiquées existent et prouvent à elles seules que les catégories trouvées constituent
[p. 224] en partie des niveaux de structuration dépendant du fonctionnement et non pas, ou pas seulement, des caractères spécifiques ou raciaux. Autrement dit, selon les conditions, une population donnée peut s’orienter soit dans la direction des séparations axillaires, ou encore simplement linéaires (types D-F), soit dans la direction d’une consolidation de ses tiges et rameaux (types A-B) et alors les individus se modifient en passant par certaines étapes, parcourues en un sens ou dans le sens contraire : nos catégories correspondraient ainsi à de telles étapes, qu’elles soient liées à un équilibre relativement stable pour une espèce donnée, ou au contraire à des paliers d’équilibre momentanés et dépendant pour une part du milieu et des conditions causales encore inconnues liées à cette situation écologique. Il en résulte que l’ordination hiérarchique dont nous croyons discerner la présence dans le tableau précédent n’exprime pas (ou pas uniquement) un système de filiations phylétiques, mais seulement les étapes d’une construction susceptible d’accélérations, même brusques, de régressions et de court-circuitages. Parmi les accélérations, il faut citer avant tout les S. viviparum et verticillatum qui, issus du telephium de catégorie I en arrivent à une chute systématique de bourgeons comme en catégorie VI (et cf. encore les variations étudiées du S. telephium au Port-d’Alon.) Parmi les court-circuitages figurent les cas d’étapes brûlées comme les cas ab(cdefg)h qui caractérisent la catégorie VII.
Cette situation est-elle de nature à exclure des transferts du linéaire à l’axillaire et des parties hypogées de la plante aux parties rampantes et supérieures ? Nullement et nous serions même portés à dire : au contraire. En effet, dans le cas d’une correspondance étroite entre l’ordination hiérarchique en cause et les filiations phylétiques, on se trouverait en présence d’une sorte d’orthogenèse dont les caractères relèveraient alors davantage des mécanismes génétiques que des processus réactionnels plus variables. La diversité des comportements observés semble au contraire témoigner de la nécessité de faire face à des circonstances multiples, dépendant aussi bien du milieu que des variations héréditaires, en partie fortuites, des espèces considérées : d’où, en certains cas, l’utilité de brûler des étapes et, en d’autres, de s’en tenir aux solutions les plus simples. Il semble donc que, indépendamment des caractères héréditaires les plus généraux et indispensables des espèces, il existe un secteur réactionnel d’utilité non pas essentielle mais adjuvante, qui est celui de la reproduction végétative et que, sur ce terrain, la marge des solutions demeure plus variable et plus souple, d’où la situation décrite plus haut.
II. Mais les solutions adoptées par les différentes espèces ne s’improvisent pas ex nihilo. Quand Cuénot nous parle d’« inventions » dans les variations adaptatives, il ne s’interroge peut-être pas assez sur les conditions de toute invention, humaine comme organique. Or, l’invention résulte toujours d’une combinaison certes nouvelle (synthèse et dépassement), mais d’éléments déjà connus ou donnés antérieurement : l’invention consiste donc d’abord à transférer un mécanisme d’un domaine à un autre, et, avant de trouver du neuf, l’être vivant s’en tient à ce transfert, s’il est suffisant pour répondre aux besoins.
C’est donc bien dans la direction du transfert des réactions de séparation qu’il faut nous orienter, en prenant d’ailleurs le terme de transfert dans son acceptation la plus élémentaire, qui est celle d’une simple généralisation de la réaction ou réponse.
[p. 225] Un exemple bien connu est instructif à cet égard, en particulier pour le cas des Sedum : celui des bulbilles axillaires du Lilium bulbiferum L. Il est d’abord remarquable que cette production de bulbilles ne soit pas générale chez cette espèce, mais n’apparaisse que dans le cas de la subsp. bulbiferum (L.) Baker, par opposition à la subsp. croceum (Chaix) Arc., qui n’en a pas (cette production limitée rappelle le cas de nos Sedum viviparum et verticillatum, qui présentent des bourgeons axillaires séparables, tandis que les S. telephium, maximum, etc., n’en ont pas) 43. En second lieu, il est clair (et ceci précisément d’autant plus qu’il s’agit d’une production limitée), que ces bulbilles ne tombent pas du ciel et doivent trouver leur origine dans les circonstances antérieures de l’histoire de l’espèce : or, les faits que ces Lilium n’ont pas de rameaux stériles et que leurs bulbes souterrains se divisent en bulbilles, sont hautement significatifs, et conduisent à considérer la production des bulbilles aériennes du Lilium bulbiferum comme le résultat du transfert d’un processus en partie réactionnel se déroulant normalement au niveau hypogé.
C’est d’un transfert analogue que nous allons faire l’hypothèse à propos des modes de séparation des rameaux stériles détachables chez les Sedum. Mais, ceux-ci ne possédant pas de bulbes et présentant des racines en général fibreuses (ou parfois tubéreuses), les mécanismes de séparation hypogés susceptibles d’être transférés aux niveaux épigés ne seront relatifs qu’aux séparations linéaires et orthogonales rappelées dans le tableau précédent.
Seulement, comme il ne s’agit donc plus de bulbilles, c’est-à-dire d’un cas où la direction du transfert (du bas vers le haut) est bien claire 44, mais exclusivement de tiges et de rameaux pouvant prendre naissance en n’importe quelle région de la plante, il reste, avant de chercher à préciser les détails, à se demander pour quelles raisons il vaut mieux supposer des transferts dans le sens du tableau précédent, c’est-à-dire de la racine aux rameaux aériens, que de suivre l’ordre inverse ou de partir de la partie médiane (rejets rampants) pour admettre des transferts complémentaires orientés à la fois vers le haut et vers le bas ?
La première raison est qu’une ordination hiérarchique détermine précisément son propre sens d’orientation en montrant comment les caractères s’ajoutent les uns aux autres au lieu de se succéder au hasard, et cela en fonction des distributions réelles : comme tout Sedum a des racines, tandis qu’il n’a pas pour autant de stolons, de rejets ou de rameaux stériles, il est donc indiqué de chercher le point de départ des séparations dans la situation la plus générale et non pas dans les ensembles de plus en plus spéciaux.
Il demeure, bien entendu, la possibilité logique que tout ait débuté au niveau des rameaux pour transférer leurs caractères aux rejets rampants, et avant que ceux-ci se perdent à leur tour, aux racines elles-mêmes 45. Mais, en plus des multiples hypothèses supplémentaires que de tels transferts du haut vers le bas exigeraient, l’inconvénient majeur d’une telle interprétation serait de laisser sans aucune explication les anticipations morphogénétiques dont témoigne la catégorie VII, tandis que
[p. 226] l’avantage de l’hypothèse des transferts dans l’ordre de succession indiqué par le tableau des hiérarchies est précisément de permettre une telle explication. Seulement c’est justement parce qu’elles la suggèrent avec quelque facilité que nous devions nous en méfier et examiner, comme on vient de le faire, les autres directions possibles.
III. Supposons donc, à titre d’hypothèse, la possibilité d’une série de transferts à effets convergents : (1) des séparations linéaires aux séparations axillaires, ce qui s’observe dès la racine (catég. I B) puis à tous les niveaux que nous avons distingués jusqu’à la catégorie VI B inclusivement (avec ensuite spécialisation dans le mode axillaire aérien en VII) ; (2) des séparations propres à la racine à celles des stolons souterrains, des rejets rampants et finalement des rameaux strictement aériens ; (3) il s’y ajoute, dans le détail, les transferts particuliers des rameaux couchés aux rameaux dressés issus des rejets rampants, que nous avons cru pouvoir noter, par exemple à propos du Sedum acre (catégorie IV B). Or, sans être généraux ces derniers transferts sont très instructifs en montrant à la fois la possibilité de telles généralisations (et même leur quasi-certitude puisqu’observées à l’intérieur d’une seule et même espèce) et leur caractère très graduel (elles ne s’étendent effectivement que peu, dans la catégorie IV, aux rameaux stériles « strictement aériens »).
La question du transfert, dans le cas particulier des réactions de séparation des rameaux stériles de nos Sedum, nous paraît, en effet, se poser comme suit. Ces réactions étant de nature anticipatrice, pour ce qui est de leurs formes terminales (rameaux aériens avec modes d’insertion E) il ne reste une fois exclu le hasard que deux moyens d’expliquer cette anticipation : ou un pouvoir vital et finaliste d’anticiper la satisfaction des besoins de l’espèce, ou une interprétation causale fondée sur des « informations » antérieures, c’est-à-dire sur un transfert à partir de niveaux (ceux de la racine, des stolons ou des rejets rampants) où les mécanismes de séparation ne supposent encore aucune anticipation, étant déterminés causalement par la croissance même qui se fait alors en contact avec le sol et grâce à la production de radicelles susceptibles de fonctionner immédiatement. Or, dans l’hypothèse d’un pouvoir finaliste, il n’est aucune raison pour que les processus d’insertion préparant la séparation (insertions de formes D et surtout E) ne se constituent que graduellement : leur besoin se faisant sentir dès qu’il y a production de rameaux « strictement aériens », on devrait donc relever dès ce niveau un pourcentage relativement constant d’insertions de types E. Dans l’hypothèse d’un transfert, au contraire, on doit pouvoir mettre en évidence l’existence de tous les intermédiaires entre les paliers où les séparations s’effectuent surtout aux niveaux des racines ou rhizomes et des rejets rampants sans affecter encore systématiquement les rameaux aériens et les paliers où ceux-ci présentent (et cela même en l’absence de rejets radicants) les réactions anticipatrices à expliquer. Autrement dit, s’il y a transfert, il existe une grande probabilité pour qu’il ne soit que progressif ou même très progressif.
Or, l’existence de nos catégories et du tableau d’ordination hiérarchique exposé sous I parlent déjà fortement en faveur de ce caractère graduel. Mais il reste à examiner le détail de ces transformations et, ici encore, les faits semblent concluants.
Ce qui paraît l’indice le plus significatif à cet égard est que, une fois constitués les rameaux stériles aériens (catégories IV à VII), ne présentent nullement d’emblée
[p. 227] des mécanismes suffisants de chute, parce que l’élaboration des formes d’insertions les plus propices ne réussit que progressivement et selon deux voies complémentaires. Ce qui est, en effet frappant, c’est qu’elle s’effectue selon deux processus corrélatifs et tous deux graduels : la production des fentes ou rainures et celle des rétrécissements.
Rappelons d’abord que ces processus s’observent déjà au niveau des racines et à celui des séparations linéaires de tous genres. Mais il va de soi que, en ces domaines, lorsque des coupures nettes succèdent aux simples dessications ou nécroses, il s’agit surtout alors de coupures sans rétrécissement (correspondant à celles qui résulteront des modes d’insertion D), sauf quelques cas exceptionnels comme les tubercules resserrés du S. telephium (fig. 12 et 14). Il est cependant important de noter que dès les séparations linéaires, et même au niveau des racines, la forme avec rétrécissement (correspondant à E) se constitue parfois.
Lorsque l’on passe alors des rejets rampants aux rameaux strictement aériens, les deux processus observés se présentent comme suit (catégorie IV à VII) :
1. Les modes d’insertion D-F, donc avec rainures circulaires indépendamment des rétrécissements, sont d’abord peu nombreux (catégorie IV), puis augmentent progressivement (V A et B, puis VI A) pour atteindre plus de 80 à 90 % (catégories VI et VII).
2. Or, corrélativement et par étapes également, alors que rien n’y obligerait, sinon précisément en cas de transferts progressifs, ces formes D-F d’insertions débutent elles-mêmes par une prédominance du type D sans rétrécissement (catégories IV A à V A) pour faire primer ensuite seulement, et de plus en plus, le type E avec rétrécissement. Pour le montrer nous avons construit le tableau suivant, en calculant pour chaque catégorie, d’une part, le rapport des types D-F aux types A-B et, d’autre part, le rapport des types E et F au type D. Ces calculs ont été faits espèce par espèce 46 (119 en tout, en omettant celles dont les données numériques sont insuffisantes), puis mis en moyenne par catégories :
Tableau VIII. Corrélation par catégories entre les rapports DF/AB et EF/D
[p. 228] Il convient d’abord, en présence de ce tableau d’apparence trop régulière, de rappeler le fait (et d’y insister à nouveau fortement) que les statistiques en jeu sont relatives à un seul milieu et que d’autres chercheurs travaillant en d’autres conditions pourraient fort bien trouver sur les mêmes espèces des résultats assez différents. Il s’y ajoute que les frontières entre les insertions D et E-F, peuvent être évaluées de façon également variable. Il est donc essentiel de ne pas attribuer à ces chiffres plus de valeur qu’ils n’en ont, chacun à part et de n’y voir que l’expression d’une relation globale que nous croyons seule valable, mais qui le demeure même s’il est impossible de la préciser avec exactitude dans le détail et même si chaque espèce reste susceptible de changer de catégorie selon les situations ambiantes : c’est que plus les insertions de type D-F se développent aux dépens des insertions A-B et plus les types E-F avec rétrécissements et rainures tendent eux-mêmes à augmenter aux dépens du type D (rainures sans rétrécissement visible).
On dira peut-être que cette relation entre l’augmentation progressive des insertions E-F par rapport aux D et l’accroissement des D-F par rapport aux A-B va de soi puisque nous avons souvent vu qu’une même touffe, en croissant ou en changeant de milieu peut voir ses insertions A se transformer en D puis les D en E. Mais il restait à vérifier cette corrélation ordinale sur nos catégories elles-mêmes et c’est sur ce point qu’elle devient plus surprenante, car, à moins d’un transfert progressif, on comprend mal pourquoi il n’y aurait pas simplement polarisation générale sur les formes A et les formes E d’insertions, avec quelques intermédiaires C et D indépendamment de toute répartition en catégories, donc en proportions égales pour toutes les catégories.
Or, on constate au contraire que le rapport des insertions avec rainures D-F aux insertions sans rainures A-B augmente progressivement des catégories IV à VII. Il est vrai que nous avons construit nous-mêmes les catégories par un groupement des espèces en fonction, entre autres, de ce caractère. Il n’en reste pas moins que ce groupement progressif a été possible tout en portant sur des variations essentiellement réactionnelles, et qu’il se traduit par des distinctions observables entre les catégories principales IV, V, VI, VII. En outre, au fur et à mesure qu’augmentent proportionnellement les insertions avec rainures (D-F), augmentent également, et très progressivement, les insertions avec rétrécissements E (rapports E/D). Autrement dit, au fur et à mesure que l’on passe des séparations linéaires aux séparations axillaires et de celles-ci, au niveau des rejets rampants, à celles qui caractérisent les rameaux « strictement aériens », le processus de séparation se spécialise et retient surtout, parmi les modèles antérieurs, ceux qui sont les plus efficaces (E I et E II). Sans constituer une preuve décisive en faveur d’un transfert, le caractère très progressif de cette double évolution nous semble fournir un indice particulièrement instructif.
Il s’y ajoute ceci. Dans le cas de la catégorie VI, où les séparations linéaires et axillaires sont toutes deux renforcées (par rapport à V), nous avons distingué deux sous-ensembles, selon que les tiges sont segmentées (VI B) ou qu’elles ne le sont pas (VI A). Or, quand elles le sont, les séparations linéaires qui en résultent prennent de préférence une forme avec rétrécissement comparable aux insertions E : il est alors remarquable de constater que, pour des rapports DF/AB sensiblement égaux, les rapports E/D sont de 12 de moyenne en VI B et de 8 de moyenne en VI A,
[p. 229] comme si les segmentations linéaires avec rétrécissement en VI B exerçaient une action ou se transféraient sur les modes de liaisons axillaires.
En bref, les modes d’insertion E qui préparent le mieux les séparations axillaires au niveau des rameaux « strictement aériens » ne se constituent que progressivement aux dépens du mode D, déjà anticipateur, et des modes A-B, qui ne le sont pas. Ou bien donc, il s’agit d’une néoformation impliquant peut-être en ce cas un certain finalisme, mais alors pourquoi n’est-elle pas immédiate et aussitôt généralisée ? Ou bien donc, il s’agit d’un transfert graduel et il nous reste maintenant à comprendre pourquoi et comment il peut en être ainsi.
§ 18. Des transferts d’« enchaînements » causals aux « schèmes » à éléments interdépendants🔗
Les séparations de racines, stolons, tiges et rameaux sont des processus réactionnels 49. Mais on peut distinguer, chez le végétal comme chez l’animal, un certain nombre de variétés de réactions selon la part qu’y jouent les montages héréditaires et les liaisons construites en fonction des échanges avec la situation extérieure.
À l’un des pôles se situent les réactions innées dont le prototype animal est le réflexe. Si l’on généralise cette notion, indépendamment de la présence ou de l’absence d’un système nerveux, on peut appeler classe I de réactions celles qui présentent les deux caractères suivants : a) déclenchement périodique d’un montage héréditaire tout préparé et se déroulant de façon ne variatur, b) ce déclenchement est provoqué par des excitants externes spécifiques. Or, l’originalité de la plupart des faits de croissance chez le végétal, comparée à la croissance animale, est de présenter des réapparitions périodiques qui relèvent de cette classe I de réactions : tandis qu’un animal est en possession d’un système génital constitué une fois pour toutes, d’un nombre de pattes invariable, etc., un végétal voit sa floraison disparaître pour repousser annuellement sous le déclenchement d’excitants spécifiques (lumière, etc.), ou ne pas repousser (nos Sedum anacampseros n’ont par exemple donné aucune fleur en 1962 pas plus que ceux du Jardin botanique de Neuchâtel) 50 ; il fournit un nombre de tiges qui peut varier grandement d’une année à l’autre, etc.
À l’autre pôle se situent les réactions élaborées de façon variable en fonction des échanges avec les données extérieures. Les exemples animaux sont le réflexe conditionné (voir § 15, III sous 3), les habitudes, etc. Cette classe II est caractérisée par la plasticité des réactions et par la variabilité des combinaisons possibles entre les excitants extérieurs. Il va donc de soi qu’on pourra distinguer des degrés multiples au sein de cette classe II ou, si l’on préfère, qu’on pourra trouver tous les intermédiaires entre la classe I et les formes extrêmes de II.
[p. 230] En outre, l’une des propriétés fondamentales de la classe II est, chez l’animal, la capacité de transferts ou généralisation. Un réflexe conditionné, une fois acquis, peut donner lieu à des généralisations de la réponse R ou à des transferts sur d’autres stimulus S’ voisins du stimulus initial S (généralisation du stimulus) ou même à des généralisations combinées stimulus-réponse. Il n’y a pas de raison qu’il n’en soit pas également ainsi chez le végétal, la seule différence systématique tenant à la vitesse des réactions, plus ou moins grande chez l’animal et très ralentie chez le végétal (encore qu’il se produise parfois des accélérations dans le déclic et que, à vouloir observer le mode d’adhésion d’un rameau de S. nicaeense, on est souvent pris de vitesse par sa chute…).
Notons encore qu’en aucune de ces variétés de réactions, on ne peut réduire le processus au seul schéma « stimulus-réponse » S → R, car le stimulus n’agit que s’il est enregistré par un organisme suffisamment sensibilisé à son égard, c’est-à-dire précisément disposé à fournir le type de réponse en fonction duquel le stimulus est assimilé ou discriminé. Il faut donc écrire le schéma S → R sous la forme S ⇄ R ou si l’on préfère S(O)R ou S(A)R où O est l’organisme et où A est l’assimilation ou incorporation du stimulus par l’organisme. On peut ainsi soutenir, comme le traduisait avec esprit un de nos collaborateurs, que « au commencement était la réponse ». En tout état de cause la formulation S(O)R ou S(A)R montre que, dès le départ, la réaction implique une activité de l’organisme, comportant une capacité de généralisation ou transfert, donc la constitution possible d’un schème de réaction.
Avant de préciser ces notions, remarquons maintenant combien les réactions de nos Sedum sont typiques de la classe II, jusqu’aux frontières de la classe I. À l’une des extrémités, et presque dans la classe I, on peut situer les réactions de la catégorie VII qui rappellent les réflexes. Les chutes spectaculaires des rameaux stériles de S. nicaeense ou de S. stenopetalum (= douglasii) évoquent irrésistiblement, en effet, les réflexes d’autotomie relatifs aux pattes des crabes ou à la queue des lézards et des loirs, à cette différence près que la perte d’une patte ou d’une queue a lieu dans l’intérêt de l’animal possesseur et non pas de la partie lâchée, tandis que la chute du rameau de Sedum avantage ce rameau lui-même et non pas la plante-mère qui le sacrifie. En outre et surtout (et ceci n’est plus caractéristique de la classe I de réactions) ce ne sont pas tous les rameaux qui tombent, bien que, chez le S. nicaeense, on obtienne 92,4 % des modes d’insertion D-G : les chutes ne se produisent que dans une partie des rameaux qui présentent les insertions de formes D-G et il reste 3,2 % d’insertions sans fente A-B et 3,5 % de fentes partielles C. Quant aux catégories III à VI B, l’aspect le plus remarquable des réactions observées est leur variabilité. D’une part, les modes d’insertion A-G ne témoignent nullement d’une loi de tout ou rien, mais bien d’une progression dans les étapes de la séparation, avec fixation définitive possible à chaque étape. D’autre part, parmi les Sedum qui présentent des rameaux stériles (donc dès la catégorie III lorsque l’espèce annuelle devient pérennante), on trouve, comme l’a montré l’analyse détaillée, la plus grande variabilité de distributions d’une espèce à l’autre (souvent très voisines), d’une variété à l’autre de la même espèce ou d’une station à l’autre pour les mêmes espèces ou variétés.
Il est donc, nous semble-t-il, légitime de parler, au sujet de ces réactions multiples, de transferts proprement dits, au sens des généralisations de réponses R.
[p. 231] Nous ne savons malheureusement rien encore des généralisations-stimulus, faute de connaître le détail des facteurs S déclenchant les séparations progressives, mais cela ne nous empêche pas de constater l’extension graduelle du processus, tant d’une région à l’autre de la plante que dans la fréquence même des modes d’insertion D puis E. Cherchons donc à décrire les étapes de ces transferts, qui seront en même temps les étapes de la constitution des « schèmes de réaction », en nous contentant pour le moment de définir ceux-ci comme ce qui est généralisable au cours des transferts.
I. Les réactions les plus élémentaires, du point de vue du tableau hiérarchique du paragraphe 17, sont donc les séparations linéaires ou « intermédiaires » au niveau des racines et des rhizomes, séparations qui ne supposent encore comme telles aucun transfert. Or, ces réactions consistent en « enchaînements » de rapports de cause à effet ordonnés en fonction de successions temporelles et sans encore aucune anticipation (voir § 15 sous I 1). Certes il y a déjà des actions en retour des effets sur les causes, s’orientant ainsi dans la direction d’une causalité par interdépendance, mais ces actions en retour s’ordonnent elles-mêmes dans le temps. La série initiale peut donc être décrite schématiquement dans les termes suivants (en prenant comme exemples les fig. 12 a et b) :
Prop. (3) α → β → γ → δ → ε
où α = croissance d’un fragment de racine (ici un tubercule) conduisant à la production d’un bourgeon (Bo sur la fig. 12 b) et d’une tige (B sur la fig. 12 a); β = production de nouvelles racines (fibres sur la fig. 12 b et petits tubercules en B sur la fig. 12 a) ; γ = indépendance croissante de ce nouvel ensemble (définissable par le moment où son alimentation propre l’emporte sur ce qu’il reçoit de la souche principale); δ = début de séparation (par dessication du tubercule de jointure sur la fig. 12 a et par resserrement ou segmentation en S sur la fig. 12 b, voir aussi les S en α), due à l’appauvrissement des échanges entre la nouvelle souche et la souche-mère ; ε = séparation complète.
Dans le cas des séparations linéaires de stolons souterrains ou dans celui des rejets rampants, le processus est exactement le même, le segment qui se sépare ayant acquis, grâce à de nouvelles tiges et à de nouvelles racines, une indépendance suffisante pour déclencher les séparations, par dessications ou par coupures franches. Mais nous pouvons cependant déjà parler ici de généralisation en ce sens que le même processus se répète en des parties nouvelles de la plante. On dira peut-être que cette notion est inutile et qu’il s’agit simplement d’une pure répétition du même phénomène (= « les mêmes causes produisent les mêmes effets »), la généralisation ne se constituant donc que dans l’esprit de l’observateur et non pas dans la plante elle-même : lorsque l’eau d’un canal retrouve son niveau horizontal dans le bassin B après qu’on ait ouvert l’écluse le séparant du bassin A, on ne dira pas non plus qu’il y a généralisation ou transfert de la forme de l’eau en A à sa forme en B ! Mais la différence est que l’eau subit sans plus les pressions extérieures (c’est à elle que s’appliquerait le schéma SR non modifié !), tandis que la plante est un organisme actif, conservant son activité d’une situation à l’autre et que ses réponses
[p. 232]R en S(O)R procèdent ainsi de la même activité de O en deux situations différentes S, ce qui constitue par définition un début de généralisation 51.
II. Avec les séparations axillaires au niveau des racines, nous pouvons a fortiori parler d’une généralisation des réponses, ce qui constitue en ce cas un transfert des séparations linéaires. Or, la nouveauté est ici, dans le cas des travées (fig. 22-26) et à plus forte raison quand la tige se sépare directement sur les modes F et G en faisant l’économie d’une travée, que le processus, sans être encore nullement anticipateur, est cependant déjà quelque peu accéléré par rapport aux précédents. En effet, en situation habituelle, une tige qui sort d’une racine ne se sépare pas elle-même, mais demeure insérée dans un sous-ensemble de la souche, lequel se dissocie après avoir atteint une certaine grosseur, mais par voie de séparation linéaire. Au contraire, dans le cas des séparations axillaires au niveau de la racine, c’est une tige encore jeune qui pousse ses propres radicelles et se sépare à l’état de simple plantule. Lorsqu’il y a travée, c’est comme nous l’avons vu, que la plante-mère résiste à la séparation et, si la travée donne ensuite lieu à une coupure, c’est donc avec un retard par rapport aux séparations plus directes issues des formes G et F. Mais, même avec travée, le processus est donc accéléré par rapport aux séparations linéaires au niveau de la racine.
À part cette nouveauté, qui atteste donc à son tour l’existence d’un transfert ou généralisation-réponse, le processus est le même que dans la proposition (3), mais avec les significations suivantes : α = croissance d’une tige ; β = production de radicelles dans le prolongement inférieur de la tige ; γ = début d’indépendance marquée ou non par la production d’une travée ; δ = début de séparation de la travée ou de la tige elle-même (sous une forme G ou F) ; ε = séparation complète.
Le processus reste identique au niveau des stolons souterrains.
III. Dans le cas des séparations axillaires au niveau des rejets rampants (et en nous rappelant une fois encore le détail des transferts distingués à propos du S. acre dans la catégorie V), nous assistons à de nouvelles accélérations, qui résultent de l’économie des travées, encore fréquentes pour ce qui est des séparations axillaires couchées, mais ne jouant plus de rôle pour les rameaux dressés issus directement des rejets rampants. Le processus est donc à nouveau conforme à la proposition (3) et il s’agit donc toujours d’un enchaînement à étapes successives sans anticipation, puisque les rameaux dressés qui se séparent sont en contact avec le sol par leur point d’origine où peuvent se développer des radicelles fonctionnant dans le sol avant toute séparation.
IV. Avant de tenter une explication des réactions anticipatrices propres aux niveaux ultérieurs, examinons maintenant la constitution du schème de réaction dont l’existence nous paraît permettre cette explication.
Nous appellerons « schème de réaction » (ou schème tout court) ce qui est généralisable dans une réaction complexe (c’est-à-dire formée de plusieurs éléments)
[p. 233] au cours de ses transferts. Un schème est donc un ensemble organisé d’éléments interdépendants et utiles. Dire que ces éléments sont interdépendants signifie qu’il existe entre eux des connexions simultanées compatibles avec divers ordres temporels de production ; dire que le schème est organisé, signifie que ses éléments sont coordonnés en un cycle 52 et dire qu’ils sont utiles signifie que le cycle ainsi formé s’insère dans les cycles généraux de l’organisme (prop. (1)-(2)) à titre de sous-ensemble d’un niveau hiérarchique quelconque.
Dans le cas particulier de nos réactions de séparation, le schème qui résulte de leurs transferts se constitue en deux temps. 1) Dès le départ, l’enchaînement causal ordonné dans le temps s’accompagne d’actions en retour des effets sur les causes : la production des racines (β) renforce la croissance initiale (α), l’indépendance croissante (γ) renforce le développement des racines (β) et le début de séparation (S) renforce cette indépendance (γ) jusqu’au point où la séparation complète (ε) renforce le tout. Il y a donc là un début d’interdépendance que l’on peut symboliser par :
Prop. (4) α ⇄ β ⇄ γ ⇄ δ ⇄ ε
2) Au cours des transferts se produisent successivement un certain nombre d’accélérations et de court-circuitages (économie des travées, production plus ou moins rapide ou tardive des racines adventives par rapport aux débuts de séparation) qui renforcent cette interdépendance ce qui revient à dire que le mécanisme même du transfert introduit une solidarité entre chacun des éléments et chacun des autres par des liaisons dues à la généralisation de l’ensemble comme tel (prop. (5)).
On aperçoit ainsi que l’anticipation devient elle-même possible en tant que le terme final de la série est entraîné par les termes de départ.
Mais si nous pouvons considérer comme simple la situation ainsi décrite, c’est faute de connaître le détail complexe des effets proactifs et rétroactifs en jeu dans le processus d’ensemble. De façon générale, on peut concevoir un schème tel que celui de la proposition (5) comme résultant d’une relation A → B (I) avec action en retour (II), puis liaison avec un nouvel effet B 2 (III), B 3 (V), etc., l’effet de départ A étant lui-même mis en action par des déclencheurs − A 2 − A 3, etc. le précédant de plus en plus dans l’enchaînement causal (IV et V) : de là finalement le schème V bis (fig. 51). Seulement, comme nous ignorons le détail de ces interactions, nous nous en tenons à la proposition (5).
§ 19. L’interprétation causale de l’anticipation et le finalisme🔗
I. Tant que les réactions de séparation se produisent dans le sol ou à son niveau (rejets rampants), le déroulement causal des événements s’effectue conformément à un ordre de succession temporelle intelligible en fonction même de la série causale. Lorsqu’il s’agit de rameaux « strictement aériens », donc sans contact avec le sol, et surtout lorsque les espèces en jeu ne possèdent plus de rejets radicants
[p. 234]
Fig. 51
[p. 235] (catégorie VII) ce qui exclut une information transmise de ce niveau aux niveaux supérieurs, trois nouveautés impliquent l’intervention d’une certaine anticipation :
1. les rameaux tombent sans que leurs points d’insertion ou toute autre de leurs parties aient reçu une incitation émanant du sol, sur lequel aussitôt parvenus ils pousseront des racines.
2. Les modes d’insertion sont en grande majorité de type E (rétrécissements et fentes), comme si le rameau préparait sa séparation possible dès le début de sa croissance (alors qu’il peut ne pas tomber ou tomber à tout âge).
3. Les racines adventives poussant le long du rameau (et non pas seulement à son point d’insertion) apparaissent n’importe quand, après aussi bien qu’avant la chute, tandis que dans le cas des séparations (§ 18, I à III) s’effectuant sur ou sous le sol c’est le développement de ces racines qui semble favoriser la séparation.
Ces anticipations 1 et 2 sont ainsi conformes à ce qu’un finaliste modéré comme Cuénot appelle « la loi d’anticipation dans le développement », en particulier pour ce qui est des insertions E avec fentes et rétrécissements, mécanismes qui « s’édifient bien avant que l’organisme en ait besoin » 53.
Mais, dans le cas particulier de nos Sedum, même en ce qui concerne la catégorie VII, le processus anticipateur est aisé à expliquer, sans finalisme, pour autant qu’il est le résultat d’une suite de transferts nés d’un enchaînement causal strict et ayant abouti à l’élaboration d’un schème : les éléments d’un tel schème de réaction étant interdépendants, il suffit alors que le premier d’entre eux apparaisse, c’est-à-dire le début de croissance du rameau, soit aussitôt relié à tous les autres, pour que l’ébauche de séparation se trouve déclenchée en fonction de l’ensemble. S’il se manifeste bien avant la chute et même ordinairement avant l’apparition des racines adventives, c’est alors affaire de l’économie interne du développement que d’adopter la voie la moins coûteuse dans l’ordre des manifestations successives : notre problème n’était pas de trouver pourquoi il apparaît précocement, mais simplement d’expliquer comment il se fait qu’il puisse apparaître avant toute séparation effective, ce qui n’est pas identique.
Ainsi la réaction anticipatrice, dans le cas des rameaux, appartient à la même classe de phénomènes que l’anticipation dans le réflexe conditionné, cette anticipation s’expliquant dans les deux cas par l’élaboration des liaisons préalables ; et, dans les deux cas, ces liaisons semblent liées à un schème, dont l’existence est simultanément de nature à répondre à une utilité fonctionnelle et à structurer les généralisations nécessaires.
Dans le domaine de l’intelligence, où les comportements anticipateurs sont de règle, l’anticipation est toujours fonction d’une information antérieure. Dans le domaine organique il n’est pas de raison qu’il en soit autrement, à cette différence près que les opérations de la pensée y sont remplacées (ou plus précisément précédées) par un jeu de régulations matérielles. Dans les cas les plus évolués ou les plus spécialisés, ces régulations s’effectuent grâce à des mécanismes de rétroaction ou feedbacks 54 qui permettent d’orienter les processus avec une précision
[p. 236] simulant la plus parfaite finalité. Dans les cas simples comme le nôtre, les rétroactions assurant l’anticipation sont représentées par une interdépendance élémentaire (schèmes) entre les différents moments du déroulement, initialement ordonnés selon un enchaînement à la fois causal et temporel.
II. La différence entre un tel mode d’explication et le mode finaliste tient essentiellement à ceci. Dans la perspective du finalisme, que Goblot appelle très justement la « causalité du besoin », l’utilité d’un caractère suffit à expliquer sa production et le but à atteindre constitue la cause elle-même des moyens servant à y parvenir. Dans la perspective que nous défendons, un système autorégulateur permet de définir causalement l’utilité ainsi que l’adaptation et, il explique l’anticipation par les liaisons préalablement élaborées grâce à cette organisation (des « schèmes » élémentaires aux autoguidages les plus perfectionnés), mais l’utilité n’est par elle-même cause de rien.
Il peut donc être intéressant de nous demander pour conclure si la perspective des causes finales aurait mieux éclairé nos phénomènes ou si au contraire elle conduit à soulever des problèmes en série, du type de la régression sans fin.
Supposons donc que les rameaux des Sedum se séparent du seul fait qu’il est utile qu’ils le fassent en vue de la reproduction végétative, et qu’ils présentent des modes d’adhésion adéquats du seul fait qu’ils sont préparés en vue de cette chute ultérieure. La première question qui se pose est assurément, alors, de comprendre pourquoi ils n’y parviennent pas tous. Partons donc du cas de la catégorie III, formée des Sedum annuels : la réponse sera sans doute qu’ils ne présentent pas de phénomènes de séparation parce qu’ils n’en ont pas besoin, étant annuels et réussissant donc parfaitement à survivre par reproduction sexuée et diffusion de leurs graines. Mais comme l’expérience montre que leurs rameaux artificiellement sectionnés repoussent une fois replantés on comprend mal pourquoi il n’y aurait pas utilité à ajouter la précaution d’une reproduction végétative à leur reproduction sexuée (comme c’est le cas de tous les autres Sedum). C’est parce qu’ils n’ont ni rameaux stériles ni racines suffisantes pour se diviser. Mais pourquoi n’en ont-ils pas, puisque cela leur serait utile, et surtout puisque presque chacune de ces espèces donne des variétés stables ou des formes occasionnelles pérennantes ? C’est assurément parce que cette tendance vers l’état vivace 55 n’aboutit pas faute des conditions causales requises, et c’est là la première lacune systématique du finalisme : s’il parvient — trop facilement — à interpréter les réussites, il doit recourir à la causalité ordinaire pour en expliquer les limites.
Examinons en second lieu les cas si fréquents où des formes génétiquement très voisines présentent des différences notables de réaction : le Sedum spurium est de la catégorie V B et sa var. ibericum de la catégorie IV, le S. sexangulare et le S. acre se répartissent de même, le S. dasyphyllum est typique de VI B et son proche parent brevifolium demeure sans doute en IV, etc. Pourquoi donc ce qui est utile à X ne l’est plus à son descendant ou parent Y ? Sans doute parce que les tiges du S. ibericum étant mieux segmentées, il lui suffit d’utiliser leurs séparations linéaires,
[p. 237] d’où sa situation en IV ; parce que le brevifolium étant ligneux, sa position naturelle est en IV, etc. Ici à nouveau, dès qu’il faut préciser, la finalité se subordonne à la causalité, pour rendre compte non plus seulement des défauts de réussites, mais des variations mêmes sur le thème commun.
La téléologie pourrait cependant présenter un sens acceptable, si elle parvenait à dégager des lois d’optimum. Au lieu de procéder d’un cas d’espèce à un autre, avec tout l’arbitraire que comporte cette pulvérisation des fins, et tous les compromis nécessaires pour interpréter les échecs, le finalisme triompherait sans doute s’il réussissait à fournir l’équivalent de la « loi de prégnance » de la « Gestalttheorie », sans même se situer d’emblée au niveau général du meilleur des mondes possibles, que Leibniz avait conçu avec sa profondeur habituelle comme le postulat indispensable de la finalité.
Dans le cas de nos Sedum, cet optimum existe : c’est le cas de la catégorie VI B où tous les modes de séparations sont renforcés à la fois. Oui, mais précisément cet optimum est limité à cette catégorie VI B et seule une analyse causale est de nature à rendre compte pourquoi il ne s’est pas généralisé à toutes les autres catégories.
III. En conclusion, si la biologie devait rester enfermée dans le dilemme de Cuénot — ou le hasard ou la finalité — il est évident que le finalisme serait justifié, car il met en évidence un nombre impressionnant de faits d’utilité fonctionnelle, d’adaptation et d’anticipation que le hasard ne saurait expliquer. Mais s’il existe une « téléonomie », comme disent certains auteurs (en ajoutant avec quelque malice qu’elle est à la téléologie ce que l’astronomie est à l’astrologie), dont le propos est d’expliquer cybernétiquement les autorégulations et de trouver ce qu’on appelle déjà « les équivalents mécaniques de la finalité », on peut d’ores et déjà prévoir que, dans l’alternative hasard-finalité comme en bien d’autres, c’est le troisième terme qui s’impose.
Mais le vrai problème est peut-être ailleurs, bien que, sauf Waddington 56, on n’ose guère en parler. Depuis qu’on a dû abandonner le lamarckisme, pour des raisons expérimentales bien connues, et tant qu’on ne disposait, pour expliquer la variation, que de mutations fortuites (avant les progrès réalisés par la génétique des populations, en particulier, les notions de recombinaisons génétiques et surtout de systèmes régulateurs inhérents au génome et au pool génétique) on demeurait dans l’incapacité de rendre compte des adaptations héréditaires au milieu lorsqu’il s’agissait, non pas d’une simple survie, mais d’organes spécialisés comme on en connaît tant (et en oubliant trop souvent les opérations mêmes de l’intelligence). Or, expliquer les adaptations spécialisées au milieu sans une action du milieu ou sans un système de constructions endogènes permettant une mise en correspondance détaillée avec le milieu, est assurément une gageure. L’astuce du vitalisme finaliste, et la vraie raison de son succès apparent, a été de fournir en bloc, mais sans y paraître dans le détail, une telle correspondance : l’« intelligence combinatrice » que Cuénot attribuait aux « substances germinales » n’avait pas d’autre fonction, en effet, que de scruter le milieu pour en connaître les exigences et pour répondre en fabricant
[p. 238] les outils destinés à y faire face. À l’action physico-chimique du milieu sur la substance germinale, on substituait ainsi un échange mental, sans se douter qu’il soulève les mêmes problèmes et avec bien d’autres en plus. En un mot le finalisme est une façon déguisée de réintroduire l’action du milieu et c’est là sa force, car le problème subsiste, mais aussi sa faiblesse, car cette réintroduction demeure globale et verbale.
Plus précisément, le problème qui subsiste est le suivant : puisqu’il existe des appareils héréditaires différenciés en fonction du milieu, il en résulte, ou bien que le milieu ait agi directement sur les substances germinales, donc sur l’ADN, ce que l’on exclut, ou bien que le génome reçoive des informations de l’extérieur pendant toute la période où il commande la croissance. On sait, en effet, aujourd’hui qu’il comporte une organisation et des systèmes régulateurs : or, le propre des régulations est de fournir des informations sur les résultats du travail accompli. Et, ce qui est intéressant pour nous est qu’un feedback produit ses corrections soit à partir des résultats de l’action qu’il règle, soit à partir de l’action même en cours. Ce second cas suppose une anticipation, mais une fois de plus due à des informations antérieures, c’est-à-dire aux résultats habituels de cette action suffisamment répétée. Quel que soit donc le niveau où se produisent les anticipations, rien n’empêche de les concevoir sur le mode causal des systèmes autorégulateurs.
Le but de ce travail est double. Il s’agit d’abord et essentiellement de chercher si les faits décrits avec tant de précision par A. Michotte sur les adultes se retrouvent chez l’enfant de 4-5 à 12-14 ans ou s’il existe des différences d’un niveau à l’autre du développement, à partir du moment où les expériences de laboratoire sont possibles. En d’autres termes, nous nous proposons de réexaminer le problème de la causalité perceptive visuelle sous une perspective génétique (en prenant ce mot dans son acception ordinaire, relative au développement mental, et non pas seulement dans le sens où le prend parfois Michotte, qui est celui de l’analyse des facteurs de formation actuelle de l’impression causale).
Mais notre but est également d’ordre plus général. Parmi les nombreux mérites des études de Michotte sur la causalité perceptive, l’un des plus frappants est sans doute d’avoir pris position au sujet des relations entre la perception et la notion de causalité : la perception de la causalité serait une « préfiguration de la notion », en ce sens que celle-ci serait tirée par abstraction des données perceptives déjà toutes préparées. A ce propos, Michotte se livre à une réinterprétation des travaux de l’un de nous, non seulement fort suggestive, mais encore empreinte d’un esprit de compréhension et d’une générosité intellectuelle dont peu de contradicteurs savent s’inspirer. 11 est vrai qu’il n’y a entre nous aucune contradiction réelle sur le terrain des faits, mais une simple différence d’optique, ce qui nous permettra de nous efforcer, en répondant, d’atteindre cette conciliation qui correspond à nos vœux autant qu’à ceux du maître de Louvain.
Nous nous sommes donc demandés si la thèse de la préfiguration de la notion de causalité dans la perception ne dépendait pas de l’interprétation à donner à la causalité perceptive elle-même et si celle-ci ne comportait qu’une explication possible. Le second but que nous nous assignons est ainsi de reprendre la question du mécanisme formateur de l’impression causale perceptive. Or, l’analyse de Michotte est si
remarquable que, pour atteindre cette réinterprétation, nous n’avons été conduits ni à mettre en doute la généralité des faits qu’il a établis, ni même à contester la notion de 1’« ampliation du mouvement » au moyen de laquelle il synthétise ces faits. A supposer que l’on veuille à tout prix trouver une divergence entre Michotte et nous, nous dirions simplement que pour Michotte, cette « ampliation » suffit à expliquer la causalité perceptive, tandis que, pour nous, elle requiert elle-même une explication, en ce sens qu’il s’agit d’établir quelle sorte de mécanisme la rend possible et la produit, et si ce mécanisme rend compte, par ailleurs, des quelques exceptions où l’ampliation du mouvement, valable en presque tous les cas, semble débordée par certains faits de causalité perceptive authentique. C’est donc, si l’on veut, le mode d’élaboration de l’ampliation du mouvement que nous avons cherché à comprendre et c’est de lui que nous paraît dépendre principalement la solution du problème des relations entre la perception et la notion. Mais, encore une fois, rien ne prouve qu’il y ait là un désaccord entre Michotte et nous et il se peut fort bien que le grand spécialiste de la causalité perceptive retienne tout ou partie de nos interprétations sans être pour autant conduit à se contredire lui-même. C’est là, en tout cas, notre espoir le plus sincère et le plus amical.
N.B. — Nous citerons l’ouvrage fondamental de A. Michotte,La perception de la causalité, dans l’édition de 1946 (Institut Sup. de Philos., Louvain).
11 est fort difficile de fournir une description complète et objective, sous forme de tableaux numériques, des faits de causalité perceptive visuelle, comme on peut y parvenir, par exemple, dans l’étude d’une illusion optico-géométrique. La raison principale en est que peu de réactions se laissent aisément mesurer, en un tel domaine, et que la plupart d’entre elles sont simplement à estimer qualitativement et à classer. Cela ne nous empêchera pas d’essayer de les présenter en tableaux, mais il conviendra d’accompagner ceux-ci de quelques commentaires. D’autre part, nous n’avons nullement travaillé selon un plan fixe, mais longuement tâtonné ; nous avons notamment repris de nombreuses fois l’étude de tel point central (les actions à distance, par exemple) en modifiant quelque peu les données du problème, mais sur-
tout en perfectionnant nos techniques d’interrogation des enfants.1 Or, les faits ainsi recueillis selon des techniques modifiées d’une série d’expériences à la suivante ne se laissent pas réunir en un seul tableau à cause de leur hétérogénéité, même lorsqu’il s’agit d’un problème identique. Et cependant les faits réunis selon les techniques initiales sont aussi instructifs que les derniers en date…
Réflexion faite, nous croyons donc que la meilleure manière de communiquer objectivement les résultats de notre investigation consiste à les présenter dans l’ordre même (à peu de choses près) où ils ont été recueillis, de manière à ce que le lecteur puisse lui-même départager entre les produits des techniques successives et surtout comprendre les raisons, instructives à elles seules déjà, de ces changements de méthodes : il constatera, par exemple, comment le « lancement sans contact », d’abord très difficile à obtenir chez les petits, a pu être observé sous une forme provoquée moyennant certaines présentations préalables, etc. Il sera mieux à même, de la sorte, de se faire une opinion sur la valeur des faits que nous chercherons à interpréter dans la suite.
La technique. — Nous avons utilisé exclusivement le procédé des disques qu’on trouvera décrit en détail dans le livre de Michotte, notamment en ce qui concerne l’exécution des tracés qui doivent conduire à la présentation d’une configuration cinétique de deux objets et dont la perception donne une impression causale. Nous rappellerons cependant brièvement le principe de ce procédé pour les lecteurs qui n’en aurait pas la familiarité mais aussi pour mieux faire comprendre certaines particularités spatio-temporelles de certaines des configurations que nous avons étudiées par le procédé du décalage des disques auquel nous avons largement recouru. Nous décrirons ensuite le dispositif et la situation expérimentale tels que nous les avons réalisés.
Le procédé consiste à dessiner et peindre sur un disque de papier à dessin rigide (de 60 cm de diamètre, ici) un ou plusieurs tracés et, en faisant tourner ce disque autour de son centre, de faire défiler ces tracés derrière une fente latérale, radiale et horizontale découpée dans un écran qui dissimule tout le reste du dispositif sauf pour la partie visible du tracé dans la fente, qui prend l’aspect d’un petit carré ou rectangle immobile ou en mouvement. Ainsi, pour prendre un exemple très simple, d’un seul objet, on tracera sur le disque un arc de circonférence d’un certain rayon et d’une largeur de 10mm, arc couvrant un certain angle au centre, suivi d’une courbe dont la forme épouse la diminution régulière du rayon pour une unité angulaire choisie et pour une diminution de rayon bien déterminée, appelée « chute », après quoi le tracé reprend sur un rayon plus petit un nouvel arc de circonférence. Présenté à travers une fente de 5 mm de largeur et d’assez grande longueur ces tracés donneront alors l’impression d’un objet d’abord immobile de 10×5 mm, puis se déplaçant à une certaine vitesse, sur un certain parcours, et reprenant ensuite son immobilité. La durée de ces trois phases, la longueur de la trajectoire, la vitesse linéaire dans la fente, dépendent des angles couverts par les trois parties du tracé, de la chute unitaire de la courbe ainsi que de la vitesse de rotation du disque. On trouvera les
1 Comme d’habitude c’est Lambercier qui s’est chargé des expérimentations, tandis que l’autre auteur participait à la position des problèmes et à l’élaboration théorique.
formules qui lient ces valeurs dans le livre de Michotte. En combinant deux tracés sur un seul disque il est alors possible, s’ils ont les caractéristiques correspondantes, de former des configurations cinétiques qui donnent les impressions causales de lancement, d’entraînement ou de traction, c’est-à-dire que l’un des objets « lance » l’autre, l’entraîne avec lui ou le tire derrière lui, pour ne citer que les principales. Mais avec un seul disque on ne peut guère varier que la vitesse ou éventuellement cacher au moyen d’un volet l’une ou l’autre phase. On obtient plus de possibilités en recourant, comme le propose Michotte, à la superposition de deux disques de diamètres le plus souvent différents, dont chacun porte le tracé de l’un des deux objets. En les décalant l’un par rapport à l’autre il est alors possible de varier, dans certaines limites, les conditions spatio-temporelles de la configuration étudiée. On évite ainsi d’avoir à confectionner de multiples disques tandis qu’on économise un temps précieux lors des manipulations en série. Comme il y a deux fentes latérales, l’une à gauche et l’autre à droite, la configuration cinétique s’y déroule identique mais dans deux directions opposées, convergentes ou divergentes suivant le sens de rotation du disque. De plus, si on inverse celui-ci la configuration se déroulera dans un ordre où les rapports spatio- temporels se trouveront alors inversés. D’un point de vue général le facteur que nous avons cherché à introduire dans une configuration donnée est celui de la distance entre objets à l’impact, c’est-à-dire au moment où l’objet qui a le rôle d’agent donne l’impression de communiquer son mouvement au second, qui prend alors le rôle de patient. C’est cette variation de la distance à l’impact que nous avons réalisé par le procédé du décalage angulaire, variation qui peut cependant entraîner, pour une même configuration et un même sens de rotation, des altérations que, par souci d’objectivité, nous allons préciser en raison même de leur intérêt, pour les différentes configurations étudiées.
Le lancement. — Deux objets apparaissent immobiles,1 l’un B (rouge)2 au centre de la fente, qui sera le patient, l’autre A (noir) latéralement à quelque distance (généralement 45 mm) qui sera l’agent L’objet A se met en mouvement vers B et s’immobilise dès qu’il entre en contact avec lui tandis que celui-ci se met en mouvement dans la même direction et s’immobilise à son tour après un parcours du même ordre de grandeur. Puis les deux objets disparaissent pendant un court temps pour réaparaître et recommencer le même cycle. Un rapport des vitesses décroissant, par exemple A-.B — 3 :1, favorise l’impression que A « lance » ou « pousse » B, tandis qu’un rapport décroissant celle de déclenchement. Pour que le lecteur puisse mieux se représenter ce qui se passe lors des décalages angulaires des tracés nous avons schématisé quelques-unes d’entre les combinaisons étudiées dans la figure p. 84. Nous parlerons de décalage positif et de décalage négatif, le signe se rapportant toujours à la configuration normale, même quand il y a inversion de la configuration.
Durée du contact à l’impact. — On se rend compte, par les schémas 1 et 2 qu’un décalage positif du tracé de l’objet B augmentera la durée du
1 Le procédé des disques entraîne un petit artefact, celui d’un mouvement d’apparition ou de disparition vertical du tracé dans la fente. Ces brefs mouvements de montée et de descente sont souvent les seuls à être signalés, et reproduits, notamment par les petits enfants, au début des présentations ou accompagnent des fragments de la configuration des mouvements. Ces mouvements verticaux peuvent être aisément suprimés par un volet qui suprime les phases d’immobilisation aux extrémités, mais non pas celle d’immobilisation au centre.
2 Nous avons utilisé des couleurs différentes pour les deux objets, essentiellement pour faciliter leur désignation par le sujet ou l’expérimentateur.
contact donc de la phase d’immobilité des objets au centre, après l’impact. Plus le décalage est grand plus la durée augmentera, ce qui donnera tout d’abord l’impression d’un lancement retardé, puis de deux mouvements indépendants. Précisons que dans le lancement simple, non retardé, il y a toujours lieu d’introduire un léger décalage, donc une brève durée de contact, pour assurer un contact complet et compenser le phénomène de la « montée de l’excitation » comme l’appelle Michotte, durée de l’ordre de 20 ms mais qui peut ne pas suffire, ou être excessive. Dans les décalages qui seront indiqués cette correction se trouve comprise. Enfin, par inversion du sens de rotation, le rôle des objets est échangé (A rouge, B noir) et le rapport des vitesses inversé : l’impression de lancement est remplacée par celle de déclenchement.
Distance des objets à l’impact. — Nous distinguons deux possibilités : celle dite de distance « fixe » et celle de distance « mobile », à l’impact, les deux pouvant se combiner pour donner une distance fixe augmentée d’une distance mobile.
La distance mobile. — D’après ce qui vient d’être dit plus haut, à propos du décalage positif, qui augmente la durée du contact, donc retarde le départ de B, on comprendra aisément qu’un décalage négatif du tracé de B, va, au contraire, entraîner un espace entre objets à l’impact ainsi qu’un départ anticipé de B. Bien qu’il se meuve à plus faible vitesse que A il ne sera jamais rejoint. Il reste un espace entre les deux objets, minimum à l’arrêt de A, un peu plus grand un instant auparavant, au moment où B se met en mouvement. Il y a donc là un moyen commode de créer, par simple décalage, une distance entre objets, distance pouvant être finement graduée. L’aspect particulier que prend l’impact en raison de la phase intermédiaire ou transitoire commune dans laquelle les deux objets sont en mouvement nous a fait désigner l’impression de ce lancement à distance mobile par le terme de compression, utilisé par ceux qui l’éprouve. Mais comme cette distance mobile ne se laisse pas définir brièvement nous utiliserons celle du décalage angulaire des disques (ou l’ordre de numérotation) qui la détermine, les distances correspondant aux positions caractéristiques des mobiles étant consignées dans une table de transformation de ces valeurs. Cette table se lit de gauche à droite pour le lancement (rapport des vitesses décroissant) et de droite à gauche pour le déclenchement (rapport croissant). On y remarquera, comme aussi sur les schémas, que la distance minimum correspond au départ de B dans le déclenchement et non pas à celui de l’arrêt de A (lancement). L’objet A « accompagne » donc B sur un certain parcours, bien qu’à moindre vitesse. Bien que B fasse aussi un départ anticipé il est beaucoup moins marqué que dans le lancement. Pour le décalage maximum c’est l’arrêt qui se fait simultanément pour les deux objets dans le déclenchement tandis que dans le lancement c’est leur départ. Mais cé départ fortement anticipé de B, dans le lancement, n’est pas perçu dans son ampleur et, d’autre part, du fait d’une grande différence des vitesses, A va pouvoir encore donner son impact au début du trajet de B, et produire un impression de « lancement au vol », du moins chez des sujets exercés ou chez certains de ceux à qui on pose la question. D’autres pourront faire une restriction mentale de ce départ anticipé. Pour pouvoir comparer leurs impressions avec celles d’un lancement à distance simple, ou fixe, ainsi que pour pouvoir encore augmenter la distance (qui pourra alors atteindre dans les 30 mm) nous avons recouru à deux disques supplémentaires qui viendront prendre la place de celui portant le tracé de l’objet B. Ce sont ceux dont la description suit.
Table des distances (en mm) entre les objets A et B, aux divers moments de leurs parcours suivant le degré de décalage angulaire. Parcours constants de 45 mm. Type lancement. Rapports de vitesses 6 :1 et 3 :1.
1 Distances : I : entre A et B au départ. II : parcours de A avant le départ de B. III : distance entre A et B au départ de B. IV : distance à l’arrêt de A. V : distance parcourue par B après l’arrêt de A. V. E. : variation de l’espace A-B pendant la phase commune de mouvement (III-IV).
Pour obtenir les distances fixes et mobiles des combinaisons avec distances fixes D 10 et D 20 il suffit d’ajouter aux valeurs des colonnes I, III, IV et VI, de la combinaison 6 :1, celles de 10 et 20 mm.
Pour les rapports Inverses des vitesses de la série II (1 :6 et 1 :3) lire l’ordre de succession indiqué au bas de la table. De plus B devient A et réciproquement.
Distances fixes (D 10 et D 20). Nous désignerons ainsi la distance en millimètres qui existe entre objet au moment où l’objet A s’immobilise alors que B se met en mouvement, distances de 10 et 20 mm pour un décalage nul. Les deux disques portant les tracés correspondant ont ceux-ci simplement déplacés vers le centre du disque de la valeur correspondante. La définition du disque ainsi que les rapports spatio-temporels sont simples comme dans la configuration du lancement avec contact, ou distance nulle (D 0), à laquelle on a vu que l’on pouvait ajouter une distance mobile, jusqu’à 8 ou 15 mm, par décalage négatif. Il en sera de même pour les distances fixes, ce oui nous donnera la combinaison de distance fixe plus celle mobile, donc une augmentation progressive de la distance, suivant le nombre de degrés de décalage négatif qui lui seront ajoutés, mais qui perdra alors son caractère fixe pour prendre celui de distance mobile déjà décrit. Pour obtenir les distances il suffit d’ajouter aux valeurs de la table, pour les colonnes indiquées, la distance fixe de 10 ou 20 mm. La variation de l’espace, dans la phase commune, reste la même, mais sa variation relative diminue alors avec la distance fixe ajoutée. Ajoutons que ces distances fixes + mobiles n’ont été étudiées que pour le rapport des vitesses de 6 :1 et 1 :6. Tout ce qui a été dit plus haut, au sujet des modifications de la configuration apportées par l’inversion du rapport des vitesses, espace minimum, départ anticipé de A, reste valable. Ajoutons que les relations spatio-temporelles du rapport croissant des vitesses, donc de l’impression de déclenchement classique, se rapprochent davantage de celles d’une compression mécanique que dans le cas du rapport décroissant des vitesses.
Lancement sans élan. — La phase du mouvement de A est supprimée. L’objet B apparaît immobile au centre de la fente et, peu après, A à côté et en contact avec lui tandis que B se met en mouvement. Les mêmes disques- tracés sont utilisés que pour le lancement, à rapport 6 :1, mais en recouvrant la courbe de A d’un secteur blanc intercalé entre les deux disques, et non pas en plaçant un volet sur la phase de mouvement de A. Les objets A et B apparaissent donc comme deux rectangles juxtaposés, A (noir) et B (rouge), puisqu’immobiles, et non pas sous l’aspect de parallélogramme, comme lorsqu’ils sont en mouvement, du fait de la courbure du tracé. C’est d’ailleurs ce qui fait que quand B quitte A il le fait en s’inclinant légèrement, comme il le fait dans le lancement simple où l’objet A, par suite d’un tracé à courbure accentuée, plus fortement incliné, atteint B par sa pointe avant de se redresser contre B immobile. L’artefact d’inclinaison de A est donc supprimé, dans le lancement sans élan, tandis que celui de B subsiste, dès qu’il se met en mouvement. On prend soin d’ailleurs de compenser la « montée », comme il a été dit pour le lancement. Mais l’autre artefact subsiste, celui de la mise en place par mouvement vertical d’apparition du tracé de A dans la fente, déjà signalé (v. note p. 80). Mais l’inclinaison n’est en général que très tardivement remarquée par les sujets, et porte surtout sur celle de B bien que plus faible que celle de A, dans le lancement simple, à cause de sa vitesse plus faible.
Par décalage négatif du tracé de B, il est à nouveau possible de créer un intervalle temporelle entre l’apparition verticale subite de A et le départ de B, ce qui entraîne également une distance plus ou moins grande entre eux au moment où A est présent. L’objet B se met donc en mouvement anticipé. Quant à la distance entre objets, elle est celle contenue dans la table, colonne IV, pour le rapport des vitesses de 6 :1.
Ajoutons qu’il pourrait y avoir, à l’apparition de A, un mouvement apparent horizontal, c’est-à-dire coaxial à celui de B, si A se trouvait devant un volet. Pour éliminer cette impression A apparaît à 55 mm de l’extrémité de la fente.
L’Entraînement. — L’objet B est au centre de la fente, immobile, alors que l’objet A est à quelques centimètres de distance et se met en mouvement vers B, l’atteint au moment où B se met en mouvement à la même vitesse que celle de A, qui continue son mouvement. Le rapport des vitesses est donc dans ce cas A1/B1 :A2/B2 = l/0 :l/l ou simplement 1 :1, mais dans les mêmes conditions ce rapport pourrait être de 2/0 :1. — L’impression est que l’objet A « entraîne » B avec lui ou « le pousse devant lui ».
Pour pouvoir recourir utilement au décalage angulaire de l’un des disques, il faut d’abord que l’un des disques, celui de B, soit découpé spécialement. Ce disque est aussi plus petit que le disque de A (comme dans le lancement) et porte à sa périphérie également un arc de circonférence correspondant à l’immobilité de B, puis une courbe de chute qui doit suivre celle du tracé de A. Mais, pour que le disque lui-même ne cache pas le tracé de A, la partie du disque comprise entre le tracé de B et celle de A doit être enlevée. L’ajustement de ces deux courbures du tracé doit être suffisamment exact pour que nulle part les deux tracés conjoints ne laissent entre eux le moindre intervalle susceptible d’être perçu.
Ainsi réalisé pour le rapport 1 :1 un décalage positif du tracé de B fait que le tracé courbe de B recouvre progressivement celui correspondant de A jusqu’à le recouvrir entièrement. Dans la fente ces tracés donneront alors l’impression que l’objet A glisse derrière B, en partie ou complètement. Bien qu’en partie ou totalement invisible l’objet A reste entièrement présent et
donne l’impression qu’il entraîne B comme s’il était visible : C’est l’impression d’« entrainement par écran ». Un décalage positif plus important ne fait que recouvrir davantage le tracé de A et de le faire disparaître rapidement. Un décalage négatif crée par contre un espace de grandeur constante entre les tracés, donc une distance entre les objets dans leur phase de mouvement commune. L’impression est celle d’un entraînement à distance fixe, qui peut être facilement désignée et simplement mesurée, dans ce cas, en millimètres ou en nombre de degrés décalage angulaire correspondant, valeurs qui sont approximativement les mêmes. Cette possibilité a le grand avantage de pouvoir introduire très facilement soit un certain espace, soit un espace à peine surliminaire, en général d’un millimètre ou moins, qui sera facilement perçu du fait qu’il peut être observé tout au long de la phase de mouvement commune, celle de l’entraînement, alors que dans le lancement simple, la phase d’impact étant très brève, le contact entre objets se trouve beaucoup moins bien défini. On verra l’importance de ce point, quand il sera question des t résultats, à propos de la susceptibilité de certains sujets à une absence de contact.
Mais il y a un autre moyen que celui des disques en papier pour réaliser par décalage une distance entre objets et même d’obtenir par décalage positif un effet de traction.
Traction et entraînement. — Ces deux configurations cinétiques pour un même rapport des vitesses 1 :1, se dérouleront identiquement à part que, dans la traction, le mobile A dépasse B, immobile, qui se met en mouvement dès
Les combinaisons se déroulent de haut en bas pour le temps (t), et de gauche à droite pour l’espace (e) mais de droite à gauche dans le déclenchement obtenu par simple inversion du sens dans lequel défile les tracés dans la fente ; les schémas en traduisent les relations spatio-temporelles. Les objets A et B sont chaque fois représentés, pour leurs positions caractéristiques, par de petits carrés, avec l’agent A noir, sauf pour le déclenchement (Nob 9 à 12) où les rôles des objets sont échangés (A blanc). Les traits verticaux représentent l’immobilité, les obliques les déplacements plus ou moins rapides des objets. En plus des positions initiales et finales des objets certaines de leurs positions intermédiaires au moment de l’impact sont représentés par leurs carrés traversés par les lignes de déplacement, pour A au départ de B, pour B à l’arrêt de A, c’est-à-dire, pour le lancement et déclenchement aux moments des distances III et IV de la table des distances. Mais seuls le rapport des vitesses 3 : 1 pour le lancement et 1 : 3 pour le déclenchement ont été illustrés.
Les diverses combinaisons de lancement (L) sont : (1) L. simple, (2) L. avec contact durable (par décalage positif, vers le bas, de B) (3) et (4) L. à distance mobile, moyen et maximum (par décalage négatif), (5) L. à distance fixe, (6) L. à distance fixe + mobile. (7) L. sans élan (contact) et (8) à distance et décalage temporel. Les numéros (9) à (12) sont des combinaisons déclenchements, inverses des lancements (1), (3), (5) et (6).
Pour les combinaisons entraînement (E) et traction (T), rapport 1 : 1, on a : (13) E. simple, (14) E. en écran (par décalage positif de B) et (15) E. à distance (par décalage négatif), ceci pour disque opaque, tandis qu’un disque transparent permet de réaliser en plus de ces trois combinaisons celle de traction à distance (16). Pour le rapport des vitesses 2 : 1, à disque transparent, on a : (17) T. simple, normale, et, par décalage positif (18) T. à distance, tandis que par décalage négatif : (19) E. avec contact (D o) et (20) E. à distance (ces derniers avec les anticipations de B signalées dans la technique). Enfin (21) est le ralentissement par lancement dont, par manque de place, seul le rapport 8/4 : 2 est illustré. Enfin (22) est la combinaison de l’arrêt
qu’il a été dépassé ou à partir d’une certaine distance de dépassement (traction à distance). C’est l’équivalent d’un décalage positif dans l’entraînement mais qui, avec des disques en papier, cachait le tracé de A. Pour que celui-ci continue à apparaître il suffit que le disque de B soit semi-transparent, et de grand diamètre. La matière utilisée est de l’acétate avec son côté mat apparent, afin d’éviter des reflets gênants. Couplé avec un grand disque en papier, portant le tracé de B, on peut alors obtenir, par décalage négatif à positif, l’entraînement à distance, à contact, en écran (c’est alors A qui passe devant), puis la traction à contact et à distance.
Pour essayer de renforcer les impressions obtenues avec le rapport 1 :1 on peut adopter, comme pour le lancement, un rapport décroissant des vitesses, tel que, par exemple, A1/B1 :A2/B2 soit égal à 2/0 :l/l ou simplement 2 :1. Mais pour chaque distance et chaque combinaison il faut un disque spécial. Nous avons cependant risqué l’emploi de deux disques seulement, dont un semi-transparent, comme il vient être décrit. Mais les tracés ne sont valables que pour une des deux combinaisons et une distance déterminée, car leur décalage entraîne une altération qui rappelle celle rencontrée dans le lancement. Ce sont ces altérations qu’il nous faut préciser puisqu’elles peuvent rejaillir sur les impressions.
Les disques ont été réalisés pour une traction 2 :1 avec contact. Dès que l’objet A dépasse B, immobile, il réduit sa vitesse de moitié en même temps que B se met en mouvement à cette même vitesse. Comme le ralentissement de A se fait toujours à ce même moment du dépassement il en résultera que, dès qu’il y aura une distance entre eux, par décalage positif, B partira à la même vitesse que A dans sa seconde phase, il semble qu’on perde ainsi le gain attendu du rapport décroissant. Mais, ce ralentissement anticipé se perd au cours de cette courte phase, facilement confondue qu’elle est avec sa première phase. L’espace blanc qui s’établit entre A et B, semble même rendre plus nette l’impression que B est « accroché » à distance par A qui le tire derrière lui. Par contre, dans le cas de l’entraînement, réalisé par décalage négatif, B se met en mouvement avant que A l’ait atteint. Il fait donc un départ anticipé (comme dans le lancement) mais plus apparent. Un décalage plus prononcé établira une distance entre objets mais avec renforcement du départ anticipé, au point qu’il peut aboutir à un départ simultané des deux objets, comme c’était le cas dans le lancement à distance pour un fort décalage. Mais ici, à l’impact, l’objet A continue sa course, le rapport des vitesses s’y trouve moins décroissant, donc moins favorable. L’impression reste dépendante de la fixation.
Le lancement avec ralentissement et l’impression d’arrêt. — Le procédé du décalage n’étant intervenu qu’exceptionnellement dans le cas de l’impression d’arrêt, et l’autre configuration ayant ses tracés sur un seul disque, nous n’en donnons qu’un schéma.
Des précisions numériques seront données lors de l’exposé des résultats.
L’intervalle temporel d’absence des objets entre présentations. — Lors de la rotation continue du disque, donc de présentations successives continues d’une configuration, il doit s’écouler un certain temps si l’on ne veut pas que se produisent des mouvements apparents entre présentations, mouvements auxquels les enfants sont d’autant plus sensibles que, chez eux, la structuration de la configuration est en général lente à se faire et moins stable. L’idéal serait de disposer d’une commande de mise en rotation et d’un arrêt du disque automatique. A défaut on peut recourir à un rideau commandé à la main, pour autant cependant que l’intervalle temporel d’absence est suffisant.
C’est pourquoi nous avons introduit un secteur blanc couvrant un certain angle ou aussi deux secteurs permettant de varier la grandeur de l’angle total, généralement de 120 à 150 degrés, correspondant à un intervalle de l’ordre d’une seconde. Ce secteur est aussi destiné à couvrir les tracés qui exigent d’être prolongés, avec le procédé du décalage des disques. Mais le diamètre du disque impose des limites, celle de la grandeur angulaire occupée par les tracés des courbes. Une solution est de supprimer les phases d’immobilisation initiale et finale et d’adopter aussi des tracés aux courbures plus accentuées, tout en réduisant la vitesse de rotation du disque, solutions dont nous nous sommes de plus en plus rapprochés en cours d’expérimentation.
Le dispositif à disque rotatif et la situation. — Le disque rotatif, entraîneur, support des disques sur lesquels sont les tracés, est un disque en aluminium dur de 60 cm de diamètre et de 2 mm d’épaisseur. On peut très bien en scier soi-même le pourtour et pour autant qu’on aura disposé d’une feuille bien plane. Il est monté par l’intermédiaire d’un fort plateau sur un axe cylindrique percé d’un trou qui laissera passer une broche de serrage de 6 mm de diamètre. Cette broche porte à son extrémité côté disque une bague de 20×10 mm faite pour recevoir les disques de papier percés d’un trou qui ne présente aucun jeu de façon à ce que les disques soient parfaitement centrés entre eux ainsi que leurs tracés circulaires ou courbes. La bague elle-même s’engage dans un évidement du plateau et d’autre part porte une contreplaqué de 16 cm de diamètre qui viendra par serrage de la broche, appliquer les disques de papier contre le disque support. L’autre extrémité de la broche est filetée et munie d’un écrou molleté pour le serrage de la contreplaqué et se termine par un petit accouplement qui la reliera, par l’intermédiaire d’une rallonge cylindrique, à un compteur de tour qui permet une lecture au tour près par minute. Le disque est mis en rotation au moyen d’un moteur, d’un réducteur à vis sans fin et d’une paire de poulies à 4 cônes reliées par une corde de nylon. Le moteur est du type à répulsion, à collecteur et déplacements de balais, permettant d’inverser le sens de rotation et une variation de vitesse dans le rapport de 3 à 1, au total un rapport de 25 à 1. Le moteur n’est pas silencieux sans cependant être bruyant, par contre sa vitesse est relativement constante.
En avant du disque rotatif et le plus près possible de lui, se trouve un écran peint en blanc mat, monté à sa base sur des charnières qui permettent de le rabattre sur la table où se trouve le dispositif et ainsi de rendre les disques accessibles aux manipulations. L’écran est percé de deux fentes radiales et horizontales de 180 mm de longueur et 5 mm de largeur, l’une dans la partie moyenne gauche du disque l’autre symétriquement, ce qui permet de pouvoir présenter les configurations cinétiques dans une direction de mouvement et dans son sens contraire et de faire certaines comparaisons en suprimant une partie ou l’autre des phases de la configuration par l’emploi d’un volet qui coulisse derrière l’une des fentes, au dos de l’écran. A ces deux fentes nous en avons ajouté deux autres semblables mais verticales afin de pouvoir faire comparer les impressions dans les deux directions orthogonales en même temps que dans des directions opposées. Chaque fente peut être aussi entièrement ouverte ou fermée par une simple bande de carton. L’écran est lui-même éclairé indirectement par deux diffuseurs placés en arrière du sujet et dirigés contre une paroi claire qui réfléchit la lumière également. Mais la précaution est néanmoins prise de les placer à hauteur de la fente derrière lequel le disque se trouve un peu en retrait. Un transformateur variable permet d’ajuster l’intensité de l’éclairement (2×500 watts, survolté) au confort du sujet. Le sujet se trouve à 2 m de l’écran, devant une table où se trouve aussi l’expérimentateur. Un rideau vertical à rouleau
se trouve entre la table et l’écran, son utilisation s’étant montrée nécessaire après nos premiers essais. Il peut être commandé aisément par l’expérimentateur, qui peut ainsi présenter une seule fois ou le nombre de fois désiré une configuration entière en ouvrant ou fermant le rideau pendant l’intervalle temporel qui sépare chaque présentation (pour autant que cette durée le permet, ce qui parfois n’a pas été possible), afin de faciliter la structuration en minimisant l’intervention des mouvements apparents entre présentations.
L’expérimentateur prend la précaution de montrer d’avance, au sujet, la fente dans laquelle il va se passer quelque chose sur laquelle il devra nous donner son impression. Une fois celle-ci recueillie, à plusieurs reprises, il pose des questions indispensables pour s’informer davantage sur ce que perçoit le sujet ou sur certains aspects particuliers qui ne sont pas contenus dans ses réponses (caractéristiques telles que vitesses relatives, ordre chronologique des événements, localisation des mobiles, contact ou distance à l’impact, activité ou passivité des objets, etc. suivant l’information recherchée). En général, il a été donné, au début, des présentations successives continues par groupe de 3 ou 4, jusqu’à ce que la structuration soit à peu près achevée, puis en laissant la configuration sous les yeux pour que le sujet puisse continuellement s’y référer et répondre aux questions. Des aides perceptives sont données dans certains cas de difficulté de structuration, tel qu’un ralentissement des mouvements qui peut aller jusqu’à la présentation à la main. Quant à la fixation elle est laissée libre à moins que l’expérimentateur juge qu’il doit en demander une plus favorable que celle supposée adoptée.
Divers moyens cliniques peuvent être utilisés soit pour briser certaines structurations persistantes, soit pour dépister et lutter contre certaines stéréo- typies ou encore pour contrôler une impression paraissant peu différenciée. C’est ainsi qu’en présentant la configuration dans l’autre fente que celle habituelle, son déroulement cinétique de sens opposé attirera l’attention sur la vigilance du sujet. De même, par simple inversion du sens de rotation, la présentation d’une configuration inversée. Ou encore, dans certains cas de lancement, l’introduction d’une phase d’immobilisation à l’impact, qui doit supprimer l’impression de poussée. Cela n’a pas pu être fait aussi souvent qu’il aurait été désirable.
Ajoutons que, sur la table, se trouve toujours quelques cubes de bois colorés en rouge, noir et bleu (beaucoup de sujets ont l’impression que l’objet noir est bleu), de 25 mm de côté (par commodité de manipulation) qui permettent au sujet d’exprimer par gestes les impressions qu’il aurait de la difficulté à exprimer verbalement, ou à l’expérimentateur de demander de reproduire ce que font les mobiles afin de contrôler dans une certaine mesure ce que le sujet dit avoir perçu. On se heurte ici d’une part au langage et de l’autre à une traduction habile d’une impression, surtout celle de lancement, qui nécessite beaucoup d’adresse si les relations spatiales ou temporelles veulent être respectées. Mais une information très utile a pu être ainsi recueillie qui n’aurait pu l’être autrement. Il n’y a qu’à penser aux diverses significations que peut prendre le terme de « poussée », utilisé fréquemment aussi bien pour l’entraînement que pour le lancement et à d’autres confusions possibles. Enfin ces cubes ont été très précieux pour faire distinguer et si possible faire exprimer les impressions qu’un mobile se déplace par ses propres moyens (aspect d’activité) ou qu’il a reçu son mouvement d’un autre (aspect de passivité, de laisser faire). A ce matériel simple en a été ajouté un autre plus différencié dont le détail sera donné à propos des expériences dans lesquels il est intervenu.
Après quelques sondages sur lesquels nous reviendrons à propos de la structuration, nous avons commencé par une expérience systématique de lancement et de déclenchement simples. Les impressions causales obtenues se sont trouvées assez diverses pour les différents sujets et dans les différentes combinaisons. L’impression de lancement pour un contact bref (lancement direct) semble la plus nette et se présenter aussi bien chez les enfants que chez l’adulte ; elle se différencie de même quand on augmente la durée de contact. Toutefois la limite où l’on passe du lancement direct à un lancement retardé ou à une succession de mouvements indépendants semble plus floue chez l’enfant que chez l’adulte, du moins en moyenne. Certains enfants différencient, il est vrai leurs impressions aussi bien que l’adulte, et certains adultes n’y parviennent que mal : nous avons même vu à plusieurs reprises des adultes percevoir des lancements retardés comme de simples ralentissements de vitesse ! Mais, dans les grandes lignes, le domaine correspondant à l’impression de lancement semble cependant un peu moins bien délimité chez l’enfant.
Tabl. I. Impressions de contact pour les décalages — 10 à + 501.
Rapport des vitesses
— 10(— 42
) 0(0)
+ 10(+42) +20(+83j
) +40 à 50(+167 à 208)
17 adultes 3 :1 [27 :9]
0
8
13
16
17
1 :1 [27 :27]
1
8
14
16
17
1 :3 [9 :27]
1
9
11
17
17
24 enfants
3 :1 [27 :9]
(5-8 ans) 4
14
24
24
24
1 :1 [27 :27]
2
14
23
24
24
1 :3 [9 :27]
5
14
22
24
24
Nous donnerons dans les tabl. II à V et VII des résultats plus complets pour les contacts apparents aux décalages négatifs, qui semblent d’ores et déjà plus fréquents chez l’enfant que chez l’adulte, ainsi d’ailleurs qu’à 0 et + 10.
Nous n’avons pas pu construire de tableau des réactions pour cette première recherche (sauf pour les contacts dont il va être parlé), parce que nous n’avons d’abord posé aucune question de manière à atteindre
1 Entre parenthèses (après les décalages — 10 à + 50) les décalages temporels correspondants (en ms). Entre crochets (après les rapports de vitesses)
les impressions les plus spontanées des sujets : or celles-ci ne sont naturellement exprimées verbalement que d’une façon très incomplète et surtout très variable selon les individus. L’expression verbale la plus fréquente n’est pas le choc-qui-lance mais la « poussée » (que Michotte a rencontré surtout pour l’entraînement alors qu’elle désigne ici le lancement). Le terme « chasser » est très peu fréquent dans nos expériences. Le « noir pousse le rouge », est donc le terme le plus courant, mais le noir peut pousser plus ou moins « fort ». Les enfants utilisent souvent aussi les expressions de « tape », « cogne » et parfois « tamponne ». La tendance des sujets est d’ailleurs de s’en tenir à un terme préféré, quelque soit la combinaison des vitesses présentées.
Nous avons par contre toujours demandé, dans la zone médiane, s’il y avait contact et si les objets se touchaient (tabl. I).
Les sondages initiaux ayant montré surtout la parenté des réactions enfantines et adultes sauf, semblait-il, en ce qui concerne les contacts et les impressions causales avec décalages négatifs (absence de contact objectif), c’est sur ce dernier point qu’a porté une recherche ultérieure, en la limitant d’abord au seul lancement à distance.
Mais nous avons introduit dans la marche de l’expérience les modifications suivantes. La première a été le recours à quelques questions. La tâche de l’expérimentateur est, en effet, non seulement de recueillir l’impression causale globale déclenchée par les diverses combinaisons cinétiques, mais, si possible, d’obtenir du sujet qu’il décrive cette impression dans des aspects qui, plus ou moins secondaires pour lui, sont essentiels pour l’interprétation. Or, ces aspects n’étant que rarement explicités de façon spontanée, il faut nécessairement lui poser quelques questions, aussi peu suggestives que possible. Que cela entraîne un mode un peu différent de perception, cela est bien probable comme nous le verrons dans la suite. Cependant il semble que dans un grand nombre de cas les deux modes de perception ne se soient pas exclus mutuellement.
Une seconde modification a consisté, étant donné le refus systématique d’un certain nombre d’enfants à percevoir une action causale sans contact apparent, à introduire, soit au milieu de l’expérience, soit à la fin (avec reprise des combinaisons utiles), des présentations de modèles réels de poussée par intermédiaires élastiques. En effet, tandis que l’enfant n’a en général plus l’impression que « A lance B » dès qu’il ne perçoit plus de contact apparent (contact subjectif qui ne correspond pas toujours au contact objectif), l’adulte invoque souvent en cette situation l’impression d’une poussée par intermédiaire élastique (air,
ressort, etc.) d’où le terme de « lancement par compression » que nous employerons pour abréger. Nous nous sommes donc demandé si c’était le défaut de connaissances qui était responsable de ce refus des enfants et leur avons montré les objets suivants, après naturellement avoir constaté au préalable l’absence d’impression causale spontanée à distance :
On suggère tout d’abord l’emploi d’un moyen pour déplacer un bout de papier plié reposant sur la table sans le pousser avec la main ou un instrument solide. Peu d’enfants pensent au soufle. On procède ou les fait procéder à la démonstration, de même avec un plot, puis un tube de verre contenant un projectile. On utilise enfin une petite pompe à vélo (généralement connue dans son but), pose quelques questions sur le gonflage des pneus (qui révèlent des connaissances très rudimentaires), puis on la fait essayer en faisant mettre le doigt sur l’orifice modifié de façon qu’on puisse aussi y ajuster un petit obus que l’on peut lancer avec une pression plus ou moins forte. Enfin, on peut ajuster un tube de verre sur l’orifice et en plaçant deux objets cylindriques à l’intérieur faire que le premier choque le second et le lance, ou que le premier s’arrête à distance après avoir poussé le second par compression. Après ce jeu qui plait à l’enfant on reprend une des combinaisons typiques du lancement sans contact.
Une troisième modification, enfin, a consisté à cacher, pour la plupart des présentations, l’arrêt de B dans l’une des fentes de l’écran. L’écran utilisé présente, en effet, deux fentes, l’une à gauche en général employée pour les présentations et celle de droite en général bouchée. Dans les présentes expériences, nous nous sommes servi de la fente droite pour présenter les combinaisons avec masquages de l’arrêt de B, en laissant alors visible la fente gauche avec présentation sans masquage, pour faciliter la comparaison.
Voici les combinaisons cinétiques étudiées, dans l’ordre chronologique :
(1) Lancement (rapport des vitesses 3 : 1 avec agent A (noir) et patient B (rouge).
Décalages : +5 ; — 10 à — 40 par 10 degrés (ordre variable mais — 40 toujours en dernier).
Après +5 on intercalle pour un instant la combinaison « déclenchement » en inversant simplement le sens de la rotation : A (rouge : B (noir) =1 :3.
(2) Déclenchement (rapport 1 : 3) A noir et B rouge.
Après le déclenchement on introduit les démonstrations de poussée par intermédiaire élastique et l’on reprend l’une des combinaisons avec décalage négatif.
Le détail des combinaisons (valeurs angulaires des arcs et courbes) correspond à celui du § 1, sauf qu’il intervient des distances entre objets à l’impact, dont les valeurs sont données dans la table des distances
pour le rapport des vitesses de 3 : 1 et 1 : 3 et dont les vitesses elles- mêmes (par suite de la réduction de la vitesse du disque) sont de 20 : 6,7 et de 6,7 : 20 cm/5.
Si nous distinguons (1) la distance fixe, (2) la distance mobile et (3) la distance fixe plus le décalage (combinaison de 1 et 2), c’est la distance mobile dont il est question dans le § 2, et c’est pour savoir si la distance fixe donnait une autre impression qu’elle a été considérée soit à l’état pur, soit avec décalage. La distance mobile fournit en effet, un aspect plus souple, plus « élastique », que l’on aurait pu supposer favo-
Tabl. II. Tableau de la fréquence des effets observés dans les combinaisons 3 :1 et 1 :3.
P = poussée (lancement) ; Ps = poussée par souffle (pas nécessairement compression) ; Pc = poussée par compression ; Pm = poussée par intermédiaire ± solide (bâton, main, etc.) ; O = pas de poussée ; D = déclenchement et ses variétés ; influencer (en particulier chez les enfants ; I = mouvements indépendants. ( + ) — contact ; (— ) = absence de contact.
riser l’impression de compression. Mais il semble que ce soit la distance comme telle qui l’ait emporté, probablement parce que les sujets ne sont pas assez exercés pour percevoir de telles différences, et qu’en général, dans le lancement, il faut un assez grand décalage pour que le départ précoce de B soit perçu (dans le déclenchement les effets sont autres).
On trouvera au tabl. 11 la fréquence des effets observés sur 12 adultes et, après présentation des modèles réels, sur 17 enfants de 6 à 7 ans ½.
De ce tableau ainsi que des observations recueillies au cours de ces expériences, on peut conclure ce qui suit :
1. On constate d’abord, comme dans la recherche antérieure (§ 1), que les enfants ont des impressions causales de lancement et de déclenchement semblables à celles de l’adulte, quand le contact est perçu, à cette
réserve près que le contact apparent diffère sensiblement du contact réel (comme nous l’avons déjà noté au § 1). Par exemple, pour le décalage +5, 7 enfants sur 17 voient encore du lancement dans le rapport de vitesses (1 :3) là où 2 adultes seulement sur 12 ont cette même impression.
2. Par contre où les enfants se différencient des adultes c’est dans la perception de l’absence de contact entre les objets A et B tant que l’intervalle n’a pas acquis une certaine valeur. C’est ainsi que, dans le rapport (3 : 1), 5 enfants voient encore un contact pour — 10 contre 0 adulte et que, dans le rapport (1 :3), 10, 2 et peut-être 1 en perçoivent pour des décalages respectifs de — 10, — 20 et — 40 alors que ce n’est le cas d’aucun adulte.
3. Tant qu’il y a contact apparent, le lancement subsiste pour l’enfant. La question se pose alors de savoir s’il y a d’abord perception authentique d’un contact, entraînant à sa suite la perception d’une poussée (lancement), ou si c’est la perception globale d’un lancement qui entraîne chez eux l’illusion d’un contact, sans analyse perceptive de ce dernier.
Il est d’ailleurs possible qu’il y ait mutuelle influence (ou cercle) entre ces deux facteurs de contact et de poussée ou encore qu’un troisième facteur (points de centration, etc.) détermine les deux effets à la fois.
4. Dès que l’intervalle spatial atteint une valeur suffisante pour être perçu, l’enfant parle d’un déclenchement par influence, quelle que soit la combinaison des vitesses. La tentative de leur montrer physiquement la possibilité d’un lancement par intermédiaire n’a eu d’effet que sur 5 (Ps) et 3 (Pni) sujets sur 17.
5. Chez l’adulte, par contre la poussée par compression est invoquée en cas d’absence de contact en 19 jugements sur 36, et, ce qui est à noter, aussi bien dans le rapport de vitesses 1 : 3 que 3 :1.
6. La prédominance des lancements sur les déclenchements dans le rapport 1 : 3 sans contact (alors que le déclenchement prime le lancement, en cas de contact, par 10 contre 2) constitue, en effet, un phénomène intéressant qui peut s’expliquer dans les 19 jugements précédents (sous 5) par l’intervention de la compression, mais qui se manifeste également dans 4 jugements sans référence explicite à la compression (mais l’existence de l’intervalle vide peut évoquer d’autres impressions parentes sans formulation verbale immédiate).
7. La suppression de la phase d’arrêt du deuxième objet semble entraîner une modification conjointe des impressions de vitesse et de poids (légèreté apparente), ainsi qu’un renforcement du déclenchement. Nous y reviendrons, (voir plus loin tabl. VIII) à propos d’une autre recherche qui a exploré systématiquement cette question (§ 6).
§ 3. Autres essais sur le lancement a distance chez des enfants
de 4-6 et 6-8 ans et chez l’adulte🔗
Les essais dont les résultats suivent ont eu pour buts, d’une part, d’appliquer à des sujets de 4-6 ans la technique précédente et, d’autre part, de reprendre des sujets de 6 à 8 ans avec des combinaisons en partie nouvelles.
Il n’a malheureusement pas été possible de prendre sur les sujets de 4-6 ans les mêmes mesures que sur ceux de 6 à 7 ; 6 dont il a été question au § 2, et cela parce que ces petits éprouvent une grande difficulté à percevoir la configuration présentée. Rares sont les sujets de cet âge qui la perçoivent d’emblée correctement. Certes les enfants plus âgés ont aussi parfois quelques difficultés, mais en général elles sont rapidement surmontées et les quelques cas qui n’y parvenaient pas en peu de temps ont été éliminés. Dans la présente recherche, au contraire, cette difficulté existant dans la majorité des cas, son intérêt a passé au premier plan, notre effort d’analyse ayant porté sur l’acquisition progressive de la structure correcte. En ces conditions, il était difficile de prendre des mesures pour les différents décalages comme précédemment. Nous nous sommes donc contentés d’une statistique globale sur les questions de contact et de poussée et reviendrons sur les mêmes sujets de 4-6 ans au § 10 en ce qui concerne leur structuration.
Tabl. III. Répartition de 21 sujets de 4-5 ans et de 21 sujets de 5-6 ans selon leur perception des contacts et des poussées :1
4-5 ans (21)
5-6 ans (21)
Ni contact ni poussée
8
2
Contact sans poussée
2
3
Contact et poussée
6
10
Poussée sans contact
5
6
On trouvera donc sur le tabl. III la statistique des cas individuels selon les quatre possibilités suivantes : (a) perception d’un contact et d’une poussée ; (b) perception d’un contact sans impression de poussée ; (c) impression de poussée mais sans contact et (d) ni contact ni poussée .
Commentaire :
(1) Le groupe des sujets sans contact ni poussée n’est pas à considérer comme nécessairement dénué d’impressions causales mais comme n’ayant pu aboutir à une structuration conforme : il y a bien des déplacements
et des contacts mais variables et d’apparence arbitraire. « Sans contact » signifie, donc, dans leur cas, sans contact stable. Quant aux deux sujets de cette rubrique à 5-6 ans ils sont parvenus à une structure presque correcte puis ont régressé.
(2) Les sujets à contact sans poussée sont ceux qui perçoivent des déclenchements (dans des situations de lancement).
(3) Les contacts et poussée caractérisent les lancements directs, avec contact objectif ou simplement apparent.
(4) Les 5 et 6 sujets sur 21 qui ont perçu des poussées sans contact, enfin sont ceux qui, sans être parvenus spontanément à ce genre d’impressions perceptives, sont les seuls à avoir cédé aux exemples proposés lors des démonstrations de poussées par l’air, etc. (voir § 2). Certains d’entre eux retiennent la poussée par le souffle (dont un sujet qui, en reproduisant avec des plots ce qu’il vient de percevoir sur le disque en rotation, intercale entre le plot représentant l’agent A et le plot représentant le patient B la petite feuille de papier qu’on lui avait fait déplacer par le souffle précédemment, comme si la causalité propre au souffle pouvait se retrouver dans le papier par délégation !). Certains sujets cherchant à décrire ce qu’ils éprouvent disent que les objets A et B (perçus sur le disque) « se touchent presque », « un petit peu », « pas beaucoup » ; l’un d’entre eux en reproduisant avec des cubes ce qu’il a vu, fait toucher le cube patient par l’arête du cube agent pour symboliser le quasi- contact. Bref, le lancement sans contact, même si certains cas exceptionnels l’acceptent momentanément, crée visiblement une gêne ou un conflit. (5) A noter enfin certaines impressions de résistance « (B) est trop lourd, (A) ne peut pas le pousser » (chez un sujet réfractaire).
Venons-en maintenant aux nouveaux essais sur des sujets de 6-8 ans et sur des adultes, aux vitesses relatives de 40/120 (rapport 3 :1) et 120/40 (rapport 1 :3) déjà étudiées précédemment (§ 2) mais avec des décalages 1 de 0 ; — 5 ; — 10 ; — 15 ; — 20 ; — 30 et — 40, et aux vitesses relatives de 20/120 (rapport 6 : 1) et 120/20 (rapport 1 :6) avec décalages de 0 ; — 5 ; — 10 ; — 15 et — 20. En outre, on a pratiqué pour ce dernier rapport de vitesses trois essais à des distances fixes (pour un décalage zéro) de D0 = 0 ; D10= 10 mm et de D20 = 20 mm entre le point atteint par A lorsqu’il s’arrête et le point de départ de B.
Cette recherche a porté sur 8 enfants de 6-7 ans, 8 enfants de 7-8 ans et 12 adultes. Les réactions des deux groupes d’enfants ne différant pas sensiblement les unes des autres, nous les bloquerons sur le tabl. IV ; deux d’entre eux ont d’ailleurs présenté des difficultés de structuration.
De ces résultats, et des observations faites en les recueillant, on peut tirer les remarques suivantes :
(1) Chez les enfants il y a diminution régulière des contacts et des poussées avec la distance, les deux sortes d’impression étant en étroites relations : l’absence de contact annihilé la poussée, à un moment variable selon les individus.1
(2) On retrouve cette caractéristique chez les enfants pour certaines des combinaisons qui sont comparables entre elles quant à lespace minimum séparant les deux mobiles à l’impact. C’est ainsi que dans la série I à Do le total des réponses enfantines donne, pour les décalages 0 et — 5 une valeur de 30 sur 32 pour les n°“ 1 et 2 et 29 sur 32 pour les n0’, 16 et 17. Pour les décalages de — 15 et — 20 la même comparaison donne un total de 11 sur 32 pour les n0’ 4 et 5 et 11 sur 32 pour les no’ 19 et 20. Même s’il y a là une part de fortuit, il semble bien qu’on se trouve en présence d’un phénomène spécifique lié à la grandeur de l’espace à l’arrêt de A qui est de 0 et 2 mm pour les nos 1, 2, 16 et 17 et de 6-8 mm pour les n0’ 4, 5, 19 et 20. Des constatations analogues peuvent être faites pour la série II (où alors c’est la distance A-B au départ de B qui joue tandis qu’en I c’est plutôt la distance A-B à l’arrêt de A).
(3) Chez les adultes, la présence ou l’absence de contact joue un rôle bien moindre que chez l’enfant. C’est ainsi que, dans la série 1, on trouve bien du n° 1 au n° 15 une diminution du nombre des poussées avec l’augmentation de la distance, mais beaucoup plus lente que chez l’enfant. Quant à la série II, les poussées sont de valeurs plus égales entre elles, avec peut-être un léger maximum pour les n°’ 8 et 9, donc pour un impact mobile à distance moyenne, tandis que les valeurs minimum se trouvent pour l’impact à distance nulle ou fixe. Nous reviendrons sous (6) sur cette présence inattendue des poussées ou impressions de lancement dans une combinaison de vitesses qui, selon les lois de l’ampliation du mouvement, ne devrait donner lieu qu’à du déclenchement.
(4) Les impressions de compression sont nettement plus nombreuses chez l’adulte que chez les enfants, chez lesquels elle est cependant très marquée chez deux sujets. Mais, tandis que chez l’enfant, elle se rencontre surtout dans la série I (vitesses décroissantes des mobiles A et B), chez l’adulte elle est deux fois plus fréquente dans la série II, c’est-à- dire aux vitesses croissantes de rapport I : 3 et 1 :6. A consulter le tabl. IV bis, on constate en effet que chez l’enfant les rapports des com-
1 Rappelons que les résultats des enfants auraient été assez différents si l’on ne s’était attaché qu’à leur première impression (il aurait d’ailleurs fallu, en ce cas, un bien plus grand nombre de sujets). Dans un cas cependant il y a lancement à distance authentique : pas de contact, mais « (A) pousse quand même (B).
pressions dans les séries I à II sont de 38/23 ou 48/30 tandis que les rapports des adultes sont de 38/76 ou en tout de 51/106 (sur un total possible de 320 chez les enfants et de 240 chez les adultes).
(5) On voit que chez l’adulte la presque totalité des réponses « poussée » de la série II (vitesses croissantes) sont due aux compressions, ce qui est un gage de l’authenticité de ces dernières impressions, puis- qu’alors la faible vitesse de l’agent A par rapport à celle du patient B est compensée par l’effet de la compression dans l’espace intercalaire.
(6) En marge de ses expériences sur le lancement à distance, Yela1 a présenté aussi des rapports de vitesse croissants, mais, sans les étudier de près, semble n’avoir trouvé que des effets de déclenchement à distance surtout pour le rapport 1 : 6. Les présents résultats fournissent un tableau assez différent : tandis que, chez l’enfant, le contact prime (apparent ou réel), relativement indifférent aux rapports de vitesses (sauf dans les quelques cas de compression), chez l’adulte au contraire, il y a lancement authentique, malgré l’inversion des vitesses, qui est alors compensée par l’effet de compression. Il est vrai que dans les situations de contact (no" 1 et 16) et bien que le contact soit perçu dans 23 cas sur 24, on trouve déjà 7 poussées, dont une seule avec compression explicite, mais comme il y a 45 mm d’espace vide parcourus par A entre son point de départ et celui de B, on ne sait quels effets implicites peuvent intervenir à cette occasion chez des sujets portés à la compression. Dans le cas du manque de contact, il est par contre clair que c’est cette impression de compression qui est responsable de la transformation du déclenchement en lancement. Mais ce lancement présente alors certains caractères nouveaux par rapports à celui qui résulte du rapport de vitesses décroissant : il s’agit d’une poussée explosive, comme par contrainte, qui fait penser à une masse cédant sous l’action d’une force de plus en plus grande. Si l’on fixe B, au lieu de A ou de l’impact, l’impression s’atténue et le caractère d’activité de B s’accentue : il semble fuir ou voler.
(7) Certains sujets parlent de l’impulsion que A donne à B mais d’une impulsion ne s’étendant que sur un parcours de quelques millimètres (ce qui n’a pas été rangé dans une vraie poussée : ce serait si l’on veut une poussée à rayon d’action minime).
(8) 11 est intéressant de constater ce que provoque une distance ou un impact mobiles, le patient B partant donc objectivement avant l’agent A plus ou moins précocement selon le décalage et le rapport des vitesse’s. On aurait pu s’attendre en ce cas à ce que la priorité du mouvement de B (dans la mesure, il est vrai, où elle est perçue…) exclue l’impression causale de lancement. On obtient cependant un certain nombre de
1 M. Yela,Phénoménal causation at a Distance, Quaterl. ]ourn. of Exper. Psychol. t. IV, pp. 139-154.
poussées, puisqu’elles sont en proportion de 38/190 soit environ 1/5 en rapport décroissant et 76/96 soit 1/1,2 en rapport croissant (distance fixe comprise). Chez l’enfant la supériorité se manifeste inversément pour les raisons qu’on a vues : le caractère plus global de l’impression de poussée dès qu’il y a perception d’un contact (apparent ou réel).
(9) Le rôle de la fixation du regard, enfin (dont il a déjà été question en 6) a pu être déterminé chez un certain nombre de sujets adultes bons observateurs (malgré les difficultés de ce genre de constatations et l’absence d’une technique précise permettant de les contrôler). La fixation de l’agent A est toujours plus favorable à l’impression causale, sauf chez un sujet exceptionnel. Chez d’autres, même une fixation très périphérique (au-dessus de l’impact) dans le cas où les objets ne se touchent pas1 ne suffisait pas à créer d’impressions causales s’ils n’en avaient pas avec centration sur A ou sur l’impact. La fixation sur l’impact rend plus visible l’espace en cas de non-contact (mais l’inverse s’observe aussi). On observe chez ceux qui ne perçoivent pas un léger espace en périphérie, alors qu’ils le perçoivent en le centrant, que, en ce dernier cas, ils ont l’impression d’un déclenchement tandis qu’avec fixation en périphérie ils perçoivent une poussée. Le phénomène le plus régulier est, en bref, le renforcement de l’activité du mobile qui est centré du regard.
§ 4. Les impressions provoquées d’action causale a distance🔗
Le résultat des essais précédents (§ 1 à 3) étant que le contact joue un rôle beaucoup plus essentiel dans les impressions causales des enfants que des adultes, nous avons orienté nos essais ultérieurs vers la recherche d’une explication de ce phénomène. Un problème préalable se posait alors : cette différence assez systématique entre enfants et adultes ne tiendrait-elle pas à une différence d’attitudes en présence du dispositif et des figures perçues. Chacun sait, en effet, que l’attitude des enfants est « réaliste » en presque tous les domaines, en ce sens qu’ils différencient mal l’impression reçue et la réalité. On pourrait appeler réciproquement « impressionniste » l’attitude adulte, consistant à distinguer l’impression (par exemple les effets de perspective dans le dessin) et la réalité. Nous ne dirons pas attitude « perceptive », car l’attitude réaliste peut être aussi perceptive que l’impressionniste (nous ne pouvons dire non plus « phénoméniste » qui se réfère à la causalité selon Hume et à certaines formes notionnelles de causalité enfantine ; « phénoménologique » évoquerait d’autre part, une philosophie : il ne reste
1 Il importe de noter ici que la fixation périphérique, luttant contre la ségrégation, est défavorable quand il y a contact, mais favorable quand il y a espace (ce que Yela aussi a constaté).
donc qu’« impressionniste » malgré l’association de mots avec une école de peinture, qui d’ailleurs a justement développé cette attitude).
Or, en présence du dispositif des disques, actionné par un moteur non silencieux (dans l’atmosphère d’une salle de laboratoire), et percevant dans la fente de l’écran les petits objets noirs et rouges A et B, le sujet peut précisément prendre les deux attitudes, toutes deux perceptives, mais qui peuvent être sensiblement différentes en leurs effets.
L’attitude réaliste des enfants consisterait à se comporter comme s’ils percevaient non pas seulement des images représentant des objets réels mais des objets réels comme tels,1 avec leur corporéité, leur masse et leur dynamisme propre, impression renforcée par l’idée que la machine mystérieuse dont on entend le moteur agit directement sur les objets. Cela n’exclut naturellement en rien une impression causale, puisque la causalité perceptive perçue sur les disques est censée nous renseigner sur les impressions causales déclenchées par les objets réels de la vie quotidienne, mais cela pourrait influencer les perceptions de situations non connues comme les actions à distance et il serait donc intéressant de savoir si, en modifiant l’attitude, on modifie la perception.
L’attitude « impressionniste » des adultes consisterait au contraire à observer l’impression reçue et à la décrire en termes de « comme si » (vocables presqu’absents des descriptions enfantines alors qu’ils s’en servent si souvent dans le jeu !) : d’où une perception des images A et B de caractère plus visuel (bien que les impressions de force et de masse, de choc, de poussée, etc. consistent encore à traduire visuellement des expériences tactilo-kinesthésique) et moins liée à la corporéité. Entre les attitudes extrêmes on trouve naturellement, chez l’adulte lui-même, des intermédiaires, qu’on pourrait appeler « intellectualistes », par exemple chez les sujets qui cherchent des raisons d’ordre mécanique pour justifier leurs impressions.
Nous nous sommes donc demandé si l’attitude réaliste des enfants, de nature plus polysensorielle et plus proche en particulier des facteurs tactilo-kinesthésiques, n’était pas responsable de leur refus de percevoir des actions causales sans contact (le contact étant indispensable à la causalité tactile), tandis que la différenciation plus poussée des impressions visuelles dans l’attitude impressionniste des adultes rendrait possible la perception des actions à distance et serait favorable notamment aux actions de compression. Les impressions causales visuelles de l’adulte correspondent encore, cela va sans dire, à des impressions tactilo-kinesthésiques connues, même dans le cas de la compression, mais elles sont mieux différenciées en deux claviers distincts, quoique correspondant l’un à l’autre que dans la perception syncrétique de l’enfant, où il y a moins correspondance entre claviers distincts qu’indif- férenciation relative.
1 Sans pour autant croire à leur réalité matérielle.
Le problème était donc de déterminer si, en modifiant dans la mesure du possible l’attitude du sujet, on parviendrait à modifier ses impressions causales perceptives. Nous nous sommes alors livrés à des essais un peu audacieux ou risqués, dans lesquels la suggestion joue assurément son rôle, mais qui ont exclusivement pour but de voir jusqu’à quel point on peut provoquer, ou non, des impressions causales à distance à tout âge, et si les impressions provoquées continuent de se différencier entre enfants et adultes ou si elles sont entièrement homogènes. Nous prions donc le lecteur de ne pas nous faire dire plus que nous n’affirmons : nous considérons comme un fait acquis la différence entre enfants et adultes en ce qui concerne l’exigence d’un contact (apparent ou réel) pour éprouver l’impression de lancement et nous cherchons simplement ce que seront des impressions provoquées, à contre courant si l’on peut dire (en ce qui concerne l’enfant), par une situation comportant une sorte de suggestion ou de dressage préalables, par présentation ou construction de modèles.
En ce qui concerne les adolescents et les adultes nous nous sommes contentés, dans les cas réfractaires aux impressions causales à distance, de rappeler la situation du cinéma où l’on perçoit les objets « comme si » ils étaient réels, ou de rappeler par quelques démonstrations rapides, les illusions perceptives telles que l’illusion de poids ou celle de Müller- Lyer.
En ce qui concerne les enfants par contre, nous avons utilisé un nouveau matériel pour la reproduction manuelle des impressions perçues 1 : des plots munis de trous dans lesquels on peut fixer des tiges métalliques et des crochets, ou munis de petites boucles permettant de les relier par des ficelles ; un camion avec une remorque à quatre roues et une autre à deux roues plus maniable, etc. Tous ces objets permettaient alors de faire simuler, mais avec intermédiaire solide (tiges, crochets ou ficelles pour les plots, tringle pour le camion) les effets de traction, entraînement et même poussée à distance.
Lors d’un essai préliminaire il n’a pas encore été fait usage de ce dernier matériel chez les petits, et nous sommes bornés aux techniques des essais précédents. Par contre un effort a porté sur les sujets réfractaires de 12-14 ans ou d’âge adulte pour modifier leur attitude dans le sens « impressionniste ». Au lancement et à l’entraînement à distance ont été ajoutées une expérience de lancement sans élan dont il sera question au § 5 et une expérience d’entraînement en écran, dans laquelle l’objet A se trouve recouvert partiellement (voir n° 18 du tabl. V) ou totalement (n° 19 du tabl. V) par l’objet B après le contact. L’apparence est que A passe derrière B et poursuit sa course avec lui bien que partiellement ou totalement invisible (dans l’expérience de Yela c’est A qui restait visible et B qui passait derrière).
1 Divers essais préalables ont été également faits avec des aimants, etc.
O c >
⅛
U m πj o m *υ H < W
< ∞ c P G
S
Tabl. V. Nombre des poussées dans le lancement et l’entrainement à distance1(
entre parenthèses : contact apparent) :
Lancement
Entraînement
En écran
N°
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
Décalages .
0
— 5
— 10
— 15
— 20
0
— 1
— 2
— 4
— 6
— 8
— 10
+ 6
+ 12
20 enfants
(6-7) :
I
9(9)
6(6)
3(3)
2(2)
2(2)
10(10)
2(2)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
4
0
II
7(7)
6(4)
2(1)
1(1)
1(0)
7(7)
5(3)
4(2)
3(1)?
3(1)? 3 ?(0)
4 ?(0)
5
2
III
3(3)
3(3)
3(2)
3(1)
3(0)
3(3)
3(1)
3(0)
3(0)
3(0)
2(0)
2(0)
2
2
Total A . . .
19(19)
15(12)
8(6)
6(4)
θ(2)
20(20)
10(6)
7 ?(2)
6 ?(1)
6 ?(1)
5 ?(0)
6 ?(0)
11
4
Ps.c
—
3
2
2
4
—
4
5 ?
5 ?
5 ?
5 ?
6 ?
(H)
(4)
12 garçons
(12-14) :
I
3(3)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
3(3)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
2
2
II A ….
5(5)
1(1)
0(0)
0(0)
0(0)
5(5)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
?
?
II B ….
5
5
5
5
4
5
5
5
5
5
5
5
2
i
III
4(4)
4(0)
3(0)
3(0)
3(0)
4(4)
4(0)
4(0)
4(0)
3(0)
3(0)
3(0)
2
2
Total (A) ..
12(12)
5(1)
3(0)
3(0)
3(0)
12(12)
4(0)
4(0)
4(0)
3(0)
3(0)
3(0)
?
?
Total (B) . .
12
9
8
8
7
12
9
9
9
8
8
8
6
5
Ps.c. (A) ..
—
4
3
3
3
—
4
4
4
3
3
3
?
?
Ps.c. (B) . .
—
8
8
8
7
—
9
9
9
8
8
8
(6)
(5)
14 adultes :
1
0(1)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
0(1)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
0
0
IIA ….
4(5)
1(1)
1(1)
0(0)
0(0)
4(5)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
0(0)
?
?
IIB ….
5
5
5
5
5
5
5
5
4
4
4
4
3
3
III
7(8)
7(1)
8(0)
8(0)
8(0)
7(8)
7(0)
8(0)
8(0)
8(0)
8(0)
8(0)
Total (A) . .
11(14)
8(2)
8(1)
5(0)
5(0)
11(14)
7(0)
8(0)
8(0)
8(0)
8(0)
8(0)
7
7
Total (B) . .
12
12
13
13
13
12
12
13
12
12
12
12
10
10
Ps.c. (A) ..
—
6
7
8
8
—
7
8
8
8
8
8
?
?
Ps.c. (B) . .
—
10
12
13
13
—
12
13
12
12
12
12
(10)
(10)
Abbréviations : I, II, III = groupes de sujets (voir le texte) ; A et B — avant et après le changement d’attitudes ; Ps.c. = poussée sans contact.
1 Ce tableau ne contient que les n"‘ 6 à 19 des expériences. Les n°β 1-5 (lancement sans élan) se trouvent au tabl. VII, § 5.
L’ordre des présentations a été (1) lancement sans élan (voir § 5) ; (2) lancement normal ; (3) entraînement normal et à la fin avec écran.
Les conditions de l’expérience sont les suivantes. — Le rapport des vitesses est, dans le lancement, de 6 : 1, correspondant à 20 : 3,4 cm/s. Les distances entre objets, correspondant aux divers décalages, se trouvent en leur détail dans la table des distances 1. Pour le lancement sans élan, la vitesse du mobile est le même que celle du lancement, soit 3,4 cm/s. Les distances, qui sont celles de la colonne IV de la table, sont reportées dans le tabl. VII, avec les intervalles temporels correspondants. Pour l’entraînement, la distance entre objets au départ est de 55 mm au lieu de 45 mm dans le lancement. Les objets disparaissent en mouvement. Le rapport des vitesses étant de 1 : 1, les vitesses sont de 8 :8 cm/s. Les distances en mm. sont sensiblement égales au nombre de degrés des décalages.
Les sujets observés seront groupés comme suit sur le tabl. V. Un premier groupe de sujets (I) est celui qui ne présente pas d’impression causale sans contact ; le groupe II est celui des sujets qui éprouvent une impression restrictive (d’où II A et II B : réactions avant et après le changement d’attitude. Le groupe III est celui des sujets qui présentent une impression causale non restrictive. Le tabl. V fournit le nombre des « poussées » avec ou sans contact (entre parenthèses : avec contact apparent).
Commentaires :
(1) On retrouve la difficulté générale des enfants de 6-8 ans à percevoir une absence de contact pour les décalages auxquels les grands et les adultes constatent déjà l’intervalle spatial. Cependant l’espace est mieux perçu dans l’entraînement que dans le lancement (puisqu’en ce dernier cas il s’agit d’un espace mobile, tandis que l’entraînement comporte un intervalle maintenu constant durant tout le parcours, et donc nettement perçu dès 3 à 1 mm ou même moins).
(2) Avec contact tous les sujets ont une impression de poussée (lancement ou entraînement), excepté un sujet expérimenté qui n’en présente aucune, sauf parfois à distance, et une jeune fille qui déclare le noir « méchant » et finit par déclarer qu’on aurait pu faire toute sa psychanalyse avec ce qu’elle a vu !
(3) Sans contact (apparent ou réel) on retrouve les réaction habituelles des petits. Quant aux sujets de 12-14 ans et aux adultes on constate, dans les rangées Ps.c(A) et (B), les modifications dues au changement d’attitudes.
(4) Quant à l’entraînement en écran on constate un léger déficit chez l’adulte par rapport aux séries n0’ 11-17, un déficit plus marqué à
12-14 ans (50 % environ), et plus fort encore chez les petits dans le cas où le mobile A est entièrement masqué.
Il resterait à discuter le problème, déjà soulevé par Yela, de savoir, dans les impressions causales sans contact entre les mobiles A et B, comment le sujet perçoit l’intervalle vide situé entre eux : comme un solide, comme un milieu élastique (air ou liquide) ou comme un vide proprement dit ? Nous y reviendrons dans la partie II, au § 14.
Venons en enfin à la dernière recherche sur l’action à distance, dans laquelle les enfants ont été soumis à l’essai décrit plus haut de modifier leur attitude grâce à la présentation de dispositifs matériels suggérant l’action à distance mais par l’intermédiaire de crochets, ficelles, etc.
11 convient d’ajouter trois données essentielles pour comprendre le tableau des résultats (VI). La première est que, pour faciliter les impressions causales des petits nous avons commencé cette fois par des essais de traction avec contact ou à distance (vitesses 1 : 1) et suivi en général l’ordre I II V III IV pour les cinq séries suivantes d’expériences 1 :
I Traction (1 : 1), II Entraînement (1 : 1), III Traction (2 : 1), IV Entraînement (2 : 1) et V Lancement (6 :1).
Chez d’autres groupes de sujets l’ordre a pu varier, mais avec toujours I au début et IV à la fin. Or il va de soi que l’ordre suivi peut influencer les résultats, dans le sens d’une amélioration du lancement à distance après la traction et l’entraînement.
En second lieu, les essais de changements d’attitudes ont été pratiqués en cours de route à propos de chaque nouveau groupe de présentations. Les colonnes A et B du tableau VI ne représentent donc pas les situations avant et après les changements d’attitude pour l’ensemble des séries, mais pour chaque série particulière compte tenu des modifications déjà introduites à propos des séries précédentes. Cela explique donc l’amélioration des résultats des petits par rapport à ceux des tableaux II à V en ce qui concerne les colonnes A.
En troisième lieu, les impressions causales à distance indiquées sur le tabl. VI sont presque toutes du type désigné par Pm sur le tabl. 11, c’est-à-dire des poussées par intermédiaires solides (bâtons, tiges,
1 Les configurations ayant déjà été décrites et schématisées dans la technique il reste à préciser que dans la traction et l’entraînement les vitesses sont pour le rapport I : I de 8 :8 cm/s et pour le rapport de 2 :1 de 16 : 8 cm/s. Leur distance à leur apparition est de 55 mm et leur disparition se fait en mouvement derrière un volet. En ce qui concerne les distances à l’impact, les valeurs en millimètres correspondent à celles de degré de décalage, approximativement, le décalage 0 correspond à un contact. Rappelons enfin que le rapport des vitesses de 2 : 1 entraîne quelque altération, en particulier dans l’entraînement, où il y a un départ anticipé du patient (voir l’introduction technique). Pour le lancement la configuration est l’une précédemment utilisée, avec le rapport 6 :1 de 27 :4,5 cm/s.
ficelles, etc.), avec quelques rares Ps (souffle, air). En d’autres termes, le changement d’attitude que l’on a essayé de provoquer chez les petits a abouti essentiellement à leur faire percevoir des objets se comportant « comme si » des bâtons, ficelles ou tiges les reliaient les uns aux autres ! Voir tabl. VI.
Tabl. VI. Fréquences1des impressions causales à distance provoquées (B):
A = avant le changement d’attitude pour la série considérée (I ou II, etc.) B = après le changement d’attitude pour la série considérée (1 ou II, etc.)
Série
Décalage
×
18 enfants
8 garçons
12 à 14 (A)
10 adultes
6 à
8 (A)
— 0
"b
0
+
— 0
4-
Tr I
0
4
5
1
8
1
2
5
0
0
10
— 10
1
1
9
7
0
2
6
0
2
8
— 20
0
2
9
7
0
3
5
0
3
7
E II
0
4
0
0
14
0
0
8
0
0
10
— 10
4
1
4
9
1
2
5
0
2
8
— 20
0
3
4
11
1
3
4
0
3
7
Tr III
0
3
1
1
13
0
2
6
0
1
9
— 10
1
1
1
15
0
2
6
0
2
8
— 20
1
1
3
13
0
2
6
0
3
7
E IV
0
0
0
0
18
0
2
6
1
3
6
— 10
0
2
0
16
1
4
3
1
5
4
— 20
0
2
4
12
1
4
3
1
7
2
L V
0
1
0
1
16
0
1
7
0
1
9
— 10
1
0
11
6
0
5
3
0
2
8
— 20
0
0
9
9
0
7
1
0
2
8
Totaux
0
13
6
3
68
0
7
32
1
5
44
10
7
5
25
53
2
15
23
1
13
36
20
1
8
29
52
2
19
19
1
18
31
Total
sur
21
19 57
270
173
5
41
120
74
3
36
150
111
i Dans ce tableau les décalages angulaires portent tous le même signe négatif, qui doit symboliser la distance intercalaire à l’impact. Si ce signe correspond bien à celui du décalage des disques (négatif pour l’entraînement) pour la traction, la distance se réalise par décalage positif (voir technique).
(1) Il est possible, en employant les procédés décrits, de faire « percevoir » aux petits des objets agissant causalement à distance, mais comme s’il intervenait des intermédiaires solides (bâtons ou ficelles) analogues à ceux que les sujets viennent de manipuler effectivement pour relier les cubes de bois au moyen desquels ils imitent les mouvements des figures perçues dans la fente de l’écran. On ne peut donc nullement parler d’impressions causales spontanées, mais d’impressions provoquées prolongeant directement les modèles empiriques manipulés par les sujets.
(2) Mais il est frappant de constater que si ces procédés réussissent sur les enfants de 6-8 ans ils rencontrent une résistance plus grande chez ceux de 12-14 ans : le lancement à distance n’est ainsi perçu que par 5 et 2 sujets sur 12 (colonne B) après les manipulations intervenues entre les colonnes A et B (gains 2 et 1 sujets) et alors que la série d’expérience V intervient souvent après I et II. Il est donc clair que la plasticité des petits a joué en faveur de l’impression provoquée et qu’il ne s’agit pas exclusivement d’un changement de l’attitude réaliste en
une attitude impressionniste (bien que le facteur reste sans doute important).
(3) Les réponses « persévération » (X) représentent essentiellement des réponses contraires à l’impression causale attendue pour la configuration donnée et influencées par des réactions antérieures : notamment par influence des réponses appelées « contraires ».
(4) Les réponses « contraires » considérées comme authentiques (signe — ) se rencontrent à tous les âges (mais un seul sujet adulte), et diminuent avec le développement. On peut s’étonner de la fréquence de ces inversions, d’autant plus que la distance dans le lancement représente une distance bien moindre que 20 dans l’entraînement, en particulier dans la série II. Ces réactions témoignent d’une structuration incomplète de la poussée et de la traction.
(5) On note l’accroissement du nombre des lancements chez les petits du groupe B. Mais il est intéressant de constater le caractère inadéquat des procédés qu’ils utilisent pour reproduire ces lancements, une fois leurs réponses données : par exemple des liaisons réciproques entre l’agent A et le patient B (et non pas à sens unique AB), et des liaisons rigides, comme dans un entraînement.
Le rôle fondamental que joue le contact dans les impressions causales spontanées des petits nous a conduits à faire un sondage sur l’éventualité d’une causalité par lancement, mais sans élan c’est-à-dire dans des configurations telles que l’agent supposé A apparaisse brusquement à côté du patient supposé B, en contact avec lui. En ce cas, déjà étudié par Michotte (exp. 73, p. 222), il se produit naturellement des mouvements apparents. Dans le dispositif utilisé par Michotte (projections de cercles lumineux) le mouvement apparent était favorable à l’ampliation axiale (le mouvement réel de B prolongeant donc le mouvement apparent de Λ). Nous nous sommes efforcés au contraire de réaliser un mouvement d’arrivée de A perpendiculaire au mouvement réel de B en réalisant par la méthode des disques un mouvement de montée de A dans la fente (mouvement d’ailleurs en partie visible surtout à la descente). Effectivement les sujets voient en général A monter en faisant un angle de 90° avec la trajectoire de B, certains sujets voyant A surgir de la profondeur, mais de nouveau perpendiculairement au plan de la fente 1.
1 Toutes précautions ont été prises (grâce à un léger décalage compensant la « montée ») pour que B se trouve d’emblée en bonne position et non pas en position inclinée avant de se redresser (il s’incline au contraire dans la suite après avoir été correctement rectangulaire). D’autres précautions ont été prises pour éviter le risque de mouvements co-axiaux. Pour ces divers points voir la technique (au début de cette partie I) sous « Lancement sans élan ».
Tabl. VIL Fréquence des poussées (avec ou sans contact) dans le lancement sans élan (entre parenthèses : contact apparent) :
N“
1
2
3
4
5
Décalages
0
— 5
— 10
— 15
— 20
Espace1
0 (0)
2 (56)
4 (111)
6 (167)
8 (222)
20 enfants (6-7)
I
θ (6)
6 (5)
3 (3)
2 (2)
2 (2)
II
6 (5)
3 (2)
1 (i)
1 (0)
1 (0)
111
3 (3)
3 (2)
1 (O
3 (0)
3 (0)
Total
15 (14)
12 (10)
7 (5)
6 (2)
6 (2)
Poussée sans contact
1
2
2
4
4
12 garçons (12-14)
I
3 (3)
0 (0)
0 (0)
0 (0)
0 (0)
II
2 (4)
1 (0)
1 (0)
1 (0)
1 (0)
III
3 (3)
3 (0)
3 (0)
2 (0)
1 (0)
Total
8 (10)
4 (0)
4 (0)
3 (0)
1 (0)
Poussée sans contact
—
4
4
3
1
14 adultes
I
0 (1)
0 (0)
0 (0)
0 (0)
0 (0)
II
3 (5)
2 (1)
0 (0)
0 (0)
0 (0)
III
4 (8)
4 (1)
2 (0)
2 (0)
2 (0)
Total
7 (14)
6 (2)
2 (0)
2 (0)
2 (0)
Poussée sans contact
—
4
2
2
2
Les sujets étudiés sont ceux du tabl. V, les groupes de sujets I, Il et III étant les mêmes que sur ce tableau.
Les résultats obtenus sont consignés au tabl. VIL
Commentaires :
(1) Dans la situation de contact objectif (1), 14 enfants de 6-7 ans sur 14 qui ont perçu le contact éprouvent l’impression de poussée ; à 12-14 ans le rapport des poussées et des contacts tombe à 8 sur 10 et chez les adultes à 7 sur 14. On assiste donc à une diminution de l’impression avec l’âge : 100 % 80 % et 50 %.
(2) Chez l’adulte il demeure ainsi 1 cas sur 2 d’impression causale malgré l’angle droit entre la trajectoire de B et le mouvement apparent de A. L’impression causale n’est donc pas coercitive et reste faible, mais existe. Un observateur exercé a éprouvé une impression analogue à celle de deux boules de billard dont l’une chasserait l’autre à 90° en la touchant à peine (sans choc mais en la frôlant).
1 L’espace est indiqué en mm. Entre parenthèses l’intervalle temporel en ms. La vitesse du mobile est de 3,4 cm/s.
(3) Lorsque le sujet perçoit une absence de contact, on trouve pour les décalages de — 10, — 15 et — 20 encore 3 sujets de 6-7 ans, 3, 2 et 1 sujets de 12-14 ans et 2, 1 et 1 adultes qui ont une impression causale.
§ 6. Les caractères dynamiques (poids, etc.) de l’objet patient B🔗
Le rôle du contact dans la perception de la causalité chez les petits nous a donné à penser que les facteurs tactilo-kinesthésiques occupent une place non négligeable dans le mécanisme des impressions causales même visuelles. 11 est clair, d’autre part, que si le mouvement de l’agent A donne une impression d’activité et pas seulement de déplacement (comme y insiste avec raison Michotte), et si cette activité apparente se prolonge en chocs, poussées, etc., c’est que les qualités visuelles de A correspondent, même chez l’adulte, à des propriétés normalement perçues par voie tactilo-kinesthésique. Nous nous sommes donc demandés jusqu’où allait cette correspondance et s’il existait également des impressions visuelles de masse ou de poids, attribuables au patient B et pas seulement à l’agent A.
Qu’il existe, en général, des impressions visuelles de poids et surtout de densité liées soit au volume soit aux couleurs soit aux mouvements des objets, on ne saurait le nier. La fameuse illusion de poids suppose, par exemple, une anticipation du poids fondée sur le volume qui n’est sans doute pas exclusivement notionnelle mais aussi perceptive. La chute d’une feuille morte donne une impression de légèreté plus grande que celle d’un caillou, etc.
Or, dans les différentes combinaisons de lancement, il arrive, rarement il est vrai, mais il arrive que les sujets évoquent spontanément des impressions de poids et de masse qui peuvent être susceptibles d’expliquer certaines réactions paradoxales (ou dont le caractère serait paradoxal si les qualités spatio-temporelles et cinétiques étaient seules en jeu). Par exemple après avoir perçu un lancement à rapport des vitesses 1 : 1, un de nos sujets adultes voit encore du lancement pour le rapport 1 :3 et non pas du déclenchement, mais avec l’impression que l’agent A est plus lourd, frotte contre le sol et que le patient B est plus léger. Le même sujet pour le rapport 1 :1a l’impression d’objets « morts », tandis que le rapport 3 : 1 avec décalage +10, etc. entraîne l’impression que « quelque chose dans B empêche son départ » et qu’il est plus « pesant ».
Un observateur occasionnel, après avoir vu le lancement dans le sens habituel où l’agent A est l’objet noir et le patient B l’objet rouge, se refuse à percevoir encore du lancement quand on inverse le sens de rotation du disque, parce que l’agent B est léger et le patient A plus lourd (la couleur rouge étant en ce cas responsable de la légèreté apparente de B).
Bien entendu, le problème se pose alors, comme toujours en de tels domaines, de départager l’impression perceptive de l’interprétation notionnelle, et l’on pourrait être tenté d’invoquer la rareté de ces indications des sujets pour adopter la seconde solution. Mais cette rareté ne constitue pas à elle seule un critère décisif car les sujets n’expriment pas non plus spontanément ce qui va de soi pour eux : presque jamais, par exemple, ils ne précisent qu’il attribuent une corporéité aux objets A et B, ce qui se déduit pourtant du fait qu’ils perçoivent un choc et une poussée. Pourquoi exprimeraient-ils explicitement, en ce cas, que cette corporéité comporte une masse ? Le fait même de porter son attention sur les caractères positifs et actifs de l’agent A n’entraîne-t-il pas un affaiblissement de la prise de conscience ou tout au moins du besoin de formulation verbale à l’endroit des caractères négatifs du patient B c’est-à-dire de sa résistance passive ?
Les expressions mêmes utilisées par le sujet permettent cependant souvent de dégager ces qualités diverses de résistance attribuées au patient B. Quand, dans sa description type de l’entraînement, Michotte nous dit de B que l’objet A « le cueille au vol » il est clair qu’il y a là une référence au fait que B semble résister moins dans l’entraînement que dans le lancement. Et si, dans le lancement, l’impression causale est plus belle pour le rapport 3 : 1 que pour le rapport 1 : 1, il est difficile de n’y pas voir le résultat du fait que la poussée attribuée à A semble plus grande pour 3 : 1 que pour 1 :1, autrement dit que B est plus résistant 1. Il semble donc y avoir des degrés dans la passivité de B comme il y en a dans l’activité de A : de la passivité pure (simple déplacement) à l’impression de résistance active, il y a toute une gamme d’intermédiaires qu’il serait intéressant de connaître.
Nous avons donc cherché à analyser de telles impressions, si délicate que soit cette tâche, et, pour ce faire, avons fait comparer deux situations aussi proches que possible du point de vue des conditions cinéma- tiques objectives pour voir si des modifications apparentes de vitesses entraîneraient des modifications correspondantes de poids apparent.
Or, la recherche décrite au § 2 et dont les résultats sont consignés au tabl. II nous a fourni l’occasion d’une telle comparaison. En masquant simplement par un volet l’arrêt final du mobile B nous avons constaté, en effet, que, pour la plupart des sujets, la vitesse de B. paraissait accrue, et, pour certains sujets sa légèreté également. Nous avons donc essayé de faire comparer aux sujets les deux situations présentées simultanément, un lancement sans masquer la phase d’immobilisation finale et le même lancement avec masquage. La comparaison
1 Rappelons qu’en vertu de la loi de conservation de la quantité de mouvement m,v}= m2v2, si v2<v1 (ce qui est le cas pour 3 : 1, on a alors m2>m1. Mais cette loi ne vaut que dans le vide et il est d’un certain intérêt de noter sa convergence avec le mécanisme perceptif.
s’étant montrée instructive nous l’avons reprise systématiquement dans une nouvelle recherche dont il sera question à l’instant.
Tabl. VIII. Effets en fréquence de la suppression de la phase d’immobilisation finale (11 adultes) :
Commençons par décrire en deux mots les réactions des adultes dont on a déjà vu les impressions causales au tabl. II (§ 2). On peut grouper en un tableau les réactions observées sur ces sujets en ne retenant de ces réactions que ce qui concerne les modifications de l’impression causale sans insister encore sur les impressions de vitesse et de poids (tabl. VIII).
Le sens général de ces réponses en est clair. La majorité des sujets éprouve l’impression que B va plus vite, est plus léger, vole, va comme sur des roues, etc. Un sujet a incidemment porté son jugement sur A et l’a trouvé plus lourd. Dans l’entraînement B semble acquérir une quasi autonomie et une légèreté qui renforce le caractère entraînement. Dans le lancement le même effet renforce l’autonomie relative qui s’observe déjà en fin de parcours normal, ce qui diminue l’apparence de lancement. Pour la même raison le déclenchement est renforcé ou transformé en indépendance. Le seul cas net contraire à ces effets est celui du déclenchement transformé en lancement, mais nous comptons contraires également l’indépendance devenue influence et le lancement
Effet lancement (3 :1). Décal. + 5
Effet déclenchement (1 :3). Décal. +5
6 lancements diminués (augmentation de l’autonomie de B)
6 déclenchements renforcés (augmentation de l’autonomie de B)
2 lancements sans modification
1 déclenchement sans modification
1 lancement « plus naturel »
1 déclenchement transformé en lancement
2 lancements transformés en déclenchement ou en indépendance.
Idem. Décalages — 10 et — 20
2 déclenchements transformés en indépendance
Idem. Décalages — 10 et — 20
3 lancements avec autonomie de B renforcée
5 lancements avec autonomie de B renforcée
3 lancements avec passivité de B accentuée
2 déclenchements accentués
2 lancements sans modification
1 indépendance transformée en influence
Entraînement (1 :1)
1 lancement transformé en chassé par influence
9 entraînements renforcés
2 sans modification
Total : 36 renforcements de B, 7 sans modification, 3 effets contraires et 3 équivoques.
« plus naturel ». Quant aux lancements avec passivité accrue de B on peut les interpréter dans les deux sens 1.
Les réactions des enfants sont très analogues, mais, étant moins sûres, n’ont pas été mises en tableau.
II reste maintenant à examiner pour elles-mêmes les impressions de poids et de légèreté, ce que nous a permis une nouvelle recherche dont la technique va être donnée. La méthode a consisté à poser des questions sur la vitesse et le poids apparent des mobiles, ce qui risquait naturellement de conduire à une interprétation notionnelle au lieu de ne traduire que l’impression perceptive. Mais, d’une part, on vient de constater les différences notables d’impressions générales que produit le masquage du point d’arrivée et, à ce propos, de nombreuses indications spontanées ont été données sur l’augmentation de vitesse et de légèreté de B, ce qui permet de valider en partie les réponses aux questions que nous avons posées. D’autre part, nous savons que chez l’enfant de 5-8 ans « lourd » signifie en général « fort » et peut souvent comporter une capacité de vitesse : à s’en tenir aux interprétations notionnelles il devrait donc y avoir équivoque dans les réponses enfantines et hétérogénéité relative entre les réponses des adultes et des enfants ; si nous trouvons une homogénéité suffisante ce sera à nouveau un gage en faveur de l’impression perceptive.
Il serait fastidieux de donner un tableau général de toutes les combinaisons et de tous les résultats à la fois. Nous les analyserons donc par groupes en indiquant chaque fois de quelles combinaisons il s’agit.
Technique :
Objets : 10×6 mm. A noir B rouge Phases d’immobilisation de B : Rapport des vitesses 6 :1 initiale = 333 ms
= 27 : 9 cm/s finale = 666 ms
Parcours normal 45 mm. Intervalle (secteur blanc) = Is.
Deux couples à comparer, présentés simultanément, l’un dans la fente de droite (arrêt non masqué), l’autre dans celle de gauche (masquage). La direction des mobiles est concentrique pour chaque configuration, ce qui produit une légère opposition de l’obliquité des mobiles, due au dispositif. La comparaison a été faite également sur deux mobiles uniques, l’un à droite à arrêt non masqué, l’autre à gauche (masquage). On a comparé également des couples avec masquage du point de départ de A. Nous avons fait varier enfin la largeur du volet, donc la longueur du trajet visible toutes choses égales d’ailleurs.
La recherche a porté sur 26 enfants et 10 adultes.
1 En ce qui concerne la variabilité des réactions, il convient de rappeler que la fixation du regard qui est malaisée à évaluer, joue toujours un grand rôle : si le sujet fixe, par exemple, le mobile B pour estimer sa vitesse, il est par cela même empêché de fixer A, ou l’impact, d’où une modification de ses impressions.
Tabl. IX. Modification des impressions de vitesse et de légèreté pour un couple étalon et un couple variable (suppression de l’arrêt de B) et pour un couple étalon et un seul mobile variable :
Enfants
Couple variable
Parcours
Nb" de Vitesse
jugements + =
—
+
Légèreté
—
45
(24) 6
17
1
3
19
2
35
(24) 15
8
1
9
9
6
25
(20) 16
3
1
13
2
5
15
(24) 17
5
2
14
6
4
5
(14) 12
0
2
9
0
5
Total (35 à 5) …
(82) 60
16
6
45
17
20
Un seul mobile
(variable)
Parcours
45
(18) 6
10
2
4
10
4
35
(19) 11
4
4
11
5
3
25
(5) 4
1
0
5
0
0
15
(11) 6
3
2
7
2
2
Total (35 à 15) .
(35) 21
8
6
23
7
5
Couple variable Parcours
Adultes
Nbr, de Vitesse
jugements + =
+
Légèreté
45
(10) 2 8
0
2
8
0
35
(10) 4 6
0
5
4
1
25
(10) 5 5
0
6
4
0
15
(10) 7 3
0
6
3
1
5
(5) 3 2
0
(7)
5
2
0
Total (35 à 5) ..
(35) 19 16
0
(37)
22
13
2
Un seul mobile
(variable)
Parcours
45
(7) 0 7
0
1
5
1
35
(9) 4 4
1
4
4
1
25
(6) 5 1
0
4
2
0
15
(9) 8 0
1
4
4
1
Total (35 à 15)
(24) 17 5
2
12
10
2
Commençons par les résultats des huit premières séries étudiées, quatre avec un couple étalon A et B d’objets et un couple variable (suppression de l’immobilisation finale sur l’objet B de la variable et variation de la longueur du parcours) et quatre séries avec un couple étalon
d’objets A et B et un seul mobile pour la variable (avec suppression du point d’arrivée et mêmes variations du parcours). Le tabl, IX fournira ces résultats sous forme de modification (en +, = ou — ) des impressions de vitesse et de légèreté (+ en ce dernier cas signifie donc plus léger et non pas plus lourd).
Comparés aux séries de parcours 45, où l’arrêt de la variable est visible (la seule différence avec l’étalon étant alors la présence d’un volet devant lequel s’arrête le mobile) les séries de parcours 35 à 5 donnent ainsi une nette majorité de jugements affirmant un augmentation de vitesse et de légèreté chez le mobile dont l’arrêt n’est plus visible.
Cherchons alors à déterminer si, lorsque le masquage du point d’arrivée de B modifie la vitesse apparente de B, il existe une relation entre cette modification de la vitesse apparente et les impressions éventuelles de poids. Ces premiers résultats sont ceux de quatre séries 2 à 5 du tabl. IX (couple variable 35 à 5) dans lesquelles l’arrêt de B est seul caché, son parcours variant donc de 35 à 5 (contre 45 à A). Nous reviendrons plus bas sur ce facteur longueur de parcours et ne donnons ici que les résultats globaux des quatre séries (tabl. X).
Tabl. X. Relations entre la vitesse et le poids apparents (en % du nombre des comparaisons)1
Pour établir si cette relation entre les augmentations apparentes de les données de cette table de 9 casiers à une table à 4 casiers,2 α(++), b (+— ), c(— +) et d( ), en admettant que (=) vaut ½ (+) et légèreté et de vitesse est significative, calculons le χ2. Réduisons d’abord ½ (— ). On aura :
1 Nombres absolus entre parenthèses.
2 Ceci pour éviter les casiers nuis ou trop sensiblement inférieurs à 5, sans quoi le χ2 ne serait plus utilisable.
dont le caractère significatif est donné par χ2=Nq2, on trouve, pour les adultes </=0,49 avec un χ2 de 9,63 pour v=l (« très significatif »). Pour les enfants on a ç=0,35, mais cette association reste « très significative » avec un χ2=8,66 (la formule célèbre de contingence de Yule, usuelle mais un peu fallacieuse, donnerait q=0,89 et 0,77 au lieu de 0,49 et 0,35).
Bien entendu, ces expressions numériques n’ajoutent rien à ce que contient le tabl. X sinon qu’elles permettent un calcul de la signification. Et cette signification elle-même n’a de sens que si l’on accorde une valeur suffisante aux réponses des sujets 2 mais ne confère aucune valeur supplémentaire à ces réponses. Or, on sait tout ce qu’il y a d’aléatoire dans le fait de poser des questions « plus lourd ? » ou « plus vite ? » etc. Néanmoins, une fois admis ces tableaux IX et X avec les réserves nécessaires, il reste intéressant de savoir que les réponses données sont reliées entre elles par une relation significative.
Nous concluerons donc que :
(1) Le fait de masquer la phase d’immobilisation finale du patient B en diminuant la longueur de son parcours augmente sa vitesse apparente, ce qui résulte déjà des réactions du tabl. VIII observées sur d’autres sujets.
(2) Cette augmentation de vitesse semble aux sujets s’accompagner d’une diminution de poids. La perception d’un mobile animé d’un mouvement plus ou moins rapide donne donc lieu à des impressions visuelles de poids ou de légèreté, liées à la vitesse elle-même.
(3) Cette relation est moins uniforme chez les enfants où 20 o∕o des cas ont l’impression que le poids augmente avec la vitesse (ce qui ne s’est pas produit chez les adultes pour le mobile B mais a été exprimé parfois pour le mobile A sans que nous ayons fait de recherche sur ce point).
Examinons maintenant les impressions causales des adultes et des enfants des cinq premières séries du tabl. IX en leur demandant s’ils éprouvent une impression de poussée plus forte, égale ou plus faible quand l’arrêt de B est masqué (tabl. XI).
Sur 10 sujets adultes 4 n’ont vu que du déclenchement (et impressions évanescentes malgré ou à cause de l’attitude d’exploration continue) tandis que tous les enfants ont vu de la poussée. Mais sur les 6 adultes qui ont perçu une poussée (lancement), 3 voient l’effet augmenter avec la suppression de l’arrêt, tandis que sur 73 jugements enfantins (pour 35 et 5), 17 ont vu la poussée diminuer contre 27 augmentations.
2 Ce calcul implique en outre que les réactions des sujets soient indépendantes les unes des autres, ce qui est possible mais naturellement non certain.
Tabl. XI. Modification des impressions de poussée avec point d’arrêt caché de B :
Enfants
Adultes
Parcours
Jugements
+
=
—
Jugements
+
=
—
45
(2)
3
20
0
(6)
1
4
1
35
(22)
8
11
3
(6)
3
3
0
25
(17)
9
5
3
(θ)
3
3
0
15
(21)
6
10
5
(6)
3
3
0
(5)
(13)
4
3
6
(6)
3
3
0
Total (35-5)
(73)
27
29
17
(24)
12
12
0
Enfants
10 /
idultes
Parcours
Jugt
s +
=
—
Parcours
Jugti
S +
=
—
35
8
1(0)
6(6)
1(2)
35
6
0(0)
5(6)
1(0)
25
4
1(1)
3(3)
0(0)
25
6
0(1)
6(4)
0(1)
15
12
5(3)
5(6)
2(3)
15
5
1(2)
3(2)
1(2)
5
5
3(2)
2(3)
0(0)
5
2
1(1)
1(1)
0(0)
Total 25 à 5
21
9(6)
10(12)
2(3)
Total 25 à 5
13
2(4)
10(7)
1(2)
Pour dissocier le facteur longueur de parcours de celui du masquage à l’arrêt, supprimons l’arrêt de l’objet B du couple étalon comme celui de l’objet B du couple variable et faisons alors varier la longueur du trajet en ce dernier cas. Les questions porteront à nouveau sur les impressions de vitesse et de poids (tabl. XII).
Tabl. XII. Modification des impressions de vitesse et de légèreté (entre parenthèses) lors des variations du parcours avec masquage du point d’arrivée de l’objet B sur le couple étalon comme sur le couple variable (parcours étalon = 35 mm).
Les parcours de 35 mm étant de même longueur que ceux de l’étalon, seules les séries 25 à 5 présentent donc une signification : on voit alors que l’effet se manifeste dans 9 jugements enfantins contre 10 égalités et deux effets contraires. Il est possible que chez l’adulte, l’esprit critique joue un rôle malgré les précautions prises pour rappeler la nécessité d’une attitude impressionniste. Quant aux impressions corrélatives de poids elles sont moins influencées par cette diminution des parcours. Il est à noter que, du point de vue de l’impression causale on trouve chez l’enfant des augmentations de poussée avec augmentation de légèreté comme l’inverse (4 augmentations de poussée, 3 diminutions et 7 égalités). Chez l’adulte on trouve une augmentation de poussée (et de poids), une diminution de poussée (avec augmentation de légèreté),
cinq déclenchements (avec augmentation ou diminution de légèreté) et neuf égalités.
Examinons maintenant, ce qui sera plus décisif pour cette question de la variation du parcours, cette variation pour un seul mobile pour la variable et un seul aussi pour l’étalon. En ce cas également, mais avec une netteté plus grande, la diminution du parcours entraîne chez l’enfant une augmentation apparente de vitesse et de légèreté tandis qu’on n’observe pas d’effet sur l’adulte (tabl. XIII).
Tabl. XIII. Modification des impressions de vitesse et de légèreté, due. aux variations du parcours, avec un seul objet variable (point d’arrivée masqué) et un seul objet étalon.
Ces résultats confirment donc clairement ceux du tabl. Xll qui, à eux seuls auraient laissé subsister un doute. La perception de la vitesse et celle du poids sont donc modifiées chez l’enfant par la longueur du trajet indépendamment de toute impression causale, tandis qu’il n’en est rien chez l’adulte, à configurations causales égales (tabl. XII) ou en dehors d’une configuration causale (tabl. XIII). Par contre nous avons constaté qu’il n’en est plus de même lorsqu’une variable unique est comparée à l’objet B d’un couple étalon à configuration causale (tabl. IX, 4 dernières séries).
Analysons enfin le rôle de la suppression de l’immobilisation au départ, suppression qui ne paraît pas jouer de rôle chez l’adulte, sauf quand l’arrivée et le départ sont masqués simultanément. Mais elle semble influencer légèrement les jugements des enfants ce qui constituerait
une troisième différence possible entre enfants et adultes. La configuration est la même que pour le tabl. XIII, l’étalon et la variable ne comportant qu’un mobile, mais le départ de la variable est masqué, et, pour les trois dernières séries du tableau, l’arrivée comme le départ sont tous deux cachés (tabl. XIV).
Tabl. XIV. Suppression des points de départ (1), puis des points de départ et d’arrivée (2) :
Enfants
Parcours (/)
Jugements
Vitesse
Légèreté
+
=
—
+
=
—
35
(9)
1
7
1
4
5
0
25
(4)
2
2
0
3
1
0
15
(3)
2
0
1
1
2
0
Total 1
(16)
5
9
2
8
8
0
Parcours (2)
25
(32)
20
4
8
25
6
1
Adultes
Parcours (1)
Jugements
Vitesse
Légèreté
+
=
—
+
=
—
35
(7)
0
6
1
1
6
0
25
(1)
0
1
0
0
1
0
15
(2)
1
1
0
0
2
0
Total 1
(10)
1
8
1
1
9
0
Parcours (2)
25
(22)
12
8
2
13
7
2
La conclusion de ce § 6 est donc que l’objet patient B présente bien des caractères dynamiques comme l’objet agent A, et liés comme les siens aux conditions spatio-temporelles et cinétiques. Mais, tandis que le dynamisme de l’agent A est surtout actif et se traduit ainsi par des impressions de force et de poussée les caractères dynamiques du patient B sont surtout passifs et se manifestent par des impressions de poids orientées vers la résistance et non plus vers la poussée.
§ 7. Lancement et entrainement en présentation verticale🔗
Avant de terminer cet examen des faits par l’étude des impressions de lancement avec ralentissement de l’objet patient B après l’impact (§ 8) et par celle des impressions liées à l’arrêt de B (§ 9), il convient
de compléter les données précédentes sur les caractères dynamiques de ce même objet B par un bref sondage relatif aux impressions qu’il produit en présentation verticale. Si vraiment le poids ou la masse du patient B jouent un rôle dans le mécanisme de la causalité perceptive, c’est en présentation verticale que l’on a le plus de chances de s’en apercevoir, en comparant le processus orienté du bas vers le haut au processus orienté en sens inverse : selon la direction vers le haut ou vers le bas du mouvement du patient B on modifie, en effet, du tout au tout dans la causalité physique objective les conditions dynamiques correspondant au lancement ou à l’entraînement et il peut être d’un certain intérêt de se demander si l’on « perçoit » quelque chose d’analogue sur le terrain de la causalité perceptive.
Nous nous sommes contentés à cet égard d’un court sondage, pour ne pas allonger une recherche déjà trop multiforme, mais les résultats en sont assez cohérents pour conclure à l’existence d’un effet (et pour servir de base de départ pour une étude plus systématique).
Nous avons commencé par un examen attentif sur nous-mêmes des différences observées en présentations verticale et horizontale. En effet, pour décrire une telle différence, il faut recourir à des sujets exercés plus encore que pour comparer les directions vers le haut et vers le bas, sinon on laisse échapper bien des nuances. Voici l’une des observations prises (sur M.L.) :
1. Lancement â rapports de vitesse 6 :1, direction vers le haut. L’objet B donne l’impression d’un ascenseur qui monte, du moins peu après qu’il a reçu une impulsion de A. Donc impression que B est plus autonome que dans le lancement horizontal, qu’il a repris sa propre énergie (ou étrangère, mais pas celle que lui a transmise A) comme pour vaincre sa propre pesanteur.
Direction vers le bas : lancement net, mais B est comme freiné par le milieu, comme s’il ne se déplaçait pas librement dans l’air, mais dans un liquide. Son mouvement lui vient de A et ce n’est ni A ni lui-même qui freinent. 11 devrait aller plus vite (peut-être parce qu’on s’attend à ce que son propre poids s’ajoute à la poussée, mais s’il allait plus vite, il ne donnerait sans doute pas l’impression d’être poussé…)
II. Lancement inverse 1 :6. Pas de différence avec l’horizontale. Partout on a l’impression d’un déclenchement.
III. Lancement direct (6 :1) mais avec distance fixe de 10 mm (à l’impact). Direction de bas en haut : à nouveau l’impression d’ascenseur, mais la petite impulsion de départ que donnerait le A a presqu’entièrement disparue.
Idem, mais avec une durée apparente à l’impact (décalage +10d). B quitte A ; la poussée disparaît dans les trajets verticaux comme horizontaux.
Idem, mais avec décalage de — ’lOd (type compression). La poussée réapparaît partout, et en vertical comme en I (ascenseur, etc.)
IV. Lancement inversé (1 :6) avec les combinaisons III : déclenchement partout comme en II.
V. Entrainement 1 :1. En horizontal : poussée active de B par A, le B demeurant passif.
En vertical de bas en haut : poussée nette de B par A, ressemble à l’effet ascenseur, mais le B apparaît comme une charge rouge posée sur l’ascenseur, comme si A était un monte-charge.
De haut en bas : A et B « tombent » ensemble comme un bloc, c’est-à-dire que l’un n’est pas plus actif que l’autre, du moins si c’est le bloc qui est fixé. Si la fixation porte sur le A, le R est poussé mais pas très activement. Pas d’impression que le milieu agisse comme dans le lancement de haut en bas.
Tabl. XV. Impressions causales en présentations verticales1 :
1— 7 = situations décrites dans le texte ; HB = direction vers le bas ; BH = direction vers le haut ; E = pas de différence entre horizontal et vertical ; A = activité de B (déclenchement) ; P (passivité de B, donc poussée par A) ; R = freinage de B (par lui-même) ; RM = freinage de B par le milieu ; L = impression que B est plus lourd ; V = vitesse de B plus lente ; entre parenthèses passage de P à A.
Ces observations prises (l’autre d’entre nous éprouve les mêmes impressions), nous avons examiné 10 sujets adultes au moyen de la technique suivante. On commence par familiariser le sujet avec les différentes impressions de lancement et d’entraînement, mais en horizontal, et pour fixer la terminologie, en insistant pour obtenir de vraies impressions et non pas des interprétations. Les principales nuances qu’il s’agit de faire décrire (et si elles sont déjà subtiles en présentation horizontale elles le sont davantage encore en vertical) sont l’aspect d’agent ou de patient, ou d’activité et de passivité avec leurs variations et corrélatifs. Au besoin on fait manier des cubes pour préciser les nuances à indiquer.
1 9 sujets pour la situation (1), 6 pour (2), 4 pour (3), 10 pour (4), 6 pour (5) et (6), et 4 pour (7).
La présentation horizontale est maintenue pendant la présentation verticale, à moins que cela empêche le sujet de se concentrer. Trois des tentes du dispositif présentent successivement la configuration, une horizontale latérale et deux verticales opposées, l’une au dessus de l’autre dans le plan médian.
Les configurations étudiées sont de celles qui ont été décrites précédemment : (1) le lancement (6 : 1) avec contact apparent des mobiles ; (2) id. avec distance 5 à 10 mm entre les mobiles ; (3) id. avec contact prolongé entre les mobiles ; (4) l’entraînement (1 : 1) avec contact apparent ; (5) id. avec distance de 5 à 10 mm ; (6) id. avec écran sur A ; (7) la traction (1 : 1) avec contact.
Les résultats obtenus sur ces 7 situations sont résumés par le tabl. XV.
De ces chiffres et de l’analyse des cas individuels, on peut tirer les commentaires suivants :
(1) Tous les sujets sauf un voient des différences entre les présentations verticales et horizontales, ce sujet ne parvenant d’ailleurs pas à dissocier ses impressions de ses interprétations.
(2) Des neuf sujets restants, tous éprouvent des impressions différentes dans le sens de la descente et dans celui de la montée. Un d’entre eux il est vrai donne pour la situation 1 une impression « passivité » dans les deux directions, mais avec freinage dû au mobile lui-même dans le sens de la descente (impression qui semble authentique) et avec ralentissement de B à la montée (dans une proportion d’un demi).1 II est à noter en outre que plusieurs sujets, sur lesquels nous reviendrons à la remarque (5), donnent pour les situations 3, 6 et 7 la même impression qualitative (activité ou passivité) dans les deux sens, mais sensiblement renforcés à la montée.
(3) La situation 1 (lancement avec contact) donne 7 impressions de passivité de B à la descente contre 1 d’activité et 6 impressions d’activité à la montée contre 2 de passivité, différence essentielle qu’on retrouve dans la situation 2.
(4) Cette passivité de B à la descente s’accompagne en général (et si ce n’est pas toujours c’est probablement par mégarde du sujet ou de l’expérimentateur) de l’impression d’un freinage qui n’appartient pas à B bien qu’il le subisse : c’est un freinage attribué au milieu, soit que celui-ci paraisse liquide soit qu’il s’agisse de l’impression diffuse d’un frottement des parois.
i II semble qu’il y ait chez ce sujet une autre forme de compensation des effets verticaux. 11 n’y a pas chez ce sujet de ralentissement à l’entraînement parce que les deux mobiles forment alors bloc, tandis que le ralentissement en (1) porte sur B seul.
(5) La situation 3 (contact prolongé entre les mobiles) ne comporte pas d’impression causale, le mobile B paraissant ainsi indépendant (en horizontal comme en vertical), donc actif dans les deux sens de la montée et de la descente. Mais cette activité est renforcée chez plusieurs sujets dans le sens de la montée. En outre l’impression de freinage disparaît, ce qui est intéressant et montre que le freinage est relatif à la poussée et ne se présente pas pour un mobile indépendant. Nous avons contrôlé le fait en examinant le trajet d’un seul mobile (il suffit alors de cacher l’objet A) : en ce cas les sujets éprouvent bien une impression d’activité sans freinage. Ces observations nous paraissent importantes pour l’interprétation des effets dynamiques.
(6) Dans l’entraînement descendant (4, 5 et 6 BH) on retrouve les mêmes caractéristiques que pour le lancement vers le bas, c’est-à-dire une impression de poussée mais au cours de laquelle le mobile B est freiné comme dans le lancement (le mobile A, qui est toujours actif, ne donne jamais l’impression de freinage, bien que sa vitesse soit en ce cas égale à celle de B).
(7) En mouvement vertical descendant, la majorité des réponses consiste, contrairement au lancement ascendant, en impressions de poussée (passivité de B) à l’exception d’un seul sujet dont les réponses s’accompagnent d’ailleurs toujours de réserves. On observe en outre des passages de la passivité à l’activité, témoignant soit d’un court rayon d’action soit d’une centration privilégiée sur le mobile B.
(8) Enfin il a été fait plusieurs fois allusion à la force de l’agent, en mouvement ascendant (dans le lancement d’ailleurs comme dans l’entraînement), comme s’il avait une plus grande force à vaincre dans ce sens que dans l’autre pour pousser le patient.
En conclusion, il est de toute évidence que la verticalité des mouvements fait intervenir un effet de pesanteur, que l’action de celle-ci donne l’impression d’être freinée par le milieu ou à vaincre par l’un ou l’autre des mobiles. Or il est remarquable que cette intervention n’apparaisse pas directement dans les expressions utilisées par les sujets, bien qu’elles y soit impliquée. On peut remarquer à cet égard que, quoique notre corps réagisse constamment à la pesanteur, nous ne prenons pas conscience normalement (par opposition aux chutes) de ces réactions posturales à une force considérable dont nous sommes l’un des points d’application. Ce mutisme des sujets, tant qu’on ne leur pose pas de questions sur les composantes dynamiques de la causalité perceptive, est de nature à nous rendre prudents en ce qui concerne les présentations horizontales elles-mêmes, dans lesquelles beaucoup d’impressions de poids, etc., peuvent passer inaperçues. Un fait instructif parmi bien d’autres est à cet égard le suivant : un de nos sujets a déclaré spontanément ressentir dans son propre corps des impressions cénesthésiques
qui accompagnait ses perceptions visuelles de poussée. F. Bresson nous suggérait à ce propos une expérience qu’il serait intéressant de faire : enregistrer à l’électromyographe les réactions des sujets pendant qu’ils perçoivent visuellement les différents dispositifs décrits jusqu’ici.
A côté des impressions causales concordant avec la causalité physique, Michotte a étudié à plus d’une reprise diverses impressions « paradoxales » parce que discordantes relativement à cette causalité objective. C’est ainsi qu’il signale1 la possibilité d’obtenir « une impression de lancement parfaite » (sans se prononcer d’ailleurs sur sa généralité) au moyen d’un dispositif tel que l’agent A et le patient B soient tous deux en mouvement avant l’impact (30 cm/s pour A et 15 pour B) et qu’après l’impact A s’arrête tandis que la vitesse de B diminue de moitié.
11 nous a semblé intéressant de reprendre cette expérience pour diverses raisons. Il s’agit d’abord d’établir le degré de généralité de cet effet chez l’adulte. Il s’agit, d’autre part, de voir s’il augmente ou diminue avec l’âge, en ce dernier cas peut-être sous l’influence de l’expérience acquise. En troisième lieu, cette configuration étant intermédiaire, du point de vue des rapports de vitesse, entre celle du lancement- type et celle de l’arrêt que nous étudierons au § 9 (A et B partent ensemble et s’arrêtent tous deux à l’impact), il était utile d’examiner de quelle manière enfants et adultes réagissent à cette situation paradoxale, notamment du point de vue de l’estimation des vitesses, étant entendu comme nous l’avons vu au § 6 qu’il peut y avoir corrélation inverse entre la vitesse et le poids.
La technique utilisée est celle des expériences antérieures, avec des vitesses dont les rapports sont les mêmes que ceux indiqués par Michotte (4 à 2 pour A et B avant l’impact, et 2 à 7 pour B avant et après l’impact), mais en partant d’une vitesse absolue un peu inférieure (24 cm/s au lieu de 30). Mais à cette combinaison que nous appellerons I nous en avons ajoutée une autre (II) avec des rapports de 8 à 4 et de 4 à 1 (en partant cette fois de 30 cm/s pour A). L’adjonction de cette combinaison II nous a paru utile, dès les premières observations, pour rendre plus apparent le ralentissement de B après l’impact, ce qui rend l’impression causale éventuelle d’autant plus paradoxale.
Voici le détail des indications utiles : Dans les combinaisons I et 11 les trajets des objets sont les mêmes, de 100 mm pour l’objet A et de 50 mm pour B dans la première phase, de mouvements simultanés. Dans la seconde B seul continue son mouvement sur un parcours de 50 mm et s’immobilise. La distance des objets, au départ et à l’arrivée également de 50 mm. Les 2 phases de mouvement sont précédées et suivies de deux
phases d’immobilisation d’environ 300 ms. Les vitesses pour le rapport 4/2 : 1 sont de 24/12 :6 cm/s et dans le rapport 8/4 : 1 de 30/15 : 3,75. Ces combinaisons ont aussi été présentées en les inversant, donc en rapport croissant des vitesses, et sont désignées li pour 1 :2/4 et Ili pour 1 :4/8. Alors que les mobiles partent ensemble en I et 11 c’est l’agent qui a la priorité en li et Ili, l’impression se rapprochant d’un déclenchement (voir le schéma dans la technique).
Les sujets ont consisté d’abord en deux groupes de 10 enfants. Le premier, d’âge moyen de 6 ans, n’a jamais passé par une expérience de causalité perceptive. Le second, d’âge moyen de 7,5, appartient à la classe scolaire suivante ; certains des sujets ont déjà passé l’année d’avant par une expérience de causalité, mais sans souvenirs pouvant exercer une influence appréciable. 11 s’y ajoute un groupe de 20 adultes, étudiants en psychologie.
Les résultats obtenus sont consignés dans le tabl. XVI en ce qui concerne les impressions causales et l’estimation des vitesses.
Tabl. XVI. Impressions causales et estimation des vitesses dans le lancement paradoxal.
P = poussée ; NP - absence de poussée ; D = déclenchement ; les signes — , — ou + expriment que la vitesse de B est estimée plus petite, égale ou plus grande après l’impact qu’avant ; les nombres entre parenthèses indiquent le nombre des réponses avant l’achèvement de la structuration, donc les premières impressions éprouvées.1
Enfants
Adultes
Impressions Vitesse (B) Impressions Vitesse (B)
—
= + — = +
1 P
NP
¾8>l
6(9) 0(4) | 4(4) 14(14) 0(0)
11 P
NP
¾9j∣ 19(16)
θ(3) Kl) 1Q(⅛^ | 19(14) 1(5) 0(1)
li P
3
— 4 —
ou NP
0
— 0 —
Ili D
10
— 14 —
1 Les sujets sont au nombre de 20 enfants et 20 adultes pour I et 11, de 18 adultes pour Ili (sans expérience li sur eux) et de 13 enfants pour li ou II i. Seuls 18 adultes également ont été interrogés sur la vitesse de B dans la combinaison I. Il est à noter que les indications concernant les vitesses ne correspondent pas aux rubriques P et NP mais à l’ensemble des réactions aux combinaisons I ou II.
Les principaux résultats obtenus sont les suivants :
(1) L’impression « paradoxales » de lancement existe chez presque la moitié des sujets adultes pour les rapports (4/2-1) et un peu davantage (11 contre 9) pour les rapports (8/4-1).
(2) Mais 4 sur 18 sujets adultes seulement évaluent correctement la vitesse dans la combinaison I, tandis que ce nombre passe à 14-19 pour la combinaison II.
(3) Chez l’enfant l’impression de lancement « paradoxal » est manifestement plus forte que chez l’adulte : 16 poussées contre 8 pour les rapports (4/2-1) et 19 contre 11 pour les rapports (8/4-1). 11 s’agit donc d’une impression qui diminue avec l’âge, comme on pouvait s’y attendre.
(4) Par contre, une autre différence entre enfants et adultes est au premier abord plus surprenante : tandis que 19 sujets sur 20 (adultes et enfants) évaluent correctement la vitesse de B comme inférieure après l’impact dans la combinaison II, il se trouve que 14 enfants contre 6 l’estiment correctement dans la situation I et que 4 adultes seulement y parviennent pour cette même situation (14 égalités !). On constate en outre qu’avant l’achèvement de la structuration 4 enfants annoncent une vitesse supérieure de B après l’impact, sans doute à cause de l’implication entre « poussée » et « plus vite » mais corrigent cette fausse impression au cours de la structuration. Il est possible que les 14 estimations d’égalité chez l’adulte soient influencées par des inférences (ou des préinférences) du même ordre, mais qui durent jusqu’à l’achèvement de la structuration.
A noter en outre que 7 enfants (dont 6 de 6 ans) ont commencé par juger la vitesse de B supérieure à celle de A. Mais sur nouvelle question ils se corrigent rapidement.
(5) Les combinaisons inverses li et Ili (qui ne sont pas l’idéal mais ont été retenues par commodité) donnent une forte majorité de déclenchement tant chez l’enfant (10 contre 3) que chez l’adulte (14 contre 4). Néanmoins quelques « poussées » subsistent à tous les âges examinés.
Deux groupes de faits sont encore à noter, qui ne figurent pas dans le tableau mais se dégagent clairement des interrogations :
(6) Presque tous les adultes signalent rapidement et spontanément (ou disent percevoir quand ils ne l’ont pas notifié d’eux-mêmes) un léger recul de l’agent A lors de son impact avec le patient B. Deux enfants seulement par contre, disent l’avoir remarqué, mais il n’est pas certain que le langage utilisé ait été suffisant pour dégager tous les cas.
Cette impression de recul que nous n’avons pas relevée en d’autres situations semble donc propre aux combinaisons I et II examinées ici. On pourrait l’interpréter comme due à un effet de contraste au moment
où le patient B ralentit sa marche, mais on ne s’explique pas en ce cas la fréquence de ces reculs chez les adultes dont la majorité (14 contre 4) annoncent une égalité de vitesse de B avant et après l’impact, tandis que les enfants présentent moins d’impression de recul avec une estimation meilleure de ces vitesses. On pourrait songer aussi à un artefact dû au redressement de la forme trapézoïdale que A comporte pendant son mouvement, mais pourquoi en ce cas le phénomène n’est-il pas général en toutes les autres expériences ? Le recul apparent semble donc solidaire de l’ensemble du processus cinématique et causal propre à ces situations et c’est comme tel que nous aurons à le discuter ultérieurement.
(7) Il est utile enfin de signaler deux sortes d’enseignements fournis par l’examen du langage enfantin, si malaisé à interpréter en général en ces sortes d’expériences. D’une part, ce sont certains enfants qui nous ont présenté la meilleure description sans doute de l’impression produite par les combinaisons I et II lorsqu’ils disent de l’action de l’agent A sur le patient B : « il rentre dedans », expression très populaire en cas d’accident et qui, sauf erreur, n’a jamais été rencontrée pour les autres expériences. Mais, d’autre part, des termes courants comme « tamponne », « tape », restent très équivoques et c’est en particulier le cas de « touche » qui peut signifier « pousse » et de « pousse » lui-même qui peut ne signifier que « touche ». Seulement cette liaison difficilement dissociable chez l’enfant entre « touche » et « pousse » est précisément assez instructive en ce qu’elle se rattache vraisemblablement au rôle nécessaire du contact que nous avons noté précédemment dans les impressions causales enfantines.
Michotte a montré que l’arrêt d’un mobile par un objet immobile ne produit pas d’impression causale perceptive chez l’adulte. Il restait à la vérifier chez l’enfant. Il restait également à examiner le cas où deux mobiles 2 de vitesses différentes et de même direction s’arrêtent simultanément à l’impact, expérience suggérée par Michotte lui-même lors de l’un de ses passages à Genève (deux mobiles de vitesse 3 : 1, A noir en arrière et B rouge en avant s’arrêtant au moment où A rejoint B ; vitesses 5, 15, 30 et 60).
2 Dans cette expérience, l’une des premières que nous ayons faite, les mobiles A et B sont de 5×5 mm. La vitesse de A est de 22,5 cm/s (parcours 75 mm) et celle de B est de 75 cm/s (parcours 25 mm) pour une vitesse du disque de 30 tr/min (avec une durée de 333 ms pour la phase commune et de 780 ms pour la phase d’immobilisation finale). Les autres valeurs (pour les vitesses de 5, 15, 60, etc. tr/min.) peuvent être déduites de celles-là.
Les résultats obtenus sont difficiles à interpréter. Si l’on s’en tient aux affirmations spontanées des sujets, enfants comme adultes, il n’y a pas d’impressions causales nettes. Si l’on pose des questions comme cela a été fait pour le lancement sans contact on obtient certaines impressions que nous appellerons semi-causales, consistant chez une traction des adultes à voir que l’objet B arrête A, tandis que d’autres adultes ne perçoivent rien de pareil. Chez les enfants par contre, il est intéressant de constater qu’une bonne fraction de sujets disent alors voir l’objet A (rapide) arrêter B (lent) en le rejoignant. Les fréquences sont consignées au tabl. XVII.
Tabl. XVII. Impressions semi-causales {provoquées) d’arrêt :
Les enfants ne peuvent plus suivre les mobiles au-delà de 60-70 tr/min. Un adulte déclare « Si je veux, je peux avoir l’impression que le rouge arrête le noir » et deux des cas indiquant « B arrête A » ont l’impression qu’« il y a un obstacle invisible devant le rouge » ou « il y a quelque chose de caché qui arrête le rouge ». Notons enfin l’impression étrange qu’ont éprouvé simultanément M1" Nicolas et l’adulte qu’elle interrogeait, au moment où elle a essayé pour la première fois une vitesse de 90 tr/min : ils ont brusquement « vu » tous deux le noir A arrêter le rouge B, et, se l’apprenant ensuite l’un à l’autre, ont pu déterminer en reprenant les essais oue cette impression fugace apparaissait vers 70-80 tr/min ; après quoi elle a disparu sans réapparaître, ni chez le sujet en question, ni chez d’autres, ni chez l’expérimentatrice.
Bien entendu, on pourrait être tenté de classer toutes ces réactions dans le domaine de l’interprétation notionnelle. Mais outre les raisons que nous développerons au § 21 pour nous méfier de cette dichotomie, nous nous trouvons devant ce fait que beaucoup d’impressions d’action à distance ne se manifestent également qu’à la suite de questions : il est donc délicat d’accepter les unes et d’écarter les autres, et une posi-
tion plus nuancée s’impose dans les deux cas. Dans celui de l’arrêt, il est d’autant plus indiqué d’admettre une impression semi-causale (au sens que nous reprendrons et discuterons dans la partie II) que la causalité tactile connaît certainement une action proprement causale d’arrêt : lorsque l’on pousse une masse M qui vient heurter un butoir B, on éprouve une impression de résistance et non pas seulement de poussée infructueuse, et cette impression tactilo-kinesthésique est même curieusement localisée à la frontière de M et de B et non pas seulement dans le bras ou la main qui actionnent cette masse M1 (cf. le phénomène classique de la localisation du contact à l’extrémité d’une canne qui heurte le sol).
Mais ce n’est pas encore le moment d’interpréter les faits. Bornons- nous donc à compléter notre description en fournissant quelques indications sur l’appréciation des successions temporelles et des vitesses, qui relèvent à vrai dire déjà de la structuration dont il va être question au § 8, mais qui aident à comprendre les réactions semi-causales précédentes. Nous avons questionné les sujets enfantins et quelques adultes sur les priorités ou les simultanéités d’arrêt et de départ ainsi que sur les vitesses. Les réactions des enfants sont consignées au tabl. XVIII.
Tabl. XVIII. Priorités ou simultanéités (=) d’arrêts ou de départ, et vitesses (enfants) :
Arrêt en premier
Départ en premier
Vitesses
A>B B>A A=B
A
B
=
A
B
=
A arrête B 0
10
25
2
13(14 ?)
20
32 2 1
B » A 0
17
26
0
16
27
40 3 0
Mutuels … 0
0
4
0
0
2
4 0 0
Indépendants 0
0
2
0
0
4
1 1 0
Un des adultes a vu A partir avant B à 30 tr/min (simultanéité à 5 et 15). Un décalage de 20 d. suffit mais est nécessaire pour compenser cette impression et à 40 d. c’est B qui part le premier (il faut un décalage de 50 d. et abaisser la vitesse à 15 tr. pour supprimer l’impression). Les vitesses sont donc responsables de tels effets perceptifs.
Chez les enfants on constate donc que B est fréquemment perçu comme partant le premier (29-30 car sur 78) et comme s’arrêtant le premier (27 cas sur 78) aussi bien quand A semble arrêter B que dans le cas inverse. Dans le premier de ces deux cas on est donc en présence de ce paradoxe que A semble freiner B quand bien même B est dit s’arrêter
1 Voir la recherche XXXIV sur ces variétés de causalité tactile.
avant A ! Le paradoxe augmente quand on constate que dans presque chacune de ces réponses il y a en plus impression de poussée de A sur B (il est vrai que chez l’enfant pousser peut signifier bien des choses). Mais il est bien vraisemblable qu’en plus des effets perceptifs dus à la vitesse il intervient, ici comme ailleurs, une indifférenciation notionelle et verbale entre la priorité spatiale et la priorité temporelle. Le paradoxe dynamique n’en subsiste pas moins et il conviendra de chercher à l’interpréter. Voici à titre de données le nombre des poussées, des chocs et des contacts sur 21 enfants (tabl. XVI) :
Tabl. XVIII bl,. Poussées, chocs et contacts sur 21 enfants :
On voit que si les contacts diminuent avec la vitesse, les chocs et les poussées augmentent par contre, le choc impliquant en général le contact tandis que ce n’est pas le cas de la poussée.
§ 10. La structuration des configurations présentées🔗
Comme on s’en est douté au cours de ces pages et comme on vient encore de le voir au terme du § précédent, le grand problème qui se pose à propos de chaque impression causale enfantine et même adulte est de savoir à quel point la structuration des données perçues est achevée et par quelles étapes elle passe avant cet achèvement. Aussi avons-nous consacré un soin particulier à étudier les structurations chez l’enfant. Nous avons notamment tenu, pour chaque recherche à faire reproduire au moyen de cubes de bois et d’un matériel divers les mouvements perçus sur le dispositif, ce qui d’ailleurs soulève un nouveau problème : celui de la coordination entre les mouvements perçus visuellement et ceux qu’il s’agit d’exécuter pour imiter les données visuelles. Néanmoins ce procédé fournit d’utiles indications sur la structuration elle-même.
Nous avons commencé ces recherches par un sondage préliminaire, antérieur encore à celui du § 1 (tabl. I) où nous avions repris tel quel le dispositif de Michotte dans son exp. n° 1 y compris ses figures carrées de 5X5 mm, que nous avons portées à 10X5 mm dans la suite pour les raisons qu’on va voir, et ses vitesses de 1 : 1 (portées ensuite au rapport 3 : 1 que Michotte lui-même indique comme meilleur). Or, avec ces deux conditions de figures de 5X5 mm et de vitesses 1 : 1 (avec trois durées de 0, 20 et 50 d. pendant lesquelles les objets restent en contact), nous avons constaté, sur une vingtaine de sujets de 7 ;4 à 8 ;8 ans, qu’au lieu
de percevoir un lancement, la grande majorité des sujets avaient de tout autres impressions :
Le noir (4) pousse le rouge (B) et B pousse A : ils se croisent.
B va vers A et après on ne le voit plus. A va et vient.
B pousse A et s’en va avec.
A arrive vers B et B passe par-dessus A : ils se poussent.
Idem, mais parfois A passe dessus B, d’autres fois l’inverse.
Idem, mais l’un passe derrière l’autre (rare).
Idem, mais A change de couleur en passant par-dessus (ou par derrière ou par devant). Ce changement de couleur peut intervenir sans être signalés de même que, bien souvent, l’enfant ne parle pas de poussée et, quand on lui demande s’il en a eu l’impression, répond « Ah ! oui » comme si cela allait de soi.
Mouvements verticaux : « ils montent, ils descendent ».
On se trouve ainsi en présence d’une dominance de l’intégration syncrétique sur la ségrégation, avec plusieurs degrés d’interprétation (couleurs, mouvements confondus, etc.), la ségrégation n’étant jamais suffisante pour aboutir à la perception d’un lancement. En une phase initiale tout serait confondu, sauf en général le sens global du mouvement, mais le mouvement réel resterait lui-même indifférencié des mouvements apparents, plus fréquents et se produisant en des conditions moins restrictives chez l’enfant que chez l’adulte. En une deuxième phase les présentations successives sont moins liées et le mouvement réel l’emporte peu à peu, mais pas de façon constante. En une troisième phase les couleurs sont distinguées mais la ségrégation des objets n’existe pas encore : il y a mouvement unique d’un des objets. Une quatrième phase, enfin permettrait de distinguer objets, couleurs et déplacements tout en reliant ceux- ci, ce qui produirait les effets lancement et déclenchement pour les courts contacts et l’indépendance des deux mouvements pour les contacts plus longs.
En effet, étant données ces difficultés de ségrégation, les passages par-dessus, etc. encore très fréquents pour un contact de 0 à 20 d. font place qu’au-delà au lancement proprement dit. Quant aux sujets de 12-13 ans examinés lors de ce sondage, ces phénomènes d’intégration syncrétique subsistent encore dans le 50 % des cas. Ils sont naturellement renforcés par une vision périphérique.
Une fois en possession de nos techniques définitives, nous avons continué à nous occuper de la structuration des sujets et allons maintenant fournir quelques-uns des renseignements recueillis en les analysant par groupes d’âge.
I. Les sujets de 4-6 ans. — Outre les observations faites à propos de la manipulation des cubes destinés à la reproduction des mouvements perçus, nous avons dressé sur 20 sujets un tableau des vitesses, priorités
temporelles et contacts à la phase terminale de structuration qu’il a été possible d’obtenir, les phases en question correspondant chez les petits, avec les figures de 10x5 mm à ce que nous venons de décrire chez les sujets de 7-8 ans sur les figures de 5x5 mm.
Tabl. XIX. Résultats spatio-temporels et cinétiques de la structuration sur 20 sujets de 4-5 ans .1
Vitesse
Départ en premier (A) (=) (B)
+ 10
+5
Contact perçu 0 — 10 — 15 — 20
— 30
A>B
A=B
B>A
P . ..
1
1
1
1 — 2
1
—
— 1 1 —
1
C . ..
1
—
—
— 1 1
—
—
—
PC ..
6
2
3
2— 3
—
—
2 5 2 2
1
D . ..
—
—
3
3
—
1
— 1 — 2
—
Total
8
3
7
6 1 6
1
1
2 7 3 4
2
4-5 ans
5-6 ans
(1) Structuration quasi-immédiate (perceptive et reproduite)
(4) Structuration non obtenue ou structure sans impression causale
4
0
D’autre part sur 31 sujets dont 21 de 4-5 ans également (dont 14 figurent au tableau précédent), et 10 de 5 ;10 à 6 ;8 nous avons pu effectuer le classement suivant qui, sans donner les détails du tabl. XIX fournit une idée des difficultés de structuration et de reproduction motrice :
Tabl. XX. Variétés de structuration et de reproduction sur 21 enfants de 4-5 ans et 10 de 5-6 ans :
Sous (4) est classé entre autres un sujet réexaminé à deux reprises et qui, après avoir atteint une bonne structuration, continue à ne pas voir de poussée. On est cependant parvenu à lui faire reproduire momentanément une image de poussée en lui faisant entendre un « toc » à l’impact. Mais il n’en est pas résulté d’impression stable.
1 Abbréviations : P = poussée ; C = contact ; D = déclenchement.
II. Les sujets de 6-8 ans. — La structuration est meilleure à ce second niveau d’âge, en ce sens que l’on parvient à obtenir une structuration correcte chez à peu près tous les sujets, les seules différences avec l’adulte (d’ailleurs de degré et non pas de nature) tenant à la perception d’un contact apparent lorsqu’il n’est pas objectivement donné (tabl. I, II, IV et IVb", V et VII), ainsi qu’à l’estimation des vitesses relatives et des priorités spatio-temporelles (tabl. XVIII). Mais si la structuration est meilleure qu’à 4-5 ans, elle n’est pas immédiatement correcte chez tous les sujets et l’on retrouve les mêmes traits que précédemment, simplement plus vite atténués. Par exemple, pour le lancement avec ou sans contact, les mouvements verticaux des objets sont signalés avant les mouvements horizontaux réels ; de même une priorité inversée des mouvements, qui peut tenir à une priorité spatiale mais aussi, semble-t-il, à une inversion générale de la configuration. On observe également des combinaisons de mouvements horizontaux et verticaux : par exemple A va frapper B qui part accompagné de A vers le haut. Une impression de poussée peut donc exister sans qu’elle soit correctement structurée. On peut aussi se trouver en présence d’une seule phase (la première en général), avec retour de A à son point de départ, seul ou accompagné de B, etc. ; ou de deux phases mais A accompagne B au lieu de rester immobile ; ou d’un même accompagnement, mais avec mouvement de retour de A au centre ou à son point de départ, seul ou accompagné de B, etc. Dès qu’une distance à l’impact est perçue, elle a tendance à déformer systématiquement la perception et la reproduction : les déplacements des mobiles deviennent parallèles, synchrones, parfois précédés par un embryon de configuration.
III. Les sujets de 12-14 ans et adultes. — La structuration s’améliore de plus en plus avec l’âge, jusqu’à être immédiate chez la plupart des sujets de troisième niveau perceptif. C’est ainsi qu’à comparer les trois groupes d’âge du tabl. VII on constate que les contacts apparents disparaissent pratiquement dès le décalage de — 5 (et pour le niveau de 12-14 ans plus encore que chez l’adulte). Mais ce n’est pas à dire que la structuration soit parfaite dans tous les cas. Chez trois des douze adultes du tabl. IV les phénomènes décrits plus haut chez les enfants de 6-8 ans (sous II) ont pu être retrouvés, mais au début des présentations. Après quoi ces défauts de structurations disparaissent, semble-t-il, pour autant qu’on se base sur la perception seule ; mais ils peuvent réapparaître (ce qu’on remarque par les réponses et ce que confirme la reproduction au moyen des objets modèles) quand il y a une différence sensible dans une configuration par rapport aux précédentes. En général, il semble que les déformations de la configuration relèvent soit de l’accentuation de l’un de ses aspects, peut-être par une sorte d’interprétation préalable aussi bien que par une perception déficitaire (mais il peut y avoir interaction des deux), soit par une sorte d’interférence ou de chevauchement entre
les phases, ou d’une fausse ordination. Par exemple, une fausse priorité telle que B parte en premier avec la vitesse de A et en sens inverse, résulte du fait que la dernière phase est prise pour origine, avec assimilation à la première dans son aspect dynamique, le tout étant inversé dans la direction du mouvement (il est possible que l’inversion ait alors été réelle, si elle a précédé ce mélange des phases en le favorisant).
Voici un exemple de ce qui peut se présenter encore chez un adulte pour le lancement, après deux présentations. Essai n" 3 (vitesses 20/120 donc rapport 6 :1, et intervalle de — 10 avec espace à l’impact de 4 mm) : (1) A immobile et B mobile à gauche de A. (2) A et B se déplacent simultanément, B fait un plus grand chemin. (3) A et B se déplacent en même temps, mais A s’arrête avant B (estimation des longueurs : parcours de 3-4 cm, intervalle (entre les mobiles de 1 cm). (4) A et B non simultanés, reproduction correcte. Au total il a fallu 15 présentations entrecoupées de cinq récits. C’est au moment où un contact durable de + 10 est établi que le sujet remarque enfin la lenteur relative de B par rapport à A, alors qu’il leur attribuait jusque là une vitesse égale (pour un rapport de 6 :1 1). Le sujet est peu sensible à l’impression causale et ne l’éprouve que pour un décalage nul, en fixant très périphériquement le A sans le suivre, ou bien à au moins 20 cm au-dessus de l’impact.
Un autre adulte a présenté la même déformation au début, avec la même combinaison mais pour un rapport de vitesses de 3 :1 seulement (mouvements simultanés de A et B). Mais en réduisant l’espace à 2 mm, la structuration correcte s’établit « comme si (A) poussait quelque chose entre lui et (B) ». Dans presque tous ses essais le sujet ne perçoit que de la poussée ».
Il convient de retenir ces difficultés de structuration chez l’enfant et jusque chez quelques adultes exceptionnels, pour mieux comprendre ce que nous allons être conduits à soutenir des limites plus floues de la causalité perceptive enfantine et de la précision moins grande des compensations qui la caractérisent.
Pour mieux analyser les faits perceptifs eux-mêmes, il convient de commencer par dresser un inventaire des interprétations connues de la causalité en général, notionnelle comme perceptive, car il est utile d’avoir à l’esprit l’ensemble de toutes les hypothèses possibles et non pas seulement celles que l’on décide a priori devoir convenir seules à la perception.
§ 11. Les interprétations de la causalité en général🔗
En un article préliminaire paru en 1941 1, Michotte distinguait trois interprétations du rapport causal : celle de Hume, celle de Maine de Biran et une troisième dont il faisait à l’un de nous l’honneur de la lui attribuer, mais à tort car il s’agit simplement, en ce troisième cas, d’une variété de l’interprétation rationaliste classique (Kant, etc.) selon laquelle le lien causal est le produit soit d’une déduction proprement dite (causa seu ratio disait déjà Descartes) soit en général d’une action coordina- trice du sujet. Après quoi Michotte ajoutait la causalité perceptive conçue comme un quatrième type possible d’explication de la causalité.
En son ouvrage sur la causalité perceptive (1946) Michotte ramène à deux les interprétations de la causalité antérieures à la sienne : celle de Hume et celle de Maine de Biran. La causalité selon « les études de Piaget » devient une variété rajeunie de la causalité biranienne. C’est donc, en fin de compte, à ces deux grands types d’interprétation de la causalité que Michotte oppose la sienne à titre de troisième et dernière variété possible.
Or, nous avons deux retouches à proposer à cette classification, retouches qui semblent n’engager à rien mais dont la suite montrera qu’elles conduisent précisément à cet élargissement du problème de 1’« ampliation du mouvement » que nous annoncions dans notre introduction : la première consisterait à rétablir l’interprétation de la causalité fondée sur l’activité coordinatrice du sujet ; et la seconde, qui est plus lourde de conséquences, consisterait à considérer la causalité perceptive, non pas comme un quatrième type d’explication de la causalité
1 A. Michotte,La causalité physique est-elle une donnée phénoménale ? Pijdschrift voor Philosophie, t. III, pp. 290-328 (1941).
mais comme un nouveau domaine de causalité auquel pourraient s’appliquer indifféremment les trois premiers types d’interprétation, conçus comme les trois seuls possibles.
En effet, l’on ne saurait concevoir la connexion causale que de trois manières seulement, si l’on s’en tient à ses caractères les plus généraux. En premier lieu, ou bien cette connexion est perçue ou conçue comme ne correspondant à aucune productivité dans le réel, mais seulement à des successions temporelles régulières (s’expliquant alors par le jeu des associations ou habitudes), ou bien elle correspond à une productivité perçue ou conçue comme réelle. D’où une première dichotomie : la causalité selon Hume et les autres formes d’interprétation. En second lieu, si la causalité est perçue ou conçue comme correspondant à une productivité, ou bien le lien unissant l’agent au patient peut être atteint sous la forme d’un passage sensible (passage d’un mouvement, d’un flux, d’un courant, etc., traversant d’une manière visible ou audible, etc., soit l’espace, soit les frontières entre l’agent et le patient), ou bien on ne perçoit pas le passage comme tel mais on le compose ou on le recompose par un mécanisme coordinateur inhérent au sujet (déduction, jeu de compensations perceptives, Gestalt, etc.). D’où une deuxième dichotomie, qui oppose Maine de Biran à la causalité par coordination plus ou moins active du sujet.
D’où le tableau :
I. Connexions temporelles objective sans productivité réelle …. Hume II-III. Productivité objective :
II Passage sensible d’un courant d’action .. Maine de Biran III. Composition due à l’activité coordinatrice du sujet
Reprenons une à une ces trois interprétations possibles :
1. Pour Hume, les seules données objectives sur lesquelles s’appuie la causalité consistent en successions temporelles régulières : l’événement A précède toujours l’événement B. Mais entre A et B on ne saurait percevoir aucun passage d’action ni établir aucune connexion objective : l’impression causale selon laquelle A produit B est donc simplement le résultat d’une association ou habitude acquises, dont la force donne l’illusion de la nécessité.
II. L’effort de Maine de Biran est au contraire de trouver au moins une situation privilégiée dans laquelle on puisse atteindre à titre de donnée sensible le passage d’un courant d’action entre A et B. Biran croit trouver cette situation dans le cas du mouvement volontaire, où, le moi étant cause et l’effet étant constitué par un mouvement périphérique le courant d’action est perçu à titre de « sensation d’innervation » ; cette sensation fournirait ainsi l’appréhension du passage lui-même de A à B, sous la forme d’un courant nerveux efférent. Dans le cas choisi par
Maine de Biran le « passage sensible » correspond seulement à une « sensation d’innervation », mais rien ne l’empêcherait de correspondre en d’autres cas à une impression visuelle, etc. (opinion à laquelle nous n’assimilerons pas, disons-le d’emblée, la thèse centrale de Michotte, mais des explications comme celles de Metzger ou de Duncker).
III. L’interprétation du troisième type admet avec Maine de Biran contre Hume que le sujet parvient à percevoir ou à concevoir dans le lien causal une productivité objective, mais considère que cette productivité n’est jamais donnée sous la forme d’un passage sensible : elle est construite et non pas donnée, c’est-à-dire qu’elle se présente comme la résultante d’une composition. En d’autres termes, la productivité inhérente au lien causal correspondrait, selon ce troisième point de vue, à une reconstitution plus ou moins rapide, immédiate en certains cas, différée en d’autres. Sur le terrain de la causalité notionnelle, cette composition ou reconstitution est due à une coordination intelligente, consistant en l’établissement d’un système de compensations. C’est ainsi que, au niveau des opérations logico-mathématiques, la causalité se réduit à un système de transformations telles que l’acquisition attribuée au patient B corresponde à une déperdition chez l’agent A : dans le cas du mouvement transitif, par exemple, l’énergie cinétique perdue par l’agent est acquise par le patient, sauf une fraction se dissipant en chaleur, etc. : la causalité apparaît alors comme l’assimilation du processus donné à un système opératoire dans lequel la composition des transformations laisse invariante une certaine quantité (d’énergie, etc.) transmise par l’agent au patient. Aux niveaux préopératoires, la causalité consiste simplement en une assimilation des processus donnés à ceux de l’action propre, mais cette situation, sans être identique à une assimilation à des structures opératoires, lui est cependant analogue parceque les opérations ont leur source dans l’action et que, avant les coordinations entre opérations existent des coordinations entre actions. On constate alors déjà l’existence d’un système, quoique plus rudimentaire, de compensations : l’action dépense un certain travail dont est bénéficiaire le mobile sur lequel elle a porté.
Or, rien n’oblige ces trois types d’interprétation de la causalité à se limiter au domaine des connexions causales conceptuelles ou représentatives. On constate au contraire que la causalité selon Hume fait appel à des mécanismes d’association qui pourraient jouer déjà sur le plan sensori-moteur antérieurement à toute conceptualisation et que la causalité selon Maine de Biran invoque explicitement un facteur perceptif sous la forme d’une « sensation d’innervation » (d’ailleurs entièrement hypothétique). Quant à la causalité par coordination compensatrice, elle pourrait être élargie, comme nous allons le voir, dans la direction des compensations perceptives avec régulations plus ou moins approchées.
Le problème qui se pose maintenant est de savoir si le fait d’invoquer une causalité perceptive constitue à soi seul une quatrième interprétation ou si nous allons retrouver sur le terrain de la perception les trois mêmes et seules interprétations, qui toutes trois pourraient constituer des explications du phénomène perceptif de 1’« ampliation du mouvement ».
Il n’est pas inutile de rappeler à cet égard que la plupart des notions physiques élémentaires, par opposition aux notions logico-arithmé- tiques, correspondent à des structures perceptives déterminées. 11 existe ainsi une perception de l’espace, du temps, de la vitesse, de l’objet en général, etc., comme il existe des notions d’espace, de temps, de vitesse et d’objet. Or, cette correspondance entraîne également un parallélisme des différents types d’interprétation de ces structures sans que l’existence de la perception constitue à soi seul une explication du mode de formation de la notion. Par exemple, l’existence d’une perception de l’espace ne nous renseigne pas ipso facto sur le rôle de l’expérience ou des mécanismes innés dans la constitution de l’espace, car, de même qu’il existe un apriorisme de l’espace conceptuel (cf. la position de Poincaré sur la nature innée du « groupe des déplacements ») et un empirisme de l’espace notionnel, de même on peut interpréter les perceptions de l’espace sur le mode nativiste ou empiriste. L’existence de la perception correspondant à la notion considérée élargit donc simplement le champ des problèmes, mais ne les résout pas sans plus, puisque l’interprétation du donné perceptif oscille entre’ les mêmes grandes solutions possibles que celle de l’espace notionnel en général.
La situation nous paraît être exactement la même en ce qui concerne la causalité notionnelle et perceptive. C’est un très grand progrès, dont nous sommes redevables à Michotte, que d’avoir mis au point notre connaissance d’une causalité perceptive et d’en avoir dégagé les lois jusqu’à les résumer en cette formule frappante de 1’« ampliation du mouvement ». Mais cette ampliation soulève à son tour les mêmes problèmes que la causalité conceptuelle, et cela, selon les mêmes trois grands types d’interprétation rappelés, qui sont les seuls possibles. En effet, selon quel mécanisme le mouvement du patient B est-il rattaché à celui de l’agent A ?
Première alternative : ce rattachement s’expliquerait par une simple répétition, auquel cas il serait de nature associative, ou bien au contraire il tiendrait au jeu des facteurs intervenant dès les premières présentations de la configuration donnée, et relèverait donc d’une structure actuelle, indépendamment des répétitions ou associations. La première branche de cette alternative sera désignée par I ; quant à la seconde, qui correspond aux solutions II et III, elle conduit à une seconde alternative : s’il y a structure actuelle, ou bien l’ampliation est due au fait que l’on perçoit le passage sensible d’un courant d’action ou d’un mou-
vement, etc., entre les mobiles A et B (solution II), ou bien on ne perçoit aucun passage de ce genre, mais l’action de A sur B est perçue à titre de résultante d’une composition proprement dite (solution III), pouvant reposer entre autres sur un jeu de compensations.
Examinons une à une ces trois possibilités :
1. On pourrait donc d’abord interpérter l’ampliation du mouvement par un mécanisme associatif, et cela en invoquant deux facteurs distincts et d’ailleurs compatibles. (la) La répétition au cours même de l’expérience : le seul fait de percevoir plusieurs fois de suite le mouvement de A précéder celui de B créerait une association entre eux, de telle sorte que le premier serait perçu comme cause du second. (1b) Mais dès la première perception du dispositif, la perception pourrait recevoir une signification causale par association avec les expériences antérieures (mouvement transitif des boules, etc.) : en ce second cas, l’ampliation du mouvement se réduirait à une sorte de « Gestalt empirique » au sens de E. Brunswick, cette dernière étant interprétée sur le mode association- niste (ce qui n’est nullement impliqué dans la notion de « Gestalt empirique »).
IL La solution II, qui correspond par ses caractères généraux à celle de Maine de Biran (perception sensible d’un courant d’action entre A et B) est non seulement concevable, mais encore a été soutenue explicitement. En effet, dans leurs travaux respectifs sur la causalité perceptive, Duncker et Metzger ont défendu l’idée que le mouvement du patient B est rattaché à celui de l’agent A parce que l’on percevrait le passage du mouvement lui-même de A à B. Quant à Michotte il rejette pour son compte cette interprétation (p. 136) mais nous verrons que son idée d’une « métamorphose » du mouvement de A en celui de B (p. 127) pourrait être considérée comme orientée dans cette même direction.
111. La solution III qui correspond, sur le terrain notionnel à la causalité par coordination déductive, consiste alors à considérer l’ampliation du mouvement comme le résultat d’une composition : on percevrait ainsi, à proprement parler, la résultante de cette composition et non pas un passage de A à B perçu en tant que passage sensible.
La différence entre les solutions II et III se réduit donc essentiellement au point suivant. Selon la solution II on peut distinguer trois phases dans le processus causal :
(1) Perception du mouvement de A ;
(2) Perception d’un mouvement (ou d’un flux, etc.) passant de A à B ;
(3) Perception du mouvement de B.
La causalité proviendrait alors de l’identité perçue entre ces trois mouvements, puisque ce serait le même mouvement qui animerait d’abord A, puis passerait sur B et l’animerait enfin à son tour. Pour la
solution III, au contraire, il n’y aurait pas de phase (2) mais uniquement les phases (1) et (3), et, si le mouvement de B (phase 3) est perçu comme prolongeant le mouvement de A (phase 1), ce n’est pas parce que le sujet le « voit passer » de A en B mais parce que, en vertu d’un mode de composition restant à déterminer, et dont la notion d’« ampliation » exprime simplement la présence, le mouvement de B est rattaché à l’action de A lui-même.
Autrement dit, pour la solution III, la phase (2) ne correspond pas à une perception distincte de celles des phases (1) et (3) mais à une composition inhérente aux activités perceptives du sujet et reliant de façon directe les phases (1) et (3). Michotte se borne à affirmer que le mouvement de B (3) est « rattaché » ou est perçu comme « appartenant » au mouvement de A (1) sans que la phase (2) corresponde donc à une phase distincte. Nous préférerions dire, pour notre part, que le sujet ne voit pas passer de mouvement de A à B, mais perçoit que le mouvement a passé, ce qui n’est pas identique. Nous ne saurions pour le moment caractériser cette reconstitution immédiate que par le terme de composition, voulant exprimer par là le fait que la liaison causale n’est jamais perçue à titre de donnée sensible mais seulement de résultante de l’ensemble des données sensibles, dont aucune ne correspond au passage lui-même de A à B1.
La solution III converge ainsi avec la solution I en ce sens que toutes deux excluent la perception directe d’un passage entre l’agent et le patient et que toutes deux attribuent 1’« impression » de causalité (comme dit très justement Michotte en un sens qui n’implique pas cette perception du passage comme tel) au sujet lui-même. Mais, tandis que la solution I se borne, en ce qui concerne cette intervention du sujet, à invoquer un mécanisme associatif résultant de la répétition des séquences temporelles, la solution III recourt à une structure actuelle, c’est- à-dire à une activité proprement dite de composition ou de mise en relation. Les solutions II et III convergent donc en ce qu’elles attribuent l’impression de la causalité à une structure actuelle, c’est-à-dire à l’ensemble des données simultanément perçues. Mais, tandis que la solution II réduit la causalité perceptive à une sorte d’enregistrement direct ou de simple lecture, comme si le lien causal correspondait à un passage sensible (= perçu à titre de donnée sensorielle distincte, qu’elle soit apparente ou réelle) entre l’agent A et le patient B, la solution III consiste à considérer la perception d’un lien causal comme la résultante
1 Nous ne considérons pour l’instant que les deux figures ordinaires, l’agent A et le patient B. En cas d’intervalle entre A et B, certains sujets éprouvent une impression de compression en percevant alors le milieu intercalaire comme occupé par de l’air, de l’eau, etc. En ce cas, tout ce qui précède demeure inchangé, sauf qu’il faut distinguer deux actions successives : celle de l’agent A sur le milieu intermédiaire A’ et celle de A’ sur le patient B. On ne perçoit alors aucun passage sensible de A à A’ ou de A’ à B, mais à nouveau une résultante de chacun de ces deux effets.
d’un mécanisme de composition. Sur le terrain de la causalité notionnelle ou opératoire, cette composition s’explique aisément par l’intervention de la déduction ou par une coordination intellectuelle de différents niveaux reliant en un jeu de compensations variées les transformations données. Par contre, sur le terrain de la causalité perceptive, sur lequel il ne saurait être question de faire intervenir des représentations ou des opérations inconscientes, tout le problème et de déterminer en quoi peut consister la composition supposée.
§ 12. Le problème de la transmission des actions de l’agent et la parenté entre la causalité perceptive et les « constances » perceptives🔗
Cherchons donc, en nous appuyant d’ailleurs sur les analyses de Michotte autant que sur les faits observés par nous, à déterminer en quoi consiste la transmission apparente des actions de l’agent A au patient B :
1° Notons en premier lieu qu’il n’est pas question d’un passage matériel entre A et B : on ne perçoit aucune particule traversant l’intervalle ou les frontières de A ou de B pour assurer le lien causal. Il ne s’agit que d’actions ou de mouvements et non pas d’objets, de grandeurs, de formes, ou d’autres attributs matériels.
2° Michotte conteste (p. 136) que l’on voie passer un mouvement de A à B au sens de Duncker ou Metzger. On ne perçoit notamment aucun mouvement phi entre A et B. Nos faits confirment ces négations, même dans les cas d’impressions de « compression » ou d’intermédiaire élastique.
3° Michotte admet cependant (chap. VIII) qu’en certains cas (un point lumineux mobile se rapprochant d’un disque rouge) on « puisse » voir le mouvement du mobile se détacher de lui et passer derrière l’objet fixe (p. 132). Mais : (a) cette situation (exp. 47) ne comporte pas d’impression causale ; et (b) on ne perçoit rien de pareil dans le cas des impressions causales typiques (lancement et entraînement).
4° Au cours du même très intéressant chap. VIII, où il manifeste comme une sorte de regret à l’égard de l’hypothèse du passage sensible (de ce que nous avons appelé au § 11 la solution II), Michotte assimile momentanément la transmission causale à une « métamorphose », entendant par là le changement apparent de la forme d’un objet (par exemple une droite suivie immédiatement d’une courbe, en présentation tachistos- copique donne l’impression d’être « métamorphosée » en cette courbe) : le mouvement de B (« écartement-rejet ») constitue, nous dit-il, « le prolongement métamorphosé du mouvement préexistant de l’objet moteur » (p. 127). Il revient plus loin sur cette idée en parlant de « la métamorphose du rapprochement-choc en écartement-rejet » (p. 136).
Notons d’emblée que Michotte n’invoque plus cette métamorphose dans ses conclusions 1 et se borne à recourir à la notion de l’ampliation du mouvement sans plus chercher à expliquer le mécanisme formateur de cette ampliation. Mais, si l’on était tenté de rendre compte de l’ampliation par la métamorphose elle-même (ce qui consisterait donc à revenir sous une forme indirecte à la solution II), nous aurions deux objections à adresser à une telle interprétation :
(a) Si la notion de métamorphose est claire dans le cas d’un objet qui change de forme (exp. 46 de Michotte) elle ne présente plus de signification comparable dans le cas d’un mouvement qui change, non pas de forme, mais de support (= de mobile) ou de vitesse, de qualité activité- passivité, etc.
(b) On ne perçoit pas de métamorphose dans le cas de l’impression causale, tandis qu’on la perçoit bien dans le cas d’une droite qui devient courbe et réciproquement.
5° Renonçant ensuite, semble-t-il, à cette hypothèse d’une métamorphose, Michotte décrit finalement la transmission de l’action causale en termes plus généraux, tels que « prolongement », « extension » et surtout « ampliation », dans le sens suivant : le mouvement de B est simultanément perçu comme attaché à B et comme émanant de celui dont A était animé avant son action sur B.
Précisons encore (ce qui n’est nullement une critique à l’égard de Michotte) que ces termes de prolongement, extension ou ampliation pourraient être pris en deux sens bien différents :
(a) Ils pourraient être interprétés comme décrivant le passage de l’action causale de A à B en tant que ce passage est perçu durant une phase distincte du processus (cf. la phase 2 distinguée au § 1) et correspond à une donnée sensible. Or, ni Michotte ni nous n’avons jamais constaté d’impression de ce genre chez les sujets : on perçoit le mouvement de A et celui de B ainsi que divers effets de choc, de poussée, de compression, etc., mais tant ces mouvements que ces effets particuliers sont toujours perçus soit sur A soit sur B soit exceptionnellement sur des objets intercalaires A’ perçus à titre de milieux solides ou surtout élastiques : on ne perçoit par contre jamais à titre de donnée sensible un mouvement ou un flux traversant l’espace vide entre A et B (ou entre A et A’ ou A’ et B) ou traversant les frontières (au sens de la frontière perceptive des figures, étudiée par Rubin) entre A et B (ou entre A et A’, etc.).
1 Par contre, au cours du chap. VIII, Michotte nous semble plus près qu’il ne le croit de la solution II, tandis que les « études de Piaget », qu’il interprète comme un rajeunissement de la thèse biranienne, sont, du point de vue de leur auteur lui-même, aux antipodes des tendances propres à Maine de Biran. Il faut croire qu’on est toujours le biranien de quelqu’un !
(b) Les notions de prolongement, d’extension ou d’ampliation peuvent, d’autre part, constituer les descriptions de diverses résultantes, et c’est nécessairement ce sens qu’elles comportent si l’on exclut le recours à un passage sensible. Mais il reste alors à trouver le mécanisme de la composition de ces résultantes.
Or, dire que le mouvement de B est perçu comme prolongeant celui de A sans qu’on l’ait vu passer de A à B signifie donc qu’il y a conservation de quelque chose dans la succession de ces mouvements. Michotte lui-même insiste sur cet aspect de conservation lorsqu’il compare la causalité perceptive à la causalité mécanique (pp. 217-219, chap. XIV). Peut-être pourrait-on faire un pas de plus et classer la causalité perceptive dans l’ensemble des phénomènes de conservation perceptive habituellement désignés sous le nom de constances1. Plus précisément, si nous dénommons « conservations perceptives » l’ensemble de ces mécanismes, y compris la causalité, nous serons conduits à distinguer deux sous-classes en cet ensemble : les conservations limitées aux transformations (apparentes ou réelles) d’un seul objet, donc les constances perceptives, et les conservations liées aux transformations simultanées ou successives de deux objets au moins donc la causalité perceptive :
Remarquons alors que, outre leur caractère fondamental de conservation, ces divers phénomènes présentent en commun deux autres propriétés générales, qui sont d’ailleurs peut-être spéciales, en leur conjonction, à cette grande catégorie d’effets perceptifs.
De leur caractère fondamental, qui est donc de constituer des processus de conservation, découle directement, d’abord, ce premier caractère subsidiaire que l’on peut désigner, selon le vocabulaire de Michotte, par les mots de dédoublement phénoménal. En effet, chacun de ces processus comporte nécessairement un aspect de transformation et un aspect de conservation2 ; or, comme ces deux aspects sont perçus simultanément, il en résulte une impression de dédoublement phéno-
1 Il resterait alors à examiner si la causalité perceptive est à la causalité notionelle ou opératoire (causa aequat effectue) comme les constances perceptives sont aux conservations opératoires. Tel est peut-être le problème central des relations entre la perception et la notion.
2 Nous disons nécessairement car la conservation d’une qualité sans la transformation des autres serait une pure identité et non pas une conservation :
Conservations
I. Transformations )
d’un même <
i objet I
. Conservation des ∣ grandeurs, formes, J ’ couleurs, sons, etc. 1
ménal. Dans le cas de la constance des grandeurs, par exemple, on perçoit simultanément la grandeur apparente (résultant de la transformation projective due à l’éloignement) et la grandeur réelle (résultant de la conservation). Dans le cas de la constance de la forme, on perçoit simultanément la forme apparente, due aux transformations perspectives, et la forme « réelle » correspondant à la conservation (perspective dans la position et à la distance usuelles de perception). Pour ce qui est de la constance de la couleur, on perçoit simultanément la couleur apparente, dues aux transformations de la phanie et la couleur « réelle » due à la conservation de la leucie. Dans le cas de la constance du son, enfin, on perçoit également à la fois l’intensité apparente (transformation due à la distance) et le son réel (conservation). Bref, en chaque constance il y a dédoublement phénoménal dus aux effets réunis de la transformation et de la conservation.
Or, dans le cas de la causalité perceptive le dédoublement phénoménal décrit par Michotte revient au même : le mouvement de B est perçu simultanément comme étant un déplacement de B (transformation de son état cinétique antérieur) et comme le prolongement du mouvement de A (conservation du mouvement). Ici encore, le dédoublement phénoménal résulte donc, comme dans les constances, de l’union de la conservation et de la transformation, ou, plus précisément, du fait que l’on perçoit une qualité (qui est, dans le cas particulier, le mouvement ou plus précisément ses caractères dynamiques) se conservant à travers la transformation.
Le second caractère subsidiaire, commun à toutes les constances et lié nécessairement aussi à la conservation est l’existence de compensations assurant cette conservation.
Dans le cas de la constance des grandeurs, la diminution de la grandeur apparente est compensée par l’augmentation de la distance. Le problème est naturellement alors de comprendre par quel mécanisme cette grandeur apparente, qui est évaluée elle-même d’une manière beaucoup plus grossière que la grandeur « réelle » (et selon une erreur moyenne qui augmente avec l’âge) peut être mise en relation avec la perception des distances, elle-même assez imprécise également, jusqu’à donner un produit de compensation (la grandeur dite constante) souvent plus précis que ses composantes. Cependant les expériences d’Hastorf et Way (1952) ont bien montré le rôle nécessaire de la connaissance perceptive des distances dans la constitution de la grandeur « réelle », et celui de la grandeur apparente ne saurait non plus faire de doute. D’autre part, le jeu des compensations ne saurait, semble-t-il, se cons- on ne parle pas, par exemple, de conservation perceptive (constante) pour désigner la permanence des qualités d’un objet proche immobile et sans changement de couleur, ni même d’un objet animé d’un mouvement ne le déformant pas.
tituer selon un mécanisme comparable à l’équilibre physique immédiat de deux forces (égalité des moments de sens contraire), mécanisme qui excluerait l’intervention des activités du sujet : en effet, si l’enfant présente une légère sous-constance en moyenne, qui diminuée avec l’âge, l’adulte par contre présente en moyenne une surconstance souvent assez forte 1, c’est-à-dire une surcompensation relativement systématique. Il semble donc que la comparaison est assurée par un jeu de régulations consistant à évaluer les risques et introduisant une marge de sécurité (surestimation de l’élément rapetissé par la perspective), qui croît avec le développement. En bref, ce que perd l’objet à distance (grandeur apparente) est composé par un gain proportionnel à la distance (estimation correcte), ou supérieur encore (surestimation par surcompensation).
Dans le cas de la constance de la forme, l’objet est perçu dans une perspective qui le déforme, ce qui se traduit par une perte (de largeur, longueur, etc.), et la déformation est compensée par un rétablissement virtuel de la position normale qui se traduit par un gain égalant approximativement la perte. Or, ici encore, des expériences comme celle de Langdon1 montrent que la compensation n’obéit pas à des lois de simple équilibre physique (modèle gestaltiste) mais fait intervenir des activités régulatrices plus complexes.
Dans le cas des couleurs, la constance est également le produit d’une compensation entre la couleur apparente et l’éclairement, la connaissance perceptive de celui-ci étant indispensable à la constance et contrebalançant les gains ou les pertes que constituent la différence entre la couleur apparente et la couleur « réelle ».
Le problème est alors d’établir si la causalité perceptive, qui constitue une conservation de caractère dynamique et non plus statique (puisqu’elle porte sur une connexion entre deux objets et non plus sur les propriétés d’un seul objet), et qui présente le même caractère de dédoublement phénoménal que toutes les constances, ne reposerait pas également sur un jeu de compensations : lorsque le mouvement d’un mobile A paraît perceptivement constituer la cause du mouvement du patient B, ne pourrait-on pas admettre que, du point de vue des impressions perceptives elles-mêmes, ce que perd en vitesse et en activité apparentes le mobile A par suite de son action sur B se retrouve sous la forme d’un gain de mouvement pour B.
L’intérêt de cette hypothèse serait d’expliquer pourquoi le mouvement du mobile B est rattaché à celui de A. Le grand problème de la causalité perceptive est, en effet, de comprendre pourquoi, en présence de deux mouvements successifs (ou partiellement simultanés, mais avec
1 Voir Rech. XXIX.
1 J. Langdon,The perception of a changing Shape, Quart. J. exp. Psychol., vol. 3, pp. 157-65 et vol. 5, pp. 89-107 (cf. aussi vol. 7, pp. 19-36).
priorité temporelle de A), le sujet ne perçoit pas une simple succession, mais voit dans le mouvement de B l’extension de celui de A alors qu’aucun passage sensible n’assure la continuité causale entre ces deux déplacements. L’hypothèse d’une simple association habituelle (Hume) ne saurait évidemment expliquer les conditions spatio-temporelles et cinétiques si précises et limitatives d’un tel effet. D’autre part, la notion de 1’« ampliation du mouvement » décrit fort bien le phénomène mais n’en atteint pas la raison puisque la question est précisément de savoir pourquoi le mouvement de B semble participer de celui de A, donc, pourquoi il y a ampliation. Le mécanisme de la compensation fournirait par contre une explication suffisante de la conservation du mouvement de A (malgré l’arrêt possible de ce mobile) et par conséquent de son ampliation sur B (du fait que le mouvement de B soit rattaché à celui de A).
Seulement cette hypothèse de la compensation semble se heurter à une difficulté insurmontable : c’est que, à s’en tenir aux seules données cinématiques des configurations perceptives présentées, il n’y a compensation qu’exceptionnellement et justement pas dans les situations où l’impression causale est la meilleure. Il y a compensation précise entre mouvements dans le lancement selon le rapport des vitesses 1 : 1 : en ce cas, mais en ce cas seulement, le mouvement gagné par B est exactement équivalent au mouvement perdu par A. Par contre, dans les cas des rapports 3 : 1 et surtout 6 : 1 (meilleurs au point de vue de l’impression causale), B ne gagne qu’un mouvement de vitesse bien inférieure à celui que perd A. Dans l’entraînement, au contraire, A ne perd rien et B gagne un mouvement égal à celui de A. Au lieu de compensations, il semble donc y avoir perte absolue dans le lancement à rapport v1>v2et gain absolu dans l’entraînement.
Si compensation il y a, elle doit donc être de nature dynamique et non pas exclusivement cinématique. Or, c’est ici nous semble-t-il, qu’est le vrai nœud du problème de la causalité perceptive ou de l’ampliation. Michotte insiste précisément sans cesse, pour sa part, sur l’aspect dynamique et non pas purement cinématique, des impressions reçues par les sujets (ce que nous confirmons entièrement), mais il tente d’expliquer ce dynamisme par la seule notion d’ampliation du mouvement, comme si le dédoublement du mouvement de A suffirait à transformer les données cinématiques en impressions dynamiques. L’hypothèse de la compensation, au contraire, n’étant valable que sur le terrain dynamique, est obligée d’introduire un ensemble de facteurs dynamiques dès le départ, mais sous les deux formes complémentaires de l’activité (force, choc, poussée, etc.) et de la passivité (lenteur donnant une impression de masse, de poids ou de résistance ; vitesse donnant l’impression de légèreté ; etc.) : elle y gagne alors une compréhension accrue de la conservation comme telle du mouvement, donc de l’impression causale elle-même.
Or, cette question centrale est étroitement solidaire d’une question connexe également essentielle : la vraie raison pour laquelle Michotte s’impose la tâche difficile de faire émerger les impressions dynamiques de données en fait cinématiques est qu’il s’astreint à ne considérer, dans la causalité perceptive visuelle (et cela tout en évoquant une causalité perceptive tactile, qui lui serait isomorphe), que des facteurs d’origine visuelle. En examinant la causalité perceptive de l’enfant autant que celle de l’adulte, cette perspective génétique nous a au contraire conduits à nous demander si la clef de l’interprétation des facteurs dynamiques (dans les deux sens de la force et de la masse) n’était pas à chercher dans le caractère d’assimilation ou de correspondance polysensorielles (tactilo-kinesthético-visuelles) des impressions causales perceptives, caractère frappant chez l’enfant et qui s’atténue, mais sans disparaître, avec l’âge : en ce cas, l’hypothèse de la compensation ne serait nullement limitée par les frontières des Gestalt visuelles, frontières que Michotte s’est obligé de ne pas franchir (du moins répétons-le, lorsqu’il traite, de la causalité perceptive visuelle), mais se placerait dès le départ sur le terrain des correspondances polysensorielles.
§ 13. Les compositions propres a la causalité perceptives : Gestalt visuelle ou compensation avec correspondances et assimilations tactilo-kinesthético-visuelles🔗
Une fois admise la solution 111, suivant laquelle l’impression causale est due à une composition et non pas à un « passage sensible », le problème n’est pas encore résolu car il reste à déterminer le mode de cette composition. L’assimilation de la causalité perceptive à la classe des constances permet de faire un pas de plus, mais du point de vue des mécanismes en jeu on peut encore hésiter entre deux groupes de solutions : celles qui verront dans les compositions propres aux constances et à la causalité perceptives le résultat d’une interaction immédiate entre effets de champ (Gestalt) et celles qui invoqueront un jeu de compensations dues à des régulations dans lesquelles le sujet prend une part plus active. Nous ne discuterons plus ici ce problème à propos des constances, et nous bornerons à rappeler combien l’existence des surconstances ou surcompensations parle en faveur de la seconde solution. Quant à la causalité perceptive, nous retiendrons entièrement tout ce que dit Michotte de l’ampliation du mouvement (sauf la « métamorphose »), mais, sans rien enlever de ce tableau remarquable, nous serons conduits, en cherchant à expliquer l’ampliation elle-même par un mécanisme de compensations, à ajouter simplement aux facteurs dynamiques déjà invoqués par Michotte, en ce qui concerne l’agent A, leur contrepartie naturelle relative au dynamisme surtout passif du patient B.
En effet, dans l’analyse que Michotte nous propose de l’ampliation en ne retenant que les facteurs exclusivement visuels, on comprend bien
l’organisation d’une forme d’ensemble prégnante, mais on ne comprend pas pourquoi cette forme, spatio-temporelle et cinétique, acquiert à un moment donné des caractères dynamiques. Autrement dit, on comprend bien la conservation du mouvement (et Metzger ainsi que Duncker étaient dans la logique de l’interprétation gestaltiste en cherchant à expliquer cette conservation par un passage sensible apparent), mais on ne comprend pas pourquoi ce mouvement semble se doubler d’une force et accomplir un travail. Plus précisément, on voit bien, dans chacun des faits découverts par Michotte que le processus revêt des aspects dynamiques (pp. 217-219), mais à s’en tenir à la seule ampliation du mouvement, on n’en saisit pas la raison.
Après avoir affirmé que la causalité est essentiellement productivité et génération (pp. 212-3), Michotte se borne, en effet, à l’expliquer comme suit : il y a apparition d’un fait nouveau, qui est le mouvement de B ; or, ce fait, quoique nouveau, est relié à un fait antérieur (le mouvement de A) et relié à lui par un lien de continuité et d’évolution ; c’est alors cette double nature du mouvement de B, mouvement à la fois nouveau et dérivé de celui de A, qui expliquerait la productivité (p. 213). Tout cela est exact, mais on ne comprend toujours pas pourquoi cette productivité ne demeure pas alors entièrement cinématique : si un mouvement se dédouble en deux autres mouvements, dont l’un est nouveau tandis que l’autre prolonge le premier, on devrait alors ne percevoir que des mouvements malgré le « devenir » invoqué par Michotte ; comment donc expliquer que ces mouvements acquièrent la qualité perceptive d’« activité », se doublent de forces et accomplissent un travail ? Comment expliquer, autrement dit, que ces données purement spatio-temporelles et cinématiques aboutissent à « la perception du travail d’une force mécanique » ? (p. 219 : expression empruntée au langage courant).
En réalité, Michotte n’est pas éloigné de la solution que nous allons proposer. Lorsqu’il invoque des impressions de poussée et de choc, lorsque dans l’entraînement il note l’impression de « cueillir au vol » qui implique la légèreté du patient B, etc., etc., il est le premier à savoir que ce sont là des impressions essentiellement tactilo-kinesthésiques, dont la vision ne fournit qu’une correspondance approchée. Pourquoi donc recule-t-11 devant la proposition qui fournirait l’explication de ce dynamisme sinon mystérieux : qu’il dérive directement du domaine spécifique des impressions de force et de résistance, à savoir le domaine tactilo- kinesthésique ? La raison en est probablement qu’il se méfie, autant que nous d’ailleurs, de la notion vague d’Einfühlung ». Mais la correspondance ou l’assimilation entre les perceptions tactilo-kinesthésiques et les perceptions visuelles peuvent s’expliquer sans aucun recours à 1’« Ein- fühlung » et, quand un sujet éprouve l’illusion de poids après avoir anticipé visuellement les poids respectifs des deux boîtes, il ne manifeste d’« Einfühlung » ni dans cette anticipation visuelle ni au cours de la
pesée. A propos d’observations où ses sujets semblent cependant témoigner d’impressions musculaires, Michotte écrit : « il serait vain de chercher dans cette impression proprioceptive l’explication du caractère causal de l’expérience visuelle, car l’apparition de ce caractère dans le domaine tactilo-kinesthésique pose exactement le même problème que sa manifestation visuelle. Et comme il n’y a aucune raison a priori pour que les impressions répondant à l’excitation des terminaisons sensibles logées dans les muscles, les tendons et les articulations jouissent d’un privilège quelconque par rapport aux autres impressions sensorielles, il est vraisemblable que le problème doit être résolu de la même manière » (p. 262). Certes il n’est aucune raison a priori de privilégier le domaine tactilo-kinesthésique, mais il est cependant cette raison a posteriori d’y chercher l’origine des impressions dynamiques que leur fonction ordinaire est précisément de nous renseigner sur les caractères dynamiques de nos actions ainsi que des appuis et résistances qu’elles rencontrent dans les objets auxquels elles s’appliquent. Mais, de même que le toucher nous permet également de percevoir des formes et des grandeurs, en correspondance avec les impressions visuelles, réciproquement la vision peut nous fournir des impressions d’élan, de force, de poussée, de choc, etc., mais aussi de poids et de masse résistante, et tout cela en correspondance avec les impressions tactilo-kinesthésiques.
En quoi consiste alors cette correspondance ? Sans aucun recours à 1’« Einfühlung », il est raisonnable d’admettre que, ou bien de manière innée (hypothèse inutile, mais légitime), ou bien surtout grâce à un exercice continu et quotidien débutant dès les coordinations de la vision et de la préhension (3 à 5 mois) et dès l’acquisition de l’imitation (première année), une assimilation réciproque permanente se constitue entre les impressions visuelles et tactilo-kinesthésiques sur les terrains où cette assimilation est possible. Quant au mécanisme de cette assimilation, l’analyse que l’un de nous a conduite avec J. Maroun sur la localisation de l’impact dans la causalité perceptive tactilo-kinesthésique permet d’en constituer un modèle fort simple : il suffit d’admettre, comme tout nous y porte aujourd’hui, que les perceptions répétées s’organisent en « schèmes » transposables et généralisables pour que l’on comprenne que, dans les cas où un même processus extérieur et objectif donne lieu simultanément à des perceptions visuelles et à des perceptions tactilo-kinesthésiques (ce qui se produit dès 4-5 mois dans les actions de la main sur un objet avec coordination entre la vision et la préhension), certains schèmes puissent être communs aux deux claviers ; il s’ensuit alors, avec la différenciation, la multiplication et la coordination de tels schèmes, qu’un ensemble de « traductions » ou assimilations réciproques deviennent possibles, soit pour faire correspondre une impression visuelle à une impression tactilo-kinesthésique, soit l’inverse, par l’intermédiaire de leurs schèmes communs. D’où la facilité
avec laquelle on parvient à éprouver des impressions visuelles de contact, de poussée, de choc, de solidité, de résistance, etc., impressions pouvant demeurer exclusivement visuelles en leur nature actuelle ou « synchronique » tout en relevant, du point de vue « diachronique » ou génétique, d’une origine comportant de telles traductions ou assimilations entre les deux claviers visuel et tactilo-kinesthésique 1. En plus de l’isomorphisme des lois d’organisations sur lequel insiste Michotte (causalité tactile isomorphe à la causalité visuelle et illusions géométriques communes aux deux domaines), et que nous ne nions nullement, il y aurait donc lieu de réserver les possibilités, ou d’une influence prépondérante de l’un des domaines sur l’autre lorsqu’il y a priorité génétique, ou d’une traduction réciproque directe lorsqu’il n’y a pas priorité. Or, en ce qui concerne la causalité perceptive, il est clair que les impressions causales tactilo-kinesthésiques précèdent dans le temps les impressions visuelles et l’on peut se demander s’il existerait même des impressions causales visuelles chez des individus n’ayant jamais éprouvé les impressions causales tactiles.
Nous sommes donc conduits à cette alternative : ou bien l’ampliation du mouvement n’est que la résultante d’effets de champ visuels (donc d’une Gestalt exclusivement visuelle) et alors ses effets dynamiques restent inexplicables si les composantes ne sont que des relations spatio- temporelles et cinétiques, ou bien l’on invoque des impressions dynamiques pour caractériser la résultante de cette composition (et nous pensons que Michotte a complètement raison de le faire), mais alors il entre des facteurs dynamiques dès les relations composantes, et il faut recourir à des correspondances tactilo-kinesthético-visuelles, ce qui par surcroît permet de concevoir l’ampliation du mouvement comme due à un jeu de compensations. En ce dernier cas, il importe de compléter la liste des facteurs dynamiques déjà si bien décrits par Michotte par ceux qui se rapportent à la résistance plus ou moins passive ou active du patient B et dont de nombreuses observations nous ont permis de constater l’importance.
Ces facteurs relatifs à B ne se traduisent pas nécessairement par une impression consciente et formulée de résistance. Notons d’ailleurs que la formulation spontanée ne constitue pas un critère décisif ; peu de sujets expriment par exemple le fait que A et B sont vus comme des corps solides et résistant au choc, alors que cette solidité est perçue par tous (dans les situations étudiées) : or, de la solidité à la résistance (non seulement au choc, mais à la poussée), il y a peu d’écart. L’impression produite par B est surtout celle d’une masse plus ou moins rapidement déplacée et solidairement plus ou moins lourde ou légère. Mais il s’y
1 Sur cette assimilation réciproque, voir le § 6 de la Recherche suivante : J. Piaget et J. Maroun,La localisation des impressions d’impact dans la causalité perceptive tactilo-kinesthésique.
ajoute, et c’est ce qui nous paraît important, que ces caractères ne sont pas seulement relatifs à la vitesse de B, mais aussi à celle de A, donc essentiellement au rapport des deux vitesses : la formulation exacte des impressions du sujet serait donc que B est « plus ou moins aisément déplacé ». Ce caractère d’être « aisément déplacé » est maximum dans l’entraînement, minimum à l’arrêt et variable dans le lancement. C’est donc ce caractère que nous traduirons mais en négatif, par le terme de résistance (R), que nous définirons et prendrons exclusivement en ce sens subjectif et naturellement sans référence précise au sens physique et objectif : nous dirons donc que R est minimum dans l’entraînement, variable dans le lancement, etc.
Cela dit, pour préparer la discussion des faits particuliers et pour mieux montrer comment ces faits contenus dans les tabl. I-XX justifient les hypothèses précédentes, nous allons essayer de construire le schéma des compensations possibles en jeu dans la causalité perceptive, selon les diverses configurations présentées. Voici d’abord le symbolisme dont nous nous servirons :
I. Activités de l’agent (formulées en langage de pertes ou dépenses puisqu’elles cessent après l’impact). — • Nous désignerons par A1 le mouvement de l’agent A (caractérisé par sa vitesse) avant l’impact et par A2 le mouvement de l’agent (vitesse) après l’impact. Soit :
A1— A2 = perte de vitesse de l’agent à la suite de l’impact
a = rayon d’action (spatio-temporel) et ta = durée de l’action
T = contact (réel ou apparent) de l’agent avec le patient, mesuré à sa durée et donnant une impression d’action tant que l’on a T ≤ ta ; par contre T > ta donne une impression d’indépendance.
C = choc
F = impression de poussée (force) ou simplement d’action exercée sur B au moment de l’impact (lancement, déclenchement, entraînement), pouvant paraître résulter d’un choc avec contact, auquel cas on a F(T, C) mais pouvant être aussi indépendants de tout contact et choc.
II. Réactions du patient (formulées en langage de gain puisqu’elles débutent avec l’impact). — Si B1 et B2 sont les mouvements (vitesses) de B avant et après l’impact, on a :
B2— B1 — gain de vitesse de B à la suite de l’impact
R = résistance (au sens de « lentement ou malaisément déplacé ») à la poussée F, au moment du contact, d’où R(F) avec ou sans contact, avec choc R(C) ou sans choc, dans la position initiale de B ou au cours de son mouvement B2.
L’équation générale de la causalité perceptive serait alors :
On voit ainsi que, même quand la compensation n’est pas assurée par les facteurs purement cinématiques, donc même lorsque l’on n’a pas (i41-A2) = (B2— B1), elle peut être réalisée d’une façon approchée par les facteurs dynamiques F et R, qui dépendent essentiellement du rapport des vitesses (outre bien entendu les priorités spatiale et temporelle, la polarisation, etc.) et qui intéressent le patient autant que l’agent.
Cherchons maintenant à différencier cette égalité en fonction des divers cas possibles.
On aura d’abord, dans le cas de l’entraînement type, (A1— j42=0 puisque le mouvement de l’agent demeure le même après l’impact. On aura, d’autre part, (B2— Ba)=B2 si le patient part de 0 ou (B2— B1~)<B2si le patient est déjà en mouvement et se trouve seulement accéléré par l’agent. Quand à l’activité de A, on a C=0 puisqu’on n’a pas l’impression de choc, mais par contre F(T) puisque le contact demeure permanent et que A paraît beaucoup plus fort que B. Le patient B semble, d’autre part, n’opposer aucune résistance d’où R→0. Comme le contact dure autant que le mouvement B2 on peut donc écrire F(T) — (B2— B1), exprimant simplement par là le fait que la poussée exercée par l’agent A correspond à la vitesse acquise par B après l’impact. Soit :
(2) Entraînement : 0+F(T)=(B2— B1~)+0
et, dans le cas où Bl=0 :
(2b") 0+F(T)=B2+0
La formule générale du lancement sera par contre :
(3) Lancement : A1+F(C,T)=B2+R(Ci∖T)
puisque A reste immobilisé après l’impact, d’où (Λ1— A2) — 41, tandis que B2— B1=B2 quand B1=0, et puisqu’on a ordinairement T>0 et C>0. Par contre, le fait que A s’arrête après l’impact (ou continue plus lentement) donne l’impression que B oppose une résistance, contrairement au cas de l’entraînement où le mouvement de A n’est modifié en rien. On a donc R(C, T)>0. 11 faut à cet égard distinguer deux possibilités principales, B2<A et β2=rA :
(3b") Si 52<41 alors R(T, C) = (41-B2)+F(T, C)
Ce qui donne une forte impression causale puisque B paraît résister davantage que dans le cas suivant et A vaincre une grande résistance1 (3 teQ si B2 = Λj alors R(T, C) = F(T, C)
1 11 va de soi que les termes F (force de la poussée ou de l’action de A sur B au moment de l’impact) et R (résistance de B au moment et à partir de l’impact) sont à prendre au sens relatif comme tout ce qui est perceptif. Par exemple, dans l’entraînement quand A2 = A1 et B2= An l’agent A paraît plus fort relativement à B que dans le lancement où ^B2<X^1et A2= 0 bien que A puisse paraître beaucoup moins fort absolument dans le premier cas que dans le second. Néanmoins nous conservons aux équations leur forme additive étant donné que, perceptivement, la perte de mouvement de A (nulle
En ce cas on peut encore éprouver l’impression de lancement, mais elle est atténuée du fait que la résistance paraît plus faible qu’en (3b") puisque la vitesse de B est plus grande (cf. plus haut tabl. IX et X). A la limite on peut avoir R(T,C)→O d’où l’impression que F(T,C) tend également vers 0. Certains sujets en viennent alors à une impression de déclenchement et non plus de lancement 1, parce que l’équation A1+0=B2+0 se rapproche de celle du déclenchement (on pourrait en ce cas écrire ⅛ au lieu de =).
En effet, le déclenchement correspond à l’équation (où le symbole→ signifie « tend vers) :
(4) Déclenchement : A1+F(T, C→0) < B2+0
L’inégalité < (en faveur du gain de B par rapport aux pertes de A) exprime ainsi le fait que le déclenchement n’est plus une forme stricte de causalité (impliquant conservation donc égalité entre pertes et gains) puisqu’il attribue une plus grande activité au mobile B qu’à l’agent A et que cette activité n’est alors plus perçue comme résultant de l’action de A). Il y a cependant à cela une exception très frappante (tabl. IV et IV “") lorsque l’adulte perçoit des lancements avec poussée sans contact pour des rapports de vitesses B2> A1 : mais c’est qu’alors il y a impression de compression et la faible poussée F(C) est renforcée par celle du milieu intercalaire ; B cesse alors d’être actif (avec autonomie) et semble expulsé sans résistance. Nous y reviendrons (§ 16).
Enfin l’arrêt de A par B qui ne correspond pas non plus, du moins chez la plupart des adultes, à une impression causale nette, s’exprime par l’inégalité :
(5) Arrêt : A1+F(T, C) > O + R(T, C)
En effet, A perd son mouvement (A1— A2 = A1) et B reste immobile. On a d’autre part, R(T, C) ≥ F(T, C) mais R est impossible à apprécier perceptivement puisque B ne se meut pas. Il en résulte que la perte de mouvement de A1 paraît plus forte que le gain de B, d’où l’absence d’impression causale.
Un tel schéma permet alors d’exprimer les différents cas possibles dont il a été question dans la partie I ou publiés par Michotte mais que nous n’avons pas tous réexaminés. On se rappelle le cas paradoxal cité par Michotte (p. 66) où A1=30 et A2=0 ; et B1= 15 et B2=7,5,
ou de valeur A1— A2 = A1) et l’action de A sur B au moment de l’impact par choc, poussée etc., sont deux facteurs en partie indépendants, l’un cinétique l’autre dynamique, et que F peut même tendre vers 0 comme dans le déclenchement (ce qui annulerait les deux facteurs, y compris la différence de vitesse A1— A2, en cas de produit multiplicatif).
1 M. Michotte nous a communiqué verbalement qu’il ne perçoit plus lui- même que du déclenchement quand B2 = A. (rapport de vitesses 1 :1) après avoir eu longtemps en ce cas l’impression de lancement.
c’est-à-dire où la rencontre de A avec un B déjà en mouvement ralentit B au lieu de l’accélérer (expérience reprise au § 8 de notre première partie). Si alors « on peut avoir une impression de lancement parfaite », comme dit Michotte, c’est évidemment que A semble provoquer une forte résistance de B tout en modifiant son mouvement. On aura donc :
Où R{T,C) vaut alors (A1— A2) — (B2— B1) + F(T,C) soit 37,5+x. Même en un tel cas, mécaniquement absurde, une impression perceptive de compensation est donc possible, qui provoque l’impression causale. Mais nous verrons au § 17 comment le caractère approximatif de cette compensation explique la diminution de l’effet avec l’âge.
Un autre cas remarquable décrit par Michotte (Exp. 18, p. 66-7) est celui où A2=40 ; B1=29 et A1=7, 15,22,25 ou 27. Or, quand A1 = 27 ou déjà 25, l’effet lancement fait place à l’entraînement. On aura donc pour les extrêmes :
(7) A1-A2 (40— 27=13) + F(T,C) = B2-B1 ( = 29)+B(T, C) et (7 °, ,) A1-A2 (40— 7=33) + F{T, C) = B2-B1{=2Q)+R{T,C)
On constate alors que, en (7) on a F>R comme dans l’entraînement (2 et 2 bis), ce qui est compatible avec R=0, tandis qu’en (7bl") on a R>F (qui est incompatible avec F=0 car s’il y a résistance il y a nécessairement poussée à l’impact), ce qui est spécial au lancement.
Quant à la traction (exp. 57, p. 153-4), on peut la symboliser comme l’entraînement (prop. 2). Michotte précise d’ailleurs que « les organisations structurales de ces deux formes d’impression causale sont semblables » (p. 154).
Il convient enfin de noter que le mode de formulation impliquant la résistance R et fondé sur la compensation est seul apte à rendre compte de la belle expérience de H. E. Gruber sur un cas de causalité perceptive aussi coercitif (ou du même ordre relatif de coercition) que les exemples classiques de Michotte, mais où l’ampliation du mouvement semble absente ou réduite à une forme assez dégénérée. Il s’agit d’une figure composée de deux éléments : un socle S ou pilier vertical supportant l’extémité d’une barre P (ou tablier d’un pont si l’on voit là l’extrémité d’un pont). Dans la phase initiale, S semble donc soutenir P, puis S se déplace d’un écart latéral de quelques cm, et P tombe aussitôt en décrivant un angle de 35-45° en pivotant autour de son extrémité opposée à S. Or, il n’est que deux manières de décrire l’effet causal perçu, mais dans chacune d’entre elles on est bien obligé de réduire cet effet à la suppression d’une résistance, ce qui démontre donc l’existence de R. On peut à volonté considérer le socle S comme l’agent A, cause du mouvement de la barre P (qui sera alors le patient B), ou considérer S
comme le patient B qui échappe alors à l’action de pression de l’agent P. On aura donc :
(8) M(A = S) — R(A=S) = M(B = P) — F(B=P)
où M(A) = départ de S, — R(A) = suppression de la résistance de S ; M(B) = chute de P et — F(B) = suppression de la pression de P.
ou (8 b",) M(A=P) — F(A = P) = M(B = S) — R(B=S)
où M(A) = chute de P, — F(A) = suppression de la pression de P, M(B) = départ du socle S et — R(B) = suppression de sa résistance.
On constate que dans les deux modes de formulation 8 et 8 b“, on ne peut traduire l’effet causal perceptif qu’en faisant intervenir la suppression d’une résistance, ce qui vérifie donc le caractère nécessaire de ce facteur. Et par cela même on aperçoit la généralité du schème de la compensation, puisqu’il permet d’interpréter non seulement les exemples conformes à l’ampliation du mouvement, mais encore l’effet si différent imaginé par H.E. Gruber (que l’on considère cet effet comme incompatible ou comme compatible avec l’hypothèse de l’ampliation).
Le schéma que nous proposons ne contredit donc nullement en lui- même la thèse centrale de Michotte, mais ajoute simplement la considération d’un facteur qu’il a jugé inutile de dégager parce qu’il désirait s’en tenir au maximum aux impressions d’origine visuelle, tandis que les correspondances tactilo-kinesthético-visuelles nous semblent rendre indispensable un tel complément : il va de soi, en effet, que la résistance joue un rôle fondamental dans la causalité tactile, et, si la causalité visuelle emprunte déjà à la causalité tactile les impressions de solidité, de choc, de poussée, etc., il n’est aucune raison de leur refuser l’emprunt complémentaire de l’impression de résistance ou de poids, sous la forme d’une plus ou moins grande facilité ou difficulté à être déplacé. Par exemple, dans le lancement à vitesses descendantes (rapport 3 : 1 ou 6 : 1), Michotte attribue simplement le renforcement de l’impression causale à « une hiérarchie descendante des vitesses qui, en accentuant la dominance de l’objet A doit accentuer en même temps l’appartenance, contre-partie de la dite dominance » (p. 138). Mais selon les observateurs exercés il s’y ajoute cette impression assez systématique que A fournit plus de travail dans la situation 3 : 1 que dans la situation 3 : 3 (et plus de travail dans le lancement que dans l’entraînement, etc.). Or il est difficile d’éprouver cette impression de « travail » sur laquelle Michotte lui-même insiste volontiers, sans attribuer à ce travail, percep- tivement comme mécaniquement, la signification du déplacement d’un poids. De même quand Michotte lui-même note à propos de l’entraînement l’impression que l’agent A « cueille au vol » le patient B, il est difficile d’éprouver cette impression sans attribuer à B une certaine légèreté.
La seule divergence réelle entre Michotte et nous tient donc à la question suivante : existe-t-il des impressions dynamiques d’origine visuelle, ou bien les impressions de choc, poussée, force, travail, solidité, poids et résistance sont-elles empruntées par la vision au domaine tactilo-kinesthésique grâce à une correspondance assimilatrice ? Une telle correspondance est susceptible de jouer dans les deux sens avec réciprocité (cf. les expériences de stéréognosie), dans tous les domaines communs au toucher et à la vue, tels que celui des formes et des grandeurs. Par contre, dans le cas d’une priorité génétique comme est sans doute celle de la causalité tactile, esquissée dès les mouvements fœtaux, sur la causalité visuelle, la correspondance se ferait dans le sens tactilo- kinesthésique → visuel plus que l’inverse.
C’est cette hypothèse, dont une vérification décisive ne pourrait naturellement se faire qu’au niveau des premiers mois de l’existence, que nous allons chercher maintenant à justifier, en la confrontant avec les résultats consignés dans les tabl. 1 à XX. Il s’agira donc simplement d’en estimer en chaque cas la valeur probable, comparée à celle d’une interprétation purement « visuelle » (c’est-à-dire fondée sur l’organisation d’éléments empruntés à la vision seule) de l’ampliation du mouvement.
§ 14. L’évolution des impressions causales a distance🔗
L’impression de contact est un premier exemple, dont l’importance est d’ailleurs fondamentale pour la causalité perceptive, d’une perception pouvant être interprétée soit comme d’origine purement visuelle, soit comme englobant à titre de composantes des correspondants visuels d’éléments tactilo-kinesthésiques. C’est ainsi que deux carrés juxtaposés sont en contact purement visuel tandis que la question se pose, dans le cas de deux figures auxquelles le sujet attribue une solidité et une masse (puisqu’il peut éprouver à leur endroit une impression de choc) si l’impression de contact ne comporte pas de correspondants tactilo- kinesthésiques (nous disons « correspondants » parce que la perception est toujours visuelle, mais donne une impression correspondant à une expérience tactilo-kinesthésique).
Or, l’un des résultats les plus clairs de notre investigation génétique est que les relations entre le contact et l’impression causale ne sont pas les mêmes chez l’enfant et chez l’adulte, et ceci à deux points de vue. En premier lieu, l’enfant perçoit encore des contacts apparents pour des décalages correspondant chez l’adulte à la perception d’un intervalle ; nous reviendrons sur ce problème (§ 19), mais le rappelons dès maintenant pour signaler qu’il est souvent difficile de décider si en ces cas l’enfant perçoit le contact parce qu’il a une impression de poussée ou si l’ordre est inverse, tant la poussée et le contact sont indissociablement liés pour lui. En second lieu, et c’est là ce qui nous importe pour l’ins-
tant, l’enfant présente en moyenne (sauf exceptions rares) une difficulté systématique à éprouver spontanément une impression causale sans contact (réel ou apparent), et cela pour des raisons dont un examen minutieux et prolongé nous a conduits à admettre qu’elles étaient bien d’ordre perceptif et ne tenaient pas simplement à des facteurs d’interprétation notionnelle. Ce besoin de contact pour toute impression causale perceptive est d’autant plus frappant chez l’enfant, que celui-ci témoigne en général d’une marge de tolérance un peu plus grande ou du moins d’une limite moins différenciée que celle l’adulte dans l’attribution de la causalité aux configurations perceptives présentées. Il convient donc que nous réexaminions ce problème de l’action sans contact chez l’enfant et chez l’adulte.
Mais il importe auparavant de rappeler la remarque qu’avait déjà faite Yela et qui nous a constamment préoccupé nous-mêmes : lorsque les sujets perçoivent une absence de contact entre les mobiles A et B, il arrive qu’il puissent voir la surface blanche (du disque) occupant l’intervalle entre A et B comme un troisième solide le long duquel le choc est transféré. On peut à certains égards comparer une telle situation à ce que Michotte a appelé la « causalité instrumentale », le solide intercalaire remplissant alors la « fonction outil » entre l’agent A et le patient B (et c’est pourquoi nous avons cherché à favoriser chez les enfants la formation d’une impression causale sans contact direct entre A et B en leur offrant au préalable des modèles d’actions par l’intermédiaire de tiges rigides ou de ficelles : (voir le § 5). Mais, plus généralement, on peut se demander, lorsque l’espace intercalaire n’est pas perçu comme un solide (ce qui est, pensons-nous, assez exceptionnel), s’il ne constitue pas néanmoins un troisième objet A’ perçu à titre d’intermédiaire élastique (air ou liquide) : nous avons vu que c’est le cas en un grand nombre de réactions adultes (et exceptionnellement chez l’enfant). Lorsqu’il en est ainsi il y a alors naturellement action causale de A sur A’ et de A’ sur B mais avec effets de compression, etc., et non plus de chocs ou de poussées directes.
Pour mettre en évidence l’existence d’actions causales à distance (au sens strict du terme) et non plus grâce à d’éventuels intermédiaires solides, Yela a réalisé, par un procédé d’anaglyphes, une situation dans laquelle deux petits cercles gris de 1 cm paraissent se mouvoir dans un espace à trois dimensions (avec projection sur un écran de verre) : pour des vitesses de A 25 cm/s et de B 16 cm/s, cinq sujets exercés et quelques autres ont éprouvé de nettes impressions causales. Mais il faut ajouter qu’en ce cas les objets paraissent flotter dans l’air et, malgré l’absence de tout intermédiaire solide ou « instrument », il pourrait se faire que les sujets perçoivent les choses « comme si » il intervenait un intermédiaire élastique (air), ou plus simplement par analogie inconsciente avec les situations de ce genre.
Dans ce qui suit, ce que nous appellerons indifféremment causalité sans contact ou à distance ne se réfère donc qu’à une absence de contact ou à une distance entre les termes extrêmes A et B, sans que nous puissions décider si cette impression causale est réellement perceptible sans intermédiaire A’ comme pense l’avoir démontré Yela ou s’il intervient toujours, comme il nous semble plus probable, chez les sujets qui éprouvent de telles impressions, un intermédiaire solide ou élastique A’.
La question que nous allons discuter n’est donc pas celle-là, mais une question qui nous semble plus importante dans la perspective de notre interprétation générale : que le sujet perçoive l’intervalle blanc A’ comme un vide ou comme un intermédiaire gazeux, liquide ou même solide, il va de soi que la présence d’un tel intervalle entre l’agent A et le patient B constitue une situation perceptive toute autre que le contact (réel ou apparent) entre A et B, du point de l’assimilation éventuelle des schèmes de la causalité perceptive visuelle à ceux de la causalité perceptive tactilo-kinesthésique. Même si le sujet est en possession des schèmes (ou « Gestalt ») empiriques fournis par l’expérience tactilo- kinesthésique de la compression, etc. (dûs, par exemple, au maniement des pompes à bicyclettes), ou de schèmes relatifs à des intermédiaires solides (causalité instrumentale), l’assimilation d’une séquence sans contact entre A et B ou d’un intervalle blanc à de tels schèmes, comporte une transposition beaucoup plus complexe que l’assimilation de la séquence avec contact à une poussée (lancement ou entraînement), etc. C’est donc essentiellement de ce point de vue de la traduction du tactilo-kinesthésique en visuel que nous allons conduire la discussion qui va suivre, les résistances des enfants à percevoir une causalité sans contact pouvant être dues soit à l’absence (pour eux) de schèmes tactilo- kinesthésiques auxquelles cette situation visuelle pourrait être assimilée, soit aux difficultés d’une traduction tactilo-kinesthésique en visuel dans des conditions où rien ne l’amorce du point de vue proprement visuel.
1. Les actions à distance chez l’enfant. — Les deux faits remarquables qu’il s’agira d’expliquer sont, en effet, (1) que l’impression causale à distance est manifestement plus rare et plus difficile à obtenir chez les petits que chez l’adulte et (2) que, néanmoins, en leur faisant faire certaines manipulations préalables et en provoquant dans la mesure du possible un changement d’attitudes on parvient à obtenir d’eux en des proportions variant avec l’âge une impression d’action par intermédiaires (solides ou plus rarement gazeux).
Pour ce qui est du premier de ces problèmes on a vu, aux § § 2 à 4 (tabl. II-VI) la suite des essais et tâtonnements par lesquels ont passé les recherches de l’un de nous pour déceler ces actions à distance chez l’enfant. Or, malgré tous ses efforts, il reste évident que la grande majorité des sujets reste réfractaire à de telles impressions tant qu’il s’agit des réactions spontanées (par opposition à provoquées). Chez les sujets
de 6 à 7 ;6, par exemple, la perception d’une absence de contact semble annihiler toute possibilité de poussée entre un mobile et un autre. Ceux chez lesquels il y a encore impression causale sont ceux qui admettent un intermédiaire, sauf un cas chez lequel, sans contact ni intermédiaire « (71) pousse (B) quand même » (ces derniers cas étant donc comparables aux réactions adultes). L’intermédiaire est en général « l’air » sans précision sur les pouvoirs de ce souffle. Quant aux sujets (la grande majorité) qui ne voient pas de poussée sans contact, ils conservent la double impression du contact et de la poussée jusqu’à de grands intervalles, mais il suffit qu’ils perçoivent l’espace vide une première fois pour que leur seuil de perception de l’intervalle s’abaisse et que l’impression causale disparaisse (même pour les distances où elle avait lieu à cause d’un contact apparent). Ce sont ces cas à propos desquels on peut se demander si c’est la perception du contact qui entraîne celle de la poussée ou si une perception globale et poussée commande celle du contact. 11 est à noter, d’ailleurs que l’on retrouve des faits du même genre chez certains adultes exceptionnels, tant en ce qui concerne la nécessité du contact (par exemple pour Do— 10 « Pas de poussée parce qu’ils ne se touchent pas ») qu’en ce qui a trait à l’abaissement du seuil dans la perception de l’intervalle après la perception du premier espace vide. Mais dans la grande majorité des cas l’opposition que nous venons de rappeler subsiste entre enfants et adultes.
Différentes hypothèses sont alors possibles pour expliquer ces réactions en moyenne négatives :
(1) On pourrait d’abord supposer que la causalité perceptive de l’enfant comporte la tendance à chercher un « passage sensible » (au sens conféré à ces mots au § 11) entre l’agent et le patient et que le contact constitue pour eux comme un symbole d’un tel passage. Mais nous n’avons rien constaté en fait qui autorise une telle supposition et le contact peut servir de symbole au passage de l’action causale en général sans qu’un tel passage soit nécessairement sensible : c’est donc en faveur de la productivité causale et contre les pures séquences temporelles de Hume que joue le besoin de contact, mais non pas en faveur d’un passage sensible particulier.
(2) On peut en second lieu invoquer les attitudes du sujet. Comme nous l’avons vu au § 4, le sujet peut osciller entre plusieurs attitudes dont les extrêmes sont : l’une réaliste consistant à prendre les objets A et B pour des objets réels, en particulier pour des objets actionnés par la machine dont l’existence est supposée à l’intérieur du dispositif ; l’autre impressionniste et consistant à décrire simplement l’impression ressentie (étant entendu que les figures perçues sont analogues à celles qu’on voit au cinéma et ne sont à décrire qu’en tant que figures). On pourra alors admettre que le manque d’impression causale sans contact est dû à l’attitude réaliste et que, après manipulation des crochets, etc., l’enfant
revoyant l’image des dispositifs prenne une attitude plus impressionniste. Nous discuterons plus loin ce second point. Quant au premier, il reste à expliquer pourquoi le contact joue un rôle aussi grand dans l’attitude réaliste des petits. Même en admettant qu’au début l’enfant perçoive les figures A et B comme actionnées par une machine mystérieuse cachée dans le dispositif, il devrait alors être disposé à accepter toutes les combinaisons y compris l’action à distance (la « machine » est souvent invoquée en termes d’« électricité », etc., comme si elle était capable de tout) : pourquoi s’en tient-il aux lancements, entraînements, etc., avec contact et pourquoi l’intervalle, sitôt perçu, provoque-t-il une telle réaction antagoniste à l’impression causale ? L’attitude réaliste n’explique la chose que par référence aux connexions entre les solides usuels, et non pas par référence à la machine cachée, ce qui revient donc à déplacer le problème et à le poser sous la forme suivante : pourquoi les impressions causales liées à la perception des objets réels comportent-elles chez l’enfant la nécessité d’un contact ?
(3) On pourrait alors invoquer en troisième lieu la part de l’expérience acquise : ce serait faute de modèles empiriques connus (aimants, etc.) que l’enfant se refuserait à toute impression causale à distance, tandis que l’adulte mieux préparé par une expérience perceptive plus riche serait plus accessible à ce genre d’impressions. Nous croyons certes à l’action d’un tel facteur : il est clair, en particulier que les effets de « compression » si fréquents chez l’adulte ne peuvent constituer que des Gestalt empiriques et non pas des Gestalt géométriques. Mais ce facteur n’explique pas tout : il est remarquable, en particulier, de voir combien peu nombreux sont les enfants qui utilisent le modèle des pompes à air, des actions de souffler sur une feuille de papier, etc., qu’on leur présente en cas de résistance pour faciliter leur impression causale à distance. La nécessité du contact semble donc tenir en partie à des lois d’équilibre de la perception et ne pas résulter uniquement des facteurs d’expérience.
(4) La vraie raison de cette exigence de contact chez l’enfant semble alors que chez celui-ci la causalité perceptive visuelle serait moins différenciée de la causalité perceptive tactilo-kinesthésique que chez l’adulte ; cette indifférenciation relative serait renforcée par l’attitude réaliste et par le rôle des Gestalt empiriques, mais tiendrait en sa source au caractère global et polysensoriel des perceptions enfantines. — En effet, le lancement, l’entraînement et même le déclenchement correspondent tous, lorsqu’il s’agit d’actions avec contact, à des impressions causales aussi bien tactiles que visuelles. La poussée et le choc sont des perceptions tactiles bien avant de donner lieu à des impressions visuelles et ce que fournissent celles-ci consiste précisément à reconnaître visuellement les événements qui se manifestent ordinairement de façon tactilo- kinesthésique. Toutes les impressions causales visuelles sont donc iso-
morphes à des impressions causales tactilo-kinesthésiques sauf une seule exception : or, cette exception est précisément constituée par la causalité sans contact, car il n’existe pas de causalité tactilo-kinesthésique à distance (dans la « compression », qui donne lieu à une impression tactile bien connue des cyclistes qui regonflent leurs pneus, il y a contact entre l’extrémité du piston et l’air qui se comprime). Le contact constitue ainsi à la fois le modèle de la relation soit tactilo-kinesthésique soit visuelle et la condition nécessaire d’une causalité tactilo-kinesthésique.
Or, il est clair que quand les sujets (adultes comme enfants) voient dans les figures A et B autre chose que des rectangles colorés mais des objets en mouvement, ils prêtent à ces objets, sans avoir à le dire explicitement, tous les caractères de l’objet tactilo-visuel : une matière, et pas seulement une forme et une grandeur, donc de la solidité, de la dureté ou impénétrabilité, de la résistance, etc. (à des degrés divers). On répondra peut-être que le caractère de réalité de ces objets pourrait tenir à leur voluminosité. Nous pensons avec Michotte qu’il faut distinguer la « croyance à la réalité » et 1’« impression ou caractère de réalité », donc l’impression perceptive 1. Or, Michotte a montré qu’en certains cas le critère habituel de manipulation possible n’est pas nécessaire pour conférer l’impression perceptive de réalité, mais que celle-ci est fournie par l’orientation des lignes selon la troisième dimension, ce qui semble les faire sortir perpendiculairement du plan : d’où l’impression de la réalité des volumes. Mais, dans le cas des objets A et B, on ne perçoit pas que des volumes : on perçoit des solides, ce qui est autre chose, qui se touchent, se choquent et se poussent, trois caractères où le caractère tactilo-kinesthésique intervient nécessairement quand il s’agit de solides impénétrables.
Or, si ces propriétés tactilo-kinesthésiques sont encore très nettes chez l’adulte, il est très probable qu’elles sont encore plus fortement représentées chez l’enfant, dont on a souvent signalé la nature poly- sensorielle des perceptions et notamment leur caractère tactilo-kinesthé- tico-visuel relativement indifférencié. Le fait, si frappant chez les petits d’une exigence initiale de contact pour éprouver une impression causale dériverait ainsi de l’indifférenciation relative entre la causalité tactile et la causalité visuelle chez l’enfant : la causalité perceptive visuelle des petits n’exprimerait que des liaisons tactilement réalisables (par opposition aux « influences » diverses qui débordent naturellement ces frontières), tandis qu’une différenciation plus poussée permettra ultérieurement la formation de liaisons plus spécifiquement visuelles.
Ceci nous conduit à la solution du deuxième problème que soulèvent les réactions des petits : comment interpréter la forme perceptive
. 1 A. Michotte,L’énigme psychologique de la perspective dans le dessin linéaire, Bull. Ac. roy. Belgique, Cl. des Lettres, 5 mai 1948, p. 280.
d’action à distance qu’ils finissent par accepter après leurs manipulations alors qu’ils n’éprouvaient pas d’impressions analogue au début (ceci naturellement sauf les deux ou trois cas d’impressions causales authentiques et spontanées, constituant le pendant des quelques cas négatifs adultes) ? Il faut tout d’abord se demander si le changement survenu s’est borné à rendre manifeste ou explicite une impression déjà possible antérieurement, mais simplement voilée par l’attitude réaliste, donc une impression préexistant virtuellement au changement, ou si celui-ci s’est accompagné de la production d’une nouvelle impression causale à laquelle le sujet demeurait inapte jusque-là. Or, le fait que le changement obtenu chez les petits fait passer les actions à distance de 173 cas1 à 244 sur 270 (tabl. VI), tandis que le changement obtenu à 12-14 ans ne modifie les 74 cas initiaux sur 120 qu’en 79 sur 120 (alors que l’attitude réaliste est plus faible à ce second niveau d’âge que chez les petits) parle nettement en faveur de la seconde solution, c’est-à-dire de la formation d’impressions nouvelles et non pas de la simple actualisation d’une structure virtuelle. En quoi consiste alors cette impression nouvelle ? Sous l’influence des manipulations suggérées (blocs tirés ou poussés au moyen de crochets, camions et remorques, etc.), le sujet constate l’existence de relations causales entre objets séparés dans l’espace et reliés par des intermédiaires ténus. Ces manipulations ont alors un double résultat. L’un est de les habituer à considérer les images mouvantes du dispositif des disques comme des représentations symboliques d’objets possibles et non pas comme des objets réels : d’où la possibilité de décrire en termes de « comme si » les impressions qu’ils provoquent. Mais l’autre est de leur fournir un certain nombre de correspondants visuels de relations acceptables sur le plan indifférencié (tactilo-kinesthético-visuel) de la manipulation : il leur suffit ensuite de revoir les images A et B qui ne comportent ni tiges ni fils ni intermédiaires pour qu’elles soient perçues à titre de cas limites dans lesquels les tiges et les fils ne sont plus visibles mais sont quand même là (4 et B se comportent « comme s’ils » étaient attachés par une tige, etc.) 2. Il est d’ailleurs clair que ces deux processus, l’un de changement d’attitude et l’autre de schématisation visuelle de liaisons précédemment admises sur le plan de la manipulation, sont indissociables car ils résultent tous deux d’un même mécanisme de différenciation.
II. Les actions à distance chez l’adulte. — L’impression causale à distance est notablement plus fréquente chez l’adulte que chez l’enfant (nous avons même vu un observateur réfractaire à l’impression causale par
1 Rappelons que ces chiffres comprennent déjà un pour cent élevé de cas entraînés par des manipulations à partir de la fin de la série I d’expériences (sur cinq séries).
2 Les modèles sans intermédiaire solide sont beaucoup moins retenus. Rappelons que les petits restent peu sensibles aux démonstrations de pompes, d’actions dues au soufflet, etc.
contact l’éprouver brusquement à distance). Mais un grand nombre de sujets invoquent un intermédiaire transparent (gazeux ou parfois liquide), avec une proportion importante d’effets de compressions. Trois remarques sont à faire à cet égard.
En premier lieu les actions à distance témoignent vraisemblablement à la fois d’une différenciation entre l’attitude impressionniste et l’attitude réaliste et d’une différenciation complémentaire entre les impressions visuelles et les impressions globales tactilo-kinesthético- visuelles. Néanmoins il subsiste, en ces impressions visuelles, des correspondants d’impressions tactilo-kinesthésiques : telle est l’impression de poids ou de plus ou moins grande résistance attachée soit au patient B soit au milieu intercalaire lui-même (l’effet de compression est indissociable de certaines impressions de résistance : par exemple, quand A se meut à une faible vitesse, par rapport à B, A suggère un effort croissant de compression, à laquelle B finit par céder brusquement après résistance).
En second lieu, la fréquence remarquable des impressions de compression (voir tabl. IV b1’ : 76 cas pour 12 sujets dans les rapports de vitesses 1 :6 et 1 :3 contre 38 cas dans les rapports 6 :1 ou 3 :1) semblent attester que, en plus des formes géométriques, cinématiques ou dynamiques (ces dernières par compensation) interviennent des formes empiriques, c’est-à-dire influencés par l’expérience acquise. Il est, en effet, difficile d’expliquer le rôle de l’air dans les impressions perceptives des sujets par des facteurs innés ou de simples lois d’équilibre, étant entendu cependant que c’est en vertu du principe d’équilibre des compensations que le sujet puise dans son expérience cette impression d’air comprimé situé entre A et B (notamment, on vient de le rappeler, quand la vitesse de B dépasse celle de A : nous y reviendrons au § 16).
En troisième lieu, qu’il s’agisse de distance à travers l’espace vide ou d’action par intermédiaire élastique et transparent, on ne note pas la moindre trace d’un « passage sensible » : le sujet ne perçoit ni mouvement phi, ni ondulation, flux, etc. Même en de tels cas d’actions à distance, qui seraient spécialement favorables à la vérification de la solution II (§ 11), la causalité perceptive ne consiste qu’en une pure composition de relations spatio-temporelles, cinématiques et dynamiques.
§ 15. La correspondance tactilo-kinesthético-visuelle dans les impressions de poids et leur rôle dans le mécanisme de la compensation🔗
Si la nécessité du contact pour l’impression causale spontanée des petits constitue un indice en faveur de l’origine tactilo-kinesthésique de la causalité visuelle, il reste à vérifier que les correspondances tactilo- kinesthético-visuelles jouent encore un rôle nécessaire dans les impressions causales de l’adulte. Il s’agit donc, à cet égard, de discuter et
d’interpréter les résultats consignés au § 6, tabl. VIII-XIV, relatifs aux impressions de légèreté corrélatives des vitesses apparentes, et au § 7 (présentations verticales).
La question préalable qui se pose au sujet de ces résultats du § 6 est naturellement de savoir si les impressions de poids sont bien de nature perceptive ou s’il s’agit d’inférences représentatives implicites : lenteur implique poids et rapidité légèreté. Or, par le fait même que nous avons posé des questions aux sujets, il est naturellement impossible d’exclure une part non négligeable d’inférences représentatives donc d’interprétation notionnelle (ce qui hélas est une possibilité commune à tous les aspects de la causalité perceptive même quand le sujet décrit spontanément ses impressions). Mais de nombreux indices montrent que l’inférence représentative n’explique pas tout en ces attributions de poids au mobile B et que celles-ci comportent une part prépondérante d’impression perceptive, en liaison avec les vitesses relatives des mobiles A et B ainsi qu’avec les’ facteurs spatio-temporels. Le principal de ces indices est que les modifications du poids apparent sont corrélatives de modifications dans l’impression causale elle-même (tabl. VIII et XI). Dans la plupart des cas, la diminution du poids apparent du patient B va, en effet, de pair avec une augmentation de son autonomie (renforcement du déclenchement chez 6 sujets sur 11 et pour les vitesses 1 :3 du tabl. VIII diminution du lancement chez 6 sujets 6 sujets sur 11 pour les vitesses 3 : 1 du tabl. VIII, 2 lancements transformés en déclenchements au tabl. VIII et 4 sujets sur 10 non inscrits au tabl. XI), mais, quand le lancement subsiste, ou bien il est sans modification (2 sujets sur 11 au tabl. VIII et 4 ou 3 sur 10 au tabl. XI) ou bien il est « plus naturel », avec une poussée plus forte (1 sujet tabl. VII et 3 adultes tabl. XI). Or, l’une et l’autre de ces deux modifications se comprennent d’elles-mêmes si l’on se rappelle que le poids apparent du patient B dans la présentation avec masquage du point d’arrivée peut être comparé soit à celui de B dans la présentation sans masquage, soit au poids apparent de l’agent A avec ou sans masquage de l’arrivée de B (ces deux présentations de A pouvant d’ailleurs être comparées entre elles comme chez le sujet du tabl. VIII qui a vu A plus lourd avec masquage du point d’arrivée de B que sans masquage). Quand le sujet se borne à voir B plus rapide et plus léger par rapport à l’autre B, l’autonomie renforcée du patient produit les modifications du premier type ; si au contraire B est vu plus rapide et plus léger par rapport à A, celui-ci semble plus fort, B moins résistant et la poussée est renforcée. Il est vrai que, en chacun de ces cas, l’impression de légèreté va de pair avec celle de vitesse, ce qui semble laisser sans décision la question des influences respectives de la perception et de l’inférence : mais, précisément parce que toutes les impressions se modifient solidairement — vitesses, causalité et poids — il serait bien arbitraire d’établir une
coupure entre ce qui relèverait de l’impression perceptive et de l’interprétation notionnelle, en mettant la causalité et la vitesse en deçà de cette frontière et le poids ou la résistance au-delà. Notons à ce propos que (tabl. XIII), quand le facteur causal est éliminé (deux variables simples à comparer au lieu de deux couples à liaison causale ou d’un couple causal et d’une variable simple), les modifications de vitesse et de poids apparents disparaissent chez l’adulte ; c’est d’ailleurs en cette suppression de ces modifications apparentes que pourrait prédominer l’influence de l’interprétation inférentielle, plus que dans le cas de leur intervention.
Un second indice en faveur du caractère perceptif de la liaison entre la vitesse et la légèreté est le fait que l’association entre ces deux caractères reste « très significative » chez l’enfant comme chez l’adulte (tabl. X) bien que la notion enfantine du « lourd » soit synonyme de force active et souvent de vitesse (on trouve d’ailleurs un 20 % chez l’enfant contre 0 chez l’adulte de cas qui relient ’« plus vite » à « moins léger »).
Admettant donc une part prépondérante d’impression perceptive dans la relation entre la vitesse et la légèreté il convient maintenant de chercher à interpréter cette impression et à déterminer son rôle dans le jeu de compensations éventuelles qui caractérise la causalité perceptive.
Rour ce qui est de son interprétation, nous nous trouvons en présence de la même question qu’à propos de la nécessité du contact dans les impressions causales des petits, c’est-à-dire du problème des correspondances tactilo-kinesthético-visuelles rendant compte de l’intervention de facteurs dynamiques en une configuration perçue par voie exclusivement visuelle. On se rappelle que Michotte, qui souligne sans cesse avec raison les caractères de dynamisme et d’« activité » de l’agent A, est porté à ne caractériser le patient B que par sa seule « passivité ». Mais, si l’on peut accepter cette expression, il importe cependant de souligner le fait que la passivité est encore, si l’on peut dire, un comportement dynamique. Le mobile B ne saurait recevoir des chocs ni être l’objet de poussées s’il ne consistait qu’en un volume se déplaçant dans l’espace : pour autant que les sujets lui attribuent le rôle d’un patient animé par le mouvement de A, ils lui confèrent par cela même des qualités perceptives de solidité et de résistance au choc. De plus, et indépendamment de toute inférence ou interprétation notionnelles, les sujets ne peuvent réagir de façon différenciée, comme ils le font, aux diverses configurations présentées, sans éprouver l’impression, non seulement que la poussée est plus ou moins forte selon les cas, mais encore que le patient B s’y prête selon les degrés divers de « passivité » : par exemple, B est plus passif dans l’entraînement que dans le lancement et moins passif encore dans le déclenchement, puisqu’il devient « actif ». Or, le seul fait qu’il existe des degrés dans la passivité oblige à analyser
et à décomposer cette impression perceptive, d’autant plus que ces degrés n’interviennent pas seulement lors de la variation des rapports de vitesse, mais au cours même du trajet parcouru par B : l’impression n’est pas la même, en effet, dans la région voisine de l’arrêt de B que dans la zone d’action de A partant du point d’impact, et l’impression causale est une résultante de toutes ces impressions à la fois !
Si l’on analyse alors les degrés en question de passivité du mobile B, on s’aperçoit qu’on ne saurait les sérier de façon unidimensionnelle, c’est-à-dire en se contentant d’une seule ligne conduisant de la passivité maximum (entraînement) à l’activité maximum (déclenchement). L’on peut bien, il est vrai, soutenir que B est plus actif dans le déclenchement que dans le lancement, et ordonner ainsi les intermédiaires entre ces deux formes selon la dimension passivité-activité ; mais on ne saurait dire que B paraisse plus actif dans le lancement que dans l’entraînement et cependant il est plus passif dans cette dernière structure : la passivité prend donc ici une autre signification, et nous ne saurions mieux la décrire que par les termes déjà employés au § 13 de « plus facilement poussé ou déplacé ». En effet, la différence essentielle entre l’entraînement et le lancement est que dans le second cas l’agent A s’arrête ou perd sa vitesse, tandis que dans le premier il poursuit son mouvement. Si B semble moins passif dans la seconde situation que dans la première, cela ne signifie donc pas qu’il soit plus actif (sauf à faire intervenir une action causale d’arrêt, ce que le sujet ne perçoit pas, du moins dans ces cas), mais bien qu’il est revêtu d’une sorte de caractère dynamique négatif, que nous appelons « résistance ».
L’impression du poids de B, solidaire du rapport des vitesses, n’est donc que la manifestation de ce caractère dynamique négatif attribué au patient et qui est le complément indispensable du caractère positif de force attribué à l’agent A (tandis que quand le sujet confère un poids à A, ce qui lui arrive parfois spontanément, c’est en tant que complément de l’impression de force qu’il produit). En bref, l’équivalence rapidité = légèreté que nous avons notée au § 6 n’est que l’un des aspects de la traduction continuelle du cinématique en dynamique à laquelle se livrent les impressions perceptives, qu’elles soient causales ou parfois même relatives à des mobiles isolés, et c’est pourquoi l’on ne saurait comprendre le mécanisme de la causalité perceptive, ou de l’ampliation du mouvement qui la caractérise en général, sans faire intervenir le dynamisme négatif du patient B autant que le dynamisme positif de l’agent A.
La meilleure preuve de ce que nous avançons ainsi nous paraît être fournie par la comparaison des impressions causales en présentation horizontale et verticale, et, dans ce dernier cas par la comparaison des impressions à la montée et à la descente (§ 7). Comme nous l’avons vu
en ce § 7, la pesanteur (qui se rapporte donc à la résistance perceptive telle que nous l’entendons) joue alors un rôle évident, que son action donne l’impression d’être freinée par le milieu ou à vaincre par l’un ou l’autre des mobiles. Or, un fait essentiel pour cette discussion est que, en ce cas aussi des présentations verticales, ces effets dynamiques même lorsqu’ils sont relatifs à B ne s’expriment dans le langage du sujet qu’en termes de passivité (à la descente) et d’activité (à la montée), c’est-à- dire de façon implicite et englobée en des termes plus généraux. C’est pourquoi il est indispensable que nous les dégagions pour les formuler explicitement en nos équations symboliques, ce qui rétablit alors le jeu des compensations qui nous paraît caractériser la causalité perceptive.
Cela dit, il semble bien difficile de rendre compte de ces impressions de poids ou de résistance sans faire à nouveau appel à la correspondance tactilo-kinesthético-visuelle que nous avons déjà invoquée à propos du rôle du contact dans les impressions causales de l’enfant. Sans doute pourrait-on soutenir que, cette attribution d’un poids aux mobiles perçus étant constamment dépendante des vitesses, ce serait l’élément cinématique visuel qui prédominerait en ce cas. Mais alors il faudrait attribuer de même l’estimation visuelle des poids dans la phase initiale de l’illusion de poids (lorsque le sujet n’a pas encore touché les deux boîtes, mais s’apprête à les soupeser) à une pure évaluation du volume en interprétant alors l’équivalence perceptive « gros = lourd » comme le produit d’une inférence notionnelle ou d’une association sortant des frontières de la perception. En réalité, pour ce qui est de l’assimilation du volume au poids comme pour celle de la rapidité à la légèreté, on ne saurait adopter une autre position que dans le cas de la perception visuelle du choc ou de la poussée : en toutes ces situations, la vision fournit des impressions que le sujet ne saurait, non pas seulement comprendre ou interpréter notionnellement, mais même éprouver perceptivement si elles n’étaient dès le départ assimilées par une correspondance, innée ou acquise mais relevant de la perception elle-même, entre le domaine visuel et le domaine tactilo-kinesthésique. Cette correspondance assimilatrice ne consiste naturellement pas en une conjonction ou en une séquence telles que les impressions visuelles seraient accompagnées ou suivies par des impressions tactiles (comme dans les mouvements stro- boscopiques entre excitants appartenant à des domaines sensoriels différents) : il s’agit simplement, comme lorsqu’on perçoit visuellement une surface rugueuse ou lisse, de la lecture visuelle d’une qualité appartenant à un autre domaine sensoriel, mais sans que la relation entre deux implique l’intermédiaire de la représentation. Or, comme la causalité tactilo-kinesthésique connaît, de la manière la plus directe, les facteurs dynamiques négatifs (résistance) autant que les positifs (force), il est naturel que ces deux aspects retrouvent leurs correspondants dans la
causalité visuelle, au sein de laquelle ils assurent alors, en liaison avec les facteurs cinématiques, le jeu des compensations qui rend compte de la conservation particulière caractérisant cette structure si complexe de composition perceptive.
§ 16. Les cas paradoxaux de lancements
avec rapports ascendants de vitesses🔗
Nous avons jusqu’ici vérifié sur deux exemples (§ 14 et 15) que les facteurs en jeu dans la composition des impressions causales ne sont pas exclusivement d’origine visuelle et fournissent ainsi de quoi rendre compte d’une compensation entre les mouvements ou le dynamisme perçus sur A et les mouvements ou le dynamisme perçus sur B. Il convient maintenant de discuter trois exemples d’impressions causales, l’une augmentant (§ 16) et les deux autres diminuant avec l’âge (§ 17) dans lesquelles les compensations dynamiques sont indispensables pour compléter l’ampliation des mouvements comme tels.
Le premier de ces cas concerne le rapport des vitesses (tandis que l’autre est relatif à la direction des mouvements). Selon le schéma de l’ampliation tout rapport de vitesses ascendant devrait ne donner lieu qu’à des impressions de déclenchement : la vitesse de B étant alors supérieure à celle de A, le mouvement de A ne peut alors être conçu comme se conservant et celui de B ne peut être considéré comme une « extension » ou un « prolongement » de celui de A, puisqu’il lui ajoute de la vitesse.
Or, chez un certain nombre de sujets, quelques enfants mais un grand nombre d’adultes, on trouve pour les rapports de vitesse 1 :3 et même 1 :6 des lancements et non pas des déclenchements. Si l’on examine par exemple le tabl. II pour le rapport 1 : 3, on trouve chez les enfants 13 poussées contre 34 déclenchements (5 poussées simples, 5 poussées par air et 3 par intermédiaires solides), ce qui est peu significatif ; mais, chez l’adulte, tandis qu’avec contact (+5) on n’a aucune poussée et 10 déclenchements, on trouve sans contact 23 poussées contre 9 déclenchements (ou indépendance). D’autre part, 19 de ces 23 poussées étant des cas nets de compression, on voit donc que c’est cet effet particulier qui est en général responsable de l’inversion du déclenchement en lancement (à noter que chez certains sujets la poussée par intermédiaire gazeux, perçue sans contact, influence ensuite l’impression causale même lorsqu’il y a contact).1
Or, si ce lancement à vitesses ascendantes ne saurait s’expliquer par l’ampliation du mouvement seul, il s’interprète facilement dans un schéma
1 Il est à noter en outre que la poussée donne parfois l’impression d’une accélération de B, ce sur quoi nous allons revenir.
de compensation. En effet, la différence entre la perte de vitesse de A, soit A1— A2 = A1 et le gain de vitesse de B soit B2— B1= B2, différence qui est donc de B2— A1= x>0, est compensée par le fait que A semble presser sur un milieu compressible dont la force explosive s’ajoute à l’activité de A : la vitesse supérieure de B donne alors l’impression de légèreté et de manque de résistance (R→0) ; d’où (si Pc = action due à la compression ou au soufle, etc.) :
(9) (A1-A2)+F(Pc) = (Br-B1)+(R→0) donc
(9 ““) A1+F(Pc) = B2(>A1)+(R→0)
11 suffit par contre que F(Pc) ne soit pas perçu pour que l’inégalité A1 < B2 confère à B l’autonomie caractéristique du déclenchement (ce qui est le cas des 9 réponses adultes du tabl. II opposées aux 23 réponses du type de la prop. 9). On voit ainsi que les mêmes données spatio- temporelles et cinématiques peuvent donner lieu à deux impressions fort différentes, selon les facteurs dynamiques attribués à A et à B : l’orientation du sujet en un sens ou un autre dépend sans doute alors d’un jeu de probabilités, peut-être liées à la centration sur tel ou tel objet ou point de la configuration présentée.
De même, en l’absence d’effet de compression mais alors avec contact, l’attribution d’une légèreté suffisante à B proportionnellement à A pourrait donner l’impression que celui-ci, avançant lentement en liaison avec son poids imprime un mouvement plus rapide à B qui serait alors plus léger : c’est sans doute un phénomène de ce genre qui explique les 4 poussées adultes sans compression du tabl. Il et qui permet à 3 des adultes du tabl. XI de percevoir une augmentation de poussée de A quand la vitesse de B paraît croître. Mais ce type d’organisation est sans doute moins probable que celui dans lequel, avec ou sans contact, on perçoit l’inégalité A1<B2 comme l’expression d’une autonomie de B, donc d’un déclenchement, ou que le type correspondant à la prop. (9) ; la raison de cette faible probabilité est sans doute qu’il s’agit alors de conférer un poids relativement déterminé à A et pas seulement à B. En bref, de telles compositions restent relativement indéterminées sur le terrain de la causalité perceptive visuelle, tandis que dans le domaine de la causalité tactilo-kinesthésique où les forces et les résistances sont aussi bien perçues que les vitesses et les conditions spatio- temporelles, chacune de ces variétés serait univoquement déterminées par un jeu de compensations ou de non-compensations suffisamment perceptibles.
Sans contredire l’ampliation du mouvement, qui reste le cas le plus général, le lancement à vitesses croissantes montre donc la difficulté
de rendre compte de tous les cas par ce schéma à lui seul et la nécessité de faire appel, en plus des facteurs cinétiques et du dynamisme de l’agent A à des facteurs dynamiques intéressant le milieu intercalaire A’ ainsi que le patient B, de manière à obtenir un schéma complet de compensation.
§ 17. L’interprétation du lancement sans élan et du lancement avec ralentissement de B🔗
Une seconde situation atypique montrant également la nécessité d’un schéma de compensation est celle du lancement sans élan, sous une forme qui d’ailleurs diminue d’importance avec l’âge au lieu d’augmenter en fréquence comme l’effet précédent.
11 s’agit, on s’en souvient (§ 5), d’une situation dans laquelle B (rouge) apparaît en premier, immobile au centre de la fente. Puis A (noir) apparaît à sa gauche, le touchant, après quoi B se déplace à droite et disparaît derrière un volet. L’expérience est donc analogue à l’exp. 73 de Michotte (p. 222), mais avec cette différence, essentielle que le mouvement qui accompagne l’arrivée de A n’est pas axial, donc orienté dans la même direction que celui de B, mais lui est perpendiculaire 1. 11 va donc de soi qu’en ce cas le mouvement de B ne saurait être perçu comme « prolongeant » celui de A, puisque ce dernier surgit d’en bas (ou de l’arrière plan). « L’ampliation, dit en effet Michotte, suppose un certain degré de similitude entre le mouvement de l’agent et le changement qui se manifeste dans le patient, sans quoi ce changement ne pourrait apparaître comme une « extension » du premier. C’est pourquoi il n’y a pas impression causale lorsque les déplacements effectués par les deux objets se font dans des directions diamétralement opposées ou du moins fort différentes » (p. 210). Et encore : l’impression causale « disparaît totalement lorsque les directions sont perpendiculaires l’une à l’autre » (p. 219).
Or, les résultats du § 5 (tabl. VII) montrent qu’on trouve dans la situation décrite 100 % d’impression causale à 6-7 ans dans les cas où le contact a été perçu, 80 % à 12-14 ans et 50 % chez l’adulte ; l’impression subsiste chez un ou deux sujets à chaque âge lorsqu’il y a perception d’une absence de contact.
L’interprétation la plus simple consiste naturellement alors à attribuer cette causalité paradoxale à un effet de contact. Un adulte a eu par exemple l’impression d’une boule de billard venant toucher la boule déjà en place et la chassant perpendiculairement avec immobilisation de la première (ce qui est possible si les choses se passent contre la
i Voir dans la Technique les précautions prises à cet égard.
bande et que la bande est parfaite). Mais, même à admettre cette impression que le contact s’accompagne d’un ébranlement léger, il reste à expliquer comment, chez les sujets éprouvant une impression causale, le mouvement de A peut se conserver en s’étendant à B alors que ces deux déplacements rectilignes sont orientés selon un angle de 90°.
Or, en un tel cas, le seul avec le précédent (§ 16) et avec l’effet Gruber (§ 13 prop. 8), où l’on ne puisse invoquer une ampliation proprement dite (puisqu’il ne s’agit plus du même mouvement) il semble clair que la conservation ne puisse être expliquée que par une compensation : d’une part, A perd un mouvement (en partie apparent, en partie réel mais sans que le sujet distingue subjectivement entre ces deux aspects) ; d’autre part, le léger ébranlement produit par A, avec contact dans la grande majorité des cas, correspond à une résistance presque nulle de B (nous représenterons donc par le symbole ≥ 0 cette faible action F de A et cette faible résistance R de B), ce qui donne :
et rend compte ainsi des 50 % des réactions adultes.
Mais comme la longueur du trajet et la vitesse de A sont relativement indéterminées, et comme F et R peuvent tendre vers 0, on peut avoir aussi
A1 + F(T)→0 < B2+R→0
ce qui est la formule du déclenchement coirespondant au 50 % des réactions adultes. Au total, la vitesse (apparente) de l’agent A étant relativement indéterminée, la compensation avec le mouvement de B n’est que possible mais non nécessaire d’où le caractère non coercitif de la présente impression causale : lorsque le sujet perçoit une égalité entre A1 et B2 il y a alors compensation donc causalité ; mais si le mouvement de A n’est pas égalé à celui de B, il y a déclenchement ou indépendance.
On comprend alors pourquoi l’impression causale diminue en ce cas avec l’âge. L’égalisation A1=B2 étant relativement arbitraire, elle ne constitue qu’une solution de simplicité et n’est la plus simple que pour des sujets peu exigeants en fait de compensation : d’où le 100 % de l’impression causale à 6-7 ans. Elle ne s’impose au contraire qu’avec une probabilité de 50 % si l’on part de l’alternative : égalité ou inégalité.
Au total, cette expérience fournit une bonne illustration de la vraie nature de l’ampliation du mouvement. Si l’on attribue à cette expression un sens strict impliquant l’identité qualitative du mouvement de A et de celui qui est reçu par B, ainsi que leur communauté de direction, alors toute causalité perceptive n’est pas nécessairement fondée sur une ampliation du mouvement, bien que ce soit le cas dans la grande majo-
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JEAN PIAGET ET MARC LAMBERCIER
rite des situations : la présente expérience constituerait alors comme le lancement à vitesses ascendantes (§ 16) une exception possible à la règle, dont l’effet Gruber constitue même une exception manifeste. Si l’on interprète par contre simplement l’ampliation dans le sens d’une conservation au travers des transformations, celles-ci pouvant comporter alors des résistances diverses et ne pas impliquer nécessairement une communauté de direction, en ce cas la présente situation rentre dans la règle. Mais dans ces différents cas, la vraie raison de l’impression causale, autrement dit de l’ampliation au sens étroit ou élargi, est la compensation entre les activités dépensées par A et les gains ou réactions de B (gain et mouvement et réaction en résistance éventuelle), ces activités et ces réactions étant toujours perçues à l’occasion de mouvements proprement dits, qu’ils soient réels ou simplement apparents.
Une troisième situation nous paraît également exiger un schéma de compensation, mais pour des raisons différentes : c’est l’expérience paradoxale imaginée par Michotte d’un lancement au cours duquel l’agent A rattrappe le patient B déjà en marche et agit sur lui en le ralentissant au lieu de l’accélérer. En lui-même cet effet, contrairement aux précédents, relève bien de l’ampliation des mouvements et c’est comme tel que la présente avec raison Michotte. Mais la difficulté est ici que cette impression, réétudiée par nous au § 8, diminue notablement avec l’âge (16 et 19 sur 20 à 6-7 ans et seulement 8 et 11 sur 20 chez l’adulte, pour les deux combinaisons 4 :2-1 et 8 :4-1). Or, si l’ampliation était seule en jeu on ne comprendrait pas cet affaiblissement de l’impression : dire qu’elle diminue à cause de l’expérience acquise (puisqu’elle est contraire à la majorité des effets quotidiens) ne suffirait pas à résoudre la question, car il resterait à montrer pourquoi et surtout comment l’expérience peut tenir en échec un effet d’ampliation conçu sur le mode gestaltiste, alors qu’elle agit à peine sur les illusions géométriques.
Dans l’hypothèse du poids attribué à B ou de sa résistance perceptive (c’est-à-dire, par définition, sa moindre facilité à être poussé), il est aisé de formuler l’effet de compensation (cf. prop. 6 du § 13), mais en attachant à B une forte résistance, accrue par l’impact. On comprend alors que cette résistance accrue soit facilement acceptée par l’enfant (qui est par ailleurs peu exigeant en fait de compensations) : lorsque nos sujets de 6-7 ans ont, par exemple, l’impression que A ralentit B parce qu’il lui est « rentré dedans » (terme désignant les accidents de la route), on ne peut que leur donner raison, car une auto rapide « entrant dans » une autre la ralentira certainement. Par contre l’adulte chez qui de telles assimilations anthropomorphiques sont en baisse (sans disparaître pour autant) ne parviendra à un jeu de corn-
pensations entre le mouvement de A et la résistance de B que plus malaisément.
Or, une telle interprétation ne relève pas dans le cas particulier de l’hypothèse pure. Outre les expressions verbales citées, qui sont déjà significatives, deux faits intéressants sont à invoquer conjointement pour la justifier : l’effet de recul, perçu sur A par presque tous les adultes, et la tendance de ceux-ci (plus forte que chez l’enfant) à attribuer à B une vitesse aussi grande après l’impact qu’avant dans la combinaison I. Ce recul, spécial semble-t-il à de telles situations, ne saurait s’expliquer par les seules combinaisons de vitesse (contraste dû au ralentissement de B) puisque précisément celles-ci sont mal structurées. Même en l’attribuant à une « subception » exacte (ou perception inconsciente), il reste qu’il y a là une double tendance : celle à structurer les vitesses comme dans le lancement ordinaire (rapport de vitesses 1 : 1) et celle à percevoir quelque chose d’anormal se manifestant par une sorte de choc en retour de B sur A, ce qui nous ramène au poids ou à la résistance de B, conçue, répétons-le, non pas comme un rapport physique objectif mais comme une difficulté à le « pousser », perçue globalement et corrélative à la perte de vitesse. On comprend alors, dans l’hypothèse de la compensation, pourquoi cette situation peut encore engendrer un 50 % environ de « lancements » chez l’adulte, mais aussi pourquoi l’impression n’est pas plus fréquente étant donné le caractère très approximatif de cette compensation.
§ 18. L’interprétation des impressions semi-causales d’arrêt🔗
Notre interprétation de la causalité ne diffère donc de celle de Michotte que par l’addition des deux facteurs suivants : d’une part, les facteurs dynamiques liés au patient B, notamment l’impression qu’il donne d’être plus ou moins aisément ou malaisément déplacé (résistance) ; d’autre part, la continuelle correspondance assimilatrice tactilo- kinesthético-visuelle, avec libération ou différenciation progressive des séquences visuelles avec l’âge, mais sans que l’arrière plan tactilo- kinesthésique fasse jamais défaut puisqu’il se traduirait (dans notre interprétation) par l’aspect dynamique d’un processus qui, s’il était purement visuel, se réduirait aux séquences cinématiques et spatio- temporelles.
Or, de ce point de vue, comme d’ailleurs tout autant de celui de Michotte (lequel, sans recourir aux correspondances tactilo-kinesthético- visuelles sur le plan de la causalité perceptive visuelle admet cependant explicitement un isomorphisme entre la causalité perceptive visuelle et la causalité perceptive tactile), les impressions perceptives d’arrêt soulèvent une question délicate. Il n’y a pas de doute, en effet, que sur le terrain de la causalité perceptive tactilo-kinesthésique (indépendamment des facteurs visuels), on éprouve une sorte d’impression causale lors-
qu’une masse résistante arrête le mouvement d’un solide qui vient buter contre elle : si l’on recule des mains sa table de travail, par exemple, et qu’elle se heurte à la paroi de la chambre, on ne perçoit seulement un déplacement vers la paroi ou une poussée contre cette paroi ; on éprouve bel et bien l’impression que la paroi résiste et arrête le mouvement de la table que l’on meut. La paroi n’est donc pas en ce cas la cause d’un mouvement, mais elle l’est d’un arrêt, et elle semble même l’être parfois avec un soupçon de malignité latente ! La question est alors de savoir s’il existe de même une impression causale visuelle d’arrêt, et cette question se pose même d’une manière particulière dans l’hypothèse qui est la nôtre et selon laquelle le dynamisme propre aux impressions causales visuelles est l’expression d’une correspondance avec les facteurs tactilo-kinesthésiques.
C’est pourquoi nous avons tenu, comme on l’a vu au § 9, à réexaminer la question des impressions perceptives d’arrêt, en choisissant une situation dans laquelle B n’est pas constamment en arrêt, mais dans laquelle A et B partent ensemble et s’arrêtent ensemble au point où A, de vitesse supérieure, rattrappe B. Or, le résultat obtenu, qui est d’un certain intérêt théorique, demande une analyse soigneuse.
Le premier point à retenir est que, comme Michotte l’a déjà mis clairement en évidence, l’impression visuelle d’arrêt n’est pas une impression causale comparable à celles du lancement ou de l’entraînement : aucun sujet ne décrit spontanément une impression qu’il éprouverait à titre coercitif et qui reviendrait à la formule « B arrête A ». La raison en est claire dans le schéma de l’ampliation au sens strict, puisque A ne témoigne d’aucun mouvement qui serait le prolongement de celui de B et que B ne manifeste pas de mouvement polarisé sur A. Dans le schéma ordinaire de la compensation, cette absence de causalité stricte s’explique également, puisque l’arrêt de A par B signifierait que le dynamisme négatif de B se transformerait en dynamisme positif, c’est-à-dire que la « résistance » deviendrait « activité ».
Mais il n’en reste pas moins que, sitôt la question énoncée, une partie des adultes et presque tous les enfants reconnaissent l’impression que l’un des mobiles arrête l’autre. La question se pose naturellement alors de savoir s’il ne s’agit là que d’interprétation notionnelle ou s’il y a bien une part au moins d’impression perceptive. Or, on peut répondre d’abord que les réponses obtenues varient quelque peu avec les vitesses (tabl. XVII), ce qui est l’indice d’une dépendance à l’égard des facteurs perceptifs : aucun adulte n’éprouve ainsi l’impression d’arrêt par B à la vitesse 5 tandis qu’une fraction l’admet à partir de la vitesse 10. En second lieu, la nécessité d’un questionnement s’est imposée pour tant d’autres impressions relevant de près ou de loin de la causalité perceptive qu’il serait erroné de se fier à une correspondance simple et univoque entre les spontanéité des réponses et leur caractère perceptif ainsi
qu’entre l’intervention indispensable des questions et le caractère notionnel des réponses : la correspondance n’est valable qu’en gros. En troisième lieu, on assiste à une évolution des réponses avec l’âge, puisque la moitié environ des enfants ont l’impression que A arrête B (contre une autre moitié acceptant que B arrête A, mais ceci à nouveau en fonction de la vitesse), tandis qu’aucun adulte ne perçoit l’arrêt de B comme se produisant sous l’influence de A : sans doute cette évolution pourrait-elle être aussi le fait d’une interprétation notionnelle, mais, même si c’était le cas, la différence des conceptualisations de l’expérience quotidienne aboutirait alors à la formation de « gestalt empiriques » dissemblables chez l’enfant et chez l’adulte (comme on l’a déjà vu à propos de la compression).
Bref, on peut admettre qu’il intervient une part d’impression perceptive dans les réactions des sujets à l’arrêt. Il s’agit donc d’interpréter cette impression qui n’est, répétons-le, pas strictement causale, mais qui demeure semi-causale, en un sens à préciser maintenant.
Dans l’impression causale normale A présente deux activités productives : il se meut (A1— A2) et il pousse (F), tandis que B acquiert un mouvement (B2— B1) et devient le siège d’une activité non productive ou réaction (R). Or, dans la situation de l’arrêt, A ne communique aucun mouvement à B et la réaction de B est plus forte que l’action de poussée de A. C’est cette réaction plus forte qui est alors perçue comme cause de l’arrêt de A, mais au prix d’un double paradoxe : la réaction devient activité et cette activité, au lieu d’enrichir A, entraîne la perte de son mouvement. Le lien causal est ainsi doublement inversé et c’est cette inversion double que nous appellerons « semi-causalité » 1. En langage de gains et perte, A perd son mouvement et sa force de poussée, tandis que B ne gagne aucun mouvement et perd sa réaction sans aucun gain pour A. On aura donc l’inégalité :
(11) [(A1-A2)=3-0] + F(T) > [(B2-B1)=0-∕]+B(T)
car même si R(T) ≥ F(T) on a A1 > (B2— B1) = 3>(— 1)
On comprend alors pourquoi il y a non seulement ni causalité mais encore ni semi-causalité spontanée nette. Mais, à la suite des questions consistant à demander si A semble arrêter B ou l’inverse, ou si les mouvements et arrêts respectifs sont indépendants les uns des autres, le sujet peut voir une compensation dans la mesure où il attribue à la réaction de B, soit R(T), une valeur assez forte pour égaler (A1-A2)+F(T). Le signe de l’égalité (=) ainsi substitué à l’inégalité (>) dans la prop. (11), autrement dit la compensation des actions et réactions suffit alors à provoquer cette impression de ce que nous qualifions
1 Dans l’effet Gruber (prop. 9), il y a par contre causalité complète, car la suppression de l’arrêt de B (suppression de R) entraîne un mouvement de A (si B = P et A = S).
de semi-causalité chez un certain nombre de sujets ; mais comme une telle compensation est relativement arbitraire et non coercitive, elle n’est alors perçue que par une partie de ceux-ci. Il suffit néanmoins, en cette situation comme en celle du lancement sans élan, que la compensation soit possible quoique arbitraire, pour qu’elle soit acceptée par une fraction des sujets oscillant autour de 50 %.
Quant à la curieuse impression éprouvée par une importante fraction des enfants, suivant laquelle c’est A qui arrête B (impression augmentant avec les vitesses absolues), et cela indépendamment des priorités temporelles (tabl. XVIII), elle dépend comme suit des chocs et poussées (tabl. XVIII bl,) : tandis que dans les cas où B arrête A, il y a 24 impressions avec choc ou poussée de A, contre 19 sans l’un ni l’autre, dans les cas où A arrête B, il y a 26 impressions avec choc ou poussée de A, contre 9 sans l’un ni l’autre (soit environ 3 fois plus). On ne saurait donc expliquer cette dernière impression que comme une sorte d’influence dynamique ou animiste, exercée par A sur B (A arrête B comme un coureur en arrête un autre dans un jeu), et cela sans exigence freina- trice d’une compensation exacte. Avec l’âge au contraire, cette impression disparaîtrait sous l’effet des exigences de la compensation, qui aboutissent soit à la suppression de toute action même semi-causale, soit à une impression de semi-causalité (selon le sens défini plus haut). On peut considérer cette exigence progressive de compensation comme une sorte de logique de la perception, qui se refuse à voir en un arrêt le produit d’un choc, de même que, dans le déclenchement, elle se refuse à voir en un déplacement plus rapide la prolongation d’un mouvement moins rapide.
§ 19. Les différences entre les impressions causales de l’enfant et celles de l’adulte🔗
Les différences entre enfants et adultes (étant entendu qu’il s’agit de différences moyennes et qu’on trouve des enfants exceptionnels avancés et des adultes exceptionnels conservant les mêmes caractères que l’enfant) se réduisent à deux principales, probablement solidaires l’une de l’autre : (a) les facteurs tactilo-kinesthésiques et les facteurs visuels de la causalité perceptive sont à la fois plus indifférenciés et en moins bonne correspondance entre eux chez l’enfant que chez l’adulte ; (b) ne parvenant qu’à une structuration approchée ou moins aisée que l’adulte, l’enfant éprouve des impressions causales un peu moins différenciées, un peu plus étendues, et moins exigeantes du point de vue de la compensation des composantes cinématiques et dynamiques.
L L’interprétation des difficultés de la structuration chez l’enfant. — Pour juger des données relatives à la structuration chez l’enfant, il con-
vient d’abord de se défaire de deux présuppositions gratuites. La première consisterait à concevoir les rapports de la structuration avec l’impression causale à laquelle elle conduit sur le modèle d’un ajustement préalable permettant d’apercevoir un tableau existant indépendamment de lui (par exemple l’ajustement de lunettes d’approche conduisant, sitôt terminée la mise au point, à la découverte d’un horizon lointain jusque-là indistinct). En réalité l’enfant introduit déjà, à chacune des étapes de sa structuration, des « activités », des influences et même des liaisons causales diverses, dont l’étape finale peut hériter en partie ; et, lors de cette phase finale, il peut y avoir encore (et chez l’adulte comme chez l’enfant), mutuelle dépendance entre la structuration et l’impression causale : il est, par exemple, impossible de décider si un enfant perçoit un contact apparent parce qu’il éprouve une impression de poussée ou si c’est le contact perçu qui détermine la poussée, car l’impression causale est une résultante de tous les facteurs de la structuration, qui rejaillit sur ces composantes et peut les modifier en retour.
La seconde présupposition dont il convient de se méfier consisterait à considérer les reproductions motrices dont nous nous servons pour juger de la structuration (reproduction au moyen de plots déplacés à la main des événements perçus visuellement sur le dispositif) comme demeurant étrangères à la structuration elle-même. Certes cette reproduction est souvent symbolique et s’attache davantage à rendre l’impression globale reçue (prise naturellement pour l’expression de la réalité) qu’à analyser terme à terme les séquences visuelles. Mais ce langage gestuel, aussi équivoque souvent que le langage verbal qui accompagne les descriptions, est révélateur dans ses lacunes autant que dans ses réussites : il fournit, en effet, une indication précieuse sur le degré de correspondance existant chez l’enfant (degré souvent très faible) entre la motricité manuelle, d’une part, avec son clavier tactilo- kinesthésique particulier, et la perception visuelle, d’autre part, comportant une solidarité étroite entre la lecture des indices perceptifs et une adaptation plus ou moins poussée de la motricité occulaire aux mouvements perçus.
Or, à commencer par là, un des résultats les plus instructifs des reproductions manuelles que nous avons demandées aux enfants a été précisément de nous montrer combien est difficile chez les petits la traduction motrice des séquences visuelles : au lieu d’une correspondance terme à terme entre les éléments des deux domaines bien différenciés, on se trouve en présence d’une indifférenciation ou d’une dépendance mutuelle relatives, qui fait obstacle simultanément à l’analyse et à la correspondance détaillées. Il existe, il est vrai, une difficulté préalable chez les plus jeunes sujets, qui est de transférer les mouvements perçus au plan horizontal de la table sur laquelle sont placés les plots servant à la reproduction : aussi arrive-t-il que les petits préfèrent garder les
plots en l’air, dans l’alignement des stimuli, en les faisant monter et descendre. D’autres les alignent sur la table sans les déplacer, ou se contentent de déplacements minimes ou au contraire occupent toute la largeur de la table. Plusieurs cas ne font pas revenir les plots au même endroit, comme dans la présentation visuelle, mais les déplacent au fur et à mesure. Mais une fois vaincues ces difficultés préalables, le grand obstacle à la structuration est constitué par les mouvements strobos- copiques parasites, encore très fréquents à 4-5 ans à la vitesse moyenne de 30 tr/min, qui donnent lieu à des reproductions motrices comme les mouvements réels. Réciproquement, la motricité comme telle impose ses tendances, par exemple une préférence assez systématique pour la symétrie des déplacements. Or on est surpris de constater qu’après une reproduction correcte, ces tendances de nature motrice réapparaissent et font régresser la structuration (aidées en cela par les mouvements apparents). La perception visuelle et la motricité ne semblent ainsi pas encore entièrement indépendantes. Des tendances également fréquentes dans la reproduction consistent à négliger la seconde phase ou à reproduire le lancement comme un entraînement avec accompagnement de B par A ; ou encore à faire partir B seul mais avec retour de A à son point de départ ; ou enfin à admettre que A accompagne B sur un court espace (comme un rayon d’action concrétisé), ce qui lui « donne un petit élan », etc. En tous ces cas on retrouve à des degrés divers une interférence des facteurs visuels et moteurs.
On comprend alors les faits consignés au § 10 ainsi que dans les tabl. XIX-XX. Pour structurer correctement la configuration présentée il faut être à même de suivre du regard chacun des deux mobiles, de les comparer entre eux, de les ségréger en assurant à chacun son identité, donc de les localiser l’un par rapport à l’autre, et enfin d’estimer les espaces intercalaires variables (diminuant dans le rapprochement et augmentant dans l’écartement). A ces conditions seulement peuvent être repérés les indices spatiaux, temporels et cinétiques du système, qui se doubleront alors des caractères dynamiques positifs (actions de A) et négatifs (réactions de B). Les obstacles à la structuration sont, par conséquent, le caractère global de la perception enfantine, qui s’oppose à la ségrégation et à l’analyse des positions, et l’inadaptation relative des mouvements oculaires (en vitesse et en ajustement) 1, qui contrecarre l’analyse des déplacements, dont également des positions, et la ségrégation. Ces deux obstacles du syncrétisme et de l’insuffisante mobilité oculaire se réduisent d’ailleurs à un seul facteur général : des activités perceptives insuffisamment développées, tant du point de vue de l’exploration (d’où le syncrétisme) que de celui des transports et comparaisons à distance. On comprend immédiatement alors que, en un domaine où interfèrent les facteurs visuels et les
1 Voir la Rech. XIII (Effet Auersperg-Buhrmester).
facteurs tactilo-kinesthésiques (ces derniers étant à l’origine des impressions de choc, de poussée, d’activité et de résistance), les conditions d’une activité perceptive suffisant à la structuration des données ne se réduisent pas à celles d’une simple analyse visuelle, mais englobent nécessairement la possibilité d’une reproduction motrice. Une telle reproduction ne joue pas seulement en ce cas le rôle d’une traduction : elle consiste, en effet, ce qui constitue une fonction beaucoup plus importante, à conduire le sujet aux sources tactilo-kinesthésiques d’une partie de ses impressions visuelles et à lui permettre d’instituer un échange entre les données visuelles et les donnés motrices jusqu’à la constitution d’une structure susceptible d’engendrer les impressions causales. C’est pourquoi l’indifférenciation relative que nous notions à l’instant entre les éléments tactilo-kinesthésiques et moteurs, d’une part, et les éléments visuels, d’autre part, constitue simultanément un obstacle à la structuration et un obstacle à cette correspondance terme à terme entre domaines différenciés qui est nécessaire à la causalité perceptive.
Au contraire, au fur et à mesure de la différenciation entre les deux domaines, le sujet perçoit visuellement sur le dispositif présenté ce qu’il est capable de reproduire manuellement sous une forme tactilo- kinesthésique et motrice, et cette correspondance terme à terme constitue à la fois un adjuvant pour la structuration, puisque le regard analyse d’autant mieux les séquences correspondant à une recomposition manuelle possible, et un facteur de production des impressions causales, puisque celles-ci comportent un jeu de compensation entre des actions et des réactions, dont une bonne partie des éléments n’ont de signification qu’en référence aux expériences tactilo-kinesthésiques intervenant par ailleurs dans la reproduction. On voit ainsi qu’il n’était pas exagéré de considérer la structuration comme la phase d’organisation préalable de la causalité perceptive et non pas comme un simple ajustement permettant de repérer la présence de liaisons lui préexistant toutes faites. C’est ce que nous allons contrôler dans le cas particulier de la structuration du contact.
II. Les différences relatives à la perception du contact et à son rôle dans l’impression causale. — L’un des résultats les plus nets et les plus généralement constants de notre recherche a été que les enfants perçoivent plus facilement que l’adulte un contact apparent pour des décalages négatifs (de — 5 à — 40) et qu’ils perçoivent plus facilement aussi un contact réel pour les décalages de 0 à +10 (voir à ce sujet les tabl. I à V et VII). Il s’agit maintenant de chercher à expliquer ce double phénomène.
Michotte attribue le retard de la perception du contact réel chez l’adulte à la « montée des excitations », c’est-à-dire au temps que prend une excitation sensorielle pour influencer la perception correspondante. Mais, si ce facteur joue certainement un rôle, il est difficile
de le croire suffisant pour l’ensemble des faits observés. Les adultes que nous avons examinés n’étant point âgés mais consistant en jeunes psychologues, il est douteux que la montée des excitations soit systématiquement plus lente chez eux que chez les enfants de 4 à 8 ans (surtout en ce qui concerne les plus jeunes qui ont besoin de vitesses absolues très faibles pour que la structuration soit possible). L’explication proposée, qui serait suffisante si le phénomène était le même à tout âge se heurte donc à une difficulté génétique et il convient de trouver d’autres raisons qui puissent rendre compte à la fois du retard des adultes et l’avance des enfants.
On pourrait invoquer en second lieu l’acuité visuelle, mais elle semble suffisante d’après les quelques contrôles effectués. Un troisième facteur pourrait être la persistance sensorielle, lors du mouvement du regard reliant A à B : mais alors, si l’on comprend que l’enfant puisse voir un contact avant qu’il ne se soit produit, cela n’explique pas le retard des adultes.
Il est donc probable qu’il faut faire intervenir l’insuffisance de précision dans l’ajustement du regard aux objets en mouvement et le jeu des centrations soit sur les mobiles soit sur les espaces vides : le problème du contact serait ainsi à poser en termes de délocalisation comme lorsqu’il y a suppression de l’espace intercalaire entre les positions successives du carré dans l’effet Auersperg-Buhrmester (stade de la croix simple)1. Autrement dit, le contact apparent (en l’absence de contact réel) proviendrait d’une délocalisation de A qui serait collé à B par suppression de l’intervalle non centré, tandis que l’absence de perception d’un contact réel résulterait d’une délocalisation de B (ou de A ou des deux) provenant elle-même d’une centration sur l’intervalle non encore effacée au moment où, en fait, A a déjà rejoint B.
En fait, le fond sur lequel se détachent les mobiles A et B peut être réparti en cinq espaces, dans l’ordre de succession de gauche à droite : (1) l’espace extérieur à gauche de A ; (2) l’espace intercalaire décroissant entre A et B avant l’arrêt de A ; (3) l’espace intercalaire fixe entre A et B, à l’arrivée de A si les mobiles n’entrent pas en contact ; (4) l’espace intercalaire croissant entre A immobile et B s’éloignant de lui ; (5) l’espace extérieur à droite de B. On ne voit jamais simultanément que 1, 2, 5 ou 1, 3, 5 ou 1, 4, 5 et nous appellerons i l’espace intercalaire pouvant prendre ainsi les formes 2, 3 ou 4.
Or, ces espaces, dont la perception est nécessaire à la localisation de A et de B et sans doute aussi à l’estimation de leur vitesse (raccourcissement de 2 et allongement de 4) peuvent être fixé de diverses façons, dont certaines privilégiées, ou ne pas être fixés à cause de la centration sur A ou sur B. L’espace étant caractérisé par ses frontières il pourra
être fixé au milieu ou plus près de l’une des frontières que de l’autre, avec, à la limite, fixation sur le côté du mobile qui le borne. On aura donc un grand nombre de possibilités de fixations pouvant se succéder ou s’éliminer avec modifications continuelles quand A et B sont en mouvement, et c’est de ces centrations que dépendront non seulement les localisations de ces mobiles mais encore certains effets liés à l’intervalle (comme les compressions, etc., en cas d’intervalle perçu ou la poussée avec contact apparent en cas de suppression de l’intervalle).
D’un tel point de vue, le retard de l’adulte dans la perception des contacts pourrait donc s’expliquer par un effort de localisation aboutissant à valoriser (par centration directe ou par attention) l’intervalle i décroissant, d’où surestimation de l’espace (3) quand il y a intervalle fixe momentané, et ralentissement de l’extinction de l’espace (2) en cas de contact réel (ce mécanisme n’excluant pas le facteur de la montée de l’excitation, mais le favorisant au contraire).
Quant aux petits, dont la structuration générale présente déjà les difficultés que l’on a vues, leur intérêt est moins porté sur la localisation des mobiles que sur leur activité, dans le sens notamment du point d’arrivée de A ou du but vers lequel il tend (comme dans les estimations de la vitesse ou de la longueur des trajets en général, dans lesquelles le point d’arrivée joue un rôle privilégié) 1. Sautant alors d’une centration sur A à une centration sur B ils négligent l’espace intercalaire (2) et surtout (3) au point de ne plus percevoir ce dernier, d’où le phénomène du contact apparent.
Mais il faut insister sur le fait que ce mécanisme d’ordre visuel est étroitement solidaire, chez l’enfant, de l’expérience motrice ou tactilo- kinesthésique correspondante : le mouvement de A polarisé sur B est d’emblée perçu en termes d’élan et d’élan dirigé, de telle sorte que le contact avec B ou la poussée sur B constituent dès le départ une composante essentielle de ce mouvement, perçu visuellement, mais à titre de lecture d’une expérience dynamique familière. C’est pourquoi l’on peut à juste titre se demander en bien des cas si c’est la perception du contact apparent qui engendre l’impression de poussée ou si c’est au contraire cette impression, esquissée au cours même du mouvement de A qui favorise l’illusion du contact. En de tels cas la seule réponse valable est sans doute le recours à un cercle reliant les deux facteurs l’un à l’autre en une interdépendance, dont l’existence est d’autant plus probable que, comme nous l’avons vu, toute la structuration (et non pas seulement celle du contact) témoigne de telles interférences entre les facteurs visuels et les facteurs tactilo-kinesthésiques ou moteurs.
On comprend alors sans peine pourquoi les mêmes sujets de 4 à 8 ans ont tendance à subordonner leurs impressions causales à la per-
1 Cf. J. Piaget,Les notions de mouvement et de vitesse chez l’enfant, Paris (P.U.F.).
ception d’un contact, apparent ou réel : cette exigence du contact et la fréquence des contacts apparents ne constituent, au total, que les deux aspects inséparables d’un même phénomène dont les racines sont donc à chercher dans l’indifférenciation relative des domaines visuel et tactilo-kinesthésique.
III. La plus grande activité attribuée aux mobiles et l’indifférenciation relative des diverses formes de causalité. — On pourrait croire, au premier abord, que les difficultés de la structuration chez l’enfant et les exigences d’un contact pour la constitution d’une impression causale aboutissent à une limitation du domaine de la causalité par rapport aux réactions des niveaux d’âge supérieurs. Il n’en est rien et les mêmes facteurs d’indifférenciation tactilo-kinesthético-visuelle qui sont sans doute responsables des phénomènes précédemment rappelés, engendrent au contraire à la fois une sorte d’extension du domaine de la causalité enfantine (à part les actions sans contact) et une indifférenciation relative des formes de cette causalité, mais avec, en retour, une moindre exigence dans l’estimation des compensations entre l’action et la réaction.
En effet, selon divers indices dont nous allons faire la critique, les jeunes enfants semblent éprouver l’impression que les mobiles A et B ont une activité légèrement supérieure à celle que nous percevons dans les mêmes situations. Si cela était vrai, cela signifierait que, dans le lancement, le patient B est un peu plus actif, ce qui aboutirait à rapprocher quelque peu l’impression enfantine du lancement de celle du déclenchement ; d’autre part l’agent A étant lui-même plus actif, il acquiert ainsi en certains cas un rôle voisin de celui qu’il joue dans l’entraînement. Le résultat de cette plus grande activité, si notre interprétation est exacte, serait donc : (1) que les trois impressions typiques d’entraînement, de lancement et de déclenchement seraient un peu moins différenciées chez l’enfant que chez nous et (2) qu’en chacune des trois pourrait se produire en certain cas une sorte d’action réciproque entre A et B sans que le premier soit seul actif comme c’est le cas dans les deux premières de ces impressions causales.
Aucune mesure exacte ne permet malheureusement de décider, chez l’enfant, du degré de différenciation de ces trois impressions, car il est nécessaire de passer par l’intermédiaire du langage : or, le langage enfantin soulève, comme on s’en doute, les plus graves difficultés d’interprétation en un domaine aussi délicat que celui de la causalité perceptive où il s’agirait de dissocier constamment ce qui est perçu en fait et ce qui est simplement interprétée par la représentation. Néanmoins le langage lui-même de l’enfant constitue un premier indice en vertu des classifications qu’il utilise en propre et qui diffère souvent singulièrement de celles dont nous nous servons. On pourrait faire en particulier toute une étude sur les divers sens du mot « pousser », qui vont du choc
à la traction ou à l’action d’arrêter et de la pression matérielle à la simple influence, cette indifférenciation sémantique correspondant sans doute (mais cela n’est pas certain et pourrait tenir à l’expression seule) à une moins grande différenciation perceptive. Mais il y a, d’autre part, tout ce qui n’est pas exprimé.
Voici par exemple un enfant qui dit : « Ils {A et B) marchent ensemble, ils se disent au revoir, l’autre part chez lui. Le noir arrive vers le rouge, il part et le rouge rentre chez lui. » Quand on lui demande s’il le pousse, il répond « Oh ! Oui », comme si cela allait de soi, mais il ne l’a pas dit spontanément. Il y a alors deux interprétations possibles : (1) le sujet éprouve une impression perceptive bien différenciée de lancement, mais il la traduit en un langage animiste qui reste pure affaire d’expression ou à la rigueur de conceptualisation ; (2) l’enfant perçoit bien du lancement, mais, en prêtant à l’agent A au moins autant d’activité que nous le ferions, il attribue au patient B un peu plus d’activité que nous et éprouve donc une impression causale moins différenciée du déclenchement que ce n’est le cas chez l’adulte. Or, ces deux interprétations possibles sont celles entre lesquelles on hésite constamment, même quand les enfanté emploient spontanément le mot « pousse » ou un équivalent.
Voici quelques-unes des expressions spontanées employées par les enfants de 4-5 ans au cours de la structuration et avant son achèvement : « Ils viennent et ils s’en vont, ils s’amusent, ils se balladent, ils nagent comme sur l’eau, ils s’amusent au petit train, ils roulent et se poussent, ils se courent après, ils se tapent, ils se rencontrent, ils se tapent l’un contre l’autre, ils se cognent, l’un bouge l’autre (5 ; 11), le noir cogne le rouge et le fait partir (5 ; 10). » On constate que, à part ces deux dernières actions unilatérales de poussée, toutes les autres expressions traduisent des mouvements indépendants mais actifs, des influences diverses, des actions mutuelles et des actions intermédiaires entre le lancement et le déclenchement. Il convient donc de remarquer que les défauts de centration et d’estimation de la vitesse des transports, sur lesquels nous avons insisté à propos de la structuration (I et II), loin d’être contradictoires avec la plus grande activité prêtée par l’entant aux mobiles en constituent au contraire et paradoxalement un des facteurs : en effet, le fait de sauter plus ou moins irrégulièrement d’un mobile à l’autre avec un ajustement moteur insuffisant pour suivre le détail aboutit à prêter à ces mobiles divers mouvements spontanés et diverses activités (sans reparler des mouvements stroboscopiques que ce manque d’analyse favorise), tandis que des centrations mobiles plus adaptées favorisent la causalité mécanique en opposant les réctions passives de B aux mouvements actifs de A. Or, comme nous l’avons déjà noté, il est fort peu probable que l’impression causale finale résultant d’une structuration achevée n’hérite pas d’une partie des impressions
éprouvées au cours même de cette structuration et soit exactement de même nature que quand elle s’impose dès le départ. Etant précédée par des impressions multiples d’activités (mouvements indépendants, poursuites, rencontres, actions mutuelles, etc.), il est peu vraisemblable qu’une fois atteint l’effet de lancement, il ne subsiste rien des perceptions antérieures. Lorsque cet effet est obtenu dès le départ, A est seul actif et B subit passivement la poussée, avec impression de simple résistance (mais en récupérant souvent un début d’activité dans la seconde moitié du trajet une fois en dehors du rayon d’action). Mais lorsque A et B ont été perçus comme des mobiles indépendants avant l’impression que A pousse B, il est probable que B conserve quelque chose de son activité : entre la poussée imprimée par une simple masse en mouvement sur une autre masse et la poussée qu’un être vivant peut exercer sur un autre, il existe de nombreux intermédiaires perceptifs.
Un second indice à retenir est que, même au terme ou au moment optimum de sa structuration, l’enfant voit souvent 1, pour des vitesses de rapport 3 :1, le mouvement B comme s’il était plus rapide que le mouvement A. Par exemple, des 18 sujets de 4-5 ans interrogés sur la vitesse dans le tabl. XIX, 8 seulement voient A plus rapide, tandis que 7 attribuent une plus grande vitesse à B et 3 perçoivent les vitesses égales. D’autres recherches ont donné des résultats voisins. Or, le fait de voir B plus rapide que A quand leurs relations cinétiques sont de 1 à 3 semble évidemment indiquer qu’une certaine activité est prêtée à B, s’orientant vers le déclenchement.
En troisième lieu, et ceci est l’essentiel, on constate souvent, en plus des indices précédents liés au langage et à la structuration, que des situations donnant lieu à un lancement typique chez l’adulte, provoquent une impression de déclenchement chez l’enfant. Par exemple, pour la combinaison 40/120 du tabl. II (rapport des vitesses 3 :1), aucun adulte sur 12 (48 réponses distinctes) ne perçoit de déclenchement, tandis que 13 enfants sur 17 (31 réponses sur 51) ont présenté cette structure. Il y a là un fait assez caractéristique qui témoigne à nouveau d’une certaine indifférenciation et d’une plus grande activité prêtée à B.
En quatrième lieu, si les indices précédents suggèrent une plus grande activité prêtée à B, donc une indifférenciation relative entre le lancement et le déclenchement, il reste, du point de vue de l’activité de A et des relations entre le lancement et l’entraînement, les faits curieux révélés par la reproduction motrice de certains de nos sujets, dans laquelle l’agent A est représenté comme accompagnant sur un parcours donné le patient B. Ces faits ne sont, il est vrai, pas relatifs à la perception elle-même mais à la symbolique gestuelle qui traduit cette per-
1 Rappelons que parfois l’adulte lui-même a l’impression (en partie représentative) que la poussée de A entraîne la rapidité de B, du moins lors des premières réponses.
ception et soulève par conséquent des difficultés analogues à celles du langage : l’accompagnement serait donc un symbole de l’activité de A par rapport à B. Mais, même interprété ainsi, il reste à expliquer pourquoi l’accompagnement est choisi comme symbole d’action, plutôt que le choc, imité par d’autres sujets, etc. : Or, l’accompagnement est le symbole de l’action qui dure comme s’il y avait entraînement, et c’est en ce sens que l’on peut y voir à nouveau un signe de l’indifférenciation relative entre deux formes d’impression causale que nous n’aurions pas eu l’idée de symboliser l’une par l’autre. C’est en tous cas, de même que les autres symboles gestuels, un indice du renforcement de l’activité de A.
Au total, il semblerait que, pour le jeune enfant, tous les mouvements engendrent une impression de plus grande activité que chez l’adulte : B reste actif dans le lancement et est souvent perçu en état de déclenchement quand le rapport objectif correspond au lancement ; et A est symbolisé par l’entraînement quand il y a eu perception de lancement. C’est pourquoi on peut supposer qu’il y a davantage d’action réciproque dans la causalité perceptive de l’enfant que dans celle qui, plus tard, sera assujettie à des régulations plus strictes.
IV. Les limites plus larges de la causalité et les compensations moins réglées. — Si les impressions causales de l’enfant sont moins différenciées que celles de l’adulte à cause d’une plus grande activité attribuée aux mobiles il doit vraisemblablement s’ensuivre que le domaine de la causalité perceptive doit être un peu plus large chez l’enfant, et à frontières plus floues, ce qui indiquerait en retour une moins grande précision dans les régulations assurant la compensation entre les actions et les réactions.
Cette hypothèse d’un domaine de causalité un peu plus large chez l’enfant qu’aux niveaux ultérieurs semble il est vrai contredite par deux cas — les seuls que nous ayons rencontrés — où l’impression causale augmente avec l’âge. Le premier est celui du lancement sans contact. Mais, d’une part nous avons supposé aux exigences d’un contact chez l’enfant des origines tactilo-kinesthésiques qui rendent naturel qu’avec la différenciation des impressions visuelles et motrices en fonction de l’âge les actions sans contact se développent avec l’âge. D’autre part, la majeure partie des actions à distance de l’adulte sont dus à des effets de compression et ce dernier effet, qui constitue assurément une « Gestalt empirique », doit donc sa formation à des expériences acquises tardivement. Le second cas d’impression causale augmentant avec l’âge est celui des lancements paradoxaux pour des rapports de vitesses 1 : 6 ou 1 : 3 (voir § 16) : Or, ici encore, ces cas sont dus pour la plupart aux mêmes effets de compression. En outre, on ne saurait considérer comme un accroissement de causalité avec l’âge la substitution du lancement au déclenchement, puisque chez les petits les deux formes sont plus indiffé-
renciées et la seconde souvent préférée en tant qu’attribuant une plus grande activité au mobile B.
Ces exceptions apparentes ainsi motivées, nous avons rencontré au moins deux situations dans lesquelles l’enfant semble plus accessible à l’impression causale que l’adulte. C’est d’abord le lancement sans élan (§ 5) dans lequel le rôle du contact semble prédominant et qui passe (chez les sujets percevant un contact réel ou apparent) du 100 % à 6-7 ans au 80 o∕o à 12-14 ans et au 50 % chez l’adulte. La seconde situation, qui relève, avons-nous vu, d’une liaison semi-causale plus qu’authen- tiquement causale, est celle de l’effet d’arrêt. Sur ce point, les réactions des enfants se sont montrées non seulement sensiblement plus riches que celles de l’adulte, mais encore différentes en qualité et non pas uniquement en degré. En effet, tandis qu’aucun adulte, dans la situation décrite au § 5, n’a vu le mobile A arrêter B en le rattrappant, la moitié environ des enfants ont prêté à A ce pouvoir étrange, sans doute inspiré par la pratique de certains jeux où un coureur en arrête un autre en le touchant après l’avoir rejoint. Ici à nouveau l’enfant semble donc prêter aux mobiles une plus grande activité que l’adulte, jusqu’à leur prêter des « influences » difficilement perceptibles pour nous sinon à titre très exceptionnel.
Or, les raisons de cette extension un peu plus large de la causalité perceptive enfantine semblent les mêmes que celle de l’indifférenciation relative entre les diverses formes que peut prendre cette causalité : dans les deux cas il s’agit sans doute d’une activité plus générale et plus grande prêtée aux mobiles par le fait même de l’insuffisante différenciation des facteurs visuels et des facteurs tactilo-kinesthésiques, qui chez l’enfant, interfèrent en partie au lieu de se correspondre simplement en tant que domaines distincts et isomorphes. Ce caractère polysensoriel, comme on l’a parfois appelé, de la perception enfantine joue sans doute un rôle essentiel dans la formation des notions animistes, etc., dans lesquelles il y a assimilation constante des processus physiques à l’activité propre. Or, cette structuration notionnelle de la réalité ambiante ne va pas sans doute sans s’accompagner de la formation de « gestalt empiriques » anthropomorphiques ou biomorphiques qui renforcent par action en retour ce caractère d’activité prêté aux objets perçus dans les cas où interfèrent dès le départ les facteurs visuels et tactilo-kinesthésiques.
Mais si la causalité perceptive enfantine est ainsi à la fois un peu plus large et un peu moins différenciée que chez l’adulte on ne saurait, par le fait même, s’attendre à trouver dans les structures causales perceptives de l’enfant un jeu de compensations entre les actions et les réactions assuré par des régulations aussi élaborées que chez nous.
Pour nous l’impression causale est forte dans la mesure, non seulement où l’agent A produit davantage de changements dans le comportement du patient B, mais encore où les changements peuvent être mieux rattachés à l’activité de A par un processus de conservation. C’est pour-
quoi il intervient nécessairement, en plus de l’ampliation du mouvement (et à la source même de cette ampliation) un mécanisme de compensations entre les gains de B et les dépenses A. C’est ainsi que dans l’entraînement où B semble tout gagner et A ne rien perdre, l’impression causale n’est possible qu’à la condition de percevoir en B un objet très léger (relativement) et très peu résistant et en A un objet beaucoup plus fort tel que sa poussée équivale à une dépense aussi minime qu’est la résistance de B. C’est ainsi, d’autre part, que le lancement à rapports de vitesse 3 : 1 ou 6 : 1 est meilleur qu’à rapport 1 : 1 parce que la résistance apparente de B conduit à attribuer un travail supérieur à A en 3 : 1 ou 6 : 1 qu’en 1 : 1. C’est ainsi, enfin, que l’impression de lancement avec rapport 1 : 3 ou 1 : 6 n’est possible que grâce à l’attribution d’une sorte de force explosive au milieu gazeux intercalaire, sans quoi l’absence de compensation n’aboutirait qu’à du déclenchement.
Mais de telles compensations supposent une estimation relativement adéquate des vitesses en jeu (sans parler des conditions spatiales et temporelles) ainsi que des poids ou résistances, etc. Or, avec leurs structurations imparfaites et laborieuses, les enfants ne parviennent pas (suivis d’ailleurs en cela par un certain nombre d’adultes percepti- vement peu adaptés) à une évaluation suffisante des vitesses et encore moins des résistances. Le problème est alors de comprendre comment des compensations insuffisantes, relevant de régulations encore mal équilibrées du point de vue de la perception des données spatio-temporelles, des vitesses et des résistances, aboutissent cependant à la formation d’une causalité perceptive d’extension au moins égale et sans doute un peu plus large que celle de l’adulte ?
La réponse est évidemment que les mêmes raisons dont relèvent le retard de structuration et par conséquent l’insuffisance des compensations sont celles qui contribuent par ailleurs à donner aux mobiles une apparence de plus grande activité (ces raisons tenant d’abord à l’indifférenciation relative des facteurs tactilo-kinesthético-visuels, et ensuite à la fréquence des mouvements apparents, à l’irrégularité des centrations mobiles, ce qui renforce la spontanéité des objets perçus, bref à l’inadaptation de la motricité oculaire s’ajoutant à l’indifférenciation rappelée à l’instant). Il s’ensuit alors que si la causalité perceptive enfantine est plus large, mais les compensations plus lâches, c’est essentiellement à cause du fait que la frontière est plus floue chez l’enfant que chez nous entre les simples « activités » (au sens de Michotte) et la causalité elle-même. Or, il est clair qu’entre deux mobiles doués d’« activité » tous les deux le rapport des gains et des pertes est autre qu’entre un solide en mouvement et une masse d’abord inerte, tous deux plus ou moins conformes à des modèles mécaniques. La causalité entre êtres vivants appartient essentiellement au type du déclenchement, ce qui n’exclut nullement l’intervention de compensations mais ce qui confère à celles-ci un caractère plus souple : dans la mesure où A semble
vivant, son activité d’autant plus grande se manifeste, en effet, de façon plus variable sans que les résultats obtenus sur B correspondent univoquement au même effort dépensé F, puisqu’ils sont en général supérieurs ; quant à la résistance de B, si elle se produit, ce ne peut être qu’une résistance active, bien différente de celle d’une masse inerte ou d’un poids (le poids lui-même étant souvent perçu en termes de force). Bref, on ne peut soutenir qu’il n’y a pas compensation entre les mouvements et actions de A et les réactions et mouvements de B, mais le jeu des possibilités est si large que peu de ces formes s’avèrent prégnantes comme c’est le cas des quelques compensations simples qui seront retenues presqu’exclusivement dans la causalité perceptive de l’adulte, lorsque les mobiles seront perçus en tant qu’objets physiques plus qu’à titres de personnages (ce qui est d’ailleurs compatible avec un langage anthropomorphique).
§ 20. Les stades de la causalité perceptive et la nature
de la causalité perceptive visuelle🔗
Contrairement aux effets perceptifs primaires qui demeurent qualitativement constants et ne donnent donc pas prise à la constitution de stades, il semble que l’on puisse, à titre de schéma provisoire à vérifier par de nouvelles expériences durant les 12 ou 18 premiers mois, répartir les faits connus de causalité perceptive (en général) selon les trois stades suivants. Le premier en date serait celui de la causalité perceptive tactilo-kinesthésique, dont il semble difficile de ne pas admettre son caractère primitif par opposition à la causalité visuelle : par exemple le nourrisson déplace des objets de la main avant de coordonner cette préhension avec la vision ; quant à la vision, qui fonctionne dès la naissance, il est d’une probabilité très faible qu’elle donne lieu à des impressions causales avant cette coordination avec la préhension (4 mois ⅛ en moyenne) puisque, plus tard encore, le bébé reste insensible aux liaisons causales extérieures à son action (lorsqu’on tambourine des doigts sur un couvercle métallique le bébé de 6-7 mois ne cherche pas, en cas d’arrêt, à rétablir le contact entre la main d’autrui et le couvercle, comme il le fera plus tard, mais simplement à agir globalement sur l’ensemble de ce tableau) 1. Ce stade initial constitué par la causalité tactilo-kinesthésique consiste, d’autre part, il va de soi, et par la nature même du domaine sensoriel qu’elle fait intervenir en un stade au cours duquel la causalité perceptive est liée à l’action propre, en tant que la cause est toujours un mouvement ou une poussée, etc., des pieds, des mains ou de la tête, etc., tandis que l’effet est constitué par le déplacement d’un solide extérieur.
i Cf. J. Piaget,La construction du réel chez l’enfant, Obs. 134, p. 246, par opposition à l’obs. 144, p. 262.
Le second stade, dont nous apercevons sans doute les formes terminales vers 4-6 ans (mais avec des résidus plus tardifs, tels que l’exigence de contact qui dure jusque chez certains adultes) serait caractérisé par la constitution d’une causalité perceptive visuelle, mais par correspondance assimilatrice graduelle entre les données visuelles et les données tactilo-kinesthésiques. Cette correspondance assimilatrice débute dès la coordination entre la vision et la préhension puisqu’alors en déplaçant un objet dans le champ visuel, l’enfant de 5-6 mois déjà apprend à faire correspondre telle impression tactile à tel tableau visuel et réciproquement. Mais il s’agit encore de causalité liée à l’action propre. Avec la spatialisation et l’objectivation de la causalité que nous avons décrites dans la seconde moitié de la première année et au cours de la seconde 1, cette causalité tactilo-kinesthético-visuelle de l’action propre est déléguée à une série toujours plus grande d’objets : en tirant une couverture sur laquelle est située l’objectif désiré (mais hors de la portée directe de la main), ou en le déplaçant avec un bâton, l’enfant de 10 à 18 mois délègue les effets d’entraînement (ou traction) et de lancement aux liaisons entre la couverture ou le bâton et l’objectif, sans les limiter comme précédemment aux liaisons entre sa main et la couverture ou le bâton. La causalité perceptive visuelle propre à ce second stade est donc caractérisée non seulement par une correspondance assimilatrice tactilo-kinesthético-visuelle (qui est une assimilation directe des liaisons visuelles à l’action propre), mais encore par une suite indéfinie de délégations assimilatrices, qui sont des assimilations indirectes à l’action propre tout en détachant relativement la causalité visuelle de celle-ci. Mais ce détachement est loin d’être immédiat et de nombreuses interférences entre le domaine tactilo-kinesthésique ou moteur et le domaine visuel en compliquent la marche progressive. L’exigence si frappante du contact que nous avons notée dans les impressions causales visuelles des enfants n’est sans doute que la dernière forme prise par de tels processus avant la libération définitive de la causalité visuelle.
Le troisième stade serait alors caractérisé par une différenciation suffisante entre les domaines visuels et tactilo-kinesthésique, avec correspondance entre leurs éléments mais sans interférences perturbatrices : l’isomorphisme avec séparation entre la causalité visuelle et la causalité tactile succéderait ainsi aux correspondances assimilatrices avec interférence.
Si provisoire et sommaire que soit un tel schéma il nous aidera tout au moins à poser maintenant en termes génétiques le problème de la nature de la causalité perceptive visuelle. La question centrale nous paraît à cet égard être constituée par celle des connexions entre les structures tactilo-kinesthésiques et les structures visuelles. Selon que
1 Cf. J. Piaget,La construction du réel chez l’Enfant, chap. III, § 3 et 4.
l’on conçoit une telle correspondance comme en partie innée et dépendant de la maturation interne ou que l’on y voit le résultat d’un apprentissage au cours duquel les expériences acquises jouent un rôle prépondérant, il est clair que les impressions de contact, de choc, de poussée, d’ébranlement, etc. (sans parler des impressions de légèreté ou de résistance, etc.) qui accompagnent les effets de lancement, d’entraînement et de déclenchement, seront interprétées ou comme de bonnes formes liées aux connexions héréditaires du système nerveux ou comme comportant une part appréciable de « gestalt empiriques ».
Il convient seulement de remarquer que, si l’hypothèse de l’innéité (avec maturation plus ou moins rapide) est toujours légitime, étant donné notre ignorance, elle n’est nullement nécessaire car on assiste dès 3-5 mois à un apprentissage (constituant un facteur au moins partiel mais qui pourrait être total) des correspondances tactilo-kines- thético-visuelles /débutant avec la coordination de la préhension et de la vision (coordination qui en tant que telle dépend sans doute de la maturation du faisceau pyramidal comme l’a supposé Tournay1), cette correspondance continue de se construire avec l’exercice de l’imitation, et au cours de presque toutes les activités de l’enfant. Or, si une telle correspondance n’est pas innée, cela entraînerait naturellement cette conséquence que tous les effets dynamiques en jeu dans la causalité visuelle (choc et poussée, mais aussi contact entre solides, masse, poids et résistance) seraient à considérer comme des effets perceptifs dus à l’expérience acquise. Comme cela est déjà évident des effets de compression et de tous ceux qui comportent un intermédiaire gazeux entre A et B (air, etc.), cela signifierait donc simplement que les facteurs dynamiques de la causalité visuelle résultent d’une correspondance acquise, à différents niveaux de développement : au cours du second stade pour ce qui est de la correspondance tactilo-kinesthético-visuelle et au cours du troisième pour ce qui est des Gestalt empiriques plus complexes.
Mais cela ne signifie encore nullement que la causalité perceptive, tactile ni même visuelle, soit d’origine empirique parce que les composantes dynamiques de la causalité visuelle le seraient : il convient, en effet, de distinguer entre les composantes d’une composition perceptive et sa forme ou structure. Pour ce qui est encore des composantes, il reste les liaisons spatiales (intervalles et successions) et temporelles (durées et successions) ainsi que les vitesses, c’est-à-dire les perceptions spatio-temporelles et cinétiques, qui ne posent pas de problèmes particuliers dans le domaine de la causalité puisqu’on les retrouve sous les mêmes formes dans les configurations non causales (ce qui ne signifie nullement qu’on en connaisse tous les mécanismes, notamment en ce qui concerne la vitesse).
1Journal de Psychol., 1923, p. 759 et 1924, p. 433.
Pour ce qui est par contre de la forme de la composition engendrant la causalité, c’est-à-dire la conservation de l’action de A au cours d’un changement productif se manifestant en B, le problème est alors tout autre qu’en ce qui concerne les composantes, car cette forme ou structure causale, qui constitue donc la résultante et non plus l’une des composantes de la composition, n’est plus elle-même le produit d’une correspondance avec la causalité tactile, mais résulte d’une composition nouvelle et actuelle d’éléments issus simultanément de la vision et du domaine tactilo-kinesthésique (mais traduits en termes visuels). Or, cette forme de la composition, ou structure de la résultante, ne saurait être réduite à des facteurs empiriques pour cette raison qu’elle constitue une forme d’équilibre relevant de lois de probabilité qui sont indépendantes à la fois des facteurs innés et acquis puisqu’elles les dominent tous deux : cette forme n’est pas autre chose, en effet, que le mécanisme de la compensation entre l’action de A et la réaction de B, compensation qui assure la conservation de l’action au travers du changement.
Le problème est donc d’interpréter le mécanisme de cette compensation, lequel par hypothèse ne saurait donc résulter de l’expérience acquise, mais constituerait le produit des activités coordinatrices du sujet percevant, autrement dit le produit d’une activité perceptive régulatrice analogue à celles qui sont à l’œuvre dans les compensations propres aux constances perceptives en général (cf. § 12).
Nous manquons malheureusement de tout renseignement sur le mécanisme des compensations en jeu dans les constances perceptives. Il faut donc nous contenter d’en fournir une traduction abstraite avec l’espoir de l’exprimer tôt ou tard en un modèle probabiliste susceptible de vérification. Or, il est frappant de constater qu’il existe à cet égard des analogies étroites entre les quatre formules de constances rappelées au § 10 et la causalité perceptive elle-même. Dans ces cinq cas, en effet, on est en présence : (1) d’une qualité « transformante », qui modifie le caractère habituel de l’objet (2) d’une qualité « transformée » ou apparente, résultant de l’action de (1) ; (3) d’une qualité « constante », produit de la compensation entre (1) et (2) ; et finalement (4) d’une activité perceptive capable de retrouver la qualité constante (3) en partant de la qualité transformée (2) et en compensant l’action de la qualité transformante (l)1.
1 Dans une analyse des isomorphismes partiels entre les structures logiques et les structures perceptives (« Etudes d’épistémologie génétique », Paris, P.U.F., vol. VII, chap. II), nous avons présenté les mêmes compositions sous une forme multiplicative qui équivaudrait, dans le langage employé ici à la composition : « qualité transformante (1) » × « qualité transformée (2) — « qualité constante (3) ». Nous avons alors insisté sur la difficulté à retrouver (2) à partir de (3) en annulant (1), tandis qu’ici nous insistons sur la possibilité en partant de (2) de trouver (3) en compensant la transformation en jeu dans (1). Or, cette double présentation n’est différente qu’en apparence (et montre simplement que s’il y a isomorphisme partiel entre la perception et l’opération, il n’est que partiel et n’aboutit jamais ni à une multiplication exacte ni à son inverse exact) : en effet, ce que nous appelions « multipli-
Dans le cas de la constance de la grandeur, la qualité transformante est la distance, dont on sait que son estimation joue un rôle essentiel dans l’évaluation de la grandeur réelle ; la qualité transformée (2) est la grandeur apparente, résultat de la transformation donc de l’éloignement ; la qualité constante (3) est la grandeur réelle. Quant à l’activité perceptive (4) on peut la concevoir comme une sorte de transport axial consistant à agrandir la grandeur apparente en fonction de la distance, ce qui revient à retrouver la grandeur réelle. On sait, en effet, que toute modification dans l’estimation de la distance entraîne instantanément une nouvelle évaluation de la grandeur réelle : par exemple un oiseau pris pour un moineau ou une hirondelle volant dans la brume et estimé proche prend brusquement la taille d’un corbeau ou d’un faucon quand l’apparition d’un fil électrique servant de référence permet de constater que la distance est plus grande. Le freinage dont nous parlons n’est pas autre chose que cette capacité de situer l’image apparente à une distance variable, ce qui permet alors de lui restituer la grandeur réelle qu’elle aurait dans l’espace proche.
Dans le cas de la constante de la forme, la qualité transformante (1) est l’angle de la rotation que l’on a imprimé à la figure à partir de sa position normale (dans le cas, par exemple, d’un cercle présenté comme une ellipse) ; la qualité transformée (2) est la forme apparente et la qualité constante (3) est la forme réelle. Quant à l’activité perceptive (4), elle consiste ici en un transport par rotation rétablissant virtuellement la position normale et fournissant ainsi la forme réelle : en présence d’un cube vu de 3/4, on s’efforce, en effet, de « voir » l’objet comme s’il était de face, ce qui signifie qu’on se livre à un transport angulaire.
Dans le cas de la constance du son la situation est la même que pour celle des grandeurs, puisque c’est à nouveau l’éloignement qui constitue la qualité déformante (1). L’observation courante a montré à l’un de nous qu’une modification imposée brusquement par les données extérieures dans l’évaluation de la distance transforme de façon soudaine le son réel correspondant au même son apparent, comme c’est le cas dans les changements instantanés de jugements sur la grandeur réelle.
De même, en ce qui concerne la constance des couleurs, la qualité transformante (1) est constituée par l’éclairement, la qualité transformée (2) est la couleur apparente, la qualité constante (3) est la couleur réelle et l’activité perceptive (4) consiste sans doute en une modification virtuelle de l’éclairement ou en un déplacement virtuel de l’objet dans la direction de l’éclairement habituel. Nous ne possédons aucune cation » dans cet article équivaut naturellement à ce que nous appelons ici « compensation » puisque multiplier la grandeur apparente par la distance revient, en fait, à compenser la diminution apparente de cette grandeur en fonction de l’accroissement de la distance.
indication à cet égard sinon que la perception de l’éclairement est nécessaire à celle de la constance de la couleur, mais c’est là déjà une donnée instructive puisqu’elle montre à nouveau la nécessité d’une relation active entre les termes (1) et (2) pour déterminer la constance (3).
Si nous en revenons maintenant à la causalité perceptive, nous retrouvons les quatre mêmes éléments, ce qui nous renseigne en partie sur le mécanisme de la compensation. La qualité constante (3) est évidemment le mouvement A1 de A tel qu’il se prolongerait sans la rencontre avec B et tel qu’il se prolongerait sur B lui-même, par « ampliation » exacte, s’il n’était pas transformé. La qualité transformante (1) est donc constituée en ce cas par les impressions dynamiques liées à la rencontre avec B soit F{T, C)+R(T, C). La qualité transformée (2) n’est alors autre que le mouvement B2 du patient B. Quant à l’activité perceptive (4) en jeu dans la composition causale, son rôle est de retrouver la qualité constante (3), soit le mouvement A1 sous la qualité transformée (2), donc sous le mouvement B2, autrement dit d’assurer la conservation du mouvement de A dans la perception du mouvement de B (ce qui correspond exactement à 1’« ampliation du mouvement »). Il est alors clair que cette activité (4) comporte comme dans les cas précédents deux aspects complémentaires : (4 a) un simple « transport » prolongeant celui qui était nécessaire à la perception du mouvement Ai de A, et le prolongeant après l’arrêt éventuel de A et au cours même du mouvement de B ; (4 b) une mise en relation entre (2) et (1) pour retrouver (3), donc entre le mouvement B2 et les facteurs dynamiques F+R pour retrouver A1. Or cette mise en relation semble aisée à expliquer dans le cas particulier : le mouvement de A à retrouver sous celui de B correspondant donc à un transport virtuel qui prolonge le transport réel ayant accompagné la perception initiale de A1, et le mouvement B2 de B étant lui-même perçu grâce à un transport réel qui accompagne la marche de B, les qualités F(T, C) et R(T, C) (résultant elles-mêmes d’une correspondance, que nous avons supposée acquise, avec les facteurs tactilo-kinesthétiques) correspondent alors directement à la différence entre le transport virtuel prolongeant le mouvement de A et le transport réel accompagnant celui de B : par exemple, dans un lancement de rapport de vitesses υ1 > v2 (6 :1 ou 3 :1) ce serait la différence1TpvA1— TpB2, autrement dit le freinage même du transport, qui déclencherait les impressions dynamiques, sous une forme visuelle, mais en déclenchant par cela même leur assimilation avec les Gestalt empiriques connues par la correspondance ordinaire tactilo-kinesthético-visuelle. Les impressions de résistance et de poids trouveraient ainsi, en particulier, une sorte d’équivalent visuel, dans le freinage des vitesses de transport, c’est-à-dire dans les activités mêmes du sujet et non pas exclusivement dans les qualités de l’objet perçu ce qui faciliterait leur
correspondance avec les Gestalts empiriques antérieurement acquises et relatives aux qualités des objets (rapports de vitesses, etc.).
On entrevoit de cette manière en quoi peut consister le mécanisme de la compensation : (A1— A2)+F(T, C) = (B2— B1’)+R(T, C). En effet, si A1 et B2 correspondent à des transports réels, F(T, C) à l’interruption du transport de A et R(T, C) au ralentissement ou freinage du transport de B succédant à celui de A, la force de l’impression causale proviendra non seulement de la correspondance entre les données spatio-temporelles et cinétiques fournies par la configuration objective et la coordination des transports de A et de B (l’un devenant virtuel au moment où l’autre débute réellement) dans les activités du sujet, mais encore de la précision avec laquelle le sujet pourra conserver le transport virtuel du mouvement de A tout en suivant le mouvement de B. Cette précision sera alors fonction des régulations qui interviennent dès la structuration (estimation des priorités spatio-temporelles et des vitesses) mais qui conservent un rôle essentiel dans l’établissement des compensations, puisque l’appréciation des qualités dynamiques F et R, nécessaires à la compensation, dépend de la dynamique des transports et pas seulement des correspondances tactilo-kinesthético-visuelles antérieurement acquises. On comprend en outre par cela même que, chez l’enfant dont le jeu des centrations et des transports est moins bien réglé que chez l’adulte, on observe simultanément une causalité plus large parce que moins différenciée des « activités » simples et des compensations moins équilibrées.
§ 21. Les relations entre la perception et la notion de causalité🔗
Nous voici enfin en mesure de reprendre le problème auquel nous faisions allusions dans notre introduction et à propos duquel Michotte a bien voulu se livrer à une réinterprétation des travaux de l’un de nous.
L’excellente formule de Michotte (utilisée par lui non pas dans son ouvrage, mais en plusieurs essais ultérieurs), suivant laquelle la perception constituerait une « préfiguration de la notion », soulève deux sortes de questions, en apparence bien distinctes et en réalité solidaires : celle des diverses significations possibles que peut revêtir l’hypothèse de la préfiguration ; et celle de la priorité chronologique de la perception et de la posibilité d’intermédiaires s’intercalant entre la perception et la notion.
En ce qui concerne la première de ces deux questions, il est au moins deux significations très différentes du terme de la « préfiguration » qu’il importe de confronter l’une à l’autre. (1) La première interprétation est issue de la tradition propre à l’abstraction aristotélicienne : la perception nous fournit une connaissance directe et élémentaire des objets et l’intelligence, grâce au jeu combiné de l’abstrac-
tion et de la généralisation, tire de cette connaissance directe un système de notions. De ce premier point de vue la causalité notionnelle tirerait donc sans plus ses origines de la causalité perceptive, quitte à enrichir la perception naïve de la causalité par d’autres données, d’ailleurs également perceptives en leur source mais tirées d’observations plus exactes ou d’expériences scientifiques. (2) Mais on peut concevoir une seconde interprétation : la perception de la causalité préfigurerait la notion correspondante en ce sens que les mécanismes formateurs du lien causal seraient analogues dans les deux cas, et que le mode de composition en jeu dans la perception de la causalité constituerait le point de départ d’une construction se continuant (par étapes discontinues ou de façon ininterrompue ; ceci relève du second de nos deux problèmes) de la perception à la notion elle-même. En ce second sens, on ne pourrait plus dire que la notion de causalité soit tirée par abstraction de la perception de la causalité, puisque la notion constituerait l’achèvement d’une construction débutant simplement, soit avec la perception elle-même, soit avec l’ensemble des mécanismes sensori-moteurs dont la perception ne représente qu’un secteur, mais d’une construction relevant de mécanismes indépendants de la perception et dont la réalisation perceptive n’est qu’un cas particulier parmi d’autres.
D’où le second problème : faut-il se borner à opposer l’une à l’autre perception et notion, ou faut-il envisager plusieurs plans distincts dans le domaine perceptif et un nombre plus grand encore de niveaux en ce qui concerne la notion ? Et, en ce cas, les niveaux inférieurs de la perception sont-ils nécessairement antérieurs aux niveaux les plus primitifs de formation de la notion (les niveaux sensorimoteurs, par exemple, antérieurs à la représentation mais essentiels pour la formation de l’intelligence ultérieure), ou au contraire y a-t-il synchronisme au départ et simplement évolution plus rapide sur les plans perceptifs que dans les domaines représentatifs ?
Pour revenir au premier de nos deux problèmes, l’analyse qui précède ne nous paraît laisser aucun doute quant au sens à attribuer au terme de « préfiguration » : la perception de la causalité préfigure bien la notion de cause, mais dans l’exacte mesure seulement où la composition perceptive fait intervenir, sur le terrain qui est le sien, un mécanisme de conservation jouant à travers les transformations, autrement dit un mécanisme de compensations entre les actions et les réactions, isomorphe en gros au mécanisme de conservation et de compensation que l’on retrouvera à un niveau bien supérieur sur le terrain de la causalité opératoire et notamment de la causalité mécanique. Mais cet isomorphisme relatif n’entraîne nullement cette conséquence que la causalité opératoire soit tirée, par abstraction, de la causalité perceptive : il prouve exclusivement (mais ce résultat, que nous devons en fait aux travaux de Michotte, n’est est pas moins remarquable), que partout où s’impose un lien causal stable en ce qui concerne le mouve-
ment transitif, il repose sur un mode semblable de composition, encore rudimentaire quand les instruments en sont les régulations perceptives, raffiné et précis quand les instruments en sont les opérations logico- mathématiques, mais analogue en sa forme générale. Bien entendu, si le lien causal ne constituait pas une simple résultante, produit d’une composition entre facteurs cinématiques et dynamiques, mais reposait sur l’appréhension directe d’un « passage sensible » entre l’agent et le patient (cf. § 11-12), la situation serait autre : en ce cas, mais en ce cas seulement, la notion devrait être conçue comme tirée de la perception. Seulement, Michotte pas plus que nous, n’a rien observé de semblable, et son « ampliation du mouvement » comme les compensations cinéto-dynamiques au moyen desquelles nous cherchons à l’expliquer, ne sont que les résultantes de compositions complexes, exactement comme l’est la causalité rationnelle sur le terrain des compositions qui sont les siennes.
Ceci nous conduit au second de nos deux problèmes : celui des niveaux distincts de perception et de conceptualisation et de leurs chronologies relatives.
I. En ce qui concerne, d’abord, la perception, il est clair que nous ne saurions nous contenter de cette désignation globale, puisque, sur le seul terrain de la causalité perceptive, nous avons déjà été conduits à distinguer au moins trois niveaux distincts (les seuls que nous retiendrons ici, bien que la liste n’en soit nullement exhaustive)1 :
I 1). Le niveau de la lecture immédiate des données de départ interdépendantes ou « effets de champ » : formes et dimensions des objets, mouvements, priorités spatiales et temporelles et peut-être vitesses.
I 2). Le niveau des formes perceptives empiriques, c’est-à-dire influencées par l’expérience antérieure : tels sont, sur le terrain des impressions causales perceptives, les effets dynamiques, pour autant que les correspondances tactilo-kinesthético-visuelles que nous avons notées sont effectivement acquises et non point innées 2
I 3). Le niveau des compositions faisant intervenir des activités perceptives (transports, compensations, etc.). Il existe des compositions immédiates relevant des niveaux (1) et (2), mais nous ne parlons ici que des compositions comportant une certaine activité préalable. Or, la lenteur de la structuration chez l’enfant et le fait que la plupart des adultes doivent attendre quelques présentations du couple A + B pour parvenir à une impression causale nette suffiraient à montrer (indépendamment des analyses qui précèdent) que cette impression constitue
1 Nous ne parlons ici que de niveaux hiérarchiques et non pas des stades à la causalité perceptive dont il a déjà été question au § 20.
2 C’est à ces niveaux (1) ou (2) qu’appartiendraient les « passages sensibles » s’ils existaient. A leur défaut, l’impression causale comme telle n’appartient qu’au niveau (3).
non seulement une résultante, mais encore la résultante d’activités complexes.
II-III. Si nous en venons maintenant à la conceptualisation de la causalité, la série des paliers de construction serait beaucoup plus longue. Contentons-nous donc des principaux stades génétiques sans insister sur les niveaux hiérarchiques subsistant dans les conduites de chaque stade. Mais soulignons le fait qu’aucune notion fondamentale, telles que l’espace, le temps, le mouvement, l’objet, etc., pas plus que la causalité, ne débutent avec la représentation et le langage, mais que toutes sont issues d’une construction débutant dès la période sensori-motrice préverbale. Or, entre la construction sensori-motrice (II) et la construction représentative ou symbolique (III) il n’y a pas continuité simple, mais reconstruction préalable sur le nouveau plan qu’est celui de la représentation, des connexions déjà acquises dans l’action sur le terrain sensori-moteur :
II 1). Causalité sensori-motrice initiale dans laquelle la cause est une action du sujet et l’effet un événement extérieur contigu ou distant.
II 2). Débuts puis achèvement d’une causalité sensori-motrice objectivée et spatialisée où cause et effet peuvent être extérieurs au corps propre mais impliquent un contact spatial.
III 1). Causalité représentative préopératoire par assimilation des séquences observées à l’action propre (animisme, etc.).
III 2). Causalité représentative opératoire, par composition de facteurs cinétiques et dynamiques indépendants de l’action propre.
Il s’agirait donc d’abord d’établir si la causalité perceptive I 3 précède ou non les formes sensori-motrices de causalité II 1 ou même II 2. Pour ce qui est de la causalité tactile, cela est possible mais non certain, et ce n’est vraisemblablement pas le cas de la causalité perceptive visuelle. Mais, qu’il y ait priorité chronologique ou non, le vrai problème, en présence de ces formes I 3 et II 1-2 de causalité apparaissant au même niveau approximatif de développement, est de savoir si la causalité sensori-motrice ne repose que sur des impressions causales perceptives ou si, dès le départ, la causalité sensori-motrice comporte un élargissement des compositions tel que, tout en englobant des éléments perceptifs, cette causalité fasse intervenir une schématisation dépassant la causalité perceptive. Or, c’est ce qui semble bien être le cas. Il est très frappant à cet égard, de constater que, si le contact entre l’agent et le patient est indispensable à la causalité perceptive tactile, et si elle demeure nécessaire en moyenne à la causalité perceptive visuelle de l’enfant jusqu’assez tard comme nous y avons suffisamment insisté plus haut (§ § 2-5, 14 et 19), la causalité sensorimotrice initiale du type II 1 est précisément caractérisée, contrairement aux
formes ultérieures groupées sous II 2, par un étonnant détachement à l’égard des contacts spatiaux (raison pour laquelle nous l’avons appelée “ magico-phénoméniste ”) : c’est ainsi que les gestes (y compris les réactions posturales) de secouer la main, de se cambrer et de se laisser retomber, de tirer un cordon pendant du toit du berceau, etc., sont utilisés aussi bien pour secouer le berceau, sa toiture et les jouets suspendus à cette dernière, que pour agir sur des objets perçus visuellement à quelques mètres ou même pour faire continuer un son entendu, etc. 1. Même si (ce qui est possible mais non certain) de telles liaisons comportent au point de départ une impression causale perceptive bien délimitée de type tactilo-kinesthético-visuel complet (avec connexion actuelle des deux domaines sensoriels) et de forme (A1— A2)+F(T, C) = B2— B1+R(T, C), le contact étant globalement perçu, il est clair que l’extension immédiate de la causalité à des actions sans contact suppose un mécanisme de composition et de compensation dans lequel ce que nous avons appelé l’élément 4 au § 20 n’est plus constitué seulement par une activité perceptive de transport réel ou virtuel, mais qu’il s’y ajoute déjà une assimilation par schèmes sensori-moteurs ; de même la perception de l’agent (qui est un geste relevant de l’action propre avec ou sans prolongement sur un objet intermédiaire), du patient (le résultat objectif global), des mouvements et des facteurs dynamiques, est alors aussitôt englobée dans des assimilations par schèmes du même type. En d’autres termes, il n’y a pas abstraction à partir de la perception, mais substitution d’un mode plus large de composition au mode perceptif, que celui-ci constitue la source de celui-là, ou qu’il ait été dès l’origine englobé dans celui-là, ou encore qu’il en dérive par différenciation et spécialisation progressives (de nouvelles recherches sont nécessaires pour établir cette filiation).
C’est ainsi que, dès le niveau sensori-moteur et étapes par étapes, de nouveaux modes de composition se substituent les uns aux autres par dérivations successives jusqu’à la causalité opératoire dans laquelle l’agent, le patient et leurs caractères cinématiques ainsi que dynamiques sont tous assimilés à un système de relations logico-mathématiques, tel que le mécanisme de la conservation au travers des transformations (donc le jeu des compensations) soit assuré par les opérations elles- mêmes. C’est pourquoi la causalité opératoire ne dérive pas de la causalité perceptive malgré leur isomorphisme relatif remarquable, ou, si elle en dérive indirectement, ce n’est pas en abstrayant le lien causal du lien perceptif mais en substituant l’opération à une activité perceptive qui en serait la source. Mais rien ne prouve actuellement que l’opération tire ses origines des activités perceptives et il est bien plus probable qu’elle procède des activités sensori-motrices en général dont les
1 Voir La naissance de l’intelligence chez l’enfant, chap. III, § 4 et La construction du réel chez l’enfant, chap. III, § 2.
activités perceptives ne constitueraient qu’une spécialisation particulièrement adaptée à des champs sensoriels restreints.
Au total, la causalité notionnelle apparaît bien comme constituant d’abord une assimilation des séquences extérieures aux schèmes de l’activité propre et ensuite une assimilation aux mécanismes opératoires. Quant à la causalité perceptive, elle ne semble pas échapper à cette loi générale de décentration (ce terme étant pris ici au sens large et non spécifiquement perceptif) : si vraiment elle débute par des formes spécifiquement tactilo-kinesthésiques pour n’acquérir ses formes visuelles que secondairement et par l’intermédiaire de correspondance assimilatrices tactilo-kinesthético-visuelles dont nous avons constaté la présence encore très vivante dans les impressions causales des enfants, on peut soutenir que, elle aussi, débute par une assimilation aux facteurs perceptifs de l’action propre avant de constituer, avec les formes visuelles, une assimilation à des modes de composition relativement indépendantes de l’action musculaire.
Dans la première partie de cette Recherche, vingt tableaux commentés fournissent une série de faits nouveaux concernant l’évolution de la causalité perceptive visuelle de l’enfant à l’âge adulte. La principale différence trouvée entre les enfants et les adultes concernent la perception du contact entre l’agent A et le patient B et le rôle de ce contact dans l’impression causale : l’enfant perçoit souvent un contact entre A et B lorsqu’il n’y en a pas, mais dès qu’il cesse de percevoir ce contact, il cesse en règle générale d’éprouver une impression causale, par opposition au « lancement à distance » fréquent chez l’adulte. Tandis que cette dernière forme d’impression causale augmente donc avec l’âge, de même que les effets paradoxaux de lancements avec vitesses ascendantes (B plus rapide que A), on trouve par contre des impressions causales qui diminuent avec l’âge : le lancement sans élan, le lancement avec ralentissement de B et les impressions semi-causales d’arrêt.
Une attention spéciale a été consacrée également, dans cette partie I, à l’établissement de certains faits concernant les facteurs dynamiques relatifs au patient B : sa légèreté ou plus ou moins grande « résistance », en fonction des vitesses relatives de A et de B ou de la vitesse absolue de B, ainsi que les effets différentiels de « résistance » en présentation verticale ascendante ou descendante.
La partie II développe une nouvelle interprétation de la causalité perceptive, qui, sans contredire « l’ampliation du mouvement » de Michotte, cherche à en rendre compte et à l’englober dans un schéma plus large : l’impression causale serait due à un système de compensations perceptives entre le mouvement que perd A, avec ses aspects dynamiques (poussée, etc.) et le mouvement que gagne B, mais avec ses aspects dynamiques également (résistance perçue comme une plus ou moins grande facilité à être mû).
Un système d’équations portant sur ces quatre variables cinématiques et dynamiques permet alors d’exprimer et de différencier les formes principales de la causalité perceptive visuelle.
Quant à l’explication de ces facteurs dynamiques, d’action de 4 et de réaction de B (« résistance »), il est proposé de les considérer comme le résultat d’une assimilation des séquences visuelles aux séquences tactilo-kinesthésiques, qui sont génétiquement antérieures. La nécessité du contact dans les impres-
sions causales de l’enfant est précisément invoquée comme indice de ce rôle initial du clavier tactilo-kinesthésique dans l’élaboration de la causalité perceptive visuelle. En conclusion, celle-ci n’est donc point considérée comme autonome dès son origine, mais comme dérivant de cette assimilation des données perceptives à l’action propre, selon le schéma que Piaget avait employé autrefois pour décrire les débuts de la causalité sensori-motrice chez l’enfant.
Der erste Teil dieser Untersuchung entält 20 Tabellen mit Kommentar, in denen neue Ergebnisse zur Entwicklung der Kausalitätseindrücke in der Gesichtswahrnehmung vom Kindes- bis zum Erwachsenenalter zusammengefasst sind. Der wichtigste Unterschied zwischen Kindern und Erwachsenen liegt in der Wahrnehmung des Kontaks zwischen einem aktiven Objekt A und einem passiven Objekt B, und in der Rolle, die dieser Kontakt beim Kausalitäts- eindruck spielt. Das Kind sieht oft einen Kontakt zwischen A und B, ohne dass dieser wirklich vorliegt. Anderseits fällt bein Kind der Kausalitätseindruck aus, sobald es keinen Kontakt mehr wahrnimmt ; der Erwachsene hingegen sieht oft einen “Stoss auf Distanz”. Diese letztere Art von Eindrücken nimmt also mit dem Alter zu, ganz wie die paradoxe Wahrnehmung von Stössen mit Geschwindigkeitszunahme (B schneller als A). — Dagegen finden sich auch Kausalitätseindrücke, welche mit dem Alter abnehmen, so z.B. die Stösse ohne Anlauf, die Stösse mit Verlangsamung bei B und die halbkausalen Eindrücke beim Anhalten.
Mit besonderer Aufmerksamkeit wurden die dynamischen Faktoren beim passiven Objekt B beobachtet, so z.B. seine Leichtigkeit oder das Mass seines “Widerstandes” in Funktion des Geschwindigkeitsverhältnisses von A und B oder die Variation des “Widerstandes” bei aufsteigender oder absteigender Darstellung.
Im zweiten Teil wird eine neue Deutung der wahrnehmungsmässigen Kausalität vorgeschlagen, welche die “Bewegungserweiterung” (ampliation) nach Michotte nicht widerlegen, sondern vielmehr erklären und in ein umfassenderes Schema eingliedern will. Nach diesem Schema ergibt sich ein Kausalitätseindruck aus einem System von Kompensationen der von A verlorenen und von B gewonnenen Bewegung. Dabei werden die dynamischen Aspekte nicht nur von A, sondern auch von B (wie z.B. der Widerstand, wahrgenommen als mehr oder weniger grosse Bewegbarkeit) berücksichtigt.
Ein System von Gleichungen, in denen diese vier kinetischen und dynamischen Faktoren enthalten sind, dient der Beschreibung und Differenzierung der wichtigsten Formen visueller Kausalität.
Zur Erklärung der dynamischen Faktoren (Wirkung von A, Gegenwirkung oder “Widerstand” von B) wird vorgeschlagen, diese als eine Assimilation der visuellen an die taktil-kinästhetischen Abläufe zu behandeln, welche entwicklungsmässig älter sind. Der taktil-kinästhetische Bereich wird als Ausgangspunkt der visuellen Kausalität betrachtet ; als Argument dafür dient die Tatsache, dass beim Kind der Kontakt zwischen den Objekten A und B für einen Kausalitätseindruck notwendig ist. Abschliessend wird festgestellt, dass die visuelle Wahrnehmungskausalität nicht von Anfang an autonom ist, sondern ausgeht von der Assimilation der Wahrnehmungselemente an das eigene Handeln, entsprechend dem Schema, das Piaget früher zur Beschreibung der primitiven sensu-motorischen Kausalität benützte.
In the first part of this investigation twenty tables are given with commentary which furnish a series of new data concerning the evolution of visual perceptual causality from childhood to adolescence. The principal difference found between children and adults bears upon the perception of a
"contact” between an agent A and a patient B and the rôle of this contact in the causal feeling. The child often perceives that a contact has taken place between A and B when these is none. However, when he no longer perceives it he ceases in general to feel a causal impression.
This phenomenon is opposed to a feeling of “shooting off from a distance” which is frequently found in the adult. The frequence of this form of causal feeling increases with age. The same is so for the paradoxical effects of “shooting off” when B is more rapid than A. Causal impressions are also found, the frequence of which decrease with age. These are the feeling of “shooting without spring”, of “shooting with a decreasing speed” of B and semi-causal impressions of “coming to a stop”.
Special attention has been given in this first part in establishing certain facts concerning the dynamic factors relative to the patient B. These factors are : its lightness or greater or lesser “resistance”, as a function of the relative speeds of A and B or of the absolute speed of B, and the different effects of “resistance” in an ascending or descending vertical presentation of the objects.
Part li develops a new interpretation of perceptual causality. This is not in contradiction with the phenomenon of “movement ampliation” described by Michotte, but attempting to take it into account, it includes it in a larger schema of explanation. According to this interpretation, causal impression is due to a system of perceptual compensations between the movement lost by A, with its dynamic components (push, etc.), and the movement gained by B, with its dynamic components too (resistance to push perceived as a greater or lesser capacity to be moved).
A system of equations bearing on these four cinematic and dynamic variables allows to express and differentiate the principal forms of visual perceptual causality.
As to the explanation of these dynamic factors, i.e. of action of A and reaction of B (“resistance”), it is proposed to consider them as the result of an assimilation of visual sequences to tactilo-kinesthesic sequences which are genetically anterior. The need for a “contact” to take place in causal feelings in the child is put forward as a cue to this initial rôle of the tactilo-kinesthesic phenomenon in the elaboration of visual perceptual causality.
In conclusion, this form of causality is not considered as autonomous from origin, but as derived from the assimilation of perceptual data to action, according to the schema which Piaget had used in the past in describing the beginnings of sensori-motor causality in the child.
JeanPiaget, MarcLambercier.
Les relations entre l’intelligence et l’affectivité dans le développement de l’enfant (1954)
a🔗
(Les leçons I, II, III, IV, V et VI ont été reproduites d’après le Bulletin de Psychologie.)
Le thème de ce cours a été suggéré par les discussions de l’année dernière. Certains, en effet, reprochaient à l’étude du développement intellectuel de verser dans l’intellectualisme, en isolant arbitrairement l’intelligence et en méconnaissant les relations de la vie intellectuelle et de l’affectivité. Le propos du cours de cette année est donc d’étudier ces relations.
Qu’il y ait entre l’affectivité et l’intelligence une constante interaction, nul ne songe aujourd’hui à le nier. Cependant l’affirmation qu’intelligence et affectivité sont indissociables peut envelopper deux significations très différentes :
1° En un premier sens, on peut vouloir dire que l’affectivité intervient dans les opérations de l’intelligence, qu’elle les stimule ou les perturbe, qu’elle est cause d’accélérations ou de retards dans le développement intellectuel, mais qu’elle ne saurait modifier les structures de l’intelligence en tant que telles.
Ce rôle accélérateur ou perturbateur est incontestable. L’élève encouragé en classe aura plus d’élan pour étudier et apprendra plus facilement ; parmi ceux qui sont faibles en mathématiques, plus d’une bonne moitié sans doute le doivent à un blocage affectif, à un sentiment d’infériorité spécialisé. Un tel blocage peut donc empêcher provisoirement un élève de comprendre (ou de retenir) les règles de l’addition, mais ne change rien à ces règles.
2° En un second sens, on peut vouloir dire, au contraire, que l’affectivité intervient dans les structures mêmes de l’intelligence, qu’elle est source de connaissances et d’opérations cognitives originales.
Plusieurs auteurs ont soutenu ce point de vue :
- WALLON a souligné que l’émotion, loin d’avoir toujours un rôle inhibiteur, jouait parfois celui d’un excitant, notamment au niveau sensori-moteur où la joie par exemple est cause de progrès dans le développement. Ainsi l’enfant de PREYER, qui a soulevé et laissé retomber 119 fois de suite, un
couvercle, était excité par la joie, cause ici de cette réaction circulaire. De là à affirmer que l’émotion est source de connaissance, il n’y a qu’un pas, franchi parfois par les disciples de WALLON.
- Ph. MALRIEU soutient ainsi (Les émotions et la personnalité de l’enfant, Vrin, 1952) que la vie affective est un déterminant positif du progrès intellectuel, surtout au niveau sensori-moteur. Elle est source de structurations.
- Th. RIBOT, de même, dans la classique Logique des sentiments, affirmait que le sentiment perturbe le raisonnement logique et peut créer de nouvelles structures, comme celles du plaidoyer, qui constitueraient une logique affective particulière. (Pourtant RIBOT ne montre guère que les paralogismes auxquels conduit l’affectivité : la passion utilise la logique à son profit, en construisant des déductions logiques à partir de prémisses suspectes, mais on ne voit pas qu’elle crée des structures originales de raisonnement).
- Ch. PERELMAN reprend la notion de rhétorique pour désigner l’ensemble des procédés non formels utilisés pour engendrer la conviction chez autrui. Cette rhétorique est évidemment inspirée en partie par l’affectivité.
Pour trancher cette alternative, le problème des relations entre l’affectivité et l’intelligence sera étudié génétiquement. Nous commencerons ici par rappeler quelques définitions directrices.
- les sentiments proprement dits, et en particulier les émotions ;
- les diverses tendances, y compris les "tendances supérieures", et en particulier la volonté.
Certains auteurs distinguent entre facteurs affectifs (émotions, sentiments) et facteurs conatifs (tendances, volonté), mais la différence paraît seulement de degré. Pierre JANET fonde les sentiments élémentaires sur l’économie de la conduite, et les définit comme une régulation des forces dont dispose l’individu : on peut de même concevoir la volonté comme la régulation de ces régulations élémentaires.
Il faut en revanche distinguer nettement entre les fonctions cognitives (qui vont de la perception et des fonctions sensori-motrices jusqu’à l’intelligence abstraite avec les opérations formelles), - et les fonctions affectives. Nous distinguons ces deux fonctions parce qu’elles nous semblent de nature différente, mais dans la conduite concrète de l’individu elles sont indissociables. Il est impossible de trouver des conduites relevant de la seule affectivité sans éléments cognitifs, et vice-versa. Montrons-le rapidement :
1) Il n’y a pas de mécanisme cognitif sans éléments affectifs :🔗
- Dans les formes les plus abstraites de l’intelligence, les facteurs affectifs interviennent toujours. Quand un élève résout un problème d’algèbre quand un mathématicien découvre un théorème, il y a au départ un intérêt, intrinsèque ou extrinsèque, un besoin ; tout au long du travail peuvent intervenir des états de plaisir, de déception, d’ardeur, des sentiments de fatigue, d’effort, d’ennui, etc. ; à la fin du travail, des sentiments de succès ou d’échec ; peuvent s’ajouter enfin des sentiments esthétiques (cohérence de la solution trouvée) ;
- Dans les actes ordinaires de l’intelligence pratique, l’indissociation est encore plus évidente. En particulier, il y a toujours intérêt, intrinsèque ou extrinsèque ;
- Dans la perception enfin, il en est de même : sélection perceptive, sentiments d’agréable ou de désagréable (l’indifférence constituant elle-même une tonalité affective), sentiments esthétiques, etc.
2) Il n’y a pas non plus d’état affectif, pur sans élément cognitif.🔗
- Konrad LORENZ, étudiant les instincts des oiseaux, a mis en évidence l’existence de configurations perceptives très précisément déterminées, innées et spécifiques (I.R.M.) 1. Certains mouvements particuliers de la démarche de la mère déclenche chez le caneton la tendance à suivre celle-ci ; l’instinct sexuel de certains perroquets miles peut être déclenché par une perception chromatique (bleu clair). Ainsi, les instincts ne sont pas seulement déclenchés par des sollicitations affectives internes : ils répondent toujours à des stimulations perceptives précises. En reproduisant artificiellement ces stimulations, LORENZ a pu facilement tromper les animaux ; inversement, la plus légère modification dans la configuration perceptive empêche la tendance de se déclencher.
- Pareillement, dans l’émotion on retrouve toujours des discriminations perceptives. WALLON a montré que la peur du nourrisson est originairement liée à la sensation proprioceptive de la perte d’équilibre. De même, la peur de l’obscurité chez l’enfant, et à fortiori les peurs conditionnées, répondent à des stimulations perceptives. Les facteurs cognitifs jouent donc un rôle dans les sentiments primaires, et à plus forte raison dans les sentiments complexes plus évolués, où se mêleront de plus en plus des éléments relevant de l’intelligence.
Dans les caractères les plus généraux de la conduite, avec les deux pôles de l’adaptation : assimilation et accommodation, retrouve-t-on également les facteurs cognitifs et affectifs dissociés ? Toute conduite est une adaptation, et toute adaptation le rétablissement de l’équilibre entre l’organisme et, le milieu. Nous n’agissons que si nous sommes momentanément déséquilibrés. CLAPAREDE a montré que le déséquilibre se traduit par une
impression affective sui generis qui est la conscience d’un besoin. La conduite prend fin quand le besoin est satisfait : le retour à l’équilibre se marque alors par un sentiment de satisfaction. Ce schéma est très général : pas de nutrition sans besoin alimentaire ; pas de travail sans besoin ; pas d’acte d’intelligence sans question, c’est-à-dire sans lacune ressentie, donc sans déséquilibre, donc sans besoin.
Mais ces notions d’équilibre et de déséquilibre ont une valeur cognitive : la Gestalttheorie définit ainsi la perception comme une équilibration. La loi de la bonne forme est une loi d’équilibre. Les opérations intellectuelles tendent de même vers des formes d’équilibre (Cf. réversibilité). La notion d’équilibre a donc une signification fondamentale aussi bien au point de vue affectif qu’intellectuel.
Au sujet de l’adaptation, on peut préciser que cet équilibre se fait entre deux pôles :
- l’assimilation, relative à l’organisme, qui conserve sa forme ;
- l’accommodation, relative à la situation extérieure en fonction de laquelle l’organisme se modifie.
Ces deux notions ont une signification aussi bien mentale que biologique :
- Assimilation cognitive : l’objet est incorporé aux schèmes antérieurs de la conduite.
On trouve ainsi :
- une assimilation perceptive (l’objet est perçu relativement aux schèmes antérieurs);
- une assimilation sensori-motrice. Le bébé d’un an qui veut saisir un objet placé sur sa couverture et trop éloigné tire sur la couverture. Il se sert de celle-ci comme d’un intermédiaire, il l’assimile en l’incorporant aux schèmes antérieurs de préhension ;
- une assimilation conceptuelle ; l’objet nouveau n’est conçu, compris que s’il est assimilé aux schèmes conceptuels préexistants, c’est-à-dire à l’ensemble des opérations mentales dont dispose le sujet.
- Accommodation cognitive : si au contraire l’objet résiste en n’entrant dans aucun schème antérieur, il faut effectuer un travail nouveau, transformer les schèmes antérieurs que compromettent les propriétés de l’objet nouveau.
On peut parler d’adaptation quand l’objet ne résiste pas trop pour être assimilable, mais cependant assez pour qu’il y ait accommodation. L’adaptation est donc toujours un équilibre entre accommodation et assimilation. On voit d’autre part que ces notions ont une double signification, affective et cognitive :
- assimilation sous son aspect affectif, c’est l’intérêt (DEWEY définit l’intérêt comme l’assimilation au moi ; sous son aspect cognitif, c’est la compréhension à la façon du bébé dans le domaine sensori-moteur ;
- l’accommodation, sous son aspect affectif, c’est l’intérêt pour l’objet en tant qu’il est nouveau. Sous son aspect cognitif, c’est par exemple l’ajustement des schèmes de pensée aux phénomènes.
En résumé, on ne rencontre jamais d’état affectif sans éléments cognitifs, ni l’inverse. Mais quelles vont être alors les relations entre intelligence et affectivité ?
- l’affectivité va-t-elle créer de nouvelles structures sur le plan intellectuel,
- et l’intelligence créer réciproquement des sentiments nouveaux ?
ou bien leurs relations seront-elles seulement fonctionnelles ? L’affectivité jouerait alors le rôle d’une source énergétique dont dépendraient le fonctionnement de l’intelligence, mais non ses structures, de même que le fonctionnement d’une automobile dépend de l’essence, qui actionne le moteur mais ne modifie pas la structure de la machine.
C’est cette seconde thèse qui sera soutenue dans ce cours.
Nous nous proposons donc de montrer que si l’affectivité peut être cause de conduites, si elle intervient sans cesse dans le fonctionnement de l’intelligence, si elle peut être cause d’accélérations ou de retards dans le développement intellectuel, - elle n’engendre pas elle-même de structures cognitives et ne modifie pas les structures dans le fonctionnement desquelles elle intervient.
Rappelons ( 2) quelques exemples pour préciser cette idée.
I. Affectivité et structures cognitives : exemples préalables🔗
Des sentiments de succès ou d’échec entraînent chez l’élève une facilitation ou une inhibition dans l’apprentissage des mathématiques. Mais la structure des opérations n’est pas modifiée. L’enfant fera des fautes, mais n’inventera pas pour autant des règles nouvelles de l’addition ; il comprendra plus vite qu’un autre, mais l’opération est toujours la même.
Soit par exemple l’épreuve de sériation de 5 poids dans le test BINET-SIMON. Il s’agit ici d’une opération logique impliquant la transitivité (si A est plus léger que B et si B est plus léger que C, il en résulte nécessairement que A est plus léger que C). Cette opération s’effectue normalement vers 6 ans 1/2 - 7 ans. Si l’enfant est encouragé, il donnera peut-être des résultats meilleurs ; sinon, il y aura régression au niveau de la pensée pré-opératoire. Mais on ne verra pas de structure nouvelle. L’opération est réussie ou non. Et les auteurs ont pris parfois pour des structures originales ce qui n’était qu’une régression à des stades antérieurs de la pensée (ainsi RIBOT, à propos du raisonnement passionnel, semble considérer comme des structures originales certains paralogismes qui ne sont que des régressions).
Il est bien évident que dans la perception l’affectivité intervient constamment : d’une figure complexe, des sujets différents ne percevront pas les mêmes éléments, et le choix sera inspiré par les intérêts divers ; l’enfant et l’adulte ne percevront pas les mêmes détails. Mais les lois de la perception (qui constituent la structure) restent les mêmes dans tous les cas.
Examinons et discutons une expérience qui conclut autrement : BRUNER a étudié les illusions de surestimation en faisant comparer à divers sujets le diamètre d’un disque de métal avec celui d’un dollar. A diamètre égal, le dollar est surestimé, et BRUNER l’explique par l’intérêt que le sujet porte au dollar (la surestimation varie d’ailleurs selon les individus, et BRUNER disait que c’était selon l’intensité de l’intérêt). Mais examinons les faits de plus près. Peut-on dire que l’intérêt a été ici la cause directe de la surestimation perceptive ? Deux hypothèses sont en effet possibles :
- ou bien l’intérêt engendre directement l’illusion ;
- ou bien l’intérêt est seulement cause indirecte. Les expériences de PIAGET et LAMBERCIER (évaluation de la longueur d’une tige par rapport à une tige-étalon) mettent en effet en évidence une illusion systématique : la surestimation du mesurant : l’étalon est surestimé en tant qu’étalon, et si l’on inverse l’ordre de comparaison (en changeant l’étalon de place sana que le sujet s’en aperçoive), l’illusion est inversée.
On pourrait donc dire que l’illusion de BRUNER est une illusion fonctionnelle. L’intérêt pour le dollar aurait pour effet une centration perceptive : le sujet prend le dollar pour étalon et est victime de l’illusion du mesurant.
De tels faits, nous pouvons retirer une conclusion provisoire, énonçant les thèmes que nous développerons :
- l’affectivité est sans cesse à l’œuvre dans le fonctionnement de la pensée mais elle ne crée pas de structures nouvelles, - c’est-à-dire de lois d’équilibre de plus en plus différenciées de leur contenu et indépendantes du fonctionnement ;
- l’on pourrait dire que l’énergétique de la conduite relève de l’affectivité, tandis que les structures relèvent des fonctions cognitives. Cette distinction de la structure et de l’énergétique montre bien que si intelligence et affectivité sont constamment indissociables dans la conduite con-
crète, nous devons les considérer comme de nature différente.
Plusieurs auteurs ont soutenu d’ailleurs des thèses voisines de celle-ci, et distingué aussi un aspect énergétique et un aspect structural de la conduite. Examinons, pour préciser la nôtre, trois de ces théories désormais classiques.
CLAPAREDE a fait la théorie de l’intérêt, auquel il attribue un rôle très important dans le travail de l’intelligence. Toute conduite suppose, selon lui :
1° Un but, une finalité, c’est-à-dire une intention plus ou moins consciente, qui est toujours définie par l’affectivité (intérêt);
2° Une technique, (ensemble de moyens mis en œuvre pour atteindre le but) déterminée par les fonctions cognitives (perception, intelligence).
Cette bipartition ne nous paraît pas cependant suffisante : elle est trop schématique :
- le but suppose en effet une interaction de l’affectivité et de l’intelligence. L’intérêt, même s’il est la source de la motivation, ne suffit cependant pas à définir le but, au sens où CLAPAREDE entend ce terme. Le but dépend du champ tout entier, et ne sera pas le même, par exemple, selon les moyens intellectuels dont le sujet dispose. Il y a donc déjà des éléments cognitifs au niveau des buts ;
- les moyens, d’autre part, ne sont pas purement cognitifs. La technique par laquelle le but est atteint fait intervenir des coordinations, des régulations, - et suppose toujours une énergie, dont l’origine nous semble essentiellement affective (par exemple persévérance, etc.)
Notre problème et notre distinction se retrouvent donc aussi bien au niveau de la définition des buts qu’au niveau de l’explication des moyens.
Toute conduite, selon JANET, suppose deux types d’"actions".
1° L’action primaire, qui se définit comme la relation entre le sujet et les objets du monde extérieur (choses ou personnes) sur lesquels il agit. L’action primaire est faite de structures de niveau différent (réflexes, perceptions, etc.), mais toujours cognitives.
2° L’action secondaire, réaction du sujet à sa propre action, et qui comprend toutes les régulations dont l’effet est de renforcer (ou de freiner) l’action primaire : ainsi l’effort, ou au contraire la fatigue qui anticipe sur l’échec, ou encore les réactions de terminaison (joie, déception), qui
achèvent l’action. L’action secondaire est donc un réglage de forces, qui réalise l’économie interne de l’action et en constitue l’énergétique. Pour JANET, elle relève de la seule affectivité.
Cette distinction, qui semble recouvrir celle que nous avons proposée, nous paraît encore insuffisante et présente une équivoque analogue à celle de CLAPAREDE :
- dans l’action primaire, l’affectivité peut déjà intervenir (choix de l’objet perçu dans l’ensemble du champ). La relation du sujet à l’objet suppose une énergétique et la participation de l’affectivité ;
- d’autre part, le système de régulation économique comporte un double réglage : un réglage interne, et aussi des échanges régulateurs avec le milieu dans lesquels peuvent intervenir des structures, des éléments cognitifs.
Ici encore, nous retrouvons simultanément la structure et l’énergétique, les éléments affectifs et cognitifs, aussi bien au niveau de l’action primaire qu’au niveau de l’action secondaire ( 3).
Elève de KOHLER, Kurt LEWIN a appliqué la théorie de la forme aux problèmes de l’affectivité et de la psychologie sociale. Ce faisant, il en a considérablement élargi les notions. Ainsi, à côté du champ perceptif, il fait intervenir la notion de champ total, englobant le moi et structuré lui-même d’une certaine façon. La structure intervient donc non seulement au niveau de l’objet, mais aussi au niveau des relations sujet-objet. Le "caractère de sollicitation" de l’objet résulte ainsi de la configuration du champ total, c’est-à-dire fait intervenir à la fois les propriétés structurales de l’objet et les dispositions du sujet. L’étude de la structure du champ total fait l’objet de la psychologie topologique. LEWIN en arrive à la répartition suivante : le champ total a deux aspects, inséparables mais bien différents :
- une structure, perceptive ou intellectuelle (donc cognitive);
- une dynamique, qui est affective.
Cette répartition est, on le voit, très voisine de celle que nous avons proposée. Nous préférerons toutefois le terme d’énergétique à celui de dynamique, - car ce dernier s’oppose à "statique", et l’on pourrait, croire que nous réservons à l’affectivité un aspect dynamique, à l’intelligence un aspect statique, ce qui est inexact. L’opposition structure - énergétique est moins ambiguë.
a) Examen d’une objection : ne peut-on parler de structures affectives ?🔗
Est-il légitime de réserver, comme nous le faisons, le terme de structure aux fonctions cognitives ? On entend souvent parler en effet de "struc-
tures affectives". Mais cette expression peut avoir deux sens :
- un sens métaphorique, dont nous n’avons pas à nous occuper,
- un sens plus profond et plus strict : certains systèmes affectifs aboutissent en effet à des structures ; les intérêts sont projetés par exemple dans l’objet sous forme de valeurs, et les valeurs peuvent être ordonnées dans certains cas en échelles, c’est-à-dire en des structures ressemblant à celles de la sériation. De même, les sentiments moraux et sociaux cristallisent en structures bien déterminées.
Mais, loin de la contredire, ces constatations confirment notre thèse. De telles structures "affectives" sont en effet isomorphes aux structures intellectuelles, et peuvent par exemple se traduire en termes de relations. N’est-ce pas justement qu’elles sont le fait d’une intellectualisation ? Seule l’énergétique reste purement affective ; dès qu’il y a structure, il y a intellectualisation, et l’ambiguïté peut venir de ce que structure et fonctionnement, affectivité et intelligence, restent constamment indissociables dans la conduite. Eléments cognitifs et éléments affectifs s’interpénètrent étroitement dans les situations les plus variées.
b) Définition de la structure : caractères négatifs.🔗
Il est plus facile de reconnaître une structure que de donner une définition générale de cette notion. On peut essayer de la caractériser par diverses oppositions :
- structure s’oppose à énergétique (définition provisoire).
Contrairement à l’énergétique, la structure se définit sans faire appel au fort et au faible, au plus et au moins. Quand on dit, en Gestalttheorie, qu’une structure est "plus prégnante" qu’une autre, il s’agit évidemment de deux structures qualitativement différentes, et non d’une différence d’intensité. Une émotion, par contre, peut être plus ou moins forte.
- structure s’oppose à fonction.
La structure peut être le résultat d’un fonctionnement, mais ce fonctionnement suppose des structures préexistantes (cf. en physiologie, la distinction entre structures organiques et fonctions).
- structure s’oppose à contenu (cf. opposition matière-forme).
Si l’opposition théorique est ici très nette, il est souvent impossible de distinguer, au cours du développement, les structures de leur contenu, car les structures ne se différencient que progressivement :
- au niveau de l’intelligence pré-opératoire, les structures, fort peu équilibrées, ne se dissocient guère du contenu des actions ;
- au niveau des opérations concrètes, l’enfant est capable de réaliser pratiquement des opérations (sériations par exemple) qui impliquent une structure, mais il ne sait pas reconnaître les structures, et il sera incapable de reproduire sur un problème analogue mais non identique l’opération qu’il vient de réussir ;
- c’est seulement à l’âge de la pensée formelle (après 12 ans), que ces transferts sont possibles, c’est-à-dire que les structures sont bien différenciées.
Rappelons que si l’affectivité ne peut modifier les structures, elle intervient constamment dans les contenus. C’est l’intérêt (affectif) qui fait par exemple choisir à l’enfant les objets à sérier ; c’est encore l’affectivité qui facilitera la réussite de l’opération de classement, ou la rendra plus malaisée. Mais la règle de sériation reste inchangée. L’on comprend que, tant que la structure des opérations n’est pas bien distincte de leur contenu, il puisse y avoir confusion.
c) Définition de la structure : caractère positif.🔗
Si l’on veut maintenant donner de la structure une définition positive, le caractère le plus important est celui de fermeture. Une structure est un ensemble fermé. Ainsi la suite des nombres entiers peut être engendrée par la répétition d’opérations simples (additions, multiplications), qui forment un système fermé : ces opérations constituent une structure.
Précisons encore que fermeture ne veut pas dire achèvement : une structure peut toujours être remplacée par une autre, un système peut toujours être intégré dans un système plus général, qui peut n’être pas encore construit. Ainsi le système des nombres entiers s’est intégré dans le système des nombres fractionnaires, rationnels et irrationnels, des nombres complexes, etc. La fermeture d’une structure désigne donc ici sa complétude, sa stabilité, au moins provisoire, et, qui peut être remise en question en tendant vers un équilibre terminal. L’énergétique est au contraire toujours ouverte.
Enfin, remarquons que les systèmes cognitifs sont plus ou moins structurés selon le niveau de développement, donc plus ou moins fermés. Il y aura donc pénétration plus ou moins profonde de l’affectivité dans les systèmes cognitifs, selon les niveaux.
Notre étude se propose d’envisager les relations de l’affectivité et de l’intelligence dans une perspective génétique. Si nos hypothèses préalables sont exactes, nous allons pouvoir mettre en parallèle, stade par stade, les structures intellectuelles et les niveaux de développement affectif. Puisqu’en effet il n’existe pas de structure sans énergétique et réciproquement, à toute structure nouvelle doit correspondre une nouvelle forme de régulation énergétique, à chaque niveau de conduite affective doit correspondre de même un certain type de structure cognitive.
Mais ce parallèle est-il vraiment légitime ? Avant d’en proposer le schéma général, examinons deux objections possibles contre l’idée d’une mise en correspondance.
I. Réponse a deux objections contre le parallelisme.🔗
Il n’y a pas de données immédiates sur le plan cognitif, alors qu’il y en a sur le plan affectif. En effet, dira-t-on, toute notion est construite, toute connaissance suppose une assimilation, une interprétation : il ne peut y avoir de lecture immédiate de l’expérience, un système de référence est toujours nécessaire ; constater l’existence d’une ligne verticale suppose qu’on la mette en correspondance avec un système de coordonnées ; comprendre la simultanéité, c’est ordonner des systèmes de repérage spatio-temporale [sic], et non pas constater intuitivement. Au contraire, émotions et sentiments semblent des données immédiates, indépendantes de toute construction intentionnelle.
Réponse : En fait, c’est un préjugé romantique sur l’affectivité qui nous fait supposer des données immédiates, des sentiments innés et élaborés, comme la "conscience" de ROUSSEAU. Il y a en vérité autant de construction dans le domaine affectif que dans le domaine cognitif. Même la psychologie littéraire y a insisté : STENDHAL par exemple, en faisant la théorie de la cristallisation, ou PROUST, en marquant la relativité des sentiments (cf. les visions successives de M. de CHARLUS) et en construisant la vérité des personnages par la coordination de leurs différentes perspectives. La psychanalyse enfin s’est donné pour tâche de montrer la construction des sentiments, qui sont à chaque moment solidaires de l’histoire entière du sujet. Peut-être le freudisme a-t-il trop simplifié cette construction, en ne posant au départ qu’une tendance affective et en définissant tous les affects comme des avatars de la libido, se transférant par exemple d’un objet à un autre. Mais il a utilement insisté sur la genèse et la construction des réalités affectives : un complexe général est un schème qui s’élabore au cours de l’histoire individuelle, en se transformant sans cesse et en s’appliquant à des séries de situations diverses et constamment renouvelées. Il y a ainsi comme un schématisme des sentiments comme il y a des schèmes d’intelligence : la construction du complexe est analogue à la constitution progressive d’une échelle de valeurs, comparable à un système de concepts et de relations.
L’intelligence est avant tout opératoire. Retrouve-t-on rien d’analogue dans la vie affective ? Les opérations de l’intelligence ont pour résultat en effet la constitution de notions de conservation. Dans la vie affective, il semble au contraire que rien ne se conserve, qu’il n’y ait aucune opération.
Réponse : Certes, il y a des sentiments qui ne se conservent pas (nous les appellerons "non-normatifs"), par exemple les sentiments sociaux élémentaires, sympathies et antipathies interindividuelles. Mais il faut les comparer aux représentations préopératoires, et non aux invariants. Au niveau de la morale autonome, nous trouverons justement, à côté des sentiments non-normatifs, tout un système de sentiments normatifs qui assurent la conservation de certaines valeurs. Une norme, c’est par exemple le sentiment du devoir. On voit aisément la différence entre un sentiment spontané, par exemple, la gratitude, et le même sentiment intégré à un système de normes : au niveau des sentiments moraux on arrive à une véritable logique des sentiments (en un sens évidemment très différent de celui où RIBOT employait cette expression). C’est ainsi que l’on peut dire que la morale est une logique de l’action, comme la logique est une morale de la pensée.
Quant à la notion d’opération, nous la retrouvons dans la vie affective avec la volonté, qui en constitue le système. Comme l’a montré William JAMES, la volonté n’intervient que quand il y a choix entre deux tendances ; mais il s’effectue alors une régulation de régulations, comparables à une opération, et, comme nous le verrons, si l’on introduit dans cette régulation la notion de réversibilité il n’y a plus besoin de supposer comme le faisait JAMES l’adjonction mystérieuse, par la volonté, d’une quelconque "force additionnelle".
En conclusion, ne nous étonnons pas que la comparaison entre états affectifs et actes d’intelligence ne puisse être poussée trop loin, ne nous étonnons pas que les sentiments ne fournissent pas des notions identiques aux invariants de l’intelligence, puisque précisément nous nions que l’affectivité puisse créer des structures. Mais n’allons pas non plus opposer radicalement sentiments et structures intellectuelles : car les sentiments, sans être par eux-mêmes structurés, s’organisent structuralement en s’intellectualisant. Lorsque l’on prétend mettre en évidence l’hétérogénéité fondamentale de la vie affective et de la vie intellectuelle, on commet ordinairement l’erreur de comparer des sentiments à des opérations intellectuelles de niveaux différents et non pas correspondants. Si, au contraire, nous prenons soin de comparer des structures cognitives et des systèmes affectifs contemporains dans le développement, nous pouvons parler d’une correspondance terme à terme, que résume le tableau ci-après.
II. Tableau parallele des stades du developpement intellectuel et affectif.🔗
A
INTELLIGENCE SENSORI-MOTRICE (=non socialisée)
SENTIMENTS INTRA-INDIVIDUELS (accompagnant l’action du sujet quelle qu’elle soit)
I
Montages héréditaires : - réflexes - instincts (ens. de réfl.)
Premières acquisitions en fonction de l’expérience avant l’intelligence sensori-motrice proprement dite : - premières habitudes - perceptions différenciées
Affects perceptifs : - plaisirs et douleurs liés aux perceptions - sentiments d’agréable et de désagréable
III
Intelligence sensori-motrice (de 6 mois jusqu’à l’acquisition du langage (2eme année)
Régulations élémentaires : (au sens de JANET) : activation, freinage, réactions de terminaison, avec sentim. succès ou échec
B
INTELLIGENCE VERBALE (conceptuelle = socialisée)
SENTIMENTS INTER-INDIVIDUELS (échanges affectifs entre personnes)
IV
Représentations pré-opérat. (intériorisation de l’action en une pensée non. encore. réversible)
Affects intuitifs : (sentirm. sociaux élémentaires, apparition des premiers sentim. moraux)
V
Opérations concrètes : (de 7-8 ans à 10-11 ans) (opérations élémentaires de classes et de relations = pensée non formelle)
Affects normatifs : apparition de sentim. moraux autonomes, avec intervention de la volonté (le juste et l’injuste ne dépendent plus de l’obéissance à une règle)
VI
Opérations formelles : (débute à 11-12 ans, mais ne se réalise pleinement qu’à 14-15 ans) logique des propositions libérée des contenus
Sentiments "idéologiques". - les sentim. interindiv. se doublent de sentiments ayant pour objectifs des idéaux collectifs - élaboration parallèle de la personnalité : l’individu s’assigne un rôle et des buts dans la vie sociale.
Le tableau précédent indique le plan d’exposition que nous suivrons dans notre étude. Nous distinguons ainsi deux périodes (avant et après le langage), correspondant aux conduites non-socialisées et socialisées, et comprenant chacune trois stades successifs. Les stades du développement intellectuel sont ceux qui ont été distingués dans le cours 1952-53. Toutefois, pour la commodité du présent exposé, nous avons regroupé ici :
1° sous le nom de "stade II" les stades II et III de la période sensori‑motrice.
2° sous le nom de "stade III" et la désignation d’intelligence sensori-motrice, les stades IV, V et VI, distingués l’an dernier en ce qui concerne la période sensori-motrice.
Le premier stade est celui des réflexes et des instincts. Mais le terme d’instinct désigne à la fois :
- une technique (en allemand : "Instinkt"), c’est-à-dire une structure, faite de réflexes coordonnés en un même système et permettant la satisfaction d’un besoin : par exemple les réflexes coordonnés de la succion et de la déglutition, qui permettent la satisfaction du besoin alimentaire.
- une tendance (en allemand : "Trieb"), qui est ce besoin héréditaire lui-même, et correspond à l’élément énergétique.
Toute technique instinctive suppose nécessairement une tendance, qu’elle a pour effet de satisfaire, mais on peut concevoir des "instincts" réduits à la tendance. Certains auteurs ont admis, à côté de techniques héréditaires, des instincts sans technique : ainsi, pour CLAPAREDE, l’instinct d’imitation se réduirait à un "instinct du conforme", mais la technique de cet instinct serait apprise comme l’a, entre autres, bien montré GUILLAUME.
En fait, il est toujours très difficile d’isoler et d’énumérer les tendances instinctives, parce que :
1° inné ne signifie pas contemporain de la naissance. Certaines tendances sont actives par la maturation (tendances sexuelles par exemple), et il est bien difficile alors de discerner ce qui est le fait de la maturation biologique et ce qui est le fait de l’apprentissage social, car
2° à tous les niveaux joue l’influence du milieu (cf. expérience de VERLAINE sur la nidification des femelles de canari). Considérons, par exemple, les prétendues peurs instinctives du petit enfant : peur de l’obscurité, peur des reptiles, etc. WATSON s’est fait un jeu de les conditionner et de les déconditionner à son gré. William JAMES raconte que son fils avait, à l’âge de 18 mois, des réactions de peur devant une grenouille, qui, lorsqu’il avait 8 mois, n’était pour lui qu’un objet d’amusement. Faut-il croire qu’il s’agit dans ce cas d’une peur instinctive à maturation tardive ? N’est-il pas plus légitime de considérer qu’à 18 mois un enfant est tout autre chose, au point de vue de l’intelligence sensori-motrice, qu’à 8 mois, et qu’il peut envisager aussi un plus grand nombre de possibilités d’agréable et de désagréable ? La modification de la conduite peut être le fait du développement de l’in-
telligence, mais d’autres éléments affectifs peuvent aussi se surajouter la grenouille peut être devenue l’objet d’un transfert, elle peut avoir pris une signification symbolique, etc. D’une façon très générale, reconnaissons donc que toute tendance est insérée dans un contexte qui la déborde largement (éléments intellectuels, éléments acquis).
b) Les tentatives d’inventaire n’ont pourtant pas manqué.🔗
WATSON distingue trois émotions inconditionnées et primitives : la peur, la colère et l’affection. K.M.B. BRIDGES énumère vingt tendances instinctives apparaissant entre la naissance et deux ans. A titre d’exemple, nous nous bornerons ici à étudier l’inventaire proposé par LARGUIER des BANCELS dans "L’instinct et l’émotion" (cf. Nouveau Traité de Dumas) et établi d’après les travaux de William JAMES, Mc DOUGALL et THORNDIKE.
LARGUER des BANCELS distingue huit instincts :
1. Les instincts alimentaires, auxquels il adjoint l’instinct de chasse.🔗
Pour les instincts alimentaires, il n’y a pas de problème : on trouve bien un besoin biologique, des organes différenciés et un montage héréditaire de réflexes destiné à le satisfaire. Quant à l’instinct de chasse, il comporte, pour certains animaux au moins, une part d’acquisition.
- KUO a fait des expériences sur l’instinct prédateur des chats : il est bien faible chez les chats élevés loin de leur mère, et l’on peut donc accorder une grande importance à l’acquisition et à l’imitation. Quant à l’enfant, les traces de cet instinct sont trop faibles pour qu’on puisse en parler avec certitude, malgré les déclarations de Stanley HALL.
2. Les instincts de défense, qui comprendraient :🔗
- des instincts primaires (défense de l’organisme contre certaines toxines, dégoûts, etc);
- des instincts dérivés, tels que les craintes et les agressions.
Tant qu’il s’agit d’inhibition, voire de dégoûts, on peut supposer à la rigueur un mécanisme réflexe. Mais s’il s’agit de peurs, peut-on vraiment parler d’instinct ? Et que dire des agressions ? ADLER, Pierre BOVET, par des biais différents, ont étudié l’instinct de domination et l’instinct combatif, et montré la parenté entre l’agressivité et la crainte. Mais suffit-il de constater que les jeunes garçons se battent pour parler d’instinct combatif ? Il n’y a en tout cas pour ce comportement ni organe différencié, ni montage héréditaire de réflexes. On pourrait tout au plus parler d’une tendance sans technique. Mais l’agressivité, la "tendance à s’affirmer", ne résultent-elles pas plutôt des interactions entre individus, donc d’un apprentissage social ?
On parle volontiers d’un besoin de connaître, qui se manifesterait très tôt, par exemple dans les réactions circulaires du nourrisson. Mais parler à ce propos d’instinct, c’est seulement affirmer l’innéité des fonctions cognitives. Le terme de curiosité qualifie un ensemble de conduites plus qu’il ne les caractérises. Dire que la curiosité est innée, c’est "avancer un truisme, c’est dire que l’activité cognitive répond à des besoins
héréditaires. Le mot recouvre donc ici l’idée générale du fonctionnement propre aux divers organes, origine de l’intelligence. Et il n’y a aucune raison d’en faire un instinct particulier.
Il s’agit bien ici d’un instinct, puisqu’on est en présence d’un comportement spécialisé avec ses buts propres et ses organes différenciés.
5. Les instincts parentaux (paternel et maternel).🔗
La légitimité du terme d’instinct est ici fort douteuse. Peut-être chez les animaux trouve-t-on une liaison entre les mécanismes endocriniens et le comportement maternel. Mais chez l’homme ? La preuve classiquement invoquée est le jeu de la poupée cher la petite fille. Mais quelle est alors la part de l’imitation, celle de la projection, et surtout celle de la symbolisation pour revivre les scènes vécues dans la famille ? L’enfant que l’on gronde parce qu’elle n’a pas fini de manger son assiette de soupe reproduira la scène avec sa poupée : ou bien elle grondera sa poupée, et souvent avec plus de sévérité encore que les parents, - ou bien elle fera la leçon à ses parents en traitant sa poupée avec plus de psychologie qu’eux, - et trouvera ainsi dans les deux cas une résolution au conflit. Dans un tel comportement, la part de l’instinct maternel, s’il existe, est bien faible par rapport aux autres composantes. Et, plus généralement, on peut considérer que les conduites maternelles et paternelles traduisent moins un instinct qu’elles ne prolongent l’affectivité tout entière.
Les instincts sociaux prêtent à la même critique. Les conduites sociales de l’homme sont moins le résultat de transmissions héréditaires que de l’interaction des individus. Les modifications vont de l’extérieur vers l’intérieur, comme on le voit par exemple dans le cas du langage, On peut donc parler au maximum d’une tendance sans technique.
Mais ne peut-on encore expliquer cette tendance par le jeu des interactions, sans faire l’hypothèse d’un instinct ? Charlotte BUHLER observe que les premiers sourires de l’enfant s’adressent aux personnes, et l’argument a souvent été invoqué comme preuve d’une sociabilité héréditaire différenciée. Or le sourire se généralise rapidement à toutes sortes d’objets. Ce qui, pour le jeune enfant, différencie la présence d’autrui de celle des objets, c’est le mouvement ; mais les personnes sont sources de mouvements. Peut-on vraiment parler d’un sourire électif aux personnes ? Entre le sourire de l’enfant de trois mois, et celui du bébé de cinq semaines la différence est-elle de nature, ou seulement de degré ? Bornons-nous ici à poser la question, et à reconnaître que la dénomination d’instinct est bien incertaine.
7. Les instincts égoïstes (= instincts de conservation)🔗
Comme pour la curiosité, et cette fois d’une façon indiscutable, nous avons ici le type de l’expression vide de sens, ou tautologique. Ce prétendu instinct n’est que la tendance d’un être vivant à persévérer dans son fonctionnement : loin de désigner un comportement spécialisé, il recouvre la totalité de l’organisme et de ses fonctions. Parler d’un instinct de conservation, c’est dire que l’être vivant… est vivant.
Quant à l’instinct de jeu, la même remarque pourrait lui être appliquée. Certes, tous les enfants jouent, et jouent spontanément. Si nous voyons dans le jeu, avec Karl GROOS, un préexercice, nous pouvons parler de tendances
instinctives correspondant aux futures activités adultes. Mais si, comme c’est l’usage courant, nous appelons "jeu" l’activité typique de l’enfant, incapable de conduites de niveau supérieur (BUYTENDIJK), alors parler d’instinct de jeu revient à dire que l’enfant a l’instinct d’être enfant. Nous avons là, de nouveau, une expression tautologique.
Notre propos n’est pas ici de résoudre les problèmes de l’instinct et nous laisserons sans réponse la plupart des questions que nous avons soulevées. De notre examen précédent, retenons seulement que le même terme d’instinct est pris dans des acceptions bien différentes, et distinguons trois cas :
- ceux où le terme d’instinct désigne une tendance précise, des comportements bien définis, avec des structures sensori-motrices héréditaires et des organes différenciés (instinct nutritif, instinct sexuel);
- ceux où le terme perd toute signification, et désigne l’activité totale ou un de ses aspects (curiosité, jeu) ;
- ceux où l’ambiguïté demeure, c’est-à-dire où le nom d’instinct est donné à des constantes affectives, à des besoins ou sentiments spécialisés, qui comportent peut-être un élément héréditaire, mais peuvent aussi s’expliquer par le jeu des interactions intra et extra-individuelles.
Une remarque demeure du moins valable dans tous les cas : c’est que toute tendance est intégrée, à quelque niveau que l’on se place, dans un contexte qui la déborde. Tout instinct, même le plus incontestablement héréditaire, s’exprime dans des conduites complexes, où sont mêlés les éléments étrangers les plus divers. Et ces ensembles se transforment. S’agit-il d’une tendance qui se transfère d’un objet a un autre, comme le prétend le freudisme, - ou s’agit-il d’une incessante reconstruction ? Nous répondrons à cette question en étudiant les régulations du IIIème stade.
II. - LES EMOTIONS.
La plupart des auteurs reconnaissent dans l’émotion un mécanisme inné. Selon WATSON, il y aurait trois émotions primitives bien différenciées, répondant chacune à un stimulus spécialisé :
- la peur, qui se manifeste par le pattern de sursaut et répond à l’audition d’un bruit violent,
- la colère (la rage), qui se déclenche quand les mouvements musculaires sont entravés,
- l’amour (affection), réaction aux caresses.
Mais des expérimentations ultérieures n’ont pas absolument confirmé ses vues. FAUVILLE, reprenant l’étude de ces trois mécanismes dans une enquête très serrée sur les premières semaines de l’enfant, ne trouve pas de différence notable entre la colère et la peur. Il suggère donc l’existence d’une émotion primitive peu différenciée, avec des spécialisations ultérieures.
D’ailleurs, en quoi peut-on dire que les émotions sont primitives ? Nous sommes renvoyés ici à l’examen des théories de l’émotion. Elles sont, comme on sait, encore nombreuses et divergentes, quoiqu’un accord partiel semble se faire aujourd’hui autour d’une théorie centrale. Mais le concept même d’émotion est encore variablement délimité. Les auteurs qui, comme RIBOT, définissent l’émotion comme l’expression affective d’une tendance, refusent de compter parmi les émotions la joie et la tristesse. D’autres (DUMAS, WALLON), les considèrent comme des émotions primordiales : l’émotion serait un état, déterminé par des mécanismes d’excitation (tonicité croissante) ou de dépression (tonicité décroissante). Rappelons donc, pour fixer les idées, les théories les plus classiques.
a) Théorie intellectualiste (HERBART et NAHLOWSKY) :
HERBART fait de la vie mentale un jeu de représentations. La vie affective est faite de la dynamique de ces représentations ; selon qu’elles s’accordent ou non, il y a "calme" ou "émotion". Les choses se passent pour ainsi dire comme dans un accord musical, dont les représentations seraient les notes. Mes accords peuvent être harmonieux ou dissonants, et la vie affective est faite de la succession de tels accords. NAHLOWSKY voit dans le sentiment un rapport et non un état : la vie mentale est faite non d’une succession d’états de conscience, mais de l’accélération ou du ralentissement du cours des représentations.
DUMAS fait de cette théorie une critique sévère : il insiste sur l’aspect faiblement représentatif de l’émotion, et refuse de voir dans la représentation la cause de l’état affectif. Par contre, JANET signale que finalement pour NAHLOWSKY les états affectifs sont le résultat du dynamisme, entravé ou libre, de la vie mentale, - et non des représentations elles-mêmes. Mais JANET ne traduit-il pas trop volontiers NAHLOWSKY dans son langage ? Il semble bien en effet que NAHLOWSKY et HERBART aient insisté davantage sur l’aspect statique de la représentation que sur le dynamisme mental. En tout cas, ils attribuent aux éléments représentatifs un dynamisme qu’ils ne sauraient avoir par eux-mêmes. Et toute perspective génétique est absente d’une telle théorie.
b) Théorie périphérique (JAMES, LANGE).
On connaît les célèbres formules de LANGE, renversant l’ordre usuel et faisant du trouble organique la cause, et non l’effet, de l’émotion. Celle-ci n’est donc que la prise de conscience d’une modification organique. JAMES s’est livré à une étude plus fine, en cherchant à préciser par introspection les états de conscience correspondant aux mécanismes émotionnels : or l’introspection ne nous livre rien de plus que la conscience d’un trouble organique, accompagnée d’un jugement. L’aspect psychologique de l’émotion se réduirait à cela.
La théorie périphérique a connu un grand succès et suscité de nombreuses controverses théoriques. Mais des expériences précises l’ont définitivement mise en échec. Citons les expériences de SHERRINGTON (on observe des réactions émotionnelles chez un chien dont on a sectionné les deux nerfs vagues, - de SOMMER et HEYMANS (réactions observées sur des têtes de lapin et même de chien, maintenues en survie artificielle), - de CANNON (des lésions
thalamiques provoquent des perturbations dans les réactions émotionnelles).
c) Théories "instinctives" (par exemple Mac DOUGALL) :
Elles définissent l’émotion comme la prise de conscience d’une tendance instinctive : la colère est par exemple la combativité devenue consciente. A quoi LARGUIER des BANCELS objecte fort justement que l’émotion exprime un désordre de la tendance, et que la théorie "instinctive" néglige l’essentiel.
d) Théories cérébrales :
Parmi les diverses théories cérébrales qui ont été proposées, la plus satisfaisante du point de vue génétique est celle de WALLON. WALLON part du fait que le paléencéphale est le siège de certaines coordinations posturales, et qu’en même temps le thalamus est relié, par le système orthosympathique, à la sensibilité viscérale. Du point de vue génétique, WALLON remarque une parenté étroite entre les émotions d’une part, les attitudes et les postures d’autre part. Les premières peurs sont liées à la perte d’équilibre (cf. observation de STERN : le première peur d’un bébé se produit à l’occasion d’une perte d’équilibre dans la baignoire). Ainsi, d’une façon très générale, il y aurait émotion dès qu’il y a rupture d’équilibre entre une attitude posturale et une situation déterminée. Certains mécanismes posturaux aboutissent par exemple à des décharges de colère spontanée.
WALLON a cherché d’autre part à situer l’émotion dans la succession génétique des conduites. Il y aurait un stade de l’émotion, qui serait le second stade dans l’évolution de l’enfant, entre le stade des mouvements impulsifs et réflexes (premier stade), et le stade des premières acquisitions sensori-motrices (troisième stade). (Le quatrième stade est le stade projectif). Ces résultats ont été obtenus par l’étude comparée d’enfants normaux et d’arriérés fixés au stade émotif. Naturellement, à côté des réactions émotionnelles primaires, interviennent assez tôt toutes sortes de conditionnements (un bébé qui a peur d’une personne apparue trop brusquement dans son champ perceptif continuera à avoir peur de cette personne).
Ce qui, dans la théorie wallonienne, importe le plus pour notre étude, c’est le rôle positif attribué à l’émotion. Celle-ci n’est pas seulement source de désordres ; elle intervient comme facteur positif dans le développement, - et les disciples de WALLON insisteront sur le rôle fondamental joué par la joie et les sentiments de triomphe dans le développement des fonctions cognitives.
En suivant l’histoire des diverses théories des émotions, nous constatons donc un renversement total des perspectives. Partis de thèses intellectualistes, pour lesquelles les fonctions cognitives contenaient la cause des manifestations émotionnelles, nous arrivons à la conception d’un stade "émotif" précédant les acquisitions et les rendant possibles. L’émotion devient ici source de connaissance. Telle sera la théorie de Philippe MALRIEU sur laquelle nous reviendrons plus longuement à la fin de notre examen du IIème stade (voir ci-après : "Conclusions sur les deux premiers stades").
II. DEUXIEME STADE : LES AFFECTS PERCEPTIFS
et les formes différenciées du contentement et de la déception.
I. - CARACTERISTIQUES DE CE STADE.
au point de vue cognitif :
a) Premières acquisitions en fonction de l’expérience.
= Apparition de coordinations non héréditaires : les structures réflexes se différencient en fonction de l’expérience. - Deux aspects :
1. (aspect passif) : conditionnements.
2. (aspect actif) : réactions circulaires = répétition active d’un résultat obtenu par hasard. On distingue :
- réactions circulaires primaires = intéressant seulement le corps propre.
- réactions circulaires secondaires = faisant intervenir les objets du monde extérieur.
b) Différenciation progressive des perceptions en fonction des objets et des situations.
au point de vue affectif :
a) Affects perceptifs = sentiments liée aux perceptions (plaisir, douleur, agréable, désagréable, etc.).
b) Différenciation des besoins et des intérêts, jusqu’à la satisfaction d’un certain nombre de besoins différenciés = formes diverses de contentement (ou de déception) avec toutes sortes de nuances selon l’action considérée.
Nous commencerons par rappeler quelques notions au sujet des affects perceptifs (plaisir, douleur, etc.).
II. - RAPPEL DE QUELQUES NOTIONS CLASSIQUES.
La structure de la vie affective est une forme de rythme : excitation et dépression, joie et tristesse alternent. Mais des notions comme cela, les de plaisir et de douleur ne sont antithétiques que du point de vue de la valorisation. Il n’est pas prouvé que ces oppositions se retrouvent du point de vue de la sensibilité psychophysiologique. On a même admis souvent qu’entre affects positivement valorisés et affects négativement valorisés, la différence n’était que de degré. Considérons rapidement quelques aspects de ce problème.
a) La douleur.
La conception classique des physiologistes, Ch. RICHET, par exem-
ple, admet qu’il n’y a pas de sensibilité spéciale à la douleur. Or, comme on sait, von FREY et BLIZ (1890-94) ont cru trouver des "points de douleur", et ont affirmé contre WUNDT l’existence d’un sens algique. Mais GOLSCHEIDER avait observé que les points de douleur ne donnent pas de sensation algique s’ils sont excités très légèrement : ce qui porte à croire que les points de douleur sont peut-être seulement des points de pression extrêmement sensibles. Le problème de la douleur a soulevé depuis de nombreuses discussions que PIERON a résumé [sic] au Congrès de Psychologie de Stockholm. En fin de compte, PIERON refuse de faire de la douleur un sens spécial comme l’ouïe ou la vue ; la douleur est une impression affective, liée à certaines catégories d’excitants qui agissent sur les autres sens. La réaction affective suppose des coordinations qui mettent en jeu des mécanismes gnosiques corticaux. On retrouve ici la liaison entre l’affectivité et les fonctions cognitives.
b) Le plaisir.
Il s’agit encore ici d’une impression affective, liée cette fois au bon fonctionnement d’organes déterminés. On trouve toute une hiérarchie de plaisirs, du plus simple (plaisir physique localisé) jusqu’au plus complexe (plaisir fonctionnel lié à une activité élaborée : saisir un objet, le balancer, etc.). Les plaisirs seront donc différenciés en fonction de la différenciation des actions elles-mêmes. Les plaisirs fonctionnels jouent un rôle fondamental dans l’acquisition des habitudes en général.
c) Les sentiments d’agréable et de désagréable sont encore plus difficiles à analyser. On refuse ordinairement de les identifier à des plaisirs ou des douleurs atténués (certaines douleurs légères peuvent n’être pas désagréables). WUNDT, étudiant de façon analytique la psychologie du sentiment, a même cru devoir ajouter d’autres catégories : l’excitant et le déprimant, par exemple, qui seraient liés à la perception de tonalités vives ou sombres (le rouge est excitant, le gris déprimant), - ou encore la tension et la détente (lorsqu’on suit par exemple les battements d’un métronome).
d) Point de vue classique et point de vue actuel sur la vie affective.
La psychologie classique a souvent identifié ces "états affectifs" à des sensations. Et, de même qu’elle reconstruisait la perception en combinant des sensations, elle recomposait les "sentiments supérieurs en associant diversement les états affectifs élémentaires. Actuellement, grâce en particulier aux travaux de la Gestalt-théorie, on ne reconnaît plus, entre la perception et la sensation, qu’une différence de degré. Dès la sensation, l’on trouve déjà une structure avec ses lois d’organisation déterminées. De même il existe une structure avec des lois d’organisation pour les états affectifs les plus simples : par exemple une relativité des affects par rapport au champ, relativité isomorphe à celle des perceptions, et comme elle liée par exemple à la répétition, au contraste figure-fond, etc. Ainsi une tarte à la crème peut être agréable, une deuxième tarte à la crème, au contraire, écœurante ; un mets paraîtra plus agréable, s’il est consommé à la suite d’un autre moins agréable, etc.
(Il faudrait étudier enfin la différence entre les intérêts et les bedons, mais nous réservons pour l’instant cette étude, sur laquelle nous nous étendrons à propos du stade suivant).
III. CONCLUSION SUR LES DEUX PREMIERS STADES.
Le rôle de l’affectivité dans les acquisitions cognitives et la thèse de Philippe MALRIEU.
Au cours des deux premiers stades, nous assistons donc à la différenciation progressive des capacités et des schèmes héréditaires :
- Les perceptions se précisent et se différencient (grandeur, distance, etc.);
- Les premières habitudes se constituent, selon les schèmes de la réaction circulaire, primaire ou secondaire ;
- Les conduites qui préparent l’intelligence sensori-motrice en réalisant la coordination des moyens en vue d’une fin déterminée apparaissent alors. Par exemple un enfant est assis dans son berceau, à la toiture duquel sont suspendues des poupées. Par hasard, il tire un cordon, qui fait bouger la toiture et agite ainsi les poupées suspendues. L’enfant s’amuse de cette découverte, puis, quand il aperçoit un objet nouveau (non solidaire du toit), il tire sur le cordon dans l’espoir de le faire remuer. On voit ici les moyens différenciés du but et coordonnés dans une fin déterminée ( 4).
Dans toutes ces acquisitions interviennent des émotions et des affects perceptifs. Devons-nous dire qu’il y a élaboration parallèle de structures cognitives d’une part, et d’autre part d’émotions qui agissent en tant qu’éléments moteurs ? Ou bien l’affectivité intervient-elle comme cause en créant les structures cognitives ? Ce second point de vues, opposé au nôtre a été soutenu par Philippe MALRIEU (Les émotions et la personnalité de l’enfant de la naissance à trois ans). C’est cette thèse que nous allons examiner et critiquer maintenant.
a) Exposé.
MALRIEU soutient que les acquisitions des trois premières années de l’enfant sont dues non seulement à la maturation, mais aussi et surtout à une activité orientée par l’affectivité. (Le terme d’affectivité désigne ici l’ensemble des émotions au sens large). On peut suivre stade par stade ce processus. Ainsi :
- Au niveau du réflexe, il y a un exercice consolidateur ou inhibiteur, en fonction du contentement ou du déplaisir. Plaisir et douleur sont donc déterminants, et cette "dynamogénique" ne fait qu’un "avec le contentement".
- Les réactions circulaires primaires ne sont pas dues à une "assimilation fonctionnelle" (PIAGET), mais à des facteurs affectifs (impatience, joie, mécontentement, etc.).
- Les réactions circulaires secondaires, que MALRIEU appelle des corrélations, s’expliquent de même : l’objet commence à se constituer comme tel lors qu’il est extérieur à l’action propre, et cet "éloignement" est dû à l’"avènement du désir".
- La perception des bonnes formes est également d’origine affective. Une bonne forme n’est pas relative à la structure des organes sensoriels du sujet. Elle apparaît ou disparaît en fonction de l’état affectif du sujet.
b) Critique de cette théorie.
Cette théorie nous paraît présenter deux difficultés majeures :
1) Une conception trop générale de l’affectivité.
MALRIEU semble confondre affectivité et émotivité ; il ne distingue pas entre émotions simples et affects perceptifs. II y a toute une différenciation de sentiments, qu’il n’explique pas, et dont la maturation ne suffit évidemment pas à rendre compte. Dans la même perspective, on trouve une théorie insuffisante du besoin : MALRIEU nie que le besoin ait un caractère primitif. Mais il parle d’expériences "excitantes". Comment peut-il se faire alors que telle expérience soit excitante, telle autre non ? Dire que l’intérêt répond à un excitant, c’est expliquer l’un par l’autre deux termes équivalents !
2) Tout est ramené à l’affectivité.
MALRIEU ne décrit aucune structure. Or, si le contentement est la cause de l’action, quelle est la cause du contentement ? Comment expliquer le contentement au niveau du réflexe sans remonter jusqu’aux structures, c’est-à-dire aux organes différenciés et aux montages héréditaires ? De même au niveau des réactions circulaires. MALRIEU admet qu’un enfant acquiert une conduite nouvelle parce qu’il y trouve un intérêt. Mais peut-on faire du contentement que cette conduite lui procure une cause de l’acquisition ? Comment expliquer, dans l’exemple du bébé qui tire le cordon (cité ci-dessus) la joie de l’enfant sans présupposer la perception et la compréhension de certains rapports ? Comment expliquer le "plaisir d’être cause" sans présupposer une structure cognitive, une perception de la "causalité", qui est la condition nécessaire, - mais évidemment non suffisante - du contentement ? MALRIEU ne fournit pas de réponse satisfaisante à ces questions.
Ainsi, il est dangereux de dissocier d’abord la conduite en deux aspects, affectif et cognitif, pour faire ensuite de l’un la cause de l’autre. La compréhension n’est pas plus la cause de l’émotion que l’émotion n’est la cause de la compréhension. L’énergétique ne saurait engendrer de structures ni les structures créer de l’énergie. Faute de comprendre cette indissociabilité et cette fondamentale hétérogénéité, on aboutit à des explications paradoxales, comme celle de MALRIEU lorsqu’il rend compte de "l’éloignement" par "l’avènement du désir", comme si la conscience de l’éloignement était due au désir ; or, il n’y a désir que parce qu’il y a perception de l’éloignement. Ce qui ne veut pas dire que la distance perçue soit la cause du désir : mais que les obstacles à la satisfaction des besoins amènent simultanément une différenciation intellectuelle (perception de la distance) et une différenciation affective (désir non satisfait).
MALRIEU reproche à PIAGET de tout expliquer par l’intelligence. Ce reproche serait parfaitement fondé s’il signifie que l’on part d’un dualisme intelligence-affectivité, pour faire de ces aspects inséparables de la conduite deux facteurs distincts dont le premier déterminerait le second. Le
reproche d’intellectualisme n’a de sens que s’il signifie un préalable dualisme. Or, non seulement la psychologie de l’Intelligence n’a présupposé aucun dualisme (elle étudie par définition les structures intellectuelles, mais ne prétend nullement rendre compte ainsi du tout de la conduite), mais c’est justement MALRIEU qui tombe dans l’erreur dualiste, et revient presque à une "psychologie des facultés", en faisant de l’affectivité la cause des diverses conduites.
Insistons à nouveau, pour conclure, sur l’interaction constante et dialectique entre l’affectivité et l’intelligence, qui se développent et se transforment solidairement, en fonction de l’organisation progressive des conduites, mais non l’une par l’autre. Le psychologue les sépare artificiellement pour la commodité de l’exposé : il doit montrer qu’elles sont de nature différente, mais sans pour autant dichotomiser la conduite et méconnaître son unité concrète. De plus, on évitera de faire de la maturation un "deus ex machina" en la faisant intervenir lorsqu’on n’a pas de données physiologiques suffisantes. On ne fait souvent que déplacer le problème lorsqu’on fait de la maturation une "cause". La maturation n’est à elle seule cause de rien : elle se borne à déterminer le champ des possibilités propres à un niveau donné.
III. - TROISIEME STADE : LES AFFECTS INTENTIONNELS.
Nous réunissons ici sous le nom de troisième stade les stades de l’intelligence sensori-motrice décrits l’an dernier dans les numéros 4 à 6 et marqués par l’apparition d’actes d’intelligence proprement dite. A ce stade vont se manifester, aussi bien sur le plan affectif que sur le plan cognitif, des régulations et des coordinations complexes, dont nous étudierons les principaux aspects.
I. - CARACTERISTIQUES DU TROISIEME STADE.
Au point de vue cognitif
a) Différenciation des moyens et des buts.
Exemple : un enfant cherche à atteindre un objet éloigné ; n’y parvenant pas directement, il tire sur sa couverture pour rapprocher l’objet posé sur celle-ci. A ce troisième stade, la couverture-moyen est distinguée de l’objet-but. Cette différenciation s’accompagne donc de :
b) coordination des moyens vers un but préalablement fixé. (= début des actes intelligents).
Au point de vue affectif
a) nouvelles différenciations, mais qui restent sur le plan intra-individuel.
1. Coordination d’intérêts : certains objets, sans intérêt par eux-mêmes,
prennent un intérêt par rapport à d’autres préalablement valorisés. D’où :
2. Début d’une hiérarchie de valeurs, évidemment encore labile.
b) début de décentration : l’affectivité commence à se porter sur autrui, à mesure qu’autrui se distingue du corps propre.
Nous commencerons par étudier, à partir des théories de JANET, le problème des régulations de la conduite, problème qui apparaît plus tôt, mais qui prend ici une importance toute particulière en nous introduisant à l’étude du problème des intérêts et des valeurs. Nous nous reporterons, à ce sujet, aux théories de CLAPAREDE et aux perspectives gestaltistes, telles que les présente Kurt LEWIN (notion de champ affectif). Enfin, en ce qui concerne la décentration affective et l’origine des sentiments interindividuels, nous examinerons les thèses de FREUD sur les régulations affectives inconscientes et le choix de l’objet.
II. - LA THEORIE DES SENTIMENTS DE JANET.
Cf : "De l’Angoisse à l’extase", tome II.
a) Schéma général de la théorie de la conduite.
JANET décrit une hiérarchie de conduites de complexité croissante, correspondant aux stades successifs du développement : réflexes, premières habitudes, débuts du langage, intelligence pratique, etc. Ces différentes conduites, que JANET appelle des "actions primaires", sont caractérisées au point de vue cognitif. Toute conduite d’autre part peut passer par quatre phases successives :
- latence
- déclenchement
- activation
- terminaison, - phase de consommation jusqu’à une nouvelle phase de latence.
Il peut y avoir des circonstances qui facilitent l’action primaire (simplicité, ancienneté de la situation, existence de disponibilités internes, aide venue de l’extérieur), - ou au contraire qui la rendent plus difficile (complexité de la tâche, nouveauté du problème, exigence de rapidité, absence d’aides, obstacles, etc.), - ou qui la renforcent (désir, ardeur, etc.). Mais au point de vue affectif, l’important consiste dans les actions secondaires, qui sont les réactions du sujet à l’action primaire et constituent les régulations de l’action : leur rôle est d’augmenter ou de diminuer la force de la conduite, et enfin de l’achever, car - JANET l’a fort justement montré -, une conduite ne se suffit pas à elle-même.
Au niveau des phases d’activation et de terminaison, on peut trouver des régulations soit positives, soit négatives. On distinguera ainsi quatre sortes de régulations :
Régulations d’activation :
Positives : "sentiments de pression !" (pression s’oppose ici à dépression)
- dont le prototype est le sentiment de l’effort, et dont l’effet est d’accélérer l’action primaire, de la renforcer.
Négatives : "sentiments de dépression", qui opèrent un freinage (exemple : fatigue, désintérêt).
Régulations de terminaison :
Positives : "sentiments d’élation" (joie, sentiment de triomphe), qui achèvent l’action en consommant le surcroît de forces resté inemployée après succès.
Négatives : tristesse, angoisse, anxiété, etc., qui jouent un rôle identique en cas d’échec. (Dans certains cas, la régulation peut être excessive, dépasser son but et entraîner un recul par rapport au niveau atteint).
Nous étudions ces régulations ici, car on ne les trouve pleinement constituées qu’au niveau de ce troisième stade. Mais on peut déjà en rencontrer au stade précédent : ainsi les régulations de terminaison s’observent dans la réaction circulaire secondaire, et jouent un rôle important dans l’acquisition des premières habitudes (loi de l’effet).
b) Etude de ces régulations.
1. Le modèle des régulations positives d’activation est le sentiment de l’effort. On sait que MAINE DE BIRAN, d’un point de vue autant philosophique que psychologique, accordait un primat à ce sentiment : il y voyait le fait primitif de sens intime, donnant simultanément et d’emblée la conscience du moi (terme moteur) et du non-moi (terme résistant). Mais cette ingénieuse théorie se heurte à deux difficultés essentielles :
- la conscience de soi n’est pas, du point de vue génétique, contemporaine de l’action motrice sur les objets. Le nouveau-né n’a pas conscience de son moi. Un bébé de soixante jours, dont la main est agitée de mouvements impulsifs, ne regarde celle-ci avec intérêt que lorsqu’elle entre par hasard dans son champ visuel : l’enfant n’a donc pas immédiatement conscience de son corps en tant que corps propre. A plus forte raison ne saura-t-il discerner dans un "état de conscience" ce qui lui appartient et ce qui appartient au monde extérieur. Le fait primitif de sens intime ne peut donc pas être la conscience immédiate d’une dualité, puisqu’il y a indifférenciation à l’origine, du moi et du non-moi. BALDWIN a montré que la conscience de soi était au contraire assez tardive, et qu’elle se construisait corrélativement non à la conscience des objets, mais a la conscience d’autrui qui lui est postérieure.
- MAINE DE BIRAN prétend d’autre part que le sentiment de l’effort répond à un trajet centrifuge, et ce point n’est nullement prouvé. William. JAMES a soutenu à l’inverse que le sentiment de l’effort était la prise de conscience d’une tension périphérique, et qu’il répondait par conséquent à un trajet centripète.
Sur ces problèmes, JANET ne prend pas parti. Peu lui importe, en effet, le mécanisme particulier de l’effort. L’essentiel est de l’étudier non
comme conscience, mais comme conduite, et d’y voir, alors une régulation énergétique renforçant ou accélérant l’action primaire. L’enfant qui cherche à atteindre un objet éloigné à l’aide d’un bâton, et qui n’y parvient pas, tendra le bras davantage : l’effort apporte à l’action primaire un supplément d’énergie qui en accroît l’intensité et l’ampleur. - On peut décrire d’ailleurs d’autres actions secondaires du même genre : l’attention, par exemple, et plus généralement toutes les activités qui se centrent sur un objet particulièrement intéressant.
Les régulations d’activation sont susceptibles de dérèglements : elles peuvent dépasser leur but et verser dans l’excès. Rappelons à ce propos les analyses célèbres que JANET fait de l’inquiétude ou de l’ennui : ce ne sont pas des sentiments dépressifs, mais des conduites de précaution. L’ennui n’est pas la conduite d’un sujet épuisé, mais une conduite par laquelle le sujet économise son tonus mental.
2. Les sentiments de dépression sont des actions secondaires qui ont pour effet de freiner l’action entreprise. Elles se manifestent par exemple par une diminution d’intensité ou de vitesse, par un rétrécissement du champ de l’action, ou parce que JANET appelle des dévalorisations, c’est-à-dire une diminution du plaisir pris à l’action (nous contesterons plus loin l’emploi de ce terme). Au niveau sensori-moteur, les sentiments de dépression se manifestent par le sérieux de l’enfant. Le prototype en est le sentiment de fatigue. Si en effet la fatigue physiologique est la conséquence de l’effort musculaire, le sentiment de fatigue est au contraire une conduite dont l’effet est d’arrêter l’action avant que le sujet soit sans forces. C’est une régulation anticipatrice permettant une économie grâce à laquelle l’action pourra être reprise ultérieurement. Si cette régulation n’intervient pas en temps voulu, le sujet, au lieu de s’arrêter, dépense le peu de forces qui lui restent plus largement que la situation ne l’exigerait : c’est l’agitation active, qui va jusqu’à l’épuisement du sujet.
3. et 4. L’idée de régulations de terminaison est très importante. Une action en effet ne se termine pas toute seule : il faut une conduite spéciale, positive ou négative pour l’achever. Ainsi, en cas d’échec, l’action s’achève par un sentiment de tristesse, qui est très différent du sentiment de fatigue : la tristesse est une conduite différenciée, postérieure à l’action, et dont le rôle est de consommer le résidu de forces inemployées, tandis que la fatigue avait, comme nous l’avons vu, pour rôle d’économiser des forces. La tristesse peut se prolonger jusqu’à l’anxiété, qui manifeste un recul dans l’activité (le sujet n’ose plus recommencer).
(On pourrait rapprocher ici JANET de FREUD. La tristesse serait, en langage freudien, un acte manqué ; de même l’anxiété, que, FREUD explique par un refoulement de la libido, et que JANET étend à la conduite tout entière.)
Quand l’acte est réussi, on trouve pareillement des conduites de consommation, dont l’effet est de dépenser le résidu des forces mobilisées pour l’action, et qui seront ici les sentiments de triomphe.
c) Résumé d’ensemble : la force psychologique.
En résumé, l’idée centrale de Pierre JANET est celle d’une "force
psychologique", dont la nature est mal connue (du point de vue physiologique, elle peut dépendre des fonctions végétatives, du système endocrinien, etc.). Ce que le psychologue peut observer, c’est que cette force est distribuée diversement selon les individus et, dans un même individu, selon les moments tout sujet présente ainsi des alternances de force et de faiblesse, d’euphorie et de dépression, qui peuvent aller jusqu’à la cyclothymie.
Pour chaque conduite, il faut faire usage des forces en réserve, puis récupérer l’énergie dépensée en produisant par exemple l’abaissement de la tension psychologique. On voit alors le rôle essentiel que jouent les régulations dans l’économie générale de la conduite qui tend toujours vers un certain équilibre.
Cet équilibre suppose quatre conditions :
1. les régulations énumérées ci-dessus,
2. des forces en réserve,
3. une proportion entre les forces disponibles et la tension psychologique, qui définit le niveau de la conduite. (JANET remarque ici qu’il y a des actions coûteuses au moment de leur réalisation, mais qui permettent une économie par la suite c’est un point sur lequel nous reviendrons longuement),
4. un certain rapport entre l’action ancienne et l’action nouvelle, qui suppose une adaptation et un effort.
Variable selon les individus, l’équilibre affectif est variable aussi selon l’âge. Il est précaire chez l’enfant, dont les sentiments sont très vifs, mais dont la conduite connaît des alternances perpétuelles ; chez le vieillard au contraire, la conduite est plus stable, mais les sentiments ont perdu de leur vivacité. L’intensité des sentiments est donc en fonction du déséquilibre.
d) Critique.
Toutes les analyses de JANET peuvent être acceptées dans notre perspective. Mais l’affectivité se réduit-elle aux régulations énergétiques qu’il décrit ? Le rôle régulateur des sentiments n’est pas douteux, mais il semble que l’on doive ajouter au système régulateur que constituent les actions secondaires un second système régulateur : celui des intérêts, c’est-à-dire celui de la valeur de l’action.
Il faut distinguer en effet valeur de l’action et coût de l’action. Une conduite coûteuse peut être préférée à une conduite moins coûteuse, mais moins valorisée, - et la valorisation n’est pas la simple conséquence de l’économie de la conduite. Prenons un exemple :
Observation : Un enfant de 13 mois essaie en vain d’amener un jouet dans son parc en le passant à travers les barreaux et en le tenant horizontalement. C’est là une situation classique des problèmes d’intelligence pratique, avec solution par tâtonnements. Par hasard, l’enfant réussit à passer le jouet à travers les barreaux. Mais au lieu de s’en tenir à ce succès, il remet le jouet à l’extérieur et recommence ses tâtonnements jusqu’à ce qu’il ait compris la technique. Cette recherche semble aller à l’encontre du principe
d’économie de l’action.
JANET ne méconnaît pas l’existence de telles conduites, mais il les ramène à son système énergétique en disant que ce choix coûteux représentera une économie par la suite. Or, cela peut-il jouer du point de vue de l’enfant de treize mois dont nous avons cité le cas ? Il faut donc supposer autre chose que la régulation interne des forces, et faire intervenir la notion de valeur. La valeur est liée à une sorte d’expansion de l’activité, du moi, à la conquête de l’univers. Cette expansion met en jeu l’assimilation, la compréhension, etc., et la valeur est un échange affectif avec l’extérieur, objet ou personne. Elle intervient donc dès l’action primaire, et le système des valeurs double en quelque sorte le système régulateur simplement énergétique des actions secondaires décrites par JANET. C’est cette notion de valeur et le système des intérêts que nous allons étudier maintenant.
III. - LES NOTIONS DE VALEUR ET D’INTERET.
Nous définirons donc au départ la valeur comme une dimension générale de l’affectivité, et non comme un sentiment particulier et privilégié. Le problème est de savoir quand la valorisation intervient, et pourquoi.
Nous avons vu que la valorisation ne pouvait s’expliquer comme une simple "économie pour la suite" et que d’autre part le système des valeurs débordait le système des régulations, en particulier que la valeur intervenait dès l’action primaire, dès la mise en rapport du sujet avec le monde extérieur. Au niveau sensori-moteur déjà, l’enfant retire de ses expériences antérieures non seulement des connaissances pratiques, mais aussi une confiance en soi ou un doute, analogues en quelque sorte à des sentiments de supériorité ou d’infériorité, - à ceci près toutefois que le moi n’est pas encore constitué. Dans l’apprentissage de la marche, par exemple, on peut déjà constater l’influence des succès antérieurs, qui entraînent une auto-valorisation. Le système de valeurs qui commence ainsi à s’établir constitue la finalité de l’action propre, et va bientôt s’étendre à l’ensemble des relations inter-individuelles, qui apparaissent ici avec les conduites d’imitation. Ces valeurs, attribuées aux personnes, seront le point de départ des sentiments moraux, dont les formes élémentaires sont celles de la sympathie et de l’antipathie, et qui constitueront peu à peu un système plus large et plus stable à la fois que celui des régulations énergétiques. Mais au stade ou nous sommes, la distinction des deux systèmes ne fait que commencer.
a) CLAPAREDE et la notion d’intérêt.
Les deux systèmes dont nous parlons : valorisations et réglages internes, trouvent leur point de jonction dans le mécanisme de l’intérêt. Pour étudier cette notion, nous pouvons partir des travaux de CLAPAREDE (cf. "Psychologie de l’enfant et pédagogie expérimentale", 2ème éd. de 1909, repris et développés dans divers travaux ultérieurs). L’intérêt est défini comme une régulation des énergies, en un sens très voisin de celui de JANET. Il est la relation du besoin et de l’objet susceptible de satisfaire ce besoin. Ni l’objet, ni le besoin du sujet, ne suffisent à déterminer la conduite : il faut faire intervenir un troisième terme, qui est leur relation.
Le besoin pourrait être étudié du point de vue physiologique. Certains lui ont attribué une origine périphérique, d’autres une origine centrale, mais CLAPAREDE comme JANET considère que là n’est pas le principal aspect du problème. Ce qui lui importe, c’est de souligner la signification fonctionnelle du besoin. Le besoin traduit un déséquilibre, et sa satisfaction amène la rééquilibration.
Pour préciser cette notion d’équilibre, rappelons que l’on peut distinguer trois sortes d’équilibres :
- l’équilibre mécanique, qui est celui d’un système dont les modifications virtuelles se compensent, dans des conditions stables et permanentes.
- l’équilibre physico-chimique, qui répond à des conditions non permanentes, ce qui entraîne des déplacements d’équilibre. La compensation se fait dans le sens d’une modération du facteur de modification (loi de LE CHATELIER souvent reprise par les biologistes et les psychologues).
- l’équilibre organique (cf. homéostasie de CANNON), qui comprend, en plus, des compensations préalables, c’est-à-dire des régulations anticipatrices).
Quand un besoin risque de n’être pas satisfait, il apparaît d’avance. CLAPAREDE l’a montré à propos du problème du sommeil, fort débattu à l’époque. La plupart des auteurs se bornaient alors à expliquer le sommeil par l’intoxication. CLAPAREDE fait trois objections : 1) que nous dormons avant d’être intoxiqués, et que l’intoxication entraîne non le sommeil, mais au contraire l’insomnie ; 2) qu’il existe un sommeil instinctif (loirs, marmottes); 3) qu’il existe un sommeil qui est le résultat du désintérêt, et non de l’intoxication physiologique. Tous ces arguments conduisent à voir dans le sommeil un besoin anticipateur.
On peut distinguer les besoins proprement organiques, comme la faim et la soif, et les besoins dérivés, qui correspondent par exemple à des emboîtements plus ou moins complexes de besoins organiques. Il nous suffira ici d’indiquer que tout besoin est lié à une structure organique, et que le fonctionnement, lié au déséquilibre, crée à son tour de nouvelles structures : il y a un échange dialectique constant entre les besoins et les fonctions.
Cette analyse préalable du besoin permet de justifier la théorie de CLAPAREDE qui énonce deux lois de l’intérêt :
1. Toute conduite est dictée par un intérêt.
2. Il peut y avoir plusieurs intérêts en jeu au même instant : l’organisme agit alors selon la ligne de son plus grand intérêt.
(Le même objet peut donner lieu à des utilisations diverses selon l’intérêt du moment : le biberon n’a d’intérêt pour le bébé que dans la mesure où celui-ci a faim, et l’on peut, dans des cas de cet ordre, distinguer des rythmes d’intérêt.)
En résumé, CLAPAREDE distingua deux significations de l’intérêt :
1. d’une part, l’intérêt est le "dynamogénisateur" de l’action : les ob-
jets qui nous intéressent nous font libérer de l’énergie, alors que le désintérêt interrompt la dépense. C’est là l’aspect régulateur de l’intérêt.
2. d’autre part, l’intérêt constitue la finalité de l’action (choix des objets correspondant à la satisfaction souhaitée).
1. l’intensité de l’intérêt, c’est-à-dire son aspect quantitatif constitue la régulation énergétique des forces.
2. Le contenu de l’intérêt, c’est-à-dire son aspect qualitatif, constitue la valeur selon laquelle s’opère la distribution des fins et des moyens.
Chez l’enfant, les intérêts, d’abord élémentaires et liés aux besoins organiques fondamentaux, vont progressivement s’emboîter les uns dans les autres, constituant ainsi des systèmes complexes, qui, en s’intellectualisant, deviendront plus tard des échelles de valeurs. Nous aurons donc l’occasion d’étudier par la suite l’intellectualisation et la stabilisation de tels systèmes. Bornons-nous pour l’instant à reconnaître, dans la notion d’intérêt, le point de jonction entre deux systèmes distincts : le système de valorisation et le système de régulations énergétiques.
b) Kurt LEWIN et le schéma topologique de la conduite.
Référons-nous maintenant à une analyse assez différente de celle de CLAPAREDE, mais dans laquelle nous pourrons retrouver encore la distinction des deux systèmes : Kurt LEWIN, élève de KOEHLER, part de la Théorie de la Forme, qui avait souligné l’importance des notions d’équilibre et de déséquilibre dans les structures perceptives, et en applique les concepts aux problèmes de psychologie affective. II est ainsi conduit à étendre la notion de champ.
Entre la structure perceptive et la structure motrice, il n’y a pas de discontinuité : la motricité peut rétablir l’équilibre dans un champ perceptif mal structuré. Si par exemple, au milieu d’un champ perceptif vide apparaît un objet unique, il y a équilibre, stabilité, immobilité ; mais si l’objet apparaît à la périphérie du champ, la structure de ce champ devient asymétrique et l’équilibre sera rétabli par un déplacement des yeux et de la tête. Ainsi, du point de vue perceptif et cognitif, le champ englobe les structures proprement perceptives et les structures motrices. Mais à cet aspect structurel il faut encore ajouter un aspect dynamique. Pour LEWIN, le moi fait partie du champ total, de sorte que l’analyse d’une conduite pose à la fois des problèmes structuraux et des problèmes dynamiques (mobiles déclenchant l’action du sujet par exemple). Ainsi se trouve introduite en termes de Gestalt la notion de besoin ("caractère de sollicitation"), - étant bien entendu que ce caractère de sollicitation ne dépend ni seulement de la structure de l’objet (prégnance), ni seulement des dispositions du sujet, mais de la configuration du champ total.
Le problème que nous posons est maintenant de savoir si ces notions
s’accordent avec la distinction que nous avons faite entre le système de valorisation et le système de régulations énergétiques. Rappelons à ce propos deux expériences de LEWIN :
Première expérience : Influence des réactions affectives dans des problèmes d’intelligence pratique :
L’enfant est placé dans un cercle tracé à la craie sur le sol, et qu’il lui est interdit de franchir ; il doit d’autre part atteindre un objet placé à l’extérieur du cercle et hors de sa portée directe : il dispose pour cela de divers intermédiaires : bâtons, ficelles, etc.
LEWIN traduit la situation en termes de dynamique. L’objectif à atteindre constitue, par sa désirabilité, une force attractive. Le cercle de craie et la consigne de ne pas le franchir constituent une "barrière psychique", force négative. Entre ces deux forces, il y a un déséquilibre plus ou moins important, qui constitue une tension que l’enfant cherchera à résoudre par des conduites diverses :
- ou bien, il franchit le cercle et s’approprie l’objet, mais cela n’amène qu’une demi-satisfaction, puisqu’il a transgressé le consigne ;
- ou bien, il respecte la consigne sans pouvoir atteindre l’objectif ;
- ou bien, il reste immobile et ne cherche plus de solution ;
- ou bien, il refuse le problème et joue à autre chose dans le cercle de craie, etc.
En dehors de la conduite réussie, on peut donc observer toute une série de conduites différentes et toute une série de sentiments correspondants. C’est l’équilibre variable des diverses forces en présence dans le champ total qui définit ces divers sentiments. D’autre part, LEWIN met en évidence l’influence des succès ou échecs antérieurs, qui modifient la valorisation en augmentant ou en abaissant le niveau d’aspiration (Anspruchs-niveau). En présence d’une tâche analogue ou nouvelle, le sujet engage son moi à des degrés différents selon le succès d’une expérience précédente.
Deuxième expérience : Expérience des tâches interrompues (ZEIGARNIK et LEWIN).
Divers problèmes d’intelligence pratique sont proposés à plusieurs sujets : on laisse les uns terminer leur tâche, les autres sont interrompus dans leur travail sous des prétextes plausibles. Au bout de 24 heures, on analyse ce qui subsiste des actions achevées et inachevées dans la mémoire des sujets. On peut constater ainsi que les actions interrompues laissent subsister un quasi-besoin, c’est-à-dire une tendance à l’achèvement. A ces actions dont la structure est incomplète il manque ce que JANET aurait appelé une régulation de terminaison.
En résumé, nous retiendrons de la psychologie de Kurt LEWIN :
1. l’importance accordée à la structure du champ total, avec l’interdépendance entre le sujet, et la configuration objective du champ.
2. la polarisation dynamique du champ, dont la structure est traduite en
une terminologie vectorielle et donne lieu à une sorte de géométrie subjective ("topologie hodologique").
3. l’importance accordée à l’activité antérieure du sujet : les gestaltistes classiques avaient sous-estimé dans leurs descriptions l’activité du sujet, et négligé l’influence des expériences antérieures. LEWIN comble opportunément cette lacune, et met en relief le caractère historique de la conduite.
Ainsi le champ n’est plus défini seulement par sa configuration spatiale : sa structure est spatio-temporelle, comme on peut le voir en observant plusieurs conduites successives, avec les variations dans le temps du niveau de la barrière psychique. Or, dans ce double aspect spatial et temporel, nous retrouvons précisément la distinction du système de régulations et du système de valorisation :
- à l’affect spatial (c’est-à-dire simultané, actuel, synchronique), correspondent des conduites qui relèvent directement du système de régulations.
- à l’aspect temporel correspond le système des valeurs, dépendant de l’histoire des conduites.
Nous pouvons donc conclure en précisant, en termes de champ, la distinction proposée : le système des valeurs est essentiellement diachronique, par opposition au système de réglage des forces, qui est synchronique.
IV. - LES PREMIERES DECENTRATIONS AFFECTIVES ET LE PROBLEME DU "CHOIX DE L’OBJET".
Nous avons étudié jusqu’ici les différenciations caractéristiques du troisième stade : coordinations (régulations), hiérarchisation commençante de valeurs. Mais à ce stade apparaissent aussi les premiers contacts avec autrui, et par conséquent les premières formes de sentiments interindividuels, ce qui suppose donc la décentration de l’affectivité, limitée jusque-là au sujet lui-même. Nous avons donc à étudier maintenant cette décentration, à montrer comment le passage se fait entre l’affectivité intra-individuelle et l’affectivité inter-individuelle qui se porte sur un objet extérieur. Par là même, nous devons aussi chercher à comprendre la liaison qui existe entre l’intelligence sensori-motrice et cette affectivité centrée sur autrui : c’est le problème que FREUD appelait "choix de l’objet", à propos duquel nous montrerons le parallélisme entre l’évolution affective et l’évolution intellectuelle.
a) L’évolution affective selon le freudisme.
FREUD a introduit dans la psychologie de l’affectivité quelques concepts féconds, que le succès de la psychanalyse a rapidement imposés. Nous nous référerons donc au schéma freudien, dont la simplicité et la cohérence sont particulièrement remarquables, mais dont nous essaierons de montrer l’insuffisance pour rendre compte des aspects de cette évolution.
Dans les échanges avec autrui (sourire, jeu, etc.), quelles formes de sentiments vont se développer ? S’agit-il de sentiments en quelque façon "innés", qui se transforment progressivement, - ou bien faut-il y ajouter des
sentiments nouveaux, produits d’une construction véritable ? Prenons le cas de l’attachement à la mère : on peut bien supposer qu’il répond à des pulsions instinctives, mais les conduites qui l’expriment sont fort différentes chez un enfant de trois semaines, de deux mois ou de deux ans. Comment expliquer ces transformations ? Deux solutions extrêmes sont possibles :
- ou bien on invoquera un instinct qui reste identique à lui-même (libido) et dont les transformations proviennent de changements successifs d’objectif (transferts);
- ou bien on invoquera une série de constructions proprement dites.
La première solution est celle du freudisme : à côté des "Ichtriebe" instincts de conservation visant le sujet lui-même, existent des "Sexualtriebe", présents dès l’origine. Ces pulsions sexuelles sont permanentes et se conservent de stade en stade, mais elles changent d’objectif au cours du développement, et ces transferts constituent le critère de distinction entre les différents stades de la vie affective. On peut ainsi distinguer dans les premières années de l’enfant :
- Première phase :
la libido ne porte que sur le corps propre : stade digestif ;
puis apparaissent assez tôt des différenciations périphériques : stade oral - stade anal.
- Deuxième phase :
elle se porte sur l’activité du corps propre en général : narcissisme primaire.
- Troisième phase :
transfert de l’affectivité sur des objectifs extérieurs (personnes et notamment la mère, conflits divers) : sentiments interindividuels, complexes, etc.
A chacun de ces déplacements s’ajoutent d’autre part des refoulements portant sur les stades antérieurs, qui ainsi ne disparaissent pas, et peuvent réapparaître en cas de régression. Donc, le déplacement et le refoulement corrélatif constituent le mécanisme des transformations successives de l’affectivité.
b) Critique du schéma freudien.
Pour séduisante que soit cette explication, elle ne nous paraît pas rendre compte de tous les faits, de tous les aspects du développement affectif. FREUD s’est surtout préoccupé d’expliquer l’affectivité adulte et les régressions à des stades infantiles, et son étude reste trop peu génétique. Avant l’apparition du langage, il suppose chez l’enfant des fonctions mentales qui ne se développent en fait que plus tard, et plus généralement il néglige de considérer parallèlement développement affectif et développement intellectuel. Nous verrons qu’ici ce parallèle présente une toute particulière importance. Trois exemples nous serviront à le montrer :
1. - le refoulement est aujourd’hui une notion universellement admise. FREUD l’avait d’abord décrit comme un mécanisme plongeant dans l’inconscient des affects et des pulsions qui continuaient à y "vivre" et à s’y transformer. Mais la notion a été rapidement élargie, par FREUD lui-même ou par ses disciples. PFISTER comparaît le refoulement à l’inhibition de tendances qu’on peut réaliser expérimentalement sur des animaux (exemple, le brochet de Möbius : dans un aquarium, on sépare par exemple un brochet d’une carpe par une lame de verre ; le brochet se heurte à cette paroi et renonce bientôt à se précipiter sur la carpe ; si on enlève alors la lame de verre, le brochet ne se jette plus sur la carpe dont il n’est pourtant plus séparé). Et l’on pourrait étendre encore la notion de refoulement jusqu’à l’inhibition réflexe. Mais de cette notion intéressante, FREUD a fait un usage trop libéral, et la théorie n’est pas à la hauteur des faits mis en évidence. Par exemple, FREUD explique par le refoulement la perte des souvenirs de la première année. Mais si les souvenirs de la petite enfance ne reviennent pas, n’est-ce pas aussi et surtout parce que le jeune enfant n’a pas de mémoire d’évocation, qui suppose une représentation et une fonction symboliques ?
2. - Une critique analogue peut être faite à propos du narcissisme. On ne saurait le décrire comme une focalisation de l’affectivité sur l’activité propre, comme une auto-contemplation du moi, alors que précisément le moi n’est pas encore constitué. Le narcissisme n’est rien d’autre que l’affectivité correspondant à l’indifférenciation entre le moi et le non-moi (état adualistique de BALDWIN, symbiose affective de WALLON). Ce narcissisme primaire du nourrisson est bien un narcissisme sans Narcisse. Il est corrélatif à une causalité non spatialisée, sans contact avec le monde physique. (Le bébé à qui on montre le fonctionnement d’un interrupteur ouvre et ferme alternativement les yeux devant l’interrupteur : il ne fait aucune différence entre le passage de la lumière à l’obscurité résultant d’une modification extérieure (interrupteur) et celui qui résulte de la fermeture de ses propres yeux). Nous retrouvons ici la symétrie entre le narcissisme affectif et l’égocentrisme intellectuel.
3. - Mais le problème le plus important est celui du passage de ce narcissisme primaire au choix de l’objet. Deux interprétations sont possibles :
- ou bien, nous supposerons que l’enfant perçoit les objets comme nous ; les tableaux perceptifs correspondraient alors pour lui comme pour l’adulte à des objets solides et permanents, et les personnes ne seraient que des objets privilégiés, parce que sources de satisfactions (ou de menaces) plus nombreuses. C’est un déplacement qui transférerait dans ces conditions la libido du corps propre à autrui
- ou bien, nous supposerons au contraire que l’enfant vit d’abord dans un univers sans objets. Le choix de l’objet implique alors sa construction.
C’est cette seconde interprétation qui, contre les formes initiales du freudisme, est la nôtre. Qu’est-ce en effet qu’un objet ? C’est un complexe polysensoriel qui continue d’exister en dehors de tout contact perceptif. Nous reconnaîtrons sa présence dans la pensée enfantine au double caractère de solidité (l’objet dure plus que ne dure la perception qui lui correspond) et de localisation (l’objet existe dans l’espace en dehors du champ perceptif) ces deux caractères étant deux aspects complémentaires de la même opération
mentale. Or justement : rien, dans les conduites primitives du bébé ne nous autorise à croire à la présence d’objets constitués. Les faits de recognition (l’enfant a une mémoire recognitive bien avant d’avoir une mémoire évocatrice) ne prouvent pas l’existence des objets tels que nous les avons définis. Ainsi, le fait de suivre du regard un objet qui se déplace n’implique pas la solidité ce n’est qu’un prolongement de l’action immédiate.
L’expérimentation peut mettre ces interprétations en évidence. A partir de 4 mois et demi, l’enfant est capable de coordonner ses gestes préhensifs et ses perceptions : il cherche à saisir ce qu’il aperçoit. Si on lui montre un objet intéressant, il tend le bras pour le prendre, mais si on interpose alors un écran qui cache l’objet, l’enfant retire la main. Vers six mois, l’objet n’est pas encore constitué définitivement : on dispose deux écrans A et B, et l’on cache ostensiblement l’objet derrière A. L’enfant soulève A pour retrouver l’objet. Mais si on cache ensuite l’objet derrière B, l’enfant soulève encore A, et, ne trouvant pas l’objet, s’arrête. On voit dans cette expérience qu’il y a début de solidification de l’objet (puisque l’enfant cherche à le retrouver), mais non pas encore localisation (puisque l’objet n’est pas cherché en fonction de ses déplacements successifs).
Si l’on fait donc de la localisation le critère de la présence des objets, on voit qu’il ne saurait y avoir d’objet avant qu’il existe une structuration de l’espace selon un "groupe de déplacements" (tel que détour + retour ramène au point de départ). Mais alors, s’il n’y a d’abord pas d’objets pour l’enfant mais seulement des tableaux perceptifs mouvants, - si l’existence de l’objet implique une construction avec structuration de l’espace, le choix de l’objet affectif n’est plus simplement un choix parmi des objectifs déjà tout structurés, entre lesquels s’opérerait seulement un transfert. Le choix de l’objet est un des aspects de l’élaboration de l’univers, et il suppose :
- une décentration cognitive, avec élaboration de l’espace extérieur,
- une décentration affective (intérêt pour des sources de plaisir conçues désormais comme distinctes de l’action propre).
C’est à partir de ce moment qu’aux relations de symbiose vont succéder des relations d’échange entre le corps propre et le monde extérieur, relations que nous retrouverons aussi bien sur le plan affectif que sur le plan cognitif.
c) Théorie soutenue : l’élaboration de l’objet et la décentration.
Les critiques que nous avons adressées à l’explication freudienne nous conduisent donc à parler non plus seulement d’un "choix affectif de l’objet", mais d’une élaboration à la fois cognitive et affective de cet objet. Nous en présenterons ici les aspects principaux :
1. au point de vue cognitif, on observe, au niveau de l’élaboration de l’objet, cinq transformations corrélatives et contemporaines :
- construction de l’objet proprement dit, en liaison avec la structuration de l’espace (localisation, coordination des déplacements successifs dans un "groupe") : l’objet se constitue comme élément permanent, indépendant de l’ex-
périence perceptive qui le découvre.
- transformation de la causalité : elle s’objective et se spatialise. Jusque-là, la causalité restait liée à l’action propre, avec indifférenciation entre ce qui résulte de cette action même et ce qui résulte des choses (cf. l’exemple cité précédemment de l’enfant qui tire le cordon fixé au toit du berceau : la cause est l’action propre et les mouvements des objets sont l’effet). Maintenant au contraire, la relation de cause à effet fait intervenir des contacts objectifs, et spatiaux : un objet peut être cause des déplacements d’un autre objet sans qu’intervienne l’activité propre du sujet.
- les personnes présentent les mêmes caractères : elles sont aussi objectivées et spatialisées. Auparavant, les personnes n’étaient que des présences perceptives momentanées, non localisables dans l’espace après disparition.
Elles deviennent maintenant des objets permanents, localisables lors même qu’elles échappent à la perception, - en même temps que des sources autonomes de causalité.
- imitation d’autrui, au sens strict, c’est-à-dire effort systématique pour copier des gestes nouveaux à partir d’un modèle. Les conduites imitatives apparaissent assez tôt, mais ne s’élaborent que progressivement. On peut distinguer trois étapes :
+ imitation sporadique, sous forme de contagion
+ imitation de modèles connus, par opposition aux modèles nouveaux
+ imitation systématique des modèles nouveaux, y compris les éléments inconnus (par exemple les parties du corps : l’enfant devient alors capable d’établir des correspondances entre les parties visibles du corps et notamment du visage d’autrui, - et les parties du corps propre qu’il connaît tactilement, mais non virtuellement).
Cette imitation systématique aura, entre autres, pour effet une connaissance plus approfondie du corps propre.
- prise de conscience du moi et de l’activité propre, qui comme BALDWIN l’a bien montré, ne peut se faire que corrélativement à la prise de conscience d’autrui. C’est seulement quand le monde extérieur se structure que peuvent apparaître, simultanément, la conscience de soi, la conscience d’autrui, et la conscience des analogies entre le moi et autrui.
2. au point de vue affectif, ces constatations montrent que le déplacement de l’activité et de l’affectivité vers autrui, — déplacement qui libère l’enfant de son narcissisme — , est beaucoup plus qu’un transfert pur et simple : c’est une restructuration de tout l’univers affectif et cognitif. quand la personne d’autrui devient un objet indépendant, c’est-à-dire permanent et autonome, les relations moi-autrui ne sont plus de simples relations de l’activité propre avec un objet extérieur : elles commencent à devenir des relations d’échange véritable entre le moi et l’autre (alter ego). Il en résultera une valorisation plus importante, plus structurée et plus stable, début des "sentiments moraux" interindividuels que nous étudierons aux stades suivants.
3. Enfin, il faut une fois de plus insister sur le fait que ces deux constructions affective et cognitive sont simultanées. Nous n’avons pas à nous
demander laquelle des deux précède et conditionne l’autre : aussi bien, il s’agit là de deux aspects inséparables de l’évolution mentale, conformément à notre hypothèse initiale qui refusait de séparer intelligence et affectivité pour faire de l’une la condition de l’autre, ou inversement. Contre le freudisme, pour qui l’évolution affective est primordiale et oriente l’évolution intellectuelle, on pourrait être tenté de soutenir, au niveau où nous sommes, que, quels que soient les sentiments mis en jeu, ils supposent réalisées des conditions préalables faisant intervenir des mécanismes cognitifs (perception, structuration). Mais ce serait fausser le problème, pour la raison maintes fois invoquée ici qu’il n’y a pas deux développements, l’un cognitif et l’autre affectif, deux fonctions psychiques séparées, ni deux sortes d’objets : tous les objets sont simultanément cognitifs et affectifs. Ainsi, la personne d’autrui, qui se constitue à la fois comme objet de connaissance et d’affection - ainsi, dans l’expérience citée plus haut, l’objet qu’on dissimule derrière un écran, et qui est en même temps objet de connaissance (apparaissant et disparaissant dans le champ perceptif) et source d’intérêt, d’amusement, de satisfaction ou de déception selon que l’enfant le retrouve ou ne le retrouve pas. Les deux aspects sont constamment complémentaires.
Nous pensons avoir suffisamment montré jusqu’ici combien serait artificielle et inexacte toute explication du développement cognitif par l’affectivité, ou l’inverse. Revenons-y une fois encore, pour faire justice d’une dernière possible objection. Les travaux récents sur l’hospitalisme ne forment-ils pas, dira-t-on, une justification des thèses psychanalytiques ? Ne montrent-ils pas justement que les frustrations affectives des enfants séparés de leur mère, sont la cause de retards et de perturbations dans le développement intellectuel ? Nous ne le croyons pas. SPITZ et ses collaborateurs ont fort bien montré qu’il existait des réactions individuelles variables d’un nourrisson à l’autre selon sa constitution héréditaire et surtout son entourage (famille normale, nursery de prison ou foudling home). Mais cet aspect du problème relève de la psychologie différentielle et non de la psychologie générale dont nous nous occupons exclusivement ici. D’autre part, dans les cas d’hospitalisme, SPITZ met en évidence un retard : aux perturbations apportées par l’hospitalisme dans l’énergétique (affective) de la conduite correspondent, parallèlement, des perturbations dans les structures cognitives. Il n’y a aucune raison de voir dans les premières la cause des secondes. Faute d’aliments nécessaires, il y a un retard général du développement. Les conditions défavorables ont ici pour effet de gêner le fonctionnement, ce qui a pour conséquence des régressions fonctionnelles.
CONCLUSION SUR LE TROISIEME STADE.
Nous terminerons ici notre étude du troisième Stade. A ce stade où s’épanouit l’intelligence sensori-motrice (caractérisée par la subordination des moyens aux buts poursuivis) correspondent des conduites complexes, et sur le plan affectif des formes nouvelles de sentiments. Nous y trouvons notamment
- tous les sentiments liés à l’action propre, à ses coordinations, à ses régulations, - sentiments que nous avons décrits d’après JANET, CLAPAREDE et LEWIN ;
- l’apparition d’un système de valeurs, caractérisant non plus seulement
l’économie, mais la finalité de l’action. C’est la valeur qui va déterminer les énergies à employer dans l’action. Tirée non seulement de l’action elle-même, mais aussi d’actions antérieures, la valeur va jouer par la suite un rôle considérable dans le développement des sentiments, dès le moment qu’elle est accordée non seulement à l’action propre, mais aussi à la personne d’autrui, dont nous avons étudié la construction comme objet cognitif et affectif.
Ainsi, au système de réglage des forces constitué par les sentiments-régulations, s’ajoute le système des valeurs. Cette notion de valeur est difficile à définir, au stade où nous sommes. Nous pouvons la caractériser, comme un enrichissement de l’action propre. Un objet, une personne ont de la valeur quand ils enrichissent l’action propre. Cet enrichissement peut être affaire de forces, mais c’est surtout un enrichissement fonctionnel : un objet, une personne valorisées peuvent être la source d’activités nouvelles. Et nous pourrons voir par la suite le système des valeurs se préciser, se stabiliser, perdurer au delà des conduites intéressant le sujet même, et devenir ainsi des normes de l’action.
On voit par là même comment on peut passer des valeurs ainsi définies aux valeurs qu’on appelle usuellement "valeurs désintéressées", qui paraissent conduire non à un enrichissement de l’action du sujet, mais au contraire à des sacrifices. Le problème trouve ici son exact parallèle sur le plan des fonctions cognitives. A l’intelligence pratique, orientée vers la réalisation du but, va succéder une intelligence désintéressée, représentative et gnostique, supposant une décentration et dont le but est la compréhension. Pareillement, aux valeurs intra-individuelles intéressant l’action propre succéderont des valeurs inter-individuelles, qui sont des valeurs d’échange supposant la réciprocité. La réciprocité n’est pas un échange donnant - donnant, mais un enrichissement mutuel des partenaires par échange d’attitudes. C’est par la réciprocité que s’effectuera la décentration affective qui conduit, par des intermédiaires que nous étudierons, aux sentiments normatifs et à la vie morale.
Dans notre dernière leçon, pour vous décrire l’affectivité qui caractérise les actions de notre troisième stade, je vous ai exposé les idées de JANET sur la régulation des énergies dont dispose l’individu et sur les sentiments élémentaires qui correspondent à cette régulation des forces.
Nous avons vu que cette doctrine restait pleine d’intérêt et correspondait assez avant aux mécanismes affectifs de cette période, mais que le système de JANET restait incomplet. En effet, s’il caractérise bien l’un des aspects de l’affectivité de ce niveau, c’est-à-dire le réglage interne des énergies, il ne nous explique pas un autre aspect que l’on discerne déjà clairement au sein des sentiments intra-individuels de cette dernière période sensori-motrice et qui prendra de plus en plus d’importance dans la suite, comme nous le verrons.
Ce second aspect de l’affectivité. Un peu négligé par JANET, est ce
que j’appellerai l’aspect de valorisation : il représente l’échange affectif avec le dehors par opposition au réglage interne des forces. J’ai déjà abordé cette question des valeurs à la fin de la dernière leçon mais j’aimerais rappeler en deux mots de quoi il s’agit. Après quoi, nous passerons au problème de l’intérêt et verrons que l’intérêt présente précisément cette particularité de faire la jonction entre les deux systèmes que nous aurons distingués : le système des forces et le système des valeurs. Autrement dit, l’intérêt serait une sorte de mécanisme de liaison entre les forces dont dispose l’individu et le réglage interne qui en résulte d’une part, et les valeurs d’autre part, c’est-à-dire la finalité des actions en fonction du milieu extérieur et des configurations qui le caractérisent.
Reprenons donc le problème des valeurs. JANET introduit certes souvent la notion de valorisation. Il nous montre très bien qu’il y a valorisation dans la joie, dans les régulations positives et qu’il y a dévalorisation au contraire dans la fatigue, la tristesse, les régulations d’ordre négatif. Mais il ne parle qu’incidemment de cet aspect de la conduite, tandis que les valeurs interviennent partout où il y a affectivité. Il s’agit donc d’une dimension générale de l’affectivité et non pas d’un sentiment particulier.
Alors le problème est de comprendre pourquoi, à un niveau donné (la réponse varie bien entendu selon les niveaux), l’enfant se trouve conduit à valoriser tel objet ou tel objectif, que ce soit dans un but de compréhension ou d’utilisation.
Prenons comme exemple la conduite d’un de mes enfants qui à l’âge d’environ un an cherchait à passer à travers les barreaux de son parc à bébé un jouet consistant en un coq de carton, et cela sans y parvenir pendant un bon moment ; il y a ensuite réussi par hasard mais a recommencé patiemment jusqu’à ce que ses réussites ne soient plus fortuites. Il a continué jusqu’à ce qu’il comprenne comment le coq, qui ne pouvait pas passer horizontalement, devait être redressé pour être glissé entre deux barreaux. Autrement dit, l’enfant a continué jusqu’au moment où il a réussi à résoudre la question d’intelligence pratique qui lui était ainsi posée.
Le problème affectif est alors le suivant : pourquoi un tel résultat a-t-il de la valeur aux yeux du sujet ? Quels sont les mobiles d’une conduite de ce genre ? Or ce n’est qu’un exemple banal de comportements innombrables qu’on pourrait citer ici.
La valorisation dans un tel cas ne semble pas pouvoir s’expliquer par l’équilibre interne des forces ni par leurs régulations au sens de JANET, et cela pour les deux raisons suivantes.
On pourrait d’abord attribuer la valeur à l’économie de l’action et dire que l’objectif intéresse le sujet parce qu’il s’agit d’une action peu coûteuse, d’une action économique qu’il accomplira avec facilité sans dépenser beaucoup et avec plaisir.
Mais dans le cas particulier, ce n’est pas une solution ; l’action était difficile, était coûteuse et on voit dans de nombreux cas des sujets d’un an déjà intéressés à des actions coûteuses, c’est-à-dire qui nécessitent un effort suivi pendant un temps appréciable pour des bébés.
Deuxième solution qu’on pourrait tirer de JANET également : c’est qu’une action actuelle coûteuse peut constituer une économie de forces pour l’avenir. C’est en particulier la remarque que JANET fait à propos des conduites supérieures, des conduites de raisonnement, etc. : leur acquisition est coûteuse, mais l’économie ultérieure est considérable, et par conséquent, la balance est rétablie dans le budget de l’esprit, pour employer le langage de cet auteur. Dans le cas particulier, je ne crois pas non plus que la solution puisse jouer : elle supposerait une sorte de calcul hédonistique de la part du sujet qui mettrait en rapport ses forces actuelles et le gain ultérieur… L’enfant ne pense à rien de tout cela : il est intéressé par un problème difficile, il veut vaincre une difficulté, il ne se demande pas si en la surmontant il facilitera des actions ultérieures ou pas. Ce serait d’une prévoyance qui dépasserait beaucoup le niveau considéré…
Il faut donc faire intervenir un troisième mobile : c’est que l’action a de la valeur, c’est qu’elle est désirable parce qu’elle est difficile, parce qu’elle présente une résistance au pouvoir habituel de l’action propre. L’enfant qui a plaisir à exercer ses pouvoirs commence à s’intéresser à l’obstacle lui-même quand, à ce niveau, il se trouve arrêté par une difficulté. Quand la difficulté n’est pas trop grande, ne lui semble pas insurmontable, l’obstacle même crée une valorisation sous la forme d’un besoin de vaincre et, dans le cas particulier, la valeur est nettement en liaison avec un mécanisme de ce genre.
D’une manière générale, et je pense que nous pouvons généraliser, la valeur élémentaire est liée à l’expansion de l’activité propre. L’enfant cherche à s’assimiler l’ensemble du milieu extérieur et l’assimilation se présente alors sous deux aspects corrélatifs, l’un de compréhension au point de vue des fonctions cognitives, et l’autre d’intérêt ou de valeur au point de vue affectif. Or, les obstacles à l’assimilation demandent un effort particulier, et la victoire sur la difficulté prend une valeur particulière dans l’expansion de l’activité propre.
Mais alors, si nous admettons cette troisième solution, il n’est plus simplement question d’un réglage interne des forces. Vous vous rappelez la distinction dont était parti JANET, celle des deux types d’action, primaire et secondaire : il y a l’action primaire qui est l’échange entre le sujet et les objets ; et il y a l’objet secondaire qui est le réglage interne des forces permettant d’effectuer l’action primaire. Or, dans le cas de la valeur expansion de l’activité, nous revenons à l’action primaire. Il ne s’agit plus d’un réglage des forces car le problème n’est pas de savoir quelles forces il faut pour aboutir au résultat et pour vaincre la difficulté : le problème est de savoir pourquoi vaincre la difficulté, si cela présente un intérêt, si l’objectif a de la valeur. C’est donc un autre problème, un problème d’objectif, de finalité, donc de relation entre le sujet et les objets, ce qui est la définition de l’action primaire.
La valeur est un caractère affectif de l’objet, c’est-à-dire un ensemble de sentiments projetés sur l’objet. Elle constitue donc bien une liaison entre l’objet et le sujet mais une liaison affective.
Autrement dit, l’affectivité, même à ce niveau, même avant que nous n’en soyons au stade des sentiments interindividuels, déborde l’action secondaire : elle n’est pas simplement un réglage interne, elle intervient dès
l’action primaire, c’est-à-dire dès les échanges avec l’objet.
Ces échanges peuvent être de deux sortes, il peut y avoir des rapports cognitifs mais il y a toujours aussi des besoins proprement dits et c’est précisément le cas de la valeur, la valeur étant le caractère affectif attribué à l’objet en fonction des besoins du sujet.
La valeur, même à ce niveau, va déjà plus loin. Elle n’intéresse pas seulement l’objet actuel comme tel car on observe, en fonction des réussites et des échecs antérieurs, une sorte de confiance du petit enfant en lui-même, en sa propre action, ou au contraire, une sorte de doute, de méfiance, quelque chose qui pourrait ressembler à un sentiment d’infériorité.
On peut déjà entrevoir, me semble-t-il, au niveau sensori-moteur certaines formes inchoatives de sentiments d’infériorité ou de supériorité ou d’équilibre, sans employer peut-être ces mots qui appellent tout de suite des comparaisons avec autrui et un niveau inter-individuel supérieur, mais en se bornant à noter certaines manifestations de confiance en soi-même, en sa propre action, ou d’hésitation, en fonction des succès ou des échecs antérieur
Prenez un bébé qui apprend à marcher et qui commence à lâcher pour la première fois la chaise à laquelle il se cramponnait, qui traverse un espace vide, qui a le courage de se lancer, et étudiez les progrès de la marche au point de vue affectif pendant les quelques semaines où elle se consolide : vous savez tous qu’un échec va retarder beaucoup les choses ; une chute peut être catastrophique pour quelques jours ; l’enfant n’osera plus s’aventurer, tandis qu’au contraire une petite réussite va hausser le niveau de l’action, les prétentions du sujet et sa confiance dans ses propres pouvoirs. Or, en chacun de ces cas il y a le début d’une sorte d’autovalorisation.
Je ne parlerai pas de sentiments d’infériorité ou de supériorité parce qu’à ce niveau il n’y a pas encore de moi différencié de l’autrui, d’échanges interindividuels sinon à travers la mimique, le sourire, l’imitation qui commence, mais il y a déjà à l’intérieur de l’activité propre et en partie indépendamment, de ces échanges un élément de valorisation ou de dévalorisation non pas seulement des objectifs mais des pouvoirs de l’action propre qui annonce les futurs sentiments de supériorité ou d’infériorité.
Or, ici encore, nous ne sommes pas en présence d’un mécanisme homogène à celui du réglage des forces déjà et nous sommes de nouveau en présence de cet aspect valorisation qui intéresse l’action primaire et pas seulement secondaire.
D’une manière générale, je dirai que le système des valorisations qui commence à se différencier constitue la finalité de l’action par opposition au réglage des forces internes et une finalité de l’action intéressant les objets, intéressant la confiance du sujet en ses actions et intéressant très vite les autres personnages parce que dès qu’il y aura échange social - et je le répète, il commence à ce niveau par l’imitation - nous aurons affaire à des valorisations et des dévalorisations de ces autres personnages.
Nous sommes donc en présence d’un facteur de finalité de l’action qui intéresse tout le système des échanges avec les objets et les personnages du milieu extérieur. Nous verrons dans la suite que ces valeurs attribuées
aux personnes seront le point de départ de sentiments nouveaux, en particulier des sympathies, antipathies, etc. et des sentiments moraux issus du respect, c’est-à-dire de la valorisation des personnes senties comme supérieures.
Nous verrons que les valeurs vont donc se développer d’une manière beaucoup plus large que le système interne des réglages de forces et aboutiront à des systèmes beaucoup plus équilibrés, beaucoup plus stables et étendus, impliquant des échelles de valeurs proprement dites. Mais nous n’en sommes pas là, j’annonce simplement que la distinction que je suis en train de faire débute bien à ce niveau mais ne prendra toute sa portée que dans la suite.
Ce que j’aimerais montrer maintenant, c’est que les deux systèmes ainsi distingués, celui du réglage interne des forces qui correspond à la doctrine de JANET, et le système des valorisations qui correspond à la finalité et intéresse donc l’action primaire elle-même, vont trouver dans le mécanisme de l’intérêt un point de jonction particulièrement important à analyser au point de vue de l’affectivité intra-individuelle.
L’intérêt en effet se présente sous deux formes : c’est d’une part un réglage des énergies, une régulation dans un sens qui rappelle de près celui de JANET ; mais d’autre part l’intérêt envisagé non pas dans son intensité mais dans son contenu, dans ce qu’on peut appeler les intérêts, n’est autre qu’un système de valorisations ou de valeurs. L’intérêt opère donc la jonction entre la valeur et la force, entre les deux systèmes dont nous venons d’apercevoir la différenciation.
En ce qui concerne l’intérêt, j’aimerais rappeler en quelques mots les travaux de CLAPAREDE ; CLAPAREDE avec DEWEY et DECROLY était un des spécialistes de ce problème et l’intérêt jouait dans son système psychologique et également pédagogique un rôle central. C’est dans la seconde édition de sa Psychologie de l’enfant, en 1909, que CLAPAREDE a donné ses premières idées sur l’intérêt et il les a sans cesse développées depuis dans différents travaux, en particulier dans son petit livre sur l’Education fonctionnelle.
L’intérêt est d’abord pour lui d’une part une régulation des énergies, dans un sens qui rappelle de près JANET. J’aimerais faire ici une petite remarque, tout à fait entre parenthèses. Il y a dans CLAPAREDE des aspects bien différents de ceux que nous venons de voir mais il y en a qui sont fort voisins de la doctrine de JANET, en particulier en ce qui concerne le mécanisme des besoins, de la fatigue, du sommeil, etc. Or, JANET et CLAPAREDE se connaissaient fort bien, et étaient très amis ; ils se voyaient souvent mais se lisaient assez peu et ne se citaient à peu près jamais sur ces terrains-là. Chacun avait lu les premiers livres de l’autre et ne s’était pas occupé des suivants. Je vous signale ce fait pour remarquer une fois de plus que les psychologues se lisent peu entre eux et se lisent en tout cas assez distraitement.
CLAPAREDE définit l’intérêt comme étant la relation entre le besoin d’une part, éprouvé par le sujet, et l’objet permettant de satisfaire le besoin. Le besoin, disait CLAPAREDE, n’oriente pas par lui-même la conduite parce qu’il faut toujours un excitant particulier, actuel, pour déclencher une conduite ; cet excitant, c’est l’objet. Mais l’objet lui-même n’oriente rien, et ne déclenche pas de conduite s’il ne correspond pas à un besoin. Il y a donc une liaison entre des besoins d’un côté, des objets de l’autre et ce rapport affectif, c’est l’intérêt.
Pour comprendre l’intérêt, il nous faut donc d’abord partir du besoin ; et CLAPAREDE a longuement analysé le problème du besoin pour préparer précisément son étude de l’intérêt. Le besoin, on pourrait, l’étudier comme JANET le remarquait à propos de la fatigue ou à propos de l’effort, dans son mécanisme intime et psychophysiologique : quelles sont les conditions, quel est le comment de la conscience du besoin ?
Prenez un besoin comme la faim : quelles sont les conditions qui déterminent l’apparition d’une impression de faim ? Et là, on retrouvera somme toujours des discussions entre auteurs dont les uns font appel à des théories périphériques, et dans le cas de la faim, à des impressions locales ou stomacales, ou bien au contraire à des théories centrales faisant appel à des impressions diffuses, à un malaise dû à la dénutrition et dont la prise de conscience serait cérébrale et non pas localisée en tel organe périphérique.
Mais CLAPAREDE, comme JANET, prétend que ce problème ne nous intéresse qu’indirectement en ce sens que sa solution n’est pas nécessaire pour ce que nous allons tirer de la notion du besoin. Le besoin est avant tout une fonction ; indépendamment de son mécanisme, c’est la fonction du besoin qui est importante ; et en effet, toute conduite débute par un besoin, suppose un besoin et sans besoin, il n’y a pas d’activité.
Le besoin, d’un tel point de vue fonctionnel, est essentiellement la prise de conscience d’un déséquilibre momentané, et la satisfaction du besoin, c’est la prise de conscience de la rééquilibration. Mais de quels équilibres s’agit-il ? Il y a, comme vous le savez, trois formes d’équilibre (c’est une distinction que n’introduit pas CLAPAREDE mais que je ferai pour commenter sa pensée) : il y a l’équilibre mécanique ; il y a ce qu’on pourrait appeler l’équilibre physico-chimique, et enfin, il y a l’équilibre organique du type de l’homéostase de CANNON qui suppose des anticipations et des régulations plus subtiles qu’un équilibre physico-chimique.
Un équilibre mécanique se définit de la manière suivante : c’est d’une part un système dont toutes les modifications virtuelles se compensent (pensez à une balance, au mouvement qu’on pourrait provoquer sur l’un des leviers et à la compensation par des mouvements virtuels pour l’autre). Mais c’est d’autre part un système de compensation à conditions permanentes. Bien entendu, un tel modèle est insuffisant pour traiter de l’équilibre dont il est question à propos du besoin.
Mais il y a, dans les modèles physiques, une forme déjà plus complexe d’équilibre, c’est celle des équilibres physico-chimiques où les conditions de l’équilibre ne sont pas permanentes et où il y a, comme on dit, "déplacements d’équilibre", c’est-à-dire que les conditions changent.
Mais, quand les conditions changent, il y a néanmoins rééquilibration selon un principe que LE CHATELIER avait exposé déjà en 1885 et que les biologistes et psychologues ont souvent utilisé : la modification, disait LE CHATELIER, produite dans un système en équilibre par la variation de l’un des facteurs de l’équilibre, tend à s’opposer à cette variation. Autrement dit, quand les conditions changent, la variation se fait dans le sens de la compensation, de la modération du facteur qui a imposé une variation. Et là, nous avons bien un système plus mobile et plus différencié d’équilibre. Mais cette fois encore,
nous n’avons pas un modèle suffisant pour rendre compte de l’équilibre organique.
C’est pourquoi CANNON, en étudiant les mécanismes de l’équilibre physiologique, de l’équilibre sanguin, de l’équilibre humoral en général, introduit un troisième modèle qu’il appelait l’homéostase et qui suppose, en plus de ces régulations au sens de LE CHATELIER, des régulations anticipatrices, c’est-à-dire qui permettent non seulement de modérer la transformation imposée, mais de la modérer d’avance pour ainsi dire.
Et CLAPAREDE reprend cette notion d’homéostase dans sa théorie du besoin pour énoncer cette proposition évidente, d’une part, mais sur laquelle il vaut la peine de méditer, car elle montre l’importante fondamentale du besoin dans les conduites : lorsqu’un besoin, nous dit CLAPAREDE, par sa nature, risque de n’être pas immédiatement satisfait, il apparaît d’avance. Nous avons, autrement dit, une anticipation affective sur les déséquilibres possibles par une régulation anticipatrice.
Et ici, CLAPAREDE donne comme exemple - et c’est un exemple qu’il avait particulièrement étudié - le besoin du sommeil. Vous savez que CLAPAREDE avait élaboré, au début de ce siècle, ce qu’il appelait une théorie biologique du sommeil en prenant "biologique" dans le sens de fonctionnel. A cette époque, tous les auteurs expliquaient le sommeil par l’intoxication ; la fatigue due à l’activité de la journée finit par intoxiquer le système nerveux. Les toxines aboutissent à un relâchement du contact entre les neurones, les cellules ainsi isolées relativement, donnent alors lieu à un arrêt de l’activité mentale, d’où cet état d’inconscience relative qu’est le sommeil.
CLAPAREDE oppose trois objections à cette interprétation et il a fait du sommeil le cas typique de ces besoins régulateurs et de ces régulations anticipatrices. Première objection : c’est que nous dormons avant d’être intoxiqués, nous dormons précisément pour ne pas aboutir à l’intoxication. La preuve en est que quand nous sommes réellement intoxiqués, nous faisons de l’insomnie, nous ne pouvons plus dormir. Une intoxication proprement physiologique arrête le sommeil.
CLAPAREDE fait ici exactement les réflexions, dont vous vous souvenez peut-être, de JANET à propos de la conduite de la fatigue en disant que le repos est un mécanisme anticipateur. Il y a une conduite de repos pour prévenir précisément la fatigue physiologique.
Mais CLAPAREDE utilisait deux autres arguments plus simples et plus évidents, c’est 1° — le sommeil instinctif, le sommeil des loirs, des marmottes ; ce n’est pas un produit de l’intoxication, c’est au contraire un mécanisme de précaution, de préservation contre l’intoxication que donnerait le froid ou l’absence de nourriture. C’est le type du mécanisme anticipateur.
2° — et ceci annonce les réflexions sur l’intérêt - nous avons les cas où le sommeil est le résultat d’un désintérêt ; exemple l’auditoire qui finit par s’endormir pendant une conférence ou un cours. On ne peut attribuer cette conduite banale à une simple intoxication directe qui serait produite par le professeur. Le sommeil est de nouveau ici une réaction protectrice : le sommeil permet de résister à la fatigue inhérente à tout travail effectué sans
intérêt. Ces trois arguments nous permettent de concevoir, dit CLAPAREDE, le sommeil comme un de ces exemples de besoins anticipateurs.
Le besoin d’autre part présente de multiples variétés. Il y a les besoins organiques élémentaires : la faim, la soif, etc., et une série de besoins dérivés dont CLAPAREDE étudie les dérivations. Il fait à ce propos des remarques que nous reprendrons ultérieurement sur l’emboîtement des besoins, qui correspond du point de vue cognitif à l’enchaînement des moyens et des buts.
Avant d’en arriver à l’intérêt, j’aimerais ajouter quelques remarques à propos de ce point de vue fonctionnel de CLAPAREDE. Sans m’y opposer du tout, parce que je le crois entièrement exact, j’aimerais cependant noter qu’une telle analyse suppose quand même toujours à l’arrière-plan un certain nombre de conditions structurales.
Le besoin est bien entendu la manifestation d’un déséquilibre, le point de départ d’une tendance à la rééquilibration mais l’équilibre et le déséquilibre ne s’expriment eux-mêmes qu’en fonction d’une structure : pourquoi le nouveau-né a-t-il besoin de têter ? Le besoin de succion est bien entendu relatif à une structure, à la morphologie des organes de la succion, morphologie anatomique et système de réflexes.
Le déséquilibre est donc lié au fonctionnement d’une structure ; l’analyse fonctionnelle n’a de signification qu’appuyée sur une analyse structurale, et ceci a fortiori dans le domaine des besoins dérivés. Si on étudie la filiation des besoins à un niveau quelconque, au niveau où nous en sommes en ce moment, au niveau des conduites sensori-motrices supérieures, le besoin est sans cesse relatif aux structures dont dispose le sujet et il intervient dans le fonctionnement qui va permettre la constitution de nouvelles structures. Il y a une sorte d’échange continuel entre la structure et la fonction, par conséquent entre la structure et le besoin. Le besoin suppose des structures préalables et le fonctionnement crée de nouvelles structures.
Mais j’en viens maintenant à l’intérêt qui était mon problème et vous voyez comment cette analyse préalable du besoin permet de justifier la formule de CLAPAREDE : que l’intérêt est la relation affective entre le sujet éprouvant des besoins et les objets permettant de les satisfaire. Là, CLAPAREDE énonce ce qu’il appelle les deux lois de l’intérêt, et ces deux lois nous sont précieuses parce que, sans que CLAPAREDE l’ait aperçu explicitement et en tout cas, sans qu’il ait insisté là-dessus, elles correspondent précisément aux deux systèmes que je distinguais tout à l’heure : le système des valeurs d’une part et le système du réglage interne des forces d’autre part.
Voici les deux, lois de CLAPAREDE : 1° - toute conduite est dictée par un intérêt, et s’il exprimait cette formule sous forme de loi en y insistant sans cesse comme la base de sa psychologie fonctionnelle, c’est avant tout en vertu des applications pédagogiques que je n’ai pas à développer dans ce cours. Vous voyez tout ce que CLAPAREDE pouvait tirer d’une analyse de l’intérêt, si vraiment l’intérêt est la condition préalable de toute conduite normale et combien profondément il a pu s’opposer à ces méthodes scolaires provoquant des sortes de courts-circuits, comme il disait ; méthodes imposant une alimentation avant que l’appétit y soit, avant que le besoin ou l’intérêt permettent l’assimilation. Donc, toute conduite suppose un intérêt.
Mais 2° - il peut y avoir plusieurs intérêts ; l’individu est sans cesse partagé entre un très grand nombre d’intérêts, et à chaque moment - c’est la seconde loi, que CLAPAREDE appelait la loi de l’intérêt momentané, - à chaque instant, l’organisme agit selon la ligne de non plus grand intérêt, c’est-à-dire qu’il y a toujours à un moment donné un intérêt qui l’emporte sur les autres.
Par exemple, un bébé qui a faim n’aura de l’intérêt pour son biberon qu’en fonction du manger, tandis que s’il n’a plus faim, il s’amusera avec son biberon comme avec un jouet quelconque. Le même objet peut donner lieu à des utilisations effectives multiples, mais à chaque moment, il y a l’intérêt momentané qui domine, il y a un plus grand intérêt qui l’emporte sur les autres.
Reprenons ces deux lois en cherchant maintenant le mécanisme de l’intérêt ; d’après CLAPAREDE, l’intérêt est ce qu’il appelait un dynamogénisateur des réactions ; disons plus simplement un régulateur des énergies. Les choses qui nous intéressent, disait CLAPAREDE, libèrent les énergies et créent des contacts qui permettent de mobiliser les forces nécessaires à l’action.
Tandis que tout au contraire, le désintérêt rompt ces contacts ; c’est un mécanisme protecteur qui arrête la dépense d’énergie, qui empêche la mobilisation des forces et qui les garde en réserve pour d’autres cas intéressant davantage.
L’intérêt est donc un régulateur d’énergie et nous en avons la preuve la plus immédiate en comparant le même travail, exactement le même travail fait dans un état d’intérêt et fait au contraire sans intérêt, à titre de corvée ou de pensum imposé du dehors. Nous savons tous par introspection que le travail intéressant ne nous fatigue pas, qu’il se fait aisément, qu’on en oublie même le boire et le manger quand il devient passionnant et qu’on ne sent pas l’effort dépensé.
Nous savons tous au contraire qu’exactement le même travail nous paraîtra accablant, épuisant, si nous y sommes obligés sans aucune espèce d’intérêt intrinsèque ou extrinsèque, s’il y a simplement contrainte ou corvée.
Cette observation directe vous montre l’intérêt en tant que régulateur d’énergie ; cet aspect-là est exactement semblable aux régulations du type JANET. Mais en même temps, nous dit CLAPAREDE, l’intérêt, c’est la finalité de l’action, comme nous venons de le voir. L’intérêt, c’est ce qui permet de choisir les objets correspondant à des besoins, qui permet donc d’aboutir à la satisfaction des besoins.
Il y a donc deux faces au problème de l’intérêt : il y a l’aspect régulation de l’action mais il y a en même temps ce qu’on appelle les intérêts si vous voulez, par opposition à l’intérêt tout court, c’est-à-dire les différentes formes, les différentes variétés d’intérêt qui peuvent changer d’un moment à l’autre mais qui constituent des systèmes bien différents d’une régulation des forces, qui constituent des sortes de groupements, d’emboîtements (intérêt pour telle catégorie d’objets qui entraîne un intérêt pour telle autre ; intérêt du but qui entraîne l’intérêt des moyens, etc.).
Comment allons-nous distinguer dans le cas de l’intérêt - et ici je
ne suis plus l’exposé de CLAPAREDE, mais en reviens à mes deux systèmes - les deux systèmes dont je parlais tout à l’heure ? Je pense que l’intérêt présente deux dimensions : il y a d’un côté l’intensité de l’intérêt (l’intérêt peut être fort ou faible, ou très fort ou nul, quel que soit son contenu, quel que soit l’objet auquel il s’attache : c’est cette intensité qui intervient dans la loi de l’intérêt momentané). L’intensité de l’intérêt, c’est alors l’aspect régulation des forces : un intérêt très fort va mobiliser les énergies jusqu’à les dépenser toutes ; l’intérêt nul arrête au contraire cette mobilisation, etc. CLAPAREDE appelle "dynamogénisation de l’action" ce qui est relatif à l’intensité comme telle. Mais à côté de l’intensité, il y a l’aspect "contenu" de l’intérêt ou des intérêts, et ici, un intérêt est toujours relatif à d’autres selon des enchaînements ou emboîtements variés et c’est précisément l’aspect valeur : de ce point de vue ( 5) nous avons à faire à des intérêts plus ou, moins durables, plus ou moins systématiques ; nous pouvons étudier la filiation des intérêts les uns par rapport aux autres ; nous pouvons dès le niveau sensori-moteur, et a fortiori plus tard au niveau verbal, étudier les intérêts d’un enfant jour après jour, semaine après semaine, et nous constatons que les intérêts forment alors des systèmes proprement dits, qu’un intérêt en engendre un autre, dérive d’un autre, que les intérêts se subordonnent les uns aux autres, comme les moyens aux fins, et ainsi de suite. C’est-à-dire que nous avons là une autre dimension qui est celle des échelles de valeurs, mot un peu trop fort pour les niveaux où nous en sommes, puisqu’il s’agit de systématisation très momentanée et non durable, mais qui annonce ce que seront plus tard les valeurs systématisées en échelles plus durables.
Et alors, le caractère propre de l’intérêt, ce qui fait la signification fondamentale de l’intérêt au point de vue psychologique, c’est qu’il est précisément le mécanisme de jonction entre les deux systèmes que nous avons distingués. Il y a d’un côté le système des finalités extérieures : pourquoi le sujet va se livrer à telle conduite plutôt qu’à telle autre ? Qu’est-ce qui l’intéresse et comment expliquer cet intérêt ? Mais il y a d’un autre côté le système "budget de l’esprit", comme disait JANET, ce que coûte une action, ce qu’il faut dépenser, les forces en réserve, comment on peut les mobiliser ou les réserver pour autre chose. L’intérêt est le point de jonction, il participe aux deux à la fois ; par son aspect intensité, il est le réglage des forces au sens des régulations de JANET, mais par son aspect valeur, il est justement la distribution des fins et des moyens de l’activité, ce qui fait qu’une fin est choisie, qu’elle est valorisée et qu’elle se subordonne un certain nombre d’intérêts ou de valeurs à titre de moyens.
L’intérêt est donc le point de jonction des deux et c’est là, je pense, ce qui fait sa signification psychologique générale : c’est qu’il est le réglage des forces nécessaires pour une finalité déterminée.
J’aimerais, avant de quitter ces préoccupations et ces analyses d’affectivité intra-individuelle, dire encore quelques mots du schéma gestaltiste de LEWIN, du champ affectif et de la régulation de l’action selon la topologie de LEWIN, du moins suivant ses premiers travaux, avant qu’il n’ait passé à la psychologie sociale et lorsqu’il cherchait à appliquer simplement les notions de la psychologie de la forme à l’analyse des sentiments élémentaires.
Si je me sens obligé de vous rappeler ces schémas de LEWIN, c’est que nous avons là un monde de descriptions et d’explications bien différent de celui de nos deux auteurs précédents et qu’il est peut-être intéressant de savoir si, selon cette nouvelle perspective, nous allons retrouver nos deux systèmes affectifs et la nécessité d’une liaison entre les deux (deux systèmes qui au niveau où nous en sommes ont une importance à peu près égale, mais dont le système des valeurs va se développer considérablement par rapport à l’autre, alors que la régulation des forces pose les mêmes problèmes à tous les niveaux).
LEWIN, comme vous le savez, était un élève de KOEHLER et a fait ses premiers travaux à Berlin à l’époque où les gestaltistes constituaient ce qu’on a appelé l’Ecole de Berlin, avant qu’ils ne passent aux Etats-Unis. LEWIN à cette époque a essayé d’emblée d’appliquer les principes de la théorie de la forme aux problèmes de psychologie affective élémentaire.
Il a commencé par s’intéresser à ces problèmes d’affectivité intra-individuels auxquels donnent lieu l’action propre, avant d’en venir aux travaux de psychologie sociale qui depuis l’ont rendu célèbre. LEWIN part donc de la théorie de la Forme. Inutile de vous rappeler comme quoi cette théorie suppose la considération des totalités et non pas d’éléments préalable, comme quoi elle suppose des lois d’organisation de ces totalités, comme quoi elle fait surtout appel à la notion d’équilibre et de rééquilibration après les déséquilibres dus aux tensions. Mais - et je pense que c’est même là l’originalité principale de la théorie de la Forme -, la théorie de la Gestalt a appliqué pour la première fois ces notions de déséquilibre et d’équilibre à des structures cognitives, aux structures de perception et aux structures d’intelligence, alors que tout le monde avait vu leur importance sur le terrain affectif. Or, LEWIN va partir des notions structurales et avant tout perceptives d’équilibre et de déséquilibre pour revenir aux problèmes de l’affectivité et reposer le problème d’équilibre affectif en termes nouveaux.
Ce que j’aimerais cependant vous rappeler encore de la théorie de la forme, parce que ceci est nécessaire pour comprendre ces premiers travaux de LEWIN, c’est que du point de vue de la Gestalt, il n’y a pas d’interruption, de discontinuité entre une structure perceptive d’un côté et une structure motrice de l’autre.
La rééquilibration d’un champ perceptif peut se prolonger directement en mouvement, en motricité. Prenons un exemple très simple : supposez un champ visuel vide mais avec un seul objet qui se trouve au milieu du champ ; dans ce cas, le champ est en équilibre, il est une bonne forme en tant que symétrique en tant que centrée, etc. Il n’y aura pas de déséquilibre, pas de tension et donc, pas d’intervention nécessaire de la motricité. Supposez au contraire que l’objet apparaisse sur la gauche ou sur la droite du champ, donc en périphérie mais sans symétrie de l’autre côté ; alors vous avez une mauvaise forme au point de vue de la Gestalt, une structure asymétrique, quelque chose d’un côté et rien qui lui réponde de l’autre, vous avez donc un champ qui n’est pas équilibré, par conséquent une tension, un travail qui va surgir pour lever la tension et rétablir l’équilibre : or, ce travail dans le cas particulier consiste simplement à déplacer les yeux ou à déplacer la tête jusqu’au moment où l’objet se retrouve dans le centre du champ visuel. Ici, la motricité a servi d’intermédiaire pour rétablir l’équilibre perceptif. C’est la motricité qui a prolongé
directement la structure perceptive et qui a fourni l’instrument de rééquilibration. Le système moteur dans un tel cas et le système perceptif ne font qu’une totalité soumise tout entière à la même loi d’équilibration.
Pour LEWIN, on peut étendre encore davantage cette notion en y englobant l’affectivité elle-même, et de la manière suivante : nous avons du point de vue perceptif ou du point de vue de l’intelligence un champ englobant déjà toutes les structures perceptives de la motricité ; mais nous pouvons y englober en plus le sujet lui-même, avec son moi et ses besoins primaires. Dans le champ perceptif, le moi est extérieur, il perçoit les objets dans un champ sans y être situé lui-même, mais du point de vue de l’étude de l’affectivité, il nous faut introduire une notion élargie du champ : c’est ce que LEWIN appelait le "champ total", par opposition au champ perceptif.
Nous avons alors une série de nouveaux problèmes de structuration et d’équilibration. Nous avons d’abord des problèmes de structuration qui intéressent la perception elle-même. Comment allons-nous distinguer ce qui relève du moi et ce qui relève des objets ? Par exemple, quand un enfant secoue la tête et voit les objets se balancer, comment dissociera-t-il l’externe du subjectif ? Comment saura-t-il quand c’est lui qui remue tandis que l’objet est immobile ou quand les objets remuent en même temps que lui ? Voilà un de ces problèmes de délimitation, et selon les gestaltistes, un tel problème ne peut être résolu que par des questions de bonne forme, ce sont les lois de la bonne forme, les lois de l’équilibre et de la forme la plus simple qui permettront de délimiter.
Mais l’introduction du moi dans le champ, autrement dit la notion de champ total suppose surtout une dynamique du champ, c’est-à-dire que dans les actions qui interviennent entre le sujet et les objets, nous n’avons pas simplement des problèmes structuraux, ces problèmes d’organisation perceptive d’organisation intelligente ou de délimitation entre le subjectif et l’objectif, nous avons les problèmes de dynamique du champ, c’est-à-dire les mobiles qui font déclencher l’action du sujet ; et l’originalité de LEWIN a essayé de nous donner une description des réactions affectives élémentaires, les mêmes dont s’occupe JANET, dont s’occupe CLAPAREDE dans les études que je vous ai résumées mais que LEWIN reprend d’un point de vue gestaltiste, c’est-à-dire en partant de la configuration du champ total et non pas du sujet avec ses besoins permanents, avec ses régulations internes, etc.
LEWIN pour cela emploie des techniques très élégantes parce que très simples. Il part de petits problèmes d’intelligence pratique, en étudiant, non pas la solution du point de vue de l’intelligence mais les réactions affectives du sujet, son contentement ou son mécontentement en fonction de réussites ou d’échecs, etc. ; ou bien il analyse le fameux problème des tâches interrompues : il interrompt une action pour voir ce que produira cette interruption lors de la reprise du lendemain ou de quelques heures après.
Il introduit ici la notion du besoin, du besoin dans un sens Gestaltiste, c’est-à-dire non pas simplement comme étant le résultat du fonctionnement du sujet à la manière de CLAPAREDE mais comme étant le résultat de la configuration du champ. Le champ a une configuration qui peut rendre désirables certains éléments, qui peut donc produire des sollicitations en fonction même de sa configuration. Ce sont ces relations-là qui vont créer le besoin : ce que LEWIN
appelle le caractère de sollicitation (le besoin), dépend donc du champ autant que de l’objet. Je me bornerai à un exemple tout à fait banal : vous circulez sur un trottoir, des enfants jouent sur la chaussée ; le ballon se trouve isolé à trois ou quatre mètres de vous, sur la chaussée ; vous n’aurez pas la moindre envie, de quitter votre trottoir pour courir après le ballon ; il ne produira donc pas de "sollicitation"; tandis que si le ballon arrive à vos pieds, sur le trottoir, il se pourra que vous éprouviez brusquement le besoin impérieux de shooter ; le ballon aura donc acquis un caractère de sollicitation en fonction de la structure du champ (proximité, etc.). Je ne vais pas vous exposer toute la pensée de LEWIN qui est très subtile et très complexe mais je voudrais donner deux exemples, d’ailleurs bien connus, de ses expériences, et cela uniquement dans le but de nous demander si la notion de champ total réussit à unifier les deux systèmes d’activité que nous avons été conduits à distinguer à propos de JANET et de CLAPAREDE, ou si au contraire, on retrouve cette dualité à l’intérieur même du champ total.
Voici un premier exemple LEWIN met un petit enfant dans un cercle tracé à la craie, cercle qu’il n’aura pas le droit de franchir ; le problème d’intelligence est d’atteindre un objectif en dehors du cercle, à une certaine distance, l’enfant disposant dans le cercle de bâtons, de ficelles, de crochets autant d’instruments éventuels qui lui permettent d’atteindre l’objectif. L’intérêt de ce problème, à côté des observations subtiles de LEWIN, est l’effort fourni par cet auteur pour traduire les réactions affectives du sujet en termes de champ total, autrement dit en termes de dynamique du champ puisque pour lui, la dynamique, c’est l’affectivité, par opposition à la structure qui est l’élément perceptif ou cognitif.
Il se représente ainsi l’objectif à atteindre comme une sorte de force positive exerçant son attraction sur l’enfant ; l’objet est pourvu de ce facteur de sollicitation et de désirabilité dont je vous parlais l’autre jour. Le cercle de craie au contraire constitue ce que LEWIN appelle une barrière psychique puisqu’elle repose simplement sur une interdiction et représente alors une force mais négative. Au conflit entre cette force positive et cette force négative naît une tension, tension dans laquelle interviennent toutes sortes d’éléments, entre autres les capacités de l’enfant à résoudre le problème au moyen des instruments qui lui sont présentés et LEWIN essaye de traduire la solution affective, c’est-à-dire les sentiments de réussites, d’échec et toutes les gammes des intermédiaires, en termes de dynamique du champ, c’est-à-dire en les concevant comme l’équilibre des différentes forces en présence.
Par exemple, le sujet peut franchir directement le cercle de craie et atteindre l’objectif à la main ; dans ce cas, il aura une demi-satisfaction ; il aura atteint l’objectif mais il aura violé la consigne, il n’aura pas la satisfaction pleine. Il peut respecter la consigne mais échouer à atteindre l’objectif. Il peut au contraire réussir à atteindre l’objectif tout en respectant la consigne, il y aura dans ces cas échec ou succès francs. Il peut également présenter toute une gamme de réactions intermédiaires, des conduites d’évasion - c’est-à-dire interrompre l’action et s’occuper d’autre chose -, des conduites de jeux, des conduites même d’"enkystement", de repliement et d’inactivité momentanée, il peut se présenter des désordres, etc.
On reconnaît, en de telles conduites, ce jeu de sentiments que JANET décrit en termes de réglage des forces et que LEWIN ramène aussi à un équilibre
de forces, en incorporant celles-ci dans le "champ total". Mais il intervient en outre des éléments de valorisation. Et sur ce point, il faut noter une série d’observations de LEWIN à retenir soigneusement pour notre discussion. Le sujet n’est pas simplement le siège de sentiments d’échec ou de succès en fonction de la situation présente, il l’est également en fonction des situations antérieures, des problèmes qu’il a déjà résolus et qu’il a essayé de résoudre. Autrement dit, le succès antérieur élève la prétention, comme dit LEWIN, rend intéressantes des tâches qui dépassent le niveau atteint tandis que l’échec antérieur baisse la prétention. Mais surtout, ces valorisations relèvent d’un mécanisme que LEWIN nous décrit subtilement : en présence d’une tâche nouvelle, le sujet peut engager son moi à des degrés divers, comme c’est d’ailleurs exactement le cas, pour nous autres adultes, lorsqu’on nous présente un problème qui nous dépasse quelque peu. Nous pouvons engager notre moi en mettant toutes nos ressources dans la solution du problème, et s’il y a échec, il est plus grave mais s’il y a succès, il est plus grand. Ou bien au contraire, nous pouvons ne pas nous engager tout entiers, c’est-à-dire considérer le problème comme une sorte de jeu, de distraction, comme un essai pour voir, mais qui ne fournira pas la mesure de nos capacités. Dans ce cas, l’échec sera moins vivement ressenti mais le succès également ne donnera pas la même satisfaction.
Vous connaissez tous sans doute, d’autre part, les belles expériences de LEWIN et de ZEIGARNIK sur les tâches interrompues, expériences qui manifestent cette tension dont nous parlions à l’instant. LEWIN présente à un certain nombre de sujets des problèmes que les uns (le groupe témoin) peuvent travailler jusqu’à la solution finale, des problèmes d’intelligence pratique par exemple, tandis que d’autres sont interrompus pour des raisons les plus naturelles possible en apparence. Par exemple, un assistant viendra chercher l’expérimentateur soi-disant parce qu’on l’appelle au téléphone, etc. la séance étant donc interrompue pour des raisons tout extérieures à la situation elle-même. LEWIN analyse après 24h. ce qui subsiste dans la mémoire des actions ainsi terminées ou inachevées et il constate que l’action interrompue laisse une lacune, crée ce qu’il appelle un quasi-besoin, c’est-à-dire une tendance à la terminer. LEWIN l’explique en disant que la structure n’est pas achevée ou fermée. C’est, dirait JANET, une action qui n’a pas donné lieu à une régulation de terminaison. Dans le langage gestaltiste, l’absence de fermeture de la structure de l’action aboutit à une tension qui subsiste jusqu’à l’équilibration fournie par l’achèvement.
Demandons-nous maintenant, à la lumière de tels faits, ce que devient la distinction que nous introduisions l’autre jour entre le système de régulation des forces d’un côté et le système des valeurs d’un autre.
Notons d’abord que LEWIN a certainement raison d’insister sur l’interdépendance étroite du sujet et des objets considérés non pas isolément mais selon une configuration d’ensemble, en un champ total qui englobe le tout dans sa structure. Il y a là certainement un progrès dans l’analyse.
En outre, LEWIN cherche à traduire ce champ dans un langage particulier, le langage d’une sorte de géométrie subjective qu’il appelle une sorte de topologie et qui polarise l’espace selon les forces dont je parlais tout à l’heure, qui apparaissent ainsi comme des pôles d’attraction, de répulsion, etc. Dans bien des cas cette traduction est efficace et projette une nouvelle lumière sur le problème. Dans d’autres cas, il s’agit d’une simple traduction : on a l’impression que c’est la dynamique offerte à l’observation courante qui est simple-
ment exprimée dans un langage plus compliqué. Mais dans la plupart des cas le progrès est réel.
LEWIN, d’autre part, évite en partie une des lacunes qu’on observe bien souvent chez les Gestaltistes et qui est de négliger l’activité antérieure du sujet. Dans leur effort pour tout expliquer par la configuration présente, les Gestaltistes ont souvent dévalué quelque peu, non seulement l’expérience antérieure mais l’activité même du sujet, l’ensemble des schèmes d’action qu’il a pu construire au cours de son développement.
Tandis que LEWIN, sans y insister peut-être suffisamment à mon gré, a mieux vu ce caractère historique de chaque conduite, cette liaison entre chaque conduite et la précédente. Par exemple, dans la notion de barrière psychique que je vous citais à l’instant, la réaction de l’enfant dépendra bien entendu de l’ensemble de ses expériences sociales. La consigne, l’interdiction, seront tout autre chose à 12 ans, à 7 ans ou à 3 ans, et dans cette force négative qu’est la barrière psychique, toute l’histoire antérieure du sujet intervient. De même, il va de soi que les intérêts déterminant l’objectif des conduites vont varier grandement selon l’expérience antérieure du sujet, suivant qu’il se trouve dans une situation banale ou bien connue ou une situation nouvelle et excitante pour lui. LEWIN plus que d’autres Gestaltistes note cet aspect temporel et en réalité, le "champ total" de LEWIN est non pas seulement un champ spatial, mais un champ spatio-temporel. C’est toute l’histoire du sujet qui intervient à cet égard et qui joue son rôle dans les polarisations du champ spatial actuel.
Mais alors, et précisément parce qu’il est spatio-temporel, nous retrouvons à l’intérieur du champ affectif de LEWIN cette dualité que je cherchais à vous signaler dans les leçons précédentes. Nous avons d’un côté des conduites qui relèvent directement de ce que JANET avait appelé la régulation des forces. Par exemple, dans l’expérience de LEWIN et de ZEIGARNIK sur les tâches interrompues, il intervient manifestement un mécanisme relevant de la régulation des forces internes de l’action.
Il s’agit dans ce cas d’actions sans régulation de terminaison. C’est cette absence de "terminaison" qui fait que l’action n’est pas achevée. On peut de même traduire indifféremment en termes de gestalt ou en termes de régulation, en termes de force dans le langage de JANET ou dans celui de LEWIN, tous les faits relatifs aux succès, échecs, demi-échecs, aux évasions, aux conduites que JANET appellerait plus ou moins économiques ou coûteuses.
Mais nous devons noter que ce système dans le langage de LEWIN correspond à l’aspect actuel, momentané, de l’équilibre, autrement dit, à l’aspect spatial, spatial voulant dire en même temps simultané, synchronique, actuel, si l’on parle d’un champ spatio-temporel. Par contre, il intervient également dans ces faits un aspect valorisation : or, ce qui est intéressant - et c’est justement un des progrès que permet l’introduction de la notion de champ - c’est que le système des valorisations est beaucoup plus dépendant de l’aspect temporel. On peut citer d’abord l’autovalorisation en fonction des succès et échecs antérieurs, ce qui implique évidemment une dimension temporelle. Nous avons ensuite le respect plus au moins grand de la barrière psychique, de la consigne, qui, elle, dépend bien entendu des valorisations d’autrui, c’est-à-dire de nouveau des réactions aux personnes dans leur déroulement historique
antérieur. Nous avons enfin la hiérarchie des intérêts. Lorsque le sujet désire atteindre un objectif, quels moyens va-t-il employer ? Il peut se rapprocher directement de l’objectif ; il peut employer des intermédiaires qui peuvent être de niveaux plus ou moins élevés selon son stade d’intelligence pratique. Il intervient alors ici l’ensemble des acquisitions antérieures de l’action, du point de vue de l’intelligence, l’ensemble des schèmes sensori-moteurs qui vont conditionner la solution actuelle du problème. Mais à cette histoire des schèmes sensori-moteurs antérieurs correspond une histoire des intérêts ; l’emboîtement des schèmes, c’est la coordination des moyens et des fins, mais ces deux derniers en tant que valeurs, la valeur du but conférant une valeur aux moyens. Si nous voulions traduire les conclusions de nos leçons précédentes dans le langage du champ, nous arriverions donc à cette hypothèse que le système des valeurs est un système essentiellement diachronique, qui suppose le déroulement dans le temps, par opposition à la régulation interne des forces qui est au contraire relative à chaque moment à l’équilibre actuel, c’est-à-dire au système synchronique par opposition aux facteurs diachroniques.
Ce sont ces simples remarques que je voulais faire à propos de LEWIN pour voir si, comme je le disais au début, nous retrouverions ou non la dualité que je vous avais signalée et qui sera importante pour nous dans la suite.
J’en viens maintenant à un dernier problème à propos de l’affectivité correspondant au niveau sensori-moteur. C’est le problème des réactions aux personnes, le problème des premières affections, et en particulier, le problème du "choix de l’objet", au sens freudien du terme. En effet, au niveau que nous avons considéré jusqu’ici, il n’intervient pas simplement des actions propres, des actions du sujet sur l’objet sans intervention d’autres personnages, il s’y ajoute à des degrés divers des contacts entre l’enfant et les personnes de son entourage. Vers 6 mois à peu près, l’enfant sourit à l’adulte qui entre dans la chambre. Vers 8 ou 9 mois, ses sourires sont discriminatifs et sont bien différenciés ; ils se produisent ou non suivant qu’il s’agit de familiers ou d’étrangers.
Le problème est alors de comprendre la liaison de cet aspect de l’affectivité avec ce que nous avons étudié jusqu’ici et surtout avec les problèmes d’intelligence sensori-motrice, c’est-à-dire la liaison de l’aspect affectif avec l’aspect cognitif du schème de l’objet.
Parmi ces sentiments relatifs aux personnes, c’est surtout du problème du choix de l’"objet" affectif que je parlerai, et à ce propos, du point de vue freudien. Sans l’aborder non plus dans son ensemble, je me limiterai à un ou deux problèmes relatifs au niveau que nous considérons maintenant.
Comment l’enfant vient-il à ces réactions différenciées aux personnes ? Dans toutes les conduites que nous avons étudiées jusqu’ici, il ne s’agit que de plaisir, de douleur, d’effort, de fatigue, de succès, d’échecs, d’intérêts, etc. en fonction de l’action propre. Mais dans les échanges avec autrui, dans tout le jeu des sourires, des mimiques gestuelles, dans tout le jeu de l’imitation et des échanges que permet le progrès de la conduite imitative, quelles sont les formes de sentiment qui vont se développer et comment apparaissent-elles ? On dira que l’affectivité relative aux personnes, à la mère
en particulier, est quelque chose d’instinctif. C’est justement la réponse de FREUD. Mais il reste ce problème qu’un tel instinct, si on parle d’instinct, est tout différent à 3 semaines, à 4 mois, à 12 mois, etc. et le vrai problème est de comprendre les transformations de ces réactions affectives.
On se trouve alors en présence de deux solutions extrêmes entre lesquelles nous aurons à choisir ou à chercher des intermédiaires. L’une des solutions consisterait à invoquer un instinct demeurant identique à lui-même - la libido freudienne -, dont les transformations proviennent de déplacements progressifs : en ce cas seul l’objectif change, du fait que la charge affective ou la charge énergétique comme dit FREUD se déplace et est transférée d’un objectif à un autre.
Ou bien, deuxième solution extrême, nous avons affaire, non pas simplement à des transformations provenant de déplacements multiples, mais à une construction proprement dite. Or s’il y a construction, quels sont les facteurs de ces transformations de l’affectivité et quelles sont les relations entre celles-ci et celles de l’intelligence ?
Pour FREUD, comme vous le savez, c’est la solution de l’instinct qui l’emporte. A côté de l’instinct de conservation, der Ichtriebe, comme dit FREUD, il y a les Sexualtriebe, c’est-à-dire les pulsions relatives à l’instinct sexuel au sens le plus large, à l’instinct d’aimer, à la libido, pulsions qui sont permanentes et qui représentent une sorte d’énergie se conservant de stade en stade mais qui change d’objectif. Les stades de l’affectivité sont alors simplement relatifs à ces déplacements. Notons en passant que c’est un des grands mérites de FREUD d’avoir vu, je crois le premier, qu’il existe des stades de l’affectivité au niveau antérieur au langage, dans toute cette période de l’évolution du nourrisson qu’il a étudiée de si près et dont il a montré les réactions différenciées suivant les niveaux.
Le problème étant donc pour FREUD de distinguer ces stades, le critère de différenciation et l’explication de la transformation tiennent avant tout au fait que cet instinct se déplace d’un objet à un autre. Son premier objectif est le corps propre, l’activité propre sous ses formes les plus périphériques (le stade oral, le stade anal, etc.). En une phase ultérieure, l’objet de l’affectivité est l’activité propre en général : c’est ce qu’on a souvent appelé la phase du narcissisme du bébé, ce terme de narcissisme ayant d’ailleurs été pris dans des sens assez différents suivant les auteurs et sous la plume de FREUD lui-même. Nous pouvons parler ici d’un narcissisme primaire par opposition à ces phases narcissiques qu’on a décrites d’autre part vers 2 ou 3 ans. Mais l’affectivité aurait donc pour objectif l’activité propre en général.
En une nouvelle phase, et c’est là le problème qui retiendra surtout notre attention, il y a transfert de l’affectivité sur des objectifs extérieurs constitués par des personnes, en particulier sur la mère qui est le prototype de ce choix de l’objet affectif (le père donnant lieu à des sentiments plus ambivalents, etc.). Dans la suite, il y aura transferts ultérieurs et généralisation à d’autres objets affectifs.
Et enfin, dernière notion qu’il nous faut noter, ces étapes ou ces stades que les freudiens ont distingués au niveau de la première année ou
des dix-huit premiers mois ne sont pas simplement caractérisés par le déplacement de l’affectivité, comme je semblais le dire tout à l’heure mais également par certains refoulements, par le refoulement des caractères propres aux stades antérieurs. Ce serait donc un mélange de déplacements et de refoulements qui serait le mécanisme transformateur d’un stade à un autre.
Je ne veux pas discuter pour le moment du point de vue freudien, que nous trouverons sous des formes plus générales à propos du stade suivant. J’aimerais simplement faire deux remarques : l’une est que dans les notions introduites par FREUD, il y en a qui ont d’emblée conquis l’unanimité des psychologues parce que ces notions correspondaient à des faits qu’on n’avait pas suffisamment observés et dont FREUD a donné une description simple et claire qui l’a emporté d’emblée. Telle est la notion de refoulement. Cette notion est aujourd’hui admise par tout le monde, qu’on soit freudien ou non, et les psychologues les plus anti-freudiens reconnaissent la vérité de ce processus, que l’on retrouve à tous les niveaux et qui plonge sans doute très profondément ses racines dans les réactions affectives de l’individu. Dans un des petits livres qu’il a écrit il y a de nombreuses années déjà pour initier le public aux notions freudiennes, le psychanalyste PFISTER a comparé le refoulement à la réaction du brochet de Moebius ; il y a là plus qu’une image mais une comparaison assez profonde. MOEBIUS avait élevé dans un aquarium un brochet en compagnie de carpes mais en introduisant entre elles et le brochet une lame de verre ; et chaque fois que le brochet sautait sur les carpes, il s’y cognait jusqu’au moment où il renonça à poursuivre les poissons qui l’entouraient. Puis, MOEBIUS enleva la lame de verre et pendant un temps appréciable, le brochet vécut au milieu des carpes sans plus y toucher. PFISTER dit : le brochet a refoulé ses tendances ; ayant été bloquées par des obstacles extérieurs elles sont momentanément inhibées. Et effectivement, on peut faire remonter le refoulement jusqu’à l’inhibition réflexe.
Il y a dans FREUD une série d’autres découvertes précieuses et, au niveau que nous considérons maintenant, je pense même que l’essentiel des descriptions freudiennes est à retenir. Mais, tout en reconnaissant le bien fondé des données nouvelles que FREUD a mises en évidence, on peut admettre que les interprétations freudiennes ne sont pas à la hauteur des observations. La théorie, autrement dit, n’est pas suffisamment poussée par rapport au caractère fondamental des faits. En particulier, dans le problème qui va nous occuper du narcissisme et du choix de l’objet, je ne pense pas que la théorie ait atteint le niveau des observations elles-mêmes.
On peut, en effet, penser, contrairement à l’avis de la plupart des freudiens, que FREUD est resté trop peu génétique. Il a certes fait faire des progrès considérables à la psychologie génétique ; il a été un des premiers à avoir introduit la notion des stades de l’affectivité, et la notion que l’affectivité de l’adulte dépend ainsi des niveaux antérieurs. Cela certes est profondément génétique. Mais il n’est pas allé jusqu’au bout et dans sa conception de l’enfant, et en particulier des niveaux antérieurs au langage, FREUD est resté un peu dominé par les illusions courantes et a un peu trop attribué au bébé des aptitudes, des fonctions mentales qui ne se développent que dans la suite. Pour donner un seul exemple, il y a le fameux problème de la mémoire : FREUD attribue généreusement une mémoire de fixation et d’évocation à tous les niveaux de développement, mémoire qui est nécessaire pour l’enregistrement dans l’inconscient de l’ensemble des complexes et des trau-
matismes, dès la naissance et parfois dès en deçà. Il se demande ensuite comment il se fait que les expériences affectives de la première année, qui sont fondamentales et restent les plus intéressantes pour notre vie entière, soient complètement sorties de notre mémoire. II invoque alors des phénomènes de répression et de refoulement. Mais il y a une explication plus simple si nous n’avons aucun souvenir de notre première année, c’est probablement qu’il n’y avait pas de mémoire d’évocation, ni aucun instrument d’enregistrement des souvenirs-images. Il faut distinguer dans la mémoire la fonction de recognition, qui est primitive, et la fonction d’évocation qui, elle, suppose une certaine représentation, une fonction symbolique, la construction d’un souvenir en tant qu’image-souvenir ou en tant que symbole verbal. Or, cette mémoire d’évocation ne peut pas apparaître avant la fonction symbolique, qui débute approximativement au moment de l’acquisition du langage. Faute de mémoire d’évocation, nous n’avons évidemment aucun moyen de reconstituer ce qui n’a pas pu être fixé pendant les premiers mois.
Ce n’est là qu’un exemple des conflits qui peuvent se produire entre la psychologie générale ou génétique, d’un côté, et certaines thèses freudiennes, de l’autre.
J’en reviens à notre problème, celui du narcissisme. Je suis convaincu que les écrits de FREUD correspondent ici à quelque chose d’essentiel ; il est effectif que l’affectivité relative à la mère, aux personnes, évolue grandement au cours de la première année et qu’elle n’est pas du tout la même à la fin de la première année et pendant toutes ces phases où il y a indissociation entre l’activité propre et les réactions aux objets et à autrui. On peut donc appeler narcissisme cette phase d’indifférenciation, au cours de laquelle l’affectivité reste attachée à l’activité propre. Mais en quoi consiste ce narcissisme ? Non pas du tout en une conscience du moi ou en une auto-contemplation de ses pouvoirs et de ses activités. Il consiste tout au contraire en une indifférenciation entre l’activité propre et le milieu, personnes et objets, qui va jusqu’à l’absence totale de conscience du moi. Autrement dit, nous avons affaire à un phénomène d’indifférenciation que tous les auteurs récents ont décrit sous toutes sortes de vocables : c’est l’état adualistique de BALDWIN, c’est la symbiose affective dont parle WALLON et ainsi de suite. Il n’y a donc pas dans cette phase de narcissisme primaire une centration sur le moi au sens d’une conscience du moi ; il y a au contraire absence d’un pôle qui serait extérieur au moi et d’un pôle intérieur qui serait le moi. Pour tout dire, on peut parler de narcissisme si l’on veut, pour exprimer le fait que l’enfant ne peut s’intéresser à rien sinon à travers son activité propre, même en ce qui concerne la personne des autres, mais c’est un narcissisme sans Narcisse et le terme demande une telle précision si on ne veut pas tomber dans un malentendu fondamental.
Ce narcissisme, nous dit FREUD, produit toutes sortes d’effets, et il lui a rattaché avec ingéniosité ces manifestations de "toute-puissance de la pensée" qu’il a d’abord décrites dans des cas pathologiques d’adultes caractériels par un narcissisme secondaire et régressif et qu’il a ensuite retrouvées dans des stades infantiles.
Il y a là aussi quelque chose de très vrai au niveau de cette indifférenciation du nourrisson. On peut observer à cet âge une causalité particulière, sans contact spatial, ni contact physique : l’enfant croit souvent
pouvoir agir à distance par des gestes sur des objets qu’il ne peut pas toucher. Rappelez-vous l’histoire du cordon pendant du toit de son berceau, qu’un de mes enfants employait pour faire durer des spectacles intéressants, un son qu’il entendait ou un balancement qu’il observait, etc. J’ai observé chez d’autres bébés le fait de se cambrer sur les épaules et les talons, puis de se laisser retomber, ce qui est d’abord une simple posture de contentement après le repas, mais l’enfant avait observé que cela ébranlait, tout le berceau et il se servait dans la suite de ce geste pour faire continuer des spectacles qui l’amusaient à distance. Un de mes amis a observé un bébé qui, en face d’un cordon permettant d’allumer ou d’éteindre l’électricité, la nuit, se mettait à ouvrir et à fermer les yeux, comme si ce geste allait agir sur l’allumage de la lampe, etc. Or plusieurs freudiens ont rapproché de tels faits de la "toute-puissance de la pensée". Et effectivement, ils proviennent de la même cause que le narcissisme. C’est précisément parce qu’il y a indifférenciation entre l’activité propre et les liaisons objectives qu’il n’y a pas encore de causalité spatialisée ni de causalité objectivée. La seule causalité connue est alors celle des gestes du corps propre, ou, d’un secteur quelconque de l’activité propre mêlé à des degrés divers à des résultats extérieurs.
Cette causalité qui va de pair avec l’indifférenciation, nous pouvons indifféremment l’appeler causalité non spatialisée ni objectivée ou bien employer les termes de narcissisme et de toute-puissance de la pensée. Mais il faut bien comprendre, dans le cas du bébé, que s’il témoigne d’un narcissisme sans Narcisse, sa "toute-puissance de la pensée" se manifeste également avant l’apparition de la pensée !
Ceci nous ramène au problème central, qui est celui de la construction de l’objet : comment le nourrisson va-t-il passer de ce narcissisme primaire au choix de l’objet ? Comment va-t-il se mettre à présenter ces réactions qu’on observe vers la fin de la première année vis-à-vis des personnes qu’il aime, de sa mère, en premier lieu, et qui seront des réactions d’échanges, de sourires, échanges de toutes sortes de mimiques, dans l’imitation en particulier, échanges dans le jeu, dans toutes les occupations quotidiennes ? Comment expliquer le choix de l’objet ?
Eh bien, ici, il y a deux interprétations bien nettement distinctes et entre lesquelles il nous faut choisir, deux interprétations qui comportent des conséquences très distinctes au point de vue de la psychologie affective.
Première interprétation : l’enfant vit dès le début dans un monde d’objets ; dès le début il perçoit les choses comme nous, a notre mémoire, etc. et pour lui, les tableaux perceptifs qui l’entourent correspondent à des objets solides, extérieurs à lui, permanents, situés dans l’espace, les personnes constituant un cas particulier de cet ensemble d’objets, mais cas particulier spécialement intéressant parce que source de toutes sortes d’actions imprévues, nouvelles et affectivement plus intéressantes que les objets inertes. En bref, l’enfant vivrait dans un univers spatialisé peuplé d’objets substantiels et de personnes qui sont "des-objets-avec-quelque-chose" de plus actif encore. Et alors, le passage du narcissisme au choix de l’objet serait dû essentiellement à un déplacement des pulsions, déplacement d’un objectif sur un autre, détachement du corps propre et de l’activité propre avec report sur des objets affectifs extérieurs (le tout accompagné bien entendu de refoulements, comme nous le rappelions tout à l’heure, permettant ces déplacements et ces transferts et dus en partie à l’éducation).
Mais il y a une deuxième solution : le nourrisson, pendant tous les premiers mois de l’existence, et cela jusque vers 6-8 mois c’est-à-dire précisément jusqu’au début de ces phases d’échanges avec les personnes, le nourrisson vivrait dans un univers sans objets ; et par conséquent, le choix de l’objet supposera en réalité une construction proprement dite de l’objet. En effet, ce soi-disant choix ne serait pas un choix parmi des objets existants, ce serait une élaboration, une transformation de l’univers et des personnes, donc une transformation due à l’intelligence et à l’affectivité à la fois.
Donnons un critère précis pour que nous nous entendions : j’appelle objet un complexe polysensoriel, donc qu’on peut simultanément voir, entendre, toucher, etc. mais complexe polysensoriel qui, aux yeux du sujet, continue d’exister de façon durable en dehors de tout contact perceptif. Le critère de l’objet, c’est donc sa permanence une fois disparu des champs sensoriels. Tant qu’il y a simplement perception ; tant que l’enfant voit, entend, touche des choses ou des personnes, nous ne pouvons donc pas savoir s’il y a "objet" ou non : il y a simplement ce que nous appellerons des tableaux perceptifs (je ne dis pas des images parce que cela ferait équivoque avec l’image mentale) - l’enfant voit des tableaux perceptifs qui sont vivants, qui se déplacent, qui ont tous les caractères de ce qu’a la perception à tous les niveaux. Mais un monde d’objets signifie davantage : il signifie qu’il subsiste quelque chose après la disparition des tableaux perceptifs. Au contraire un monde sans objets signifie que lorsqu’un tableau perceptif disparaît, c’est-à-dire sort de tout champ perceptif, alors il ne correspond plus à quelque chose qui soit localisable.
C’est donc la localisation qui est essentiellement le critère de l’objet. Nous verrons que c’est bien le critère de l’objet pour le bébé ; mais c’est également le critère de l’objet pour la physique la plus récente, la microphysique : un corpuscule n’existe que dans la mesure où il est localisable. Dire qu’un tableau perceptif ne correspond pas à un objet signifie qu’au moment où il disparaît, il se résorbe dans d’autres tableaux, et ne laisse derrière lui aucun résidu localisable.
Par exemple, cette montre cachée par un écran, au niveau où il n’y a pas d’objet, signifie que le tableau de la montre s’est résorbé dans le tableau de l’écran et que la montre n’est pas localisée derrière l’écran ; un personnage qui sort de la chambre est un tableau perceptif qui se résorbe dans l’ensemble des tableaux de l’entourage (porte où parois) et que le personnage n’est pas localisé dans le corridor ou dans une autre chambre. Cela ne veut pas dire du tout que le tableau perceptif ne puisse pas revenir ; le bébé a des moyens très puissants pour faire revenir le tableau perceptif d’une personne qui vient de disparaître il n’a qu’à crier très fort et suffisamment longtemps pour que les tableaux perceptifs les plus récents finissent par réapparaître, mais ceci n’est pas une preuve de l’existence de l’objet car il peut s’agir d’un tableau qui s’est résorbé et qui réapparaît ; le fait important est que, après sa disparition, il n’est plus localisé quelque part.
Le critère de l’objet est donc l’existence dans l’espace après sa sortie du champ perceptif : c’est de la manière la plus simple le fait par exemple d’être situé "derrière" ; la montre est derrière l’écran et il suffira de soulever l’écran pour retrouver la montre. Le personnage qui sort de la
chambre est dans une autre chambre "derrière" les parois, il est quelque part dans l’espace. Le critère de l’objet est donc sa subsistance dans l’espace une fois sorti du champ perceptif.
Or, si nous adoptons ce critère, nous devons constater que dans les conduites primitives du bébé, il n’y a rien qui nous autorise à déduire l’existence de l’objet. Examinons par exemple le sourire qui commence dès 5 ou 6 semaines vis-à-vis de la mère, vis-à-vis de personnes. Ce sourire permet la recognition qui est très primitive ; quand je disais tout à l’heure qu’il n’y a pas de mémoire d’évocation, cela n’exclut pas la mémoire de recognition. Par exemple, l’enfant reconnaît le sein, mais là, la recognition ne prouve pas l’objet mais prouve que lorsque le tableau perceptif est de nouveau présent, il est reconnu comme ayant déjà été perçu antérieurement. Ce qui est intéressant, c’est ce qui, se passe entre deux, pendant la disparition ; la recognition n’implique donc pas l’évocation tandis que bien des psychologues pensaient jadis - et j’ai un peu peur que ce soit le cas de FREUD - qu’une mémoire de recognition entraîne la mémoire d’évocation, entraîne par conséquent l’existence de l’objet. Donc la recognition ne suffit pas.
Examinons, d’autre part, des conduites élémentaires telles que de suivre du regard ; nous pourrions dire qu’il y a donc là objet puisqu’il y a une sorte de localisation implicite. Mais non : c’est un tableau perceptif qui se déplace et qui déclenche d’abord des réflexes oculooéphalogiques qui ensuite déclencheront des habitudes et des essais pour maintenir les mouvements esquissée. Ce n’est donc que le prolongement de l’action immédiate, le prolongement d’un complexe sensitivo-moteur qui est maintenu pendant un instant une fois l’objet disparu. Ici, de nouveau, nous n’avons aucune preuve de localisation systématique dans l’espace.
A partir de 4 mois 1/2, nous pouvons commencer à faire des expériences ; l’enfant se met à saisir ce qu’il voit et quand il saisit ce qu’il voit, l’objet devient polysensoriel (coordination de la vision et de la préhension). Vous pouvons nous livrer à des expériences ; nous pouvons présenter un objet qui intéresse l’enfant et nous pouvons le recouvrir d’un écran. Que se passe-t-il alors ? Il se passe ce phénomène extrêmement intéressant que quand l’enfant a déjà la main orientée vers l’objectif, il la retire ; quand l’objectif n’est pas passionnant pour lui, tout se passe comme s’il oubliait instantanément ce qui vient de se produire. Il a vu quelque chose, il ne le voit plus, il s’occupe immédiatement d’autre chose. Si l’objet devient plus intéressant et même passionnément intéressant, comme au moment du repas, un biberon pour l’enfant élevé au biberon, alors c’est plus grave. Au moment où l’objectif paraît, l’enfant va hurler, crier, trépigner. J’ai fait l’expérience avec une montre et des écrans ou avec le biberon sur un enfant de 7 mois. Je dresse mon bras tout près de l’enfant, à disposition de ses mains. Je lui présente le biberon, il va le saisir ; je le passe derrière mon bras ; s’il en voit une partie qui dépasse, il tend les mains, s’il ne voit plus rien, il se met à hurler ou à sangloter comme si le biberon avait disparu. Rien ne serait pourtant plus facile que de passer la main derrière le bras - le sujet savait déjà depuis 3 mois saisir un objet - et de retrouver le biberon. Mais au moment où il ne le voit plus, il n’y a pas de recherche de l’objet disparu. Vous me direz que cela ne prouve rien, et en effet : on ne peut jamais prouver la non-existence d’une attitude, elle peut toujours être présente, même si elle ne se manifeste pas par une conduite ; cela peut être de la timidité, de la mala-
dresse technique.
Mais il y a une phase beaucoup plus curieuse, c’est le moment où l’enfant commence à chercher derrière l’écran (et il commencera à chercher derrière l’écran quand il aura vu l’objet dépasser, ou bien quand l’objet, recouvert d’un mouchoir, fait une bosse ; il regarde alors la bosse et reconnaît quelque chose qui lui rappelle la forme de l’objet). Bref, au moment où il commence à chercher, on peut observer la conduite suivante qui a duré quelques heures chez un de mes enfants, et presque tout un mois chez un autre : l’observation consiste à placer l’enfant entre deux écrans, un à sa droite, l’autre à sa gauche. On va mettre l’objet à sa droite, il soulève l’écran, il reprend l’objet, on le lui reprend des mains, on le fait passer à sa gauche, mais au moment précis où il le voit disparaître à sa gauche, il le recherche à droite, là où il l’a trouvé une première fois.
Cette conduite-là est plus instructive que la réaction négative de tout à l’heure, elle nous montre qu’il y a début de solidification de l’objet si je puis dire, début de permanence, prolongement de l’action de chercher, de même que de suivre des yeux constituait un début de permanence, était le prolongement du mouvement du regard qui permet de retrouver le même tableau perceptif.
L’enfant s’attend à retrouver le tableau perceptif là où il l’a vu une première fois ; il y a donc là une espèce de désintérêt total par rapport aux déplacements de l’objet. L’objet n’est pas encore localisé dans l’espace, le fait qu’il est passé de droite à gauche n’a aucune importance, l’essentiel est de le retrouver en fonction de l’action qui a réussi une première fois.
Ensuite l’objet est cherché en fonction de ces déplacements ; c’est la fin de la première année, de ces déplacements successifs et il est localisé, notons-le encore avant de revenir à l’affectivité, il est localisé en fonction d’une structuration de l’espace : en effet, la permanence de l’objet suppose le "groupe des déplacements", suppose que les déplacements sont coordonnés en un système correspondant à ce que les géomètres appellent un groupe, c’est-à-dire un système où les détours et les retours sont coordonnables les uns aux autres, où on puisse retrouver le point de départ, où on puisse arriver au même point par plusieurs chemins différents. C’est une fois les déplacements coordonnés en un tel système, structurés d’une manière suffisante pour assurer les retours au point de départ, que l’objet devient localisable. L’objet est pour ainsi dire l’invariant du groupe des déplacements.
Cela dit, reprenons notre problème. S’il y a construction de l’objet, si le niveau correspondant à l’indifférenciation entre le sujet et le monde extérieur dont nous parlions tout à l’heure est en même temps un niveau où il n’y a pas d’objet, où l’univers est un ensemble de tableaux mouvants qui apparaissent et disparaissent sans loi ; si au contraire, l’élaboration de l’objet suppose toute une construction et une construction qui, je le répète, implique elle-même la structuration de l’espace proche en entier - alors bien entendu le choix de l’objet affectif qui était notre problème et qui est contemporain de cette construction de l’objet cognitif,c’est-à-dire de ce faisceau perceptif localisable dans l’espace même quand il sort d’un champ sensoriel, alors ce choix de l’objet n’est pas simplement un choix parmi des objectifs déjà tout construits dans un monde déjà tout structuré,
le choix de l’objet n’est pas simplement un déplacement des charges instinctives ou affectives : c’est quelque chose de beaucoup plus profond et qui va de pair avec l’élaboration de l’univers pratique dans son ensemble, le choix de l’objet n’est qu’un aspect de l’élaboration de cet univers, il va de pair avec la construction cognitive de l’objet et tous les deux supposent une décentration par rapport à l’activité propre qui est en même temps une structuration de l’univers pratique extérieur.
Cette structuration suppose un aspect cognitif parce qu’il faut construire l’objet, et pour le construire, il faut, coordonner les perceptions, les mouvements, les actions successives, et il faut une coordination extrêmement poussée pour en arriver à ce système des déplacements dans l’espace dont je parlais tout à l’heure. Mais cette élaboration suppose en même temps et par le fait même (car ce n’est que l’autre aspect de la même réalité) une décentration affective, c’est-à-dire un intérêt pour une série de sources nouvelles d’impressions, sources d’intérêt, de plaisir, de joie, de tristesse aussi, d’émotions, sources dorénavant conçues comme des stimuli de l’activité propre et comme commençant à établir avec l’activité propre des relations d’échanges et non plus simplement des relations d’indifférenciation ou de symbiose.
Il y a donc là un problème plus profond qu’on ne pourrait penser et nous reprendrons ce problème la prochaine fois puisque c’est un problème central au point de vue des relations de l’affectivité et des fonctions cognitives.
Nous en sommes restés l’autre jour à l’examen des premiers sentiments inter-individuels qui débutent déjà au niveau sensori-moteur et à ce propos, nous avons soulevé le problème de l’interprétation freudienne du narcissisme d’une part et du choix de l’objet d’autre part.
Nous avons vu que le narcissisme n’est pas une tendance attachée à un moi qui serait conscient de lui, mais que ce niveau affectif est au contraire lié à un état d’indifférenciation entre le moi et le milieu extérieur, entre le moi et les objets, entre le moi et la personne des autres, indifférenciation qui va jusqu’à un état tel qu’il n’y a pas à ce niveau d’objets permanents dans le monde extérieur. Le monde extérieur du bébé consiste en tableaux perceptifs, mouvants, qui apparaissent et disparaissent sans consistance au point de départ.
Par contre, au niveau du choix de l’objet - et c’est là que nous en étions restés - en même temps que se produit ce déplacement des sentiments sur la personne des autres dont nous parle FREUD, il se produit corrélativement au point de vue de l’intelligence une construction proprement dite de l’objet, et je vous ai rappelé les principaux éléments qui permettent d’interpréter les choses ainsi et qui montrent ce qu’est cette construction de l’objet à partir de l’action propre et à partir de la structuration de l’espace.
Je reprends mon problème là où je l’ai laissé : on peut dire qu’au niveau de l’objet se produisent ainsi cinq transformations corrélatives et
contemporaines dans leurs grandes lignes. La première transformation, c’est cette construction de l’objet en liaison donc avec l’espace, parce que l’objet ne devient permanent, ne devient substantiel qu’à partir du moment où il est localisé, et que pour être localisé il s’agit de coordonner les uns avec les autres ses déplacements successifs. L’objet est donc lié à l’organisation des déplacements dans l’espace, à la construction de ce que les géomètres appellent le groupe des déplacements et c’est là la première transformation que nous pouvons noter du point de vue de l’intelligence, à ce niveau.
Mais en second lieu, en même temps que s’élabore l’objet en tant que substance, en tant qu’élément permanent, même, lorsqu’il sort du domaine de la perception, il produit une transformation de la causalité qui, elle aussi, a une importance en ce qui concerne la personne des autres. Jusque-là, la causalité du nourrisson était essentiellement liée à l’action propre avec, comme d’habitude et dans tous les domaines, indifférenciation entre ce qui vient de l’action propre et ce qui est relatif aux relations entre les choses elles-mêmes. Par exemple, dans l’observation que nous avons commentée précédemment du bébé qui secoue le toit de son berceau, soit en tirant un cordon, soit en se cambrant, soit en agitant les mains de manière à ébranler les objets suspendus à ce toit : en tous ces cas la cause est liée à l’action propre, et l’effet, à un mouvement quelconque des objets mais sans qu’il y ait de délimitation entre ce qui tient au sujet et ce qui dépend de l’objet. Au contraire, au niveau que nous considérons maintenant, la causalité s’objective et se spatialise en même temps que s’élabore l’objet ; dire qu’elle s’objective signifie que dorénavant, un objet peut être cause du mouvement ou du déplacement d’un autre objet. Il peut y avoir des liaisons causales entre les objets eux-mêmes sans que l’activité propre intervienne nécessairement. Et dire que la causalité se spatialise signifie que la relation de cause à effet suppose alors des contacts entre la cause située dans un objet et l’effet situé dans un autre.
Voici un petit exemple. Il est facile de faire avec des bébés de différents niveaux l’expérience consistant à tambouriner de la main sur un couvercle en métal puis de s’arrêter en laissant les doigts à proximité de cet objet. Au niveau précédent, l’enfant se borne à essayer de faire continuer le spectacle qui l’amuse, en s’agitant lui-même, en se secouant, en remuant les bras et éventuellement, en tirant le cordon du toit, dans le cas de l’enfant que j’observais pour ma part. Au contraire, au niveau de l’objectivation et de la spatialisation de la causalité, l’enfant, au moment où je m’arrête, reprend ma main, la porte sur le couvercle en métal et s’attend donc à ce que d’elle-même elle se remette à tambouriner. La cause est cette fois bien située dans mes doigts, l’effet est bien situé sur le couvercle en métal, il y a eu liaison causale objectivée et spatialisée, détachée de l’action propre du bébé lui-même qui n’est que spectateur. Il y a donc là une seconde transformation importante qui contribue à une nouvelle structuration de l’univers propre de l’enfant.
Troisième transformation : les personnes présenteront dorénavant ces deux caractères ; jusque-là, les personnes étaient avant tout des présences perceptives et en même temps des présences affectives, cela va sans dire, mais des présences momentanées qu’on peut rappeler au moyen de cris divers quand elles disparaissent, mais sans localisation dans l’espace après leur disparition. Au contraire dorénavant : 1. les personnes deviennent des objets
au sens de l’objet permanent dont nous parlions l’autre jour, c’est-à-dire des objets localisables dans l’espace, conservant leur forme, se déplaçant et toujours situés à un point déterminé de l’espace ; 2° elles deviennent du même coup des sources autonomes de causalité, des sources d’actions diverses, intéressantes, et d’actions indépendantes de l’activité propre du bébé lui-même.
En quatrième lieu, et ce n’est sans doute pas une simple coïncidence, l’imitation d’autrui, l’imitation des mouvements et des sons liés à autrui devient beaucoup plus systématique à ce même niveau. Il y a dorénavant imitation de modèles nouveaux et en particulier, imitation de modèles relatifs à des parties invisibles du corps propre, telles que le visage lui-même par exemple.
Jusque-là, il y avait déjà imitation sporadique, ensuite, de plus en plus systématique mais liée toujours à des modèles connus. L’étude de l’imitation dépend bien entendu de la définition qu’on donnera de ce terme, selon qu’on y inclut ou que l’on en exclut avec WALLON les formes inchoatives. Nous dirons pour notre part que l’imitation débute dès le commencement des habitudes acquises, des acquisitions en fonction du milieu extérieur : elle se présente alors sous la forme de contagion momentanée, d’excitation en cours d’action ; une action parallèle semblable d’autrui va renforcer ou exciter l’action propre.
Ensuite, l’imitation sera la reproduction de modèles connus par opposition aux modèles nouveaux ; comme l’a bien montré GUILLAUME, c’est toujours par le connu que débute l’imitation et j’ai pu longuement vérifier la chose sur mes propres enfants. L’enfant connaissant certains mouvements de la main imitera ces mouvements quand il les verra reproduits par autrui. Tandis qu’un mouvement nouveau tel que le mouvement des marionnettes ou le geste d’adieu ne sera pas imité pendant longtemps.
Au niveau que nous considérons maintenant, il y a au contraire un effort systématique pour imiter les gestes nouveaux. Dans les régions visibles du corps propre (par exemple les mains et les bras) les gestes nouveaux sont justement la manifestation de cette causalité autonome dont nous venons de parler et qui est prêtée à autrui. Or, ils intéressent comme tels le sujet et donnent lieu à un effort systématique d’imitation.
Mais ce qui est frappant, c’est qu’il y a aussi un essai d’imiter les modèles connus mais relatif aux parties invisibles du corps propre, telles que le visage ; l’enfant ne connaît pas son visage visuellement ; il le connaît tactilement pour se palper le nez ou les yeux ; et bien entendu, devant un miroir il ne saura pas pendant longtemps qu’il a à faire à sa propre image. Or, au niveau que nous considérons maintenant, l’enfant commence à établir des correspondances entre les parties du visage propre qui ne lui sont pas visibles et qu’il ne connaît que tactilement et les parties visuelles correspondantes du visage d’autrui. Cela commence généralement par les mouvements de la bouche parce que ces mouvements s’accompagnent la plupart du temps de sons et que le son va servir de signal permettant de faire la correspondance entre la bouche d’autrui et la bouche propre. Mais l’imitation va s’étendre à bien d’autres parties du visage avec des erreurs d’ailleurs pleines d’intérêt ; par exemple, quand on ferme ou qu’on ouvre les yeux devant l’enfant, il
peut répondre en ouvrant et en fermant la bouche ; il perçoit quelque chose qui s’ouvre et qui se ferme et par assimilation aux modèles déjà acquis, il imite comme il peut le modèle nouveau. Mais, partant de telles erreurs, il arrive à les corriger. On voit souvent l’enfant qui cherche à toucher le visage d’autrui puis le sien et à faire correspondre ces impressions tactiles pour faciliter le repérage visuel. Bref, sans entrer dans le problème d’imitation qui ne nous concerne pas ici, il y a toute une connaissance nouvelle du corps propre et de ses relations avec la personne d’autrui qui débute à ce niveau et qui converge avec cette objectivation générale dont nous constatons ainsi les divers aspects.
Enfin, cinquième et dernière nouveauté : grâce à cette imitation en particulier et à l’ensemble des autres transformations, il y a finalement prise de conscience du moi et de l’activité propre en tant que distincte des objets extérieurs et des personnes extérieures, et en même temps, prise de conscience des analogies entre l’autrui et le moi.
L’autrui et le moi, comme BALDWIN l’a profondément montré, se construisent corrélativement de façon complémentaire ; c’est en se retrouvant sur le visage d’autrui que l’enfant élabore la notion de ces schèmes relatifs à son propre visage, et en même temps, qu’il favorise l’échange à la fois cognitif entre l’autrui et le moi, le moi qui commence à prendre conscience de lui en tant que distinct du monde extérieur et dans la mesure où le monde extérieur s’objective.
Si nous revenons maintenant au problème affectif du choix de l’objet qui était notre propos, vous voyez d’emblée que ce déplacement de l’affectivité de l’activité propre sur autrui, dont nous parle FREUD, ce déplacement donc qui va libérer l’enfant de son narcissisme pour reporter l’affectivité sur la personne d’autrui, est en réalité beaucoup plus qu’un déplacement. Il y a là bien davantage qu’un transfert parce qu’auparavant il n’y avait ni autrui, dans le sens d’un objet autonome, d’une source autonome de causalité, d’un corps semblable au corps propre, etc., ni objet indépendant.
Le déplacement est beaucoup plus qu’un déplacement, parce qu’il s’accompagne d’une construction générale totale, d’une restructuration de tout l’univers proche. Mais l’univers pratique de l’enfant de ce niveau est un univers à la fois cognitif et affectif ; tant que les personnes ne sont pas des objets, tant qu’elles ne sont pas des sources de causalité, que du point de vue de l’imitation ou de la structure du corps, elles ne sont pas des alter ego, etc., les personnes sont simplement sources de plaisir momentané, à l’instant du repas, des échanges de sourires, des jeux, des échanges de tout genre, autrement dit au moment précis et actuel où il y a contact perceptif (voir, toucher, caresser, entendre…) Il s’y ajoute, bien entendu, le désir que ce contact dure, mais il n’y a là qu’affects perceptifs et régulations d’actions propres indifférenciées par rapport aux interventions d’autrui.
Il n’y a donc, à ce niveau, d’échanges que dans la mesure où ils sont perceptibles et se confondent avec cette sorte d’échange général, cette symbiose dont parle WALLON, qui se traduit par une série de régulations et d’affects perceptifs momentanés. Tandis qu’au moment où la personne d’autrui
devient un objet indépendant, une source autonome de causalité, en même temps qu’un alter ego, un corps semblable au corps propre et doué de toutes sortes d’activités semblables à l’activité propre, alors l’échange donne lieu à tout autre chose : il se traduit en valorisations beaucoup plus structurées et également plus stables, par une systématisation affective parallèle à la structuration cognitive. Bref, le choix de l’objet est donc construction de l’objet affectif en même temps que construction de l’objet cognitif.
Mais avant de poursuivre se pose le problème des relations entre ces deux aspects de l’objet. On a soulevé le problème de savoir si c’est l’objet affectif qui précède l’objet cognitif ou l’inverse, et bien entendu, les freudiens sont portés à penser que l’objet affectif précède et détermine l’objet cognitif.
Dans ses ouvrages récents, d’un grand intérêt, le Dr ODIER cherche par exemple à reprendre le problème de la structuration du moi et du choix de l’objet ; il s’efforce de montrer précisément que le "choix de l’objet" ou la construction de l’objet affectif, précède et entraîne celle de l’objet cognitif, l’objet sensori-moteur au sens où je l’avais décrit l’autre fois et que je vous ai rappelé tout à l’heure.
On pourrait admettre donc en première hypothèse une priorité de l’affectif sur le cognitif dans cette structuration générale, et singulièrement dans celle de la personne d’autrui, objet par excellence. Mais on pourrait dire l’inverse : on pourrait soutenir que quelle que soit la valeur spécial et particulière des sentiments en jeu, ils supposent tout de même des conditions préalables, et que ces conditions font intervenir des mécanismes cognitifs, des mécanismes tels que la perception pour commencer par là. Une physionomie aimée est d’abord une figure, une configuration, impliquant donc un ensemble de facteurs perceptifs, autrement dit cognitifs. Et puis il intervient un élément de structuration spatiale, un élément d’imitation, etc. et dans tous ces processus interviennent à nouveau des facteurs cognitifs. Nous pourrions donc dire que le cognitif précède. Mais je me garderai bien de soutenir une telle thèse, parce que je pense que le problème ainsi posé est très mal posé, et cela, pour les raisons suivantes :
La première raison est qu’il n’existe pas d’objet cognitif et d’objet affectif ; on ne peut classer les objets dans l’une ou dans l’autre catégorie parce que tous les objets sont simultanément affectifs et cognitifs. La personne d’autrui est un objet affectif, bien entendu, au suprême degré, mais c’est en même temps l’objet cognitif le plus intéressant, le plus vivant, le plus imprévu, le plus instructif à ce niveau, objet je le répète, qui est source de perception, d’actions de tout genre, d’imitation, de causalité, de structuration spatiale. Donc, la personne d’autrui est un objet qui suppose une multitude d’échanges dans lesquels interviennent des facteurs cognitifs tout autant que des facteurs affectifs, et s’il est d’importance prédominante quant à l’un de ces deux aspects, il l’est, je pense, tout autant quant à l’autre également.
Examinons l’objet matériel à l’autre extrême, par exemple la montre que vous cachez sous l’écran dans les expériences que je vous ai décrites ; or, il ne constitue pas du tout l’objet purement cognitif qu’on pourrait opposer à l’objet affectif représenté par la personne ; la montre a de l’intérêt,
elle amuse, elle suscite un désir dans la mesure où elle disparaît, un effort pour la retrouver, des déceptions et des satisfactions au moment de la réussite, etc. C’est un objet chargé d’affectivité autant que chargé d’éléments cognitifs et tous les objets présentent les deux caractères à la fois ; il est tout à fait impossible - et il me semble tout à fait artificiel - de parler comme on l’a fait d’objet affectif d’une part et cognitif de l’autre.
Toutes les conduites - et là, je ne veux pas me répéter - sont simultanément affectives et cognitives, aussi haut que vous remontiez, et nous sommes remontés jusqu’aux affects instinctifs et aux émotions primaires où vous avez des réactions des deux types à la fois. Les réactions affectives les plus primitives ont sans doute pour "siège" tel ou tel organe indispensable à leur fonctionnement, l’hypothalamus par exemple. Mais l’hypothalamus assure en même temps une fonction de "vigilance", comme on nous l’a décrit ces dernières années en opposant la veille et le sommeil. Mais qu’est-ce que la vigilance sinon une attention à tous les signaux dignes d’intérêt, quels qu’ils soient ; attention qui suppose donc un facteur cognitif en même temps qu’affectif. Il n’y a pas de conduites affectives et de conduites cognitives : elles sont toujours l’une et l’autre à la fois. Ces deux caractères ne sont donc distincts que par l’analyse, que grâce à l’abstraction destinée à étudier leur mécanisme respectif, mais dans le réel, tout présente simultanément les deux aspects. Et alors, si l’on reconnaît dans l’affectivité et dans la connaissance (perceptive ou intelligente) deux aspects de la conduite, il est absolument sans signification de se demander quel est entre eux le rapport de causalité, ou même le rapport d’antériorité : un aspect n’est pas cause d’un autre aspect, n’est pas antérieur à un autre aspect, ils sont complémentaires parce que l’un des deux processus ne peut pas fonctionner sans l’autre.
Il faut ici reprendre notre vocabulaire de la structure et de l’énergétique : il est alors inconcevable que l’une des deux puisse exister sans l’autre. Par contre, - et si je viens de rappeler tout cela, ce n’est pas pour me répéter, mais parce qu’il faut bien distinguer le problème que je viens de rappeler du problème suivant qui, lui, alors, est un problème réel - ce qui donne lieu aux oppositions habituelles entre l’intelligence et l’affectivité, ce sont les réactions individuelles différentes d’un nourrisson à l’autre. Et là, on trouve une gamme extrêmement différenciée entre les individus, selon en particulier le milieu familial, selon que l’enfant vit dans une famille normale, ou que dans les cas extrêmes, il est séparé de tout contact avec sa famille et avec sa mère. C’est le cas de l’hospitalisme que SPITZ a décrit. Notons d’abord que l’hospitalisme présente ses effets dès l’âge de 6-8 mois et qu’ils sont justement importants au niveau que nous considérons maintenant. Rappelons, d’autre part, que, outre les différences relevant du milieu, il existe bien entendu des réactions distinctes d’un individu à l’autre aux personnes et aux objets. SPITZ et ses collaborateurs, et d’autre part Kathe WOLF, son ancienne collaboratrice, font actuellement des séries de recherches sur ces réactions différentielles ; ils étudient de nombreux nourrissons à différents niveaux, à la fois dans leurs réactions aux personnes et dans leurs réactions aux objets matériels. SPITZ en particulier a repris nos expériences sur l’objet et sa disparition et a pris de beaux films où l’on assiste à la recherche par le bébé de l’objet disparu, en particulier la situation du bébé entre les deux écrans avec l’objet caché tantôt à gauche, tantôt à droite. Or, toutes ces réactions que j’avais décrites autrefois, simplement d’après mes trois enfants, élevés dans le même milieu et dans la
même famille, sont assez différentes d’un bébé à l’autre, d’un milieu à l’autre, en particulier selon les conditions de milieu et de constitution individuelle que je rappelais tout à l’heure.
II y a là un problème, bien entendu, un problème de psychologie différentielle en plus de la question de psychologie générale, quant à l’antériorité de l’affectif sur le cognitif ou l’inverse. Mais ce problème nous ramène précisément à la complémentarité de ces deux aspects de la conduite : là où nous observons un retard anormal, un retard profond, dans ces cas extrêmes d’hospitalisme, il y a perturbation du moteur affectif de la conduite, et en même temps un trouble de toutes les structurations cognitives. Mais c’est un retard de la personnalité entière, faute d’aliments affectifs et aussi d’aliments cognitifs puisqu’ils ne font qu’un et que l’objet le plus intéressant est en même temps le plus excitant au point de vue cognitif. Faute d’aliments, la personnalité subit un retard général. Dans d’autres cas, il y aura évolution normale ou avance générale à cause d’une situation affective normale ou spécialement privilégiée.
Certes, nous pouvons dire dans tous les cas de retard que la structuration cognitive (perceptive, intellectuelle, etc.) ne s’effectue pas, faute d’intérêts, faute de mobiles affectifs. Mais cela signifie simplement que les troubles du mobile affectif entravent le fonctionnement et empêchent la structuration ; cela ne signifie pas que le mobile affectif comme tel explique la structuration. Les troubles du moteur affectif expliquent des régressions fonctionnelles, des fixations fonctionnelles à des structures antérieures, empêchent les structurations nouvelles, mais l’affectif n’explique pas pour autant le détail de la structuration.
Pour être concret, je me limiterai à un seul problème parmi une quantité d’autres possibles : celui de la localisation dans l’espace. L’amour pour la mère dans une situation normale fera de la mère un objet particulièrement intéressant au point de vue cognitif, en même temps particulièrement aimé au point de vue affectif, mais c’est naturellement l’aspect cognitif qu’il faudra invoquer pour expliquer le détail des faits déterminant à chaque instant sa localisation dans l’espace. En effet, si l’amour pour la mère constitue certes le mobile du besoin de la localiser dans l’espace, le mobile affectif n’explique en rien la structuration de l’espace. La structuration de l’espace, avec l’organisation des déplacements et des localisations, suppose quelque chose de plus que le moteur affectif : il n’y a aucune commune mesure entre l’amour et l’espace. Les troubles qu’on nous décrit dans ce domaine, compte tenu des cas multiples de psychologie différentielle, intéressent les deux facteurs à la fois, mais on n’en peut pas conclure que l’un soit antérieur à l’autre ni que l’un soit cause surtout de l’autre, et en particulier, on ne peut pas réduire pour autant les facteurs de localisation à de simples facteurs affectifs.
Quoi qu’il en soit, avec l’ensemble des faits que je viens de rappeler, nous sommes maintenant au seuil de la période suivante : la personne d’autrui prend une valeur particulière, il n’intervient plus simplement des affects liée au succès momentané des contacts, il se constitue des échanges qui s’entretiennent jour après jour, qui commencent à introduire quelque chose de plus durable et qui sont au seuil de ces sentiments interindividuels dont nous allons parler maintenant à propos du stade suivant.
Mais avant de passer à ce stade, j’aimerais en deux mots jeter un regard en arrière sur l’ensemble de ce troisième stade qui nous a retenus longtemps et vous rappeler, d’une part ce que nous avons déjà établi, mais en même temps poser le problème que nous allons retrouver sans cesse dans la suite. Ce stade, qui est donc celui de l’épanouissement de l’intelligence sensori-motrice, au point de vue cognitif, est celui des conduites pratiques complexes, les plus complexes au point de vue sensori-moteur, supposant des subordinations de moyens au but, des coordinations multiples.
Premier groupe de sentiments : tous les sentiments liés à l’action propre, à ses coordinations, à ses régulations élémentaires. Ce sont les sentiments décrits par JANET, les quatre régulations d’activation et de terminaison, ce sont les intérêts au sens de CLAPAREDE, l’organisation du champ affectif au sens de LEWIN, autant de variétés de sentiments qui, nous l’avons vu, constituent pour une part un premier système affectif, le système de la régulation des forces internes, des forces en jeu dans l’action propre.
Mais nous avons vu poindre déjà à ce stade un second système, celui des valeurs, qui caractérise non pas la régulation énergétique interne mais qui caractérise la finalité de l’action. Nous avons vu déjà, à propos de l’intérêt que les valeurs interviennent en tant que les objets ont plus ou moins d’intérêts, des intérêts qui se subordonnent les uns aux autres, comme les moyens se subordonnent au but. Il y a là donc un système relativement, indépendant du premier.
Nous avons retrouvé les valeurs dans les débuts de valorisation de soi, de confiance ou de méfiance dans l’action propre en fonction des échecs ou des succès antérieurs, à propos de LEWIN par exemple et nous venons de voir maintenant, à propos de la construction de l’objet, que la personne d’autrui devient un centre de valorisation, que les échanges entre l’autrui et le moi constituent avant tout des échanges de valeurs.
Nous avons donc là un second système et un second système, nous l’avons vu, de plus en plus distinct du premier. Rappelons en une seule formule pourquoi ils sont distincts : ils le sont pour cette raison très simple que c’est la valeur d’un but qui détermine l’énergie à employer pour l’atteindre et non pas l’énergie à disposition qui détermine la valeur ou la non valeur du but. La valeur du but l’emporte donc. Le système des valeurs domine le système des régulations de forces dans la mesure où la valeur du but détermine l’emploi des énergies disponibles.
Mais alors, comment définirons-nous la valeur ? C’est là que j’aimerais, à la fois clore cette première partie du cours et passer à la seconde aux sentiments inter individuels représentatifs débutant à partir de l’appa-
rition du langage et des faits sociaux proprement dits. Si la valeur ne relève pas simplement d’un réglage de forces internes, la valeur est du moins - et là, on peut continuer si l’on veut, et c’est même utile à certains égards, d’employer le langage de l’économie qu’emploie JANET mais en l’étendant et en le transformant ad hoc - la valeur est en tout cas un enrichissement.
Un objet a de la valeur quand il enrichit l’action propre ; une personne a de la valeur quand elle enrichit également le domaine d’action propre. Cet enrichissement peut être dans certains cas affaire de forces ; mais cet enrichissement suppose de façon générale un échange avec le milieu extérieur et non plus simplement une régulation interne, et cela même lorsque l’échange est coûteux pour l’avenir comme dans le présent.
Dans certains cas, cet enrichissement peut être une affaire de forces, c’est-à-dire qu’il y a des objets ou des personnes qui peuvent être source d’énergie pour l’action propre, qui peuvent par exemple exercer des pressions, des contraintes qu’on peut traduire également dans le langage des forces. Mais cet enrichissement est surtout fonctionnel, il est avant tout une source d’activités nouvelles, il est avant tout une extension de l’activité à de nouveaux buts, à de nouveaux objets, à de nouvelles situations.
Mais alors le problème nouveau qui va se poser, c’est que dès que nous passerons aux échanges sociaux proprement dits, aux sentiments interindividuels proprement dits, se posera le problème suivant : si nous définissons la valeur par l’enrichissement, comment passerons-nous de là aux valeurs qu’on peut appeler désintéressées, aux valeurs altruistes ?
Dès qu’il y a échange inter-individuel, des sentiments pour autrui se constituent qui sont en partie des sentiments altruistes conduisant donc non pas à de l’enrichissement mais à des sacrifices, à des dons. Or, ces sentiments qui sont extrêmement précoces, - le petit enfant est capable d’altruisme et accède aux valeurs désintéressées tout autant que l’adulte, - quel sera le passage de la valeur-enrichissement, si nous la définissons ainsi sur le plan sensori-moteur, aux valeurs désintéressées et en particulier aux valeurs morales, valeurs qui se traduiront au contraire toujours par de l’obligation, par des sacrifices, des soumissions à des degrés divers à ce qu’on ne désire pas au moment ou une règle l’emporte sur le désir actuel ?
Nous nous trouvons ici - et c’est par là que j’aimerais faire la transition entre ces deux périodes - en présence d’un problème qui comporte comme toujours un exact parallèle sur le plan des fonctions cognitives. Du point de vie de l’intelligence aussi, nous rencontrons un problème analogue. Il y a deux types d’intelligence : l’intelligence pratique qui tend à atteindre certains buts matériels, à résoudre certains problèmes d’utilisation. L’intelligence pratique, c’est d’abord l’intelligence sensori-motrice dont nous avons parlé jusqu’ici ; elle se prolonge ensuite, après l’apparition du langage en intelligence pratique proprement dite. Mais il y a d’autre part l’intelligence représentative ou cognitive qui ne poursuit pas de buts matériels mais qui a pour intérêt central de comprendre. Or, nous avons de l’une à l’autre de ces deux formes une sorte de renversement des valeurs analogue à celui dont je parlais tout à l’heure. Sur le plan de l’intelligence pratique le but essentiel, c’est la réussite. Pour réussir, bien entendu, il faut utiliser des relations objectives, il faut donc faire intervenir une certains adaptation au réel, une certaine vérité, mais la vérité qui intervient là,
j’entends par là l’ensemble des liaisons objectives découvertes par le sujet, est subordonnée à la réussite. Au contraire, dans le cas de l’intelligence représentative, le but est de comprendre. La vérité devient donc une fin en elle-même avec comme intermédiaire entre ces deux variétés d’intelligence cette forme de pensée égocentrique du petit enfant qui est à mi-chemin du sensori-moteur et du représentatif, qui tend encore à assimiler les choses à l’activité propre, qui tend encore à la réussite plus qu’à la compréhension objective. Quant à la compréhension objective, elle suppose une sorte de décentration et une sorte de réciprocité des différents points de vue possibles sur une même situation, un même système de relations objectives et c’est ce qui permet l’objectivité.
On reconnaît ainsi l’opposition entre les valeurs intra-individuelles, les valeurs d’intérêt, ces valeurs que je viens de définir par l’enrichissement, et les valeurs d’échange, les valeurs inter-individuelles qui, par le fait même qu’il y a échange, supposent la réciprocité.
Or, la réciprocité, c’est l’enrichissement mutuel, mais c’est beaucoup plus - et je ne prendrai jamais réciprocité dans le sens étroit du donnant donnant qui serait trop pauvre pour expliquer les sympathies et les sentiments multiples dont nous allons avoir à traiter - la réciprocité, c’est la coordination mutuelle des attitudes et des points de vue, affectifs comme cognitifs.
Mais alors, dans le réciprocité bien entendue, il y a ce qu’on reçoit mais il y a ce qu’on donne, il y a la valeur d’enrichissement mais il y a l’élément dette. Il ne s’agit pas d’emblée d’obligation parce qu’il y a dans la réciprocité une sorte d’engagement mutuel spontané qui précède l’obligation morale proprement dite, il y a donc une réciprocité spontanée avant la réciprocité morale stricte et ce n’est pas dans le domaine des sentiments moraux que nous étudierons d’abord ce phénomène.
En bref, dès qu’il y aura échange et réciprocité il y aura un élément d’enrichissement mais en retour un élément d’obligation, de dette, entraînant tôt ou tard à rendre ce qu’on a reçu ; il ne s’agit pas là (ou pas seulement) d’un échange matériel, mais d’un échange d’attitudes plus large et plus profond.
Donc, en définissant la valeur par l’enrichissement, ne nous mettons pas dans une situation difficile quant aux sentiments inter-individuels ultérieurs, nous pourrons l’appliquer et l’étendre à l’échange inter-individuel lui-même, en distinguant les dettes à côté de l’enrichissement strict.
Cela dit, je passe à la seconde période du développement des sentiments chez l’enfant, période qui comprendra les stades IV, V et VI (alors que nous venons de terminer l’étude des stades I, II et III), période que j’appellerai période des sentiments interindividuels, ce qui bien entendu signifie que de nouveaux sentiments vont s’ajouter à ceux que nous avons vus jusqu’ici mais non pas les supprimer. Toutes les formes d’affectivités que nous avons analysées jusqu’ici subsistent en effet à tous les niveaux et subsistent chez
l’adulte (par exemple les régulations de JANET se retrouvent en toute conduite adulte du point de vue du réglage interne des forces, etc.).
Cette période débute entre un an et demi et deux ans, avec l’apparition du langage et avec l’apparition de la représentation. A ce niveau, une série de transformations fondamentales se produisent dans la conduite entière qui intéresse l’affectivité aussi bien que l’intelligence, et une fois de plus, avec un parallèle étroit entre les deux sortes de transformations.
Partons, si vous voulez, du fait essentiel qui n’est pas nécessairement la cause de tout, qui n’est peut-être qu’une manifestation, mais par lequel il est commode de partir : c’est l’apparition de la fonction symbolique. Alors que jusque-là, l’intelligence consistait simplement à coordonner des perceptions et des mouvements, à agir sur des objets en coordonnant les structures perceptives et les actions, dorénavant il devient possible à l’enfant d’évoquer des objets ou des situations non perceptibles actuellement, de les évoquer au moyen d’autre chose ; cette autre chose étant par exemple le geste symbolique dans le jeu symbolique qui va se superposer au jeu d’exercice et qui permettra, par l’imitation en particulier, de représenter toutes sortes de situations non données perceptivement dans la configuration extérieure actuelle.
La fonction symbolique, ce sera en outre l’image mentale ou imitation intériorisée, ce sera l’imitation différée, ce sera surtout le langage, le système des signes collectifs par opposition à ces symboles individuels dont nous venons de parler ; autant de signifiants qui permettent d’évoquer des objets non donnés perceptivement et qui permettent par conséquent la représentation, la représentation qui alors va étendre indéfiniment le domaine de l’intelligence.
L’intelligence jusqu’ici servait à résoudre les problèmes actuels donnés dans la configuration perceptive. Avec la représentation au contraire, l’intelligence peut porter sur le passé, le passé reconstitué par la mémoire imagée ou par le récit, le langage ; l’intelligence peut aussi porter dorénavant sur l’espace lointain aussi bien que sur l’espace propre ; elle peut porter sur l’avenir par les projets verbaux. En un mot, l’intelligence n’est plus liée à la configuration perceptive : il y a donc pensée et représentation se superposant à l’intelligence sensori-motrice.
Mais en même temps, et de façon inséparable, il y a du point de vue cognitif un début de socialisation de l’intelligence, étant donné précisément que le langage, qui est l’un des instruments essentiels de la représentation, constitue la principale manifestation de la fonction symbolique. En effet, la parole est essentiellement un échange, et, comme le langage se transmet du dehors et n’est pas inné, il suppose à tous les points de vue l’interaction sociale.
Or, du même coup, la représentation est d’emblée affaire d’échange entre les individus. Le langage est l’instrument de la conceptualisation et les concepts verbaux sont des concepts communs appartenant à tous les partenaires de l’échange que constitue la parole. Il y a donc simultanément du point de vue cognitif constitution de la représentation et socialisation de la pensée.
Une socialisation qui se fait bien entendu par étapes, qui ne va pas sans heurts. La pensée égocentrique de l’enfant constitue à cet égard une phase de transition, une de ces étapes entre le niveau sensori-moteur où il n’y a pas ces échanges et l’échange complet qui permettra un certain niveau de coopération sociale. Mais il y a dès le début, quels qu’en soient le degré et l’importance, un élément d’échange social dans la représentation, dans cette transformation fondamentale de la pensée.
Or, ces deux transformations qui sont des transformations de la conduite entière et non pas seulement de l’intelligence intéressent naturellement la vie affective tout autant que les structures cognitives ; par le fait même qu’il y a fonction symbolique, qu’il y a capacité de représentation, du même coup, il y a capacité d’introduire une certaine permanence dans les valeurs, une certaine durée dans les sentiments qui n’était pas possible au niveau sensori-moteur. Les sentiments deviennent donc, comme nous le dirons par analogie, représentatifs, c’est-à-dire que le sentiment persiste en l’absence perceptive de la personne aimée ou non aimée, le sentiment dure indépendamment de la présence de l’objet, il dure grâce précisément à l’ensemble de ces appareils symboliques sur lesquels s’appuie la pensée aussi bien que l’affectivité.
Car bien entendu, les instruments symboliques dont je viens de parler ne sont pas des instruments purement intellectuels, loin de là. Le jeu symbolique intéresse l’affectivité - et nous en parlerons à la fin de ce cours autant que l’intelligence ; le langage comporte, comme l’a montré BALLY un "langage affectif" autant qu’un langage intellectuel ; on peut dire ainsi que les sentiments deviennent représentatifs comme la pensée, c’est-à-dire qu’ils acquièrent une durée indépendante de la situation affective présente, ce qui va les transformer profondément.
Mais du même coup et pour les mêmes raisons, ils deviennent en même temps inter-individuels. La dimension inter-individuelle que nous avons vu poindre tout à l’heure à propos du premier choix de l’objet au niveau sensori-moteur verra son importance décuplée par les échanges verbaux et les échanges de tout genre que permettent précisément la représentation et les affects représentatifs.
Nous en arrivons ainsi au quatrième de nos stades, c’est-à-dire à celui qui correspond au début de la représentation dans le domaine du développement intellectuel. Rappelons que trois nouveautés marquent ce nouvel état au point de vue des fonctions cognitives : d’abord l’apparition de la fonction symbolique, ensuite la représentation rendue possible par le système des symboles et des signes et, en troisième lieu, l’échange inter-individuel de pensées assuré par le langage, c’est-à-dire la forme socialisée de la fonction symbolique.
Du point de vue des sentiments, nous assistons à des transformations parallèles et correspondantes, c’est ce que j’aimerais vous montrer aujourd’
hui à propos de la sympathie d’une part, c’est-à-dire des phénomènes de valorisation inter-individuelle et ensuite, à propos de l’autovalorisation, c’est-à-dire des sentiments d’infériorité ou de supériorité.
Commençons par le problème des sympathies et des antipathies : nous nous trouvons en présence de différentes interprétations, à commencer par celle de JANET.
On se rappelle que JANET, sur le plan inter-individuel, a cherché à rendre compte de l’ensemble des sentiments élémentaires au Moyen de son schéma de la régulation interne des énergies dont dispose l’individu, d’où quatre régulations que nous avons analysées en détail et sur lesquelles je ne reviens pas. Or, JANET a cherché à étendre son schéma au problème des sentiments interindividuels également et en particulier, au problème de l’antipathie, dans un article plein d’idées, suggestif comme tout ce qu’il écrivait, qui a paru, il y a longtemps déjà, dans la Revue Philosophique, cet article étant intitulé : "Les fatigues sociales et les antipathies".
JANET cherche à expliquer le caractère sympathique et antipathique des gens qui nous entourent par la manière dont ils ont un effet sur notre régulation interne des forces. Autrement dit, les personnages qui nous entourent se classeraient selon différentes catégories dans deux pôles extrêmes : il y a des individus fatigants d’une part et des individus économiques de l’autre.
Les individus fatigants sont ceux dont le comportement nous coûte à chaque instant des efforts ; ce sont des gens bavards qui nous forcent à les écouter, ce sont des gens encombrants qui nous empêchent d’agir comme nous le voulons, ce sont des gens égoïstes, etc. bref, qui ont le caractère commun d’être épuisants, c’est-à-dire de nous forcer sans cesse à des actions coûteuses auxquelles nous ne nous livrerions pas tout seuls. C’est pourquoi ces gens-là seraient antipathiques.
Au contraire, les gens sympathiques sont les gens économiques, comme dit JANET, qui ne nous coûtent rien mais au contraire, dont la bonne humeur, l’euphorie nous stimulent au lieu de nous épuiser comme les premiers.
Cette analyse de JANET n’est pas à priori, elle est fondée, comme toute sa psychologie même quand il faisait de la psychologie génétique, sur l’analyse des malades. C’est en étudiant le comportement des psychasthéniques qui évitent la société et en étudiant leurs réactions affectives que JANET est arrivé à ces conclusions. Or, un tel schéma comporte une part de vérité mais limitée qui est relative avant tout aux sympathies et antipathies superficielles et momentanées. Je parle de l’homme normal indépendamment des cas particuliers qu’on peut analyser dans des névroses. Quand nous choisissons un compagnon de voyage ou un voisin de table, je pense bien que nous nous bornons à appliquer les critères de JANET : nous évitons les gens fatigants et recherchons les gens qui nous stimulent. Mais cela n’explique pas les sympathies et antipathies plus profondes et plus durables ; on peut avoir une sympathie réelle et profonde pour des personnages fatigants et l’on n’épouse pas une femme simplement parce qu’elle est économique. Le problème n’est pas seulement de savoir si nos amis sont fatigants ou pas, le problème de la sympathie est de savoir s’il vaut la peine de les fréquenter, s’ils méritent l’effort qu’on
peut faire quand ils sont fatigants. C’est un problème de valeurs plus qu’un problème de régulation des forces.
Par conséquent, ici de nouveau - et je pense, plus clairement encore que sur le plan intra-individuel - le problème des valorisations prime le problème de l’économie interne. Dans la sympathie, il intervient avant tout une question de valorisation réciproque et dans l’antipathie, de dévalorisation, relative à la finalité de l’action, à nos échelles de valeurs et qui ne s’explique pas simplement par ces questions de régulation des forces.
En ce cas - et je me réfère à ce que nous disions de la valeur dans notre dernière leçon en soutenant que la valeur comporte toujours un échange avec le dehors et une sorte d’enrichissement - une seconde interprétation reviendrait à dire simplement que la sympathie résulte d’un enrichissement mutuel conformément à l’hypothèse utilitariste.
C’est bien ainsi que l’utilitarisme classique expliquait la sympathie et les sentiments altruistes. BENTHAM, Stuart MILL, etc. expliquaient la sympathie et l’altruisme en général par une sorte d’extension de l’intérêt propre, de l’intérêt bien entendu, par une aorte d’élargissement du domaine du moi, de telle sorte que l’égoïsme, racine de tous les sentiments, finirait par englober la personne des autres au moyen d’intérêts dérivés en fin de compte de cet intérêt fondamental qu’est l’expansion et l’enrichissement du moi.
Mais au nom même des analyses que nous avons pu faire à propos des stades précédents, il nous faut opposer à l’utilitarisme deux sortes d’objections. L’utilitarisme repose, avec son apparence d’évidence et de simplicité, sur deux postulats qui en réalité ne sont nullement démontrés. Le premier postulat est que toute conduite est à base d’intérêt et que par conséquent, quand nous nous livrons à des conduites désintéressées ou quand nous éprouvons des sentiments altruistes, il s’agira de trouver la racine de ces mécanismes dans l’intérêt lui-même, qui est à la base de tout. Or, il y a sans doute là une première équivoque, équivoque qui tient au double sens du mot intérêt. On peut parler de l’intérêt dans le sens du mécanisme psychologique général de l’intérêt en disant comme CLAPAREDE que toute conduite suppose un intérêt dicté par un besoin ; dans ce cas, le mot intérêt aura pour négation ce qui n’est pas intéressant, c’est-à-dire que l’intérêt est simplement le mobile d’une conduite ; et ce qui n’est pas intéressant, c’est ce qui ne suffit pas à activer une conduite. Mais l’intérêt pris dans ce sens ne comporte pas de facteur égoïste ni d’ailleurs altruiste ; il est neutre, il peut s’appliquer à tout, à des intérêts moraux aussi bien qu’alimentaires, etc. etc.
Et d’autre part, il y a le mot intérêt - et la langue est en partie responsable de cette confusion - qui a pour négation désintéressé et non pas non intéressant. L’intérêt qui a pour antithèse la conduite désintéressée, c’est l’intérêt à base d’égoïsme, c’est-à-dire à base d’enrichissement du moi, l’intérêt dominé par le moi, sous quelque forme que ce soit.
Or, quand l’utilitarisme nous dit qu’à la base de tout sentiment et de toute conduite, même altruiste, même désintéressée, il y a toujours un intérêt et que par conséquent l’égoïsme est primaire, un tel postulat repose simplement sur la confusion des deux sens du mot intérêt. Il est parfaitement vrai qu’à la base de toute conduite, il y a un intérêt, mais dans le premier sens du
mot intérêt, et c’est un intérêt qui ne préjuge en rien du caractère intéressé ou désintéressé de la conduite, dans le second sens du mot intérêt. L’intérêt au sens général est situé sur un autre plan, il s’agit d’une autre dimension, qui ne comporte pas d’éléments nécessaires d’égoïsme ou d’altruisme.
Il y a donc là une sorte de jeu de mots sur l’intérêt, de telle sorte que nous n’avons aucune raison de conclure, du fait que toute conduite est à base d’intérêt, qu’elle est par cela même à base d’égoïsme, puisque l’intérêt selon le second sens n’a pas de rapport avec l’intérêt selon le premier sens de ce terme.
En second lieu - et c’est là la seconde difficulté centrale de l’utilitarisme - il est très loin d’être prouvé, et je pense même qu’on est en état de montrer le contraire aujourd’hui, que les conduites égoïstes précèdent les conduites altruistes. Une telle notion allait de soi dans une certaine psychologie génétique calquée sur l’esprit de l’adulte et où l’on se bornait à reconstituer les étapes du développement en partant de la perspective de l’adulte ; en une telle perspective, il allait de soi que la conscience du moi est une donnée primitive, une donnée qui apparaît simultanément avec la conscience tout court, et, admettant que la notion ou la conscience du moi est primitive, du même coup, on pouvait conclure par une sorte de conséquence directe que l’égoïsme précède l’altruisme.
Mais nous savons aujourd’hui, et nous y avons insisté à nouveau à propos des stades précédents, que la conscience du moi est loin d’être une donnée élémentaire ou primitive, que le point de départ au contraire est une indifférenciation entre le moi et le monde extérieur, entre le moi et la personne des autres. Il y a au point de départ donc quelque chose qui n’est centré ni sur le moi, mi sur le monde extérieur mais qui est essentiellement indifférencié. On peut baptiser cet état initial comme on l’entend : syncrétisme, etc. J’ai employé moi-même le terme d’égocentriste mais pour dire qu’il y avait là indifférenciation et non pas hypertrophie du moi, centration sur l’activité propre, et non pas sur la conscience du moi, ce qui n’est nullement identique.
C’est à partir de cet état d’indifférenciation que se construisent simultanément, d’un côté la conscience du moi et d’un autre côté, la notion de l’autrui, la personne d’autrui conçue comme un alter ego. Mais ces deux constructions - et nous y avons insisté à propos de la notion d’objet - sont simultanées, corrélatives et complémentaires, l’une n’allant pas sans l’autre.
Rien ne nous autorise par conséquent à penser que l’égoïsme précède l’altruisme. Ce sont là sans doute deux pôles qui se constituent simultanément à partir du moment où l’enfant sort de son état d’indifférenciation pour polariser le monde, comme je viens de le rappeler. Par conséquent, nous n’avons aucune espèce de raison de nous poser un faux problème à la manière de l’utilitariste, et de nous demander comment l’individu en viendra à la sympathie ou à l’altruisme en partant de l’égoïsme, comme si cela allait de soi que l’égoïsme fût primitif. Le vrai problème est de comprendre la constitution des deux sortes de pôles à la fois.
Si la sympathie n’est pas simplement un enrichissement mutuel (je ne nie pas qu’elle le soit en partie), si elle est quelque chose de plus, essayons de construire un schéma plus compréhensif de la sympathie qui ne parte pas de
ce préjugé de l’égoïsme primitif ; essayons donc de concevoir la sympathie comme une sorte de réciprocité dans les attitudes, non pas simplement un enrichissement mutuel au sens utilitaire, au sens du donnant-donnant, mais une réciprocité dans les attitudes, c’est-à-dire une valorisation mutuelle. Essayons donc de nous représenter par une sorte d’analyse schématique en quoi consiste cette valorisation mutuelle. Cherchons, autrement dit, à construire un schéma - et nous pouvons le faire à partir de ce niveau pour tous les sentiments que nous rencontrerons - un schéma un peu comme nous avons cherché l’année dernière à construire des schémas logiques dans le domaine du développement de l’intelligence. Il s’agira cette fois-ci de schématiser les valeurs relatives aux inter-évaluations et aux échanges, mais comme nous le verrons, il y aura un parallélisme de plus en plus grand entre ces deux sortes de schématismes.
Posons d’abord - et ceci me paraît la condition préalable de toute sympathie - qu’il intervient dans la sympathie des éléments de valorisation, c’est-à-dire que chaque individu, dans un échange affectif que nous supposons pour simplifier un échange à deux, chaque individu valorise, apprécie les actions de l’autre, les situations, les objets… Autrement dit, au moment de l’échange, chaque individu évalue sans cesse en fonction de ce que nous appellerons pour simplifier une échelle de valeurs.
C’est là employer un bien grand mot pour caractériser les débuts de ces sentiments interindividuels, parce que qui dit échelle de valeurs pense à quelque chose de permanent, de stable ; et en effet, de telles échelles deviendront dans la suite plus permanentes, et plus stables. Mais pour l’analyse que nous allons faire maintenant, il nous suffit d’une échelle toute momentanée autrement dit, d’une sorte de hiérarchie de valeurs au moment précis des appréciations. Rien ne nous empêche alors de la schématiser d’une manière analogue aux échelles proprement dites de valeurs ultérieures ; à cette seule différence que cette échelle peut d’abord changer d’un instant à l’autre, avant de se stabiliser progressivement sous l’influence des facteurs moraux.
l° Cela dit, admettons pour simplifier une même échelle de valeurs pour les deux partenaires dont nous allons schématiser l’échange et, toujours pour simplifier, représentons ces échelles de valeurs par de simples échelles linéaires. Pour un individu, une action B lui paraît préférable à une autre A, une troisième C préférable à la seconde, etc., et, je le répète, sans qu’il soit encore question de permanence ou de conservation.
2° Nous avons un échange proprement dit d’actions et de paroles qui seront donc toujours, au moment de l’échange, appréciées conformément à ces échelles. Il convient alors de distinguer ici quatre sortes de valeurs intervenant dans un tel échange, dont deux sont actuelles et réelles, tandis que deux sont virtuelles, au sens que nous définirons tout à l’heure.
Les valeurs réelles et actuelles sont les suivantes :
I°.- L’un des individus, disons 1, agit sur l’individu 2, agit dans le sens le plus général et le plus large, fait quelque chose d’agréable ou de désagréable, rend service ou le contraire, et ainsi de suite. Pour traduire cette action, nous partirons, pour simplifier mais également pour nous instruire, du langage de l’économie de JANET ou du schéma de l’enrichissement mutuel de l’utilitarisme, de manière à voir ensuite ce qui s’y ajoute. De ce point de vue, l’action du premier individu que j’appellerai r1 sur mon schéma est à traduire en négatif ; elle représente autrement dit une dépense si faible soit-elle, un sacrifice de temps, de forces, etc.
II°. — Mais du fait même qu’il y a contact et échange, chaque action du premier individu est appréciée par son partenaire 2 ; autrement dit, à r1 va correspondre nécessairement, dans l’esprit de l’individu 2, quelque chose que j’appellerai S2 et qui sera la satisfaction éprouvée par le second individu ; satisfaction que je prends à nouveau dans le sens le plus général et qui peut être positive (le plaisir causé) ou négative (impression désagréable).
J’ai admis, pour simplifier, dans le schéma provisoire que nous construisons, une égalité entre r1 et S2, mais nous verrons les autres cas possibles tout à l’heure. En outre, il va de soi qu’il convient ensuite de renverser les rôles et d’introduire l’action du second individu (r2) et la satisfaction du premier (S1) mais il est inutile de dessiner ces réciproques.
Ces deux premières valeurs r1 et S2, négatives ou positives, constituent des valeurs réelles ou actuelles, c’est-à-dire qui correspondent à des affects perceptifs ou à ces sortes de sentiments relatifs aux régulations de l’action que nous avons décrites précédemment. Il n’y a donc jusqu’ici, à part la forme même de l’échange, rien de nouveau par rapport au niveau sensori-moteur.
III°. Mais ensuite interviennent ce que j’appellerai les valeurs virtuelles, c’est-à-dire l’élément nouveau correspondant à l’étape représentative qui débute avec notre stade IV : c’est que la satisfaction éprouvée par le partenaire, par l’individu que j’appelle 2, donne lieu à quelque chose de durable. Au niveau sensori-moteur, il y a déjà des échanges ; un bébé peut se livrer à toutes sortes d’échanges de sourires, de mimiques d’imitation avec un personnage quelconque, et quand il le revoit, il le reconnaît, lui sourit, l’aime à cause du plaisir qu’il lui cause, etc. Mais entre deux, il ne se souvient de rien, faute de représentation, ou de mémoire d’évocation. Il y a donc disparition des sentiments à peu près immédiatement après la disparition perceptive, sauf un besoin momentané de faire durer le plaisir.
Au contraire, au niveau représentatif, il intervient quelque chose de plus : la satisfaction éprouvée dans un échange avec autrui laisse plus qu’
une lacune, un besoin ; elle laisse une trace positive, un dispositif qui, affectivement, correspond à ce qu’est la représentation au point de vue de l’intelligence.
Au point de vue de l’intelligence, en effet, un objet qui disparaît du champ perceptif continue de pouvoir être évoqué : il peut être évoqué par le langage, par l’image visuelle, par la mémoire d’évocation, par le jeu symbolique, etc. Il ne disparaît pas du fait qu’il n’est plus perceptible, il est simplement représenté au lieu d’être présenté perceptivement.
De même au point de vue affectif : la satisfaction éprouvée par notre partenaire 2 se conserve sous une forme quelconque, non pas intégralement, sans doute, mais il en reste quelque chose sous forme d’un sentiment qui, lui, est nouveau par rapport aux sentiments sensori-moteurs. Le vocabulaire psychologique est malheureusement trop pauvre pour permettre de désigner ces sentiments élémentaires ; il faudrait créer tout un vocabulaire suivant les différentes étapes pour savoir de quoi on parle et l’on voit d’ici la complication. Contentons-nous donc des mots du langage courant. Je dirai simplement que l’individu qui a éprouvé une satisfaction en conserve quelque trace sous forme de "reconnaissance" . Certes le mot de reconnaissance est beaucoup trop fort ; mais j’indique simplement une direction, quelque chose qui peut aboutir à ce qu’on appelle couramment la reconnaissance. L’important est de noter le parallélisme qui existe entre la reconnaissance et la représentation. Dans les deux cas, il s’agit d’une sorte de durée de l’impression en dehors de l’impression perceptive momentanée, il s’agit d’un début de conservation cognitive dans la représentation, de conservation affective dans cette espèce de gratitude ou de reconnaissance élémentaire que je ne sais pas comment désigner.
En quoi consiste ce sentiment élémentaire que j’appelle reconnaissance faute de mieux ? D’abord en une tendance à la réciprocité, une réciprocité qui n’est d’ailleurs pas encore normative. Ici de nouveau, le vocabulaire est dangereux ; on peut parler de réciprocité dans le sens moral, normatif, et il y aura alors une obligation à la réciprocité. Mais je parle ici d’une réciprocité toute spontanée, de cette réciprocité élémentaire qui débute précisément avec la vie sociale naissante et s’appuie d’ailleurs sur un début de réciprocité qui existait déjà au niveau sensori-moteur. A ce niveau déjà, en effet, il y a dans l’échange de gestes, de sourires, de mimiques, dans l’imitation réciproque, une esquisse de réciprocité. Mais cette réciprocité spontanée des premiers échanges sensori-moteurs est renforcée bien entendu avec le langage et donne alors lieu à des besoins plus durables. Ces réciprocités sont précisément le point de départ du sentiment que j’essaye de vous décrire maintenant.
Un auteur déjà ancien et trop peu lu aujourd’hui, WERTERMARCK, a insisté jadis sur cette sorte de gratitude ou de reconnaissance élémentaire que l’individu prouve vis-à-vis d’autrui quand il en a obtenu quelque plaisir ou satisfaction. Dans son gros livre sur l’origine des idées morales, WERTERMARCK cherche la racine des sentiments moraux dans ces réactions affectives qui ne seraient pas encore de nature morale, c’est-à-dire qui ne comporteraient pas encore ni obligation, ni règle, ni devoir, et qu’il appelle les "sentiments rétributifs". (Dans la traduction française de WERTERMARCK, on parle même d’émotions rétributives, le mot émotion étant pris ici dans le sens large anglo-saxon ; disons simplement "sentiment rétributif"). Nous avons une tendance immédiate dès qu’il y contact social, dit WERTERMARCK, à éprouver un sentiment
bienveillant à l’égard de l’individu qui est cause de plaisir et un sentiment malveillant à l’égard de l’individu qui est cause de déplaisir ou de douleur. C’est cette sorte d’attitude de réciprocité qui entraîne une conservation de l’impression, S2, impression de plaisir ou, impression négative à l’égard d’autrui.
Dans le schéma, nous traduirons cela sous forme d’une ligne en pointillé, puisque nous entrons ici dans le domaine des valeurs virtuelles et non plus actuelles : il n’est plus question d’action ou de satisfaction actuelles, il y a simplement une réciprocité d’attitudes qui engage pour la suite. Nous désignerons cette reconnaissance par la lettre t2, que nous considérerons comme représentant une sorte de dette de l’individu 2 vis-à-vis de l’individu 1.
IV°. - Mais par le fait même que l’individu n° 2 est en dette vis-à-vis de l’individu n° 1, par le fait même donc qu’il présente une attitude de réciprocité qui n’a pas encore entraîné une action réelle et actuelle, l’individu 2 attribue alors à l’individu 1 une valeur positive que j’appellerai V1. Cette valeur conférée à l’individu 1 provient précisément de ce qu’il est l’objet d’un sentiment bienveillant et d’une attitude de réciprocité qui portera l’individu 2 à passer à l’action tôt ou tard.
S’il ne s’agit pas simplement de deux partenaires mais d’un groupe social quelconque, de dimensions plus larges, cette valeur virtuelle que j’appelle V1 prend alors des noms précis : ce sera la réputation qu’a acquis l’individu par les services antérieurs qu’il a rendus, ce sera ce qu’on peut appeler son crédit social. Nous ne parlerons pas encore d’autorité ou de prestige parce que nous verrons qu’en ceux-ci il intervient une valorisation de la personne elle-même et pas simplement des services ou des actions qui ont été exécutées. Mais l’ensemble des V1 peut mener à l’autorité et au prestige. En tout cas, c’est une sorte de crédit, c’est le fait que l’individu 1 est l’objet d’une valorisation, qu’il a acquis une valeur aux yeux de l’individu 2, du fait même qu’il intervient dans l’échange une réciprocité demeurant virtuelle, demeurant source d’action ultérieure possible.
Les quatre valeurs dont deux actuelles et deux virtuelles que je viens d’inscrire sur mon schéma peuvent aboutir à une égalité. Nous pouvons ainsi introduire toutes sortes de relations entre les valeurs posées. Nous pouvons écrire d’abord : R1 = S2 = T2 = V1. Dans ce cas, personne ne perd ou ne gagne. Mais il peut se présenter aussi n’importe quelle forme d’inégalité : le premier individu peut agir sans donner satisfaction au second, ce qui est un échec au point de vue social et au point de vue de l’échange. Il peut au contraire agir en donnant au second une satisfaction supérieure à ce qu’il attendait ou à ce que lui a coûté l’action, il y aura là une sorte de succès qui dépasse l’égalité (un bénéfice, du point de vue d’un schéma économique de valeurs).
Mais il peut y avoir surtout, et ce sont ces cas qu’il faut analyser, une usure ou un effritement des valeurs virtuelles, c’est-à-dire que t2 peut être plus faible ou devenir plus faible que S2, c’est-à-dire qu’il y aura oubli, ingratitude, il y aura affaiblissement de la valeur. Et la valeur V1 elle-même peut s’user en cours de route, et c’est ce qui se produit toujours dans le domaine des sentiments spontanés quand il n’y a pas nouvel échange entretenant les valorisations.
Ce sont là, bien entendu, banalités pures, mais, si je vous présente un tel schéma, c’est que je pense que de telles symbolisations peuvent nous être utiles dans l’avenir et cela à deux égards :
1° par comparaison avec les sentiments moraux. Nous sommes maintenant en présence d’un échange spontané dans lequel il peut y avoir toutes sortes d’inégalités, d’usure, de dégradations de ces valeurs qui disparaissent ou qui s’oublient, etc. Nous verrons dans la suite que le propre des sentiments moraux est au contraire d’introduire un nouveau dispositif de conservation, une conservation obligée, précisément grâce au mécanisme de l’"obligation" ou du devoir, et intervenant là où l’échange spontané aboutissait sans cesse à des usures et à des oublis.
2° Mais un tel schéma peut nous être utile et j’espère qu’il nous le sera dans la suite, par comparaison avec les régulations et les opérations proprement dites de l’intelligence. En étudiant comment passer des sentiments spontanés aux sentiments moraux, et comment, en introduisant les clauses de conservation dans une matière ne comportant d’abord que régulations momentanées, nous pouvons espérer dégager des schémas communs et par conséquent être conduits à une analyse plus profonde des parallèles et correspondances entre les mécanismes affectifs et les mécanismes cognitifs.
Mais je conclus simplement cette description préalable en disant que la sympathie suppose deux conditions : la première est qu’il y ait correspondance entre les échelles de valeurs, c’est-à-dire que les appréciations du premier individu correspondent aux appréciations du second, selon les mêmes gradations et une même hiérarchie. C’est ce que le langage courant traduit en disant que deux individus s’entendent, qu’ils ont les mêmes goûts, qu’ils voient les choses de la même manière, qu’ils s’accordent, série d’expressions qui signifient simplement qu’il y a correspondance entre leurs échelles de valeurs.
Deuxième condition de la sympathie : c’est que l’échange effectué sur la base de telles échelles ne soit pas déficitaire, mais qu’il y ait au minimum équilibre ou enrichissement mutuel. Mais je le répète - et puis le justifier maintenant par l’introduction des valeurs virtuelles, - l’enrichissement n’est pas qu’une affaire de donnant-donnant, c’est un résultat essentiel de la réciprocité dans les attitudes bien plus que dans les actions matérielles comme telles.
La discussion d’un second problème nous permettra de mettre immédiatement à l’épreuve le schéma proposé. C’est le problème de l’autovalorisation, c’est-à-dire non plus de l’échange avec autrui, mais comme nous le verrons, d’une sorte d’échange avec soi-même en réplique à l’échange avec autrui. L’autovalorisation s’exprime notamment par les sentiments d’infériorité et de supériorité.
Nous avons déjà vu au niveau sensori-moteur que le succès ou l’échec
d’une action quelconque influence la suite des actions de l’individu en ce sens que le succès donne confiance, que l’échec inquiète, angoisse, et diminue la confiance. Autrement dit, nous avons déjà au niveau sensori-moteur la racine de ce que sont, au niveau représentatif, les sentiments d’infériorité ou de supériorité.
Mais ce qui s’y ajoute au niveau représentatif, exactement comme tout à l’heure pour la sympathie, c’est précisément le fait que le sentiment dure, en dehors des situations perceptives actuelles, c’est le fait que le sentiment devient plus ou moins permanent, qu’il donne lieu à une valeur, à une évaluation durable, du fait que l’individu est conduit a se juger lui-même tout entier (par opposition à l’évaluation des actions particulières et actuelles), à s’apprécier en tant qu’inférieur aux autres ou en tant que supérieur aux autres, en tant qu’égal aux autres ou indifférent, autant de sentiments plus ou moins durable, qui ont, comme vous le savez, une grande importance dans la vie courante et qui n’étaient pas possibles sous cette forme généralisée au niveau sensori-moteur.
Comme vous le savez, le sentiment d’infériorité a été découvert, je ne dis pas inventé mais découvert, par ADLER. Il y a une quarantaine d’années, seuls les spécialistes parlaient du sentiment d’infériorité ou du "complexe d’infériorité" issu des travaux d’ADLER sur les insuffisances organiques, sur ce qu’il appelle la psychologie individuelle. Ces notions ont fait fortune ; n’importe quel journaliste parle aujourd’hui couramment de complexe d’infériorité à propos de tout ou rien, c’est devenu une notion courante et banale. On oublie souvent ce qu’on doit à ADLER à cet égard. ADLER, contrairement à FREUD, pensait que l’instinct fondamental qui inspire la conduite des individus est l’affirmation du moi, une sorte de volonté d’expansion du moi, de tendance dominatrice dans certains cas ou en tout cas, de tendance à la puissance et à l’expansion du moi. CLAPAREDE, dans la belle brochure qu’il a consacrée au sentiment d’infériorité chez l’enfant, dit qu’au point de départ, il s’agit simplement d’une tendance à la conservation, à l’adaptation, et surtout à la croissance. Cette expansion du moi est avant tout une tendance de croissance au début de l’existence.
Mais une telle tendance, selon ADLER, se heurte à deux sortes d’obstacles généraux dans le cas de l’enfance ; parce que l’enfant est petit, parce qu’il est entouré d’adultes, d’aînés, il se sent inférieur, plus faible, il se sent inexpérimenté, ignorant. Il a des raisons permanentes de faire de l’infériorité, d’aboutir à un sentiment durable, à une sorte de complexe général d’infériorité. Mais il y a des situations particulières où le sentiment d’infériorité apparaît dans l’enfance également, mais peut être plus grave et plus durable, ce sont tous les cas que ADLER a appelés les cas d’insuffisance organique, les cas de bégaiement, de troubles sensoriels de l’ouïe, de la vue, de malformations physiques, etc.. et dans ces cas-là, l’individu bien entendu se sent inférieur d’une manière permanente et fait également des sentiments d’infériorité.
Mais ADLER a montré qu’au sentiment d’infériorité correspond une tendance à la compensation, tendance qui se rencontre constamment chez l’enfant et qui se marque dans son action, par sa volonté de grandir, d’égaler les aînés, de se libérer, d’imiter les grands et les adultes, qui se marque d’une
manière symbolique dans son jeu, un jeu qui est si souvent un jeu d’évasion, un jeu de puissance, de domination dans certains cas, etc. Mais cette compensation toutes les fois qu’il s’agit d’un sentiment d’infériorité spécialisé, concentré sur tel ou tel point, peut aller jusqu’à ce qu’ADLER appelle la surcompensation, c’est-à-dire que dans de très nombreux cas, l’enfant qui, au départ, souffre d’insuffisance, lors de l’entrée à l’école, par exemple d’une difficulté particulière pour l’arithmétique ou pour l’orthographe, etc., l’effort de compensation qu’il fait aboutit à un renversement de la situation : ce qui était source d’infériorité au départ devient centre d’intérêt au point d’arrivée, devient la préoccupation dominante de l’enfant jusqu’au moment où ayant mis toute son énergie à combler la lacune, il prend un plaisir particulier à s’occuper précisément de ce qui était pour lui autrefois cause d’inquiétude et de difficulté.
Dans le domaine des infériorités organiques, ADLER a cité un grand nombre de cas de ces surcompensations qui vont jusqu’à influencer le choix de la vocation même de l’individu. A commencer par les cas historiques, ADLER a fait un recensement impressionnant des orateurs qui ont commencé par des troubles de la parole, Démosthène, Camille Desmoulins et tant d’autres, des peintres qui avaient des troubles de la vision, des musiciens devenus sourds comme Beethoven, etc. Chacun de nous peut trouver autour de lui de ces cas de surcompensation adlérienne : j’ai connu un jeune homme qui souffrait d’un bégaiement incoercible et qui n’a pu, malgré tous les traitements, se guérir de ce mal ; il a fini par faire de la théologie et est devenu pasteur pour parler en public ; or, il a une éloquence admirable en chaire mais il ne peut toujours pas mener une simple conversation sans un léger bégaiement.
CLAPAREDE, qui a étudié ces compensations dans la brochure que je vous citais, distingue quatre cas : 1°) les compensations héroïques (les cas d’ADLER : l’orateur qui bégaye et qui devient un grand orateur); 2°) les compensations protectrices, conduisant aux apparences trompeuses : l’enfant qui a peur la nuit et qui siffle et chante, pour se donner du courage ; attitude qu’on retrouve à toutes les échelles, qui ne mène pas seulement à la vantardise mais parfois à une sorte de vanité insupportable. Combien d’individus qui au premier abord paraissent des exemples typiques de sentiment de supériorité et qui en réalité, souffrent d’une infériorité continue mais la cachent soigneusement par nette apparence protectrice qui donne le change à peu près à tout le monde. 3°) la compensation fictive par le jeu, par la rêverie, par l’art lui-même dans bien des cas. Et enfin 4°) l’acceptation de l’infériorité, mais comme le note CLAPAREDE, avec la plupart du temps, exagération de l’infériorité de manière à s’excuser soi-même de ses échecs.
Voilà donc les faits ; et maintenant, retournons au problème et demandons-nous comment expliquer ces sentiments d’infériorité et de supériorité. Essayons de nous représenter cette autovalorisation et de la comparer avec l’hétérovalorisation, avec l’échange des valeurs dont je viens de vous donner un schéma tout à fait élémentaire dans le cas de la sympathie. Quelles peuvent être les causes de cette autovalorisation qui joue un rôle si considérable dans le développement de l’individu et qui, on peut bien l’avouer, continue de jouer un rôle chez la plupart des adultes, et un rôle à peu près continuel ? Quelle est la source de tels sentiments ?
Une première solution consisterait à dire que c’est simplement le
résultat de l’échange avec autrui : là où un individu 1 agit dans le sens R1 et que son action ne donne pas lieu à des satisfactions S2 de la part de l’entourage, n’est pas approuvée par l’entourage, ne conquiert pas l’entourage, dans la mesure où il est dévalorisé par les autres à des degrés divers, il va se valoriser lui-même. Au contraire, dans le mesure où il est encouragé, il éprouvera un sentiment de supériorité.
Bien entendu, il y a là un facteur fondamental : à chaque moment, nous avons besoin de nette appréciation des autres, il nous est tout à fait impossible d’agir longtemps de suite, sans éprouver le besoin, au moins à l’arrière-plan, de l’estimation et de l’approbation des autres. Nous nous la représentons, même quand elle ne se manifeste pas effectivement, même quand notre action n’est pas publique, n’est pas connue. Nous reprendrons ce problème la prochaine fois et j’aimerais vous montrer que dans le sentiment d’infériorité ou de supériorité, nous retrouvons les quatre formes de valorisation que je vous ai indiquées dans le schéma adopté, et non pas seulement les deux premières. Autrement dit, nous retrouvons aussi les valeurs virtuelles et c’est pourquoi elles me paraissent importantes parce qu’elles expliquent plusieurs aspects de ces sentiments plus complexes qui resteraient inexplicables sans elles.
Les explications du sentiment d’infériorité sont nombreuses. Il y a tout d’abord celle d’ADLER lui-même qui attribuait tout sentiment d’infériorité à des insuffisances objectives quelconques, insuffisances organiques dans le cas de troubles sensoriels et de malfaçons, ou bien insuffisances générales dans la situation de l’enfant comparé à l’adulte. Mais je ne crois pas que le sentiment d’infériorité s’explique nécessairement par des insuffisances ; on trouve des sujets qui souffrent de sentiments d’infériorité, on en trouve chez des adultes qui ne présentent aucune espèce d’insuffisance intellectuelle ou autre ; il s’agit beaucoup plus en ce cas d’une espèce d’illusion subjective sur soi-même que d’insuffisance objective précise.
On peut alors songer à un second type d’explication qui est celle des freudiens par opposition à celle des adlériens. En particulier, ODIER, dans ses ouvrages récents si intéressants où il étudie les valorisations et les sentiments d’infériorité, attribue tout sentiment d’infériorité à un défaut d’affection ou d’amour dans l’entourage. Le sentiment de supériorité au contraire venant de situations normales, ou d’un excès inverse.
Mais cette interprétation, tout en étant vraie dans certains cas, me paraît insuffisante à titre général. Et cela pour deux raisons : la première est qu’à côté de l’affection ou de l’amour dont un enfant ou un adulte peut être l’objet, il y a les succès ou les échecs sociaux dans l’action poursuivie en tous les domaines, et il existe des individus aboutissant, par leurs succès, à des sentiments de supériorité qui ne sont pas dus nécessairement à l’amour excessif dont ils sont l’objet. De multiples facteurs interfèrent donc ici et l’amour n’explique pas tout ; les échecs et les réussites professionnels, en particulier, en ce qui concerne l’adulte, ou bien l’échec et la réussite dans
tous les domaines de l’activité en ce qui concerne l’enfant, peuvent être des raisons de sentiments d’infériorité ou de supériorité, autant que l’amour lui-même.
D’autre part, invoquer l’affection ou l’amour, est-ce réellement une explication aussi claire qu’il pourrait sembler au premier abord ? Je ne le pense pas. L’amour et nous aurons l’occasion de revenir sur ce problème à propos des schèmes relatifs aux personnes - l’amour n’est pas nécessairement le résultat d’une simple charge énergétique, suivant une image qu’affectionne FREUD, qui se déplacerait d’un objectif à un autre ; l’affection en général suppose une série d’échanges entre les partenaires, d’actions et de réactions de tous genres et par conséquent également de succès et d’échecs, en tout cas de valorisations.
C’est pourquoi nous avons essayé de symboliser les échanges qui interviennent dans la sympathie au moyen d’un schéma de valorisation mutuelle, et ce schéma s’applique évidemment aux échanges dus à l’amour lui-même. Il en résulte que d’invoquer l’affection n’est qu’une explication globale et appelle une dissection plus fine des mécanismes en présence. Il nous faut donc en revenir aux valorisations et je pense que les sentiments de supériorité ou d’infériorité sont des sentiments tout à fait analogues aux valorisations que nous avons étudiées l’autre jour entre partenaires différents, dans le cas de la sympathie entre deux individus, sauf qu’il s’agira ici d’un seul individu ; il s’agira des réactions d’un seul individu vis-à-vis de lui-même.
Plaçons-nous donc au point de vue des valorisations, ce qui est une méthode pour éviter des termes trop globaux et pour chercher à entrer dans le détail des mécanismes.
1° On pourrait invoquer - et c’est évidemment un facteur qui joue un rôle considérable dans les sentiments d’infériorité ou de supériorité - le résultat des évaluations d’autrui. Autrement dit, on pourrait invoquer des causes sociales simples, en ce sens que le sentiment d’infériorité ne serait que la réplique des échecs, des désapprobations, des insatisfactions ou dévaluations provenant d’autrui, le sentiment de supériorité étant alors le contraire.
Nous sommes en effet sans cesse encouragés ou au contraire dévalués dans nos activités par les autres ; tout ce que nous faisons est sans cesse évalué par les autres et ces évaluations influent bien entendu non seulement sur notre conduite mais sur le sentiment que nous prenons de nous-mêmes. Par conséquent, on pourrait songer à une explication simple, vraie en partie mais trop simple, qui consisterait simplement à faire du sentiment d’infériorité le résultat des dévaluations provenant d’autrui ; dans les cas, pour reprendre mon schéma, où S2 serait sans cesse inférieur à R1, il y aurait dévaluation de la part d’autrui, autodévaluation ensuite, par l’application des jugements d’autrui à soi-même.
En effet, quand nous sommes dévalués par autrui, quand autrement dit ce que nous faisons n’aboutit pas à un succès mais aboutit à la critique ou au blâme, quelles sont les solutions ? Il n’y en a que trois possibles :
Première solution : ne pas s’occuper des jugements dont on est l’objet et poursuivre tranquillement son activité, solution simple à énoncer verbale-
ment mais qui en réalité est quasi ’impossible dans la vie parce que nous tenons extrêmement compte de la réaction d’autrui. Il faut une force de caractère peu commune pour n’en pas tenir compte même pendant une période si courte soit-elle, et seuls les schizoïdes s’en passent à la longue.
Chez l’enfant, il peut y avoir parfois apparence d’une telle attitude ; les enfants qu’on appelle des mauvaises têtes n’ont pas l’air de se soucier des blâmes dont ils sont l’objet, mais ce n’est qu’une attitude extérieure qu’il faut distinguer des sentiments d’anxiété intérieure pouvant l’accompagner sans qu’on les aperçoive du dehors. Chez l’adulte, ne pas s’occuper des jugements d’autrui est quasi impossible. On pourrait songer à cette situation où se sont trouvés beaucoup de grands hommes dont l’œuvre a été incomprise pendant longtemps, des peintres, des musiciens qui n’avaient pas l’audience du public. Mais on s’aperçoit, lorsqu’ils ont poursuivi leur œuvre, qu’en réalité, il y avait toujours autour d’eux un petit groupe d’intimes sur lesquels ils pouvaient s’appuyer, une ou deux individualités d’élite qui remplaçaient l’opinion générale, qui constituaient les juges dont ils avaient besoin et représentaient l’approbation d’autrui ; l’approbation est quelque chose de tout à fait essentiel dont l’homme a grand’ peine à se passer.
PARETO, le sociologue dont l’œuvre est discutable à bien des égards mais qui présente cet intérêt d’avoir tenté une classification des sentiments sociaux (qu’il appelle des "résidus"), PARETO fait une remarque très profonde à propos de l’approbation : il va jusqu’à dire que le besoin d’approbation est probablement un des besoins les plus profonds de l’homme et peut-être un des fondements des sociétés humaines, ce qui est moins paradoxal qu’il semble étant donné le rôle de ces sentiments dans la formation des sentiments moraux sur lesquels nous reviendrons dans la suite.
Seconde solution : elle consiste à dévaloriser ses juges ; du moment qu’on est mal jugé, il suffit de dévaluer ses juges actuels et de s’en référer aux générations ultérieures en espérant convaincre l’opinion ; mais cela suppose déjà quelques juges contemporains qui, eux, approuvent ce que la majorité désapprouve.
Enfin la troisième attitude consiste à accepter les jugements d’autrui et alors, de se dévaloriser soi-même ; il y a là certainement une des causes du jugement d’infériorité.
Mais je ne pense pas que ces causes sociales directes soient la seule explication du sentiment d’infériorité, car s’il y a des auto-évaluations qui sont certainement influencées par le groupe social et par le partenaire de tous les rapports affectifs, il y en a aussi qui en sont indépendants en partie, comme on peut le constater génétiquement. Vous vous rappelez, et c’est dans ce but que nous y avions insisté dès notre stade III, qu’au niveau sensori-moteur déjà, on constate chez le bébé que les succès et les échecs dans l’action, par exemple dans l’apprentissage de la marche ou autre, influencent la conduite ultérieure. Autrement dit, il se manifeste déjà à ce niveau une sorte d’auto-évaluation qui dans ce cas-là est antérieure aux rapports sociaux reposant sur la parole et l’échange de pensées. Dans la suite, c’est-à-dire au niveau du IVème stade où nous en sommes maintenant, il existe d’autre part une autovalorisation qui intervient sans cesse, dans l’intimité de la conscience ou de l’inconscient individuels et qui, elle, dépend bien des échanges sociaux, mais d’une
manière indirecte et qui constitue, je pense, dans bien des cas la vraie source des sentiments d’infériorité ou de supériorité. Nous sommes ici en présence d’un cas particulier de la loi générale qui régit toutes les conduites sociales, toutes les conduites que l’individu acquiert en fonction d’autrui — et cela dès l’acquisition du langage : toutes ces conduites sociales sont tôt ou tard appliquées par l’individu à lui-même, par une sorte de généralisation à soi-même des relations sociales acquises en fonction d’autrui. Beaucoup de psychologues ont insisté sur ce mécanisme qui est en effet fondamental dans les conduites humaines. On a parfois appelé ce mécanisme la loi de ROYCE, du nom d’un psychologue américain, et l’on pourrait aussi l’appeler la loi de BALDWIN car BALDWIN en a fait un emploi fondamental dans ses études sur le développement mental. Dans la sociologie et la psychologie françaises, il faut citer avant tout Gabriel TARDE et Pierre JANET qui ont utilisé ce même schéma, c’est-à-dire l’application à soi-même des conduites socialement acquises.
Rappelons quelques exemples d’ordre banal, à commencer par le langage : le langage constitue le prototype des conduites sociales, puisqu’il s’apprend par transmission extérieure, par échange avec d’autres individus ; mais une fois que l’enfant sait parler, il se parle à lui-même, tout d’abord à haute voix, comme dans les monologues d’enfants que vous connaissez tous, et finalement à voix basse, intérieurement, et ce langage intérieur se poursuit toute la vie et constitue l’un des instruments fondamentaux de la pensée. Mais il n’y a pas que le langage : on s’imite soi-même de même qu’on imite autrui, et BALDWIN a insisté sur cette auto-imitation. L’imitation de soi-même, qui est utile dans l’acquisition de, certaines conduites, peut devenir dangereuse chez l’adulte quand on commence à imiter les rôles que l’on a réussis jadis et à jouer son personnage. De même, on se fait à soi-même des promesses, on se donne des ordres à soi-même, on s’oblige soi-même par des obligations de tous genres, et dans tous ces cas, ce sont bien entendu des conduites sociales qu’on applique à soi-même, les particularisant. JANET a même cherché à expliquer la réflexion intérieure par l’application à soi-même d’une conduite sociale qui est la conduite de la discussion : les petits enfants ne savent pas discuter ; dès qu’une idée leur vient en tête, ils y croient immédiatement sans freinage, sans examen critique et quand ils se trouvent en contradiction avec l’idée contraire, ils ne savent pas peser le pour et le contre. Il y a un apprentissage de la discussion ; la discussion est une conduite tardive qui est d’ailleurs encore très imparfaite chez l’adulte et même chez les intellectuels ; mais une fois la discussion moyenne acquise, on finit par discuter avec soi-même, c’est-à-dire qu’au moment où il vous vient une idée en tête, on cherche à peser le pour et le contre par cette sorte de délibération intérieure qu’a décrite JANET et il attribuait la réflexion aux résultats de cette discussion intérieure. Bref, dans tous les domaines, nous trouvons des applications de cette loi de ROYCE-BALDWIN.
Or, il est fort probable que dans la question des valorisations - et c’est ce qui nous occupe en ce moment -, nous nous trouvons en présence d’une situation semblable, c’est-à-dire que l’échange des valeurs réelles et virtuelles dont nous parlions l’autre jour, et que j’ai cherché à représenter par un schéma, n’est pas simplement applicable dans les relations avec autrui dans le cas où il y a deux partenaires différents, mais que nous nous appliquons à nous-mêmes ce même schéma, c’est-à-dire que nous nous évaluons sans cesse. Mais nous ne nous bornons pas à nous évaluer, à être satisfaits ou insatisfaits de nos actions actuelles, en fonction des valeurs réelles que
j’appelais R et S sur mon schéma ; nous nous faisons en outre des sortes d’obligations, nous nous créons des sortes de dettes vis-à-vis de nous-mêmes qui nous obligent dans la suite, qui jouent un rôle certain dans les sentiments d’infériorité et de supériorité. Autrement dit, nous nous appliquons aussi les valeurs T et V.
Examinons la chose dans un ou deux cas. II y a d’abord le cas, simple à expliquer où l’individu a de lui-même une opinion supérieure à celle exprimée par autrui ; l’individu dans mon hypothèse, en agissant, est sans cesse évalué par autrui, ce que j’appelle S2 sur le schéma que j’ai rappelé ici ; mais supposons maintenant un schéma où les deux colonnes portent le même n° 1 ; c’est-à-dire que c’est le même individu qui tantôt agit et tantôt se satisfait ou ne se satisfait pas lui-même de ses propres actions. Dans ce premier cas, l’individu agit, se satisfait donc plus facilement qu’autrui de sa propre action, c’est-à-dire qu’il sera content de lui là où autrui ne l’est qu’à moitié. Ce cas ne soulève aucun problème psychologique : c’est celui de la vanité ou l’amour-propre courants.
Mais où commence le problème - et c’est là ou il faut faire intervenir les quatre valeurs et non pas seulement les deux valeurs réelles - c’est dans le cas inverse où l’individu n’est pas satisfait de lui-même alors que les autres sont contents de lui : il agit, il satisfait autrui, il reçoit approbations et éloges, mais lui-même n’est pas satisfait.
Je prendrai deux exemples pour montrer que le phénomène se retrouve à tout âge. D’abord un exemple adulte que nous connaissons tous par introspection : supposez un conférencier qui a fait un exposé moyen et qui ensuite est félicité par ses amis tandis que lui a de bonnes raisons pour savoir qu’il n’était pas à la hauteur de ce qu’il aurait voulu faire. Il se dévalorise et estime que c’est à juste raison même si les autres n’en voient rien. Il n’a pas fait ce qu’il aurait voulu faire tandis qu’il a donné aux autres l’impression de réussir. On retrouve cette réaction chez l’enfant aussi bien que chez l’adulte : supposez par exemple un garçon qui est fort dans un domaine particulier, qui sait faire des sauts plus longs que ses camarades et qui participe à un concours. Il arrive à battre tous les autres et à parcourir une distance déterminée. Ses camarades le félicitent ensuite mais lui n’est pas content ; il s’était donné pour tâche d’arriver à davantage, il a fait moins que ce qu’il aurait voulu, il éprouve l’impression d’infériorité. Comment expliquer ces sortes de faits-là qui, eux, sont plus intéressants que les précédents ? Dans ces cas, il est évident que nous avons à faire intervenir les quatre valeurs de notre schéma et non pas seulement les deux valeurs initiales. Il y a l’action de l’individu R1, il y a les satisfactions qu’il en éprouve S1, mais ces satisfactions se créent au niveau représentatif c’est là ce qu’il y a de nouveau par rapport au niveau sensori-moteur. Dès qu’il y a représentation, il y a durée de ces évaluations antérieures. Dès lors, par le fait même qu’il est satisfait ou qu’il ne l’est pas, il se conserve ce que j’appelle T1 sur mon schéma, c’est-à-dire cette sorte d’obligation qui, dans l’échange avec un partenaire, n’est que la marque de la réciprocité, mais qui dans l’échange avec soi-même constitue une sorte d’obligation que l’on s’impose à soi-même de ne pas déchoir dans la suite, de rester au niveau qu’on a atteint et même de le dépasser, si on désire un développement, une extension de l’activité propre.
Autrement dit ; la satisfaction antérieure s’inscrit sous forme d’une sorte de dette ou d’obligation qui détermine ce qu’il faut faire plus dans la suite et c’est en fonction d’elle qu’on finit par se valoriser ou se dévaloriser. Ainsi s’expliquent ces réactions bien distinctes de la simple vanité dont nous parlions tout à l’heure, et qui sont bien plus profondes et peut-être plus estimables, qu’on appelle communément l’ambition ou l’orgueil. Les timides par exemple sont souvent des personnages qui souffrent de ces sortes de sentiments ; le timide n’est pas vaniteux mais le timide peut très bien être orgueilleux ; il peut souvent être timide parce que précisément, il se donne à chaque moment des tâches et des obligations qui sont supérieures à ce qu’il fait réellement ou à ce qu’il croit faire réellement.
Voilà donc les différentes directions dans lesquelles on pourrait - chercher une explication du sentiment d’infériorité. Si vous acceptez ce schéma, vous constaterez alors - et c’est par là que je conclurai cette discussion - qu’il y a deux sortes de systèmes réglant les actions propres : il y a le réglage énergétique de JANET, mais il y a aussi l’autovalorisation, deux systèmes que nous avons distingués précédemment comme étant l’un, celui des forces internes et l’autre, celui des valeurs ou de la finalité de l’action. Mais dans le cas particulier du sentiment de supériorité ou d’infériorité, cette finalité est aussi relative à l’action propre, cette valorisation porte aussi sur l’action propre. Nous avons donc là deux systèmes intérieurs et pas seulement un système d’échanges avec l’extérieur, bien qu’il en constitue la réplique.
Comment les distinguer ? la distinction me semble aisée. Dans le cas du système énergétique de JANET ou de ce qu’il appelle l’économie de l’action, le budget de l’esprit, etc. (vous vous rappelez ses métaphores économiques), nous avons à faire à un système purement quantitatif ; ce sont des forces en présence avec leur intensité, mais sans qualités. Au contraire, dans les système de l’auto-valorisation, nous avons à faire à un système qualitatif, ce sont les valeurs dans leur contenu qualitatif qui interviennent et non plus seulement leur intensité.
Cela nous conduit à une remarque finale que j’aimerais faire à propos des valorisations en général, aussi bien dans le cas de l’échange avec autrui dont nous parlions l’heure dernière qu’à propos de ces auto-valorisations. Cette remarque aura trait à la différence en général entre les valeurs qualitatives qui ne sont pas économiques et ne tiennent pas l’économie de l’action, et, d’un autre côté, les valeurs économiques.
Dans ces valeurs économiques, nous avons deux cas particuliers à distinguer : nous avons l’économie interne de l’action, c’est-à-dire celle que nous décrit JANET à propos de ses régulations ou celle qui résulte de l’application à l’action propre de certaines lois économiques générales : par exemple, la loi du moindre effort (obtenir le maximum de résultats avec le minimum de dépenses); mais nous avons aussi des valeurs économiques dans l’échange avec autrui. Or, l’on peut se demander de façon générale quelles sont les relations entre les valeurs qualitatives et les valeurs économiques.
A propos des valeurs économiques, on pourrait poser un problème génétique. On pourrait faire des recherches, et cela nous a souvent tenté, sur la genèse de certaines conduites économiques élémentaires, telles que
l’échange, le troc d’objets, de jouets par exemple, ou l’échange de services dans la vie sociale entre enfants. On pourrait se demander s’il existe déjà chez l’enfant des rudiments de conduites économiques et comment ces conduites se développent. Nous avons déjà recueilli quelques informations à ce sujet ; mais c’est un sujet très difficile, qui ne présente aucun intérêt si l’on s’en tient à des situations artificielles. Ce sont les situations spontanées qui seules ici sont valables, et l’on ne peut guère les trouver que dans des internats ou dans des communautés d’enfants plus ou moins durables, où il y ait une vie sociale suffisamment étroite pour qu’on assiste à des échanges, spontanés d’objets, à des trocs ou à des échanges de services qui puissent poser le problème de la conduite économique.
Mais sans avoir de faits précis à vous apporter, j’aimerais simplement poser le problème : à partir de quand dirons-nous qu’un échange est de nature économique et jusqu’à quel point parlerons-nous simplement d’échange de valeurs qualitatives dans le sens que nous avons adopté jusqu’ici, celui des actions et réactions entre deux individus qui s’évaluent sans cesse l’un l’autre, qui contractent des dettes morales et des obligations pour la suite, etc.
Or, la seule différence qui paraisse fondée entre une valeur économique et une valeur qualitative qui ne soit pas économique est précisément une différence faisant intervenir la quantification et la mesure. Je ne pense pas que la différence entre la valeur économique et les valeurs qualitatives soit une différence d’intérêt simplement, parce qu’il peut y avoir des conduites qui n’ont rien d’économique et qui sont néanmoins des conduites essentiellement intéressées. On peut utiliser autrui dans des fins égoïstes sans qu’il y ait là pour autant une conduite économique. Et on peut d’autre part faire intervenir des valeurs économiques, sans faire appel nécessairement à un intérêt dans le sens d’une conduite intéressée. On peut acheter économiquement parlant, à titre de marchandise, un billet de concert ou un ouvrage de métaphysique, et on peut les acheter pour en faire cadeau à autrui.
Ce n’est donc pas dans la finalité des conduites que l’on trouvera la différence : il y a des conduites intéressées et désintéressées dans les deux cas. La différence commence, au contraire, dès qu’intervient la mesure. Je me contenterai d’un exemple d’adulte, mais je pense qu’on trouverait la même chose chez l’enfant en étudiant le passage d’échange quelconque à un début d’échange économique ou de troc. Supposons deux étudiants qui ont du plaisir à se promener ensemble et à échanger leurs idées. Voilà un échange où interviendra comme partout notre schéma des valeurs (ce que peut dire l’un sera valorisé par l’autre, etc.) mais où il n’y a pas trace de conduite économique. Supposons maintenant qu’il y ait spécialisation dans l’échange : l’un parle à l’autre de psychologie, l’autre parle au premier de mathématiques et chacun trouve plaisir à apprendre quelque chose de l’autre. Sommes-nous cette fois en présence d’une conduite économique telle qu’un troc élémentaire ? Il serait difficile de l’affirmer bien que chacun puisse tirer profit de l’autre, indépendamment de la sympathie qu’il peut éprouver à son égard. Supposons maintenant - 3ème état - que ces deux personnages fassent intervenir une mesure quelconque ; on ne peut mesurer le nombre des idées échangées, mais le temps de l’échange. Supposons donc qu’ils conviennent d’échanger une demi-heure de psychologie contre une demi-heure de mathématiques. Cette fois il s’agit d’un troc, c’est-à-dire d’une conduite économique.
Du fait même que l’on introduit la mesure, la valeur ainsi quantifiée devient une valeur économique. Et cependant ces individus ont le même sympathie l’un pour l’autre qu’auparavant, ils ont le même intérêt à entrer dans le point de vue de l’autre, etc. mais le seul fait d’introduire la mesure change le caractère de l’échange et introduit un aspect économique. Le schéma est le même mais il y a eu quantification de la valeur. Autrement dit, il suffit de passer de la quantité intensive qui intervient dans toute échelle de valeurs à une quantité métrique ou extensive, et par cela même, on transforme la valeur en valeur économique.
Je conclurai en disant qu’il y a des valorisations partout. Tel est le phénomène fondamental. Il y a hétérovalorisation dans l’échange avec autrui et des autovalorisations dans l’action propre, mais ces valeurs peuvent être ou qualitatives ou quantitatives, quantifiées de façon extensive pour parler plus précisément, et dès qu’elles sont quantifiées selon la quantité métrique ou extensive, elles prennent un aspect économique : économie interne, régulation des forces de l’action propre, loi du moindre effort dans l’économie de l’action ; ou économie dans l’échange avec autrui. Dans tous les cas, par contre, le contenu qualitatif des valeurs n’est plus économique : il est déterminé par l’affectivité en général, dans l’échange ou dans l’application à soi-même du même schéma.
Abordons maintenant un autre problème qui nous conduira aux sentiments moraux. La valeur en général dont nous venons de donner quelques esquisses nous conduira aux sentiments moraux qui, comme nous le verrons, constituent une sorte de disposition de conservation des valeurs : valeurs obligées, valeurs normatives et non plus spontanées.
Mais pour en arriver aux sentiments moraux, il est une question qu’il nous faut réexaminer au préalable : celle des schèmes relatifs aux personnes et en particulier des schèmes relatifs à la personne des parents et le problème du surmoi, autrement dit, les schèmes qui interviennent dans les conduites familiales et qui ont donné lieu aux interprétations psychanalytiques bien connues. Il est en particulier nécessaire de rappeler les problèmes du surmoi pour comprendre la nature des sentiments moraux.
Nous avons vu, à propos du stade III, qu’il existe déjà au niveau sensori-moteur une sorte de choix de l’objet affectif et de centration de l’affectivité sur la personne de la mère et du père. Bien entendu, ces sentiments-là ne sont que renforcés par l’échange que rend possible la parole, la représentation et toutes les conduites sociales à la fois cognitives et affectives que j’ai rappelées à propos de ce stade IV.
Ces sentiments ne sont que renforcés : en effet, c’est autour de deux, trois ans que les freudiens placent habituellement le fameux complexe d’Oedipe qui marque l’apogée de cette polarisation sur la personne des parents. Mais le problème que j’aimerais examiner et qui me paraît important comme introduction aux sentiments moraux, c’est le problème de ce qu’on appelle le transfert de ces sentiments sur d’autres personnages. C’est le problème des modèles affectifs constitués par les parents et qui conditionnent
la vision que le sujet se donne des autres personnes. En effet, les freudiens ont mis en évidence que ces sentiments à l’égard de la mère et du père vont influencer le sujet pendant sa vie entière ; ces sentiments vont être reportée inconsciemment sur d’autres personnages et vont créer toutes sortes de situations qui, ne s’expliqueraient pas sans cette intervention des sentiments familiaux inconscients. Ceci est déjà très net chez l’enfant du niveau que nous considérons maintenant. Supposez par exemple l’enfant qui entre à l’école, qui se trouve en présence d’un instituteur ou d’une institutrice inconnus et qui va réagir à cette nouvelle situation. La réaction ne sera pas seulement fonction du caractère des deux personnages en présence, l’instituteur et le garçon, mais il intervient à l’arrière-plan un troisième personnage qui joue un rôle souvent essentiel et qui est le personnage du père.
Supposez un garçon qui a un père autoritaire et qui a été élevé dans la crainte et dans la discipline, et aura pris par exemple une attitude de soumission et d’obéissance. En présence d’une nouvelle situation d’autorité, celle où il entre en classe par exemple, il va transférer tout naturellement l’attitude qu’il a déjà prise dans la famille sur cette nouvelle situation.
Supposez au contraire qu’il ait adopté une attitude de révolte intérieure et de libération, l’instituteur devant qui il se trouve aura beau n’être pas du tout lui-même un personnage autoritaire, mais au contraire compréhensif et libéral, il y aura toute une période d’adaptation où il va transférer des attitudes de révolte ou des complexes de tous genres qui ne s’expliqueraient pas de nouveau sans le tiers invisible que représente le père. De même, bien entendu, en présence d’une femme de l’âge de sa mère, il verra des ressemblances ou au contraire sera déçu de ne pas trouver des ressemblances, etc., et présentera ces réactions qui sont banales et qu’il est inutile de vous rappeler dans le détail.
Mais le problème que j’aimerais poser, c’est le problème du mécanisme; les freudiens ont donné à cet égard un schéma d’explication qui est bien clair et qui semble le plus simple possible au premier abord. Je rappelle deux ou trois de ces notions. Tout d’abord, la notion de la fixation de l’inconscient au passé : l’individu a fait des expériences affectives uniques lors du choix de l’objet ; l’image de la mère ou l’image du père reste gravée dans l’inconscient pendant toute l’existence et influence sans cesse, sans que le sujet s’en doute, la conduite parce qu’il y a fixation à ces expériences antérieures. On nous dit, par exemple,que l’homme n’aime toute sa vie qu’une seule femme, sa mère, dont il recherche sous des formes diverses l’"imago", soit ressemblante, soit corrigée. De même l’expérience de l’autorité paternelle jouera également par fixation au passé un rôle continuel dans les expériences nouvelles.
Mais en quoi consiste ce rôle ? L’affectivité conçue par FREUD (nous l’avons dit à propos du choix de l’objet) constitue une sorte d’énergie qui peut se déplacer d’un objet à un autre, qui donne lieu donc à des transferts affectifs par simples déplacements d’un personnage antérieur sur un personnage ultérieur, en général sur des personnages réels, mais parfois sur des personnages idéaux comme dans le jeu avec possibilité de sublimation, comme dans la création artistique, etc. On se rappelle, par exemple, les travaux de la revue Imago, sur la création artistique, la manière dont on retrouve dans le thème de la lutte contre les tyrans, chez Schiller, la révolte contre le père subsis-
tant dans toute l’œuvre du poète, etc.
J’aimerais rappeler deux ou trois notions courantes. D’abord l’identification : un personnage nouveau quelconque est identifié inconsciemment à la mère ou au père, identification affective qui rend possibles les transferts et qui se manifeste sous une forme plus ou moins directe dans le symbolisme du rêve ou du jeu chez l’enfant. Rappelons de même le mécanisme de projection dont on fait un si large usage aujourd’hui. Rappelons de même que, dans l’interprétation freudienne classique, toute la vie reste dominée par le besoin de réaliser les désirs inassouvis de l’enfance, désirs d’amour, désirs de libération, etc., par le besoin de résoudre d’anciens conflits non entièrement résolus et enfouis dans l’inconscient, chaque situation nouvelle donnant lieu, par le jeu des identifications, des transpositions, des projections, à une sorte de solution symbolique de conflits antérieurs. L’adaptation à une situation nouvelle ne serait donc jamais compréhensible chez un individu sans faire la part de son histoire affective antérieure, et en particulier, de cet événement affectif considérable que sont les expériences familiales.
Ces faits sont d’une grande importance, et je ne cherche pas à les mettre en doute. Peut-être les a-t-on exagérés dans certains cas mais peu importe : c’est le propre de toute théorie que d’exagérer tant soit peu la portée des exemples qu’on donne ; mais les faits existent et ces faits, je ne cherche pas à les discuter. Le seul problème que j’aimerais poser devant vous est le problème de l’interprétation : l’interprétation, dont je viens de rappeler les grandes lignes, est-elle la seule possible ou peut-on concevoir d’autres interprétations plus simples du point de vue des rapports entre l’intelligence et l’affectivité qui nous préoccupent en ce cours ? Nous avons déjà noté certaines difficultés dans la conception que le freudisme se donne de la permanence des courants affectifs avec simple déplacement d’un objet à un autre. A propos du narcissisme et du "choix de l’objet", nous avons vu que ce déplacement impliquait en réalité une construction, une refonte systématique, une restructuration de l’ensemble de l’univers aussi bien cognitif qu’affectif.
J’aimerais maintenant poser le problème de la conservation de la vie affective de l’enfant dans l’inconscient adulte. C’est un autre aspect du même problème. Comment expliquer cette continuité affective ? Le fait que l’individu réagit, pendant toute l’enfance, et cela reste visible jusque chez bien des adultes, d’une manière continue comme s’il conservait inconsciemment en lui les images familiales semble au premier abord imposer l’hypothèse d’une conservation inconsciente comme si le sujet conservait inconsciemment en lui ses sentiments infantiles vis-à-vis du père et de la mère.
Mais est-ce le sentiment qui se conserve dans cette continuité ou devons-nous chercher à expliquer la continuité par la conservation d’autre chose que le sentiment lui-même conçu comme une sorte de courant d’énergie ? Je prends d’abord l’exemple d’une tendance agressive : supposez deux individus qui ne s’entendent pas ; quand ils se trouvent ensemble, ils en arrivent parfois à quelque violence de langage ; puis ensuite, les sentiments agressifs disparaissent et ils s’entendent pendant une période donnée, puis la crise réapparaît périodiquement à intervalles que nous supposerons plus ou moins éloignés. Il y a donc tour à tour manifestation puis disparition, puis réap-
parition de l’agressivité. Que s’est-il passé entre deux ? Nous pouvons certes recourir au schéma topographique de l’inconscient de FREUD, distinguant deux régions dans la vie mentale, la conscience et l’inconscience : l’agressivité affleure alors de temps en temps dans la conscience, puis disparaît dans l’inconscient pour revenir, etc. Il y aurait donc dans cette première hypothèse conservation de la charge affective ; le sentiment se conserve et c’est pourquoi il y a continuité. Dans ce cas-là, il va de soi que toute notre vie, nous serons influencés par les images familiales, chargées de sentiments variés.
Mais rien ne prouve qu’il en soit ainsi. Le fait à expliquer est la continuité mais elle pourrait tenir à de simples schèmes de réaction en faisant l’économie des représentations inconscientes et de la conservation des sentiments. L’agressivité n’est peut-être que le résultat d’un déséquilibre momentané entre deux caractères qui s’opposent. Le facteur de continuité serait le caractère, c’est-à-dire l’ensemble des schèmes de réaction. En présence de certaines situations, les caractères des deux partenaires vont donner lieu à un conflit parce qu’il y aura tension entre des réactions contraires, il y aura crise à cause du déséquilibre. Puis, une fois l’équilibre rétabli, il n’y aura plus de sentiment d’agressivité. Dans la première hypothèse on ne le voit plus, mais il est toujours là ; dans ma seconde hypothèse, il n’y en a plus parce qu’il n’y a plus de cause de déséquilibre. Lors d’une nouvelle occasion de conflit, les deux caractères vont se heurter de nouveau, etc. Dans la seconde interprétation, ce qui se conserve, ce n’est donc ni des images inconscientes ni des sentiments mais ce que j’appellerai des schèmes de réactions. De même qu’il existe des schèmes de réaction aux objets (tous les schèmes de l’intelligence, etc.) il y aurait des schèmes de réactions aux personnes.
Le schème se conserve en tant que mode de réaction et l’ensemble de ces schèmes est ce qu’on appellerait le caractère de l’individu. Tels sont les modes de réaction tendant à la soumission, à la libération, à la révolte, etc. Mais ce sont de simples modes de réaction, dus à l’expérience antérieure, de même qu’il existe des modes d’adaptation relatifs aux objets. Il est alors inutile de considérer une agressivité enfouie dans l’inconscient qui va ressortir et être refoulée ensuite. Il est plus simple de dire qu’il y a, dans les caractères en présence, des modes de réagir qui de temps en temps peuvent s’accommoder et de temps en temps peuvent donner lieu à des conflits.
Or, rien n’empêche, dans le domaine des affections et de l’amour lui-même, de concevoir les choses de la même manière.
L’observation nous montre que l’amour lui-même, si grand soit-il, n’a pas toujours la même intensité ; il y a les intermittences du cœur dont parle Proust, il y a l’"acedia" dont parlent les mystiques, il y a les oscillations, les fluctuations. On peut avoir un sentiment très intense, puis une intermittence et ensuite une réapparition. Que se passe-t-il ? Le sentiment est-il toujours le même ? De temps en temps, il percerait dans la conscience, se manifesterait avec éclat, puis rentrerait dans l’inconscient, etc. Ou bien s’agit-il à nouveau des schèmes de réactions entre deux individus qui s’entendent, qui réagiront de la même manière dans les mêmes situations et qui créeront ainsi des liens toujours plus étroits par leurs réactions complémentaires ? En ce cas, ils recréeront sans cesse le même sentiment, sans que celui-ci se conserve comme tel. Certains préfèrent d’ailleurs être l’objet d’un sentiment qui se recrée périodiquement que d’un sentiment qui se conserve automatiquement…
Nous avons vu qu’il existait une certaine continuité affective mise en évidence par les freudiens à partir des modèles parentaux, continuité qui influence tous les sentiments ultérieurs, toutes les réactions ultérieures aux personnes.
Mais nous avons vu que cette continuité soulève certains problèmes d’interprétation, c’est-à-dire qu’il n’est pas indispensable pour rendre compte d’un tel fait d’adopter les interprétations freudiennes ou, du moins, certaines d’entre elles. Il n’est pas nécessaire par exemple de faire appel à une conservation des sentiments antérieurs ou des pulsions en général. Il n’est pas nécessaire de faire appel à une fixation inconsciente au passé comme si d’une part, la conscience seule s’adaptait aux circonstances nouvelles et comme si l’inconscient conservait intégralement tout le passé affectif de l’individu par une mémoire qui serait pure conservation et non pas, comme l’admettent les interprétations actuelles, une reconstruction ou une reconstitution du passé.
En troisième lieu, il n’est peut-être pas nécessaire non plus, toutes les fois qu’il s’établit une analogie entre une situation nouvelle et une situation ancienne d’adopter l’hypothèse d’une identification entre les personnages nouveaux et les modèles parentaux, cette identification au père et à la mère dont on nous parle sans cesse.
Autrement dit, les faits eux-mêmes pourraient peut-être être expliqués plus simplement par la notion de schème. L’hypothèse consisterait à admettre qu’il existe des schèmes relatifs aux personnes comme il existe des schèmes relatifs aux objets.
Ces schèmes relatifs aux objets, nous les connaissons bien par l’étude de l’intelligence sensori-motrice et des formes ultérieures de l’intelligence et il va de soi que ces réactions aux objets sont simultanément cognitives et affectives, supposant des intérêts aussi bien que des instrumenta de compréhension.
Mais les schèmes relatifs aux personnes, de même sont cognitifs et affectifs simultanément. L’élément affectif est peut-être plus important dans le domaine des personnes et l’élément cognitif peut-être plus important dans le domaine des choses, mais ce n’est qu’une question de degré. Nous ne disons donc pas - et j’évite de le faire - schèmes affectifs pour les personnes et schèmes cognitifs pour les objets, nous disons que tous les schèmes sont l’un et l’autre avec un dosage en plus ou en moins suivant l’intérêt des objets et des personnes auxquels s’adressent les schèmes.
Que sont les schèmes ? Un schème est un mode de réactions susceptibles de se reproduire et susceptibles surtout d’être généralisées. Nous parlons par exemple de schèmes au niveau sensori-moteur de l’intelligence pour décrire certains modes de conduite du bébé qu’il va, une fois découverts, appliquer à des séries de situations nouvelles : le schème de balancer des objets ou de tirer à lui des objets, et ainsi de suite. Mais notons que ces schèmes sensori-moteurs ne sont pas simplement ce qu’on appelle parfois des
"patterns", c’est-à-dire qu’ils ont un pouvoir de généralisation en plus, un pouvoir d’assimilation en plus. Ils ne sont pas simplement des modèles, des formes qu’on retrouve dans certaines situations analogues ; ce sont des instruments de généralisation active. De même dans le domaine perceptif, en plus des Gestalts, on peut entrevoir l’existence de schèmes proprement dits. Quand on perçoit un carré et qu’ensuite, on perçoit un autre carré de dimensions différentes, on ne se borne pas à transposer la forme indépendamment des grandeurs, on transfère également toute une activité, une activité d’analyse qui permettra de recomparer entre eux les côtés, les angles, etc. De même on peut parler de schèmes conceptuels. Telle sera une classe d’objets qui présente des caractères communs, c’est-à-dire auxquels on adapte des mêmes formes de réaction. Entre les schèmes élémentaires sensori-moteurs ou perceptifs d’une part et les schèmes conceptuels de l’autre, nous avons toutes sortes de formes intermédiaires au niveau préopératoire en particulier. Nous avons des schèmes qu’on peut appeler préconceptuels, c’est-à-dire qui ne prennent pas encore la forme de classes logiques proprement dites. Ils ne peuvent pas être intégrés dans des classifications strictes mais font appel à des situations à mi-chemin, si l’on peut dire, entre l’individuel et le général. Par exemple, quand on interroge des enfants de 4 à 5 ans sur le mécanisme des ombres ou bien sur le mécanisme d’un déplacement d’air avec un éventail, etc.. on s’aperçoit que pour l’enfant, l’ombre ne forme pas une classe de phénomènes distincts les uns des autres mais analogues et équivalents par leur mode de formation ; les ombres participent en quelque sorte les unes des autres, elles se déplacent de dessous un arbre sur la table où se fait l’expérience, et ainsi de suite.
Nous avons cherché à décrire l’année dernière une de ces situations intermédiaires entre l’individuel et le générique. Je vous ai raconté par exemple l’observation que j’avais faite sur un de mes enfants en me promenant avec lui et en cherchant avec lui régulièrement par les temps de pluie, les limaces qui l’amusaient. Or, l’enfant disait : "Voilà la limace" et 500 m plus loin, "Voilà de nouveau la limace"; Il m’a été impossible de trancher la question de ce que signifiait ce "de nouveau", car le problème ne se posait pas pour l’enfant dans les mêmes termes que pour nous : était-ce la même limace en tant qu’individu, ou de nouveau la même espèce de limace, ou une sorte de nouvelle exemplarité, si on peut dire, à mi-chemin de l’individuel et du générique ?
Cela pour vous dire qu’il y a toutes sortes de schèmes et qu’en employant ce mot, il ne faut pas imaginer un schème logique, une classe au sens du concept en extension. Entre le schème sensori-moteur et perceptif d’une part et les schèmes proprement conceptuels à l’autre extrême, il y a toutes les formes intermédiaires de schèmes qui marquent toujours cette capacité d’assimilation, de généralisation du passé à des situations nouvelles et qui marquent ainsi une activité de mise en relation de la part du sujet.
Or, il n’est aucune raison que cette schématisation jouant un si grand rôle dans les réactions aux objets, dans le comportement de l’enfant vis-à-vis des choses, ne se retrouve pas dans son comportement vis-à-vis des personnes. Il y a des schèmes de réaction vis-à-vis des personnes, c’est-à-dire que nous réagissons de manière semblable en des situations analogues selon notre caractère, mais qu’est-ce que le caractère sinon précisément l’ensemble de ces schèmes de réaction ?
Nous réagissons d’une manière plus ou moins constante dans des
situations analogues, même vis-à-vis de personnes différentes, nous établissons un rapport, rapport qui vient de notre mode de réactions et pas uniquement des caractères objectifs des personnes en cause.
Autrement dit, les modes de réaction acquis par l’enfant vis-à-vis de ses parents sont vraisemblablement le point de départ d’une telle schématisation. Bien entendu, les parents présentent certains caractères individuels uniques, irremplaçables, des valeurs qu’on ne retrouvera pas dans la suite. Mais à côté de cet aspect individuel de la mère ou du père, il y a, dans les réactions de l’enfant à leur égard, des caractères transposables à d’autres individus ; la réaction à l’autorité, la réaction à l’affection, la réaction à toutes sortes de situations familiales sont des réactions qui pourront être transposées d’une situation à l’autre et qui permettront d’établir des analogies de toutes sortes entre les situations successives que l’individu va vivre. Ces schèmes vont donc conduire à établir des relations entre tous les personnages nouveaux et ces premiers modèles de conduite inter-individuelle constitués par les parents.
Autrement dit, nous pouvons concevoir tout un schématisme des réactions, je le répète, réactions affectives et cognitives à la fois, qui constituent le caractère de l’individu, qui constituent ces constantes affectives, ces modes permanents de réaction vis-à-vis des personnes. Or, ce schématisme paraît être susceptible d’une dynamique, tout à fait analogue à celle qu’on voit en œuvre dans la construction de l’intelligence et une dynamique qui me paraît plus compréhensible, plus acceptable que l’hypothèse d’un inconscient qui serait simplement le magasin, si on peut dire, des souvenirs passés, le dépôt des charges affectives passées ; d’un inconscient qui serait affecté avant tout à la conservation des souvenirs et des sentiments antérieurs. Si l’on cherche à traduire cette conservation en termes dynamiques, si l’on cherche à y voir plus qu’une simple identification inconsciente du nouveau passé, alors on tombe dans le schématisme dont je viens d’essayer de vous rappeler les propriétés et les analogies avec ce qu’on trouve dans le domaine de l’intelligence.
On rétablit autrement dit l’unité de la conduite ; on découvre un double processus d’assimilation et de construction continuelles, les schèmes de réaction constituant alors l’élément général et commun aux réactions cognitives et aux réactions affectives.
Il est vrai qu’on pourrait me faire l’objection suivante : c’est que très souvent, dans la pensée symbolique du sujet, qu’il s’agisse de rêves chez l’adulte, qu’il s’agisse de jeux proprement dits chez l’enfant, on assiste à ces identifications auxquelles les freudiens nous ont habitués. On voit sous une forme symbolique tel personnage nouveau identifié réellement au père et à la mère. On voit dans les images du symbolisme une sorte de condensation, de fusion de caractères qui évoque nettement cette notion d’identification pure et simple.
Mais il ne faut pas être dupe du symbolisme : le rêve d’une part, le jeu de l’enfant de l’autre, n’ont que l’image comme procédé d’expression et de symbolisation ; ils ne peuvent pas représenter le schématisme autrement qu’avec des images et alors bien entendu, l’image créera une identification plus concrète, plus crue si je puis dire, que la schématisation qui, elle, est beaucoup plus générale.
Le prototype de ces schèmes de réaction auquel je pense, c’est le surmoi, le surmoi décrit par FREUD et qui a connu le succès que vous savez. Le surmoi, c’est l’intériorisation de la personne des parents et la source d’une sorte d’autorité morale inconsciente et permanente qui engendrera toutes sortes de résultats. C’est un exemple à imiter, c’est en même temps une source de devoirs, d’obligations de tous genres, de censure, de refoulement, une source de remords, une source d’auto-punition. Vous savez tout ce qu’on peut rattacher au surmoi.
Or, le surmoi est l’exemple le plus simple de ce que j’appelais tout à l’heure des schèmes de réaction ; ce n’est pas uniquement l’identification au père ou à la mère, une image passée à laquelle tout est ramené dans les situations présentes. Le surmoi, c’est le produit d’une assimilation continue et par analogie entre les situations actuelles, qui rappellent le passé, et les situations vécues jadis dans la famille. Le surmoi, c’est d’autre part un schème susceptible de généralisation. II n’est pas simplement instrument de répétition ; l’individu qui a un fort surmoi se donne à lui-même des ordres, et des ordres nouveaux qu’il invente, s’impose des consignes en plus de celles qu’il a reçues et éprouve des remords en plus de ceux qu’il a vécus en fonction des devoirs réels que lui donnaient ses parents autrefois.
Bref, le surmoi est donc une source d’assimilation et de généralisation continuelles ; c’est un schème et non pas simplement un mécanisme d’identification à un ensemble de souvenirs affectifs qui seraient conservés statiquement dans l’inconscient.
Ceci nous conduit au problème des premiers sentiments moraux et vous voyez pourquoi j’ai tenu à faire cette parenthèse en ce qui concerne les sentiments familiaux puisque le surmoi est justement l’une des sources de cette morale de l’obéissance qui est sans doute la première morale de l’enfant.
Les premiers sentiments moraux ont donné lieu à toutes sortes d’études, d’abord des psychanalystes eux-mêmes puisque nous parlions d’eux. Rappelons que, dès les débuts du freudisme, et bien avant que FREUD ait inventé le surmoi, un disciple de FREUD, FERENCZI, avait publié dans la revue "Imago" un article plein d’intérêt dans lequel il se demandait pourquoi les enfants obéissent à leurs parents ? Il y a là en effet un problème.
Les enfants obéissent à leurs parents même quand ils semblent ne pas se soumettre et qu’en fait ils n’appliquent pas tous les ordres reçus. Ils intériorisent tout de même ces derniers sous forme d’obligations senties, vécues et telles qu’elles donnent un sentiment de remords lorsqu’elles ne sont pas suivies. D’autre part, l’enfant n’obéit pas à n’importe qui, il obéit à ses parents et non pas à un personnage quelconque qui donnerait les mêmes ordres.
FERENCZI, analysant le problème, aboutit à la solution que le rapport affectif de l’enfant et des parents est un rapport fait simultanément de crainte et d’affection, que l’affection est l’un des éléments mais qu’à lui seul, il n’expliquerait pas l’obéissance parce que l’affection ne crée pas le sentiment du devoir. L’affection crée simplement le besoin d’être agréable, de faire plaisir, mais ce n’est pas encore une obligation proprement dite.
La crainte d’autre part n’est pas non plus un élément suffisant ; la crainte fait que le plus faible se soumettra au plus fort mais il peut se soumettre d’une manière tout extérieure, non seulement par un jeu de forces mais par un simple calcul d’intérêt (plier en apparence pour éviter le désagrément que donnerait la non soumission). Au contraire, le mélange de crainte et d’affection, ce mélange qui fait que l’enfant aime ses parents et les sent en même temps supérieurs, plus puissants que lui, fait que les ordres, les exemples, les désirs des parents prennent une valeur obligatoire et créent ainsi ce mécanisme curieux, si courant soit-il, qu’est l’obéissance spontanée de l’enfant à ses parents.
Ce sont vraisemblablement ces travaux de FERENCZI qui ont été au point de départ des réflexions ultérieures de FREUD sur le surmoi. Mais notons qu’avant le surmoi de FREUD, et avant les articles de FERENCZI, le surmoi a eu des précurseurs. II faut que j’en rappelle deux : c’est BALDWIN d’une part et BOVET d’autre part.
BALDWIN, dans son livre si intéressant bien qu’ancien sur "Le développement mental au point de vue social et moral", cherche à expliquer par des relations inter-individuelles et en particulier par l’imitation une série de propriétés de la conduite qui semblent au premier abord purement individuelles et indépendantes de la personne des autres.
Nous avons déjà vu comment BALDWIN pose le problème de la conscience même du moi. Cette conscience du moi, que les anciens psychologues croyaient contemporains de la conscience tout court et dont BALDWIN, le premier, a eu le mérite de montrer qu’elle était très tardive par rapport à la naissance, qu’elle s’’élaborait peu à peu, cette conscience du moi, BALDWIN cherche à l’expliquer par l’imitation, par l’échange avec autrui, par un échange qui donne d’abord la conscience de la ressemblance entre le corps d’autrui et le corps propre, entre les gestes d’autrui et les gestes propres et qui crée une similitude en même temps qu’une opposition : d’où la construction simultanée et corrélative de la personne d’autrui d’une part et du moi physique et mental d’autre part.
Cette construction du moi par l’imitation ne s’arrête pas là, et, pour BALDWIN, elle n’est que le début d’un processus qui va bien plus loin et qui expliquerait précisément le début du sentiment du devoir, des premiers sentiments moraux et de la conscience morale en général.
En effet, pour BALDWIN, le petit enfant imitant ses parents peut les imiter jusqu’à un certain degré mais découvre assez vite tout un ensemble de réactions des parents qui ne sont pas immédiatement imitables, qui dépassent les capacités et les possibilités de l’enfant, qui le dépassent parce que les parents sont plus grands, plus rapides, plus intelligents, plus puissants, etc.
Autrement dit, à côté de cette construction du moi par analogie, par l’ensemble des caractères communs entre les modèles et le corps propre, il y aura en même temps toute une partie de la personne des parents qui dépasse le moi de l’enfant et qui constitue ce que BALDWIN appelle, non pas le surmoi (mais il aurait pu justement employer déjà ce terme pour désigner le phénomène qu’il décrit), mais le "moi idéal", c’est-à-dire un modèle qui ne
peut pas être imité actuellement mais qui s’impose comme devant être imité, obligeant à toute une série d’imitations ultérieures. Ce moi idéal dont nous parle BALDWIN présente tous les caractères du surmoi de FREUD, c’est-à-dire que ce moi idéal est justement pour BALDWIN la source du sentiment de l’obéissance, de l’obligation, etc. Le moi idéal des parents, c’est ce qui fait que les parents sont sentis comme supérieurs, ont par conséquent une autorité sur le petit et constituent des exemples obligatoires ; et notamment une autorité dont les ordres sont suivis, sont sentis comme impératifs. Le même processus, autrement dit, qui engendre le moi tout court, engendre ensuite une sorte de surmoi, une sorte de moi supérieur qui serait la source de la morale de l’obéissance,
Mais j’aimerais vous rappeler d’autre part les travaux de BOVET qui sont beaucoup plus précis ; BALDWIN est un auteur qui certainement a beaucoup observé et a dû recueillir une grande quantité de faits mais qui malheureusement ne les cite pas et qui écrit d’une façon abstraite, non pas que ses concepts soient difficiles à manier mais parce qu’il oublie le détail des faits auxquels il se réfère. On est obligé de les imaginer, ce qui est relativement aisé mais suppose un certain effort.
Au contraire l’étude de BOVET sur les sources du sentiment d’obligation est une étude expérimentale et fournissant sur chaque point les matériaux mêmes dont il s’est servi. Dans ses articles qui ont paru aux environs de 1908 - 1912, dans l’Année psychologique d’une part et dans les Archives de Psychologie d’autre part, BOVET se pose la question de savoir quels sont les facteurs qui vont engendrer le sentiment d’obligation, d’une manière générale, mais en particulier chez le petit enfant.
BOVET répond d’abord que le sentiment d’obligation suppose deux individus au moins. Le sentiment de devoir ne surgirait pas tel quel de la conscience individuelle, indépendamment d’un rapport avec autrui : il procède d’un rapport avec les parents ou avec d’autres personnages, un rapport qui suppose au moins deux individus. Cela dit, il faut, nous dit BOVET, et il suffit que deux conditions soient remplies pour que l’enfant ou le sujet en général éprouve le sentiment d’être obligé, le sentiment du "devoir" :
Première condition : il faut que l’un des deux partenaires du rapport inter-individuel donne à l’autre des ordres, ou plus précisément des consignes ; les consignes étant des ordres à échéance indéterminée, valables non pas simplement dans une situation unique mais indéfiniment tant qu’il n’y a pas eu contre-ordre. Telle est par exemple la consigne ne pas mentir, cette consigne qu’on donne si précocement à l’enfant, même bien souvent avant qu’il ne comprenne de quoi il peut bien s’agir.
Deuxième condition il faut que la consigne soit acceptée, et pour que l’enfant accepte un ordre ou une consigne de la part d’un personnage quelconque, il faut qu’il éprouve vis-à-vis de ce personnage un sentiment particulier, sentiment fait d’affection et de crainte. Et on trouve ici le parallèle de l’analyse de FERENCZI, le crainte étant le sentiment que la personne est supérieure, qu’elle est plus forte.
Ce sentiment de crainte et d’affection mêlés est ce que BOVET appelle le respect. Autrement dit, pour qu’il y ait sentiment d’obligation, les
deux conditions sont : 1°) une consigne et 2°) que la personne qui donne la consigne soit respectée par celle qui la reçoit, le respect étant ainsi conçu par BOVET sous la forme d’un sentiment inter-individuel comme les autres, mais simplement composé de ce mélange d’affection et de crainte vis-à-vis de ce qui dépasse, vis-à-vis de ce qui est supérieur. BOVET considère le respect comme très primitif, comme lié de très près au sentiment filial, au sentiment du petit vis-à-vis de ses parents, de ses aînés, des personnes de son entourage qu’il aime mais qui le dépassent.
Notons ici - et il est nécessaire d’ouvrir cette parenthèse - que BOVET prend vis-à-vis du respect une position qui est exactement contraire à la position traditionnelle soutenue avant lui par les philosophes et par les sociologues. Tous les moralistes ont parlé du respect, mais pour la plupart le respect n’est précisément pas un sentiment inter-individuel comme les autres.
En effet, le respect a été conçu la plupart du temps comme un sentiment sui generis qui ne rentre pas dans le cadre des sentiments interindividuels. Rappelons-nous par exemple l’analyse célèbre de KANT : le respect, disait KANT, n’est pas un sentiment comme les autres, car nous ne respectons pas les personnes comme telles ; le respect est un sentiment que nous éprouvons à l’égard de la loi morale (et cela, d’une manière explicable, d’ailleurs, dans la thèse kantienne puisque la loi morale était au préalable dissociée de tout contact avec la sensibilité), et, quand nous respectons une personne, c’est la loi morale que nous respectons en elle ; nous respectons la manière dont elle incarne la loi, dont elle la met en pratique, dont elle la représente quand nous respectons une personne, ce n’est donc pas l’individu ou le moi que nous respectons, c’est la loi morale incarnée en lui.
Rappelons-nous de même l’analyse du respect par DURCKHEIM. DURCKHEIM avait été kantien lors de sa formation et il s’est borné à bien des égards à traduire KANT en sociologie, si je puis dire, à remplacer l’a priori par la conscience collective. Dans le cas du respect, l’analogie est frappante. DURCKHEIM nous dit : le respect n’est pas un sentiment que nous éprouvons pour des individus, il est le sentiment que l’individu ressent à l’égard du groupe, des valeurs collectives, des impératifs collectifs et quand nous respectons un personnage individuel, c’est le groupe que nous respectons en lui, c’est la manière dont il incarne les valeurs ou les règles du groupe social.
BOVET s’oppose à ces deux interprétations et à toute interprétation semblable en disant que, génétiquement, la situation devient inexplicable en de tels termes. Si l’on ne regarde que la conscience adulte, bien entendu on ne pourra plus dissocier, dans le respect pour une personne, la part de la loi morale et la part de l’individu qui l’incarne. Chez l’adulte, il y aura action et réaction ou plutôt mélange des facteurs d’une manière telle que nous ne pourrons pas les dissocier. Mais si nous suivons les choses dans l’ordre de la genèse et si nous nous demandons comment le petit enfant en arrive à la notion de la loi morale, nous constatons qu’il y arrive à travers les personnes qui la lui prescrivent. Sans un sentiment préalable à l’égard des personnes, il ne sera pas possible, sauf à faire appel à une innéité dont on ne trouve pas la confirmation, d’expliquer comment l’enfant arrivera à obéir aux règles faute d’un facteur qui lui fera accepter ces
règles de la part des personnes qui les lui transmettent ou les lui imposent.
Autrement dits, là où KANT et DURCKHEIM admettaient une loi morale préalable et le respect ensuite, BOVET retourne l’ordre des choses en faisant du respect la condition préalable de l’acceptation des ordres et des consignes qui, alors, prennent une valeur obligatoire et engendrent cette morale d’obéissance qui est la morale primitive de l’enfant. Voilà donc en deux mots en quoi consiste la thèse.
Mais BOVET cherche à examiner tous les autres facteurs possibles, à faire une sorte d’inventaire des hypothèses qu’on pourrait lui opposer. Il les examine une à une pour montrer qu’aucune ne joue, ou que là où elle joue, elle recouvre en réalité implicitement ces deux conditions permanentes que sont les consignes et le respect.
Suivons rapidement BOVET dans l’examen de ces autres facteurs possibles. En premier lieu, on pourrait invoquer l’habitude, et, pour expliquer les sentiments d’obligation on a souvent comparé l’obligation à une forme d’habitude, et en particulier à une habitude collective. Les sociologues ont parfois assimilé les règles morales en vigueur dans une société déterminée à des habitudes proprement dites, la règle devenant obligatoire simplement parce qu’elle est un usage ou une habitude.
L’habitude présente en effet deux propriétés qui rappellent à certains égards le sentiment du devoir : 1°) Elle est source de régularité comme la règle morale elle-même, et 2°) l’habitude crée une sorte de contrainte, une sorte de coercition sur l’individu qui, dans bien des cas, ressemble d’assez près à une forme d’obligation morale, à tel point que quand on sort de ses habitudes, dans certains cas, on en éprouve comme une sorte de gêne qui à certains égards rappelle le remords.
Supposez par exemple que vous ayez l’habitude de vous lever de bon matin tous les jours de la vie pour vous mettre au travail à heure fixe : le jour où vous ferez grasse matinée, vous éprouverez une gêne qui ressemblera d’assez près à du remords. Supposez que chaque après-midi à la même heure vous soyez à votre table ; le jour où vous n’y êtes pas, vous éprouvez quelque chose de gênant du même ordre. On pourrait donc dire que l’obligation est la résultante d’une habitude consolidée.
Mais BOVET n’a pas de peine à répondre que les habitudes qui créent ces sentiments analogues à ceux du devoir, et que le langage courant appelle précisément les bonnes habitudes, comportent un mode particulier de formation. Ce n’est pas l’automatisme propre à l’habitude qui crée les sentiments que je viens de rappeler, Ce sont les facteurs qui l’ont engendrée dans le cas particulier. Comment l’habitude de se lever de bon matin a-t-elle pris naissance chez ceux qui la possèdent ? Elle peut être née de l’exemple, de l’éducation. Dans une famille laborieuse, on aurait quelque vergogne à ne pas suivre l’exemple général. Ici, de nouveau, vous aurez alors un facteur de respect, un facteur de relation inter-individuelle et non pas simplement l’automatisme de l’habitude. Mais dans bien des cas, l’habitude peut être née d’une consigne proprement dite ; on a pu recevoir un ordre dans le passé et l’avoir oublié complètement. On a reçu des consignes dans son éducation dont beaucoup restent valables toute la vie alors qu’on a perdu de vue ce
point de départ. BOVET a décrit quelques exemples de ces habitudes qui au premier abord ont l’air de purs automatismes, et même d’automatismes voisins du scrupule dans certains cas, et qui ont, au point de départ, une consigne depuis lors oubliée : il nous cite, par exemple, le cas d’un personnage qui ne pouvait mettre une lettre à la boite à lettres sans se retourner quelques mètres plus loin pour vérifier que la lettre n’était pas tombée par terre, habitude qui ressemble d’ailleurs à un scrupule de psychasthénique et non pas à une habitude saine. Or, ce personnage a fini par retrouver un souvenir d’enfance qu’il avait oublié : son père qui écrivait beaucoup de lettres l’envoyait souvent à la boite, à une époque où il était petit, et son père lui disait : tu feras bien attention de regarder si aucune lettre n’est tombée par terre. Il a fait cela durant des mois tout enfant et il en avait gardé l’habitude : en un tel cas l’habitude elle-même est née d’une consigne. Ce n’est donc pas l’habitude comme telle qui crée le devoir, c’est la source dont procède l’habitude.
Autre contre-épreuve : il est des habitudes tout aussi coercitives mais dont la violation n’entraîne aucun remords. Le même personnage qui se lève de bonne heure pour travailler peut très bien par exemple ne pas s’empêcher en s’habillant d’allumer une pipe ou une cigarette. S’il ne le fait pas, il sera complètement malheureux : l’habitude crée donc une contrainte mais personne ne dira ici que celle-ci rappelle une obligation morale ; l’individu, tout en souffrant de ne pas appliquer son habitude, sent très bien qu’elle n’a aucun rapport, avec, l’habitude morale et peut-être même la condamne-t-il moralement. BALDWIN avait déjà discuté le problème de l’obligation et de l’habitude et avait conclu sa discussion par un mot qui paraît clore le débat : le devoir est une habitude si l’on veut, mais qui présente cette particularité de nous pousser à lutter contre la plupart de nos autres habitudes ! Autrement dit, c’est une habitude qui est d’un type sui generis et BOVET nous explique pourquoi.
Examinons un second facteur : le rôle des décisions. On peut très bien recevoir des ordres et des consignes d’autrui, mais on peut se donner des ordres à soi-même. Il y a des individus qui se donnent des ordres à eux-mêmes, et qui s’en font ensuite des devoirs. J’ai connu un adolescent scrupuleux qui souffrait même terriblement des ordres qu’il se donnait à lui-même ; il décidait par exemple un après-midi de congé de faire chez un camarade ses devoirs de grec et le camarade, qui était en retard pour les mathématiques, arrivait à le convaincre de faire plutôt des mathématiques ; par pur altruisme, il cédait, mais rentré chez lui, il avait des remords de n’avoir pas fait le grec qu’il avait décidé de faire le matin.
Mais il est clair que, si la décision proprement dite engendre un devoir, le personnage qui se donne sans cesse des ordres à lui-même, le fait par prolongement de ceux qu’il a reçus. Les ordres qu’on se donne à soi-même ne sont qu’une réplique de la conduite sociale d’abord acquise en fonction d’autrui. C’est un de ces nombreux cas particuliers où l’on s’applique à soi-même une conduite sociale (loi de ROYCE - BALDWIN). Ce n’est donc pas contraire à l’explication de BOVET.
Troisième facteur possible : l’imitation, l’imitation qui pour BALDWIN joue un rôle égal aux consignes et, pourrait être conçue comme facteur de contrainte et d’obligation. En effet, dans bien des cas, on se sent obligé
d’imiter. BOVET cite le cas d’une cérémonie religieuse où un individu qui n’appartient pas au groupe dans lequel il se trouve par hasard se sent obligé de se lever avec les autres, d’exécuter momentanément certains gestes par imitation. Mais il répond que dans ce cas-là, l’imitation est due à un sentiment qui n’est autre chose que le respect. Nous retrouvons alors l’une des composantes du sentiment d’obligation. D’une manière générale, il ne suffit pas de considérer l’imitation en tant que mécanisme de contagion, de répétition : il s’agit de trouver le mobile ou la source de l’imitation. Et le vrai problème, nous dit BOVET, en présence de l’imitation et de son rôle dans le développement de l’enfant, est de savoir qui l’enfant imite et non pas simplement quel est le mécanisme de l’imitation. On constate alors qu’il imite les adultes, les aînés, certains contemporains mais dans la mesure où ils lui sont supérieurs sur tel ou tel point, tandis qu’il n’imitera pas les autres, et qu’il imitera encore moins les cadets. Autrement dit, l’imitation n’est qu’un véhicule, un instrument qui comporte une motivation ; or ses mobiles sont précisément le prestige ou le respect de l’inférieur pour le supérieur. Le modèle imité, c’est le modèle senti comme supérieur et dans la mesure où le modèle crée un sentiment d’obligation, de près ou de loin, c’est qu’il y a respect vis-à-vis de la personne imitée, vis-à-vis du modèle choisi. L’imitation comme telle, et en dehors de ces motivations affectives, ne crée par contre aucune espèce d’obligation ressemblant à l’obligation morale. Par exemple, si dans un cinéma quelqu’un crie au feu, la panique sera contagieuse ; elle sera même absolument coercitive au point de vue du mécanisme de l’imitation, et pourtant, l’individu qui la subira ne sentira aucune espèce d’obligation. Il pourra au contraire éprouver après coup un sentiment de honte : l’imitation contagieuse, pour être irrésistible en tant que contagion, n’en crée pas pour autant une obligation.
Enfin, dernier facteur : la contrainte sociale. Et ici, BOVET discute la thèse de DURKHEIM ; la loi morale aurait comme source le groupe comme tel et non pas le rapport de personne à personne. Effectivement, DURKHEIM a mis en évidence un grand nombre de faits dans lesquels l’usage collectif, la règle collective, l’impératif collectif engendre des sentiments de devoir ou d’obligation. A quoi BOVET répond : comment génétiquement l’enfant va-t-il accepter un usage collectif ou un impératif collectif ? Il commence par ces règles en tant qu’émanant des parents. A quoi DURKHEIM répondra que le père est le représentant du groupe social, qu’il est le chef de la famille, un individu qui en plus de son individualité représente et exerce une fonction sociale.
Mais le petit enfant qui commence à accepter les consignes et les ordres du père, à un an et demi, 2 ans par exemple, va-t-il distinguer dans son père le père en tant qu’individu et le père en tant qu’investi de la dignité sociale de chef de la famille ? Distinction évidemment inexistante dans l’esprit d’un enfant de ce niveau.
Mais les durkheimiens répondraient cependant : la mère, le père, les adultes éduquant l’enfant lui transmettent certes des consignes, mais des consignes qui ont, en plus de la qualité d’être transmises par eux, cette dignité éminente d’être des règles applicables à tout le groupe social et aux parents eux-mêmes, des règles immédiatement senties comme des traditions, comme des règles s’imposant à tout le monde et s’imposant aux parents eux-mêmes.
Je me suis posé ce problème de vérifier ou l’hypothèse de BOVET ou celle de DURKHEIM, quand mes enfants étaient en âge où de telles observations étaient possibles. J’aimerais vous citer un petit fait pour montrer que des règles non appliquées par les parents, des règles tout à fait particulières à l’enfant et non senties comme obligatoires par les parents, sont tout aussi coercitives et créent tout autant le sentiment d’obligation que les règles auxquelles les parents s’astreignent eux-mêmes (règle de ne pas mentir, etc.) et qu’ils cherchent à mettre en application en même temps qu’ils les imposent aux enfants.
Mes enfants ont passé tous les trois par une période assez longue, et dont j’ai le regret aujourd’hui, où ils s’amusaient dans mon cabinet de travail ; j’étais à ma table et eux faisaient tout ce qu’ils voulaient dans la pièce, ce qui, quand le père est psychologue, favorise son travail au lieu de lui nuire ; il était entendu que dans mon bureau, ils pouvaient toucher à tout, mais à une exception près - et c’était la seule règle de leur morale dans ce lieu particulier - c’est qu’il ne fallait pas toucher aux papiers qui étaient sur ma table : ces papiers étaient tabous. On voit que cette règle était spécifique et non universelle puisque moi, j’avais tout le droit de toucher à tout ce que je voulais sur ma table et d’utiliser mes papiers. Pourtant, ce fut une règle immédiatement sentie comme obligatoire, exactement comme n’importe quelle règle sacrée de la morale : quand j’entrais dans mon bureau et qu’un de mes enfanta avait touché aux papiers, je le voyais à la rougeur de son visage et à ses gestes embarrassés.
On ne peut donc dire que la règle soit valable seulement en tant qu’elle est représentée par un père qui incarne le groupe et qui applique une tradition du groupe. Ce n’est pas le caractère social au point de départ qui fait la valeur obligatoire, c’est le rapport de respect de l’inférieur pour le supérieur, de la génération montante pour la génération précédente. Ce respect, bien entendu, va favoriser la cristallisation des usages collectifs, ce qui n’a rien de contradictoire avec les thèses des sociologues par la suite. Mais à leur point de départ et dans leur genèse, les facteurs me paraissent bien être ceux que décrit BOVET, dans l’ordre où il les décrit, c’est-à-dire le respect d’abord et la règle morale ensuite, tandis qu’on ne comprendrait pas du tout comment la règle pourrait être acceptée avant le respect et engendrer le respect, dans le schéma qu’avaient adopté KANT et DURKHEIM pour ne citer qu’eux.
J’aimerais enfin signaler que la thèse de BOVET, toute exacte qu’elle me paraisse, et même évidente qu’elle me paraisse dans le domaine qu’il a parcouru, est une thèse qui me semble limitée à la morale de l’obéissance, autrement dit à une morale que j’appellerai hétéronome, où la source du devoir est extérieure à la conscience morale de l’individu. Et BOVET lui-même fait une remarque fondamentale à cet égard en distinguant le sentiment du devoir d’un côté et le sentiment du bien moral d’un autre côté.
Il déclare explicitement que le mécanisme qu’il nous décrit est uniquement relatif à la conscience du devoir et non pas à ce sentiment du bien qui caractérisera la morale autonome et qui laisse la porte ouverte à d’autres facteurs comme nous le verrons dans la suite.
Le respect dont traite BOVET est l’une seulement de deux variétés
possibles de respect : c’est le respect unilatéral, le respect du petit pour le grand, de l’enfant pour l’adulte. Respect n’a pas de réciproque, puisque l’adulte ne respecte pas l’enfant de la même façon, en ce sens qu’il n’acceptera d’ordres ni de consignes de l’enfant ou ne se sentira pas obligé par des consignes émanant de lui.
L’autre respect, qui débute vers sept ou huit ans, est le respect mutuel, un respect sans autorité, entre deux partenaires qui s’estiment réciproquement sans que l’un sente l’autre supérieur à lui.
Les sentiments de devoir liés au respect unilatéral constituent la première forme d’affectivité qui annonce les sentiments normatifs, ou sentiments de "ce qu’il faut faire" par opposition aux sentiments de ce qui est simplement désirable ou souhaitable. Mais je vous propose de ne pas considérer encore ces premières formes d’obligation comme des sentiments normatifs proprement dits, mais de les considérer seulement comme "semi-normatifs", par opposition à ceux qui caractériseront les sentiments moraux de la période suivante, liés à la réciprocité, liés surtout à une certaine autonomie de la conscience de l’enfant, bien distincte de cette subordination qui caractérise la morale de l’obéissance et du respect unilatéral.
A cet égard, et pour préparer les conclusions de ce cours, lorsque nous reprendrons le problème général de l’affectivité et des fonctions cognitives, il faut faire un parallèle entre l’évolution des sentiments moraux et l’évolution des opérations dans le domaine de l’intelligence et de la logique. Au niveau que nous considérons maintenant, qui est celui de deux à sept ans, il existe en particulier un parallélisme entre ce que je viens d’appeler des sentiments semi-normatifs et la situation pré-opératoire de l’intelligence par opposition aux opérations proprement dites qui n’apparaîtront qu’au stade suivant.
Rappelons qu’une opération est une action réversible, une action qui se coordonne à d’autres opérations en des structures d’ensembles plus ou moins fermées, plus ou moins rigoureuses et qui engendrent les raisonnements logiques. Le niveau pré-opératoire, par opposition à l’opération proprement dite qui ne surgira que plus tard, est au contraire caractérisé par des raisonnements qui ne sont pas fondés sur l’opération, sur les transformations, sur les relations composées entre elles mais qui s’appuient au contraire sur des configurations perceptives statiques, c’est-à-dire sur la situation d’ensemble perçue au moment du raisonnement et qui domine ce raisonnement.
Voici deux exemples que nous allons reprendre du point de vue de ce parallélisme avec les sentiments semi-normatifs ou normatifs décrits à l’instant : Premier exemple : la notion de vitesse ; l’enfant arrive assez vite à évaluer certaines vitesses en comparant des trajets de mobiles qui circulent simultanément, qui se rejoignent ou qui se dépassent, l’intuition du dépassement facilitant en particulier beaucoup l’évaluation de la vitesse.
Mais si les mobiles ne sont pas constamment perceptibles, autrement dit, s’il s’agit d’évaluer la vitesse de deux mobiles simplement, d’après les relations d’espace parcouru ou de temps occupé, alors l’évaluation devient plus difficile parce que la configuration perceptive ne la facilite plus.
On peut faire avec des petits de quatre à six ans l’expérience suivante, très simple et éloquente en général : on présentera à l’enfant deux tunnels de carton ou d’étoffe, l’un très long et l’autre très court ; on fera circuler dans ces tunnels au moyen de tiges métalliques des poupées qui partent ensemble et qui arrivent ensemble de l’autre côté. On fait remarquer à l’enfant qu’une des deux poupées a suivi un trajet beaucoup plus long que l’autre, et, à voir les tunnels, il en convient facilement. On lui demande, une fois qu’il a bien noté l’inégalité de longueur des tunnels, laquelle des deux poupées est allée le plus vite : faute de voir les trajets eux-mêmes, les petits répondent : "la même vitesse parce qu’ils sont arrivés ensemble à l’autre bout". Une fois la réponse obtenue, on enlève les tunnels et l’on fait l’expérience sans eux, les mouvements étant cette fois entièrement visibles. Cette fois, l’enfant répond correctement. Après quoi, on remet les tunnels : eh bien, les plus petits, du niveau de 3-5 ans, oublient ce qu’ils viennent de voir et déclarent : "cette fois, elles arrivent ensemble, elles ont la même vitesse".
Autre exemple : la correspondance biunivoque entre deux quantités. On présente à l’enfant un certain nombre de jetons bleus, six ou huit, et on lui demande de trouver la même quantité de jetons rouges en mettant une collection à sa disposition. Au niveau pré-opératoire, l’enfant effectuera, par exemple, une correspondance terme à terme mais visuelle ou optique, simplement en mettant en regard un jeton rouge et un jeton bleu. Par contre, si l’on espace les éléments de l’une des deux collections ou bien qu’on les serre, il vous dira que ce n’est plus la même quantité parce qu’une des rangées est devenue plus longue. Le raisonnement est de nouveau subordonné à la configuration perceptive, il n’y a pas encore de composition possible des relations. Il n’y a pas de déduction, d’opération, faute de ce retour immédiat à l’état antérieur ou de ce raisonnement dans les transformations dans les deux sens, de cette réversibilité qui permet l’opération.
Dans le domaine des sentiments normatifs ou semi-normatifs on retrouve des faits semblable, selon un parallélisme qui paraît s’imposer. Là aussi, nous avons deux états, l’un qui correspond au niveau pré-opératoire qui serait celui de cette morale de l’obéissance que je vous décrivais l’autre jour et l’autre qui correspondrait au niveau opératoire et qui serait lié alors à l’autonomie des sentiments moraux, à cette morale de la réciprocité que nous décrirons dans la suite.
Commençons par définir ce que nous appellerons une norme morale pour préciser l’opposition entre le semi-normatif et le normatif. Nous dirons qu’il y a norme morale, sentiment d’une norme proprement dite lorsque trois conditions sont remplies :
l° - nous dirons qu’il y a norme quand le sentiment d’obligation dure en dehors de la configuration perceptive ou représentative de la situation à laquelle la norme a été liée, la situation dans laquelle la norme a été engendrée par une consigne au sens de BOVET.
2° - Il faut pour qu’il y ait norme qu’elle soit applicable à des situations multiples, autrement dit soit généralisable à toutes les situations analogues, par une sorte de généralisation de la norme, non pas seulement aux situations identiques.
3° - Nous dirons qu’il y a norme lorsqu’il y a sentiment d’autonomie, c’est-à-dire lorsque le sentiment de ce qu’il faut faire devient indépendant d’une simple obéissance à tel ou tel personnage particulier, lorsque l’enfant appliquera de lui-même et sentira par lui-même ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire, indépendamment d’une simple subordination.
Or, aucune de ces trois conditions n’est précisément remplie au niveau de deux à sept ans, à ce niveau qui, du point de vue cognitif, correspond donc à peu près à l’état "pré-opératoire".
Pour commencer par la condition n° 2, les normes qu’accepte l’enfant en fonction des consignes reçues ne sont pas généralisables ; elles valent dans certaines situations particulières et ne sont pas applicables à d’autres situations analogues. Voici un exemple. Un des premiers devoirs qu’on donne aux enfants est de ne pas mentir ; étant donné leur propension à raconter des histoires, on leur représente le mensonge comme une faute, on leur donne comme consigne de dire la vérité ; ils acceptent la consigne et la sentent comme obligatoire, elle devient un devoir pour eux. Mais demandez aux enfants dans quelles situations il ne faut pas mentir et s’il existe des situations dans lesquelles il est possible de mentir. Il faut naturellement poser cette question d’une manière, indirecte, à propos d’une histoire dans laquelle l’enfant pourra faire les projections voulues dans les différents personnages de l’histoire. On s’aperçoit alors immédiatement que si le mensonge est interdit, c’est seulement vis-à-vis des parents et des adultes, mais, par exemple, pas du tout vis-à-vis des camarades. J’ai fini par poser la question suivante : est-ce pareil de mentir à un camarade ou de mentir à une grande personne, ou est-ce plus vilain dans un cas que dans l’autre ? Au niveau de cette autonomie dont nous parlerons dans la suite, les grands font des réponses très nuancées (j’entends par grands des enfants de 8 à 10 ans). Ils vous disent : non seulement c’est tout aussi vilain de mentir à un camarade, à un adulte, à un parent ou à un maître, mais dans certains cas c’est même plus vilain de mentir à un camarade parce qu’on n’est jamais forcé de mentir à un ami et que c’est lâche de le tromper ; tandis qu’un adulte vous met parfois dans des situations bien difficiles… Et, quand il est en confiance, l’enfant vous raconte de ces situations : supposez qu’on me demande de rapporter ce qu’a fait un camarade, alors c’est presque plus vilain de dire la vérité que de faire semblant de ne rien savoir…
Mais pour les petits, la réaction est différente. Pour eux, mentir à un camarade n’est pas défendu du tout : on peut "raconter des blagues" à un camarade. Ce qui est vilain, c’est mentir à une grande personne parce qu’elle le défend. Autrement dit, il y a une consigne qui n’est pas généralisable pour toutes sortes de raisons : en partie parce qu’elle n’est pas comprise du point de vue de l’intention, comme nous le verrons tout à l’heure ; mais surtout parce qu’elle vaut exclusivement dans les limites de la situation où le sentiment du devoir a été engendré. La morale d’obéissance ne présente pas encore cette construction continuelle des nouvelles normes, se diversifiant en fonction des situations multiples, comme ce sera le cas de la morale d’autonomie, par opposition à une simple obéissance à des consignes reçues.
La consigne ne vaut que dans certaines situations que je comparerai à des situations perceptives, c’est-à-dire qu’en présence de la personne qui a donné la consigne ou tout au moins dans les cas où la personne qui
a donné la consigne sait s’il y a application ou violation de la consigne.
Dans ces mêmes recherches sur le mensonge, nous avons été étonnés autrefois de constater qu’un des critères employés par l’enfant pour prouver que tel mensonge était plus vilain que tel autre et que tel autre n’était pas si vilain que ça, était le critère suivant : tel mensonge n’est pas vilain parce que maman n’a pas vu que c’était un mensonge. En bon français, elle a été dupe, donc ce n’est pas si vilain ! Mais un mensonge qu’elle a tout de suite aperçu comme tel, voilà un vilain mensonge ! A tout âge, et pas seulement chez l’enfant, une faute dont les autres ne s’aperçoivent pas apparaît toujours comme moins grave qu’une faute dont les autres s’aperçoivent et qui est l’objet d’un blâme ou une désapprobation de la part d’autrui. Cette sorte d’infantilisme moral lié à la configuration perceptive joue donc un rôle à tous les niveaux, sauf quelques rares exceptions propres à une élite morale. Mais chez l’enfant, il y a plus, comme nous le verrons tout à l’heure : il y a une sorte de réalisme moral, la faute évaluée du point de vue d’une responsabilité objective, ou d’une évaluation matérielle de l’acte, et pas seulement du point de vue intérieur des intentions et des relations d’intention entre les partenaires.
En troisième lieu, il n’y a pas autonomie et cela va de soi, puisque le bien et le mal à ce niveau, c’est simplement ce qui est conforme et ce qui n’est pas conforme à la loi, à la consigne reçue ; c’est une morale d’obéissance, donc essentiellement hétéronome par opposition à l’autonomie.
Autrement dit - et c’est pourquoi je parlerai de sentiments semi-normatifs et non pas de sentiments normatifs proprement dits, ces premiers sentiments moraux constituent un simple cas particulier de l’échange des valeurs qui caractérise tout rapport affectif entre deux ou plusieurs partenaires d’un rapport inter-individuel.
Si nous reprenons le schéma dont je m’étais servi l’autre jour pour définir ces échanges de valeurs ( 6), nous en retrouvons ici les quatre éléments sous la forme suivante :
1. - L’action du premier partenaire (ce que j’appelais R1 dans le schéma) émane dans le cas particulier d’une personne qui a de l’autorité, qui n’est pas un partenaire quelconque mais est sentie comme supérieure et est donc l’objet d’affection ou de crainte, et surtout comme possédant un pouvoir que n’a pas l’autre partenaire. Donc c’est une action émanant d’une personne, et c’est en tant qu’elle émane d’une personne qu’elle donne lieu à satisfaction ou non de la part du partenaire 2.
2. - En ce cas S2, c’est-à-dire la satisfaction de 2, devient cette satisfaction sui generis qui émane des actions de la personne pourvue d’autorité : c’est donc une satisfaction qui s’accompagne de ce sentiment particulier que décrit BOVET sous le nom de respect (respect unilatéral).
3. - La troisième valeur (que nous appelons T2) correspond alors à une obligation. II n’est donc plus simplement question d’une réciprocité spontanée
et momentanée, d’une sorte de dette oubliée plus ou moins rapidement : ce sera l’obligation qui résulte précisément des deux premières valeurs, cette forme d’obligation qui constitue la variété primitive et semi-normative du sentiment du devoir, mais qui déjà prend la signification d’une valeur morale.
4. - Enfin V1 est l’autorité attribuée au partenaire 1 et qui renforce en retour la valeur de ses actions R1.
Nous pouvons caractériser toute cette première période en parlant d’une sorte de réalisme moral, c’est-à-dire que la norme en formation est sentie comme extérieure à l’individu, comme existant en elle-même ; elle n’est pas généralisable, elle est liée à certaines configurations, comme nous le disions tout à l’heure, mais elle est pour ainsi dire projetée dans le réel, existant d’une manière quasi substantielle. C’est pourquoi on peut parler de "réalisme" moral par analogie avec le réalisme intellectuel, avec le réalisme nominal, avec toutes les formes de réalisme qu’on observe à ce niveau. Prenons un exemple, et ici ce n’est pas à des expérimentations proprement dites qu’il faut recourir, mais à des observations directes, dans la famille, dans des internats, ou dans des communautés d’enfants où l’on peut relever les réactions spontanées des sujets, indépendamment de toute question ou de toute suggestion.
Je m’en tiendrai à un petit fait observé dans la famille. Il s’agissait d’une petite qui avait peu d’appétit et qui donnait du souci à sa mère parce que tous les repas étaient un problème. La petite était obligée — c’était une des consignes de son univers moral -, de boire tous les jours à 4h une tasse de chocolat, ce qui ne lui faisait pas particulièrement plaisir. Un jour, on lui apporte la tasse de chocolat, mais sa mère s’aperçoit qu’elle n’est pas très bien, qu’elle a l’estomac légèrement chargé et la dispense de sa corvée. Mais alors la petite proteste avec une sorte d’indignation et comme si elle éprouvait des sentiments de culpabilité à l’idée de ne pas remplir son devoir… un devoir qu’elle n’avait aucune envie de remplir. Il y avait donc d’un côté le désir de laisser partir cette tasse dont elle ne voulait pas, mais, d’un autre côté, l’idée que quelque chose n’était pas conforme à la consigne reçue, bien que la consigne provint précisément de sa mère et que sa mère l’en dispensât. Mais du moment que la consigne était régulière, qu’elle avait engendré l’une des règles de l’univers moral, la règle restait la règle indépendamment des intentions et des circonstances, dans la situation où elle avait eu force de loi jusque-là.
Ce réalisme moral se manifeste surtout par un phénomène qu’il est intéressant de retrouver chez l’enfant parce qu’il est bien connu dans l’histoire des idées morales et des idées juridiques : c’est la responsabilité objective. On appelle responsabilité en sociologie ou dans l’histoire des idée juridiques et morales la qualité de celui qui est passible d’une sanction ou d’un blâme, autrement dit la liaison entre l’acte et une sanction quelconque. Cette responsabilité, dans nos conceptions de la vie morale, nos conceptions d’adultes civilisés, est exclusivement subjective, c’est-à-dire qu’un acte n’est évalué bon ou mauvais, n’est passible de sanction que dans la mesure où il y a intention de nuire. Autrement dit l’intention est la condition sine
qua non de l’évaluation de la faute, tandis que comme vous le savez bien, par les travaux des sociologues WERTERMARCK ou FAUCONNET ou des historiens du droit comme von IHERING qui ont étudié l’évolution de la sanction ou l’évolution de la responsabilité, celle-ci demeure objective dans les sociétés primitives, dans toutes les formes archaïques et antiques du droit et de la morale et jusqu’assez tard dans nos civilisations. La faute est évaluée non pas en fonction de l’intention mais en fonction de son caractère matériel, en fonction de l’écart objectif si je puis dire entre ce qui est fait et ce qui est prescrit par la règle. Autrement dit, c’est le contenu matériel de l’acte et non pas l’intention qui l’a inspiré, qui constitue le critère de la responsabilité objective.
Il est donc curieux de trouver des phénomènes du même genre chez l’enfant précisément à ce niveau des sentiments que j’appelais tout à l’heure semi-normatifs. Montrons-le sur un exemple particulier, spécialement favorable au point de vue de l’interrogation, de la conversation avec l’enfant, et au point de vue également de la nature de la consigne : l’exemple du mensonge. Rappelons d’abord les notions classiques concernant le pseudo-mensonge des petits. Le petit enfant, au moment où il commence à parler et où il commence à être capable de recevoir des ordres et des consignes et à les intérioriser sous forme de devoir, se livre, d’autre part, la majeure partie de son temps, à des activités symboliques, à un jeu symbolique en particulier, qui consistent à déformer le réel en fonction des intérêts, des désirs, à transformer un bout de bois en une poupée ou en un personnage, à transformer des cailloux en des automobiles ou en des êtres vivants. Il est donc occupé presque toute la journée à assimiler le réel à ses intérêts du moment, à les transposer sous une forme ludique, à raconter des histoires à propos d’objets qu’il transforme ainsi. Bien entendu, quand il se trouvera dans des situations embarrassantes à l’égard de l’adulte, il utilisera son pouvoir, développé par l’ensemble de ses préoccupations ludiques, de raconter des histoires : histoires qui ne seront pas conformes à la vérité, qui peuvent être intéressées, etc., mais qui, d’autre part, sont très analogues à la fabulation et à la croyance volontaire dans le jeu, c’est-à-dire qu’on aura grand’ peine à juger objectivement du degré de croyance ou de non croyance de l’enfant à leur sujet, de la manière dont il est lui-même dupe ou pas dupe du tout. De façon générale, les premiers mensonges de l’enfant constituent bien souvent ce que STERN a appelé des "pseudo-mensonges", c’est-à-dire des mensonges à propos desquels l’enfant ne peut décider lui-même ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, parce qu’il est entraîné par sa propre fabulation à laquelle, je le répète, est liée toute son activité symbolique.
Voici un exemple de pseudo-mensonge que j’évoquerai dans mes souvenirs paternels. Il s’agissait d’un de mes enfants dont une des règles de la morale, qu’il avait une peine particulière à supporter, était qu’à une certaine heure, le soir, on finit par aller se coucher, par éteindre les lumières et par interrompre tout rapport avec la société. Or, l’enfant, pendant des semaines, avait trouvé toutes les astuces possibles pour rallumer, pour rappeler et pour reprendre des conversations. Un jour, les parents, n’en pouvant plus, ont expliqué que cette fois, c’était fini, et fini une fois pour toutes : cette fois, on éteint et sous aucun prétexte, on ne reviendra, quels que soient les pleurs ou les cris qu’on pourrait entendre. Malheureusement, au bout de cinq minutes, il y a eu des pleurs tellement déchirants que pour ma part, j’ai cru à quelque chose de grave et suis allé regarder. J’ai trouvé l’enfant dans
un état lamentable, mais un état que je ne prévoyais pas : l’enfant s’accusait de quelque chose de défendu. J’ai oublié de vous dire qu’une des autres règles de sa morale était non seulement qu’on ne rallume pas l’électricité mais que même dans l’obscurité, on n’aille pas chercher sur l’étagère au-dessus du lit les petits jouets qui pouvaient empêcher de dormir. Or, l’enfant s’accusait d’avoir rallumé la lumière, d’avoir pris quelque chose sur l’étagère, et d’avoir renversé ou cassé quelque objet, toute une histoire normalement destinée à aboutir à quelque gronderie. Je regarde l’étagère : rien n’avait été touché. J’essaye d’expliquer à l’enfant qu’il n’a rien pris du tout : il continue de pleurer et il n’y avait plus moyen de le détromper. Autrement dit, comprenant qu’il ne parviendrait plus à faire revenir les parents, sinon en commettant une faute, l’enfant avait fini par inventer ce qu’il faudrait faire et en l’inventant il avait fini par pleurer comme si la faute était déjà commise. Or, le sommeil aidant, il n’y avait plus moyen de décider entre la croyance et la non croyance : c’était une histoire inventée de toutes pièces, mais dont l’enfant était complètement dupe lui-même. Voilà le "pseudo-mensonge".
Or, la plupart des parents prennent à ce niveau les mensonges pour des fautes avant que ce le soient, punissent l’enfant ou en tout cas, les interdisent par consignes et les représentent comme des fautes. Il s’y ajoute ce point essentiel que la valeur de la véracité ne peut pas être sentie par un enfant de ce niveau, car elle ne pourra être découverte qu’en fonction d’expériences sociales précises lors des échanges en particulier avec des égaux. C’est quand l’enfant découvrira dans ses rapports avec autrui ce que c’est qu’être trompé qu’il comprendra ce que signifie tromper. C’est en pouvant peser par des expériences vécues la valeur de la véracité, en tant que loyauté dans les relations sociales inter-individuelles, qu’il arrivera à comprendre cette consigne qui, quand elle arrive trop tôt, n’est pas compréhensible.
Néanmoins, grâce au mécanisme que nous a décrit BOVET, grâce à cette acceptation des consignes émanant des personnes respectées, l’enfant se sent obligé par la règle de véracité ; il accepte l’idée qu’en racontant des choses pas vraies, il commet une faute ; il acceptera la sanction comme juste. Bref, il se pliera par cette morale hétéronome de soumission à des consignes même lorsqu’il ne les comprend pas.
Nous nous sommes demandé comment en ces conditions l’enfant va évaluer les mensonges et à quel type de responsabilité il va recourir. Nous avons employé à cet effet une méthode de comparaison entre histoires : raconter deux histoires et les faire comparer deux à deux ; nous avons commencé par chercher si l’enfant comprenait d’abord ce que veut dire le mot mentir et ce que signifie le mot mensonge.
Déjà sur ce point, on a des surprises ; les petits vous disent : un mensonge, c’est ce qui n’est pas vrai ; donne-moi un exemple, lui répond-on ; l’enfant alors raconte une histoire quelconque dans laquelle vous ne pouvez décider s’il y a intention ou pas de tromper. Vous proposez à l’enfant des exemples de mensonge : 2 et 2 font 5, est-ce un mensonge ? Bien sûr, c’est un mensonge ; c’est faux, donc c’est un mensonge : il y a donc une difficulté à dissocier l’erreur du mensonge parce que tous les deux ne sont pas vrais. L’intention n’est pas le mobile invoqué, mais l’accent est mis d’emblée sur le contenu matériel de l’affirmation.
En outre, il est révélateur, dans les définitions du mensonge, de voir les petits vous dire : un mensonge, c’est de dire quelque chose qu’on ne doit pas dire. On demande à l’enfant de vous donner un exemple ; il devient rouge et répond : "ah ! non, je n’ose pas dire ; par exemple de vilains mots", un vilain mot est donc assimilé à un mensonge parce que, dans les deux cas, il s’agit de choses qu’on ne peut pas dire. Mais le rapprochement est à lui seul éloquent : le vilain mot, c’est le type de la consigne incompréhensible ; quand l’enfant récolte des mots nouveaux à gauche et à droite, il s’aperçoit que certains d’entre eux provoquent une réaction vive dans l’entourage et on lui explique que ce sont des mots qu’on ne prononce pas dans une société polie. L’enfant accepte la consigne sans la comprendre, d’où l’idée de comparer le mensonge à un vilain mot. Le fait n’est pas général mais on l’observe souvent et à lui seul il montre combien le mensonge a été peu compris en tant qu’intention de tromper, combien il a été assimilé à ces choses qui, d’une manière imprévue et surprenante, sont interdites par l’adulte avant qu’on ait compris de quoi il s’agit.
Ensuite, on propose à l’enfant des histoires par couple comportant d’un côté un mensonge proprement dit, c’est-à-dire une intention de tromper, et d’un autre côté, une histoire qui n’est pas un mensonge, mais de la fabulation, de l’exagération, de l’erreur dans certains cas, et qui comporte un grand écart par rapport à la réalité objective.
Pour prendre un exemple, un des couples d’histoires était le suivant : l’enfant, en rentrant de l’école, raconte à sa maman qu’il a été interrogé ce jour-là et qu’il a eu une bonne note ; mais en fait, il n’a pas été interrogé ; la maman enchantée lui donne du chocolat pour le récompenser. - 2ème histoire : un petit garçon court dans la rue ; à l’angle d’une maison, il se trouve nez à nez avec un très gros chien ; il a très peur, le chien s’étant mis à aboyer, et il se sauve dans le couloir d’une maison en attendant que le chien ait passé. Il rentre chez lui encore tout ému et il dit à sa maman qu’il a vu un chien gros comme une vache.
On demande à l’enfant de répéter les histoires et il le fait facilement. On l’interroge ensuite sur les mobiles : pourquoi le premier enfant a-t-il raconté à sa maman qu’il avait été interrogé et qu’il avait eu une bonne note ? C’est simple, pour avoir du chocolat. Pourquoi le second a-t-il raconté qu’il a vu un chien gros comme une vache ? C’est également simple, l’enfant a eu très peur et quand on a peur, on exagère ; il a raconté quelque chose qui n’existe pas en réalité parce qu’il a eu très peur, il a exagéré.
Cela établi, on demande à l’enfant : sont-ce là deux mensonges ? Oui, ce sont deux mensonges. On peut alors introduire le complément suivant : "Je suis un papa, peut-on dire à l’enfant ; les papas sont quelquefois très embarrassés, ils ne savent pas comment faire avec de petits enfants ; on ne comprend pas toujours exactement ce qu’il y a dans la tête des petits enfants, j’aimerais que tu me donnes ton avis. Si tu étais, toi, le papa de deux petits garçons qui te racontent deux histoires de ce genre, trouverais-tu ces mensonges également vilains ou pas ?" L’enfant, mis en confiance, répond ici d’une manière tout à fait différente au niveau de deux à sept ans et au niveau ultérieur. Au niveau ultérieur, l’enfant répondra : l’histoire de la mauvaise note, c’est un mensonge ; le garçon a voulu tromper sa maman ; tandis que l’histoire du gros chien, ce n’est pas un mensonge du tout ; il a eu peur, il a exagéré,
il a raconté des blagues ; on peut appeler cela une blague à la rigueur mais cela ne s’appelle pas un mensonge. Au contraire, les petits, à une grande majorité, ont répondu : les deux histoires sont des mensonges, mais le mensonge le plus vilain de beaucoup, c’est l’histoire du chien gros comme une vache. Et pourquoi c’est vilain ? Pour deux raisons : "première raison, on n’a jamais vu un chien comme ça, c’est un gros mensonge ; tandis que d’avoir une bonne note mon Dieu, cela arrive d’être interrogé ; ça ne lui est pas arrivé ce jour-là, c’est entendu, mais cela aurait pu lui arriver, et d’avoir une bonne note, cela aurait pu lui arriver. Ce n’est pas un vilain mensonge".
Deuxième argument : l’histoire du chien ; la maman a tout de suite vu que c’était un mensonge, par conséquent c’est un vilain mensonge. Tandis que la première histoire, la maman l’a crue, et c’est bien la preuve que ce n’est pas un vilain mensonge.
Que veut dire l’enfant ? Justement que c’était quelque chose de vraisemblable puisque la maman l’a cru ; du moment que c’est vraisemblable, cela s’écarte peu de la vérité. Si vous jugez du mensonge par le contenu matériel de l’affirmation et non pas par l’intention, il est évident que le fait que la maman l’ait cru montre que matériellement, ce n’était pas quelque chose de tellement invraisemblable. Autrement dit, l’esprit du petit n’est pas orienté vers l’intention ; l’intention ne sera considérée qu’en fonction de la vie sociale entre enfants, qu’en fonction des expériences vécues montrant ce qu’est la véracité ou la tromperie. Les premières évaluations ne portent donc que sur l’aspect matériel de la chose ; autrement dit, c’est une forme de responsabilité objective.
Prenons un autre exemple, et j’en aurai fini avec ce niveau : ce sont les réactions de l’enfant à la sanction ; et là encore, nous voyons une opposition frappante entre les petits et les grands. Notons d’abord à propos du mensonge que ces recherches ont été reprises dans un tout autre milieu que le milieu de Genève où nous avions travaillé. Ces recherches ont été refaites par un psychologue de Louvain qui s’appelait CARUSO et qui a travaillé sur des petits belges ; il a trouvé, non pas naturellement les mêmes âges moyens exactement, car il peut y avoir des variations et des intermédiaires plus ou moins nombreux entre les deux étapes ; mais il a retrouvé tout à fait identiques les deux types extrêmes de responsabilité subjective et objective dont on vient de parler.
Quant aux réactions de l’enfant à la sanction, ici de nouveau, on peut procéder par histoires et ici de nouveau, on peut ajouter qu’un papa est toujours embarrassé pour savoir que faire dans telle ou telle situation : "Punirais-tu l’enfant ? Et si tu le punissais, il faut le punir de quelle façon : simplement gronder, parler, montrer que c’est vilain, ou bien priver de dessert" ou bien quelque exemple des punitions classiques si souvent absurdes qu’on emploie dans l’éducation courante ?
Eh bien, chose curieuse : ici, de nouveau, nous avons une différence d’attitude très nette entre les petits et les grands. Ces derniers ont une attitude très vite nuancée après 7 ou 8 ans. Ils vous disent non seulement que la punition la moins lourde sera toujours la meilleure mais que dans bien des cas, il vaut mieux ne pas punir. Ils vous disent très finement que quand on punit souvent, on engage l’enfant qu’on punit à persévérer dans son attitude,
parce que le seul fait de punir, c’est pour ainsi dire une déclaration de guerre, une lutte ouverte où alors, l’amour-propre de l’enfant fait qu’une fois la lutte engagée, il restera sur ses positions et recommencera.
Au contraire, les petits, tout en sentant sans doute des choses analogues dans la vie plus vite qu’ils ne savent l’exprimer, sont portés en principe à considérer la sanction comme juste ; et quand on donne le choix entre deux punitions, l’enfant répond toujours que la plus sévère est la plus juste, comme si, là de nouveau, une sorte de réalisme moral de la règle faisait qu’il faut une balance exacte entre la violation de la consigne d’une part, et la réparation de l’autre.
On peut poser en outre la question de la responsabilité collective qui est, comme vous le savez, si délicate. Supposez que dans un groupe d’enfants, une bêtise ait été faite, une vitre cassée, et qu’on n’arrive pas à trouver le coupable. Vaut-il mieux ne punir personne pour ne pas risquer de punir des innocents ou vaut-il mieux punir tout le monde ? Les grands sont unanimes : il ne faut punir personne ; on ne doit pas punir un non coupable ; si les enfants sont solidaires et ne veulent pas dénoncer le coupable, c’est non seulement leur droit mais leur devoir, d’après les grands. Au contraire pour les petits, l’idée qu’il faut punir l’emporte sur ce que peut avoir de choquant la sanction collective.
Encore un dernier mot sur la sanction que j’appellerai immanente. On sait que bien des parents, quand un enfant a fait une bêtise et qu’ensuite il est victime d’un accident quelconque, comme de tomber et de se faire mal, ont l’absurdité, de dire : "C’est ta punition" comme s’il y avait une espèce de punition automatique émanant de la nature des choses. On peut à cet égard raconter l’histoire suivante aux petits et aux grands. "Un enfant est chez lui ; sa maman s’en va et,en partant, lui recommande entre autres de ne pas toucher aux ciseaux qui pourraient le blesser et qu’elle a laissés sur la table. L’enfant s’empresse de toucher aux ciseaux ; il les remet à leur place pour qu’on n’y voie rien ; après quoi, il part pour la promenade ; il court dans les champs il traverse un ruisseau sur un petit pont en planches, et la planche est vermoulue. Il tombe, dans l’eau. Pourquoi est-il tombé ?
Réponse des petits : parce qu’il a désobéi.
Deuxième question : s’il n’avait pas désobéi, serait-il tombé ? Pour plusieurs petits, il ne serait pas tombé s’il n’avait pas désobéi ; pour d’autres, il serait tombé quand même parce que la planche était vermoulue. On repose la question : pourquoi est-il tombé dans l’eau, parce que la planche était cassée ? "Non, parce qu’il a désobéi, mais s’il n’avait pas désobéi, il serait tombé quand même". Je n’insiste pas sur l’intérêt logique de ce raisonnement, mais j’insiste sur cette attitude à l’égard de la sanction. Bien entendu, ne prenez pas ces descriptions schématiques comme démontrant une opposition plus grande qu’elle n’est. Il y a en fait toutes les nuances et toutes les transitions. Je décris simplement des cas typiques, et dans la réalité on trouvera tous les intermédiaires.
Le cinquième de nos stades, qui débute vers 7 ou 8 ans, est caractérisé au point de vue de l’intelligence par une série de transformations fondamentales qui forment un tout très cohérent et dont nous allons voir l’analogue
au point de vue des sentiments moraux. Du point de vue de l’intelligence la grande nouveauté est l’apparition des opérations, l’opération étant l’action qui modifie un objet ou une collection d’objets, mais une action conçue comme réversible, c’est-à-dire telle que la transformation est immédiatement comprise comme pouvant se dérouler dans les deux sens. Enfin les opérations forment des structures, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’opérations isolées, l’opération est solidaire d’autres opérations.
Ces structures, c’est par exemple une classification : une classe n’existe qu’en fonction d’autres classes et c’est le système comme tel qui donne leur forme aux opérations. Ou bien la suite des nombres : un nombre n’existe pas indépendamment des autres, c’est l’addition de l’unité aux précédents qui engendre la suite des nombres, etc. Ajoutons que ces systèmes d’opérations aboutissent à la construction d’invariants. Ce sont bien des systèmes de transformation, mais pour comprendre la transformation, il faut que quelque chose demeure invariant, que tout ne change pas à la fois. Autrement dit, le transformation est toujours relative à un invariant, et la réversibilité solidaire d’une conservation. L’opération aboutit donc à des notions de conservation.
Du point de vue des valeurs morales, nous constatons de même un ensemble de nouveautés, qui n’abolissent pas les sentiments précédents, mais les intègrent, les modifient sur certains points mais en retiennent d’autres. Or, cet ensemble de transformations paraissent tout à fait parallèles à celles de l’intelligence. Par exemple, nous assistons à la formation d’un système de conservation des valeurs, de systèmes d’ensembles d’autre part, à base de réciprocité en particulier, et même de systèmes réversibles dans le sens d’un retour à des valeurs antérieures, d’une permanence des valeurs qui permet de comparer une situation nouvelle à une situation antérieure ou ultérieure.
C’est ce parallèle que je chercherai à vous décrire dans notre prochaine leçon.
Nous avons constaté jusqu’ici stade par stade un parallélisme entre le développement des fonctions affectives et celui des fonctions cognitives. Au fur et à mesure que nous nous rapprochons des sentiments supérieurs, la connexion devient plus étroite et c’est ce que j’aimerais vous montrer aujourd’hui à propos du cinquième de nos stades : le stade qui correspond dans le domaine de l’intelligence à l’apparition des opérations concrètes des premières formes de réversibilité et de conservation.
Trois caractéristiques à retenir à ce point de vue de la comparaison avec l’affectivité. En premier lieu l’opération est une action qui n’est plus à sens unique mais qui peut se dérouler dans les deux sens, la compréhension de l’un des sens impliquant la compréhension de l’autre (réversibilité).
En second lien, les opérations n’existent pas à l’état isolé ; une
opération est toujours solidaire d’autres opérations et par conséquent fait partie d’un système.
Et en troisième lieu, la caractéristique de ces systèmes est la découverte par l’enfant de notions de conservation, d’invariants qui permettent de composer les transformations les unes avec les autres en laissant inchangé un au moins des éléments.
Ce sont ces trois caractères que nous allons retrouver et à propos du problème de la volonté et au sein des sentiments moraux de ce cinquième stade, sentiments moraux qui cette fois seront autonomes, qui seront solidaires d’un respect mutuel et non plus seulement unilatéral, ce qui implique une structure de réciprocité.
Autrement dit, nous allons constater à ce niveau l’existence d’une sorte de conservation des sentiments ; nous allons constater qu’après les fluctuations, l’usure ou la réapparition de sentiments spontanés qui caractérisent les sentiments interindividuels spontanés du stade dernier, nous allons observer une sorte de conservation des sentiments, conservation qui caractérise en propre les sentiments moraux. Ceux-ci ont en effet pour fonction d’introduire une certaine permanence dans des valeurs qui sans cela s’effriteraient, se transformeraient sans cesse.
On peut se demander à cet égard s’il existe une logique des sentiments et le parallèle que je vous propose inviterait à admettre l’existence d’une telle logique. Mais comme vous le savez, RIBOT a pris ce terme dans un sens tout différent en parlant, sous le nom de logique des sentiments, des formes de raisonnements passionnels qui sont paralogiques parce que les connexions logiques sont alors déformées précisément par des sentiments. Il en résulte qu’on a pu critiquer cette expression de "logique" appliquée aux sentiments et un auteur, le sociologue VAUCHER, dans un petit livre intéressant sur le jugement de valeur a essayé d’aborder le fond de ce problème. Indépendamment de la manière dont RIBOT adopte et utilise le terme, peut-il exister une logique proprement dite des sentiments ?
VAUCHER répond par la négative et pour les raisons suivantes : c’est qu’une logique, dit-il, suppose la conservation des concepts, des termes sur lesquels on raisonne. Quand on fait un syllogisme ou qu’on applique la transitivité à des relations quelconques, comme A = B et B = C, donc A = C, il faut, pour que le raisonnement soit possible, que A, B et C conservent leur signification au moins pendant la durée du raisonnement.
Or, d’après VAUCHER, cette conservation n’existe pas dans le domaine affectif ; un sentiment, par nature, apparaît et disparaît ou change d’intensité à chaque moment, il est fluctuant et ne dure pas. Mais VAUCHER dit plus : pour constituer une logique, dit-il, il faut comparer les termes, les rapporter l’un à l’autre par des relations d’égalité d’emboîtement, etc. Or, dans le domaine affectif, nous dit VAUCHER, si nous cherchons à rapprocher deux termes, deux formes de sentiment, nous les détruisons par cela même, nous les altérons. Il est impossible d’introspecter un sentiment sans même le modifier par cela. Une émotion vive dont nous cherchons à prendre conscience d’une manière réflexive, perdra immédiatement de sa vivacité, etc.
Autrement dit, pour VAUCHER, une logique des sentiments est contradictoire avec la nature même du sentiment et avec l’opération même de rapprocher ou de comparer.
Ces thèses seraient parfaitement exactes si nous n’avions affaire qu’aux sentiments inter-individuels spontanés, ou a fortiori, aux sentiments intra-individuels spontanés dont nous avons parlé jusqu’ici. Il est parfaitement exact que les sentiments interindividuels primitifs sont fluctuants, ne se conservent pas, sont essentiellement irréversibles ; mais nous avons noté qu’ils étaient irréversibles à un niveau précisément où la pensée elle-même était irréversible, et de même qu’il n’y a pas de logique des sentiments pour un certain niveau de sentiments, de même il n’y a pas encore de logique de la pensée pour un certain niveau de pensée avant que se constitue précisément ce mécanisme relativement tardif qu’est le mécanisme des opérations.
Par contre, et précisément à cause de ces fluctuations initiales du sentiment, il se constitue tôt ou tard un besoin de conservation qui est dû exactement aux mêmes raisons que le besoin de conservation dans le domaine de l’intelligence. Dans le domaine de l’intelligence, si l’individu ne pensait que pour lui-même, il est probable qu’il n’en arriverait pas au besoin de conservation. Il est probable qu’entre l’intelligence pratique, l’adaptation momentanée à une situation extérieure et à l’autre pôle la pensée ludique, l’imagination représentative qui caractérise la petite enfance, il n’y aurait pas place pour une conservation proprement dite. Mais la vie sociale impose au contraire une certaine conservation dès qu’on est obligé de penser non plus pour soi seul mais en fonction des autres, dès qu’on cherche autrement dit une vérité qui n’est pas sa vérité du moment, mais une vérité commune avec les partenaires du dialogue et une vérité plus ou moins permanente ; et la vie sociale précisément impose cette permanence relative par opposition aux fluctuations de l’expérience individuelle ; dès que nous en sommes à ce niveau, il est nécessaire, du point de vue de la pensée, d’introduire une certaine permanence et les notions de conservation que nous pouvons étudier en les détachant de leur contexte fonctionnel mais qui se constituent en fonction précisément des exigences de la communication et de la vie sociale.
Dans le domaine des sentiments, il en va exactement de même. Les sentiments fluctuants qui caractérisent les sentiments spontanés de l’individu ne sont qu’une petite partie de ces contacts interindividuels ; la vie sociale la vie inter-individuelle impose tôt ou tard une certaine conservation, une certaine permanence sans quoi, il n’y a pas de socialisation possible.
Or, cette permanence affective est assurée précisément par les sentiments moraux, par les sentiments sociaux en général, mais spécifiquement, par les sentiments moraux. Et nous pouvons constater l’existence d’une série d’intermédiaires entre les sentiments inter-individuels spontanés que nous avons décrits jusqu’ici (sans invoquer la morale de l’obéissance qui constitue précisément déjà un ensemble de sentiments semi-normatifs orientés vers la conservation) et les sentiments moraux qui vont caractériser une morale relativement autonome de notre cinquième stade.
Et nous pouvons constater que ces intermédiaires permettent de suivre la constitution, sinon d’emblée d’invariants, tout au moins d’une conservation progressive dans le domaine affectif. Prenez la sympathie : elle peut naître,
disparaître, elle est sujette à toutes sortes de fluctuations ; mais elle est parfois fidèle. La fidélité peut être une attitude spontanée de l’individu au départ, mais dans la mesure où intervient dans la fidélité un élément de volonté, un besoin de conserver des valeurs, du point de vue d’autrui et non pas seulement du sien propre, dans cette mesure apparaît alors précisément la dimension morale. En plus des relations spontanées inter-individuelles, nous avons donc dans la fidélité un premier exemple de conservation des sentiments.
Il en va de même de la reconnaissance ou la gratitude : chacun sait combien ce sentiment est fragile ; on peut être fort reconnaissant à quelqu’un qui vous rend un service au moment où on le reçoit et les jours qui le suivent : mais rien ne s’oublie plus vite. Au contraire, dans la mesure où intervient ici de nouveau un élément de volonté (par exemple lorsque celui qui vous a rendu service dans le temps fait appel à vous et qu’on fait effort pour se replacer dans la situation initiale), alors l’introduction de cette obligation ajoute une dimension morale à un sentiment qui serait bien fragile sans elle et la reconnaissance acquiert par le fait même un certain pouvoir de conservation.
De même, la véracité, le sentiment de justice, où joue alors systématiquement le rôle des invariants. La véracité consiste à adopter la même attitude, à dire les mêmes choses, à n’avoir qu’une parole vis-à-vis de chacun des partenaires du rapport social ; ce qui constitue une forme évidente de conservation affective. Quant au sentiment de justice, il consiste à nouveau à conserver les mêmes attitudes, à appliquer les mêmes normes à chacun, et ceci implique une fois de plus un élément de conservation. J’entendais l’autre jour deux conducteurs d’autobus qui parlaient d’un camarade absent et qui disaient de lui "C’est un chic type, il est loyal, il est logique." Que signifie ici le mot "logique" ? Ce n’est pas la logique d’Aristote à laquelle ces conducteurs faisaient allusion, ce n’est même pas la logique de l’intelligence ; cela ne signifiait pas que le camarade absent raisonnait avec plus de rigueur déductive qu’un autre : cela signifiait que quand il avait pris une attitude, il la conservait, qu’il ne dirait pas oui un jour et non le lendemain, qu’il existait une cohérence et une permanence dans ses attitudes, dans ses décisions et dans ses propos. "Il est logique", c’est une allusion à cette logique des sentiments, dont la fonction est d’introduire la conservation dans des valeurs qui sans elle seraient bien fluctuantes.
On peut donc comparer les sentiments moraux à la logique, et la vraie logique des sentiments, c’est donc l’ensemble des sentiments moraux ; non pas les sentiments moraux simplement subordonnée à l’autorité de quelqu’un, cette morale d’obéissance qui se développe déjà au niveau précédent mais qui n’embrasse nullement la totalité des sentiments moraux de l’enfant, mais les sentiments moraux relativement autonomes qui se superposent à la morale d’obéissance. La logique des sentiments c’est la morale de respect mutuel, morale de réciprocité, morale dont nous verrons que le produit le plus authentique en est précisément le sentiment du juste et de l’injuste, le sentiment de la justice fondée sur l’égalité. Et cette logique des sentiments présente alors tous les caractères d’une logique en général : caractères de conservation, de réversibilité - nous le verrons à propos de la volonté -, d’autonomie et surtout, les caractères de structure ou de système (dans le cas particulier, c’est l’ensemble des règles ou des normes que le groupe ou les membres du groupe se donnent en fonction de la réciprocité).
Vous me direz que ces sentiments moraux sont bien fragiles, comparés à la logique de l’intelligence et que si on peut parler de logique des sentiments dans le sens que je viens d’indiquer, il s’agira de quelque chose de beaucoup moins coercitif que la logique de l’intelligence. Car enfin, on est bien forcé d’appliquer la logique de l’intelligence ; on doit respecter les principes de contradiction, les principes de la logique formelle quand on veut raisonner juste tandis que les lois de la morale, on les observe dans une mesure sans doute plus relative.
Mais, s’il existe peut-être une différence de degré entre ces deux logiques, je prétends qu’il ne s’agit en tout cas que d’une différence de degré, même une différence sans doute beaucoup plus faible qu’on ne l’imagine d’habitude. En effet si nous examinons les opérations qui structurent la pensée du point de vue donc purement cognitif, si nous cherchons à déterminer la manière dont les individus raisonnent réellement dans la vie de tous les jours et dont ils appliquent ou n’appliquent pas les règles de la logique, je pense que l’écart est à peu près aussi grand entre la réalité et la norme - je dirai même entre la réalité et l’idéal, puisque la rigueur rationnelle reste un idéal qui est aussi rarement atteint par l’intelligence que dans le domaine moral. Dans le domaine logique, rien n’est plus difficile par exemple que d’appliquer le principe de contradiction. Nous nous contredisons tous les jours de toutes sortes de manières sans le vouloir et quelquefois avec une légère complicité de la volonté.
Sauf les cas techniques, sauf une élite qui fait précisément profession de chercher le vrai et de l’appliquer avec rigueur par certaines règles, je pense que la pensée commune, non pas seulement de l’homme de la rue mais de l’homme en général, tant qu’il ne se livre pas à un travail professionnel spécialisé, est très éloignée des normes logiques, de même, que la conduite commune a pour idéal un certain idéal moral mais en reste toujours éloignée. L’écart est peut-être différent dans les deux cas, mais je n’en suis même pas sûr. Il s’agit d’une simple différence de degré et il n’y a pas là d’objection à l’hypothèse d’une logique des sentiments.
Mais le problème central, s’il existe une logique des sentiments, c’est le problème de l’opération. Dans le domaine de l’intelligence, nous avons des opérations ; existe-t-il des opérations affectives ? Il en existe, et ces opérations s’appellent des actes de volonté parce que la volonté est précisément l’instrument de cette conservation des valeurs dont nous avons parlé tout à l’heure et un instrument qui procède selon la même méthode que les opérations courantes de l’intelligence, c’est-à-dire par la réversibilité.
La volonté à laquelle nous sommes maintenant conduits, je la situerai donc au niveau de notre cinquième stade. Il y a là une question de terminologie à débrouiller tout d’abord. Vous pourriez me dire que la volonté est bien antérieure à ce niveau, et malheureusement, c’est une des plaies, vous le savez, de la psychologie que l’absence de vocabulaire précis ; le mot volonté est malheureusement pris dans les sens les plus divers par les auteurs, et bien entendu, suivant la façon dont vous la définissez, vous la trouvez beaucoup plus tôt ou beaucoup plus tard.
Pour prendre un exemple d’imprécision dans un vocabulaire pourtant technique, quand les neurologistes distinguent dans la motilité deux sortes
de variétés, la motilité dite volontaire et la motilité dite automatique ou réflexe, cette motilité dite volontaire n’a rien à faire avec la volonté dont nous allons parler maintenant. Volontaire signifie simplement en ce cas "intentionnelle", dirigée par une intention plus ou moins constante et consciente de l’individu. Ceci n’est pas la volonté. Le langage courant emploie de même le mot volonté en tous sens ; quand un bébé crie jusqu’au moment où on cède à ses désirs, on dira qu’il a beaucoup de volonté. Mais rien de cela n’est la volonté dont nous avons à parler. Le bébé en question a plus de forces à sa disposition qu’un autre, plus de tempérament. Ou bien en cas de persévérance, il s’agit d’un effort, donc d’une régulation au sens des régulations de JANET. Mais ce n’est toujours pas la volonté.
Nous dirons qu’il y a volonté dans un sens très limité mais un sens qui historiquement a été admirablement défini par William JAMES. Nous dirons qu’il y a volonté dans le cas où les deux conditions suivantes se présentent. Première condition, conflit entre deux tendances ; une seule tendance ne constitue pas un acte volontaire. Une tendance peut être aussi forte qu’on veut, ce n’est pas un acte volontaire. Il n’y a volonté qu’en cas de conflit de tendances et qu’il s’agit de choisir entre l’une où l’autre de ces deux tendances.
Deuxième condition, nous dirons avec JAMES qu’il y a volonté quand ces deux tendances sont de force inégale, quand l’une commence par être plus faible que l’autre et qu’au cours de l’acte de volonté, il y a renversement, c’est-à-dire que la plus faible devient la plus forte et la plus forte est vaincue par celle qui était primitivement la plus faible.
Autrement dit, pour qu’il y ait volonté, il faut conflit et non seulement conflit, il faut que la conduite de l’individu s’engage comme disait JAMES selon la ligne de plus grande résistance, c’est-à-dire ne suive pas la tendance la plus forte mais suive au contraire la tendance la plus faible, c’est-à-dire fasse le choix le plus difficile, le moins souhaité au moment de l’acte de volonté. C’est dans ce cas-là, et dans ce cas-là seulement que nous parlerons de volonté.
Mais pour préciser le problème de la volonté, et surtout pour faire le parallèle que j’aimerais vous présenter aujourd’hui entre la volonté et les opérations de l’intelligence, il faut faire tout de même un bref tour d’horizon sur les différentes conceptions de la volonté qui se sont affirmées dans l’histoire et qui sont malheureusement toutes encore vivantes aujourd’hui puisque, je le répète, on emploie ce terme dans les sens les plus divers.
Nous pouvons d’abord classer un ensemble de points de vue sous le nom de ce qu’on a appelé quelquefois les théories affectives de la volonté, c’est-à-dire l’assimilation de la volonté au désir ou à la tendance. CONDILLAC par exemple assimilait la volonté au désir ; c’est la confusion classique qui ramène l’acte volontaire à une tendance unique simplement quand elle se manifeste avec une énergie particulière.
Cependant, cette illusion a été tenace et un grand nombre d’auteurs modernes ou presque continuent de définir la volonté ainsi. Si vous prenez dans les auteurs non pas actuels mais qui ont été de grands noms de la psychologie expérimentale, vous constatez que WUNDT, par exemple, définit la volonté comme ce qui tend, dans un état affectif, à le prolonger quand il
est agréable ou tend à y mettre fin quand il est désagréable ou douloureux.
Autrement dit, la volonté, ce serait simplement l’élément conatif de tout état affectif ; comme tout état affectif s’accompagne de tendances, la tendance serait la volonté. Elle embrasserait donc la totalité de la vie affective et l’ensemble de nos six stades de développement.
RIBOT prend volonté dans un sens analogue. Un auteur italien, RIGNANO, qui est connu par sa psychologie du raisonnement, a essayé d’introduire une distinction qui rappelle un peu celle de JAMES mais qui est loin d’être suffisante. RIGNANO dit : il y a volonté quand une intention se rapportant au futur l’emporte sur une intention actuelle. RIGNANO ne parle pas de conflit de tendances mais il entrevoit donc la nécessité d’une dualité de tendances et il se borne à admettre qu’il y a volonté quand une tendance à réalisation ultérieure l’emporte sur la tendance actuelle. Or, il est douteux que cela suffise. Prenons un exemple un peu trivial pour montrer que la définition de RIGNANO est plus large que la volonté. Si, au cours d’un dîner je retiens mon appétit au moment des hors-d’œuvre afin de le conserver intact pour le rôti, j’applique la définition de RIGNANO mais personne ne dira qu’il y a de ma part un grand acte de volonté : c’est un simple calcul d’intérêts et le défaut de la définition de RIGNANO est de ramener la volonté à un choix entre deux possibilités qui peuvent être l’une et l’autre agréables et dont on pèsera simplement les avantages respectifs.
De même la volonté ne se confond pas avec l’effort, qui est une simple régulation à la première puissance (renforcement d’une tendance pouvant rester unique).
Il y a d’autre part ce qu’on a appelé la théorie, intellectualiste de la volonté. J’aimerais en dire deux mots pour prévenir certains malentendus qui pourraient se produire à propos de ce qui va suivre. DESCARTES, comme vous le savez, distinguait dans l’acte d’intelligence deux moments : l’entendement qui conçoit les idées et d’autre part, le jugement qui est affirmation ou négation. Et il attribuait à la volonté cette décision, cette affirmation, cette croyance autrement dit qui intervient dans le jugement. Or, SPINOZA est allé plus loin en disant que la volonté et l’entendement sont une seule et même chose, la volonté étant simplement la force inhérente aux idées.
II y a quelque chose de juste dans de telles hypothèses, il y a l’idée d’un parallélisme étroit entre les mécanismes de l’intelligence et les mécanismes de la volonté. Mais bien entendu, nous n’irons pas jusqu’à la thèse spinoziste : la volonté ne se réduit pas à l’intelligence. Le fait de comprendre - et j’y insiste dès maintenant parce que nous retrouverons le problème tout à l’heure - le fait de comprendre fût-ce un système de valeurs n’implique pas encore la décision, et l’acte volontaire qui peut très bien ne pas suivre la compréhension.
DESCARTES n’est pas allé jusqu’à cette identification, puisqu’il introduit au contraire une dualité à l’intérieur de l’intelligence elle-même. Cette dualité, je la crois très juste. Il est parfaitement exact, du point de vue de la psychologie de l’intelligence que l’intelligence suppose l’action, que l’intelligence suppose des opérations qui sont précisément des actions et que le jeu des opérations, le mécanisme de ces opérations suppose sans
cesse un moteur qui peut être en certains cas la volonté (en cas de conflits). En effet, dans la décision, en songeant même à ce que les logiciens modernes appellent la "théorie de la décision", il est évident que, du point de vue psychologique, il intervient un jeu d’actions proprement dites. Mais cela signifie simplement que dans toute conduite, quelle qu’elle soit, il y a un réglage énergétique, et que, dans le domaine de la solution des problèmes d’intelligence comme ailleurs, ce réglage énergétique est assuré ou bien par les régulations élémentaires dont nous avons parlé, ou bien, en cas de conflits, par cette sorte de régulation à la seconde puissance, qui sera la volonté, qui sera une opération affective et non pas un acte de compréhension.
J’admettrai donc le dualisme de DESCARTES en disant que la volonté peut s’appliquer à tout et qu’on retrouve de l’énergétique partout, jusque dans les conduites par ailleurs intelligentes ; réciproquement, les structures de l’intellect se retrouvent dans le domaine des conduites par ailleurs affectives. Mais nous avons là simplement une application de la loi selon laquelle toute conduite comporte une structure et une énergétique.
J’en viens à ce qu’on a appelé les théories personnalistes de la volonté, c’est-à-dire l’idée que l’acte volontaire, précisément parce qu’il peut intervenir en tous les domaines comme nous venons de le voir, suppose la personnalité entière. Un acte de volonté serait alors celui qui engage l’ensemble de la personne par opposition à des actes plus simples qui seraient simplement des conduites partielles n’engageant qu’une fonction particulière et non pas la totalité.
BERGSON disait ainsi que les actes de volonté sont rares, précisément parce qu’ils engagent la personnalité entière par opposition aux actes courants qui sont automatisés à des degrés divers. Cette thèse-là a été soutenue par beaucoup de psychologues, MULLER-FREIENFELS, WARREN, et bien d’autres. Mais elle laisse dans l’ombre ce qui fait précisément l’originalité de la volonté, c’est-à-dire le conflit que JAMES a mis en évidence.
Quand il y a acte volontaire, quand nous avons besoin autrement dit de faire usage de notre volonté par opposition à une action qui se déroule d’elle-même automatiquement, la personnalité est précisément scindée en deux, et elle n’intervient donc pas comme un tout, puisqu’elle est partagée : il y a d’un côté ce que le moi désire et ce que la volonté, si elle intervient, lui empêchera de faire, et puis il y a d’un autre côté ce que veut la volonté. Il y a donc conflit entre une partie de la personne et une autre partie de la personne, et sans ce conflit, il n’y aurait pas volonté. Sans doute le triomphe de la volonté rétablit-il l’unité, mais c’est après coup, une fois achevé l’acte volontaire.
Autrement dit, la conception personnaliste correspond à un langage beaucoup trop global qui s’appliquerait tout au plus à l’achèvement de l’acte volontaire, quand l’unité de la personne est restituée ; mais il n’y a précisément pas unité pendant le déroulement de l’acte volontaire.
Venons-en maintenant au point de vue de JAMES, qui va nous éclairer. Il faut rappeler à cet égard toutes les philosophies volontaristes qui ont considéré la volonté comme un fait premier ne s’expliquant que par lui-même et qui ont fait appel à une théorie métaphysique de la liberté. JAMES a été
sans doute assez influencé par ces philosophies de la volonté. Mais peu importe puisqu’il s’est borné comme psychologue à poser le problème de l’acte volontaire en termes purement psychologiques et qu’il a renoncé à en trouver la solution.
Voici le problème :
1° - la volonté intervient uniquement en cas de conflit de tendances (par exemple conflit entre une passion et un devoir ou entre un intérêt de l’individu et un sentiment social, etc.)
2° - au point de départ du conflit l’individu se trouve en présence d’une tendance forte et d’une tendance faible ; or, l’acte volontaire consiste à renverser le rapport, consiste à s’engager, dit JAMES, dans le sens de la plus grande résistance, c’est-à-dire dans ce qui n’est pas souhaité par l’individu. Autrement dit, l’acte volontaire revient à renforcer une tendance qui est primitivement la plus faible et à diminuer la force d’une tendance qui est primitivement la plus forte. Nous nous trouvons donc en présence d’une sorte de paradoxe et d’un paradoxe qui, du point de vue de la psychologie physiologique, serait même entièrement contradictoire avec le principe de conservation de l’énergie. Il y a renversement, donc intervention de quelque chose. En quoi consiste ce quelque chose ?
Eh bien, JAMES, qui était un fort honnête homme, n’a pas essayé de voiler la difficulté, il l’a soulignée en plein, et pour bien marquer qu’il n’y comprenait rien, il a employé un mot qui marque le mystère, il a dit : la volonté est une sorte d’acte créateur, de "fiat", que dans l’état actuel des connaissances, nous ne saurions analyser, mais qui produit précisément ce renversement.
Autrement dit, JAMES, comme il le fait dans bien d’autres domaines, prétend décrire et ne pas faire de théorie. Sa théorie des émotions est pour lui une description avant tout. Ici, de nouveau, il nous donne une description, avec le grand mérite de souligner l’existence d’un problème qu’on avait très mal posé avant lui.
La thèse de JAMES bien entendu a rencontré une vive opposition puisqu’elle souligne un mystère et n’explique rien. Ce n’est d’ailleurs pas à proprement parler une thèse, c’est une position exacte du problème. Par exemple, BINET, dans l’Année psychologique de 1911, en un article très clair comme tout ce qu’il écrivait, nous dit en substance : la théorie de JAMES propose d’expliquer la volonté par une force additionnelle qui interviendrait à un moment donné, qui renverserait les valeurs initiales des tendances en conflit, mais il ne nous explique pas d’où vient cette force additionnelle. Tout le problème est de savoir, si elle existe, d’où vient une telle force additionnelle.
Rappelons maintenant encore deux conceptions qui ont cherché à résoudre le problème de la force additionnelle ou du moins, à circonscrire la difficulté. Il y a tout d’abord le point de vue sociologique de BLONDEL. BLONDEL, dans un chapitre extrêmement remarquable du Traité de DUMAS, (le chapitre sur la Volonté), reprend la gageure de JAMES et essaye de résoudre le problème en termes de sociologie ou de psychologie sociale. BLONDEL nous montre que personne n’a rien compris au problème de la volonté avant que JAMES l’ait énoncé
et que si JAMES ne l’a pas résolu, c’est tout simplement parce qu’il a oublié la société.
Si l’on reste à l’intérieur de l’individu, on demeure en présence d’un système clos qui serait l’ensemble des énergies disponibles dans la conduite individuelle. En ce cas, il y aurait contradiction totale à invoquer une force additionnelle. Mais, nous dit BLONDEL, en quoi consiste, le conflit décrit par JAMES ? En réalité, c’est toujours un conflit entre des impératifs moraux d’un côté et les intérêts, désirs ou passions de l’individu d’un autre côté. C’est donc toujours le conflit entre un devoir social d’un côté et l’intérêt individuel de l’autre. C’est le conflit entre le moi et le groupe. La société d’autre part est un ensemble de règles, d’impératifs, de contraintes, et ces contraintes représentent des forces, qui à chaque moment dirigent ou canalisent l’individu en déterminant sa conduite. Le problème de JAMES est donc simplement à résoudre en termes de rapports entre l’individu et le groupe et la solution en est simple.
La force additionnelle de JAMES, c’est l’apport d’énergie que constitue la pression du groupe, la pression de l’opinion en particulier, la pression des autres en cas de conflit quand le moi est aux prises avec un devoir social : il y a le moi qui désire quelque chose d’un côté mais il y a toute la pression du groupe qui de l’autre impose le devoir social. Si le groupe finit par l’emporter la force additionnelle, c’est simplement ce que le groupe a ajouté aux énergies de ce système qui n’est pas clos du tout et qui, s’il était clos, rendrait inexplicable le problème.
BLONDEL fait en outre une remarque que j’aimerais vous rappeler sur les trois types de réactions individuelles dans l’obéissance aux impératifs collectifs. Il y a trois catégories d’individus, disait BLONDEL : 1°) il y a la masse, les conformistes, c’est-à-dire les individus qui, comme les moutons, suivent simplement l’exemple et là, BLONDEL a trouvé un mot frappant de PEGUY : "la masse, cette grande tourbe d’hommes qui veulent par volontés toutes faites". C’est l’expression même de la théorie de BLONDEL, comme vous le voyez ; 2°) il y a les non-conformistes ; là, il y a deux catégories à distinguer, la catégorie 2 et la catégorie 3 : il y a les non-conformistes qui sont toujours en conflit avec le groupe et qui par conséquent, semblent avoir leur volonté à eux, ce qui serait contraire à l’hypothèse ; mais ces non-conformistes-là, ce sont, nous dit BLONDEL, les anarchistes, les individus inadaptables, les individus qui pratiquement sont ou deviennent des ratés et qui, à voir le cours amer de leur existence et de leur conduite, n’ont précisément pas montré de volonté. Donc, ceci est conforme à l’hypothèse. 3°) c’est le cas le plus difficile, il y a l’élite ; l’élite et en particulier les isolés, les grands hommes d’une époque qui peuvent se trouver en conflit avec tout le groupe dont ils font partie, ces individus-là réalisent une œuvre et cependant, se trouvent en conflit avec le groupe.
Mais ici, BLONDEL répond en rappelant la théorie des grands hommes de DURKHEIM : le grand homme est en réalité celui qui incarne la société en train de se faire par opposition à l’opinion publique toujours en retard, qui cristallise les courants sociaux en devenir, par opposition au passé. Il s’agit donc encore d’une soumission au groupe, mais à un groupe en voie de se construire et ceci rentre dans la théorie.
Malgré cela, si l’hypothèse de BLONDEL est sans doute fondée du point de vue sociologique (un tableau statistique conforme aux méthodes du sociologue sur la répartition des volontés dans un groupe justifierait sans doute le point de vue de BLONDEL), je ne pense pas du tout qu’il résolve le problème psychologique.
Il ne le résout pas parce que le problème reste exactement le même. Qu’on la baptise impératif collectif ou qu’on la baptise comme on voudra, il reste qu’on se trouve en présence d’une tendance d’abord faible et ensuite forte, comme dit JAMES ; et le problème reste exactement le même. Supposez un individu qui se trouve en conflit avec son devoir social. Nous avons donc, d’un côté ses intérêts qui sont d’abord les plus forts, et de l’autre côté, un devoir social qui est d’abord plus faible. En effet, ou bien le devoir social est d’emblée assez fort pour l’emporter sur ses intérêts et sur son moi, et alors il n’y a pas de problème de volonté : il s’agit simplement d’un esprit moral qui suit les normes et les consignes du groupe, et il n’y a pas de problème psychologique de volonté ; ou bien au contraire, il y a conflit réel et s’il y a conflit réel, la norme collective qui est sentie comme le devoir dès le départ est d’abord trop faible pour l’emporter et devient ensuite plus forte. Le problème demeure entier.
Dire que le groupe intervient, soit, mais il intervient comment ? S’il intervient sous la forme du père de famille, du maître d’école ou d’un garde-chiourme qui imposent leurs décisions, ce n’est pas une solution de volonté. Il y a victoire de la volonté dans la mesure où l’individu aura décidé tout seul, sans l’apport d’une police extérieure. S’il a décidé tout seul le problème reste entièrement le même et on ne comprend pas pourquoi l’individu qui était en conflit avec son devoir finit par l’accepter, pourquoi le devoir d’abord faible se renforce avec la volonté.
J’aimerais, encore dire deux mots des remarques de CLAPAREDE sur la volonté, car lui aussi a repris la question de la force additionnelle. CLAPAREDE ne prétend pas faire une théorie de la volonté, il intitule ses remarques "Définition de la Volonté" mais elles valent la peine d’être rapportées. CLAPAREDE montre d’abord que la volonté, en adoptant pleinement l’énoncé de JAMES, est une réadaptation en cas de conflit des tendances, de même que l’acte d’intelligence est une réadaptation quand il y a désadaptation momentanée.
Tant qu’il y a adaptation, nous n’avons besoin ni d’intelligence, ni de volonté ; quand il y a une lacune au point de vue intelligence, il y a réadaptation ; quand il y a un conflit où l’individu est tiraillé en tendances contraires, il y a besoin de volonté. CLAPAREDE reprend donc la théorie de JAMES, en introduisant simplement la précision suivante : dans la volonté, dit CLAPAREDE, c’est la tendance supérieure qui l’emporte sur la tendance inférieure ; si la tendance inférieure est la plus forte, la volonté est vaincue au lieu d’être victorieuse. La tendance supérieure est d’abord faible et ensuite, forte, mais elle est toujours d’ordre supérieur. C’est la seule nouveauté que CLAPAREDE prétend introduire. Mais alors, que veut dire "supérieure" et que veut dire "inférieure" ? Si nous faisons de le psychologie et nom pas de la morale, nomment allons-nous classer les tendances en supérieures et inférieures dans un acte de volonté ? CLAPAREDE, en un raisonnement très élégant, répond, au risque d’avoir l’air de tomber dans un cercle vicieux : la tendance supérieure, c’est tout simplement celle qui a triomphé dans l’acte
de volonté. Autrement dit, l’individu qui s’introspecte sait très bien, après le conflit, s’il a été vaincu ou s’il en est sorti victorieux. Si la volonté l’a emporté, c’est par définition la tendance supérieure ; si l’individu a le sentiment que sa volonté a été vaincue, c’est par définition la tendance inférieure.
Mais il reste le problème de la force additionnelle. CLAPAREDE avoue la difficulté et fait simplement une remarque d’ordre physiologique en disant : ce renversement des tendances rappelle des phénomènes d’accélération rapide, brusque, ou de retardement qu’on observe dans le domaine des sécrétions internes par exemple sous l’influence des chalones. On peut se demander s’il n’intervient pas un mécanisme de ce genre, autrement dit il renvoie le problème à des études ultérieures en se bornant à comparer la force additionnelle à un mécanisme de régulation.
J’aimerais vous présenter maintenant une hypothèse qui me paraît faire l’économie de la force additionnelle. En reprenant le problème tel que l’a posé JAMES, j’aimerais essayer de vous montrer que si on assimile la volonté à un mécanisme analogue à celui des opérations de la pensée, on n’a plus besoin de l’hypothèse de la force additionnelle.
Pour me faire comprendre, j’aimerais d’abord bien préciser le parallèle. Ce n’est pas que dans le domaine affectif que nous avons à faire à des conflits entre tendances supérieures et tendances inférieures (je reprends la terminologie de CLAPAREDE qui simplifie les choses) : dans le domaine de l’intelligence, là où il y a réellement un effort à fournir pour trouver la solution d’un problème, c’est parce que là aussi il y a conflit entre deux tendances, et ici de nouveau les unes seront des tendances d’ordre inférieur et les autres d’ordre supérieur.
Considérons par exemple un enfant qui commence à manier les opérations. Présentons-lui un problème, et, pour qu’il y ait vraiment un problème d’intelligence, il faut évidemment que la solution ne donne pas lieu à une simple lecture perceptive immédiate. Il faut donc que la solution soit trouvée non pas à cause mais malgré la configuration perceptive, - ce n’est pas spécial à l’enfant, c’est le propre de tout problème d’intelligence dans les sciences aussi bien que dans le développement de l’enfant. Il faut par conséquent que le sujet domine la configuration perceptive du moment et fasse triompher des relations, des rapports qui n’étaient pas donnés dans cette configuration. Nous pouvons donc considérer le problème à résoudre comme un conflit entre les tendances inférieures (configuration perceptive) et les tendances supérieures (compréhension intelligente).
Prenons un problème de conservation, les jetons bleus et rouges dont je m’excuse de vous parler une fois de plus. Dans la correspondance terme à terme qui donne lieu à la notion de nombre, prenons l’enfant qui a réussi une correspondance optique et dont on transforme la configuration d’une des deux collections. Au niveau pré-opératoire, l’enfant raisonne simplement sur la configuration perceptive et ne s’occupe pas de la transformation ; il voit que la série s’est allongée, et répond qu’il y a davantage d’éléments qu’auparavant. D’autre part, lorsque de tels problèmes sont bien connus de l’enfant, il n’y aura plus de problème d’intelligence, il répondra d’emblée : c’est la même chose. Mais considérons le sujet au moment
où il y a réellement problème, où il ne trouve pas la solution immédiate, où il dépasse les solutions pré-opératoires primitives. Dans ce cas-là, nous avons un conflit exactement parallèle à un conflit affectif dans le domaine de la volonté.
Un conflit entre quoi et quoi ? Eh bien, il y a d’un côté la configuration perceptive qui conduit à une illusion, à une vision déformante, qui semble imposer un accroissement de quantité ; cela sera ce que j’appelle la tendance inférieure. Et puis, il y a d’un autre côté le besoin logique de conservation : il y avait tout à l’heure autant de jetons bleus que de rouges, d’où tomberaient les bleus en plus ?
Il y a donc la configuration perceptive, et d’un autre côté, la conservation logique, la déduction. Comment l’enfant va-t-il résoudre le problème ? Il y parvient tout simplement en décentrant la configuration perceptive actuelle en élargissant, si on peut dire le champ en se rappelant la configuration immédiatement antérieure, en revenant donc à ce qu’il venait de percevoir quelques instants avant ; ou bien il y parvient en anticipant ce qui pourrait se produire si on introduit une transformation quelconque dans un autre sens, non plus en resserrant ce qu’on avait espacé, mais en espaçant ce qu’on n’avait pas. touché.
Bref, la solution du problème consiste à se libérer de la configuration perceptive par une décentration qui va mettre la situation actuelle en relation avec des situations antérieures ou ultérieures et l’opération n’est pas autre chose que cette décentration elle-même, que cette mise en relation qui permet de faire dominer la conservation par opposition aux illusions de la configuration momentanée.
J’aimerais vous montrer lors de la prochaine leçon que dans l’acte de volonté, nous nous trouvons en présence d’une situation exactement parallèle. La configuration actuelle, c’est la situation dans laquelle l’individu est dominé par une tendance forte, car ce qui fait la force de ce désir, ce n’est pas que la tendance soit forte une fois pour toutes, c’est qu’elle est forte en fonction d’une configuration ; le désir est intense dans une situation déterminée, dans la mesure où le sujet oublie le passé, où il ne pense pas à l’avenir immédiat, dans la mesure où la tendance est relative à la configuration actuelle.
Mais dans la mesure où il y a décentration, dans la mesure où la tendance du moment est mise en relation avec des valeurs antérieures, de ce fait même, sa force, qui n’est pas une force absolue mais relative, va être transformée. Le problème de la force additionnelle, autrement dit, est entièrement solidaire d’une hypothèse qui consisterait à attribuer aux tendances une force spécifique durable, ne serait-ce que pour une durée limitée, tandis que si vous vous placez au point de vue d’une force toujours relative à la configuration, eh bien, la volonté ne sera qu’un de ces cas particuliers de décentration qui affaiblissent la tendance d’abord forte, non pas parce qu’il faut une force nouvelle pour l’affaiblir mais tout simplement parce que sa force ne résidait que dans la situation limitée du moment et qu’en élargissant le champ, le rapport des forces sera transformé.
Nous avons vu qu’il existe des analogies profondes entre la situation dans laquelle se manifeste un acte de volonté et la situation qui caractérise le recours à des opérations intellectuelles nouvelles. Dans le cas des opérations intellectuelles, nous sommes également en présence d’un conflit, conflit entre deux sortes de tendances, d’un côté la configuration perceptive qui suggère ou impose même certaines solutions à l’esprit, et d’un autre côté, la conservation opératoire qui consiste à se dégager de cette configuration perceptive pour la mettre en relation avec les configurations antérieures ou les configurations ultérieures.
Autrement dit, l’opération consiste en une décentration qui met l’accent sur les transformations d’une configuration à l’autre et non pas sur la configuration actuelle ; on peut citer n’importe quelle situation opératoire où toujours l’esprit est en conflit avec une configuration perceptive et doit s’en dégager pour trouver la solution, ce qui le conduit à mettre en relation la configuration actuelle avec l’ensemble des configurations possibles, c’est-à-dire à faire intervenir le système des transformations.
Dans le cas de la volonté, dans le cas de ce conflit entre les tendances inférieures et les tendances supérieures dont nous parlent JAMES et CLAPAREDE, la situation est entièrement analogue.
Partons d’une situation banale où on se trouve en conflit entre un désir actuel et une sorte de devoir qui est moins actuel et en tous cas moins désirable au point de vue de la configuration présente. Supposez par exemple que vous êtes à votre table de travail en train de peiner sur un problème, ou que vous êtes aux prises avec une rédaction qui vous prendra quelques jours ; et puis, les rayons d’un soleil de printemps tombent sur votre table. Le beau temps vous attire dehors, que sais-je ? et un ami vient vous convier à une excursion dans la montagne.
Le désir actuel, désir renforcé par la configuration perceptive, c’est évidemment de laisser son travail et de céder à une distraction ou a une envie quelconque du moment. Comment faisons-nous dans ce cas où un désir actuel est plus fort que ce que CLAPAREDE appelait la tendance supérieure ? Quant à ce qu’on désire moins mais que la volonté voudrait imposer, comment faisons-nous dans un tel cas pour subordonner le désir actuel, momentanément le plus fort, à ce qui nous apparaît comme notre devoir ou comme ce qui est le plus souhaitable au point de vue de nos valeurs habituelles ? Chacun accordera sans doute ce que confirme d’ailleurs l’introspection : nous n’avons qu’un moyen de nous libérer de la configuration du moment, c’est précisément d’effectuer l’une de ces décentrations que je rappelais tout à l’heure. Pour résister à la tentation du soleil ou à la tentation d’une excursion, nous nous rappellerons deux choses. Ou bien nous nous plaçons dans la situation antérieure ; nous avons promis cet article, nous nous sommes engagés et en n’aboutissant pas à temps, nous tromperions la confiance de celui à qui nous avons promis ce travail. Ou bien nous nous plaçons au point de vue de la situation ultérieure : nous nous représentons le travail à un stade plus avancé, nous le voyons à peu près fini, nous ressentons l’intérêt de résoudre le problème, le contentement d’en coucher sur le papier la solution. Bref, le seul moyen de sortir de la situation présente et d’échapper à la tendance actuel-
lement la plus forte, c’est de nous décentrer, de faire appel à des valeurs momentanément oubliées, et dès qu’on parvient à cette décentration au profit de valeurs ultérieures ou antérieures, le problème de la volonté est résolu, la tendance momentanément forte devient plus faible et se subordonne à des valeurs qui redeviennent plus importantes par le fait même de la décentration.
J’aimerais préciser que la décentration dont je parle ici n’est pas d’ordre intellectuel ; je ne vous donne pas une solution intellectualiste du problème de la volonté ; elle ne consiste pas simplement à se rappeler par l’intelligence ou à anticiper par l’intelligence, elle ne se réduit pas à des représentations. Celles-ci n’auront aucun poids par elles-mêmes vis-à-vis du désir actuel. La décentration dont je parle est d’ordre affectif, c’est-à-dire qu’elle consiste à revivre les valeurs antérieures ou à anticiper les valeurs ultérieures mais en les vivant également. Il intervient donc ici une sorte de mémoire affective si complexe que soit ce problème de la mémoire affective, qui n’existe peut-être pas en tant que mémoire mais qui consiste à retrouver ou à reconstituer le sentiment qu’on avait momentanément perdu (cette reconstitution étant affaire de régulations ou bien d’opérations).
Or, en un tel cas, sitôt parvenus à la décentration, nous constatons - et c’est là le point fondamental - une transformation dans l’intensité des désirs ou des tendances qui nous partageaient. Comment la tendance initialement forte finit par être vaincue par des tendances initialement faibles, se demandait W. JAMES ? Comment s’effectue un tel renversement dans la balance énergétique des tendances en présence ? C’est le problème dont BINET disait : il faut alors faire appel à une force additionnelle et d’où viendra cette force additionnelle ? Je prétends que dans le mécanisme banal que je cherche à vous rappeler, il n’est aucun besoin de force additionnelle pour que la tendance initialement la plus forte devienne finalement la plus faible ; il n’en est pas besoin pour cette raison très simple que la force d’une tendance n’est pas une quantité constante, mais sujette à des variations, qu’elle augmente ou diminue non pas seulement en fonction des états de l’individu, sans quoi on comprendrait mal cette variation, mais en fonction également de la situation tout entière.
Autrement dit, la situation momentanée de départ que je comparais tout à l’heure à une configuration perceptive obéit précisément à des lois analogues à celles de la perception. La force et la faiblesse d’une tendance, dans le cas de ces conflits de tendances que la volonté doit résoudre, ce sont des forces plus ou moins grandes qui sont comparables, non pas à une quantité opératoire qui se conserve et qui donnerait lieu donc à un calcul opératoire, mais à ces quantités sensibles qui sont évaluées par la perception selon des lois systématiques de surestimations ou de sous-estimations. Nous sommes encore, tant que la volonté n’est pas intervenue, dans un domaine comparable au domaine de la perception, perception transposée en affectivité, donc affect perceptif ou régulation au sens de JANET, etc. Nous sommes en présence de domaines dans lesquels l’intensité plus ou moins grande d’une tendance, dépend à chaque moment de l’ensemble du champ, comme y a insisté LEWIN, et ne constitue pas une donnée absolue qui se conserve sans plus.
Dans la perception, comme vous le savez, et c’est là la grande différence entre la perception et l’intelligence, toute relation, toute comparaison déforme les quantités en présence, par le fait même des rapprochements
effectués. Nous sommes donc en présence de quantités fluctuantes qui changent à chaque moment suivant les termes de la comparaison ou suivant l’ensemble du champ de la comparaison.
Si je compare par exemple une petite tige que j’appellerai A à une grande tige que j’appellerai B, du point de vue perceptif, il se produira un effet de contraste, sous la forme d’une surestimation de B : la tige B apparaîtra plus grande que si B était présentée à l’état isolé. Mais si au contraire, vous comparez B à un élément C qui est encore plus grand que lui, l’élément B va paraître cette fois plus petit que s’il était présenté isolé. Il sera dévalorisé par le même effet de contraste par rapport à C. Autrement dit, la grandeur de B n’est effectivement pas une grandeur constante : elle varie à chaque moment suivant les termes de la comparaison. Cela est vrai a fortiori si les termes de la comparaison sont de nombre supérieur à 2 et constituent une configuration plus ou moins complexe.
Cette fluctuation des quantités dans tous les domaines pré-opératoires, et singulièrement dans le domaine perceptif, correspond à la fluctuation que nous avons notée sens cesse dans les stades de l’affectivité qui précèdent les notions de conservation que nous allons précisément introduire tout à l’heure dans le domaine affectif.
Une valeur est à chaque moment sujette à fluctuations suivant les termes de la comparaison : une valeur augmente ou diminue, selon le contexte, un désir plus concrètement dit peut se renforcer ou s’affaiblir d’un moment à l’autre, suivant les termes de la comparaison. Autrement dit, la tendance initialement forte dont nous parle JAMES contre laquelle la volonté entreprend la lutte et qu’il s’agit de vaincre, n’est en réalité forte que relativement à un certain contexte. Dans l’exemple banal que j’ai pris tout à l’heure, le désir de se promener au lieu de travailler, n’est fort que relativement à un certain contexte, au soleil du printemps qui arrive sur votre table de travail, aux propositions de course à la montagne qu’on vous fait, etc. Il n’y a là qu’un contexte étroit et momentané, mais par rapport à ce contexte le désir en question peut devenir beaucoup plus fort que le désir de travailler. Seulement, ce n’est pas une force absolue, qui se conserve, et on ne peut pas parler d’une tendance qui est forte en elle-même et qu’il s’agira de supplanter par une force additionnelle ; c’est une force qui est toute relative aux termes de la comparaison et à la configuration du moment.
Dès lors, la décentration dont nous parlions tout à l’heure, celle qui consiste à se rappeler des valeurs antérieures qu’on avait oubliées ou qui passaient au second plan, ou bien celle qui consiste à anticiper des valeurs ultérieures qu’on oubliait aussi et qu’on va remettre au premier plan cette décentration revient tout simplement à élargir le champ de la comparaison et cela suffit pour modifier la force des tendances en jeu. La décentration n’aboutit donc pas à introduire une force nouvelle, mais simplement à dépasser un champ limité, dans lequel une tendance est forte parce qu’elle remplit à peu près tout le champ sans être comparée à des valeurs plus stables (l’intérêt de la rédaction en cours, qui peut être très faible quand le travail avance mal et que les idées ne viennent pas…). Alors, dans cette situation, bien sur, une tendance peut être très forte.
Mais dès qu’il y a décentration, dès qu’on replace le problème
dans un champ de comparaison plus large et qu’on fait appel aux valeurs permanentes auxquelles on croit, dès qu’on arrive à revoir les choses dans une perspective normale, à retrouver ses habitudes intellectuelles et affectives, bref, ses raisons d’être, alors la tendance momentanément forte du début devient beaucoup plus faible, non pas parce qu’une force additionnelle est intervenue, mais tout simplement parce qu’elle est en présence d’autres termes de comparaison, de termes que le désir momentané portait à oublier ou même à refouler et qui, replacée au premier plan, transforment les valeurs en jeu.
Au total, la tendance initialement forte devient faible tout simplement parce qu’elle est replacée dans l’échelle normale des valeurs. La décentration dont je parle consiste sans plus à faire appel à l’échelle ordinaire et permanente des valeurs, et alors de ce fait même, la tendance initialement forte devient faible parce qu’il intervient de nouveaux termes de comparaison ; et les tendances initialement faibles deviennent fortes parce qu’elles se rattachent précisément à tout ce cadre de référence qui revient au premier plan en fonction même de la décentration.
Mais on pourrait faire deux objections à cette interprétation. La première est de la taxer d’intellectualisme. J’ai déjà répondu tout à l’heure que la décentration n’est pas simplement un appel à des représentations mais à des valeurs qu’il s’agit de revivre et non pas seulement d’évoquer représentativement. L’autre objection consisterait à dire que la décentration elle-même suppose une énergie ou une force. Certes, c’est le cas, comme de toute régulation, mais il ne s’agit que de la force nécessaire à un tel réglage, et non pas d’une tendance nouvelle, de cette force additionnelle dont parlait BINET. Autrement, il ne s’agit pas de faire intervenir un élément nouveau dans le système, mais simplement de mettre en connexion des valeurs déjà existantes. Le propre de la régulation volontaire consiste simplement à rétablir ces connexions lorsqu’elles sont interrompues, de mettre en connexion la situation actuelle avec des valeurs antérieures ou des valeurs ultérieures momentanément oubliées. Mais le réglage lui-même ne suppose pas une énergie considérable ; il n’en suppose pas plus que les régulations habituelles dont nous avons parlé jusqu’à présent. En tout cas, il s’agit d’une solution tout autre que de faire appel à une force nouvelle qui viendrait on ne sait pas d’où : elle ne fait intervenir que la force habituelle nécessaire aux réglages affectifs en général.
Mais si la volonté revient ainsi à régler les valeurs en cas de conflits jusqu’à reconstitution de celles qui passaient au second plan, on peut alors dire que la volonté d’un individu n’est pas autre chose que son pouvoir de conservation des valeurs. Un individu qui n’a pas de volonté est un instable qui croit à certaines valeurs à certains moments et qui les oublie à d’autres moments. Un individu qui a de la volonté sait assigner des buts précis à son existence, à son travail, à ses œuvres, à ses relations sociales et qui s’en tient aux valeurs qu’il a choisies. Dans la mesure où il s’y tient alors les conflits que je rappelais tout à l’heure sont beaucoup moins graves que dans le cas de valeurs fluctuantes, que dans le cas de l’instable. La volonté est donc tout simplement la conservation des valeurs.
J’aimerais rappeler à cet égard une remarque paradoxale de CLAPAREDE qui, à propos de ces conflits de tendances dont il avait repris l’étude après JAMES, s’est posé le problème qui a préoccupé tant d’auteurs, de l’édu-
cation de la volonté. Et CLAPAREDE arrive à cette conclusion qu’éduquer la volonté, c’est s’habituer à éviter les situations dans lesquelles il y aura des conflits tels que la tendance inférieure puisse l’emporter. Ce qui est évidemment un conseil sage quand on a peu de volonté. Après quoi CLAPAREDE aboutit - et c’est là que sa remarque devient amusante - à cette conclusion : éduquer la volonté, c’est pratiquement s’éduquer à ne pas faire usage de la volonté, puisque c’est s’habituer à éviter précisément ces conflits dans lesquels seule intervient la volonté.
Mais si vous acceptez ma conclusion de tout à l’heure, que la volonté est précisément la conservation des valeurs, alors j’accepterai la remarque de CLAPAREDE, mais en l’interprétant à l’envers. Ce n’est pas une preuve de volonté que d’éviter les conflits, mais c’est une preuve de volonté que d’avoir à sa disposition des valeurs suffisamment permanentes pour atténuer la gravité des conflits. Un homme de grande volonté à précisément moins de conflits qu’un autre parce que, chez lui, telle ou telle valeur l’emporte toujours par rapport aux tendances du moment, à ces tendances qui peuvent être momentanément fortes chez les instables à cause des configurations perceptives.
Je conclurai donc en disant que la volonté est en un sens une régulation comme les autres. Nous avons vu que tous les états affectifs des différents paliers analysée jusqu’ici étaient affaire de régulation. Mais la volonté est une régulation à la seconde puissance, c’est une régulation de régulations. La régulation primaire est celle qui engendre ces sentiments spontanés donc non-normatifs que sont les affects perceptifs, les sentiments intra-individuels analysés par JANET, les sympathies ou antipathies, etc. tandis que la volonté est une régulation de ces sentiments ou valeurs donc une régulation des régulations primaires. En d’autres termes c’est encore une régulation, mais à la seconde puissance puisqu’elle introduit des décentrations et une conservation dans le domaine des régulations. Elle ne suppose rien de plus au point de vue énergétique mais c’est une régulation qui règle elle-même les régulations d’ordre inférieur. Cette notion de régulation de régulations rappelle ainsi une fois de plus la notion d’opération qui joue exactement le même rôle sur le plan de la connaissance : une opération est encore une régulation, mais qui règle ces régulations représentatives antérieures, demeurant à elles seules fluctuantes et sans conservation.
Je passe maintenant aux sentiments moraux nouveaux qui apparaissent à ce cinquième stade sans abolir d’ailleurs les sentiments relatifs au respect unilatéral et à la morale d’obéissance, mais sentiments nouveaux qui se superposent à ces précédents, qui l’emportent dans bien des domaines, qui sont justement, me semble-t-il, l’indice de la formation de la volonté.
Ces sentiments moraux nouveaux sont en effet des sentiments autonomes, c’est-à-dire que dorénavant, l’enfant, à partir de 7 ou 8 ans, devient capable d’évaluations morales de sentiments, et surtout, d’actions proprement dites, de décisions, d’actes de volonté qui ne relèvent plus simplement de l’obéissance et qui dans bien des domaines, se trouvent même en conflit avec la morale d’obéissance.
Je pense essentiellement à ce sentiment moral fondamental qui devient la préoccupation centrale des enfants de ce niveau au point de vue de leurs conduites sociales : c’est le sentiment de la justice, de l’égalité
entre frères et sœurs, entre camarades, égalité entre individus devant la règle et devant les ordres reçus des adultes.
Ce sentiment de la justice - et une petite enquête sur les souvenirs d’enfance et sur des rétrospections d’adolescents récemment sortis de l’enfance nous a permis de le constater à un large degré - apparaît dans la majorité des cas en fonction précisément de conflits avec l’adulte, à l’occasion d’injustices dont le sujet lui-même est la victime (parce qu’il aurait été traité par ses parents, par ses maîtres, etc. d’une manière qu’il juge injuste, qu’il n’estime pas égale au traitement des frères et sœurs ou d’autres camarades) ou bien d’injustices dont l’enfant est témoin et qui aura pour victime un camarade ou un frère.
Je ne dis pas que ces jugements soient toujours objectifs, il arrive en particulier que le cadet sente des injustices là où il n’y en a pas, à cause de sa situation d’infériorité, mais c’est en général à l’occasion - et c’est là le point qui nous intéresse - d’un conflit avec l’adulte qu’apparaît le sentiment de justice. C’est assez dire que le sentiment de justice est précisément l’indice de la formation d’un nouveau domaine de sentiments moraux et de sentiments que j’appellerai autonomes, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas dictés par des consignes, par une autorité, par un respect unilatéral, comme les devoirs acceptés par l’enfant, mais qu’il s’agit au contraire d’un sentiment spontané qui dans de nombreux cas se constitue précisément (sous sa forme non pas verbale mais vécue) en conflit avec l’obéissance et avec l’autorité.
Un premier caractère de ces sentiments moraux nouveaux serait donc leur autonomie relative, c’est-à-dire leur indépendance relative par rapport à la personne qui donne habituellement les règles et les consignes.
Un second caractère fondamental, c’est l’intervention d’une certaine conservation des valeurs ; de même que l’apparition des opérations dans le domaine de l’intelligence entraîne la formation de structures opératoires d’ensemble, puisqu’il n’y a pas d’opérations isolées, et de même que ces structures se manifestent avant tout par la formation d’invariants, de notions de conservation, de même ces sentiments moraux autonomes qui apparaissent et qui sont liés donc à la formation de la volonté, qui ne sont plus dictés du dehors mais qui s’imposent du dedans et qui vont se trouver dans bien des cas en conflit avec d’autres, de même ces sentiments moraux nouveaux et cette volonté se constituent en un système de valeurs dont le résultat est d’introduire une certaine conservation dans ces valeurs. Cette conservation prend la forme d’une conservation obligée, l’obligation étant ici le dispositif et l’instrument de la conservation, de même que c’est la nécessité logique qui assure la conservation dans le domaine des opérations de l’intelligence.
Examinons d’abord les faits et ensuite voyons comment les interpréter du point de vue de cette conservation. J’insiste sur le fait que ces systèmes et cette conservation sont liés avant tout à une attitude nouvelle qui est celle de la réciprocité, réciprocité morale non plus simplement réciprocité spontanée, variable et fluctuante comme dans le cas de l’imitation réciproque et des premiers sentiments sociaux, mais réciprocité normative, c’est-à-dire qui entraîne des devoirs vis-à-vis du partenaire.
Décrivons d’abord les faits. A quoi rattacher, dans les sentiments
observables et vérifiables par les procédés habituels d’observation et d’expérimentation, cette réciprocité morale naissante ? Je la rattacherais à un sentiment dont je vous ai fait prévoir l’existence quand nous avons discuté l’hypothèse du respect de BOVET et j’appellerai ce sentiment le respect mutuel par opposition au respect unilatéral.
Le respect unilatéral est le respect de l’inférieur pour le supérieur, du petit pour l’adulte, du cadet pour l’aîné, etc. du moins fort pour le plus fort. Tandis que le respect mutuel sera un respect entre partenaires dont aucun n’est considéré ou ne se considère comme le supérieur, qui sont sur le même plan et qui cependant ont de l’estime ou du respect l’un pour l’autre.
Comme nous le verrons, c’est ce respect mutuel qui explique alors précisément l’autonomie parce que si le respect unilatéral est source d’obéissance, d’hétéronomie, le respect mutuel, parce qu’il ne suppose pas d’autorité, parce qu’il suppose un engagement réciproque, un engagement de l’un vis-à-vis de l’autre est solidaire d’une autonomie de l’individu, donc de sentiments qui ne sont plus dictés du dehors mais qui sont dus simplement à cette réciprocité.
Comment étudier le respect mutuel, sa formation chez l’enfant ? C’est un sentiment qui existe en relation avec toutes sortes de partenaires et qui est possible même entre l’enfant et l’adulte bien qu’il ne soit pas aisé de faire oublier à l’enfant, du moins dans les petites années, la supériorité qu’il attribue à l’adulte.
Mais dans une éducation libérale, dans des rapports sans intervention de contrainte entre parents et enfants, il est clair qu’on peut introduire de plus en plus, avec le développement, le respect mutuel, qui finit par l’emporter, et l’emporter de beaucoup, sur le respect unilatéral. Seulement dans ce domaine des relations entre enfants et adultes, il est extrêmement difficile de dissocier les deux types de sentiments ; il est extrêmement difficile de faire oublier à l’enfant qu’à l’arrière-plan, il y a toujours une autorité qui pourrait réapparaître même si on s’efforce de la lui faire oublier. Il y a toujours un fond de respect unilatéral parce qu’il y a une inégalité de fait qui va sans dire.
Par contre, dans les relations d’enfants à enfants, nous trouvons toute la gamme des sentiments en question ; nous trouvons le respect unilatéral dans les relations de cadet à aîné, quand les cadets choisissent eux-mêmes la société de certains aînés qui ont du prestige à leurs yeux, qu’ils cherchent à imiter, à égaler. Ce respect de l’aîné est moins fort dans certains cas, plus fort dans d’autres, que vis-à-vis de l’adulte mais nous le trouvons à l’état typique.
Nous trouvons d’autre part entre enfants de même âge un respect mutuel dont il sera alors possible, dans les sociétés d’enfants, de le dissocier des effets dus au respect unilatéral. Pour étudier ce problème, nous avons jadis cherché à analyser l’attitude des enfants vis-à-vis des règles de leurs sociétés. Et comme les sociétés d’enfants ont pour but essentiel le jeu, nous avons essayé d’analyser l’attitude de l’enfant vis-à-vis des règles d’un jeu collectif.
Le jeu collectif que nous avons choisi est le jeu de billes parce que le jeu de billes se termine avec l’école primaire. Un collégien ou un lycéen qui se respecte ne joue plus aux billes ; le jeu de billes n’existe plus à l’Université (du moins sur le continent car les étudiants de certaines universités d’Ecosse aiment à jouer aux billes). Dans la ville où j’ai travaillé, le jeu de billes reste donc spécifiquement enfantin, et ceci est fondamental parce qu’un jeu qui est joué par des adolescents ou des adultes comportera toujours pour l’enfant, fût-ce à l’arrière-plan, des exemples si ce n’est des consignes émanant de l’adulte ; au contraire un jeu qui se termine vers 12 ou 13 ans, dans lequel il n’y a plus d’autorité supérieure, plus d’exemples à copier est exactement ce qu’il nous fallait pour étudier les différents types d’obéissance, d’imitation, de respect, etc. de 4 à 12 ans. Jusque vers 11-12 ans nous aurons toute la gamme des relations entre cadets et aînés puis vers 11-12 ans des relations entre les aînés seuls qui sont des contemporains mais qui n’ont plus d’autorité au-dessus d’eux puisque les règles du jeu ne sont dictées par aucune autorité supérieure.
Nous nous sommes alors posé deux problèmes que j’aimerais vous rappeler brièvement : nous avons publié ces résultats autrefois dans le Jugement moral de l’enfant, mais j’aimerais vous les rappeler en deux mots pour que nous puissions utiliser à nouveau ces faits.
Première question : comment l’enfant aux différents niveaux obéit-il en réalité aux règles ? quelle est son obéissance effective aux règles ? et 2° quel est le sentiment intérieur, quelle est la conscience qu’il a de la règle ? Pour ce qui est de l’obéissance aux règles, rien n’est plus facile : il suffit de regarder des enfants jouer, il suffit de les suivre dans la rue, dans le préau, et puis, il suffit d’autre part de les interroger directement en tête-à-tête.
Nous avons observé quatre stades : 1°) il y a l’enfant qui n’a jamais encore vu jouer et s’en tient à un jeu individuel. Il se pose ici une question essentielle : un enfant qui n’a pas vu d’aîné ou qui n’a pas vu de camarades jouer aux billes va-t-il se donner à lui-même des règles ? Dans les hypothèses que j’ai défendues jusqu’ici, celle de BOVET en particulier sur la genèse du sentiment d’obligation, la chose n’est pas possible. Or, l’observation a montré en effet qu’un enfant jouant seul ne se donne pas de règles ; il se donne des habitudes ; il va jouer peut-être plusieurs jours de la même manière mais cela n’aura rien d’obligatoire pour lui, ce ne sont que des automatisations et nous retrouvons à cet égard toute la différence qui sépare l’habitude de l’obligation.
Deuxième stade : dès que l’enfant entre en contact avec d’autres il reçoit des exemples et toutes sortes de consignes d’aînés ; il accepte alors ces consignes par le même mécanisme de respect unilatéral que nous avons décrit dans quelques leçons antérieures et ces consignes deviennent pour lui obligatoires, c’est-à-dire qu’il y a formation de règles.
Notons à cet égard que, pour un jeu non imposé par l’adulte mais spécifiquement enfantin, c’est une chose remarquable que la stabilité de ce jeu de génération en génération. Les règles du jeu de billes se transmettent depuis des siècles, par pure contrainte du groupe sur les individus, grâce aux mécanismes de respect unilatéral, d’obéissance aux consignes, etc. C’est donc
un fait remarquable que cette continuité sociale à laquelle on ne s’attendrait pas du tout au premier abord de sociétés d’enfants.
L’enfant du second stade accepte donc toutes sortes de règles de la part des aînés mais ces règles étant compliquées il n’en connaît que quelques-unes et ne parvient pas à dominer l’ensemble du code. Il sait qu’il faut faire un carré, mettre les billes dedans, il connaît deux ou trois détails tandis que le voisin en saura d’autres, sans uniformité. Quand ces enfants jouent ensemble, chacun connaît donc une petite partie des règles, mais une partie qui en général est différente de celle du voisin : or, ils ne s’occupent nullement de coordonner ou d’unifier ces fragments de règle qu’ils ont attrapés chacun de leur côté. Autrement dit, quand ils jouent ensemble, entre quatre et sept ans, chacun joue à sa manière en croyant être dans le vrai, mais sans s’occuper du voisin ; quand on leur demande qui a gagné, tout le monde a gagné : gagner signifie s’être amusé et non pas l’emporter dans une compétition réglée par rapport au voisin.
3ème stade : vers sept ans, le jeu devient social : au lieu de cette phase égocentrique où chacun joue pour soi, le jeu se coordonne, c’est-à-dire que pendant la partie, les partenaires se surveillent, s’imposent une règle commune, décident même en cours de route quelle est la règle qu’on va choisir et, pendant la partie, l’observent ; en outre la partie est une compétition, il y a des vainqueurs et des vaincus mais dans une compétition réglée.
Enfin, dernière étape sur laquelle nous reviendrons, vers 12 ans, l’enfant a un tel intérêt pour la règle que cette fois, il connaît par cœur tout le code, et quand vous interrogez tous les enfants d’une même classe de 12 ans, les enfants vous donnent alors des renseignements identiques et complets. J’ai même vu un enfant qui avait écrit pour lui l’ensemble des règles du jeu de billes qu’il connaissait, et qui remplissaient un cahier (il n’aurait pas pris le même soin pour les règles de l’orthographe tandis que des règles spontanées de coopération lui avaient paru la peine d’un effort de codification systématique).
Pour étudier par contre la conscience de la règle, la technique est plus délicate. Ce n’est pas l’introspection que nous pouvons pratiquer et qui ne donnerait rien ; nous avons alors employé un biais qui consistait à demander à l’enfant d’inventer une nouvelle règle, ce à quoi il arrive après quelques hésitations (il finit par le faire en modifiant sur un point quelconque les règles qu’il connaît). Une fois la règle inventée, nous lui demandions si cette règle pourrait devenir une règle comme les autres, une règle valable ; bien entendu l’enfant proteste : mais non, je viens de l’inventer, ce n’est pas une vraie règle. Nous insistons : mais quand tu seras grand, tu auras des petits enfants, tu ne joueras plus aux billes toi-même mais tu pourras très bien apprendre à tes enfants à jouer aux billes, tu pourras très bien leur apprendre les règles que tu viens d’inventer et ils ne connaîtront que ces règles, tes enfants à toi les raconteront à leurs camarades, tout le quartier jouera avec les règles que tu viens d’inventer, alors seront-elles de vraies règles ?
On observe alors des réactions très différentes entre les petits en dessous de 7 ans et les grands.
Les grands ont répondu : la règle que je viens d’inventer, bien sûr que ce n’est pas une vraie règle, mais si les autres décident de la prendre comme règle, alors ce sera une règle comme les autres. La règle (ils n’employaient pas ces termes juridiques) est ce que la majorité, ce que le peuple souverain décide d’accepter comme règle et il est donc naturel que la règle nouvelle devienne une vraie règle pour autant qu’elle est acceptée.
Au contraire chez les petits, il y a protestations générales : ma règle ne sera jamais une vraie règle, même si les enfants que j’aurai et leurs camarades jouent à ma règle. Une vraie règle c’est d’abord ce qu’on a toujours pratiqué : c’est ce qui est conforme à la tradition, au caractère sacré de la tradition.
Deuxième caractère : la vraie règle est celle qui a été imposée par une autorité : c’est la règle que les parents ont donnée aux enfants ; c’est la règle, ont dit beaucoup d’enfants, que le Bon Dieu a mis dans la tête des parents pour qu’ils expliquent aux enfants comment il fallait jouer ; ou bien la vraie règle, c’est celle qui vient du gouvernement ou des "messieurs de la commune", etc. mais toujours d’une autorité supérieure à l’enfant.
Il n’est donc pas exagéré de parler ici de deux types de réaction : il y a d’un côté le respect unilatéral du cadet pour l’aîné qui fait admettre au cadet les règles des aînés, qui les lui fait considérer comme sacrées ; au contraire, pour les grands, la règle est le produit de la volonté commune, donc de partenaires égaux qui décident ou d’accepter une tradition toute faite ou de la modifier quand ils le désirent.
Ce respect unilatéral chez les petits n’aboutit qu’à une obéissance très relative ; cela n’est pas pour nous étonner après ce que nous avons vu des réactions au mensonge et à des consignes dictées par l’adulte. La consigne est sacrée mais elle ne fait pas partie de la personnalité de l’enfant, elle est comme plaquée du dehors, elle est acceptée très sincèrement mais appliquée dans la mesure seulement du possible. Au contraire les grands, eux, font la règle, parce qu’elle est le résultat de leur accord réciproque. Elle cesse alors d’être pour eux une tradition sacrée et devient une simple obligation réciproque. Et comme c’est leur chose, ils la mettent en pratique et lui obéissent avec une toute autre conscience que les petits.
(Je n’ai pas besoin de signaler les analogies de ces faits avec ce que nous savons du self-government.). A la morale de l’obéissance se substitue une morale de réciprocité et ce respect mutuel entraîne l’autonomie parce que les partenaires d’un rapport social où il y a plus d’aînés, d’autorité supérieure, ne s’obligent les uns les autres que par des normes à l’élaboration desquelles chacun participe. Autrement dit, la norme n’est plus quelque chose d’extérieur comme dans la morale d’obéissance ; la norme est voulue par un consentement libre de chacun des partenaires. Il y a donc entre réciprocité et autonomie un rapport étroit comme entre respect unilatéral et hétéronomie.
En outre, parce que la règle devient affaire de volonté réciproque et de consentement mutuel, alors la responsabilité prend la forme subjective ; en effet, dans la mesure ou intervient la volonté des individus dans l’élaboration des normes, l’accent se déplace sur les intentions, les facteurs
internes, par opposition aux formes matérielles et objectives de responsabilité qui vont de pair avec la morale d’obéissance.
Mais c’est dans le domaine de la justice, comme je vous le disais au début, que la transformation est la plus sensible ; dans tous les problèmes de justice que nous avons présentés aux enfants, on observe à partir de 7 ans une unanimité (rarement atteinte dans des problèmes de psychologie affective ou d’évaluations morales) pour faire primer la justice (donc la justice distributive à base d’égalité) dans tous les cas où la question se pose. Par exemple, dans les histoires où l’on met la justice en conflit avec l’autorité, avec l’obéissance, où les parents favorisent celui qui est le plus obéissant, etc., les enfants à partir de 7 ans vous disent à l’unanimité : il faut se soumettre, les parents sont les parents, mais cela n’est pas juste, et intérieurement, on peut continuer de penser que ce n’est pas juste.
Nous avons vu comment les sentiments moraux du niveau de 7 à 12 ans s’enrichissaient de réalités nouvelles sous l’influence du respect mutuel ou de la réciprocité. Nous avons vu surtout comment le respect mutuel ou la réciprocité entraîne l’autonomie de la conscience morale par opposition à l’hétéronomie ou l’obéissance de la morale initiale. Je n’ai pas besoin de vous dire que je prends autonomie dans un sens qui ne comporte pas de doctrine philosophique. J’entends par autonomie simplement la possibilité pour l’individu d’élaborer lui-même en partie ses normes. En effet, comme Frédéric RAUH l’a montré dans son beau livre sur l’expérience morale, les règles morales sont toujours trop générales pour donner lieu à une application uniforme dans toutes les situations particulières. Il s’agit donc dans chaque situation nouvelle de créer une norme, c’est-à-dire d’adapter la règle générale. Or, cette adaptation n’est pas simplement une application du général au particulier mais la création d’une norme nouvelle, d’une norme individualisée, comme dirait KELSEN, différente en chaque situation particulière.
Par exemple, la règle de véracité : ne pas mentir est la règle générale, mais elle ne nous apprend pas ce qu’est le mensonge ni quels sont les mensonges permis sinon imposés par la vie sociale, en opposition avec ceux qui sont prohibés par le sentiment moral ; quand nous ne trouvons pas le potage à notre goût, faut-il dire à notre hôtesse qu’il est bon ou que nous le jugeons déplorable ?
Etant donnée cette création continue que suppose la vie morale, j’appelle autonomie la capacité qu’acquiert l’enfant à ce niveau d’élaborer des normes : on la voit à l’œuvre dans la vie sociale entre enfants, dans le jeu, où s’élaborent des normes qui ne consistent pas simplement à appliquer sous forme de morale d’obéissance les normes reçues, quitte souvent à ne pas les comprendre.
Nous avons vu que cette autonomie était en relation étroite avec la réciprocité. Contrairement au respect unilatéral qui impose la norme une fois pour toutes, la réciprocité suppose une adaptation continuelle de normes, c’est-à-dire une création continuelle de normes nouvelles mais de normes à l’éla-
boration desquelles les partenaires collaborent au lieu de les subir toutes faites. C’est pourquoi entre l’autonomie et la réciprocité, il y a un rapport étroit par opposition à l’hétéronomie et le respect unilatéral.
BOVET était porté à voir dans le respect mutuel une sorte de double respect unilatéral, chacun des partenaires jugeant l’autre supérieur sur un point, quitte à ce que la réciproque soit vraie sur un autre point. Je ne crois pas que cette explication, bien que le fait existe, suffise précisément à rendre compte de l’autonomie. Pour rendre compte de l’autonomie, il faut l’égalité des partenaires. C’est là sans doute un cas limite, et qui se réalise dans certains cas avec tous les intermédiaires entre deux mais qui dans ces cas-là permet l’autonomie.
Je n’ai pas besoin de vous rappeler comment DURKHEIM, tout en admettant le respect mutuel et les faits moraux qui s’y rapportent, cherchait à tout expliquer par la contrainte sociale, c’est-à-dire par l’obéissance aux traditions du groupe. Je n’ai pas besoin non plus de rappeler comment cette subordination à la contrainte qui dans notre langage psychologique revient au primat du respect unilatéral entraînait chez DURKHEIM, en fait, la suppression de l’autonomie. Je sais bien que DURKHEIM était très soucieux, dans la pratique pédagogique en particulier, du respect de l’autonomie et comment dans son si beau livre sur l’éducation morale, il consacre tout un chapitre à l’éducation de l’autonomie. Mais comment la conçoit-il ? Elle n’est pas pour lui une création de normes telle que je la définissais, mais la compréhension libre des normes, et de normes qu’on reçoit du dehors tout établies. DURKHEIM compare l’autonomie morale à l’autonomie intellectuelle : de même, dit-il, que le savant est autonome quand il comprend les lois de la nature - il les comprend pour s’y soumettre mais ne les crée pas - de même l’individu, membre d’un groupe social, devient autonome quand, au lieu de subir sans comprendre, il commence à comprendre.
Mais la grande différence entre la société et la nature est justement que la société se transforme et s’élabore, et l’autonomie morale exige la libre collaboration à ces transformations de la société, et exige par conséquent une création de normes nouvelles et non pas simplement la compréhension de traditions toutes faites ou de mouvements nouveaux indépendants des individus.
Nous pensons donc que le respect mutuel consiste en quelque chose d’hétérogène par rapport au respect unilatéral. On ne peut pas réduire l’un à l’autre. Je dis hétérogène en pesant mes paroles ; je ne veux pas dire par là qu’il n’y ait pas toutes les transitions, toute la continuité entre l’un et l’autre, mais il y a continuité exactement comme en logique il peut y avoir continuité entre une relation asymétrique, c’est-à-dire marquant une différence, et une relation symétrique marquant une égalité ou une équivalence.
Supposez deux grandeurs inégales (relation asymétrique). Cette inégalité peut être réduite de plus en plus ; vous aurez alors tous les intermédiaires entre l’inégalité et l’égalité ; l’inégalité peut être minime, mais au moment précis où elle disparaît, il surgit une relation symétrique, cas limite de la première c’est entendu, mais qui présente, sitôt apparue, des propriétés nouvelles telles que la possibilité de permuter les termes : si A = B alors B = A, ce qu’on ne peut faire entre relations asymétriques.
Entre la réciprocité d’une part et le respect unilatéral d’autre part, il y a des relations du même ordre. Nous pouvons admettre toutes les transitions et admettre que la réciprocité pure est rare mais tout en ne constituant qu’un cas limite, dès que la limite est atteinte, des propriétés nouvelles s’ensuivent.
Essayons de comprendre ces propriétés et pour cela, reprenons le schéma de l’échange des valeurs dont nous nous étions servis pour décrire la sympathie et d’autres sentiments spontanés, c’est-à-dire non normatifs et dont je vous disais que l’utilité était justement de nous permettre la compréhension des oppositions entre le non normatif, autrement dit les sentiments sociaux spontanés, et les sentiments moraux normatifs et autonomes caractérisés par la réciprocité.
Vous vous rappelez ce schéma que je me suis borné à dessiner (voir page 77) pour simplifier les choses. Pour être précis, il faudrait traduire tout cela en équations et faire la symbolique des valeurs comme on fait de la logique symbolique. Mais les schémas graphiques sont plus simples.
Vous vous rappelez les quatre valeurs qui interviennent toujours dans un échange entre deux partenaires, l’action du premier que nous appelions R1 sur le second, la satisfaction du second (S2), la dette que contracte le second (T2) et la valeur (V1) qu’il attribue de ce fait même au premier. Mais vous vous rappelez que ces quatre valeurs sont continuellement sujettes d’abord à inégalités et ensuite à fluctuations (avec même effritements et disparitions dans certains cas). En effet, le premier des partenaires peut agir sur le second selon des actions qui lui cogitent plus ou moins et la satisfaction du second n’est pas nécessairement proportionnée à ce qu’a coûté l’action au premier. La satisfaction peut être nulle, négative, positive, etc. et, même en cas d’égalité, la reconnaissance qu’en garde le second n’est pas nécessairement durable et peut disparaître rapidement. La valeur qu’il attribue au premier peut de même être plus ou moins durable ou disparaître en des temps variables. Bref, il n’y a aucune obligation ni système de conservation dans ce genre d’échanges ; nous avons affaire simplement à des régulations inter-individuelles au lieu d’être intra-individuelles, mais sans conservation.
Comment passer de là à la valeur morale, c’est-à-dire par définition à la valeur qui impliquera une conservation, suivant ce que je vous disais en introduisant ce stade ? Comment concevoir le rôle de la réciprocité dans l’élaboration de cette conservation des valeurs ? Je pense que le mécanisme est extrêmement simple : dès que nous passons de l’échange spontané à l’échange normatif donc aux sentiments moraux, nous avons le même schéma, si vous voulez, mais avec une transformation fondamentale qui est ce que j’appellerai la substitution réciproque des points de vue. Autrement dit - et c’est là la définition même de la réciprocité ou du respect mutuel - chacun se place au point de vue de l’autre, chacun dans son action adopte l’échelle de valeurs de l’autre ou du moins établit une clef, une relation entre son échelle propre et l’échelle de l’autre. Dans ce cas-là, les quatre valeurs en jeu se transforment de la manière suivante :
(I) Première transformation concernant la valeur que j’appelle R1 : l’individu n’agit plus dans un but quelconque ni surtout dans son intérêt, il agit en vue de son partenaire, il agit pour le satisfaire. La satisfaction S2 n’est
plus un résultat contingent ou fortuit puisque (1) agit pour le satisfaire, d’une manière désintéressée, en se plaçant à son point de vue. Disons simplement ceci : il suffit d’admettre cette substitution de points de vue pour définir ce que j’appellerai l’action désintéressée, sans introduire d’évaluation morale.
(II) Mais réciproquement, le partenaire n° 2 évalue l’action, non plus en fonction de l’absence de satisfaction matérielle qu’elle lui procure : il l’évalue en fonction précisément de l’échelle de valeurs de l’individu n° 1, de son partenaire. Autrement dit, pour évaluer l’action en S2, il se place au point de vue de celui qui l’a accomplie, ce qui revient à dire - et notez que cela traduit simplement les constatations psychologiques que nous avons faites à propos de la responsabilité subjective -, ce qui revient à dire que dorénavant, il jugera les actions d’après l’intention et non pas d’après le résultat matériel. Qu’importe que l’action lui plaise ou non de son point de vue à lui, s’il la juge en se plaçant au point de vue de l’échelle de l’autre, il la jugera sous l’angle de l’intention.
(III) Alors bien entendu la valeur n° 3, donc la dette (T2), devient une réciprocité non pas spontanée mais obligée.
(IV) Enfin la valeur n° 4 attribuée au premier (V1), devient une valeur morale (estime ou respect mutuel).
Mais ce qui reste à comprendre, c’est comment la réciprocité, ce que j’appelais T dans le schéma que je vous ai rappelé, devient obligatoire ? Comment cette substitution des points de vue entraîne l’obligation ?
Notons d’abord que l’obligation sur le plan du respect mutuel est d’un autre type que l’obligation sur le plan du respect unilatéral. L’obligation du type respect unilatéral est toujours une forme d’obéissance, l’obligation du type respect mutuel (et on peut même hésiter à employer le même mot, pour éviter de confondre les significations), cette obligation, qui est donc endogène et n’est plus une obéissance, peut être, me semble-t-il, simplement comparée à ce qu’est la nécessité de ne pas se contredire sur le plan de l’intelligence. Sur le plan logique, l’obligation est la nécessité d’une non contradiction. Or il existe de même une non contradiction morale, comparable à ce qu’est la non contradiction logique sur le plan de l’intelligence. Elle consiste simplement en ceci : qu’on ne peut pas à la fois valoriser son partenaire et agir d’une manière telle qu’on soit dévalorisé par lui. Le fait de le valoriser entraîne, de ce fait même, le fait d’adopter son échelle de valeurs et cette adoption entraîne un certain nombre de conséquences morales sans quoi il y aurait contradiction.
On peut donc présenter cette forme d’obligation propre au respect mutuel comme une sorte de nécessité intérieure découlant plus de la nécessité logique que de la simple obéissance à des règles toutes faites (comme dans la seule morale connue du niveau précédent).
J’aimerais, avant de passer au stade suivant et dernier, dire deux mots critiques qu’on a pu adresser à la notion de respect mutuel, et j’aimerais en relever une ou deux qui me paraissent particulièrement pertinentes. Je les trouve dans des publications déjà anciennes, - mais la critique reste
toujours valable, - entre autres dans la seconde édition du Traité de Dumas, au chapitre sur les sentiments moraux qu’a écrit M. DAVY. M. DAVY a donné à l’un de ses paragraphes un titre qui est éloquent en lui-même : "Ce qu’il y a à rejeter et à retenir de la théorie de PIAGET". M. DAVY nous dit qu’il admet la notion de respect mutuel mais qu’elle ne lui paraît pas expliquer autant de choses que je cherchais à en tirer, et ceci pour les raisons suivantes : c’est que 1°) le respect mutuel peut être comparé à ce qu’il appelle un simple "mutualisme", et le simple mutualisme n’engendre pas nécessairement de sentiments moraux ni d’obligation morale. Le mutualisme, cela peut être ou bien l’entraide entre malfaiteurs ou bien la réciprocité négative, la loi du talion "œil pour œil, dent pour dent", et dans ce cas-là, on ne dira pas qu’il y a là des sentiments moraux plus évolués qu’au niveau du respect unilatéral.
D’autre part, pour M. DAVY comme pour DURKHEIM, le respect mutuel s’explique par la contrainte du groupe, par les pressions sociales et ces pressions suffisent, dit-il, à rendre compte des caractères de cette morale d’autonomie qui se développe avec le respect mutuel. En effet, l’autonomie s’expliquerait simplement par l’intériorisation des usages et des règles, des contraintes sociales (des "consignes" dans le langage que nous avons adopté). La contrainte suffirait donc à expliquer la moralité en général avec ses différentes variétés parmi lesquelles M. DAVY veut bien reconnaître ce type particulier qu’est le respect mutuel.
Je répondrai que sur la question du mutualisme, je n’ai évidemment pas su m’expliquer assez clairement : si on part simplement de la réciprocité brute, de la réciprocité que j’ai appelée spontanée au niveau précédent, alors bien entendu, on ne saurait tirer de cette réciprocité spontanée une explication des sentiments moraux car elle entraîne aussi bien le talion que la réciprocité dans l’altruisme par exemple. Tout cela est bien clair.
Mais si nous définissons le respect mutuel et si nous expliquons son mécanisme par la substitution des points de vue (je viens de le faire tout à l’heure), alors cette substitution des points de vue ne comporte qu’une possibilité, c’est ce que j’appellerai la réciprocité positive par opposition à la réciprocité négative, c’est-à-dire à la vengeance, au talion, etc. La réciprocité des points de vue exclut, en effet, toute réciprocité négative. Par conséquent, si on fait cette distinction, je pense qu’on répond à la critique, qui serait sinon justifiée, de M. DAVY.
Quant à l’explication de l’autonomie par les pressions sociales, ce qui revient à dire psychologiquement par le respect unilatéral, nous avons déjà vu tout à l’heure à propos de DURKHEIM que l’intériorisation des pressions ne semble pas pouvoir suffire à l’explication. Une pression extérieure, une pression familiale, par exemple, peut être aussi intériorisée que l’on voudra sans qu’il y ait autonomie pour autant. Tous les travaux des freudiens sur le surmoi suffisent à montrer qu’on peut intérioriser les consignes paternelles par exemple jusqu’à les enfouir dans l’inconscient, ce qui est évidemment le summum de l’intériorisation, sans en arriver pour autant à l’autonomie.
Je pense donc qu’il subsiste ainsi malgré tout une distinction de nature, malgré tous les intermédiaires de fait, entre ces deux formes de sentiments moraux et ces deux types de respect.
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J’en viens maintenant à notre sixième et dernier stade, c’est‑à-dire au stade qui dans le domaine de l’intelligence correspond aux opérations formelles et j’aimerais vous montrer comment, à ce niveau encore, une série de transformations affectives se font jour qui sont exactement parallèles à ces transformations cognitives.
Mais il convient de rappeler d’abord en deux mots en quoi consiste le mécanisme des opérations formelles ; ceci notamment de manière à situer davantage ces opérations dans le contexte de la conduite de l’individu, ce qui alors entraîne tout de suite comme conséquence ce que j’essaierai de décrire en fait de transformations affectives.
Vers 11-12 ans apparaît en effet un nouveau stade qui atteint son palier d’équilibre vers 14-15 ans. Vers 11-12 ans déjà, une série de transformations simultanées se produisent sur le terrain de l’intelligence et qui sont les suivantes :
1° - Tout d’abord, la capacité de raisonner sur des hypothèses et non plus simplement sur des objets ; les opérations concrètes portent sur des objets ; elles consistent à rassembler des objets pour les classer, les ordonner pour les sérier ou bien à les classer à plusieurs points de vue à la fois, ce qui sera une opération multiplicative, ou à les ordonner selon des tables à double entrée, et ainsi de suite.
Mais à ce niveau, le langage, tout en étant nécessaire à la pensée, au mécanisme opératoire, ne suffit pas à énoncer des vérités sur lesquelles portera le raisonnement. Autrement dit, le raisonnement porte sur les objets eux-mêmes tout en s’accompagnant de langage et quand, les propositions du langage sont employées, c’est leur contenu qui importe, le contenu étant toujours une référence aux objets.
Au contraire vers 11-12 ans, l’enfant devient capable de raisonner sur des hypothèses, l’hypothèse étant une conduite intellectuelle très particulière qui consiste à ne pas affirmer, donc à ne pas engager la croyance, mais à poser simplement une vérité ou une fausseté possibles, donc à poser une proposition neutre, en retenant momentanément la croyance, et dont on va dégager les conséquences nécessaires.
La pensée formelle est donc avant tout hypothético-déductive, c’est-à-dire qu’elle déduit sur des hypothèses et non plus sur des objets. Exemple : les phrases absurdes, en particulier celles de BALLARD qui sont nombreuses et excellentes, et permettent des analyses amusantes au point de vue logique. Je rappelle celle-ci : "je n’aime pas les oignons et j’en suis bien content car si je les aimais, j’en mangerais toute la journée et je déteste manger de mauvaises choses".
On demande au sujet ce qu’il y a d’absurde dans cela : l’enfant de
7-11 ans s’en prend aux données, il déclare qu’il est absurde de ne pas aimer les oignons, ou que les oignons ne sont pas mauvais ; il ne raisonne pas sur les hypothèses, il tient à raisonner sur les objets eux-mêmes ou sur ses croyances relatives aux objets. Tandis qu’au niveau formel, le sujet adopte la donnée sans s’occuper de savoir si elle est vraie ou fausse et il en déduit simplement les conséquences ; il n’a pas de peine à établir alors que dans ce cas-là, il y a contradiction : telle donnée implique des conséquences, sa négation implique telle autre, on ne peut mélanger les deux.
Mais la pensée formelle n’est pas spéciale au langage. La possibilité de raisonner sur des hypothèses joue un rôle considérable dans le raisonnement expérimental. Dans le Bulletin de psychologie de 1954, vous trouverez un article de Melle INHELDER sur les conduites expérimentales à ce même niveau, l’hypothèse permettant des lectures de l’expérience plus systématiques que la simple opération concrète portant sur les objets, ce qui est intéressant au point de vue de la psychologie de la pensée.
2° - La pensée formelle porte donc - c’est une autre manière de dire la même chose - sur le possible autant que sur le réel ; l’hypothèse, c’est un pur possible. Quand les sujets de Melle INHELDER se livrent à des expériences physiques, ils commencent bien entendu par manipuler les dispositifs mais, avant de poursuivre l’action comme font les enfants du niveau concret, ils s’arrêtent et tiennent à élaborer une sorte d’inventaire des hypothèses possibles et ensuite, seulement, ils passent à la vérification en prenant une hypothèse après l’autre pour voir ce qui est à en retenir et ce qui est à en écarter.
Une telle conduite consiste donc à partir du possible pour atteindre le réel, le réel étant le secteur vérifié parmi l’ensemble des possibles ; tandis qu’au niveau concret, le sujet s’occupe peu du possible et le possible n’est que le prolongement imaginé du réel, prolongement d’ailleurs court.
Il y a donc une inversion de sens au niveau formel ; le sujet construit d’abord l’ensemble des possibles puis il découvre par une méthode de vérification ce qui lui paraît vrai par opposition à ce qui n’est pas réel.
3° - Les opérations nouvelles qui portent ainsi sur les hypothèses et sur le possible sont les opérations de la logique des propositions par opposition aux simples opérations de classe et de relation qui interviennent au niveau concret. La logique des propositions, c’est par exemple l’implication : si telle hypothèse est vraie, alors telle conséquence s’ensuit : P implique Q ; ou bien la disjonction : ou P ou Q, ou tous les deux ; or le fait de dire : A est vrai ou B est vrai, ou bien A et B sont vrais à la fois, c’est un pur raisonnement sur les possibles ; c’est une addition de possibilités et non pas une réunion d’objets.
4° - Une quatrième nouveauté, c’est la dissociation de la forme et du contenu : jusque-là, la forme du raisonnement, dans les opérations concrètes, était toujours liée à un contenu déterminé ; elle consistait en une structuration de ce contenu ; par exemple l’ensemble des opérations portant sur les grandeurs simples par opposition au poids avec un décalage de structuration dans un domaine nouveau qui sera le poids, et ainsi de suite. Au contraire, au niveau formel, une fois un mode de raisonnement découvert, il est appliqué à n’importe quel contenu. Il est dissocié de son contenu.
5° - Autre nouveauté : ces opérations formelles et les opérations propositionnelles en particulier, constituent des opérations à la seconde puissance, des opérations sur les opérations. Par exemple, l’opération à la première puissance est l’opération sur les objets qui consiste à les classer, les sérier etc. le tout énoncé sous forme de proposition. Mais ces propositions qui énoncent des opérations de classes et relations sont ensuite prises à titre d’unités, comme étant vraies ou fausses, et l’opération formelle consiste à les combiner entre elles, ce qui est alors une opération à la seconde puissance supposant ces opérations à la première puissance que sont les opérations de classe et relation.
Ceci au point de vue fonctionnel est fondamental ; c’est la possibilité de la réflexion ; l’enfant ne réfléchit pas si on appelle réflexion la réflexion de la pensée sur elle-même. Il est vrai que, si l’on appelle réflexion le fait de peser simplement le pour et le contre d’une opinion, il y a bien entendu réflexion dès le niveau concret. Mais si nous prenons réflexion au sens étymologique, la réflexion de la pensée sur elle-même, c’est une nouveauté qui est liée à ces opérations formelles et en particulier, propositionnelles.
6° - Enfin, dernière nouveauté qui est liée à toutes les précédentes, les opérations formelles sont combinatoires ; elles ne consistent pas simplement à additionner, à réunir sous forme d’emboîtements progressifs comme une classification, elles constituent une combinatoire, une combinatoire étant l’ensemble des classifications possibles par opposition à une classification simple.
Ce qu’il nous faut comprendre maintenant, c’est que cette pensée formelle n’est pas quelque chose d’abstrait, je veux dire de spécifique à certaines situations particulières, telles que la solution d’un problème d’intelligence. Cette pensée formelle joue un rôle fondamental, a une importance fonctionnelle fondamentale dans la conduite entière de l’adolescent car cette pensée formelle constitue en dernière analyse l’instrument d’adaptation indispensable pour l’insertion de l’adolescent dans la vie sociale des adultes.
Notons que l’adolescence doit se définir, semble-t-il, précisément par cette insertion de l’individu en formation dans le corps social des adultes dans la société des adultes. Je ne pense pas qu’on puisse simplement réduire l’adolescence à la puberté qui en est l’une des manifestations mais qui n’explique pas tout, loin de là. La puberté, phénomène physiologique, est en effet beaucoup plus constant qu’on n’a cru et beaucoup plus indépendant des climats et des milieux raciaux ou culturels. Il y a beaucoup moins de différence qu’on ne le soutenait jadis entre l’âge moyen de la puberté, en prenant naturellement chaque sexe à part, dans les climats froids et dans les climats chauds ; on a trouvé de petites différences entre le Canada et le climat africain, mais très peu significatives par rapport à ce qu’on supposait. Au contraire, le fait fondamental qui, lui, varie d’une société à l’autre et qui explique les multiples formes de l’adolescence en fonction des milieux culturels, c’est cette insertion de l’individu qui cesse de se considérer comme enfant et qui tend à s’adapter à la société des adultes, - et en particulier à quelque chose de très nouveau qui va entraîner des conséquences affectives autant qu’intellectuelles - à la société en tant que corps social par opposition aux relations inter-individuelles.
Les sentiments sociaux dont nous avons parlé jusqu’ici sont simple-
ment des sentiments interindividuels, relatifs aux parents ou aux camarades, tandis que les sentiments de l’individu pour le groupe, qui sont des sentiments très spécifiques de la vie sociale de l’adulte, n’apparaissent qu’à ce niveau et sont justement l’une des manifestations de cette insertion dans le corps social, cette adaptation à la société comme corps social et non plus simplement comme relation inter-individuelle.
Cette insertion se manifeste de trois manières simultanées et corrélatives :
1° - L’adolescent se sent égal aux adultes et tend à les imiter ou à les contredire sur un pied d’égalité, l’égalité restant bien entendu intérieure (comme dans une situation scolaire où l’égalité n’est pas réalisée en fait mais peut l’être intérieurement). L’adolescent n’est plus un enfant qui se sent soumis malgré tout à l’autorité de l’adulte ou de l’aîné qui le dépasse, il commence à se sentir égal et à juger en toute liberté.
2° - L’adolescent tend à insérer son travail dans la vie sociale des adultes, à insérer son travail effectif lorsqu’il adopte d’emblée une profession (paysan, ouvrier) mais, quand il ne travaille pas professionnellement et qu’il est encore sur les bancs d’une école, à insérer tout de même son travail dans la société adulte sous forme d’un programme de vie, d’un plan de vie, ce qui est fondamental au point de vue de la pensée formelle, comme nous le verrons, et de l’affectivité d’autre part.
3° - Et puis, troisième manifestation de cette insertion dans le vie sociale adulte : l’adolescent tend à réformer la société qui l’entoure ; j’emploie peut-être un mot un peu grand. Sous sa forme la plus simple, l’attitude consiste à prendre le contre-pied de ce qu’on lui a enseigné jusque-là, à prendre le contre-pied de l’opinion de ses parents ou de ses maîtres, mais dans un grand nombre de cas, cette attitude va beaucoup plus profond, jusqu’à des ambitions d’améliorations, de nouveautés, de réformes proprement dites, dans un secteur déterminé de la société ou à l’égard de la société tout entière. C’est en particulier le cas des adolescents constructeurs de systèmes, selon un phénomène si fréquent à cet âge.
Or, cette insertion dans la vie sociale adulte, sous les trois aspects que je viens de rappeler : se sentir égal, insérer son travail sous forme de plan de vie, prendre le contre-pied et faire des projets de réforme, suppose bien entendu un instrument intellectuel en même temps que des instruments affectifs.
Un instrument intellectuel, une capacité de réfléchir et non pas simplement d’agir en fonction de la situation présente ; réfléchir signifie cette réflexion de la pensée sur elle-même mais signifie aussi dépasser le réel dans le sens du possible et insérer le réel dans une série d’hypothèses qui constitue l’ensemble des possibles. Cette insertion suppose donc la capacité de construire des idées inactuelles, des idées se rapportant au futur, se rapportant au possible ; j’entends par inactuelles n’étant pas liées à un problème concret et présent posé par les objets immédiatement perceptibles comme au niveau précédent.
Il est donc clair que les transformations de la pensée sont solidaires des transformations de la conduite sans que nous ayons à chercher
ici ce sont les transformations sociales de la conduite qui entraînent la pensée formelle ou l’inverse. Notons simplement qu’il y a là deux aspects d’une même réalité et que, cette pensée formelle a donc un sens fonctionnel précis. On a beau la décrire en termes de logique dans un langage abstrait, il s’agit d’un instrument vécu par l’adolescent et qui va s’accompagner de transformations affectives.
J’aimerais d’abord noter en quoi consistent les intérêts nouveaux pour le corps social par opposition aux relations inter-individuelles. Notons d’abord que dès 11 et 12 ans, c’est-à-dire à un niveau que nous pouvons appeler la préadolescence, sans qu’il y ait encore ces capacités de réflexion ou d’élaboration de programmes de vie dont nous parlions, on peut cependant observer certaines transformations qui annoncent ces intérêts pour le corps social comme tel.
Dans la vie collective des enfants, dans les sociétés de joueurs, puisqu’il n’y a guère d’autres buts aux sociétés de ce stade sauf quelques exceptions, on constate un intérêt progressif pour la règle comme telle et pour la structure du groupe, la structure des règles en question dans le cas du jeu. Je ne reviens pas sur le jeu de billes, on pourrait en tirer beaucoup à ce niveau-là pour l’étude de ce qu’on a souvent appelé les premiers sentiments juridiques.
PETRAJITSKI, le grand philosophe du droit polonais, prend le terme de sentiment juridique comme étant quelque chose d’aussi répandu que les sentiments moraux, comme étant indépendant du droit positif et écrit, et comme étant répandu dans toutes les relations sociales. Un de ses disciples, TIMACHEV, m’a reproché, à propos du jeu de billes chez les garçons, de n’avoir pas suffisamment étudié l’aspect juridique autant que l’aspect moral de ces structures sociales élémentaires. C’est exact : l’enfant qui commence à codifier toutes les règles du jeu à 11 et 12 ans, et qui établit la jurisprudence pour les cas captieux qui peuvent se présenter, c’est bien là un sens juridique au sens PETRAJITSKI. J’ai observé à la première neige dans une rue de Genève les enfants qui s’amusaient à lancer des boules de neige. Les petits se bornaient à faire des boules et à les lancer. Par contre j’ai vu toute une équipe d’enfants de 12 ans qui avant de se mettre à ramasser la neige qui était le but de leur jeu, ont passé une bonne demi-heure à se diviser en deux camps selon des procédés de répartition et de cooptation discutés au préalable ; chaque camp a élu son chef d’équipe ; ils se sont entendus sur les règles, ils ont tracé une ligne et déterminé des distances, et après seulement ils ont commencé à ramasser de la neige. Et encore dès la première boule, un chef d’équipe a arrêté le jeu parce que la règle était violée et ils ont repris plus en détail la discussion.
Un autre fait : j’ai connu un groupe d’enfants dans une classe de 12 ans qui, en automne, avaient fondé pour l’hiver une société protectrice des oiseaux dans le but explicite d’acheter des graines, et d’alimenter les oiseaux pendant l’hiver. Au lieu de passer à l’action, ils ont commencé par élaborer les statuts de leur groupe, par élire un président, établir des règles, un comité, toute une structure, tant et si bien qu’au printemps, ils n’avaient pas encore acheté une seule graine tellement ils avaient eu plaisir à se réunir pour pousser plus loin l’élaboration, disons juridique, de leur groupe social.
Ce sont là simplement des signes annonciateurs ; ce qu’on voit au moment de l’adolescence proprement dite, c’est un ensemble de transformations à l’égard du groupe social qui suppose l’élaboration de théories, de systèmes, si le mot n’est pas trop fort. On pourrait dire que ce qui distingue avant tout l’adolescent de l’enfant, c’est cette capacité de construire des théories.
L’enfant, lui, n’élabore pas de théories. L’enfant peut répondre aux questions qu’on lui pose d’une manière plus ou moins régulière ; si on l’interroge sur sa représentation du monde, on peut trouver certaine constance et en dégager une sorte de système mais c’est le psychologue qui fait le système. L’enfant ne s’en soucie pas, il n’a pas conscience lui-même des uniformités que l’expérimentateur peut dégager dans sa pensée.
L’adolescent au contraire est un individu qui réfléchit dans le double but d’insérer son œuvre et son travail futur dans la société et en même temps, d’améliorer cette société. Pour résoudre de tels problèmes, il construit des systèmes qui lui permettent d’assimiler d’une part et de réformer d’autre part, de contredire dans certains cas l’idéologie ambiante.
Ses systèmes, ce sont des systèmes sociaux, des systèmes politiques, ce sont, à l’occasion de crises religieuses, des systèmes métaphysiques, ce sont des systèmes esthétiques, littéraires, etc. Tout adolescent normal a un domaine particulier où il élabore des systèmes qui ont pour signification fonctionnelle précise son insertion dans l’idéologie collective ambiante.
Bien entendu, ce que je dis dépendra des milieux. Dans un milieu d’ouvriers comparé à un milieu de lycéens, il y aura peut-être moins de constructions conceptuelles, les crises individuelles peuvent changer de type, mais il y aura toujours malgré tout les lectures, les meetings, l’action des aînés sur les cadets, la réflexion, bref l’intérêt pour des idéaux collectifs et l’équivalent de ce que j’appelais tout à l’heure la compréhension de systèmes ou de théories.
Or, tout cela bien entendu suppose la pensée formelle ; sans la pensée formelle, ces manifestations et ces transformations seraient impossibles.
Du point de vue affectif on assiste à l’apparition d’un ensemble de nouveautés exactement corrélatives une fois de plus aux transformations de la conduite en général et de l’intelligence en particulier. Ces nouveautés sont :
(1) Un certain nombre de sentiments à l’égard des idéaux collectifs par opposition aux sentiments s’adressant aux personnes. Ce sont ces sentiments à l’égard des idéaux qui permettent précisément à l’adolescent de participer à l’affectivité collective de l’adulte, à la conscience collective sous son aspect émotionnel aussi bien que sous son aspect intellectuel.
(2) La formation de la personnalité si on prend le terme de personnalité dans un sens limité comme nous le ferons.
Parlons d’abord du premier de ces deux aspects. L’enfant ne connaît que les sentiments à l’égard des personnes ; à travers les personnes bien entendu, il peut employer certains mots tels que "patrie" etc., avoir accès à certains concepts qui peuvent acquérir un certain reflet affectif, mais cela
n’est jamais qu’un reflet passant par l’intermédiaire de personnes.
Nous avons par exemple étudié avec Melle WEIL le développement de l’idée de patrie chez l’enfant à différents niveaux. Cette recherche a paru dans le Bulletin des Sciences sociales de l’UNESCO. L’idée de patrie chez l’enfant ne répond à rien jusque vers 11-12 ans ; elle peut répondre à certains concepts et à certains mots employés par l’adulte, et alors, elle est le reflet de l’affection pour les parents ou bien elle peut être le reflet d’un attachement à des réalités concrètes comme une ville, un territoire, mais le sentiment patriotique en tant que sentiment s’adressant à une réalité collective, est quelque chose qui n’est pas compris, qui n’est pas senti par l’enfant.
A Genève où nous avions fait cette recherche, les réactions des petits aux notions de patrie avaient même quelque chose d’extrêmement surprenant. Nous avons vu de petits Genevois nous expliquer tranquillement que la ville de Lyon était en Suisse parce qu’on y parle français tandis que Berne n’appartient pas à la Suisse puisqu’on y parle allemand. L’idée de patrie était construite en fonction du territoire habité par l’enfant et surtout des personnes qui l’entourent.
Une réalité collective, et ceci se comprend de soi, ne saurait être accessible, ni intellectuellement, ni affectivement par l’enfant qui est tout entier dominé par les relations inter-individuelles et au point de vue de l’intelligence par les opérations concrètes, c’est-à-dire relatives à des objets ; tandis que la patrie n’est certainement pas en ce sens un objet : elle appartient au domaine de ses idéaux collectifs.
L’idée de patrie est l’exemple le plus simple. Mais des notions comme celles de la justice sociale, de la vérité métaphysique, auxquelles tant d’adolescents ont de l’attrait à leur égard, des notions esthétiques, littéraires, juridiques et bien d’autres, sont toutes aussi à des degrés divers le reflet d’une idéologie collective. Ce sont donc des notions qui intellectuellement ne sont accessibles qu’au niveau formel et qui du point de vue affectif constituent des valeurs, des idéaux affectifs, si l’on peut dire, dont l’accès caractérise également l’adolescence. Et ce n’est pas un hasard si ces sentiments nouveaux qui sont vécus au moment même où la pensée formelle permet précisément l’adaptation à l’idéologie collective sous son aspect intellectuel. Je ne dis pas que ce soit la transformation de l’intelligence qui entraîne la transformation de l’affectivité ni l’inverse et ai commencé par rappeler d’abord les transformations de l’intelligence simplement parce que ce n’est pas l’objet de notre étude. Sans donc que les opérations formelles entraînent des sentiments nouveaux, ni que les transformations affectives soient la source de la pensée formelle et des transformations intellectuelles, il y a là une transformation globale de la conduite, et qui est avant tout une transformation sociale : le fait premier est l’insertion de l’individu en formation dans le corps social adulte et ce fait comporte deux aspects inséparables, l’un affectif, l’autre intellectuels, et deux aspects qui sont naturellement dans ce cas-là correspondants et parallèles.
Nous avons noté, et je n’y reviens pas, que l’adolescent, éprouve des sentiments, inconnus jusqu’ici de l’enfant, pour des idéaux collectifs et non plus simplement pour des personnes, l’adolescence pouvant être définie comme étant le niveau d’insertion de l’être en formation dans le corps social des adultes.
Mais la transformation affective fondamentale qui intéresse l’ensemble de la conduite, à ce niveau est ce qu’on pourrait appeler la formation de la personnalité en prenant "personnalité" dans un sens plus restreint qu’on ne le fait d’habitude.
En effet, le mot personnalité, comme le mot de volonté, est un de ces mots dont les psychologues abusent parce qu’ils l’ont reçu tout fait du langage courant et que dans ce langage, ce mot recouvre un certain nombre de sens divers et contradictoires. C’est un de ces mots que les auteurs emploient dans des significations assez hétérogènes.
Nous considérerons donc la personnalité dans un sens plus limité, comme étant essentiellement différente du "moi", et à certains égards comme étant même orientée en sens contraire du moi. Le moi, c’est l’activité propre centrée sur elle-même. Au contraire, la personnalité, c’est le moi décentré, c’est l’individu en tant que s’insérant dans le groupe social, en tant que se soumettant à une discipline collective, en tant qu’incarnant une idée, qu’adhérant à une œuvre, et avec l’œuvre, à une échelle de valeurs, à un programme de vie, à l’adoption d’un rôle social. Bref, c’est à certains égards le contraire du moi.
"Le moi est haïssable" disait PASCAL, tandis qu’on ne dira pas que la personnalité soit haïssable ; une grande personnalité, une personnalité forte est précisément le propre d’un individu qui sait dominer son moi et subordonner son moi à un idéal supérieur qui est toujours un idéal collectif. C’est la personnalité dans ce sens-là qui ne se constitue qu’à ce sixième palier et dont on ne saurait parler auparavant sans confusion avec le moi lui-même.
Le psychologue qui le premier, me semble-t-il, a mis en lumière cette signification précise et limitée du mot de personnalité, est Charles BLONDEL, dans son étude bien connue sur la personnalité ; mais, tout en définissant la personnalité par le personnage, donc par le rôle social que l’individu adopte à un moment donné, BLONDEL mêle à sa conception de la personnalité des considérations sur la cénesthésie, sur la conscience du corps propre dont il faut dire deux mots, simplement pour écarter le problème.
Il faut rappeler — c’est à RIBOT que se réfère BLONDEL en ce domaine — que RIBOT dans ses Maladies de la personnalité prenait la personnalité dans un sens très primitif comme étant synonyme du Moi. RIBOT se posait simplement le problème de savoir comment, étant donné le flux continu des états de conscience et la transformation perpétuelle de nos conduites, nous en arrivions néanmoins à la notion d’une identité personnelle, autrement dit à la conscience du moi. Et RIBOT répondait qu’à côté des facteurs divers qui modifient nos conduites, il y a un élément permanent qui accompagne chacune d’entre elles : c’est la conscience du corps propre, qui constitue une sorte d’
arrière fond ou de halo entourant toutes nos conduites et nos états de conscience. Ce serait cette conscience du corps propre ou cette cénesthésie qui constituerait le fondement de la personnalité.
RIBOT croyait trouver une confirmation expérimentale de cette hypothèse dans les fameux cas de double personnalité. Je n’ai pas à faire la critique de RIBOT ni à rappeler combien on a exagéré la notion de double personnalité, les seuls cas sûrs se ramenant à des cas pathologiques de cyclothymie. Vous savez surtout que la cénesthésie, dans le sens de RIBOT ou des sensations proprioceptiques, n’explique même pas la conscience du moi lui-même qui est bien plus tardive et ne se situe qu’au début de la seconde année sans doute. Et a fortiori ces considérations n’expliquent rien de la personnalité elle-même dans le sens où nous venons de prendre ce terme.
Revenons à BLONDEL, qui se réfère sans cesse à RIBOT tout en le dépassant et en le contredisant sur de nombreux points. BLONDEL a passé par deux phases dans ses travaux, la première qu’on peut caractériser par son livre si intéressant sur "la Conscience morbide" où il cherchait à caractériser ce qui est commun à toutes les formes mentales d’états pathologiques. La conscience d’un homme normal, disait BLONDEL, est essentiellement socialisée par le langage, par les techniques, par les mœurs les usages de la société ; même les mimiques, le langage affectif et gestuel sont socialisés par les modèles du groupe. Tout est donc socialisé, à une exception près cependant, chez le normal : il existe un élément que nous ne pouvons pas communiquer ni traduire à autrui, et c’est justement la cénesthésie, ce qui se réfère à la conscience que nous avons de notre corps propre. Tout le reste est communicable, la cénesthésie ne l’est pas.
Et alors, disait BLONDEL, chez le normal la cénesthésie est — il ne disait pas refoulée car c’était un grand adversaire de la psychanalyse — est décantée, ne pouvant être un objet ni de pensée ni de sentiment défini. Chez l’aliéné au contraire, les troubles physiologiques qui sont responsables de ces troubles psychiques se manifestent d’abord par des troubles de la cénesthésie, par une euphorie, une anxiété, une mélancolie, des états vagues et intraduisibles qui dénotent justement une altération de la conscience du corps et alors, le malade essaie de fusionner cette cénesthésie avec les gestes du normal, d’où la conscience particulière qu’est la conscience morbide.
BLONDEL est donc parti d’une antithèse radicale : d’un côté la société, d’un autre côté l’individu se ramenant à la portion la plus congrue, la conscience du corps propre, qui finit même par être décantée. Mais quand BLONDEL aborde le problème de la personnalité, il se produit une sorte de renversement dans ses perspectives ; par une critique aiguë des notions antérieures, BLONDEL a bien vu qu’il y avait là un problème bien distinct du problème du moi. Il conclut donc que la personnalité, c’est le personnage que l’individu a décidé de jouer dans la société, la personnalité, et il se réfère au beau livre de Ramon FERNANDEZ paru sous ce titre — c’est le masque de comédie, c’est le rôle que nous jouons dans la société. Seulement, ici de nouveau, comme à propos de la volonté, BLONDEL rencontre le problème de la diversité des types individuels. Il y a des individus qui ont peu de personnalité, chez qui le rôle qu’ils ont adopté est simplement imité du dehors, simplement plaqué sur un moi qui ne lui est pas nécessairement conforme ; le cas extrême, c’est le bovarysme. Mais à l’autre, extrémité, il y a les grandes personnalités
celles qui font quelque chose de neuf dans la société.
Comment expliquer les grandes personnalités ? BLONDEL nous dit alors : c’est qu’il y a une sorte de cristallisation des idéaux collectifs autour du tempérament de l’individu, d’un tempérament particulier. Et alors la cénesthésie réapparaît d’une manière surprenante, avec un rôle positif et non plus négatif comme dans la phase antérieure de BLONDEL : la personnalité, c’est une espèce d’union mystérieuse entre le personnage social d’un côté et le tempérament individuel ; mais le tempérament individuel ayant été ramené à ce seul élément qu’est la cénesthésie, il ne reste plus que ce facteur, chez BLONDEL, pour opérer la synthèse.
Il va de soi qu’il nous faut concevoir l’activité individuelle sous un angle plus large que ne le fait BLONDEL pour qui elle se ramène à du social intériorisé. Si l’on replace les perceptions proprioceptives dans l’ensemble des activités sensori-motrices de nos premiers niveaux, alors l’activité individuelle au niveau supérieur n’est pas simplement la réplique du social, le prolongement opératoire des constructions sensori-motrices. Seulement cette activité peut être ou bien centrée sur elle-même ou bien décentrée et alors nous retrouvons l’opposition du moi et de la personne. La décentration s’effectuant alors grâce à cette insertion dans le groupe social adulte qui caractérise l’adolescence, par une œuvre que le sujet entreprend ou projette d’entreprendre, par l’adoption d’une échelle de valeurs dirigeant la conduite, bref par la soumission du moi à un idéal collectif.
A cet égard, après BLONDEL, l’auteur qui me paraît avoir mieux vu le problème de la personne est MEYERSON. I. MEYERSON dans son beau livre sur "Les fonctions mentales et les œuvres" a montré que la personne ne se réalise que dans l’œuvre ; c’est cette fusion du moi de l’individu d’une part et de l’œuvre que nous croyons précisément être caractéristique de la personne et être entrepris seulement au niveau que nous considérons maintenant. Le début de la personnalité serait donc la synthèse suprême, des stades que nous avons parcourus jusqu’ici et en même temps la marque originale de ce sixième et dernier stade.
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Je n’en dis pas plus parce que j’ai hâte maintenant de conclure la première partie de ce cours et de passer à la seconde partie. Ce que nous avons établi, jusqu’ici, stade après stade, c’est un ensemble de relations entre le développement de l’affectivité et celui des fonctions cognitives. Nous avons constaté au cours des six niveaux que nous avons distingués, l’existence d’une correspondance toujours plus étroite entre les transformations de le conduite sous l’angle de l’intelligence ou des fonctions cognitives antérieures et les mêmes transformations sous l’angle affectif, propres au niveau considéré. Je n’ai pas besoin de vous rappeler nos six stades, au niveau des réflexes et des montages héréditaires ; nous avons aussi des montages affectifs héréditaires avec ses émotions ; au niveau des premières dif-
férenciations en fonction de l’expérience, nous avons aussi une différenciation des affects perceptifs, des différentes variétés de contentement ou d’échec en fonction de l’expérience. Au niveau de l’intelligence sensori-motrice nous avons le système des régulations intra-individuelles qui en constituent le parallèle et le complément indispensable. Au niveau de la représentation pré-opératoire, nous avons les premiers sentiments sociaux et semi normatifs. Au niveau des opérations concrètes, il s’y ajoute les premiers sentiments moraux autonomes. Au niveau des opérations formelles enfin, nous venons de voir les transformations affectives qui leur correspondent.
En bref, dans le développement normal de l’individu, nous observons une sorte de parallélisme ou de correspondance étroite entre les transformations de l’affectivité et les transformations des fonctions cognitives à chaque niveau, c’est-à-dire une complémentarité entre les deux aspects inséparables de toute conduite. Je vous rappelle nos hypothèses de départ : si l’affectivité constitue l’énergétique de la conduite et si l’intelligence ou la perception en constituent la structure, alors tout naturellement, chaque transformation de la conduite sera simultanément une transformation de structure, et c’est la transformation intellectuelle, et une transformation dans les régulations énergétiques, et c’est la transformation affective.
Il y a, bien entendu, - et nous n’avons guère insisté là-dessus parce que là c’est le fait banal sur lequel tout le monde appuie -, il y a les conflits entre l’affectivité et la pensée, ou l’affectivité et l’intelligence. Mais ces conflits, dans la perspective que j’ai cherché à caractériser, seront toujours des conflits entre des modes de pensée ou d’intelligence de certains niveaux et des sentiments ou états affectifs d’un autre niveau, en général d’un niveau inférieur.
Là où il y a conflit, c’est qu’il y a en présence des éléments qui ne sont pas du même niveau ; tant que les éléments affectifs et cognitifs sont au même niveau, il ne saurait y avoir de conflit mais au contraire correspondance, complémentarité entre l’énergétique et la structure, l’affectivité constituant donc le moteur de la conduite ou son mécanisme d’accélération.
Quand il y a conflit, c’est qu’on se trouve en présence d’éléments de niveaux différents. Et là-dessus la psychanalyse nous a donné de grandes lumières : partout où il y a conflit affectif, il y a, sous une forme ou sous une autre, des éléments de stades antérieurs qui passent de l’arrière-plan sur le devant de la scène. Je sais bien que récemment, on a critiqué cette notion de régression en montrant que la régression n’était jamais complète et qu’à un niveau déterminé, quand nous avons des conduites qui rappellent celles des niveaux antérieurs, il n’y a pas identité pure et simple avec les conduites du niveau antérieur. Bien sûr, mais il reste que partout où il y a conflit affectif, il y a liaison nouvelle, imprévue avec des éléments antérieurs, la notion de régression garde donc sa valeur, il suffit de ne pas le prendre à la lettre et de ne pas la définir comme une simple identité entre les conduites résiduelles et celles du niveau antérieur auxquelles on les compare. L’important est que partout où nous avons un conflit entre l’intelligence et l’affectivité, nous pouvons supposer que les éléments en présence ne sont pas de même niveau et que c’est parce qu’ils ne sont pas de même niveau qu’il y conflit, qu’on ne trouve plus cette correspondance ou ce parallélisme sur lesquels nous avons insisté.
Mais il y a un problème que nous avons laissé en suspens, problème que j’ai simplement tranché par hypothèse au point de départ, mais cela n’était qu’une hypothèse ; il s’agit maintenant de faire un retour en arrière et de chercher à voir si elle est confirmée ou infirmée par les faits que nous avons recueillis.
Mon hypothèse était que si l’affectivité est ainsi cause d’accélération ou de retard dans le développement, elle n’est pas par elle-même source des structures intellectuelles, elle ne modifie pas les structures comme telles. Une structure logique, mathématique est simplement une forme d’équilibre de la conduite qui n’est pas modifiée par l’affectivité. On ne peut pas expliquer, me semble-t-il, des structures logico-mathématiques par l’affectivité ; l’affectivité en modifie les contenus bien entendu, mais pas la forme logique.
Une classification par exemple peut porter sur des objets les plus variés, et l’intérêt, le besoin, les mobiles affectifs vont agir sur ces contenus, leur choix et leur délimitation. Mais elle n’agit pas pour autant sur la forme. Quels que soient les contenus, ils seront structurés peu à peu selon des lois de structure et ces lois de structure sont autonomes, et par conséquent, semblent indépendantes et non pas subordonnées à l’aspect énergétique de la conduite.
Cependant, et le problème s’est peut-être posé à nous depuis notre cinquième stade, peut-être même depuis le quatrième, cependant, nous constatons l’existence de quelque chose qui semble constituer des structures affectives, ce qui serait contradictoire avec l’hypothèse selon laquelle l’élément structural est par définition cognitif, et l’élément affectif exclusivement énergétique. Cependant, plus nous nous sommes avancés dans l’étude de nos six stades, mieux nous avons vu des sortes de structure se constituer qu’on pourrait être tenté de considérer comme des structures affectives, c’est-à-dire justement comme quelque chose de contraire à l’hypothèse de départ que je discute maintenant.
Exemple : les intérêts et les valeurs. Les valeurs se structurent, il y a des échelles de valeurs ou échelles d’intérêt, cela revient au même. On peut même donner une forme logique à ces échelles ; on peut dire qu’un objectif a plus d’intérêt qu’un autre, qu’un troisième a plus d’intérêt que la second et ainsi de suite, et constituer une sériation. On retrouve ainsi la structure sériale qui s’applique à n’importe quelle forme de relation asymétrique transitive.
On peut appliquer de même aux valeurs et aux intérêts des structures de relations symétriques : même valeur, même intérêt, ce sont là des relations symétriques. On retrouve surtout une autre structure qui rappelle les structures logiques ; une échelle de valeurs est en général beaucoup plus qu’une sériation, elle ne peut être mise en forme que sous la forme d’une sorte de pyramide avec des valeurs suprêmes et des valeurs subordonnées multiples : il s’agit alors d’une multiplication co-univoque de relations.
Nous aurions là des structures qui rappellent ces groupements que nous avons analysés l’année dernière du point de vue de l’intelligence. Bref, les intérêts et les valeurs semblent présenter comme tels une structure et
on pourrait dire que voilà une structure affective.
Ensuite, les sentiments moraux : nous les avons comparés nous-mêmes à des règles logiques, à une sorte de logique de l’action. Il y a un parallélisme étroit entre l’obligation morale d’un côté et la nécessité logique de l’autre ; il y a des états non normatifs et des états normatifs comme il y a des structures pré-opératoires et des structures opératoires. Les sentiments moraux se cristallisent en un ensemble de règles et on peut exprimer ces règles sous forme d’une structure et trouver des lois de cette structure, des lois de réciprocité, de conservation, comme nous y avons insisté. On pourrait donc soutenir que voilà de nouveau des structures affectives.
En troisième lieu, nous avons comparé la volonté à une opération réversive en faisant expressément porter la réversibilité non pas sur la représentation mais sur le mécanisme énergétique, sur la régulation affective, sur la valeur vécue et pas simplement imaginée. Voilà de nouveau une structure affective, dira-t-on ?
Mais toutes ces structures, insistons d’abord sur ce premier point, sont exactement isomorphes aux structures logiques correspondantes, telles qu’on peut les construire avec des relations quelconques ou des opérations quelconques. Ce ne sont pas des structures originales. Il y en aura peut-être d’autres, nous y viendrons tout à l’heure : la pensée symbolique, l’art, etc. Mais je m’en tiens à celles dont nous avons parlé jusqu’ici. Or, ce ne sont pas des structures originales du point de vue de la forme, elles sont simplement isomorphes à des structures cognitives.
On pourrait alors dire - et c’est l’interprétation que je vous propose -, que dans ces cas-là, où nous constatons une structuration visible qui peut être mise en forme logique, nous avons affaire, disons provisoirement, à une intellectualisation. Nous ne disons pas une intellectualisation des sentiments, mais une intellectualisation des éléments de la conduite se rapportant aux personnes, une intellectualisation des éléments personnels par opposition aux éléments se rapportant aux objets en général.
Dans les structures que je viens de rappeler, nous sommes en présence d’un élément d’intellectualisation qui est tout à fait clair. Partons du cas des valeurs : la valeur est le produit d’un sentiment, c’est le sentiment projeté dans l’objet, attribué à l’objet ; mais la valeur s’exprime, quand on veut la communiquer à autrui, sous la forme d’un "jugement" de valeur. Jugement de valeur, vous avez là la dualité des deux termes dont nous discutons : le jugement est un jugement, c’est-à-dire contient un élément de structure opératoire, une forme qui est relative à la forme des jugements en général, donc à l’intelligence.
Nous pourrions donc dire que, dans le jugement de valeur, la forme est intellectualisée, - c’est le jugement -, mais le contenu est affectif : c’est l’intérêt, le besoin, la sympathie ; l’estimation morale, projetée dans l’objet qui est jugé par le jugement de valeur.
Passons aux règles morales : bien entendu, elles comportent un élément d’intellectualisation très poussé puisque nous pouvons les formuler, non pas les codifier à la manière d’un code juridique parce qu’elles ne prévoient
pas les modalités de leur propre application, mais tout au moins les formuler et nous pourrions même les formuler symboliquement à la manière d’une formulation logique.
Nous avons donc en première approximation, dans les cas où il semble y avoir structure affective, une intellectualisation. Qu’est-ce que cela signifie ? Le terme en lui-même est tout à fait équivoque et il nous faut choisir entre deux interprétations possibles. La première interprétation, qui ne serait pas la mienne, consisterait à dire : dans ces cas-là, nous avons une action de l’intelligence sur le sentiment. Cette intellectualisation, cette structuration que nous avons décrite dans bien des cas, serait simplement le contre-coup de l’intelligence sur le sentiment. Nous aurions donc une sorte d’action (mais alors je ne me charge pas de la décrire parce que je la trouve inintelligible quand on cherche à la serrer de près), une action de la structure sur l’énergétique qui structurerait l’énergétique pour en faire une autre structure. Donc ce premier sens apparaît, du moins actuellement, peu intelligible.
Mais il y a un second sens possible qui, lui, est compréhensible qui consiste à dire : ces structures constituent l’élément cognitif des conduites relatives aux personnes, donc la prise de connaissance de ces conduites par elles-mêmes. En effet, ces conduites supposent, comme toute conduite, un élément affectif et un élément cognitif. Exactement comme dans le cas des conduites par rapport aux objets, ces conduites comportent donc une structure et une énergétique, et les soi-disant structures affectives ne sont que les structures de telles conduites. Il convient donc de se libérer de la dichotomie intelligence/sentiment, laquelle à elle seule embrouille tout et ne permet pas de résoudre le problème que nous posons maintenant, et de lui substituer la dichotomie suivante : il y aurait d’abord les conduites relatives aux objets en général, aux objets en tant qu’objets, aux objets quelconques ; et puis il y aurait des conduites relatives aux personnes, aux personnes en tant que spécifiques par opposition aux objets quelconques, en tant donc qu’ajoutant à l’objet quelconque un élément nouveau qui est l’élément personnel. Chacune de ces deux conduites comporte alors d’un côté, un élément cognitif qui est l’élément structure, et un élément affectif qui est l’élément énergétique.
Dans les conduites relatives à l’objet en général, l’élément cognitif est constitué par les structures habituelles de l’intelligence, les structures de classification, de sériation, la logique des propositions, les structures logico-mathématiques en général ; les éléments énergétiques, ce sont les intérêts, les efforts, les affects de tout genre qui interviennent dans la conduite intra-individuelle : c’est ce que nous avons appelé affects intra-individuels, qui constituent la régulation de la conduite en général.
Quant à la deuxième subdivision : les conduites relatives aux personnes, leur aspect affectif ou énergétique est constitué par l’ensemble des affects interindividuels, depuis les sympathies inter-individuelles les plus primitives jusqu’aux sentiments moraux et ce réglage des tendances que nous avons appelé la volonté. Mais dans ces conduites relatives aux personnes, nous avons aussi un élément de structure qui est la prise de conscience ou de connaissance, la structuration des relations inter-individuelles. Et alors, cette structuration se traduit en structures de valeurs et structures morales. Toutes ces structures sont en ce cas naturellement isomorphes aux premières, ce sont les mêmes.
La solution se ramènerait donc en un mot à ceci : on ne saurait parler de structures affectives mais uniquement de structures des conduites relatives aux personnes qui sont alors des structures cognitives comme les autres. Ces conduites relatives aux personnes étant à la fois affectives et cognitives, comme toutes les autres. On est alors tenté de considérer leurs structures comme des structures affectives, mais c’est une équivoque puisque seule l’énergétique de telles conduites est affective, en ce cas comme dans tous les autres.
Il ne me semble donc pas que ce que nous avons dit jusqu’ici soit contradictoire avec cette hypothèse de départ. Les processus décrits restent au contraire entièrement cohérents. II reste cependant un grand problème, celui qui va occuper toute la fin de ce cours. Je l’ai réservé jusqu’ici car nous ne pouvons pas le traiter stade par stade. Il nous faut, d’autre part, y consacrer un examen détaillé et spécifique : c’est le problème de certaines structures qui semblent par contre beaucoup plus proches de ce qu’on pourrait appeler des structures affectives. Tels sont le jeu et en particulier cette variété spéciale de jeu qui est le jeu symbolique et qui soulève la question de la pensée symbolique en général chez l’enfant.
Le problème que nous allons poser à propos du jeu et de la pensée symbolique chez l’enfant est le suivant : pouvons-nous considérer le jeu et la pensée symbolique de l’enfant (donc le jeu symbolique d’une part, mais aussi les rêves et toutes ces manifestations d’imagination symboliques que les psychanalystes de l’enfance utilisent dans leurs techniques spécifiques) comme constituant un pur produit de l’affectivité ? Ou retrouve en ce cas le problème des structures affectives et l’on peut se demander si ce n’est pas là qu’on les trouvera le plus spécifiquement ? Ou bien au contraire le jeu et la pensée symbolique ne comportent-ils pas également un élément de pensée, donc des structures cognitives ? Le jeu ne constituerait pas alors exclusivement une libre expression des sentiments, mais manifesterait également une forme sui generis de pensée. Si d’autre part, le fait qu’on parle de la "pensée" symbolique montre combien l’hypothèse est plausible. Il ne s’agirait donc pas simplement de la projection de sentiments sous forme de structures particulières qui seraient des images chargées d’affectivité, mais il y aura également une pensée symbolique avec ses lois propres, et des lois qui sont, en continuité complète avec d’autres formes de la pensée (telle que la pensée égocentrique de l’enfant). Autrement dit, au lieu d’une simple manifestation de l’affectivité nous retrouverions là comme partout une élaboration simultanée à la fois de structures cognitives et de manifestations affectives.
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Je commence par le jeu : le jeu, comme vous le savez, est une conduite fondamentale de l’enfant. Le jeu de l’enfant a été longtemps comparé au jeu de l’adulte et c’est l’un des points sur lesquels l’adultomorphisme si on
peut dire a fait le plus de mal à la psychologie de l’enfant. Le jeu n’est pas du tout chez l’enfant ce qu’il est ou ce qu’il peut être chez l’adulte, un délassement simplement, comme certains auteurs l’ont interprété, ou bien une sorte de conduite de déchet, de basse tension psychologique, là où le travail et l’effort ne sont pas possibles. Le jeu de l’enfant bien au contraire - et cela restera le grand mérite de Karl GROSS, qu’on adopte ou non ses théories, de l’avoir montré - présente une signification fonctionnelle du point de vue du développement entier, mental aussi bien que physique.
Mais d’abord, qu’est-ce que le jeu et comment allons-nous le définir ? Je ne cherche pas une "définition réelle" comme disaient les logiciens mais une définition nominale, donc une délimitation du problème du jeu par rapport à ce qui n’est pas jeu. Le jeu chez l’adulte est relativement facile à distinguer de ce qui n’est pas jeu, de ce qui est travail, de ce qui est obligation de tous genres. Mais chez l’enfant, la distinction entre ce qui est jeu et ce qui ne l’est pas est infiniment plus délicate et il y a là un problème réel et quand on se demande quelles sont les limites du jeu ou comment caractériser ce qui est jeu, on pose déjà un problème central au point de vue des mécanismes en action et on s’aperçoit d’emblée qu’il existe exactement toutes les transitions entre le jeu et la pensée adaptée, ce qui montre que le jeu participe à tous les mécanismes de la pensée de l’enfant et constitue quelque chose de fort complexe qui n’est pas de l’affectivité pure, mais de l’affectivité et de la pensée tout à la fois.
La multiplicité des critères auxquels les psychologues ont recouru montre bien que ce problème de délimitation est difficile à résoudre. Ces critères sont innombrables : il y a d’abord le critère classique, le jeu, activité désintéressée, activité qui n’est pas utilitaire et qui a son but en soi-même, l’activité autotélique comme disait BALDWIN (en une paraphrase de la définition de l’art par KANT). En effet, un enfant qui court pour courir, n’a pas d’autre but que l’exercice de cette activité, sans but extrinsèque, tandis que s’il court pour atteindre un but quelconque, pour chercher quelque chose, pour rejoindre quelqu’un, il ne s’agit plus de jeu. Nous voyons ici le critère jouer à peu près. De même, le jeu de la dînette a son but en lui-même par opposition à manger pour se nourrir ; une fabulation qui sera un récit joué, un récit ludique, a son but en elle-même par rapport à un récit qui a pour but de raconter le passé, d’apprendre quelque chose à l’interlocuteur. Donc, en gros le critère joue, mais cependant pas autant qu’il pourrait sembler. En effet, seules les conduites d’un certain niveau de développement peuvent comporter un but extrinsèque et permettent ainsi de les opposer au jeu grâce à ce premier critère : c’est à partir du moment où il se constitue un certain travail, et une coordination suffisamment complexe entre les moyens et les fins qu’on peut décider si une conduite a un but extérieur ou si elle ne comporte de but qu’en elle-même.
Par exemple, les conduites sensori-motrices, et même les premières conduites représentatives ne semblent pas présenter de but extrinsèque. Quand un enfant s’intéresse à un phénomène qu’il vient de découvrir, constatant qu’un objet devant une lumière projette de l’ombre sur la table, et qu’il s’amuse à varier ces ombres, à interposer sa main pour produire de l’ombre avec sa propre main, est-ce une activité qui n’a pas d’autre but que son propre exercice, bien qu’elle apprenne quelque chose à l’enfant, à certains moments tout au moins ? Ou dirons-nous que c’est de la recherche, qu’il y a un, effort pour
comprendre, une adaptation réelle et par conséquent, que ce n’est pas une conduite ludique ? Il y a tous les intermédiaires : de temps en temps l’enfant s’amuse, de temps en temps l’enfant apprend. On pourrait répondre comme Karl GROSS en englobant toute la curiosité dans le jeu, le jeu étant alors défini comme un pré-exercice général. Nous dirions que cette conduite est un jeu, pré-exercice de la curiosité, préexercice d’une activité scientifique ultérieure. Mais alors le domaine du jeu devient trop large et toute l’intelligence initiale va entrer dans le jeu ; autant dire que toutes les conduites de l’enfant du matin au soir, jusqu’au moment de l’entrée à l’école, rentreront dans le jeu. Ce n’est nécessairement pas le cas, et il y a certainement des nuances à introduire.
En bref, lorsque l’enfant s’amusera avec des ombres sans rien découvrir et par simple plaisir d’agir, nous dirons qu’il y a là un plaisir fonctionnel, et au moment où il va combiner pour apprendre, où il fera de l’expérimentation pour voir, où il y aura donc adaptation réelle, nous ne parlerons pas de jeu. Et cependant, il y a une espèce d’autotélisme même en ce second cas, où il n’y a pas de but utilitaire ni de coordination complexe des moyens. Le critère de l’autotélisme reste donc très vague dans le détail.
Deuxième critère : activité spontanée par opposition aux contraintes. Ici, de nouveau, le critère est tout à fait clair à partir du moment où il y a contrainte ; dès qu’il y a contrainte scolaire, tout écolier sera d’accord qu’il ne joue pas en classe et qu’il joue en dehors de la classe. En ce cas nous comprenons ce que parler veut dire. Mais les conduites des deux ou trois premières années qui ne comportent aucune contrainte constituent-elles alors exclusivement du jeu ? Est-ce de l’activité spontanée d’un bout à l’autre ? Il serait cependant bien exagéré de considérer comme jeu tout le développement de l’intelligence sensori-motrice, toutes les premières manifestations de la fonction symbolique, de la représentation, etc. Et cependant c’est de l’activité spontanée. Ce critère ne joue donc pas non plus il joue en gros, mais il ne joue pas aux débuts de la vie mentale ni dans son détail.
Troisième critère : c’est le principe du plaisir. Le jeu est une activité qui poursuit le plaisir, un plaisir particulier qui est le plaisir fonctionnel décrit par Karl BÜHLER. Au contraire le travail serait subordonné à un principe d’adaptation à la réalité. Vous avons là une distinction analogue à celle qu’on a faite à propos du rêve et ce n’est pas la seule fois que nous constaterons un parallèle entre les deux domaines. Il existe, en effet, de nombreuses analogies entre les théories du jeu et les théories du rêve et de la psychanalyse, analogies d’autant plus intéressantes que les spécialistes du jeu ont longtemps travaillé indépendamment des travaux de la psychanalyse, et réciproquement. Cette opposition entre le plaisir et la réalité rappelle en particulier le "principe du plaisir" que FREUD a opposé à son "principe de réalité". Mais vous savez que FREUD, dans ce domaine de l’analyse des rêves, est remonté "en deçà du principe de plaisir", et dans le jeu également, on trouve l’équivalent de cet autre chose. Malgré le fait que le plaisir domine, il n’y a pas que cela dans le jeu : il y a des jeux qui reproduisent des éléments pénibles, il y a des jeux qui reproduisent des éléments émouvants et qui ne constituent pas un plaisir proprement dit. Il y a d’abord dans tous les jeux de poupées de nombreux cas où l’enfant qui a souffert d’une scène familiale particulière reproduit dans le jeu ce qu’il vient de vivre et le reproduit pour ainsi dire jusqu’à l’abréaction. Il y a là une sorte de catharsis, une sorte
de thérapeutique spontanée par la reproduction symbolique de la situation. Nous ne pouvons pas dire qu’il y a là une recherche du plaisir. Ce n’est pas non plus de la compensation proprement dite ; dans ces cas-là, c’est une sorte d’abréaction proprement dite, d’assimilation affective effectuée en revivant la scène.
Or, nous constatons que ces jeux-là ne sont pas rares, loin de là. Nous les trouvons dans tous les domaines : un enfant qui a eu une émotion quelconque peut très bien la reproduire dans son jeu et ce sont même les cas les plus intéressants au point de vue théorique et ceux qui poseront le plus de problèmes au point de vue de l’explication du jeu (et de la critique de Karl GROSS en particulier). Je me rappelle un de mes enfants qui un jour de fête, allant à la cuisine avant de déjeûner pour voir ce qui se préparait, a été bouleversé de trouver sur la table un canard en partie plumé mais avec le cou et la tête non plumés ; un "canard mort" comme il disait. L’enfant n’a rien dit, il n’y a plus fait allusion, a bien mangé son déjeûner, a joué l’après-midi à toutes sortes de choses puis est venu dans mon cabinet où je travaillais, s’est couché recroquevillé sur le canapé, immobile au point que j’ai cru qu’elle se sentait peu bien. Je m’approche de l’enfant et dis : ça ne va pas ? Pas de réponse. Tu n’es pas bien ? Pas de réponse. Je lui prends la main, pas de fièvre ; je lui dis : as-tu mal ? Elle me répond alors, émue : "Ne me parle pas, je suis canard mort".
Jouer au canard mort, ce n’est pas du tout une recherche de plaisir, ça n’est pas non plus un jeu de compensation, c’est un de ces cas intéressants dont nous verrons bien des exemples, où le jeu traduit symboliquement ce qui ne peut pas être traduit autrement. L’enfant qui a eu une émotion au point de vue affectif et qui est intéressé au point de vue cognitif puisqu’il a posé toutes sortes de questions., revit la chose par le jeu parce qu’il n’y a pas moyen de la revivre autrement.
Un intellectuel revit une scène émouvante en y pensant, et c’est fini par là. Quand nous avons passé un examen et que cela n’a pas trop bien marché, nous revivons la scène par la pensée intérieure sans avoir besoin de nous la représenter symboliquement sous forme de jeu. Mais au niveau de 2 ou 3 ans, l’enfant n’a pas d’autres moyens de revivre la scène, de l’assimiler affectivement d’une part et de l’interpréter cognitivement de l’autre, qu’en revivant la scène symboliquement. Ce n’est pas un principe de plaisir comme vous le voyez.
Quatrième critère : réalisation immédiate des besoins, critère que CLAPAREDE entre autres a invoqué en disant que dans une conduite non ludique, la réalisation des besoins est toujours médiate, c’est-à-dire suppose des moyens et des buts, ce qui revient au premier critère : but extrinsèque. Tandis que dans le jeu, il y aurait une réalisation immédiate, immédiate précisément parce qu’elle est symbolique.
Ici de nouveau, le critère est très bon à partir d’un certain niveau mais dans les premières formes de réaction circulaire, au niveau sensori-moteur ou des premières représentations, nous avons une solution immédiate de problèmes sans passer par des intermédiaires, par une coordination des moyens et des buts et cependant il ne s’agit pas nécessairement de jeux.
Nous avons abordé à titre de conclusion de ce cours les problèmes du jeu et de la pensée symbolique et nous sommes demandé à ce propos s’il y aurait en ces domaines, contrairement à ce que nous avons admis jusqu’ici, des structures proprement affectives ou des structures de pensée dues à l’action de l’affectivité, élaborées directement par l’affectivité. Selon la thèse contraire que nous soutiendrons, le jeu et la pensée symbolique sont tout à la fois des structures de pensée et des mécanismes affectifs, structures et mécanismes qui se trouveraient une fois de plus parallèles ou correspondant les uns aux autres sans que l’un de ces aspects détermine l’autre, les deux étant élaborés ou transformés à la fois.
Nous avons abordé le problème du jeu et constaté que, chez l’enfant tout au moins, il n’y a pas de limites strictes ni uniformes entre ce qui est jeu d’une part, et les conduites non ludiques, d’autre part. Nous avons examiné certains des critères habituellement employés, tels que l’autotélisme, l’activité spontanée, le principe de plaisir ou la réalisation immédiate des besoins, etc. et constaté à propos de chacun de ces critères que la délimitation est beaucoup moins nette quand on examine le détail des conduites qu’il ne pourrait sembler en gros.
Autrement dit, pour délimiter le problème du jeu, ce n’est pas à une frontière statique qu’il nous faut recourir mais à une caractérisation par les tendances, à une polarisation. J’aimerais donc terminer cette introduction en situant le jeu par rapport à l’adaptation intelligente ou par rapport à l’imitation en nous servant de nos notions habituelles de l’assimilation et de l’accommodation, notions qui sont particulièrement aptes dans le cas particulier à montrer sous l’angle de la polarisation les différences entre le jeu et ce qui n’est pas ludique.
Tout être vivant incorpore les substances ou les énergies du milieu à sa propre forme ; c’est ce qu’on appelle l’assimilation ; et, d’autre part, est modifié par les transformations du milieu, autrement dit, s’accommode au milieu. Or, toute conduite, au point de vue psychologique, est également équilibre entre l’assimilation et l’accommodation. Il y a assimilation psychologique toutes les fois que le sujet utilise un objet en vue d’un but quelconque et qu’il l’incorpore à un schème antérieur d’actions ou élabore à propos de l’objet un schème d’actions qu’il pourrait appliquer à d’autres objets. Il y a accommodation toutes les fois que ce schème est modifié par les particularités de l’objet.
Etant donné ces deux fonctions, quelle est la situation du jeu ? Partons d’un exemple : un nourrisson de 8 ou 10 mois, en présence d’un objet suspendu, s’efforce de le balancer, de lui donner de petits coups qui le font osciller, puis recommence, etc. D’un côté, il y a assimilation, c’est-à-dire que l’objet est assimilé à un schème de conduites antérieures, qui est l’action de balancer ou l’action de frapper, modifié par la situation actuelle.
D’autre part, il y a accommodation à cet objet selon sa longueur, son poids, ses qualités particulières, le schème sera plus ou moins transformé par la situation.
Il peut d’abord y avoir simultanément assimilation et accommodation à parts égales et synthèse ou équilibre entre deux, dans ce sens que l’une des fonctions s’appuie sur l’autre et réciproquement. Dans ce cas-là, nous avons une conduite d’adaptation l’enfant cherche à comprendre ce qui se passe et à reproduire pour apprendre quelque chose.
En second lieu, il peut y avoir primat de l’accommodation, c’est-à-dire que l’enfant peut se plier de plus en plus aux mouvements de l’objet jusqu’à les reproduire, faire les mouvements parallèles de la main ; dans la mesure où l’accommodation l’emporte, nous dirions qu’il y a imitation au sens large, imitation par la main des mouvements de l’objet. Dans d’autres cas, ce sera une imitation par les mouvements des yeux du contour de l’objet ou plus tard, imitation par les gestes du modèle qui est copié, et ainsi de suite.
Dans tous ces cas, il y a primat de l’accommodation, c’est-à-dire que ce sont les caractères de l’objet qui l’emportent ; l’objet n’est pas assimilé à un schème autre que lui-même et n’est pas transformé en fonction d’un schème ; c’est l’action au contraire qui se moule sur les caractères de l’objet.
Mais à l’autre extrême, c’est l’assimilation qui peut l’emporter, c’est-à-dire qu’en présence de l’objet à balancer, l’enfant peut ne pas se soucier des caractères particuliers de cet objet mais simplement l’utiliser pour le balancer, simplement exercer un schème qui est déjà à sa disposition et dont il tirera sans plus un plaisir fonctionnel.
Nous dirons qu’ici, il y a jeu : le jeu, c’est le primat de l’assimilation eu égard à l’accommodation. Il y a jeu dès que l’objet est utilisé simplement pour le plaisir de l’action sans qu’il y ait adaptation au caractère de l’objet. C’est le cas dès le niveau élémentaire des jeux d’exercice, et c’est pourquoi j’ai pris cet exemple très simple ; mais plus tard, au niveau des jeux symboliques, le primat de l’assimilation est encore bien plus simple puisqu’à ce niveau-là, n’importe quoi peut être transformé par l’imagination en n’importe quoi. Le réel est alors soumis aux intérêts du moment, entièrement subordonné au moi ; le jeu ne consiste pas à s’adapter au réel mais au contraire à soumettre le réel à la satisfaction des besoins du moment, ce qui constitue un primat de l’assimilation.
En un mot, suivant que nous avons équilibre entre l’assimilation et l’accommodation, ou primat de l’un ou primat de l’autre, nous avons soit une conduite d’adaptation, soit, à un extrême de la tendance vers le jeu, soit à l’autre extrême la tendance vers l’imitation. C’est là, si vous voulez, une délimitation de notre sujet, mais j’y insiste à nouveau, ce n’est pas une définition statique, c’est une définition par la tendance ou par la polarisation.
Je passe maintenant à la classification des jeux. Il y a là, semble-t-il, une analyse préalable indispensable pour nous permettre de comprendre ce qu’est le jeu enfantin. Ce n’est en effet qu’en classant soigneusement une série d’observations concrètes qu’on peut parvenir à faire le tour d’un phénomène comme celui du jeu. Et quand je dis classification, je veux dire par là que nous allons prendre cette tâche au sérieux. Il y a deux manières de faire des classifications de phénomènes psychologiques. Il y a la manière qui consiste à partir d’un schéma préalable, d’une théorie du jeu, à construire une classification dans l’abstrait, et ensuite à puiser dans le réel une série d’exemples qui vont illustrer les différents casiers qu’on a imaginés.
Cette méthode-là est facile, car on trouvera toujours des exemples typiques pour les casiers qu’on a construits puisqu’on les a élaborés en fonction d’observations antérieures plus ou moins globales ; mais c’est une méthode qui ne nous apprendra pas grand’ chose, qui est une confirmation si l’on veut mais qui ne permet pas de pousser plus loin l’analyse.
Au contraire, ce que je vous propose de faire à titre de vérification, et ce que nous avons cherché à faire jadis, c’est de partir d’une collection réelle de jeux observés sur de mêmes enfants dans la famille pendant quelques années ou bien observés dans une population enfantine quelconque, mais collection de jeux qui consistera à noter exactement tous les jeux sans en oublier aucun, en prenant les jeux les moins intéressants aussi bien que les plus typiques.
Alors, en présence d’une telle collection qui comportera quelques centaines ou 1.000 à 2.000 jeux, on peut se livrer à une classification qui, elle, nous apprend quelque chose, c’est-à-dire nous oblige à classer tous les termes et à trouver un casier pour chacune des variétés en présence. Lorsqu’on se livre à cette opération, qui est pleine d’intérêt d’ailleurs, on constate que la plupart des classifications habituelles se sont justement choisi des exemples typiques en laissant inconsciemment tomber les cas défavorables à la théorie. On trouve, en effet, toujours des exemples typiques : des jeux de compensation, des jeux d’exercice, etc. ; mais on constate que ces exemples typiques, lorsqu’on est en présence d’un matériel complet sont l’exception, et de beaucoup (je dirais 1 sur 10 tout au plus, pour fixer les idées). Ce qu’on trouve dans la réalité, ce sont des jeux qu’on n’a pas envie de noter au point de départ parce qu’ils paraissent sans intérêt. On trouve une quantité d’exemples intermédiaires, inclassables au début et qui sont les plus instructifs, parce qu’ils montrent que la fonction du jeu est beaucoup plus polymorphe qu’on ne l’imagine d’habitude, parce qu’ils montrent surtout que les idées préalables d’où on partait, l’idée que le jeu sert à telle chose ou à telle autre, est toujours vraie mais très partiellement et qu’il y a toujours une très grande majorité de cas ne rentrant pas dans un tel schéma.
J’aimerais donc commencer par une critique des classifications existantes et par un essai de classification fondé, je le répète, sur une collection intégrale de jeux de quelques enfants ou des collections de jeux qu’on a pu nous soumettre.
Partons, pour illustrer ce que je viens de dire, de la classification bien connue des jeux de Karl GROSS qu’a reprise et développée CLAPAREDE dans sa Psychologie de l’enfant. Tout le monde connaît la théorie de Karl GROSS suivant laquelle le jeu est un exercice préparatoire, suivant laquelle l’enfant, ou les petits des animaux supérieurs, jouent toujours d’une manière qui annonce les activités futures de l’adulte, le jeu étant donc une sorte de préexercice des fonctions mentales et en particulier des instincts.
Partant de cette idée préalable, Karl GROSS nous propose une classification des jeux inspirée par cette idée préalable, et une classification juste en partie, c’est-à-dire qu’on trouvera toujours pour les différentes fonctions considérées comme sujettes à un préexercice quelques exemples typiques qui illustrent la thèse. La classification de GROSS remaniée par CLAPAREDE est en gros celle-ci :
Il y a d’abord des jeux des fonctions générales et des jeux des fonctions spéciales. Les jeux des fonctions générales sont les jeux d’expérimentation où l’enfant utilise n’importe quelle fonction mentale et la développe, l’exerce au cours de ses tâtonnements et de ses expérimentations. Il y a des jeux sensoriels, des jeux moteurs (qui consisteront par exemple à se tenir en équilibre sur un mur ou le bord d’une fontaine), des jeux d’intelligence ou de curiosité, des jeux de volonté, de sentiment, etc.
Mais il y a surtout les jeux des fonctions spéciales et en particulier des instincts dont le jeu est pour Karl CROSS un exercice préparatoire : par exemple les jeux de lutte qui développent l’instinct combatif, les jeux de courtisation chez les jeunes des animaux supérieurs, les jeux sociaux, les jeux d’imitation, les jeux familiaux (pensez au jeu de la poupée qui est, censé développer l’instinct maternel) etc.
Or, une telle classification présente deux difficultés. D’abord, en tant que liée à une théorie préalable, elle est donc solidaire de la valeur de cette théorie préalable. Or, il est loin d’être démontré, et nous y reviendrons à propos de l’explication du jeu, que le jeu soit toujours le pré-exercice d’un instinct, d’une fonction ou même d’un groupe de fonctions quelconques.
Le jeu de la poupée, par exemple, est-il toujours à concevoir comme un exercice préparatoire de l’instinct maternel chez la petite fille ? Si vous réunissez quelques dizaines de jeux de poupée au hasard, quelques dizaines d’observations sans parti pris en suivant des heures de suite un enfant dans ses jeux spontanés, vous constatez une série de faits qui ne rentrent pas dans un tel cadre. D’abord, vous constatez qu’il y a beaucoup de garçons qui jouent à la poupée, et l’instinct paternel est moins certain que l’instinct maternel. Ensuite, chez la petite fille, vous constatez que le jeu de la poupée est en grande partie une imitation de ce que l’enfant voit chez sa mère, dans sa famille, c’est une manière de participer à tout ce qui se passe autour d’elle, aux scènes qui l’intéressent particulièrement. Ce n’est pas encore contraire à l’hypothèse de l’instinct maternel, mais cela implique une participation acquise, une reproduction des scènes vécues tout autant qu’une préparation.
Mais vous constatez surtout que le jeu de la poupée sert à un nombre indéfini de buts qui varient constamment d’un jour à l’autre et qu’il a des fonctions extrêmement variées et distinctes. En particulier, vous constaterez que toutes les fois que l’enfant a eu des difficultés avec ses parents, par exemple une scène classique de remontrances à table, on peut être certain que cette scène tout entière va réapparaître peu après dans le jeu de la poupée et si vous examinez de plus près ce jeu, vous en tirerez même toutes sortes d’enseignements. Il y a d’abord le cas où l’enfant n’a rien voulu admettre des observations qu’on lui a faites et s’est cabré de plus en plus ; quelques heures après, vous êtes tout étonné de voir que l’enfant reproduit la scène mais cette fois en l’assimilant, en acceptant tout ce qu’il ne pouvait pas reconnaître au moment de la scène, parce qu’il se posait une question d’amour-propre, parce qu’il y avait guerre ouverte et qu’on ne pouvait plus reculer. Mais la situation étant projetée dans le jeu, il devient plus facile de faire accepter les choses à la poupée qu’à soi-même. A un autre extrême, on voit l’enfant donner une leçon de pédagogie à ses parents et traiter sa poupée avec beaucoup plus de compréhension et de psychologie que ses parents ne s’en sont tirés avec lui.
Quelle que soit la solution à laquelle aboutit l’enfant, vous constatez donc que le jeu sert, non pas à la préparation ni même à une simple reproduction mais à la liquidation du conflit, à la compensation ou au contraire à assimiler plus avant ce qui avait été mal compris. Il y a donc là une série de finalités qui débordent de beaucoup l’exercice de l’instinct maternel…
Voilà donc une première difficulté : c’est que la thèse elle-même étant discutable, la classification fondée sur une telle thèse le sera a fortiori. Or, le but d’une classification n’est pas justement de démontrer une thèse préalable mais au contraire, de faciliter le terrain, de pousser l’analyse d’une manière telle qu’on puisse ensuite tirer des conclusions et élaborer une hypothèse après l’examen des faits.
La deuxième difficulté de la classification de Karl GROSS est que, en présence d’un jeu quelconque, il est extrêmement difficile de parler d’une fonction dominante. Indépendamment même de toute la question de préexercice que nous venons d’examiner, et en nous demandant simplement quelle est la fonction mentale dominante dans un jeu déterminé, nous constatons que tout intervient partout. On peut prendre pour exemple le jeu de billes chez les garçons. Quelle est la fonction mentale qui domine dans le jeu de billes ? C’est un jeu sensoriel : il s’agit, pour viser, d’évaluer des distances ; mais c’est aussi un jeu moteur : il s’agit d’atteindre le but en lançant sa bille ; c’est un jeu d’imitation, puisque les petits qui débutent imitent les grands et que toute une vie sociale est liée à un tel jeu ; c’est un jeu de règles au niveau où le jeu est structuré, où l’enfant ne joue pas n’importe comment. On y trouvera bien d’autres fonctions encore, donc une série de composantes dans laquelle il est impossible de dire s’il y en a une de dominante et de choisir laquelle.
Un autre type de classification - je fais un peu d’histoire - est celle proposée jadis par QUERAT dans son petit livre sur le jeu des enfants. QUERAT a essayé de classer les jeux d’après leur origine et il les a classés en trois groupes : les jeux de fonction héréditaire comme les jeux de lutte, de chasse, de poupée, etc. (par allusion au préexercice de l’instinct de Karl GROSS); d’autre part, les jeux d’imitation qui consistent à reproduire des scènes observées, tels que le jeu de la dînette, de soldats, etc. ; et en troisième lieu, les jeux d’imagination qui consistent à transformer un objet en fonction d’un autre imaginé et non donné ; par exemple une vulgaire caisse qui sera transformée par le joueur en une automobile, en un bateau, etc.
Je ne reviens pas sur les jeux d’hérédité, où nous retrouvons le même problème qu’à propos de Karl CROSS. J’aimerais insister seulement sur les deux autres classes de QUERAT pour souligner le fait qu’il est absolument impossible d’établir une délimitation entre les jeux d’observation d’un côté et les jeux d’imagination de l’autre, parce que tous les jeux d’imitation sont en même temps des jeux d’imagination et réciproquement.
Considérons la dînette, jeu d’imitation choisi comme type par QUERAT : on ne peut pas jouer à la dînette sans imaginer des scènes, en plus des scènes copiées. Il y aura transition perpétuelle entre la simple reproduction et l’imagination de scènes nouvelles. Inversement un jeu d’imagination type, comme le jeu de la caisse transformée en automobile suppose, en vue même de cette transformation, une série de mouvements imitatifs, de bruits pour imiter la marche de l’auto, etc. Il y aura donc toujours imitation dans le jeu d’imagination et réciproquement.
Prenons un autre type de classification, celle de PEREZ. Il recourt à un principe nouveau qui est de classer les jeux par leur structure et c’est le principe que nous retiendrons tout à l’heure. PEREZ s’en est tenu à quelques grandes lignes ; il classe les jeux 1°) en jeux réguliers et appris, c’est-à-dire jeux que nous appellerons des jeux de règles, des jeux collectifs avec une structure obligatoire ; 2°) les jeux irréguliers et libres ; mais là, il ne distingue pas les jeux symboliques de ceux qui ne le sont pas, et 3°) ceux qu’il appelle les exercices de loisir qui sont les jeux de construction et les jeux collectifs quelconques.
STERN, dans sa Psychologie de l’enfant, a proposé une classification plus poussée et également fondée sur la structure. Il part de deux grandes catégories : les jeux individuels et les jeux collectifs. Dans les jeux individuels, il distingue cinq variétés : la conquête du corps, tout d’abord (les jeux du nourrisson jouant avec ses mains, ses pieds, etc.); ensuite la conquête des choses ; 3° - les jeux destructifs (démolir un objet pour voir ce qu’il y a dedans); 4° - les jeux constructifs (construire une tour, etc.); 5° les jeux de rôle, ou métamorphoses de personnes (jouer à être un soldat ou un gendarme).
Deuxième catégorie : les jeux sociaux ; et ici STERN distingue trois variétés : l’imitation d’un joueur par un autre (simple imitation sans collaboration); 2° les rôles complémentaires (comédies ou dialogues avec rôles ajustés l’un à l’autre) et 3° les jeux de lutte et de guerre.
Cette classification de STERN est plus poussée que les précédentes mais ne me paraît pas suffire entièrement, d’abord parce qu’elle néglige les jeux de règles qui constituent une catégorie bien à part, ensuite parce que entre les métamorphoses de personnes (variété 5 des jeux individuels) et les rôles complémentaires (variété 2 des jeux sociaux) on trouve des termes de passage continuels de l’un à l’autre. Le problème n’est pas tant de savoir si ces jeux-là sont individuels ou collectifs, ils sont alternativement l’un et l’autre. Le fait important, c’est que ce sont des jeux symboliques par opposition aux jeux de règles ou bien aux jeux sensori-moteurs primitifs de STERN. Autrement dit, les structures principales ne me paraissent pas mises en évidence d’une manière suffisante.
Par contre, chez Charlotte BÜHLER, on trouve une classification intéressante en quatre types : les jeux fonctionnels, les jeux d’imagination (ceux que nous appellerons symboliques), les jeux créateurs ou jeux de construction, et finalement, les jeux sociaux. Mais ici, de nouveau, il me semble que le problème est de dégager le vrai rôle de la règle pour les jeux sociaux sans quoi on ne saura pas où s’arrêter. Quant aux jeux créateurs, le problème est de délimiter ce qui est jeu et ce qui va devenir travail proprement dit ou activité spontanée mais à but non ludique. En effet les jeux de construction peuvent procéder soit des jeux fonctionnels (sensori-moteurs), soit des jeux symboliques (le symbole se transformant progressivement en construction symbolique puis en construction quelconque) et ils s’orientent vers le travail proprement dit. Ils ne sont donc pas situés sur le même plan que les trois autres catégories et font la transition entre le jeu et le travail.
Je vous proposerai pour ma part une classification fondée sur la structure et qui nous servira en même temps d’instrument d’analyse de l’évolution des jeux avec l’âge.
Je distinguerai trois grandes structures. Il y a tout d’abord les jeux qui n’ont pas de structure ludique particulière, qui ne supposent donc pas l’intervention de symboles ou de règles à titre de structure ludique dès le départ, mais qui consistent en conduites présentant la même structure lorsqu’elles sont ludiques et lorsqu’elles ne le sont pas (seule la fonction se modifiant alors). Ces jeux sans structure ludique particulière, nous les appellerons les jeux d’exercice ; ils consistent simplement à utiliser pour le plaisir fonctionnel (ce sont les jeux fonctionnels de Charlotte BUHLER) une conduite quelconque, quelle qu’elle soit, mais sans que l’utilisation ludique de la conduite la modifie dans sa structure.
Dans l’exemple de balancer un objet que nous prenions tout à l’heure une même conduite peut être tantôt ludique, c’est-à-dire que l’enfant peut balancer pour le plaisir de jouer, pour le plaisir d’être cause, pour le plaisir fonctionnel, et la même conduite peut être au contraire dans d’autres contextes un acte d’intelligence, une réaction circulaire avec apprentissage, avec besoin de comprendre, etc.
Il n’y a donc pas de structure différente dans un cas et dans l’autre suivant que la conduite est ludique ou ne l’est pas, il y a simplement une autre finalité, une autre tonalité fonctionnelle : tantôt c’est le plaisir fonctionnel qui l’emporte, c’est ce que nous appelions tout à l’heure le primat de l’assimilation, et tantôt il y a recherche relative à l’objet et dans ce cas, il n’y a pas jeu mais adaptation.
Ces jeux-là, que nous appellerons jeux d’exercice, sont les premiers à apparaître ; le jeu d’exercice est même très précoce : on peut parler de jeux de voix, de jeux dans les mouvements des pieds et des mains chez le nourrisson dès les premiers mois. Ces jeux-là foisonnent pendant toute la première année, mais ils durent plus tard et sans doute toute la vie : on en trouve encore des traces chez l’adulte lui-même. Par exemple, quand un adulte vient d’acheter un nouveau poste de radio ou une nouvelle automobile, il ne peut s’empêcher de jouer avec l’objet nouveau pendant quelque temps avant de s’en servir seulement quand cela lui sera utile ; c’est encore du jeu fonctionnel, du jeu d’exercice, mais c’est une catégorie de jeux qui, seule à l’œuvre pendant les 12 à 18 premiers mois de l’existence, diminue ensuite de plus en plus d’importance comme nous le verrons en étudiant l’évolution des jeux.
Ouvrons ici une petite parenthèse de psychologie comparée. On peut admettre que ces jeux fonctionnels ou d’exercices ( 7) sont les seuls que nous trouvions chez l’animal, contrairement à l’opinion de Karl GROSS qui a prêté un peu trop généreusement, je crois, la notion de la fiction aux animaux supérieurs, par exemple quand un chat court après un peloton de ficelle ou après une feuille morte en mouvement. D’après GROSS, il y a là déjà de la fiction ; l’animal joue "comme si" il courait après une proie. J’hésiterai un peu, pour ma part, à prêter la fiction au petit chat, à lui prêter autrement dit
le symbole, parce que la fiction ou la fonction symbolique supposeraient la représentation cela signifierait qu’en courant après le mobile, le chat évoque en même temps par la pensée autre chose que ce qu’il perçoit et assimile le mobile par exemple, à une souris. Or, il est évidemment un peu dangereux d’invoquer ici la représentation, l’image mentale, tout ce qu’implique la fiction, tandis que la même conduite, semble-t-il, peut s’expliquer d’une manière très simple par l’activation partielle d’une tendance.
Un autre exemple que cite Karl GROSS : le petit chat qui joue avec la chatte, à se mordiller, à se battre, à lutter mais sans poursuivre jamais jusqu’à la morsure proprement dite, ce que Karl GROSS interprète en disant qu’il y a lutte fictive et non pas sérieuse. Mais ici aussi nous pouvons expliquer la chose par l’activation partielle d’une tendance, partielle parce que la situation ne se prête pas à un combat proprement dit, avec en même temps inhibition de la tendance à cause de la situation de contact avec la mère. Il y a donc là jeu d’exercice sans aucun besoin d’invoquer la fiction. Je ne connais qu’un cas de jeu des animaux qui pourrait sans conteste être classé dans le jeu symbolique et dans la fiction si on en retrouvait d’autres exemples. Mais malheureusement c’est un exemple unique : c’est celui que cite KÖHLER d’un de ses chimpanzés qui entourait son avant-bras d’un chiffon et qui ensuite le berçait comme s’il s’agissait d’un être vivant. Si l’on retrouvait de tels exemples, on pourrait y voir du jeu symbolique et, chez le chimpanzé, cela n’aurait rien d’extraordinaire puisqu’on est tout près de la fonction symbolique avec l’expérience des jetons et du distributeur automatique que vous connaissez tous, et bien d’autres. Mais chez le chat ou le chien, il serait inquiétant de devoir admettre la fiction et le symbolisme !
La seconde catégorie de jeux ajoute à l’exercice un élément structural nouveau qui est justement le symbole, la fiction, c’est-à-dire la capacité de représenter par des gestes une série de réalités non actuelles, mais absentes et non données dans le champ perceptif du moment.
La première forme de jeu symbolique observée chez un de mes enfants a été la suivante et vous trouverez là la transition du jeu d’exercice au jeu symbolique. Il faut savoir que l’enfant avait coutume tous les soirs de s’endormir comme font souvent les bébés de cet âge en utilisant toujours le même rituel en dehors duquel il ne parvenait pas à se calmer. Son rituel particulier consistait à saisir le coin de son oreiller qu’il prenait d’une main en mettant son pouce dans sa bouche, puis il fermait les yeux en gardant l’oreiller dans la main.
Un matin, bien réveillé, n’ayant plus aucune envie de dormir, on prend l’enfant pour le mettre dans un lit de grande personne ; il aperçoit le coin d’un drap qui lui rappelle celui de son oreiller ; il saisit le coin du drap et refait tous les gestes rituels du soir, il met son pouce dans sa bouche mais en restant toujours assis avec les yeux grands ouverts. Après quoi, il ferme les yeux et penche la tête mais sans se coucher, puis il sourit largement.
En ce cas, il semble qu’il soit difficile de nier l’apparition du "comme si", du symbole. Pourquoi ? Un tel jeu prolonge certes le jeu d’exercice, en ce sens que l’enfant reproduit entièrement, suivant ma définition du jeu d’exercice, une conduite qui dans d’autres contextes n’est pas ludique
mais qui est la conduite habituelle lui servant à s’endormir, et il reproduit tout cela par plaisir fonctionnel. Mais ce qui est nouveau, c’est qu’il le reproduit non pas dans la situation habituelle, en présence de son oreiller, dans son berceau, etc. ; mais dans une autre situation, en assimilant un objet nouveau à son oreiller et en sortant donc du contexte habituel tout un ensemble de gestes qui cette fois lui servent à évoquer une situation non actuelle, la situation dans laquelle il se trouve le soir.
Il y a là un début de représentation et, en tout cas, une dissociation entre les gestes utilisés et le contexte habituel. J’y vois donc un début de symbolisme. La preuve en a été fournie dès les jours suivants, parce que, après avoir fait semblant de dormir une première fois, l’enfant a répété ce petit jeu deux ou trois fois et s’est mis ensuite à faire dormir son ours en peluche, son chat, d’autres personnages qu’elle-même ; le rituel est donc devenu un schème symbolique applicable à bien d’autres objets.
Dans la suite se manifeste toute la profusion des jeux symboliques ordinaires, dans lesquels l’enfant transforme n’importe quoi en n’importe quoi : un bout de bois devient un être vivant, une poupée, une automobile ou bien un bateau suivant l’intérêt du moment.
Le jeu symbolique suppose donc en plus de l’exercice fonctionnel l’utilisation de représentations par gestes ou par images. Ce symbolisme peut se présenter sous des formes multiples et on pourrait distinguer des techniques diverses dans les jeux symboliques : l’identification, la projection, la métamorphose de l’objet, le simple récit d’imagination, d’où la vanité complète, me semble-t-il, d’une classification de jeux d’imitation ou d’imagination.
Si l’imagination fournit le contenu symbolisé, l’imitation est toujours utilisée comme symbolisant et permet de représenter les scènes imaginées. La variété peut donc être très grande mais dans tous les cas, il y a union d’un symbolisant et d’un symbolisé, donc une représentation qui suppose la pensée. Mais les structures de la pensée individuelle suffisent à l’élaboration de ce symbolisme, qui ne suppose pas, donc, nécessairement la société. En effet, le jeu symbolique peut être construit par l’enfant seul sans relation avec d’autres individus, par opposition au jeu de règles qui lui au contraire suppose toujours une collectivité. L’enfant peut jouer symboliquement à lui tout seul, dans une chambre. Le jeu symbolique peut d’autre part devenir collectif et l’enfant prendra grand plaisir à jouer à plusieurs à des scènes comme la dînette, mais ni la société ni le nombre des individus ne modifient la technique du jeu, qui relève toujours du symbolisme.
Au contraire, avec le jeu de règles, nous avons une troisième catégorie - et j’y viens maintenant — où cette fois intervient une structure de plus, structure dans laquelle l’intervention de plusieurs individus est nécessaire. Et même dans la plupart des cas, les jeux de règles sont des jeux qui ont une tradition, qui se transmettent de génération en génération et qui sont des institutions sociales proprement dites.
Le jeu de billes chez les garçons est très remarquable à cet égard, c’est un jeu qui se transmet avec une grande précision et une grande minutie d’une génération à l’autre ; il y a des jeux de règles moins différenciés et
moins développés, mais partout où il y a jeu de règles, la société intervient.
Voilà donc les trois grandes catégories dont nous nous servirons.
J’aimerais maintenant passer à une subdivision un peu plus détaillée de ces trois grandes catégories. Il nous sera, en effet, nécessaire, pour l’explication du jeu, de voir la très grande diversité des fonctions, des finalités qui intervient dans ces sous-classes si variées et qu’on a trop souvent négligée pour ne retenir que quelques fonctions fondamentales comme l’exercice la compensation ou la liquidation, etc.
Je commence par les jeux d’exercices sur lesquels je ne m’étendrai pas d’ailleurs, et me bornerai à distinguer quelques types. Les formes les plus simples en sont les activités fonctionnelles qui consistent à utiliser une activité organique quelconque mais à vide pour ainsi dire, c’est-à-dire sans adaptation utile. Par exemple des jeux de voix qui ne sont pas destinés à appeler ou à crier, à exprimer la tristesse ou la colère, mais simplement à s’amuser : telles sont les vocalises, les différentes variétés de sons produites par l’enfant et qui l’enchantent en engendrant déjà ce plaisir d’être cause, dont parlait Karl GROSS.
Ensuite, la répétition à but ludique, donc pour le plaisir, de conduites qui ont été acquises en fonction d’adaptations déterminées : balancer des objets comme nous le disions tout à l’heure ou les déplacer, les frotter, les frapper, etc.
En troisième lieu, je distinguerai - et on le trouve déjà au cours de la première année - des jeux moteurs qui sont stéréotypés, qui donnent lieu à des schèmes et à des reproductions d’un jour à l’autre mais qui dès le départ, ont une signification ludique, sans constituer d’abord des conduites d’adaptation utilisées ensuite pour le plaisir. Par exemple, un de mes enfants, en entrant dans sa baignoire, a failli perdre l’équilibre, a glissé, a lâché le bord sur lequel sa main s’appuyait, a frappé l’eau très fort de la main mais sans le vouloir, ensuite s’est éclaboussé et en cherchant à se rattraper, a mis la main sur ses cheveux et a fait glisser des gouttes d’eau tout le long de son visage puis finalement, a repris l’équilibre. Dès qu’elle a retrouvé l’équilibre, elle a éclaté de rire et a recommencé le même rituel. Les jours suivants, elle ne pouvait pas entrer dans son bain sans reproduire la même chose. Il y a là un cycle de mouvements qui constitue un jeu d’exercice, sans aucun symbolisme, mais qui dès le départ était ludique, a failli tourner à l’émotion, à la chute et sitôt l’équilibre retrouvé, a été reproduit non pas comme réaction circulaire à but d’adaptation ou d’apprentissage mais d’emblée pour le plaisir.
4° et 5° - On peut encore distinguer des constructions sans but, manipulations d’objets, entassements, etc. et finalement, des constructions avec but qui nous conduisent alors dans d’autres domaines : jeux symboliques dans certains cas, travail proprement dit, ou constructions à mi-chemin entre le jeu et la construction adaptée.
Je passe aux jeux symboliques qui, eux, nous retiendront plus longtemps parce qu’ils correspondent à notre problème de la pensée symbolique en général. Dans le jeu symbolique, je distinguerai une dizaine de variétés.
1°) La plus élémentaire, c’est ce que j’appellerai le schème symbolique, c’est-à-dire un schème emprunté à l’action et qui pourrait donner lieu à un simple jeu d’exercice mais qui, transposé dans un autre contexte, devient un début de représentation. Exemple : l’enfant qui fait semblant de dormir pour s’amuser, que je vous citais tout à l’heure ; c’est donc la forme de transition entre le jeu d’exercice et le jeu symbolique.
2°) Application du schème symbolique à des objets nouveaux. L’enfant qui fait dormir son ours, son chat, etc. comme nous l’avons déjà vu. Ce second type conduit insensiblement au troisième :
3°) L’assimilation d’un objet à un autre, qui est déjà en germe dans les deux premières catégories mais qui devient systématique dans cette troisième variété où alors n’importe quoi devient n’importe quoi. Les jeux qui ont suivi l’apparition du schème symbolique chez l’enfant que je vous citais ont été de la forme suivante : par exemple, en remuant un coquillage sur un carton, l’enfant s’est mise à dire : miaou ! Parce qu’elle venait de voir un chat qui courait sur un mur ; ici, le coquillage représente le chat et le carton, le mur.
J’aimerais ajouter ici un cas particulier pour vous montrer que dans certains cas, ces assimilations ludiques ont pour point de départ une simple curiosité intellectuelle, un intérêt quelconque pour le mécanisme d’un objet. Par exemple, un de mes enfants, dans un petit village de la montagne où le clocher de l’église n’était pas très haut et surtout où, d’une colline proche, on pouvait voir le détail des mouvements de la cloche, était intéressé par ce spectacle et posait diverses questions sur le mécanisme des mouvements de la cloche. Quelques jours après, je travaillais dans mon bureau, l’enfant jouait à côté de moi ; à un certain moment, il fait un bruit continu qui m’empêche de travailler et dans lequel je n’ai pas tout de suite reconnu les sons qu’il voulait évoquer ; je lui demande de crier un peu moins fort, mais il continue imperturbable ; comme il est près de moi, je lui pose la main sur la bouche : il repousse alors mon bras avec indignation en disant : "Ne fais pas ça, je suis une église !" Il était donc le clocher, sans qu’on puisse assigner à ce jeu aucune fonction affective particulière, sinon le besoin d’évoquer un objet qui a intéressé.
4°) Une autre variété de ces jeux symboliques sera une reproduction de scènes entières : les jeux de la dînette, enfin des jeux continués et non pas simplement momentanés comme ceux que je viens de citer.
5°) Autre variété : ce sont encore des reproductions de scènes observées ou vécues mais avec un prolongement qui suppose une part de raisonnement ou de déduction : par exemple, dans une promenade en montagne, je me promenais avec l’enfant sur un chemin qui devenait un peu dangereux pour lui parce que la pente était très raide et qu’une glissade l’aurait mené un peu loin. J’explique à l’enfant de faire très attention et de me donner la main dans cet endroit. Il résiste un peu mais enfin se plie, et quand nous arrivons au but, il se met à jouer et son jeu consiste à imaginer tout ce qui serait arrivé en cas de glissade. Jeu appliqué non pas à lui-même mais à un personnage imaginaire qui s’appelait Cadile : Cadile avait glissé, la glissade le menait jusqu’au torrent, le torrent jusqu’au Rhône, le Rhône jusqu’au lac et ensuite, cela devenait pure imagination. Mais le début du jeu consistait donc
à actualiser un accident possible, mais en le développant par le raisonnement : non pas seulement de revivre ce qui s’était passé (il ne s’était rien passé) mais d’imaginer tout ce qui aurait pu se passer.
Nous avons admis des jeux une classification fondée sur leur structure comportant trois grandes catégories : les jeux d’exercice qui reproduisent simplement l’activité non-ludique correspondante ; les jeux symboliques qui supposent le symbole, c’est-à-dire une structure de représentation qui se surajoute à la simple assimilation du jeu d’exercice ; et finalement, les jeux de règles qui supposent une structure collective se superposant à la représentation individuelle.
Nous avons ensuite subdivisé les jeux d’exercice et nous avons commencé à subdiviser les jeux symboliques de manière à avoir les différentes variétés fonctionnelles possibles de ces jeux, ce qui nous sera utile quand nous chercherons à dégager l’évolution et ensuite l’explication des jeux enfantins.
Je ne reviens pas sur les premières subdivisions que j’ai introduites, les schèmes symboliques, l’application des schèmes à de nouveaux objets, la reproduction de scènes vécues, la reproduction ou l’anticipation de ce qui ne s’est pas passé mais qui aurait pu se passer et je reviens à deux ou trois catégories qui ont des fonctions affectives particulières qu’il est intéressant de noter.
6°) Tout d’abord, les jeux consistant non seulement à reproduire le réel mais encore à le transformer dans le sens d’une compensation. Beaucoup d’auteurs ont insisté sur cette fonction de compensation du jeu jusqu’à en faire, chez certains, une théorie proprement dite du jeu. Effectivement les jeux de compensation s’observent sans cesse chez l’enfant. Un de mes enfants, par exemple, avait eu une grande frayeur en rencontrant un chien et avait marqué peu de courage en face de cet animal. A peine rentré, il a immédiatement organisé un jeu dans lequel un chien faisait irruption dans le jardin, et était reçu avec tout le courage qu’il n’avait pas eu en réalité. Ou bien, exemple tout à fait semblable, à propos d’un avion qui l’avait effrayé en volant tout près de notre jardin, il joue aux avions ; ou bien à propos du départ d’un camarade qu’il a regretté pendant deux ou trois jours, il joua tout le temps à représenter cet ami ou à l’associer à des activités diverses.
7°) Je passe maintenant à une forme de jeu qui est plus intéressante à certains égards et qui est le jeu qu’on pourrait appeler de liquidation, c’est-à-dire que bien souvent, dans la réalité, une situation n’a pas été acceptée complètement, n’a pas été assimilée affectivement pour des raisons d’amour-propre ou des raisons quelconques, et alors ces situations non acceptées dans la réalité réapparaissent dans le jeu jusqu’à l’acceptation complète, jusqu’à la liquidation du conflit.
Voici un exemple que j’ai pris sur le vif sur une de mes filles : nous étions au jardin à planter un arbuste quand j’ai lâché soudain la pelle dont je me servais ; la pelle est tombée sur elle et lui a fait mal ; elle
s’est mise à crier, un peu de douleur mais surtout d’indignation. Je me suis confondu en excuses : "Tu sais bien que toutes les fois que je prends un outil, je fais une maladresse, tu sais bien que je ne l’ai pas fait exprès, etc." Mais elle continuait à crier et ne faisait aucun cas de mon explication. Puis elle s’est calmée légèrement, a empoigné la pelle, l’a jetée sur moi pour simuler ce qui venait de se passer. Je reçois donc la pelle sans savoir quoi dire. Elle me commande : "Mais réponds : tu m’as fait mal"; elle me prend alors le bras et dit : "pardon, ma petite fille, je ne l’ai pas fait exprès, tu sais très bien que je suis maladroit, tu sais très bien que je ne sais pas me servir des outils". Bref, me refait tout le discours que je lui avais adressé l’instant d’avant et qu’elle n’avait pas accepté ; mais étant donné que les rôles étaient intervertis et que, en jouant le mien, elle le comprenait d’autant mieux, tout cela a fini en sourires plus rapidement que s’il n’y avait pas eu ce jeu.
Bien entendu, tous les conflits familiaux se retrouvent dans le jeu tantôt en une fonction de liquidations, d’autres fois de compensations, etc. selon les fonctions affectives les plus diverses.
Je distinguerai deux grandes catégories finales parce que ces catégories-là n’apparaissent que plus tard par rapport au jeu élémentaire que je vous ai rappelé. Ce sont :
8°) Ce que j’appellerai des cycles symboliques, c’est-à-dire le fait de continuer un jeu d’un jour à l’autre, et quelquefois pendant des semaines avec un personnage central et toutes sortes de variations autour de ce personnage.
Par exemple, un de mes enfants avait entendu parler d’une naine ; elle aurait bien voulu la voir mais ne l’a pas pu ; c’était donc un personnage avec lequel elle n’avait jamais eu de contact. Néanmoins, cette naine a joué un rôle systématique dans ses jeux ; c’était le plus réel des personnages de la maison, elle lui parlait, et en parlait sans arrêt. De même, sur un bateau, elle avait vu de loin une petite négresse dont elle aurait voulu devenir l’amie mais à qui elle n’avait pas pu parler ; or, le jeu de la négresse a duré des semaines et a donné lieu à tout un cycle avec toutes les fonctions affectives précédentes.
9°) Enfin, dernière catégorie pouvant d’ailleurs interférer avec les précédentes : ce sont les jeux symboliques à plusieurs. Le fait que le jeu symbolique devienne collectif ne transforme pas immédiatement pour autant le symbole, et dans de très nombreux cas, il est très difficile de savoir si un jeu symbolique est individuel ou bien collectif ; dans la mesure où l’enfant a des témoins, ou parle à haute voix même quand il est seul, il est difficile de dire si un monologue d’enfant dans son jeu suppose une participation sociale ou n’en suppose pas (c’est le même problème qu’à propos du langage égocentrique qui témoigne d’un état d’indifférenciation entre l’individu et le collectif). Le collectif s’affirme par contre à partir du moment où les joueurs s’imitent les uns les autres, où ils adoptent les rôles identiques (l’aînée se met à jouer à la poupée, la cadette jouera à la poupée en reproduisant tout ce qui se passe). Il y aura un progrès de plus lorsque les jeux deviendront complémentaires, selon la remarque de STERN. Les jeux de famille, de dînette où les rôles sont répartis : la maman, les enfants, et ainsi de suite.
On constate enfin l’existence de transitions entre le jeu symbolique à plusieurs et le jeu de règles. Par exemple, j’avais observé à la montagne un petit Valaisan de sept ou huit ans qui s’amusait à faire du jeu symbolique, tout seul pour commencer, en tailladant des baguettes à deux branches, de manière à représenter des vaches. Ensuite, avec quelques camarades, ils ont fait à plusieurs le même jeu puis en sont venus à jouer au combat de vaches, c’est-à-dire à mettre deux de ces vaches en bois cornes contre cornes (elles se dressent alors et retombent soit sur le dos, soit sur le ventre); d’où l’introduction immédiate de règles : une vache qui tombe sur le ventre a gagné, et sur le dos a perdu, avec quelques complications en plus. De tels exemples de transitions possibles du jeu symbolique collectif au jeu de règles ne sont pas fréquents parce que la plupart des jeux de règles sont des jeux qui se transmettent tout faits d’une génération à l’autre.
Je passe maintenant aux jeux de règles et distinguerai simplement les jeux sensori-moteurs avec règles comme les jeux de billes qui sont surtout des jeux d’adresse en leur contenu mais avec une codification très poussée au point de vue des règles ; les jeux intellectuels avec règles qui apparaissent plus tard et qui sont en général transmis par l’adulte et dans certains cas, les jeux symboliques avec règles comme l’exemple des combats de vaches que je viens de vous rappeler.
Mais dans bien des cas, lorsque le jeu symbolique avec règles est transmis tout à fait d’une génération à l’autre, on constate que le symbolisme qui reste vivant chez les petits s’évanouit chez les grands au profit de l’activité réglée. Pensez à des jeux comme le gendarme et le voleur, comme le chat perché et bien d’autres. Leur dénomination du jeu montre qu’il y a un symbolisme au départ, mais ce symbolisme ne joue presque plus de rôle, sauf chez les tout petits.
Cette classification va nous servir maintenant à analyser l’évolution des jeux. Sans reprendre le détail des sous-classes et en nous en tenant aux grandes catégories, on trouve avec l’âge trois courbes d’évolution qui sont bien distinctes. Tôt après la naissance, dès les premières semaines, on voit apparaître le jeu d’exercices qui croit pendant les premiers mois, qui sans doute passe par son apogée pendant les deux ou trois premières années puis qui décline ensuite progressivement (courbe I).
La courbe du jeu symbolique débute plus tard, avec la fonction symbolique, au cours de la seconde année. Elle passe par une apogée pendant la petite enfance et décroît ensuite (courbe II).
Enfin le jeu de règles (courbe III) débute pendant la petite enfance à titre d’imitation des jeux de règles des aînés, mais ce n’est qu’à partir de 7 ou 8 ans qu’il se constitue des jeux spontanément organisés ; le jeu de règles croit ensuite relativement à l’ensemble des jeux avec l’âge et cela jusqu’à l’âge adulte où la plupart des jeux, sinon la totalité, sont en réalité des jeux de règles.
Cherchons maintenant la raison de ces trois sortes d’évolutions distinctes. En ce qui concerne d’abord le jeu d’exercice, il est normal qu’il soit très précoce puisque le jeu d’exercice ne suppose pas de structure ludique particulière et n’est que la répétition des activités non ludiques exercées ou acquises, répétition qui prend un sens ludique dans la mesure où le plaisir fonctionnel, où le plaisir d’être cause l’emporte sur l’adaptation proprement dite. N’importe quelle activité dès les premiers mois de l’existence peut donc donner lieu à du jeu d’exercice, d’où son apparition précoce et son apogée également précoce.
Mais pourquoi diminue-t-il d’importance avec l’âge ? Pour deux ou trois raisons qui sont bien simples. La première est que le jeu d’exercice a une fonction essentiellement vicariante, c’est-à-dire déplaçant son point d’application au fur et à mesure du développement. Le jeu d’exercice ne met en effet en action que des conduites récemment acquises, des conduites assez nouvelles pour exciter encore l’intérêt, pour donner lieu à un plaisir fonctionnel ou à un plaisir d’être cause. Mais la même conduite une fois connue ne donne plus lieu à des jeux d’exercice. Or, les conduites nouvelles sont plus fréquentes au début de l’existence que les années suivantes, c’est-à-dire qu’au fur et à mesure du développement, il y a de moins en moins de conduites assez excitantes pour déclencher des jeux d’exercice, ce qui constitue une première raison pour laquelle le jeu d’exercice diminue avec l’âge. Il ne disparaît pas complètement. Nous avons noté l’autre jour que chez l’adulte encore on en constate des résidus, par exemple quand on achète une nouvelle automobile ou qu’on se trouve revêtu d’une nouvelle fonction sociale : pendant deux ou trois jours, ou s’amuse à jouer son rôle, mais ensuite cela amuse moins et l’on s’en tient aux activités adaptées.
La seconde raison du déclin des jeux d’exercices est que dans bien des cas cette forme de jeux constitue une préparation à des jeux de construction, à des jeux supposant une manipulation plus poussée, lesquels eux-mêmes conduisent à des activités qui ne sont plus ludiques et qui constituent du travail proprement dit (avec tous les intermédiaires entre deux) : un jeu de mécanique, par exemple, peut être ludique à certains moments mais donner lieu à des problèmes proprement dits, à du travail adapté à d’autres moments. Il y a donc là une seconde raison de déclin du jeu d’exercice : c’est la transition continue entre le jeu et le travail.
Une autre issue possible du jeu d’exercice, c’est le passage au symbolisme : comme nous l’avons noté l’autre jour, les jeux symboliques sont à leur point de départ des jeux d’exercice mais sortis de leur contexte, et en tant que sortis de leur contexte, ils donnent lieu à une évocation de la
situation absente, les schèmes sensori-moteurs donc des signifiants symboliques gestuels, ce qui est une forme de transition entre le jeu d’exercice et le jeu symbolique.
Il y a donc là une troisième raison de déclin pour le jeu d’exercice, étant donné l’intérêt beaucoup plus vif de l’enfant pour le jeu symbolique une fois qu’il est découvert ; c’est pourquoi dans la petite enfance, le jeu symbolique l’emportera de beaucoup sur le jeu d’exercice.
Passons au jeu symbolique qui soulève à nouveau deux problèmes : pourquoi n’apparaît-il qu’ensuite et quelles sont les raisons de son déclin avec l’âge ?
Son apparition plus tardive que celle du jeu d’exercice va de soi si le symbole suppose bien la représentation, l’image mentale, la pensée. Mais pourquoi diminue-t-il d’importance avec l’âge ? Il y a là un problème plein d’intérêt et qui nous conduit nécessairement à la question de l’explication du jeu.
La première raison de son déclin est que, avec le développement, l’enfant devient de plus en plus exigeant en fait de symbolisme. Au début, n’importe quoi représente n’importe quoi ; dans un jeu de dînette d’un enfant de deux ou trois ans, des bouts de bois, des brins d’herbe, des cailloux représentent tout ce que l’on veut sans aucune espèce de souci d’une reproduction adéquate, d’une conformité complète entre le symbolisant et le symbolisé ; l’imagination supplée à tout. Tandis que si vous prenez les mêmes enfants quelques années plus tard, dans un même jeu de dînette, vous constatez que l’enfant est beaucoup plus exigeant en fait de symbolisme. Il n’emploiera plus un objet quelconque, il fera un choix soigneux en fonction des significations, il fera des constructions proprement dites ; il construira des tables. des fourneaux, et cherchera une imitation complète de la scène qu’il veut évoquer en imagination.
Autrement dit, le jeu symbolique devient dans certains cas, avec les progrès du développement, une copie de la réalité ; autrement dit, un jeu de construction qui utilisera de la construction soit par assemblage d’objets, soit sous forme de dessin, de modelage, ou un procédé quelconque de représentation. Mais en ces cas, nous sortons rapidement du jeu pour passer à la construction adéquate et par conséquent à une sorte de travail, un travail à but ludique dans bien des cas mais à but non-ludique dans d’autres. Il y a donc là une première raison de l’évolution régressive du jeu symbolique : c’est le perfectionnement même du symbolisme.
En second lieu - et c’est peut-être cette seconde raison qui est la principale - le jeu symbolique diminue avec l’âge parce que le symbolisme dans de très nombreux cas devient inutile, parce que la pensée intérieure, et en particulier la pensée verbale intérieure remplit une fois développée les mêmes fonctions que remplissait le jeu symbolique chez les petits. Que l’on songe à ces jeux que je vous ai signalés en passant parce qu’ils me paraissent intéressants au point de vue théorique, à ce jeu du canard mort auquel jouait un de mes enfants qui simulait lui-même un canard plumé vu sur une table de cuisine, à ce jeu dans lequel l’enfant déclare qu’il est une église et reproduit les sons de la cloche, etc. etc. Ces jeux-là demeurent symboli-
ques tant que l’enfant a besoin, pour évoquer les scènes ou qui l’ont ému ou qui l’ont simplement intéressé au point de vue d’un intérêt cognitif quelconque. Le petit enfant a besoin de symbolisme parce que le langage ne lui suffit pas, parce que le langage emploie des mots communs à tous les individus qui parlent la même langue, parce que ces mots se réfèrent à des concepts qui sont des monnaies d’échange et non pas des outils individuels de la pensée. Le langage est trop loin de l’expérience vécue pour reproduire simplement ce qui a ému ou intéressé : il faut le geste et le symbole joue ici le rôle d’un instrument évocateur, d’un instrument qui permet de revivre pour compenser, pour liquider, pour satisfaire un intérêt, ou n’importe quelle autre finalité au point de vue affectif. Mais le symbole ne joue son rôle fondamental qu’à titre de symbolisant, à titre d’instrument évocateur. Avec le progrès du développement, l’enfant n’aura plus besoin de symboles, il lui suffira de penser ; il pensera comme nous, c’est-à-dire par le simple langage intérieur avec accompagnement d’images mentales plus ou moins riches, cela va de soi, mais en s’appuyant sur cet instrument fondamental qu’est le langage intérieur. Le symbolisme devient inutile parce que l’enfant, en se socialisant, n’aura plus besoin de cet instrument individuel d’évocation qu’est le symbole et qu’il se satisfera des instruments collectifs d’évocation de la pensée.
Pensez également à ces jeux que j’ai appelés des jeux de déduction, par exemple dans le cas de l’enfant qui risquait de tomber ou de glisser sur des dalles de pierre et qui imagine ensuite dans son jeu les conséquences qu’aurait eues sa chute. Ici de nouveau le symbolisme est utile à titre d’instrument évocateur, tant que l’enfant n’arrive pas penser d’une manière assez sûre pour se faire de la simple déduction logique. En ces cas il n’y aura donc plus jeu symbolique mais simplement déduction intérieure à partir d’un certain niveau d’évolution.
Une troisième raison du déclin du jeu symbolique a trait cette fois aux fonctions affectives particulières que nous avons notées telles que les fonctions de compensation ou de liquidation, d’expansion du moi, etc. En de tels cas, le jeu symbolique diminue d’importance avec l’âge parce qu’il est remplacé par la réalité. L’enfant de sept ans et plus, qui entre à l’école, qui trouve alors des camarades dont le cercle s’étend sans cesse alors que tout jeune, il ne connaissait que ses frères et sœurs, l’enfant, par son développement social même, trouve donc dans la réalité toutes sortes d’occasions de compensation et de liquidation des conflits qu’il ne trouvait pas lorsqu’il était plus jeune et qu’il était obligé de chercher dans le jeu. Une situation qui constitue un drame à deux ou trois ans et qui ne sera liquidé que par un jeu symbolique n’a plus rien de dramatique à sept ou huit ans parce que l’enfant a des intérêts multiples, des contacts sociaux variés, et que s’il a été frustré sur un point, il se rattrape très vite sur un autre, de même, s’il a été dévalorisé par l’un, il se rattrape avec d’autres camarades. Autrement dit, la réalité sociale se charge elle-même de ces compensations et de ces liquidations qui restaient jusque-là symboliques faute de contacts suffisants. Ici, de nouveau, le développement conduit à l’élimination du symbole en remplaçant le symbole par la réalité elle-même.
Une quatrième raison d’élimination du jeu symbolique, c’est la socialisation du jeu lui-même, et non pas seulement des conduites en général de l’enfant, lorsque le jeu symbolique devient un jeu à plusieurs. Le symbolisme à plusieurs devient dans certains cas un jeu de règles, mais surtout il donne
lieu dans de nombreux cas à un effort de construction dans un sens déterminé qui suppose une collaboration adaptée, une discipline collective l’emportant sur le plaisir fonctionnel individuel du jeu primitif.
Et cinquième raison qui n’est qu’un dérivé de la précédente : dans bien des cas, la production ludique de l’enfant devient une production proprement esthétique, précisément avec cette socialisation des jeux symboliques ; les jeux de rôle complémentaire chez un enfant de cinq-sept ans deviennent des jeux de théâtre proprement dits où l’enfant mettra ses efforts et son intérêt à construire de petites scènes, qui ne constituent plus du jeu proprement dit mais des activités plus sérieuses. Il y a donc une issue esthétique et artistique si on peut parler d’art pour l’art spontané de l’enfant, qui constitue aussi l’une des formes d’aboutissement du jeu symbolique.
Toutes ces raisons de déclin du jeu symbolique nous amènent à la même conclusion : c’est que le jeu symbolique apparaît comme une forme de pensée essentiellement individuelle, une pensée centrée sur le moi et ayant pour fonction essentielle d’assimiler le réel au moi, de réaliser les désirs quels qu’ils soient, que ce soit des intérêts cognitifs, des compensations affectives ou des liquidations de conflits. Mais la vie en commun élimine le symbolisme dans la mesure précisément où le symbolisme est l’expression de cette pensée centrée sur le moi. La vie collective crée l’adaptation au réel, crée la règle, remplace les compensations fictives par des compensations réelles, remplace le plaisir fonctionnel individuel par le plaisir de la vie en commun, par la discipline en commun dans certains cas.
Passons maintenant au jeu de règles : nous constatons que contrairement aux précédents le jeu de règles au contraire croit en importance avec l’âge. Il se développe exactement pour les mêmes raisons que le jeu symbolique ou que le jeu d’exercice décline avec l’âge. Le jeu de règles, c’est le produit de la vie collective et ce produit engendre cette réalité nouvelle qui est la règle en même temps qu’elle élimine cette réalité centrée sur le moi qu’est le symbolisme. C’est pourquoi nous voyons dans le jeu de règles un début d’abord peu structuré au niveau de la pensée pré-opératoire où le petit enfant se borne à imiter les jeux de règles des aînés mais en jouant en réalité chacun à sa manière sans se plier encore à une discipline collective. Mais à partir de sept ou huit ans, le jeu de règles l’emporte et de plus en plus avec la socialisation de l’enfant, au point que chez l’adulte le jeu de règles devient la forme essentielle du jeu : tous les sports, tous les jeux intellectuels comme les échecs, les jeux de cartes et autres jeux supposant des combinaisons de pensée quelconques sont des jeux de règles.
Ceci nous amène à dire deux mots, pour terminer cet examen de l’évolution des mots, de la destinée du jeu chez l’adulte. Certes, le jeu de règles demeure alors l’essentiel mais que reste-t-il du jeu symbolique et du jeu d’exercices ? Le jeu d’exercices ? Une petite zone en marge des conduites sérieuses, comme je l’ai rappelé tout à l’heure. Quant au jeu symbolique, l’une de ses issues essentielles, c’est l’art. L’art est un symbolisme ; le poète, le romancier construisent symboliquement des personnages fictifs et des scènes fictives mais bien entendu, nous sortons alors complètement du domaine du jeu par le fait même que le symbolisme du poète, du romancier ou du peintre est un symbolisme qui, tout en exprimant l’individuel et le vécu comme le symbolisme du jeu l’exprime essentiellement pour autrui, l’exprime dans ce qu’il a
de compréhensible pour autrui, dans ce qu’il a d’universel. Cette recherche de l’universel ou d’une vérité commune fait que l’art est tout autre chose que le jeu et que le symbolisme a une tout autre destinée dans l’art que celle du jeu symbolique.
Quant au jeu symbolique proprement dit, il en demeure chez l’adulte une petite zone, en marge de l’activité sérieuse. Je pense en particulier à ces personnes - elles sont plus nombreuses qu’on ne croit et dans bien des cas, tout à fait normales - qui aiment à se raconter des histoires, qui, avant de s’endormir, le soir, aiment à inventer des situations, à transformer tant soit peu le réel et à imaginer des scènes qui quelquefois tournent à l’histoire continuée, que l’on reprend d’un soir à l’autre. Ces choses existent et nous y trouvons le dernier aboutissement du jeu symbolique de l’enfant.
Je passe maintenant à l’explication du jeu symbolique, ce qui constitue notre problème essentiel. Je vous rappelle que nous avons laissé, au terme de notre étude des relations entre l’affectivité et l’intelligence, une question en suspens, qui sera de peser la part de la pensée et la part de l’affectivité dans l’élaboration du jeu symbolique et en particulier, de nous demander si l’affectivité crée des structures de pensée. Le jeu symbolique constitue-t-il une structure qu’on peut considérer, soit comme une structure affective, soit comme une transformation des structures cognitives sous l’influence de l’affectivité ?
C’est donc avant tout sur le problème de l’explication du jeu qu’il nous faut centrer notre effort et tout ce que nous avons dit jusqu’ici était destiné à nous fournir les matériaux permettant de décider entre les différentes explications proposées jusqu’ici du jeu.
Il existe en effet et malheureusement un grand nombre de théories du jeu et d’explications proposées par les psychologues. C’est toujours un mauvais signe lorsqu’un phénomène psychologique donne lieu à un grand nombre de théories, car cela prouve qu’on n’en a pas encore fait le tour.
Il y a tout d’abord une théorie qu’on appelle communément du superflu d’énergie et que tous les manuels de psychologie de l’enfant attribuent classiquement depuis des décades au poète allemand SCHILLER et au philosophe anglais SPENCER. SCHILLER et SPENCER auraient, paraît-il, tous les deux déclaré que le jeu est simplement l’expression d’un superflu d’énergie et que, lorsque toute l’énergie n’a pas été absorbée dans le travail ou dans des activités sérieuses, elle se déploie au hasard à la manière des conduites de triomphe décrites par JANET et donne lieu à ce plaisir particulier qu’est le jeu.
Je note tout de suite que deux auteurs plus sérieux que les auteurs de manuel, LEHMAN et WITTY, en refaisant l’histoire des théories du jeu, ont consulté de près les textes de SCHILLER et de SPENCER au nom desquels on attribuait cette théorie à ces deux auteurs, et ils ont trouvé quelques remarques occasionnelles mais qui sont très loin dans l’esprit de SCHILLER et de SPENCER de constituer une théorie du jeu.
Quoi qu’il en soit de cette paternité, la notion de superflu d’énergie n’explique rien du jeu de l’enfant, d’abord parce que l’enfant met dans le jeu non pas son superflu d’énergie mais toute son activité, et souvent jusqu’à
la fatigue, et que le jeu de l’enfant est à cet égard tout différent du jeu de l’adulte. Mais notons surtout que le superflu d’énergie explique si l’on veut le jeu d’exercice mais n’explique en rien le jeu symbolique ; pourquoi une énergie à dépenser, une énergie qu’on a en réserve se traduirait-elle en fictions et en symbolisme ? Pourquoi jouer au canard mort, à l’église ? Ceci est inexplicable au point de vue du superflu d’énergie. En troisième lieu, cette notion n’expliquera pas non plus l’évolution des jeux, évolution qu’il s’agit d’expliquer dans leur structure et non pas seulement dans leur fonction.
Une deuxième théorie classique, qui cette fois a une paternité sûre, est celle du délassement ; le jeu aurait une fonction de récupération des forces - la conduite de repos, pour prendre le vocabulaire de JANET. Cette notion a été soutenue à propos du jeu, il y a bien longtemps déjà, par SCHALLER et par LAZARUS, mais a été reprise plus récemment par un auteur américain, PATRICK, qui a cherché à lui donner des fondements physiologiques en insistant sur la nécessité d’une récupération des forces nerveuses et sur les rythmes du travail et du repos.
Cette notion est sans doute très vraie en ce qui concerne le jeu adulte ; il est très vrai que l’adulte fatigué se repose souvent davantage à jouer collectivement qu’à ne rien faire. Mais ici de nouveau, le jeu enfantin n’est pas expliqué. L’enfant ne se fatigue pas avant d’entrer à l’école et son jeu occupe les meilleures heures de sa journée. Le délassement n’explique d’autre part ni le symbolisme ni l’évolution des jeux. Il faut donc faire les trois mêmes réserves qu’à propos de l’explication précédente.
J’aimerais rappeler maintenant une troisième théorie classique qui est celle de Stanley HALL qui a eu un moment de vogue en psychologie de l’enfant au début de ce siècle. C’est en 1902 que Stanley HALL a élaboré sa théorie et elle garde quelque intérêt non pas tant au point de vue de sa valeur intrinsèque qu’à celui de l’histoire des idées. En effet, Stanley HALL expliquait le jeu par la récapitulation des activités ancestrales. Ce recours à l’hérédité pour expliquer le jeu rappelle dans le domaine de la pensée symbolique en général les efforts actuels de JUNG. Il existe, en effet, une certaine convergence, et qui n’est pas sans raison, entre les théories du jeu en psychologie de l’enfant et les théories de la pensée symbolique en psychanalyse. JUNG cherche ainsi à expliquer les symboles par des caractères innés au héréditaires, de même que Stanley HALL pour le jeu de l’enfant. D’autre part, l’explication freudienne du symbole est une explication par le contenu du symbole : il y aurait symbole dans le rêve, parce que nous rêvons de choses censurées et refoulées et qu’il faut par conséquent les déguiser. Or, cette notion trouve son équivalent partiel dans les théories de Karl GROSS, comme nous y insisterons tout à l’heure ; Karl GROSS lui aussi essaie d’expliquer le symbole par son contenu et non pas par sa structure. Il s’agit, dans le cas du jeu symbolique de l’enfant, d’un contenu également inaccessible, mais pour d’autres raisons, non pas parce qu’il est refoulé, mais parce qu’il ne pourra être atteint réellement et sérieusement que plus tard. Mais dans les deux cas, nous avons une explication du symbole par son contenu et non pas par sa forme ou sa structure. C’est pourquoi j’aimerais dire deux mots de Stanley HALL et de Karl GROSS.
Stanley HALL disait que le jeu de l’enfant reproduit des activités ancestrales. Pourquoi les reproduire ? Stanley HALL introduisait une deuxième
hypothèse : c’est que le jeu sert à "purger" certaines activités qui sont devenues inutiles dans notre civilisation. Les jeux de lutte, les jeux de chasse, etc. seraient la manifestation d’activités ancestrales qui se seraient éliminées au cours du développement au lieu d’être prêtes à s’exercer, comme le voulait Karl GROSS ; d’où la comparaison célèbre que Stanley HALL faisait entre les jeux de l’enfant et le développement de certains vertébrés, la grenouille par exemple qui passe par un stade où elle a une queue comme les urodèles, mais qui est éliminée au cours du développement.
Mais, en ce qui concerne ce second point, il n’est pas sûr que le jeu élimine les activités qui en constituent le contenu puisque Karl GROSS parle au contraire à leur sujet de préexercice. Les pédagogues ont beaucoup discuté il y a quelques années à propos d’éducation pacifique et se sont demandé si le jeu du soldat développe l’instinct combatif, ce qui serait en faveur de Karl GROSS, ou au contraire élimine l’instinct combatif, ce qui serai en faveur de Stanley HALL. On n’est pas parvenu sur ce point à des conclusion fermes et pour de nombreuses raisons dont la principale est qu’il y a de tout dans le jeu et qu’il n’y a pas deux situations comparables. Le contenu affectif du symbolisme est tantôt affaire de liquidation, tantôt affaire d’exercice ou de préexercice et les deux thèses sont sans doute vraies l’une et l’autre suivant les cas.
Mais venons à la thèse centrale de Stanley HALL, c’est-à-dire à la notion de répétition : là-dessus, comme bien souvent les hypothèses fausses peuvent être utiles en sciences parce qu’elles donnent lieu à des vérifications expérimentales, l’hypothèse de Stanley HALL a suscité toutes sortes de recherches et de statistiques sur le contenu des jeux dans les mêmes milieux où il avait travaillé au début de ce siècle ou dans la société des populations enfantines des milieux variés américains.
Ces travaux conduits par LEHMAN et WITTY en particulier ou bien dans le domaine des collections conduits par Miss WITLEY aux mêmes endroits dans les mêmes villes où avait travaillé BURKS au début du siècle, ont abouti invariablement à la même conclusion, c’est qu’il n’y a aucun rapport entre le contenu actuel des jeux des petits Américains et les contenus qu’avait observés Stanley HALL, au début de ce siècle. Quand les enfants examinés par Stanley HALL s’amusaient à jouer aux Indiens et à reproduire toutes les activités des Sioux et des Iroquois, aujourd’hui, ils jouent aux automobiles et aux avions ; ils sont à chaque moment influencés par les techniques et les spectacles ambiants avec une variété considérable selon les milieux.
Autrement dit, rien n’est stable dans le contenu des jeux d’enfants qui sont toujours empruntés au milieu ambiant. Ce qui est stable, c’est la structure, et c’est justement la structure que Stanley HALL oubliait d’invoquer quand il voulait faire des comparaisons entre des stades antérieurs de la société et des jeux de l’enfant actuel. Du point de vue de la structure, on pourrait faire certaines comparaisons mais du point de vue du contenu, il n’y a aucun rapport.
Mais supposons qu’il y ait à certains égards une analogie entre l’enfant et le primitif, et je pense qu’on pourrait l’imaginer à propos du rôle du symbolisme qui, joue un rôle considérable dans la pensée primitive comme dans la pensée de l’enfant. Là où nous trouvons donc des analogies
entre l’enfant et le primitif (il faut d’ailleurs être très prudent et la plupart de celles de Stanley HALL ne tiennent pas), faudrait-il expliquer l’enfant actuel par le primitif ? Par une fixation héréditaire de certaines conduites ou de certaines structures ? Ou faut-il au contraire expliquer le primitif par l’enfant et non pas l’enfant par le primitif suivant une remarque profonde qu’avait faite BALDWIN et selon la méthode suivie, d’autre part, par FREUD ? En effet, l’enfant est plus ancien que le primitif, que le faux primitif dont nous devons nous contenter dans les études ethnographiques ou que le primitif vrai de la préhistoire, car même au paléolithique l’homme a toujours commencé à être un enfant avant d’être un adulte !
Si la pensée symbolique apparaît spontanément chez l’enfant comme étant la forme la plus simple, la plus directement accessible à une pensée peu socialisée comme manifestation et de l’affectivité et des intérêts de tous genres, on peut admettre, s’il y a analogie entre le symbolisme de l’enfant et celui du primitif, que ce sont des traits généraux de la mentalité infantile qui subsistent dans des sociétés moins socialisées que les nôtres et mon pas l’inverse comme le pensait Stanley HALL.
J’en viens à la théorie de Karl GROSS qui nous retiendra davantage. Karl GROSS le premier, et contrairement aux trois notions que nous venons de rappeler, a insisté sur le rôle fonctionnel du jeu pour la croissance, a montré que le jeu était une condition nécessaire du développement chez l’enfant et en est venu à cette formule fondamentale que l’enfance est l’âge du jeu, qu’il y a une enfance pour jouer et que le jeu est une des conditions de la croissance elle-même. D’où la notion de préexercioe et la tentative d’une explication du symbolisme lui-même par le préexercice.
La théorie de Karl GROSS repose donc sur deux idées centrales. La première est celle du préexercice ; le jeu sert à exercer des activités qui seront utilisées plus tard d’une manière non ludique par l’adulte.
La seconde idée est l’explication du symbolisme par le préexercice lui-même : du moment que l’enfant préexerce des activités qu’il ne peut pas effectuer sérieusement, d’une manière réelle au moment où il joue, il est alors forcé de s’en tenir à de la fiction, à du symbole. La petite fille qui joue à la poupée pour préparer son instinct maternel n’a pas de bébé à sa disposition pour l’exercer réellement et par conséquent, elle est obligée de se contenter de fictions et d’utiliser une poupée.
Ces deux notions sont bien différentes : on peut retenir quelque chose de l’idée de préexercice tout en rejetant l’explication du symbole par le contenu qui est préexercé. L’idée de Karl GROSS est d’expliquer le symbole par le contenu inaccessible des activités qui sont préexercées dans le jeu, ce qui constitue donc une explication par le contenu et non par le structure comme nous le verrons tout à l’heure.
Distinguons donc soigneusement les deux aspects pour les discuter séparément : l’idée de préexercice contient une notion que nous pouvons retenir et qui me paraît inattaquable, c’est la notion d’exercice fonctionnel ; en jouant, l’enfant exerce ses fonctions mentales. Mais ce n’est qu’une description fonctionnelle se rapportant au présent, avec des conséquences possibles sur la suite du développement c’est entendu, mais ce n’est pas une
explication. Ce serait une explication si tous les mécanismes mentaux avaient un but, s’il y avait une finalité qui alors expliquerait leur formation. Or, ce n’est pas nécessairement le cas. Pensez au syncrétisme de la perception de l’enfant décrit par CLAPAREDE, pensez à l’égocentrisme intellectuel de l’enfant ou même aux crises de l’adolescence. Voilà des manifestations de mécanismes mentaux qui ont à coup sûr une signification fonctionnelle au moment où ils se présentent, c’est-à-dire dans la situation qui leur est contemporaine mais qui ne constituent pas des tendances à finalité déterminée. Rien ne prouve donc qu’il y a préexercice mais nous pouvons retenir la notion de l’exercice actuel, de l’exercice fonctionnel et cette notion est d’autant plus acceptable que les contradicteurs de Karl GROSS, nous en verrons un tout à l’heure avec BUYTENDIJK qui ramène tout à la maturation, ne parviennent pas cependant à expliquer le détail du développement exclusivement par la maturation. En effet, même là où il y a maturation et pas uniquement acquisition, la maturation va toujours de pair avec un certain exercice fonctionnel et c’est cet aspect que Karl GROSS a mis en évidence et que nous pouvons retenir.
Si nous passons par contre à la seconde partie de la théorie de Karl GROSS, c’est-à-dire à l’explication du symbolisme par son contenu inaccessible, alors sur ce point il est difficile de suivre Karl GROSS, car si on examine le détail des jeux enfantins, il est très peu probable que leur caractère symbolique tienne au préexercice lui-même.
Prenez le contenu infiniment variable, comme nous y avons insisté, des jeux symboliques de l’enfant de deux à six ans par exemple, est-ce que vraiment chacun de ces jeux correspond à un contenu donnant lieu à préexercice ? La notion de préexercioe s’applique fort bien aux jeux que nous avons appelés nous-mêmes jeux d’exercice ; mais en passant aux jeux symboliques, le contenu si variable de ces jeux correspond-il à quelque préparation d’activité future ? Quand le petit garçon s’amuse à jouer au gendarme, au conducteur d’autobus ou au soldat, se prépare-t-il à des activités analogues pour l’avenir ? Y a-t-il la moindre relation entre le contenu en fréquence des jeux d’un enfant à l’âge du jeu symbolique et ses activités ultérieures ? Cela devient plus douteux, et l’on peut concevoir une explication plus simple : le jeu symbolique est une participation globale à la vie adulte, à la vie sociale ambiante, à la réalité ambiante tout entière, objets compris. J’ai précisément insisté à cet égard sur un certain nombre, de jeux exceptionnels parce que ce sont,souvent les exceptions qui sont les plus instructives au point de vue théorique. Lorsque l’enfant joue au canard mort ou à être une église, une tour avec sa cloche, y a-t-il là la moindre trace de préexercice ? L’enfant se préexerce à élever des canards ou à devenir marguillier ?
Cependant, CLAPAREDE, qui était partisan de la théorie du préexercice et qui avait vu cette difficulté, interprète Karl GROSS d’une manière plus large et plus généreuse en disant que le préexercice porte non pas sur le détail du contenu mais sur les fonctions mentales en général qui sont exercées par le jeu. En jouant symboliquement, l’enfant s’exerce en réalité à imaginer, à observer, à manipuler, à s’associer à des compagnons, etc. Ce serait donc toutes les fonctions cognitives ou sociales qui seraient préexercées par le jeu. Mais cette interprétation est-elle plus acceptable ? Tout d’abord, dans le domaine de l’imagination, peut-on dire que le jeu de l’enfant est un exercice de son imagination ? Non. L’imagination est l’instrument même du jeu et non pas la fonction qui est exercée par le jeu. La preuve en est que cette
imagination ludique sans règles, qui a pour seule fonction de satisfaire le moi et non pas d’inventer des hypothèses adaptées au réel, cette imagination-là diminue avec l’âge ; au lieu d’être précisément préexercée, elle est l’instrument du jeu symbolique et disparaît avec le jeu symbolique, ce n’est pas une fonction exercée pour l’avenir.
Par contre, les fonctions d’observer, de manipuler, de s’associer à des compagnons, elles, sont des fonctions qui joueront un rôle plus tard et qui se développent de plus en plus. Mais le jeu symbolique les préexerce-t-il ? Quand un enfant veut exercer sa curiosité ou son besoin de manipuler, est-ce vraiment le jeu qui satisfait ce besoin ? Non, ce sont ses questions, ses réflexions spontanées, ce sont ses dessins d’observation ou autres, c’est la manière dont il s’associe à la vie adulte. Une petite fille qui veut réellement exercer son instinct maternel peut voir ses petits frères et sœurs, elle peut trouver des bébés ; une petite fille qui dans le jeu de la dînette veut s’exercer à quelque chose de réel ira voir ce qui se passe à la cuisine et observera les faits eux-mêmes ; ce n’est pas le jeu symbolique qui exerce ses fonctions d’observation.
Pourquoi donc y a-t-il symbole ? Je ne crois pas que ce soit en fonction du contenu qu’on puisse expliquer la chose. De même que nous avons rapproché la théorie de Stanley HALL de la théorie de JUNG en ce qui concerne les symboles inconscients, la théorie de Karl GROSS a certaines analogies avec la théorie freudienne du symbole inconscient. Dans les deux cas, le symbolisme est expliqué par le contenu inaccessible de ce qui est symbolisé. Chez FREUD, l’inaccessible est ce qui est censuré, refoulé. Chez Karl GROSS, c’est ce qui sera atteint réellement plus tard et ne peut être atteint que d’une manière symbolique et ludique au moment de l’enfance. Mais, dans les deux cas, ce n’est pas le contenu qui explique le symbole puisqu’on trouve dans le rêve des contenus symbolisés et non censurée et, dans le jeu, des contenus symbolisés et non préexercés : c’est donc la structure de la pensée de l’enfant qui seule est responsable de la formation du symbole.
Le jeu de l’enfant est symbolique parce que la forme symbolique de la pensée, parce que l’image gestuelle ou l’image mentale, l’imitation, ce sont les manières les plus simples d’évocation, de représentation et par conséquent, de participation avec la réalité ambiante, sans qu’il y ait besoin de faire appel à ce préexercice et au caractère inaccessible de ce qui est symbolisé dans le jeu symbolique.
Il est vrai que le jeu symbolique prolonge à certains égards cette assimilation fonctionnelle que nous avons admise tout à l’heure pour le jeu d’exercice, mais c’est un prolongement qui concerne la structure et non pas le contenu et l’on n’en saurait tirer d’argument en faveur de l’explication que GROSS a proposée du symbolisme lui-même.
Donc en conclusion, nous ne retenons de Karl GROSS qu’une chose mais elle est essentielle et il faut rendre hommage à la nouveauté de ses vues à l’époque où il a travaillé, au renouvellement des perspectives sur le jeu qu’il a introduites : nous retenons l’idée d’exercice fonctionnel tout court.
Je passe maintenant à quelques théories qu’on a coutume de rappeler
toujours à propos de l’explication du jeu et qui sont manifestement insuffisantes parce que portant seulement sur certains aspects particuliers du jeu. Par exemple, la théorie cathartique de CARR.
CARR, d’une manière assez analogue à Stanley HALL, pensait que le jeu sert non pas à éliminer, comme disait Stanley HALL, mais à canaliser les tendances. Par exemple, dans les jeux combatifs, le jeu fournit une canalisation à l’instinct combatif qui sans cela pourrait être nuisible. La notion est donc distincte de celle de Stanley HALL, et Karl GROSS qui s’était opposé à la théorie de Stanley HALL retenait au contraire l’hypothèse de CARR comme complément du préexercice, complément analogue à ce que serait la sublimation freudienne, à côté de l’explication du symbole par le déguisement.
Mais il est évident que la théorie de CARR se borne à souligner un aspect fonctionnel sans expliquer le symbole non plus, et en ne nous soulignant qu’un aspect particulier et non pas l’ensemble des fonctions du jeu symbolique. J’en dirai de même d’une autre notion qu’on a coutume d’appeler la théorie de la compensation, qu’on trouve déjà en partie chez SPENCER, mais qui a été reprise en 1916 par VINEY et en 1923 par ROBINSON : le jeu servirait avant tout à compenser ce qui manque à l’enfant dans la réalité, à aplanir les conflits de tout genre qui naissent de son infériorité, qui naissent des conflits de volontés avec l’autorité adulte, etc.
Que le jeu serve à la compensation, cela est bien clair et je vous en ai donné des exemples mais, ici de nouveau, c’est une fonction particulière parmi d’autres et qui n’explique pas non plus le symbolisme.
Une autre notion est ce qu’on pourrait appeler la théorie de la libre satisfaction. J’exprime ainsi simultanément une théorie très ancienne, celle de Conrad LANGE, en 1901, qui parlait d"’Ergänzungs theorie" et d’autre part, je désigne sous le même nom la freedom theory de TAYLOR et de CURTI, au tour de 1930.
Le jeu serait selon ces deux points de vue le libre déploiement des tendances qui dans la réalité sont comprimées, inassouvies, ce serait donc l’expansion libre de l’activité du moi. Ici, la fonction ainsi caractérisée est acceptable, puisqu’elle embrasse tout. Nous n’avons plus affaire à une fonction particulière comme dans les théories précédentes, mais ici de nouveau la théorie n’explique pas la structure du symbole, elle explique simplement la nature fonctionnelle du jeu.
J’aimerais enfin vous signaler une théorie qui, seule parmi les précédentes, cherche à expliquer le jeu de l’enfant par des considérations structurales et non pas exclusivement fonctionnelles. C’est la théorie du jeu qui a été élaborée par le grand psychologue hollandais qui s’est spécialisé dans les questions de psychologie animale mais qui a fait un peu de psychologie de l’enfant et qui a publié un beau livre sur le jeu, c’est BUITENDIJK.
BUYTENDIJK s’oppose entièrement à la théorie de Karl GROSS ; ce dernier en venait à dire qu’il y a une enfance pour jouer et que l’enfance est d’autant plus longue dans la série des animaux supérieurs qu’il y a plus de préparation à acquérir au cours de l’enfance, donc plus de temps pour jouer. Tandis que BUITENDIJK, retournant la formule, nous dit : il y a un jeu parce
qu’il y a une enfance. Le jeu est l’expression de la structure mentale de l’enfant, plus précisément, c’est la manifestation extérieure de ce que BUITENDIJK appelle la dynamique infantile ou la dynamique juvénile en général, c’est-à-dire une structure et un fonctionnement tout à la fois qui sont distincts chez l’enfant et chez l’adulte.
BUYTENDIJK s’oppose à Karl GROSS d’abord en vertu de constatations qu’il fait en psychologie animale : le préexercice, nous dit-il, est inutile, la maturation suffit, preuve en soi qu’il y a de grandes catégories d’espèces animales chez lesquelles il y a des instincts très perfectionnés et cependant pas de jeu ni d’exercice préparatoire, comme chez les petits des oiseaux par exemple. En effet, les instincts de nidification ou bien l’orientation lointaine dans l’espace lors des migrations sont des activités instinctives très précises, très élaborées et qui cependant ne donnent pas lieu à des jeux dans l’enfance de ces espèces-là, et par conséquent ne donnent pas lieu à un pré-exercice nécessaire. Chez l’enfant de l’homme, il en est de même et le jeu, nous dit BUYTENDIJK, peut s’expliquer directement par les caractères de cette dynamique infantile dont je viens de parler.
Ces caractères sont essentiellement les suivants :
1°) tout d’abord, le peu de cohérence, comparée aux coordinations ultérieures, le peu de cohérence motrice et mentale, intellectuelle en particulier.
2°) l’impulsivité motrice, le besoin de remuer qui est évident chez le bébé et pendant toute la petite enfance.
3°) ce que BUYTENDIJK appelle l’attitude pathique qu’on veut opposer à l’attitude gnostique. L’enfant en présence des objets et des personnes sympathise plus qu’il ne cherche à connaître objectivement et d’une manière désintéressée, d’où le rôle de la suggestibilité, de l’imitation et d’où cette participation au milieu ambiant que constitue le jeu.
4°) la dynamique infantile est caractérisée, d’après BUYTENDIJK - il y a là une remarque intéressante - par ce qu’il appelle une timidité à l’égard des objets, c’est-à-dire que l’enfant n’utilise pas directement l’objet comme le fait un adulte avec son sens utilitaire, il sympathise en partie, il le manipule d’autre part pour l’explorer, pour le connaître mais il ne s’en empare pas à la manière de l’action ultérieure.
Il y a en outre un certain nombre de caractères secondaires de la dynamique infantile qu’il faut noter : une tendance à l’expansion du moi, à la libération des conflits, notion qui rappelle celle de LANGE, un besoin de répétition, les réactions circulaires, etc., et puis surtout, le besoin d’imaginer, de représenter les choses par des images, par des gestes, et le jeu consiste avant tout à substituer aux objets directement inaccessibles à cause de cette timidité à l’égard des choses, à leur substituer un contact indirect par l’intermédiaire de l’image, de la représentation symbolique.
Voilà en gros ce qui peut, d’après BUYTENDIJK, expliquer le jeu. Le jeu est donc une adaptation incomplète du point de vue des adaptations ultérieures mais une adaptation qui a ses propres lois, qui est cohérente
avec le dynamisme propre des conduites de l’enfant.
CLAPAREDE, qui discute cette théorie de BUYTENDIJK, défend Karl GROSS en montrant que la maturation n’explique pas tout et qu’il faut toujours une part d’exercice à côté, et soutient surtout que les remarques de BUYTENDIJK sur la dynamique infantile bien qu’étant parfaitement exactes ne suffisent pas à expliquer le jeu : il faut noter, en effet, que toute manifestation de la dynamique infantile n’est pas ludique l’enfant peut présenter tous les caractères que nous indique BUYTENDIJK dans certaines conduites qui ne constituent pas des jeux proprement dits. Cette impulsivité motrice, cette incohérence, cette attitude pathique, cette utilisation des images, nous retrouvons cela dans toutes les conduites de l’enfant tandis que le jeu, n’est qu’une partie de ces conduites de l’enfant ; dans certains états, il y a toutes les transitions entre deux, c’est entendu, mais tout n’est pas jeu. Or, dans la théorie de BUYTENDIJK, tout devrait être jeu. J’ajoute que l’explication du symbolisme paraît malgré tout un peu sommaire ; expliquer le symbolisme par l’image, c’est poser le problème et non le résoudre.
J’aimerais maintenant conclure ces différentes remarques sur le jeu en vous proposant le schéma explicatif qui me paraît résulter des observations et des réflexions précédentes. Nous avons, au début de ces leçons sur le jeu, défini le jeu comme étant le pôle d’assimilation des conduites par opposition aux conduites dans lesquelles il y a équilibre entre l’assimilation et l’accommodation (les conduites adaptées) et par opposition aux conduites où l’accommodation l’emporte et où il y a simplement imitation de l’objet, des personnes ou des modèles.
Et c’est bien cette polarisation sur l’assimilation qui constitue tout le jeu, à tous ses niveaux, et qui explique d’abord d’une manière directe le jeu d’exercice. Le jeu d’exercice comme nous l’avons vu est le prolongement de n’importe quelle conduite qui peut tantôt donner lieu à un apprentissage proprement dit avec recherche d’adaptation, avec donc équilibre entre l’assimilation et l’accommodation, et tantôt à un exercice pour le plaisir simplement fonctionnel, donc à une assimilation pure.
Rappelons-nous le bébé qui apprend à faire balancer un objet ou à pousser un objet sur un autre, mais qui exerce par ailleurs les mêmes conduites sans construire de structures nouvelles et simplement pour le plaisir fonctionnel. La polarisation sur l’assimilation suffit donc à transformer la conduite en jeu, le jeu n’étant pas autre chose, en ce cas, que l’exercice fonctionnel et la différenciation de celui-ci va de soi si toute conduite suppose une part d’assimilation.
Quant au jeu symbolique, il soulève par contre un problème particulier. Notons d’abord qu’il est au jeu d’exercice exactement comme l’intelligence représentative est à l’intelligence sensori-motrice. Dans les deux cas, ce sont les mêmes fonctionnements qui se maintiennent en passant du stade inférieur au supérieur mais avec quelque chose en plus, ce quelque chose étant la représentation.
Le symbole consiste essentiellement à représenter un objet ou une situation non perceptibles actuellement, par l’intermédiaire d’objets, de gestes, ou d’images présents. Comment donc passer de la notion de l’assimila-
tion fonctionnelle qui explique le jeu d’exercice à la notion du jeu symbolique et de la pensée symbolique en général ? Comment opérer le passage du point de vue structural (et indépendamment du contenu, comme nous l’avons vu tout à l’heure à propos de Karl GROSS) ?
Notons tout d’abord que dès qu’il y a assimilation, il y a par le fait même déjà assimilation sensori-motrice des objets les uns aux autres. Ce ne sont pas encore des symboles tant qu’il n’y a pas de représentation, mais il intervient déjà et c’est là le point important à noter - une assimilation des objets les uns aux autres ; il suffira donc d’un apport de la représentation pour transformer cette assimilation en symbole.
Voici deux exemples. Prenons d’abord le bébé qui, vers un mois ou deux, prend plaisir à prolonger ses activités de succion en dehors des repas et non plus en tétant le sein maternel puisque le repas est fini mais en suçant son pouce ou ses doigts. Il y a une assimilation reproductive, consistant simplement dans le fait de continuer à sucer son pouce et l’on peut y voir une forme élémentaire du jeu d’exercice ; mais il y a en plus une assimilation d’un objet à un autre. En effet le pouce peut être considéré ici comme assimilé au sein maternel. Cette assimilation est purement sensori-motrice. Il n’y a donc là encore aucun symbole : en suçant son pouce, l’enfant n’évoque rien. Il n’est, en effet, aucunement nécessaire de faire intervenir ici ni symbolisme ni jeu symbolique, mais simplement de l’assimilation fonctionnelle. C’est que je suis prudent mais d’autres auteurs vous disent qu’il y a symbole. Les psychanalystes n’hésitent pas à déclarer que quand le bébé suce son pouce, le pouce est le symbole du sein maternel et qu’il y a là un symbolisme inconscient. Cette interprétation m’effraie parce qu’à un âge où il n’y a aucune espèce de représentation et où on ne peut déceler aucune image mentale dans la conscience (à analyser le comportement du nourrisson), j’aurais quelque scrupule à admettre qu’il y en a déjà dans l’inconscient. A moins que l’inconscient soit purement moteur, et alors nous sommes d’accord, mais ce serait jouer sur les mots que de parler en ce cas de symboles
Je dirai donc que, dans ce cas particulier, il n’y a pas symbolisme mais qu’il y a déjà assimilation d’un objet à un autre. Dès que l’assimilation pourra devenir évocatrice, dès que l’objet présent pourra être évocateur de l’objet absent, alors nous aurons par le fait même du symbolisme.
Je prendrai maintenant un second exemple. Le début du jeu symbolique constitue précisément une conduite de ce genre-là d’assimilation avec évocation. Je vous ai cité l’observation sur l’un de mes enfants qui a débuté dans le jeu symbolique en faisant semblant de dormir, et notamment en prenant, au lieu du coin de son oreiller qu’elle avait l’habitude de saisir, le coin d’un drap de lit qui n’était pas le sien et qui lui permettait de mimer la scène de s’endormir.
Dans ce cas-là, le coin du drap est assimilé au coin de l’oreiller ; il y a de nouveau assimilation fonctionnelle et l’on peut dire ainsi qu’il y a par le fait même un élément de jeu d’exercice. Mais il y a symbole en plus puisqu’il y a imitation et évocation conscientes (se traduisant par le sourire les yeux fermés). Vous voyez la parenté des deux exemples, un objet présent est assimilé à un objet absent, lequel a donné lieu à des conduites antérieures. Mais dans le cas de l’enfant qui suce son pouce, il est dans la situation
de sucer n’importe quoi : il s’agit donc simplement du prolongement d’une conduite par ailleurs adaptée. Il n’y a donc aucune raison pour qu’il y ait représentation et symbolisme. Au contraire, dans le second exemple, le seul fait de sortir de son contexte le schème sensori-moteur habituel, le seul fait que ce ne soit pas dans son lit et en présence de son oreiller que l’enfant fait semblant de dormir, le seul fait qu’il utilise un schème qui d’habitude est inséré dans un contexte d’adaptation mais en l’exerçant en présence d’autres objets, il y a début de représentation.
Le passage de l’assimilation fonctionnelle à l’assimilation représentative s’effectue donc en extrayant de leur contexte certains schèmes qui, par cela même, deviennent des schèmes imitatifs avec imitation différée, avec imitation d’un modèle non présent, et impliquent ainsi un début de la représentation.
Le passage de l’acte à la représentation s’opère sana doute par l’intermédiaire de l’imitation qui, du point de vue social, permet le langage (qui n’intervient pas dans le symbolisme) mais qui, de façon plus générale, permet l’évocation par le geste et par tout ce qui l’accompagne, le geste et finalement l’image mentale en tant qu’imitation intériorisée. Le jeu symbolique est simplement une assimilation qui en surcroît est représentative mais elle est représentative parce que les gestes assimilateurs permettent, par le truchement de l’imitation, l’évocation de quelque chose d’absent, l’évocation représentative.
Autrement dit, nous expliquerons le jeu symbolique, non pas par son contenu mais par ces considérations relatives à la structure de la pensée de l’enfant.
Nous pouvons maintenant faire un pas de plus en disant que le jeu symbolique est le pôle, non pas simplement de l’assimilation, mais de l’assimilation au moi : le jeu est l’assimilation de l’univers au moi et à ses désirs, à ses intérêts, à ses besoins, par opposition à l’adaptation des conduites à la réalité. Cette assimilation au moi représente donc le pôle le plus individuel de la pensée, par opposition au pôle socialisé. Dès qu’apparaît la fonction symbolique, dès que l’enfant parle, il y a en effet deux pôles dans sa pensée : il y a le pôle socialisé, celui du langage qui permet d’entrer en communication avec autrui, du langage qui permet de s’exprimer aussi bien que de comprendre autrui. Et il y a le pôle égocentrique, qui est celui du symbole ou du jeu symbolique (avec une série d’intermédiaires tels que le langage égocentrique, surtout représenté précisément pendant le jeu).
En effet, le langage au point de vue des signifiants est formé de signes qui sont tout faits, qui sont transmis du dehors, dont la complexité déborde de beaucoup l’usage qu’en peut faire l’enfant. Les signes verbaux ne le satisferont donc pas entièrement dans l’expression de ses expériences individuelles, de ce qu’il y a de plus personnel dans l’expérience vécue. Le langage exprime, d’autre part, des concepts à titre de signifiés ; le langage n’exprime pas directement le réel, il l’exprime toujours à travers ce cadre que sont les concepts. Un mot est un signifiant qui correspond à un signifié qui est un concept. Le mot chat a beau désigner un chat individuel, c’est toujours à travers le concept que le mot exprime le réel. Il y a donc, là une double raison pour laquelle le langage en tant que système de signes et le
langage en tant que système de concepts ne peut pas suffire à l’expression du moi de l’enfant et à sa participation avec la réalité ambiante.
Au contraire, le symbole offre la possibilité d’évoquer le vécu par le geste imitatif, en plus, par l’image mentale, ou imitation intériorisée, le symbole est un système de signifiants que l’individu peut à chaque moment inventer, modifier, enrichir et qui est adapté à ses besoins du moment.
Le symbole est parfaitement adapté au vécu, c’est un moyen d’expression plus riche et plus direct qui permet de revivre affectivement ce qui a été vécu par le canal de cette imitation symbolique. Le symbole rend donc à l’enfant un service irremplaçable à un niveau où il ne maîtrise pas encore ni le langage ni le jeu des concepts.
D’autre part, le contenu du symbole, c’est précisément cette satisfaction du moi, cette assimilation du réel au moi par opposition à la soumission du moi au réel. Sous le double jour donc du signifiant et du signifié, le jeu symbolique représente le pôle le plus individuel de la pensée de l’enfant, le pôle le plus égocentrique, si nous appelons égocentrique l’indifférenciation du moi et des autres ou du milieu ; c’est l’expression directe de ce qui n’est pas encore socialisé, de ce qui ne peut pas être communiqué directement par le truchement du langage et des concepts.
Pour ce qui est maintenant du jeu de règles, il remplit les mêmes fonctions, mais par le fait même qu’il est socialisé bien entendu, il y a élimination du symbole au profit de cette réalité collective qu’est la règle.
J’en viens maintenant au problème que nous nous étions posé à la fin de notre leçon sur le développement de l’affectivité dans ses relations avec l’intelligence : le problème des structures de l’énergétique. Je m’étais demandé avec vous : peut-on considérer le jeu et la pensée symbolique, contrairement à ce que noua avions vu dans les autres domaines, comme des, "structures affectives" ou comme des structures cognitives mais modifiées par l’affectivité ? Comme des structures qui seraient donc soit le produit direct de l’affectivité, soit tout au moins le produit indirect, modifié par elle du point de vue structural et non pas seulement en ce qui concerne les contenus.
En effet, on considère souvent le jeu symbolique et la pensée symbolique en général comme de tels exemples de structures affectives. Au contraire, d’après la réponse que je viens de donner au problème du symbolisme, nous pouvons répondre que dans le domaine du jeu, comme partout, il y a d’un côté une structure qui est cognitive, et une énergétique qui est affective. Quant au contenu de la pensée symbolique, il est formé par l’expérience vécue, laquelle peut être affective avant tout mais n’explique pas la structure.
La structure du symbolisme s’explique par les caractères les plus individuels ou les plus égocentriques de la pensée, en opposition avec le pôle socialisé : il y a une pensée égocentrique de même qu’il y a une affectivité égocentrique, et il y a une pensée socialisée adaptée au réel de même qu’il y a une affectivité socialisée adaptée au réel.
Ici, comme partout, nous assistons donc à des modifications de la
conduite qui intéressent simultanément les fonctions cognitives et les fonctions affectives sans qu’on puisse dire que l’une détermine l’autre. La véritable double polarisation, c’est d’un côté le moi et de l’autre, le réel, le moi qui peut être source de pensée égocentrique ou d’une affectivité qui tend essentiellement à satisfaire ce moi, de même que l’autre pôle donnera lieu à des modifications intéressant simultanément la pensée et l’affectivité.
Je dirai donc que dans le jeu pas plus qu’ailleurs, nous ne constatons de primat de l’affectivité sur les structures, pas plus que l’inverse d’ailleurs. Comme dans tous les autres cas nous sommes en présence de transformations totales de la conduite qui intéressent toujours et simultanément les deux aspects à la fois.
J’aimerais maintenant élargir encore tant soit peu le problème et me poser la question des relations entre le jeu symbolique et la pensée symbolique en général. Comme vous le savez, il y a une pensée symbolique au sens des psychanalystes, qui est inconsciente, c’est-à-dire dont le sujet ne connaît pas la signification, et qu’on trouve dans le rêve en particulier.
Or, il y a continuité complète entre le jeu et la pensée symbolique inconsciente. On peut le montrer de deux manières.
1°) D’une part, par l’histoire même des techniques psychanalytiques : la psychanalyse des enfants qui n’avait pas été développée au début du freudisme a donné lieu à des méthodes spécialisées, élaborées par Anna FREUD elle-même, par Mélanie KLEIN et par d’autres encore, et vous savez tous que cette technique de psychanalyse infantile utilise précisément le jeu, car il est difficile d’obtenir des renseignements fidèles sur les rêves chez l’enfant et encore plus difficile d’obtenir des associations d’idées un peu poussées à propos des rêves ; la technique de l’analyse des rêves a donc été remplacée par une technique d’analyse du jeu avec continuité complète entre deux.
2°) Lorsque l’on observe les jeux spontanés d’un enfant normal et pas seulement névrosé, en relevant consciencieusement ses jeux dans la vie de tous les jours, on constate qu’à côté des différentes catégories de jeux que nous avons discutées et en continuité complète avec elles, on trouve certains jeux dont on pourrait dire qu’ils annoncent ou supposent même, d’une manière plus ou moins précise, un symbolisme inconscient, un symbolisme dont l’enfant perçoit la signification en partie mais en partie seulement, et dont la signification réelle est plus large que ce dont se doute l’enfant lui-même au moment où il joue.
On trouve par exemple dans les jeux de l’enfant normal certaines manifestations qui rappellent les complexes freudiens ou bien d’autres de ces complexes inconscients qu’ont décrits les différentes écoles de psychanalyse. Je citerai deux ou trois exemples d’ordre banal. Je me rappelle qu’un de mes enfanta, après une discussion qui l’avait fortement irrité et qui l’avait conduit à une révolte momentanée, jouait tranquillement à un jeu d’avion, avec des accidents et des catastrophes, entre autres la mort de toutes les grandes personnes et d’un monsieur particulier dont l’enfant faisait la description et qui ressemblait singulièrement à son père !
On retrouve de même dans le jeu les problèmes de naissance, la "protestation masculine" chez les filles, etc. On pourrait faire dans les jeux des enfants les plus normaux un catalogue de tous les complexes classiques.
Mais disons deux mots du symbolisme du rêve en général. On sait que FREUD expliquait le symbolisme par un déguisement. La plupart des tendances, dont le rêve a pour fonction d’apporter une réalisation fictive, sont des tendances refoulées ou tout au moins des tendances censurées dont la conscience du sujet ne veut rien savoir. Et alors, nous dit FREUD, le rêve est une réalisation symbolique de ces désirs ou de ces tendances, symboliques parce que le symbolisme permet un déguisement qui trompe la conscience, en échappant à la censure exercée par la conscience. FREUD, à vrai dire, a quelque peu varié, et on peut distinguer dans la suite des travaux de FREUD lui-même deux étapes dans son explication du symbolisme :
Une première étape où il expliquait tout par le déguisement et une seconde étape où il en est venu à admettre que la "condensation" symbolique était simplement le produit des lois d’économie de la pensée ; mais il a maintenu jusqu’au bout l’idée que le déguisement joue un rôle en particulier dans le "déplacement" proprement dit, autre processus commun à tous les symboles inconscients.
Or, si le déguisement était le processus formateur du symbolisme inconscient ou de certains de ses processus, on pourrait concevoir le symbolisme comme une structure cognitive sans cesse modifiée par l’affectivité elle-même (qui est source de la censure, donc du déguisement).
Mais sans nier que le symbolisme inconscient puisse servir à un déguisement, le problème est de savoir si celui-ci joue vraiment le rôle formateur dans l’élaboration des symboles.
Or, le symbolisme inconscient a donné lieu à des travaux, qui méritent d’être cités et repris, de la part d’un disciple de FREUD qui malheureusement n’a pas constitué une chapelle à lui, comme l’ont fait JUNG et ADLER, et qui pour cette raison est moins connu qu’eux, c’est SILBERER qui a eu l’idée très ingénieuse d’étudier la formation du symbolisme inconscient en partant des images de demi-sommeil, de ce que les anciens psychologues appelaient les hallucinations hypnagogiques.
SILBERER a employé la technique consistant à se réveiller lui-même au moment où la première image de demi-sommeil le frappait, et à se donner auparavant certaines tâches, avec consignes, comme dans les travaux de psychologie de la pensée. Il cherchait donc à réfléchir jusqu’à épuisement complet ; après quoi il s’endormait, et au moment où les premières images surgissaient, il parvenait à se réveiller. Or, il a pu noter ainsi une ressemblance indéniable entre les problèmes qu’il se posait et la première image qui surgissait. Un de ses problèmes consistait par exemple à comparer la notion de temps chez KANT et chez SCHOPENHAUER. Dans le demi-sommeil qui a suivi, il s’est vu au guichet d’une administration, hésitant entre deux guichets entre lesquels circulait un fonctionnaire, et toutes les fois qu’il s’approchait de l’un d’eux, le fonctionnaire disparaissait pour aller à l’autre guichet. On sait qu’il est déjà difficile à penser à deux choses à la fois à l’état réveillé ; dans le demi-sommeil, cela devient exclus : d’où l’image du fonc-
tionnaire insaisissable. C’est, nous dit SILBERER, une image qui prolonge le processus même de la réflexion et c’est par conséquent, dans le cas particulier, un symbole fonctionnel et non pas matériel. Autrement dit, le fonctionnaire apparaissant dans l’image ne symbolisait pas KANT ou SCHOPENHAUER, mais la difficulté de penser à deux choses à la fois.
On trouve de même dans les images des demi-sommeils une quantité de symboles matériels mais de symboles auxquels on ne voit pas pourquoi on les attribuerait à un déguisement, parce que dans ces cas-là, il n’y a rien à déguiser. C’est en quoi sont intéressants les travaux de SILBERER. Il y a un symbolisme inconscient qui déborde le déguisement et qui traduit simplement les préoccupations du moment parce qu’en s’endormant, on ne peut plus employer les concepts ni le langage et que le dormeur est rappelé à des états inférieurs de mécanismes psychologiques qui rappellent précisément la pensée de l’enfant.
J’ai pour ma part recueilli une collection de ces symboles matériels de demi-sommeil : un personnage s’endort par exemple, ayant sa tête appuyée sur ses mains, les doigts écartée, ce qui ralentit la circulation et ce qui donne l’impression que les doigts grossissent ; or, dans le demi-sommeil, il aperçoit de grands troncs d’arbres mais disposés à la manière des doigts de sa main. Ou bien le sujet s’endort avec la main contre l’artère carotide, sent battre le sang dans l’artère ; au moment où il s’endort, il a deux images successives : 1° un gordius aquaticus, ver de 1 à 2 mètres, mince comme une ficelle mais qui oscille d’une manière rythmique en exacte correspondance avec les battements du sang ; 2° un instant après, le galop d’un cheval, de nouveau en correspondance exacte avec les battements du sang.
Autrement dit, vous avez dans ces situations la traduction d’impressions proprioceptives, tactiles, tactylokinesthésiques, etc. qui ne sont pas rapportées au corps propre parce que le dormeur n’a plus le sentiment de son moi, ni de la limite entre le moi et le monde extérieur comme l’a l’homme normal à l’état éveillé ; l’impression émanant de l’organisme cherche donc une image quelconque pour s’exprimer, et vient se loger dans une image empruntée au monde extérieur, pourvu qu’il y ait une ressemblance plus ou moins vague entre l’impression ressentie et cette image.
Nous avons là, semble-t-il, un exemple extrême de ce passage du sensori-moteur au symbolisme, de cette transposition des schèmes sensori-moteurs (qui dans ce cas particulier, sont davantage proprioceptifs, mais peu importe) à la représentation imagée et dans une situation où la conscience du moi ne permet pas de faire les correspondances exactes.
Autrement dit, ce que nous avons vu tout à l’heure de l’explication du symbolisme en psychologie de l’enfant on pourrait le généraliser en psychologie générale : on aboutirait ainsi à une interprétation du symbolisme par des mécanismes primitifs de pensée ou de représentation, et en particulier par les premières correspondances entre les schèmes sensori-moteurs et les représentations imagées.
D’une manière générale donc, la pensée symbolique nous donne un exemple particulièrement intéressant de connexion entre l’affectivité et les fonctions cognitives. Mais, même dans ses formes primitives de liaison entre
la pensée et l’affectivité nous retrouvons cette correspondance, ce parallélisme que nous avons constaté à tous les niveaux, en ce sens que la pensée symbolique est déjà une forme de pensée et non pas exclusivement une structure affective : autrement dit, en ce cas particulier comme en tous les autres, ce qui est "structure" est déjà pensée, par opposition à l’énergétique en jeu, qui seule est affective.
JeanPiaget.
L’adaptation de la Limnaea stagnalis aux milieux lacustres de la Suisse romande : étude biométrique et génétique (1929)
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Les discussions relatives à l’influence du milieu sur le patrimoine héréditaire — à l’« hérédité de l’acquis » — en sont aujourd’hui à un point mort. D’une part, il n’est que trop évident qu’aucune expérience n’a pu établir aux yeux de tous l’existence d’une hérédité des caractères acquis : les mutations se produisant en laboratoire paraissent, en effet, indifférentes au point de vue de l’adaptation et, par conséquent, dues à des causes indépendantes du milieu. La preuve qu’il n’en est pas ainsi semble, du moins dans l’état actuel de nos connaissances, impossible à fournir. Mais, d’autre part, lorsque l’on considère, non pas seulement les grands « plans d’organisation » révélés par l’embryologie causale et caractérisant l’hérédité générale, mais encore le détail des races et des espèces de certains genres bien étudiés à cet égard, on ne peut se refuser à admettre l’existence d’une adaptation relative des structures au milieu 1. Or, comment concevoir une adaptation au milieu qui se serait construite en toute indépendance du milieu ?
Les phénomènes les plus troublants à ce point de vue nous ont toujours paru être constitués par les cas d’adaptation mécanique. Cope 2 a écrit un livre singulièrement suggestif sur ce sujet, accumulant les exemples de modifications structurales du squelette des vertébrés et de déformations mécaniques de coquilles d’invertébrés pour montrer combien certaines formes semblent liées aux mouvements de l’animal. L’existence de cette « cinétogenèse », comme dit Cope, fournirait un argument décisif en faveur du lamarckisme… si nous n’avions pas appris depuis les difficultés d’ordre expérimental inhérentes à la notion de l’hérédité de l’acquis.
Malheureusement, la cinétogenèse est de ces processus qui semblent devoir échapper toujours à l’investigation en laboratoire. Comment soumettre un animal à des conditions mécaniques nouvelles
[p. 266] assez longtemps pour déformer son squelette ou sa coquille ? Aussi les facteurs mécaniques sont-ils ceux dont on tient le moins compte dans les discussions actuelles. Mais la raison n’en est-elle pas que, trop souvent, les spécialistes de l’hérédité et les systématiciens s’ignorent mutuellement ? La connaissance précise des espèces, variétés et accommodats individuels en nature ne serait-elle pas parfois bien utile au généticien qui dissocie les races in vitro ? Et la combinaison de l’analyse biométrique en nature avec l’analyse génétique en laboratoire ne serait-elle pas susceptible de permettre une étude de la cinétogenèse ?
À cet égard, le cas des Mollusques aquatiques est d’un singulier intérêt, étant donnée la simplicité relative de l’action du milieu sur la coquille. Les exemples cités par Cope de columelles tordues sous l’influence apparente des mouvements du muscle columellaire n’ont, pour ne parler que de ceux-là, rien perdu de leur valeur théorique. Nous nous sommes donc proposé l’analyse de phénomènes analogues de cinétogenèse portant sur les déformations du test en fonction du milieu.
Le milieu lacustre est particulièrement favorable à ce genre d’investigation. Les grands lacs de l’Europe centrale et septentrionale hébergent, en effet, un certain nombre de variétés malacologiques qui leur sont propres, et qui, d’autre part, appartiennent à des espèces dont le type est l’épandu dans presque tous les milieux non lacustres d’Eurasie. D’où un double problème : peut-on assigner telle cause mécanique précise à l’apparition de ces variétés lacustres et quelles sont les relations génétiques qui unissent les variétés en question aux types de leurs espèces respectives ? Autrement dit, sont-ce des races stables ou de simples accommodats, et, si ce sont des races, pourquoi sont-elles spécifiquement lacustres ?
Les Unio, Anodonta, Valvata, Planorbis, Gulnaria peuvent donner prise à des recherches de ce genre. Mais aucun cas n’est plus simple que celui de la Limnæa stagnalis L. Cette espèce est représentée dans tous les milieux stagnants ou sub-stagnants d’Eurasie et d’Amérique du Nord par la forme allongée que chacun lui connait. Dans les grands lacs, au contraire, elle donne naissance à des variétés contractées, dont les extrêmes (lacustris et bodamica) rappellent presque la Limnæa (Gulnaria) auricularia. Or, comme Geyer l’a mis en évidence, la cause d’une telle contraction paraît toute naturelle : l’agitation de l’eau contraint l’animal à appliquer
[p. 267] sans cesse la coquille contre le substrat pierreux sur lequel il rampe et à tirer sans cesse sur le muscle columellaire. D’où un double effet d’agrandissement de l’ouverture et de raccourcissement de la spire, ce qui suffit à expliquer la contraction générale de la coquille.
C’est donc le problème soulevé par l’existence de ces formes que nous nous sommes proposé de résoudre. Il s’agissait simplement de vérifier, par une statistique en nature, le bien-fondé de l’explication de Geyer, puis de voir si les variétés contractées étaient héréditaires. Or, il s’est trouvé que la plus accentuée des variétés lacustres (la var. bodamica Cless.) est parfaitement stable et que, élevée dans l’eau immobile des aquariums, elle atteint une moyenne de contraction sortant complètement des limites de variation du type de l’espèce (voir pl. 3, fig. 58-77). Un fait aussi imprévu demandait une analyse minutieuse. C’est pourquoi nous avons récolté un matériel de plus de 80 000 exemplaires de l’espèce et c’est pourquoi notre travail a pris des proportions que le lecteur aura évidemment peine à nous pardonner. Nous avons étudié 65 000 individus provenant des eaux stagnantes et 10 000 individus provenant des lacs de la Suisse romande, ainsi que plus de 3000 individus (lacustres et non lacustres) étrangers à notre territoire ; enfin, 4000 individus sont nés et se sont développés dans nos bocaux d’élevage.
Le résultat de ces recherches n’a pas déçu notre attente. Nous ne connaissons pas de polymorphisme héréditaire aussi nettement dépendant du milieu que celui des adaptations mécaniques de la Limnæa stagnalis aux lacs de la Suisse romande. À lui seul, assurément, un tel exemple ne suffit pas à prouver grand’chose. Mais eût-on accumulé un nombre suffisant d’exemples analogues que la théorie de la variation en tirerait peut-être quelque profit.
Qu’il nous soit permis à ce propos d’exprimer notre reconnaissance très vive à nombre de personnes dont la science et l’obligeance ont rendu cette étude possible. Nos savants collègues de l’Université de Genève, MM. R. Chodat et E. Guyénot, ainsi que M. A. Naville, ont bien voulu nous éclairer de leurs conseils sur de nombreux points litigieux, ce qui ne signifie d’ailleurs nullement qu’ils aient à endosser la responsabilité de toutes nos opinions ! Nos anciens maîtres et collègues de l’Université de Neuchâtel, MM. A. Jaquerod et O. Fuhrmann ont bien voulu mettre leurs laboratoires à notre disposition durant le temps que nous avons travaillé à Neuchâtel.
MM. D. Geyer, de Stuttgart, J. Favre et G. Mermod, du Muséum d’histoire naturelle de Genève, m’ont laissé abuser de leur obligeance inépuisable et de leur érudition. Enfin, nous devons les plus vifs remerciements à tous ceux qui ont mis à notre disposition les collections étrangères, où nous avons pu recueillir tant de renseignements précieux : M. Louis Germain, au Muséum d’histoire naturelle de Paris, M. Robson, au British Museum, le major O. Dupuis, au Musée royal d’histoire naturelle de Bruxelles, M. F. Carpentier, à l’Institut van Beneden de Liège, M. G. Bollinger, au Muséum de Bâle, M. Baumann, à celui de Berne et M. Murisier, à celui de Lausanne.
Avant d’aborder l’analyse des faits, il convient de s’entendre sur les procédés de mesure à adopter pour mettre en évidence les variations de l’espèce en fonction de la vie lacustre. Les var. lacustris Stud. et bodamica Cless. diffèrent du type stagnalis, ainsi que des variétés connues en eaux stagnantes, par une contraction générale de la coquille : la spire devient très courte et l’ouverture très grande. Comment traduire en chiffres une telle variation ?
Deux relations peuvent être utiles à envisager à cet égard : le rapport de la hauteur de l’ouverture à la hauteur totale de la coquille et le rapport de la largeur de la coquille à la hauteur maximale. Si nous désignons par H la hauteur totale de la coquille, par A celle de l’ouverture et par L la largeur maximale de la coquille, nous pouvons dire que plus la coquille est allongée (var. producta, palustriformis, etc.) plus les valeurs des rapports (H/A) + (H/L) sont grandes. Au contraire, plus la coquille est contractée (var. turgida, borealis, intermedia, Rhodani et lacustris), plus ces valeurs seront faibles. L’idéal serait donc d’établir pour chaque exemplaire la valeur de ces deux rapports et de faire la moyenne entre eux. L’indice de contraction de la coquille s’exprimerait ainsi par la formule (H/A) + (H/L).
Mais, comme nous le verrons tout à l’heure, la relation H/L est beaucoup moins constante que la relation H/A, et dépend de variables moins intéressantes que celles dont le rapport H/A est fonction. Aussi nous faut-il envisager ces deux indices séparément.
Le rapport H/A constitue un excellent indice de la contraction propre aux formes de lac. Comme nous le constaterons par son emploi même, il suffit largement à différencier les variétés lacustris, Rhodani, turgida, etc., les unes des autres et leur domaine de celui du type de l’espèce. En outre, et cela est l’essentiel, il suffit à caractériser les unes par rapport aux autres les différentes populations habitant un même lac, et les différentes races élevées en aquarium en conditions identiques. C’est donc cet indice que nous emploierons essentiellement.
Fig. 1. Méthode de la mesure
Mais comment le mesurer de manière précise ? Pour ce qui est de la hauteur H, la question ne présente pas de difficultés. On pose sur le sommet de la spire la branche fixe du pied à coulisse et l’on cherche avec la branche mobile la partie inférieure de la coquille la plus distante possible du premier point (voir fig. 1). On évalue ainsi au 1/10 de mm des longueurs variant entre 2 et 7 cm. Quant à la hauteur de l’ouverture (A), la question est plus délicate. J’ai cherché tout d’abord à mesurer cette hauteur en tenant compte de l’axe de la coquille. En maintenant la coquille verticale, je posais la branche fixe au point d’insertion du labre et en réglais la branche mobile sur le point le plus bas de l’ouverture, le pied à coulisse restant parallèle à l’axe de la coquille. Mais, comme l’extrémité de la branche mobile du pied à coulisse ne touche pas toujours ainsi le bas de l’ouverture, mes mesures restaient imprécises, ainsi que j’ai pu m’en convaincre en mesurant à quelques jours de distance les mêmes exemplaires : l’écart entre ces mesures s’est trouvé assez grand pour faire varier des moyennes obtenues, par exemple, sur
[p. 270] 50 exemplaires d’une station donnée. J’en suis donc venu au procédé suivant. On pose la branche fixe du pied à coulisse au point d’insertion du labre, de manière à ce qu’elle touche la suture, et l’on cherche avec la branche mobile le point inférieur de l’ouverture le plus distant possible du point précédent, sans tenir compte de l’axe de la coquille (voir fig. 1). La mesure est susceptible ainsi d’une précision suffisante. Par contre, elle est un peu arbitraire en son principe. En effet, certains exemplaires d’une même station ont une ouverture presque droite, alors que d’autres l’ont tordue. Ces derniers présenteront naturellement, pour le rapport H/A des valeurs inférieures aux premiers, sans que cette différence tienne, semble-t-il, à des facteurs intéressants d’accommodation au milieu.
Mais l’avantage de la précision compense largement ce léger désavantage. En effet, les écarts que produit le fait dont nous venons de parler restent minimes. Nous avons vérifié la chose de près. En mesurant plus de 2000 exemplaires avec les deux méthodes, nous avons obtenu des valeurs moyennes, non pas naturellement identiques, mais dont les relations entre elles restaient identiques. Mais, d’autre part, nous avons établi, au moyen des deux méthodes, des courbes de fréquence représentant la var. lacustris et le type de marais. Or, si la première méthode sépare un peu plus ces deux phénotypes l’un de l’autre, la seconde, par contre, donne des courbes plus régulières et laisse entre la forme lacustre et le type de l’espèce une distance très suffisante (la var. lacustris donne une moyenne de H/A = 1,50 dans les deux méthodes, alors que le type de l’espèce présente une moyenne de 1,82 avec la première méthode et de 1,78 avec la seconde).
En bref, nous nous sommes rallié à la seconde méthode et nous en avons été satisfait jusqu’à la fin de nos recherches. Ce qui nous a décidé avant tout, c’est que les mesures ainsi définies restent pratiquement constantes, quelle que soit la personne qui mesure, alors qu’avec la première méthode l’équation personnelle eût été trop grande et eût empêché la vérification par d’autres de nos propres résultats.
Venons-en au rapport H/L. À l’expérience, cet indice s’est révélé moins intéressant que le premier et voici pourquoi. Tout d’abord, il varie beaucoup plus avec l’âge de l’animal que le rapport H/A. Ce dernier
[p. 271] n’est assurément à ce point de vue pas constant non plus. Nous avons fait à cet égard de nombreuses mesures sur des exemplaires d’aquarium. Tel individu qui présente un indice de 1,80 à 4 mois ne chiffrera plus que 1,75 ou 1,76 à 5 ou 6 mois (c’est-à-dire à l’état adulte) et change encore si on le laisse vivre longtemps. La variation n’est du reste pas toujours dirigée dans le même sens et certaines formes allongées offrent un indice qui s’accroît avec l’âge jusque près de la maturité. Mais ces oscillations de l’indice H/A sont relativement faibles, et surtout le changement apparaît très régulier. Il suffit donc de récolter un nombre suffisant d’exemplaires dans une station donnée, pour que le facteur âge soit neutralisé. C’est d’ailleurs la seule méthode possible : s’il est facile d’éliminer les individus très jeunes, la limite entre les coquilles adultes et celles qui le sont presque est, en effet, bien difficile à établir de visu. Aussi tout en écartant en principe les jeunes de la statistique, on en incorpore facilement à son matériel. Mais, les variations de l’indice H/A avec l’âge étant faibles, un nombre restreint d’individus (une cinquantaine, par exemple) récoltés dans une même station donnent un résultat pratiquement exact, qui correspond à l’âge moyen, les variations en plus compensant les variations en moins. La preuve en est que, du vingtième au cinquantième ou au centième exemplaire mesuré, la moyenne varie peu (la moyenne de cent individus est à peu de choses près ce qu’était la moyenne des vingt premiers) 3. Au contraire, l’indice H/L varie beaucoup trop avec l’âge. Tel individu qui mesure 2,10 à 4 mois, donnera 1,90 à 6 mois. En outre, et surtout, la variation avec l’âge est peu régulière, l’influence du dernier tour de spire et de la dilatation du péristome étant prépondérante. Il est donc très difficile, si l’on s’en tient à l’indice H/L, de neutraliser le facteur âge par une statistique portant même sur 100 ou 150 exemplaires d’une même station : l’erreur probable est trop grande.
En second lieu, et par le fait même que l’influence du dernier tour de spire est prédominante dans le rapport H/L, cet indice varie sans rester en fonction directe de l’ensemble des conditions du milieu. Il suffit,
[p. 272] par exemple, qu’une mare, jusque-là pleine d’eau, se dessèche en partie au moment où les Limnées sont presque adultes, pour que l’ouverture s’évase considérablement. La grande diminution des valeurs de H/L qui résultera d’une telle altération sera bien l’expression d’une influence du milieu, mais d’une influence toute momentanée. Au contraire, l’indice H/A est l’expression d’une influence du milieu qui s’est poursuivie durant toute la croissance de l’animal.
Enfin, et cette circonstance a achevé de nous convaincre du peu de commodité de l’indice H/L, il est très difficile de mesurer d’une manière précise la largeur L de la coquille. Suivant que l’on tient la coquille plus ou moins verticale, les écarts d’une mesure à l’autre pratiqués sur le même individu atteignent des proportions inquiétantes. La mesure de cet indice est donc toujours plus ou moins arbitraire.
La preuve de ce que nous avançons paraît être fournie par le fait suivant. Après avoir mesuré sur 2500 exemplaires les indices H/A et H/L, nous avons obtenu, pour le premier, une courbe de Gauss qui se tenait à peu près et annonçait en tout cas une forme régulière et symétrique (on verra dans la suite une courbe dressée sur 8000 ex.), alors que, pour le second indice, la courbe, tout en présentant en gros la forme de la cloche, restait irrégulière et surtout accusait sur la droite une dissymétrie exagérée. En effet, il a suffi d’un certain nombre d’exemplaires un peu jeunes, dont les valeurs n’avaient cependant pas d’influence sur la symétrie de la première courbe, pour altérer la forme de la courbe des H/L. Certes, en les supprimant, on serait parvenu à confectionner une courbe élégante. Mais alors où tracer une limite précise entre les jeunes et les adultes ?
Cela dit, nous avons néanmoins, pour ne pas être accusé de trop simplifier les choses en ne retenant que l’indice H/A, essayé de combiner les deux indices en une moyenne M = ((H/A) + (H/L) / 2). En effet, quelle que soit l’imprécision de la mesure de L, cette dimension demeure un élément utile de diagnostic. Le problème est donc de savoir si l’intervention de la mesure des largeurs changerait quelque chose à des
[p. 273] calculs exécutés uniquement sur H/A. Autrement dit, y a-t-il corrélation suffisante entre une série de valeurs H/A et une série de valeurs M ? Si oui, le premier indice suffira dans la pratique, sinon le calcul de M deviendra nécessaire.
Pour résoudre la question, nous avons calculé les valeurs de M de tous nos exemplaires d’aquarium. La largeur de la coquille en aquarium prend, en effet, une signification plus précise du fait que les influences du milieu ambiant restant pratiquement identiques, l’hérédité seule intervient pour différencier les formes. Or, en de telles conditions, nous avons toujours trouvé une corrélation excellente entre les variations de M et celles de H/A. Voici un exemple. Nous mesurons au hasard 200 exemplaires provenant des milieux suivants (les valeurs indiquées ici sont celles des indices H/A mesurés en aquarium et non en nature) : Port d’Hauterive (lac) 1,42 ; Maison Rouge (étang) 1,67 ; Marin (lac) 1,69 ; Witzwil (lac) 1,65 ; Colombier (lac) 1,70 ; Loclat (petit lac de Saint-Blaise) 1,87 ; Champion (marais) 1,72 ; Monsmier (mare) 1,84 ; Thielle (canal) 1,83 et Nidau (rivière) 1,57. Pour calculer la corrélation, nous nous sommes servi de la formule du rang, introduite en psychologie expérimentale par Spearman 4. En faisant le calcul sur les 200 exemplaires globalement, nous avons trouvé une corrélation de 0,94. Le maximum possible étant 1,00, cette corrélation est donc excellente, ce qui revient à dire qu’en mesurant les indices H/A et en mesurant les indices M, on parvient à des résultats pratiquement identiques. Si maintenant nous reprenons les mêmes 200 exemplaires en séparant les 10 races, et si nous calculons à part la corrélation entre H/A et M pour chacun des 20 exemplaires représentant ces races, nous aboutissons à un résultat un peu moins bon. La moyenne de ces corrélations partielles est en effet de 0,87. Un tel résultat reste très suffisant en pratique, mais indique évidemment que, au sein d’une même population, la corrélation entre la largeur de la coquille et la grandeur de l’ouverture n’est pas absolue. Seulement, étant donnée
[p. 274] l’excellence de la corrélation globale, et étant données les réserves qu’il faut faire quant à la valeur et quant à la précision de l’indice H/L nous considérerons cette corrélation comme satisfaisante. En effet, comme nous avons pu nous en convaincre en reprenant un à un les exemplaires, ceux d’entre eux qui font baisser la corrélation sont précisément les exemplaires mal développés, dont le rapport H/A est suffisant pour indiquer à quelle race ils appartiennent, mais dont le rapport H/L est dépourvu de signification. Bref, ou bien cela revient au même de faire les calculs sur H/A et sur M, ou bien il y a un léger écart entre les deux valeurs, mais alors l’indice H/A paraît plus sûr que l’indice M.
En conclusion, nous choisissons l’indice H/A comme seule mesure utile, et nous le désignerons dorénavant par le terme d’indice de contraction et par le symbole C. Il va de soi que cette conclusion est toute relative à l’objet de notre recherche. Comme notre but essentiel est d’étudier les variations de l’espèce en conditions lacustres et l’hérédité des formes de lac, c’est la contraction de la coquille qui nous intéresse avant tout. Mais une analyse exhaustive des variations de l’espèce en eaux tranquilles conduirait naturellement à envisager bien d’autres caractères. Cependant, ainsi que nous le verrons tout à l’heure, il y a de grandes variations de la contraction même en eaux tranquilles et ces variations sont, à elles seules, déjà bien instructives.
Une dernière question se pose, étant donné notre choix de l’indice C comme seul procédé de mesure. Cet indice ne varie-t-il pas lui-même en fonction de facteurs contingents, c’est-à-dire en fonction des facteurs que nous ne nous proposons précisément pas d’étudier ? Autrement dit, constitue-t-il un indice que l’on peut légitimement isoler ? Nous ne voyons guère ici que deux variables à examiner parmi les altérations visibles et purement morphologiques : la taille et l’épaisseur de la coquille. Or, il est naturellement possible que plus la taille d’une coquille se trouve grande, plus la forme ait tendance à être allongée, etc. Mais nous ne sommes pas parvenu à déceler de telles corrélations.
D’abord, en aquarium, la taille et l’épaisseur des coquilles se sont trouvées pratiquement constantes. Or, comme nous le verrons,
[p. 275] les écarts entre les différentes formes (en ce qui concerne l’indice C) ont atteint des proportions presqu’aussi considérables dans nos bocaux que dans la nature. D’un bocal à l’autre, nous avons mesuré des écarts de 1,37 à 1,95, alors que, dans la nature, les stations extrêmes (en Suisse) que nous avons rencontrées sont de 1,29 et 1,94. Cela parle bien en faveur d’une indépendance relative de l’indice C par rapport aux facteurs de taille et de poids (en aquarium toutes les races sont de très petite taille et de test fragile).
En second lieu, si l’on compare les unes aux autres les différentes stations en nature, on n’observe aucune corrélation nette entre la contraction et la taille. Les formes les plus allongées que nous ayons rencontrées dans les collections étrangères sont la var. raphidia Bgt. de Dalmatie et la var. arenaria Colb. (les originaux d’Oostduinkerke de la collection Colbeau au Musée de Bruxelles). Or, la première forme est de très grande taille (de 5 à 6,5 cm) et la seconde est très petite (2,1 à 2,5 cm). En outre, on trouve des formes vulgaris et palustriformis, très allongées, de toutes les tailles. En Suisse, mêmes phénomènes. Parmi les formes les plus élancées se trouvent de grandes formes producta Colb. et de très petites formes des étangs de Sion et de Sierre, ainsi que des variétés de toute taille que l’on trouve dans les canaux. Parmi les formes les plus contractées non lacustres se trouvent des variétés de taille exiguë comme la var. Rhodani et des formes de grande taille (turgida). Il est vrai que les formes de lac très contractées (lacustris et bodamica) sont presque toujours de petite taille. Seulement, la question est de savoir si c’est la contraction de la coquille qui, comme telle, empêche l’animal d’atteindre de grandes proportions, ou si la vie en eaux lacustres produit à la fois la contraction et la petite taille sans qu’il y ait de relation nécessaire entre ces deux caractères (comme serait par exemple la relation de l’œil rouge et du poil blanc chez un Mammifère albinos). Mais, d’abord, il faut remarquer que la var. Bollingeri sublittorale est très allongée et cependant de taille encore inférieure à celle de la var. lacustris. En outre, en aquarium, la var. bodamica, qui reste héréditaire quant à la contraction, n’est nullement d’une taille inférieure à celle des formes allongées. Par exemple, les 13 exemplaires de la première génération élevée en aquarium des bodamica d’Hauterive (lac de Neuchâtel) m’ont donné une taille moyenne de L = 24,7 mm (C = 1,44), alors que les 30 premiers exemplaires crevés en aquarium de la var. producta du
[p. 276] Loclat (Saint-Blaise) sont de L = 19,0 mm (C = 1,90). Il n’y a donc, si l’on compare entre elles les populations dans la nature ou les races en aquarium, aucune corrélation nette entre la taille et la forme. La taille, comme cela est connu depuis longtemps, dépend essentiellement du volume de l’eau dans laquelle vit l’animal (lorsque l’eau est tranquille) et du nombre d’individus vivant ensemble dans le même volume. Dans l’exemple que nous venons de citer, le volume d’eau est resté constant (1,5 l.), mais les producta étaient en plus grand nombre dans leur bocal que les lacustris, d’où leur taille plus exiguë.
En bref, il faut distinguer deux sortes de milieux : les marais et les lacs. Dans les lacs, la taille est en moyenne inférieure à ce qu’elle est dans les marais, mais pour des causes indépendantes de la contraction : l’agitation de l’eau a pour effet tout à la fois de diminuer la taille et de contracter la coquille, sans que cette contraction et cette diminution de taille soient liées entre elles par une relation directe et nécessaire. Dès lors, si nous calculons la corrélation entre la taille et la contraction sans distinguer les deux sortes de milieux, nous trouvons bien une certaine dépendance entre les deux caractères, mais une dépendance qui ne traduit pas de lien causal simple. En faisant le calcul sur 200 stations, 100 de lac et 100 d’eaux tranquilles, nous avons en effet trouvé, toujours par la formule du rang, une corrélation de 0,53. Seulement, si l’on a soin de distinguer les deux milieux, la corrélation disparaît. En calculant à part la corrélation sur les 100 stations d’eaux calmes, nous n’avons en effet plus obtenu que 0,06 (l’absence de corrélation s’exprimant par le chiffre 0), ce qui signifie qu’il n’y a dans les marais aucune relation entre la taille et la contraction. Si nous calculons maintenant la chose sur les 100 stations lacustres, nous trouvons 0,22. Cette corrélation, pratiquement nulle, est cependant un peu meilleure, parce que, dans les lacs, les plus grandes formes habitent les endroits tranquilles et sont par conséquent aussi les formes les plus allongées. Enfin, en aquarium, la corrélation est, pour 100 bocaux de stations différentes prises au hasard (lac et marais réunis), de −0,09, c’est-à-dire nulle.
Maintenant, si nous comparons entre eux, non plus des phénotypes en nature ou des génotypes en aquarium caractérisés par leurs moyennes, mais les individus d’une même population ou d’une même race, la question est légèrement différente. Comme nous le disions
[p. 277] plus haut, l’indice C (= H/A) dépend en partie de l’âge de la coquille, ou, à âges égaux, du degré de développement qu’a pris l’animal. Par conséquent, dans certaines races, les petits individus seront en moyenne plus allongés, dans d’autres en moyenne plus contractés. Tôt après la naissance, en tout cas, la coquille tend à s’allonger, quelle que soit la race et, à la maturité, elle tend à se contracter. Quant à la période intermédiaire, cela dépend de la race. Il se pourrait donc que la corrélation entre la taille et la contraction, quoique nulle si l’on compare entre elles les populations ou les races, fût sensible si l’on compare entre eux les individus de même population ou de même race. Mais, ici encore, il n’en est rien. En prenant au hasard 20 exemplaires de 10 stations différentes, nous avons trouvé des corrélations qui oscillent entre −0,63 et +0,55 et qui donnent ensemble une moyenne de 0,15, c’est-à-dire une corrélation pratiquement nulle. En faisant la même opération sur des exemplaires d’aquarium, nous avons obtenu des corrélations de −0,40 à +0,56, donnant une moyenne de 0,12. Il n’y a donc aucune loi générale dans ce domaine. Tout ce qu’on peut dire, c’est que plus un individu est développé, mieux il représente le type de sa race ou de son phénotype au moment considéré : une bodamica de grande taille en aquarium sera plus contractée qu’un exemplaire jeune ou dégénéré, et une producta sera plus allongée. Mais, d’autre part, comme à volume égal de la coquille, un exemplaire contracté est par définition moins allongé (la longueur L est inférieure) qu’un exemplaire normal, et comme même une producta, parvenue à maturité, dilate toujours un peu son ouverture (d’où une diminution de l’indice C) ces règles n’ont rien d’absolu. On s’explique donc pourquoi de telles règles, divergentes selon les races, et présentant elles-mêmes de nombreuses exceptions, aboutissent en fin de compte à des corrélations nulles entre la corrélation et la taille.
En bref, de quelque manière que l’on pose le problème, il n’y a pas de relations directes entre la forme de la coquille et sa grandeur. On en montrerait autant des relations entre la forme et le poids (l’épaisseur), mais comme cela est visible à l’observation immédiate, nous nous sommes abstenu sur ce point de calculs fastidieux. Il nous est donc permis de tirer de ce qui précède la conclusion que l’indice C est bien l’unité de mesure la plus utile à considérer et qu’il constitue une donnée indépendante par rapport aux caractères contingents de la coquille comme la taille ou le poids.
Il peut être utile, avant de passer à l’étude biométrique et génétique des formes de Limnæa stagnalis, de rappeler les noms des principales variations décrites par les auteurs, en indiquant tout de suite les indices C moyens qui correspondent à ces formes. En effet, dans ce qui suit, nous nous abstiendrons souvent de désigner les variétés que nous étudierons par des noms — étant donné le vague de ces déterminations qualitatives lorsqu’il s’agit de simples morphoses — et les caractériserons avant tout par des chiffres. Il convient donc de savoir dès maintenant, au moins en gros, à quoi correspondent ces chiffres dans la nomenclature habituelle.
Type de l’espèce : Nous considérerons comme typiques les formes de 1,76 à 1,80, centrées autour de la moyenne et du médian de la courbe de fréquence en stations non lacustres. (Voir pl. 6, fig. 7-8.)
Formes allongées : Var. producta Colb. Grande variété un peu plus allongée que le type : 1,80-1,84 environ. (pl. 6, fig. 1-2.)
Var. vulgaris West. Petite variété allongée : 1,84-1,86. (pl. 6, fig. 32-39).
Var. palustriformis Kob. Simple accentuation de la dernière forme : 1,86-1,89. (pl. 6, fig. 65-67).
Var. arenaria Colb. Forme naine, en général très allongée : 1,80-1,90 (en général 1,85-1,90). (pl. 6, fig. 40-41).
Var. subulata West. (subula auct., raphidia Bgt.). Grande variété très effilée : 1,87-1,90. (cf. pl. 6, fig. 42-43).
Formes contractées non lacustres : Var. elophila Bgt. Forme habituelle des marécages, plus trapue que le type : 1,70-1,75 (pl. 6, fig. 5-6).
Var. turgida Mke. Encore plus contractée : 1,65-1,69. (pl. 6, fig. 9 et 50).
Var. borealis Bgt. Idem, mais à spire conique : 1,65 environ.
Formes contractées fluviales et lacustres : Var. Rhodani Kob. Intermédiaire entre les formes précédentes et les variétés lacustres : 1,50-1,60. (pl. 6, fig. 25-26).
Var. intermedia God. (media Htm.). Idem, mais en général de taille plus grande : 1,50-1,60. (pl. 5, fig. 63-66 et pl. 6, fig. 13-20).
Var. lacustris Stud. Franchement contractée : 1,37-1,50. (pl. 5, fig. 58-62 et pl. 6, fig. 21-24 et 27-28).
Var. bodamica Cless. Populations à contraction maximale : 1,30-1,36. (pl. 5, fig. 53-57 et pl. 6, fig. 30-31).
Pour remplir la double tâche que nous nous sommes proposée — déterminer la cause des variations de la Limnæa stagnalis dans les lacs, et établir jusqu’à quel point ces variations sont héréditaires — la première chose à faire est de dresser les tables de variabilité de l’espèce à l’état de nature. Le résultat des élevages en aquarium ne sauraient, en effet, s’interpréter en l’absence de telles tables. D’autre part, l’observation minutieuse de la répartition des formes sur le terrain permet seule d’élaborer les hypothèses que l’expérience et l’élevage vérifieront ensuite en une certaine mesure.
Nous avons étudié 65 000 exemplaires de Limnæa stagnalis des eaux stagnantes et des canaux de la Suisse romande. Nous en avons mesuré près de 10 000. Quant aux 55 000 autres, nous les avons comparés aux types définis par les mesures antérieures et nous sommes borné à mesurer les individus extrêmes, de manière à déterminer les écarts maximum de contraction et d’allongement en milieux non lacustres. Avant de parler de cette dispersion et de ces écarts maximum, il convient de décrire préalablement les stations étudiées et de déterminer la courbe de fréquence de ces stations elles-mêmes.
Notre but principal étant d’analyser les variations et l’hérédité de la L. stagnalis dans les trois lacs de Neuchâtel, Bienne et Morat (c’est dans le premier de ces lacs que la var. lacustris est la plus typique en Suisse romande) nous avons surtout étudié, pour situer ces variations en eaux lacustres dans l’ensemble du tableau de la variabilité de l’espèce, les stations d’eaux stagnantes des régions immédiatement voisines : Seeland, etc. Mais notre enquête nous ayant entraîné à mesurer également un grand nombre de formes du Léman, nous avons fini par explorer, pour établir un système de références suffisant,
[p. 281] l’ensemble des marais de la Suisse romande et des régions limitrophes. Nous avons ainsi parcouru : 1° la plaine qui s’étend entre les trois lacs de Neuchâtel, Bienne et Morat, y compris le Seeland jusqu’à Aarberg ; 2° les marais des environs de Bienne et de Soleure : Lyss, Büren, etc. ; 3° les environs de Berne (pour cette région, la collection locale du Musée de Berne nous a fourni d’utiles matériaux) ; 4° la partie inférieure de la vallée de la Broie (Avenches, Payerne) et la plaine d’Orbe ; 5° toute la plaine du Rhône, de Villeneuve et du Bouveret à Tourtemagne et Gampel ; 6° les environs de Genève (sur ce point, presque tous les exemplaires mesurés sont ceux de la coll. Favre, au Muséum de Genève) ; 7° quelques petits lacs et marais du plateau vaudois et du Jura vaudois et neuchâtelois : lacs de Bret, de Joux, des Taillères et bassin du Doubs. En outre, j’ai pu mesurer les exemplaires des environs de Bâle, récoltés par G. Bollinger et déposés au Muséum de Bâle.
Je n’ai certes pas tout vu, mais aucune étendue d’eau importante ne m’a échappé. Je crois avoir ainsi constaté l’essentiel, comme nous le confirmera entre autres la comparaison de notre matériel avec les 2300 stagnalis étrangères mesurées dans les musées.
Le nombre des stations étudiées dans les régions que nous venons de délimiter est de 209. La première question qu’il faille se poser est donc de savoir si ces stations ont une répartition homogène et si leur dispersion contient quelqu’enseignement. Pour ce faire, caractérisons chaque station par la moyenne des indices C des individus récoltés et établissons la courbe de fréquence des 209 stations. Nous comparerons dans la suite cette courbe avec celles des lacs et des rivières. Une telle courbe, notons-le d’emblée, comporte quelqu’arbitraire, étant donnée la difficulté d’une définition précise du concept de « station ». Néanmoins cet inconvénient est plus sensible pour les valeurs moyennes que pour les extrêmes, et ce sont les extrêmes qui nous intéressent surtout.
Lorsqu’une station est limitée naturellement, l’arbitraire est évité : sera considérée comme station toute pièce d’eau, si exiguë soit-elle. Si, sur un même espace de quelques ares, on trouve les uns à côté des autres un grand nombre de fossés ou de mares (comme c’est le cas fréquemment dans les tourbières abandonnées), il peut, il est vrai, y avoir hésitation, même lorsque les creux ne communiquent pas entre eux. Nous nous en sommes tenu à la règle suivante : lorsque deux mares, même presque contiguës diffèrent par leurs indices
[p. 282] indices moyens C, elles constitueront par définition deux stations distinctes, sinon pas. En fait, on trouve souvent, par exemple aux environs d’Anet et de Monsmier (Seeland) des fossés et des mares qui ne sont séparés que par quelques mètres et qui peuvent communiquer entre eux lors de grandes pluies, mais dont les populations diffèrent beaucoup de l’un à l’autre. La race peut être la même et les phénotypes varier du tout au tout. Dans de tels cas, autant de phénotypes, autant de stations. Mais il y a des cas plus difficiles à élucider : celui, par exemple, d’un même canal, s’étendant sur plusieurs kilomètres et peuplé de milliers de Limnées (nous avons par exemple récolté plusieurs milliers de coquilles dans un seul fossé s’étendant de Thielle à Witzwil (Seeland). Faut-il considérer ce canal comme une seule station, alors qu’une flaque d’eau de 2 ou 3 m2 compte également pour un ? La même règle s’applique ici : autant de phénotypes autant de stations. Il convient, par conséquent, de mesurer 20 ou 30 exemplaires tous les 50 mètres, le long du même canal : dès que la moyenne C varie, nous sommes par définition en présence d’une nouvelle station. Notons enfin que, dans la règle, 20 à 50 exemplaires sont nécessaires pour la détermination de la moyenne d’une station, mais, bien entendu, plus la station est étendue, plus il faut de matériel.
Cela dit, voici la liste des stations étudiées.
I. La plaine comprise entre les trois lacs subjurassiens et le Seeland (72 stations) :
II. Environs de Bienne et de Soleure (12 stations) :
Aarberg (marais) 1,74.
Lyss (vieille Aar) 1,75.
Busswil (id. et marais) 1,70 ; 1,71 et 1,75.
Dotzigen (marécage) 1,69.
Meienried (marais de la vieille Aar et mares) 1,68 ; 1,76 et 1,71.
Entre Soleure et Selzach 1,68 et 1,71.
Soleure 1,78.
Nous avons étudié en outre des mares à Locraz, Bienne et Gottstatt, mais où se font sentir des influences de formes lacustres ou de rivières et que nous examinerons à part.
III. Environs de Berne (15 stations) :
Elfenauweiler 1,81.
Berne 1,73 ; 1,77 ; 1,82 ; 1,71 ; 1,81 ; 1,75.
Aeschi 1,77.
Environs de Thoune 1,82 ; 1,83 et 1,73.
Belpberg 1,69 ; 1,77.
Interlaken 1,83.
Weissensee (près Brienz) 1,84.
IV. La plaine d’Orbe et la vallée de la Broie (8 stations) :
Lac de Lussy à Châtel-Saint-Denis 1,81 et 1,67 (rien trouvé dans les tourbières entre Châtel et Vaulruz ni dans la plaine de Bulle).
Marais de la Chambronne 1,78.
Lac Vert près de Begnins 1,70.
Lac de Joux 1,84 et 1,86.
Lac des Rousses 1,85 (?).
Lac des Taillères 1,70.
Maison Monsieur (Doubs) 1,74.
Lac des Brenets (Doubs) 1,79.
Si nous groupons ces 209 stations par 3 nous obtenons la courbe de fréquence suivante (voir fig. 2) :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,65
7
1,68
17
1,71
28
1,74
37
1,77
44
1,80
35
1,83
26
1,86
12
1,89
3
On peut constater ainsi que les stations non lacustres de l’espèce constituent un ensemble homogène, avec légère prédominance du nombre des stations à phénotypes contractés sur celui des phénotypes allongés, mais sans asymétrie proprement dite. La moyenne des stations est à chercher entre 1,77 et 1,79, ce qui correspond à peu près, comme nous le verrons, à la moyenne des individus (1,78) 7. Quant aux extrêmes, ils méritent un examen attentif et c’est surtout à cette fin que peut servir une telle statistique.
Les stations à phénotypes les plus allongés sont de 1,89 à 1,90. (Aproz 1,90 et Anet 1,89) 8. Nous ne trouverons naturellement pas dans les autres milieux (rivières et lacs) de stations à moyenne supérieure, sauf, chose curieuse, dans des mares en communication avec les lacs de Neuchâtel (Witzwil 1,91) et Léman (embouchure de l’Aubonne 1,94). Mais dans ces deux dernières stations il s’agit d’exemplaires aberrants, ayant cru presque dès leur naissance dans de petites flaques d’eau de quelques litres seulement et n’étant pas parvenus à un développement normal. Au contraire, les exemplaires d’Aproz ou d’Anet habitent de petites mares ou des fossés dans lesquels les générations successives gardent la même forme étant donnée la permanence du milieu. Les stations de 1,89 et 1,90 constituent donc bien les populations stables les plus allongées de notre territoire, et nous verrons dans la suite qu’on ne trouve à l’étranger que peu de phénotypes qui les dépassent.
Fig. 2. Courbe de fréquence des stations non lacustres
Quant aux populations les plus contractées, elles sont de 1,65 (Payerne), de 1,66 (Les Devens, Roche et Thoiry), 1,67 (Bavois, Orny, Cointrin et Châtel-Saint-Denis) et de 1,68 (Epagnier, Monsmier, Meienried et Soleure). Le problème est de savoir quelles sont les stations à phénotypes les plus contractés non lacustres, sur lesquelles il ne saurait s’exercer d’influence lacustre actuelle. Nous verrons, en
[p. 287] effet, que sur le pourtour des lacs on trouve des stations d’eaux stagnantes à type plus contracté (1,58 à 1,62) et que dans les lacs les stations oscillent entre 1,30 et 1,70 environ.
Pour effectuer cette détermination, il convient d’emblée d’écarter les stations de Payerne et de Thoiry. Il s’agit d’étangs artificiels servant à la pisciculture et dans lesquels on a introduit des Limnées ayant une hérédité en partie lacustre. M. le directeur de l’Établissement de pisciculture de Payerne a bien voulu, en effet, nous renseigner sur l’origine des Limnées de ses étangs : elles proviennent d’un envoi de l’établissement de Boudry (Neuchâtel), envoi datant d’une dizaine d’années. Or, l’établissement de Boudry est situé non loin du lac de Neuchâtel et le pisciculteur a continué d’aller plusieurs fois par an chercher du plancton et des plantes aquatiques dans les mares du cordon littoral, à Colombier, Bevaix, etc. Comme la population des Limnæa stagnalis de Boudry est identique à celle de ces mares, il n’y a pas de doute qu’il s’agit d’une forme influencée par les variétés lacustres. Cette influence durant toujours, nous n’avons pas compté la station de Boudry dans la présente statistique. Quant à la station de Payerne, tout en comprenant des formes à hérédité lacustre, elle a pu s’enrichir depuis d’autres apports. Aussi, l’avons-nous comptée ici, mais elle ne saurait être considérée comme la station à phénotype le plus contracté des races non lacustres, puisque l’influence lacustre est indéniable. On en doit dire autant de la station de Thoiry. M. l’inspecteur des pêches Vouga, de Neuchâtel, qui a souvent fréquenté cet établissement, nous a appris, en effet, que très fréquemment on déposait dans ces mares, au temps où elles étaient utilisées pour la pisciculture, des plantes et des débris de toutes sortes provenant du Léman.
Il reste les stations de 1,66 des Devens et de Roche et les stations à 1,67. Les exemplaires qui nous ont servi à déterminer la moyenne des Devens (Bex) ont été recueillis en 1848 par Jean de Charpentier (coll. Charpentier à Lausanne). Ils sont de petite taille (31 à 39 mm) et présentent de notables malformations. Il s’agit donc évidemment de morphoses dues à la reptation sur la vase d’une mare à demi desséchée : le dernier tour dilaté (ampliata et gibbosa) ne laisse guère de doute à cet égard. La mare de Cointrin (12 exemplaires de la coll. J. Favre, à Genève), actuellement desséchée, était également très boueuse au moment où M. Favre a fait sa récolte, comme il a bien voulu nous le communiquer. Quant à la station
[p. 288] d’Orny (Entreroche), il s’agit d’une tourbière abandonnée, peu fournie en végétation, et dans laquelle les Limnées rampent sur la tourbe même. Les formes à 1,67 de Châtel-Saint-Denis, d’autre pari, habitent de petites mares fangeuses et fréquemment à sec, sur le pourtour du lac de Lussy, la population de ce petit lac-étang présentant une moyenne de 1,81 et étant évidemment de la même race. La population de 1,66 de Roche, enfin, habite un canal peu riche en végétation et dans lequel le courant était rapide au moment de notre récolte. Il s’agit donc ici d’une morphose tendant vers la var. Rhodani, mais non héréditaire, comme nous l’a prouvé un élevage (la forme de Roche donne en aquarium un type très allongé) 9.
Nous pouvons donc conclure que les phénotypes les plus contractés d’eaux tranquilles, sans influence lacustre connue sont de 1,66-1,67 et ne se rencontrent que dans des mares fangeuses, des canaux à courant appréciable ou des tourbières peu garnies de plantes, les mêmes formes présentant un phénotype tout différent dès qu’elles se trouvent déposées en d’autres milieux (cf. lac de Lussy et Roche).
Il reste une dernière question à examiner ici. Les stations dont nous venons de faire la statistique ne sont pas également réparties, tant s’en faut, de l’une à l’autre des régions de notre territoire. Est-ce l’indice que l’exploration de ces régions a été insuffisante, ou peut-on découvrir quelqu’hypothèse explicative ?
Nous pouvons classer nos stations en trois groupes (en éliminant celles de Payerne et de Thoiry que j’ai indiquées dans le tableau simplement, pour compléter l’idée que l’on doit se faire de la variabilité de l’espèce) : 1° la plaine du Rhône ; 2° le plateau vaudois et genevois avec le Jura ; 3° la plaine située entre les lacs subjurassiens et les plaines de Bienne-Soleure, Orbe et de la vallée inférieure de la Broie. Les moyennes des stations de ces groupes sont respectivement de 1,79, de 1,77 environ (en comptant les fractions) et de 1,76. Notons, d’ailleurs, que la moyenne des individus récoltés (indépendamment du calcul par stations) s’est trouvée égaiement de 1,79 pour la plaine du Rhône, de 1,768 pour les plaines subjurassiennes et de 1,78 pour le reste des stations.
À quoi peuvent être dues ces divergences ? Deux hypothèses sont concevables. La première consisterait à faire intervenir l’influence
[p. 289] des lacs. Les territoires réunis sous le troisième groupe (plaines subjurassiennes) ont en effet tous été recouverts, depuis la dernière glaciation, par des nappes lacustres. Le grand lac subjurassien décrit par Schardt s’étendait des Mormonts (de la station d’Orny) à Soleure. Il se pourrait donc que l’existence de cet ancien lac explique le caractère en moyenne contracté de la population de ce territoire, soit par un phénomène de sélection (les lacs auraient éliminé les formes allongées), soit par l’hérédité des formes lacustres elles-mêmes. En effet, les groupes 1 et 2 de stations (plaine du Rhône, Plateau et Jura) n’ayant pas connu le passé lacustre, les stations en sont en moyenne plus allongées : 1,79 et 1,78, ensemble 1,787 (la moyenne par individu donne ensemble 1,790).
La seconde hypothèse consisterait simplement à faire intervenir la nature des stations en jeu. Il est connu depuis longtemps que les Limnées d’un fossé ou d’un canal n’ont pas la même forme que celles d’un marais, etc. En moyenne, comme nous le verrons plus loin (§ 5), les marais encombrés de végétation contiennent des phénotypes plus contractés que les canaux ou les étangs à eaux libres. Il se pourrait donc que les plaines subjurassiennes soient plus riches en marais proprement dits que la plaine du Rhône par exemple, d’où la faible différence des moyennes observées. Or, il semble bien que les stations ne soient pas réparties de manière homogène dans nos trois groupes. Les plaines subjurassiennes sont effectivement riches en marais qui subsistent encore ou qui ont été tout récemment asséchés en partie (vers 1890) : le Seeland, la plaine d’Orbe, etc. Au contraire, les stations étudiées en plaine du Rhône consistent surtout en petites mares à niveau très variable (dépendant des infiltrations du Rhône) et peu riches en végétation. Les marais d’Ardon et de Saillon, par exemple, malgré leur étendue actuelle ou dans un passé récent, présentent certainement un autre caractère que les marais du Seeland. Quant aux stations du groupe 2, ce sont surtout les lacs-étangs qui haussent leur moyenne.
Quelque séduisante que soit la première de ces deux hypothèses, les faits nous contraignent d’adopter la seconde. Tout d’abord, nous constatons que les différences d’un territoire à l’autre consistent beaucoup plus en un déplacement des moyennes qu’en une opposition des extrêmes : on trouve des stations de 1,66-1,67 et d’autres de 1,88-1,90 dans les trois groupes.
En second lieu, si nous comparons ces groupes de stations
[p. 290] aux populations étrangères, nous retrouvons les mêmes écarts. Neuf cents stagnalis belges mesurées dans les collections de Bruxelles et de Liège nous ont donné une moyenne de 1,804, alors que cinq cents individus français des collections Locard, à Paris, Bourguignat, à Genève, etc., se sont trouvé présenter une moyenne de 1,763. On ne saurait cependant invoquer ici une influence des lacs.
Enfin, lorsqu’on peut suivre avec le temps l’évolution d’une station, on observe une légère contraction au fur et à mesure que le marais proprement dit l’emporte sur le lac-étang, etc. Ainsi la station de Rouelbeau, étudiée par Favre 10 a passé de 1,85 (craie lacustre) à 1,78 (actuellement), le Loclat de 1,86 à 1,82, etc. À cet égard, on peut se demander si les stations de la plaine du Rhône valaisanne ne sont pas plus proches des conditions anciennes que les stations subjurassiennes, en tant que les premières sont conditionnées par un climat plus sec et plus continental. Il semble bien, en effet, que les stations subfossiles connues soient en moyenne à phénotype plus allongé que les stations actuelles (voir § 9).
En bref, si les lacs subjurassiens ont eu quelqu’influence sur les phénotypes du territoire correspondant, c’est, semble-t-il, indirectement, en augmentant l’étendue des marécages, et non directement par sélection ou hérédité. Quoi qu’il en soit de ce dernier point, le problème subsiste, en ce qui concerne les régions avoisinant les lacs, de savoir quelle est la limite exacte du domaine de variation des formes d’eaux tranquilles et du domaine proprement lacustre. Tout ce qui suivra est conditionné par cette question préliminaire, que nous allons maintenant chercher à résoudre en étudiant les stations lacustres et intermédiaires, puis la courbe des individus.
Nous avons mesuré plus de 10 000 exemplaires de l’espèce récoltés dans les trois lacs de Neuchâtel, Bienne et Morat et dans le Léman, ainsi que dans les stations avoisinantes (rivières, mares en communication avec les lacs et étangs résultant de la baisse du
[p. 291] niveau des lacs subjurassiens lors de la correction des eaux du Jura en 1890). Il convient d’étudier ces territoires, par stations, avant de procéder à une analyse détaillée de la courbe des individus. L’étude des populations comme telles constitue, en effet, une introduction indispensable à l’analyse biométrique, car elle fournit d’emblée les cadres dans lesquels viendront s’insérer les statistiques portant sur le détail, ces dernières risquant sans cela de demeurer artificielles.
Nous avons examiné 165 stations des quatre grands lacs mentionnés. Nous ne comptons pas le lac de Joux ou les lacs-étangs plus petits dans le domaine lacustre, parce que les formes lacustris, etc., ne s’y rencontrent pas. Quant à la délimitation des stations, nous nous soumettrons aux mêmes règles que précédemment. Seulement, comme on peut différencier les stations à l’infini, sur les rives d’un même lac, je n’ai pas cherché à tout mesurer, comme c’est le cas pour les marais, mais simplement à explorer les stations différant notablement les unes des autres par leur population. Ce n’est que sur les rives du lac de Neuchâtel comprises entre la Pointe du Bied et la Tène que l’analyse a été poussée dans le détail.
Voici d’abord la liste des stations, caractérisées par leur indice C moyen :
La Belotte 1,73 à 17 m ; 1,81 à 23 m. et 1,87 à 27 m.
Chevran-Hermance 1,76 à 5-10 m et 1,70 à 15-18 m.
Hermance 1,56 à 2-3 m.
Tougues 1,61 (19 m).
Nernier 1,68 (20 m).
Nyon 1,56 (25 m).
Si nous groupons par 3 ces 165 stations, nous obtenons la courbe suivante :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,29
5
1,32
9
1,35
16
1,38
8
1,41
9
1,44
14
1,47
15
1,50
20
1,53
16
1,56
14
1,59
8
1,62
8
1,65
6
1,68
6
1,71
3
1,74
2
1,77
2
1,80
2
1,83
1
1,86
1
On voit que cette courbe 11 n’a nullement la régularité de la courbe des stations non lacustres. Ce fait indique d’emblée que la population des lacs n’est pas homogène, mais essentiellement complexe. Il est probable, il est vrai, qu’en multipliant le nombre des stations on arriverait à une courbe plus régulière, bien qu’asymétrique par étirement sur la droite (c’est ce que donnera la courbe des individus), mais il n’est pas intéressant de mettre son temps à tenter cette aventure. Ce qui est certain, c’est que les 160 premières stations d’eau calme dont nous avons mesuré les populations donnent une courbe de dispersion beaucoup plus homogène que ces 165 stations lacustres.
En second lieu, il est visible que cette courbe chevauche sur celle des stations de marais. Les 23 stations aux phénotypes les plus allongés de l’ensemble pourraient être des stations non lacustres. Ce fait, joint à la complexité de la dispersion, nous montre combien il va être délicat de délimiter exactement quel est le type de l’espèce et ce que les lacs ont produit en fait d’accommodations phénotypiques ou d’adaptations héréditaires.
Notons, en outre, d’emblée que la population varie d’un lac à un autre.
Lac de Neuchâtel litt.
Id. sublitt. (avec sublitt, Bienne)
Bienne et Morat
Léman litt.
Id. sublitt.
1,29
5
1,32
9
1,35
15
1
1,38
8
1,41
6
3
1,44
3
6
5
1,47
6
3
6
1,50
5
4
12
1,53
10
4
2
1,56
5
2
5
2
1,59
4
1
1
1
1,62
7
1
1,65
4
2
1,68
2
1
1
2
1,71
1
1
1
1,74
1
1
1,77
2
1,80
1
1
1,81
1
1,86
1
Nous pressentons, ainsi dès l’examen des stations, l’existence d’une variété de moyenne 1,35, spéciale au lac de Neuchâtel (v. bodamica) et de formes oscillant entre 1,40 et 1,60 (lacustris et intermedia) dont la signification sera plus difficile à préciser. Tout converge donc pour nous pousser à étudier d’une manière soigneuse les variétés intermédiaires entre la forme lacustre et la forme d’eau tranquille de notre espèce de Limnée. Sans cette connaissance des zones frontières, toute discussion sur l’hérédité de ces formes resterait imprécise. D’autre part, l’examen des zones frontières suffit à lui seul, sur bien des points, à suggérer des hypothèses, que l’élevage sera seul, il est vrai, à pouvoir contrôler. Examinons de ce point de vue les stations fluviales, les mares en communication avec les lacs et les mares résultant d’un abaissement de niveau des lacs.
On trouve dans les fleuves et les rivières d’un certain volume une forme intermédiaire entre le type de l’espèce et les var. lacustris-bodamica. Kobelt l’a nommée v. Rhodani, d’après des exemplaires provenant du Rhône à Genève. Nous avons trouvé sur notre territoire les quelques stations suivantes :
Le Rhône : 1,58 au pont de Sous-Terre, à Genève (Favre) ;
[p. 296]La Thielle : 1,52 à la Poissine ; 1,48 à Thielle ; 1,60 et 1,64 au Pont de Saint-Jean ;
L’Aar : 1,50 à Nidau ; 1,57 après l’écluse ; 1,62 entre Gotstatt et Meienried et 1,67 à Soleure.
On voit que ces populations sont intermédiaires entre les formes lacustres et les formes d’eau tranquille, mais que toutes rentrent dans le domaine de variation des lacs. Deux constatations s’imposent à cet égard et nous conduisent d’emblée à considérer la v. Rhodani comme dépendant héréditairement des formes lacustres. La première c’est que la v. Rhodani n’existe, sur notre territoire au moins, qu’à la sortie des lacs. Favre (loc. cit., p. 238) signale la forme dans le Rhône, mais jusque sous Meyrin seulement. De notre côté, nous avons exploré certains grands canaux à courant rapide, dans la plaine du Rhône, comme le grand canal à Noville, sans trouver autre chose qu’une forme de 1,73 semblable à celle des marais (même phénomène au Seeland, dans le « Grand Canal ». Il est frappant, d’autre part, de constater que la forme Rhodani est très peu citée dans la littérature. Les exemplaires fluviaux que nous avons mesurés dans les musées sont, en effet, tous très allongés : dans la Seine, au Pecq, une petite forme subulée (coll. Bourguignat à Genève), dans l’Allier, à Vichy, cinq exemplaires à 1,90 de moyenne (même coll.), dans l’Elbe, à Hambourg, un exemplaire à 1,72, un autre à 1,91, etc. Par contre, dans le Rhin, on trouve (Insel Werd, près de Stein) une forme à 1,61, qui est une Rhodani due à une adaptation fluviale des lacustris du lac de Constance (ces îles sont situées à la sortie de l’Untersee).
En second lieu, il est frappant de constater que plus on s’éloigne des lacs, plus la var. Rhodani s’allonge. On pourrait, il est vrai, attribuer cela à une diminution progressive du courant des rivières, mais rien ne permet de constater cette diminution. À Soleure, l’Aar coule avec autant de force (sinon plus rapidement) qu’à Gotstatt ou à Nidau. Cependant, la forme de Soleure pourrait être une forme d’étang (1,67, voir pl. 6 fig. 60 et 61), tandis que les formes de Nidau (à 500 m de la sortie du lac de Bienne et à 2-3 km du lac) sont de 1,50 et 1,57 (voir pl. 6 fig. 25-26), et que les formes situées à mi-chemin entre Bienne et Soleure sont de 1,62. Même phénomène dans la Thielle, entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne. Le courant de cette rivière est pratiquement constant, le pays étant plat (un
[p. 297] mètre de différence de niveau entre les deux lacs, d’après les cartes, donc un mètre de différence pour 6 à 7 km de longueur). Or, les formes des stations proches du lac de Neuchâtel sont de 1,48 (voir pl. 6 fig. 57-58) à 1,52, celles des localités plus éloignées de 1,60 à 1,64. La raison, qui ne saurait tenir aux conditions du milieu (dans les deux cas ces Limnées habitent dans les fentes des glacis dont est bordé le canal) semble être, très simplement, la suivante : les formes contractées de Thielle constitueraient le prolongement des lacustris du lac de Neuchâtel (1,47 à la Tène, 1,45 à Préfargier, etc., tandis que les formes plus allongées seraient mélangées avec les variétés à 1,70-1,75 qu’on trouve dans la Vieille Thielle et qui sont naturellement entraînées de temps à autres dans la nouvelle Thielle. Le phénomène est le même dans l’Aar : près de Meienried, de nombreux marais déversent leur trop-plein dans l’Aar lui-même, au moyen de canaux dont nous avons constaté qu’ils étaient peuplés de Limnées et précisément d’une forme intermédiaire entre la Rhodani et le type. Ainsi les marais de Meienried présentent un indice C de 1,71 et 1,76, l’Aar au même endroit de 1,62 et le canal joignant l’Aar à ces marais fournit une population de 1,68.
Donc, plus une station fluviale est proche d’un lac, plus elle reçoit d’apports de ce lac et plus la population en est contractée. Plus une station fluviale est éloignée des lacs, plus l’apport des marais pouvant communiquer avec la rivière contribue, par contre, à allonger le phénotype moyen.
Passons aux marais en communication avec les lacs. Ici le problème de l’hérédité se précise encore. Ces marais sont, en effet, aussi peu soumis aux vagues que des marais quelconques, mais ils sont reliés aux lacs par des chenaux plus ou moins allongés. Leur population est ainsi influencée par des apports lacustres ; mais il est évident que la grande majorité des individus sont nés dans les marais même et ont vécu ainsi toute leur existence en eaux stagnantes. Or, pour la plupart, ces marais présentent, tout comme les rivières, des phénotypes intermédiaires entre ceux des lacs et ceux des eaux calmes. Voici la liste des stations que nous avons étudiées :
Léman (10 stations) :
Étang des Crénées, près de Versoix (communiquant avec le lac par un chenal) 1,58 (coll. Favre) 12. Marais des
[p. 298] Crénées (ne communiquant actuellement avec le lac que par la nappe phréatique, mais situé assez près pour avoir pu communiquer à une date récente) 1,60 (coll. Favre).
Embouchure de l’Aubonne (marais) 1,64.
Id. Flaque ayant été recouverte par les eaux d’un petit port, puis s’étant progressivement desséchée (les exemplaires récoltés étaient encore vivants, tapis sous des potamots à moitié secs) 1,94.
Embouchure du Boiron (deux marais séparés l’un de l’autre) 1,62 et 1,63.
Embouchure de la Venoge 1,61 et 1,71 (rive droite) et 1,67 (rive gauche).
Le Bouveret (mare derrière le cordon littoral) 1,66.
Lac de Neuchâtel (9 stations) :
Marais à la Pointe du Grain (Bevaix) 1,65. Boudry (établissement de pisciculture) 1,58. Auvernier (grande mare) 1,59.
Port d’Hauterive (mare, actuellement desséchée, située à l’intérieur d’un terrain pris sur le lac, bordé de murs et exhaussé artificiellement par l’apport de déblais) 1,53 (voir pl. 6 fig. 55-56).
Marin (grande mare derrière le cordon littoral) 1,61.
Marin (mare située à 100 m du lac, dans une propriété privée et communiquant avec le lac par un long et étroit fossé, habituellement à demi desséché et stagnant, mais pouvant être touché par l’eau du lac aux périodes de grandes crues) 1,62 (voir pl. 6 fig. 61-62). Dans le fossé : 1,65 (voir pl. 6 fig. 61-62).
Préfargier (mare derrière le cordon littoral) 1,68.
Witzwil (flaque : cf. la station de l’embouchure de l’Aubonne) 1,91.
Lac de Morat (2 stations) :
Sugiez (marais, restes de la vieille Broie, à faible distance du lac et pouvant encore communiquer avec lui par l’intermédiaire de la Broie) 1,58 et 1,71.
Lac de Bienne (6 stations) :
Locraz (deux étangs séparés, ayant communiqué avec le lac jusqu’en 1927 par des chenaux d’ailleurs à demi desséchés, mais actuellement séparés par des travaux de maçonnerie) 1,64 et 1,67.
[p. 299] Bienne (mare derrière l’établissement de bain et reliée au lac par un chenal) 1,66.
Gotstatt près Orpund 1,61 ; 1,62 et 1,63 (voir pl. 6 fig. 46-47). Ces trois stations, plus ou moins séparées les unes des autres, sont constituées par les marais de la vieille Thielle (la Thielle avant la correction des eaux de l’Aar) et quoique situées à quelques kilomètres du lac de Bienne, communiquent avec l’Aar actuel par un canal à eau courante, très caillouteux mais rempli de stagnalis. Ces populations sont ainsi toujours influencées par les Rhodani de l’Aar, donc par la lacustris du lac de Bienne, si nous admettons les hypothèses qui précèdent.
Ces 27 stations se répartissent comme suit :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,53
1
1,56
3
1,59
5
1,62
7
1,65
6
1,68
2
1,71
1
1,74
0
1,77
0
1,80
0
1,83
0
1,86
0
1,89
1
1,92
1
On voit ainsi que, à part les stations de Witzwil et de l’embouchure de l’Aubonne, dont nous avons déjà parlé à propos des stations de marais, ces populations sont, comme celles des rivières, intermédiaires entre les formes lacustres et les formes d’eau stagnante. Cependant, répétons-le, elles vivent en eaux immobiles. Ce ne sont que des œufs ou des exemplaires très jeunes de lac qui peuvent pénétrer dans de telles stations. Le faciès des coquilles l’indique immédiatement : il s’agit de très gros exemplaires turgida et borealis, très différents de la forme des grèves situées à quelques mètres de là, ou de petits exemplaires fragiles et foncés, également très distincts des morphoses lacustres. En outre, nous n’avons compris dans ces stations que les marais reliés, il est vrai, aux lacs par des canaux, mais jamais recouverts par la nappe lacustre elle-même, autrement dit échappant totalement aux vagues. Il existe, en effet, de nombreuses mares momentanées, ou même de nombreux marais qui sont périodiquement (une ou plusieurs fois par an) couverts par les eaux des lacs : nous les avons tous comptés parmi les stations lacustres, par exemple les mares de la grève de Colombier, les marais situés derrière le môle de la Tène (et influencés par les vagues lors des grandes crues), les marais de Witzwil, de la Sauge, de Cerlier, etc., etc. Les présentes stations posent donc un problème intéressant d’hérédité. Leur population étant voisine, par les indices moyens C, de celle des lacs, faut-il admettre que des mutations spéciales aux lacs subsistent en de
[p. 300] telles conditions, ou simplement que les lacs ayant agi par sélection sur les génotypes, nous sommes ici en présence de races pures, pouvant habiter les marais du territoire entier, mais se trouvant toujours mélangées à d’autres races dans les stations non dépendantes du régime lacustre ? Nos élevages nous permettront de résoudre en partie la question.
Le problème se pose de manière encore plus précise en ce qui concerne un dernier groupe de stations : les étangs actuellement indépendants des lacs, mais ayant été autrefois recouverts par la nappe lacustre. On sait, en effet, que vers 1890, à la suite de la correction des eaux du Jura et de l’aménagement des canaux actuels de la Thielle et de l’Aar, les eaux des trois lacs de Neuchâtel, Bienne et Morat ont été abaissées de 2,80 m en moyenne. De grandes étendues ont été ainsi mises à découvert, qui ont été assainies et cultivées par l’établissement pénitentiaire de Witzwil. Nous avons naturellement cherché à retrouver sur ces territoires les restes du lac de Neuchâtel d’avant 1890 pour voir jusqu’à quel point les formes lacustres s’étaient conservées. Dans la plaine du Seeland proprement dite, nous n’avons rien découvert d’intéressant : les quelques rares marécages datant du lac sont peuplées par des formes vulgaires, ainsi que les canaux creusés depuis lors. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant : les anciennes frontières du lac étaient très indécises (tout le pays n’était qu’un vaste marais, le « Grand Marais » ou « Seeland ») et les formes les plus diverses de Limnées devaient s’y côtoyer, comme c’est le cas aujourd’hui encore sur les grèves de Witzwil et de la Tène (1,47 à 1,72). Avec le retrait du lac et le dessèchement progressif du marais, il n’est plus demeuré que les formes allongées dans les quelques tourbières et les quelques canaux qui constituent les seules stations du Seeland. Par contre, dans la région immédiatement voisine de la Maison Rouge, nous avons pu retrouver presqu’intacts les restes de l’ancienne nappe lacustre. On sait que la Maison Rouge, actuellement sur territoire bernois et sur la rive droite de la Thielle, servait autrefois de maison de péages et se trouvait située sur une sorte de promontoire (elle est bâtie sur la terrasse de quatre mètres que l’on peut suivre dès la Tène, tout le long du bois d’Epagnier), à l’extrémité sud-est du canton de Neuchâtel et au point de départ de la vieille Thielle. Par conséquent, la Maison Rouge était baignée au sud et à l’est par le lac (on accrochait les bateaux aux anneaux qui se trouvent
[p. 301] encore sur le côté est de la maison), et ce n’est qu’à une cinquantaine de mètres d’elle, au nord, que débutait la vieille Thielle. Or, il existe toujours autour de la Maison Rouge d’importants marécages, situés dans l’ancien lit du lac et aux débuts mêmes de l’ancienne Thielle. Ces étangs se trouvent à l’est et au nord de la maison. D’autre part, au sud de la ligne du chemin de fer (de la « Directe » Neuchâtel-Berne), à quelque 100 m de là, se trouvent deux étangs communiquants situés également sur l’ancien emplacement du lac. Nous les appellerons « étangs de la Directe ». Enfin, sur la rive gauche de la Thielle (actuelle), sous Epagnier, nous avons pu trouver un étang, actuellement desséché, datant également de l’ancien lac, soit qu’il ait été entièrement recouvert par les eaux d’avant 1890, soit qu’il ait été en communication avec elles.
Or ces trois groupes de marécages (c’est en cela qu’ils diffèrent des 27 stations précédemment énumérées) n’ont pas de communication actuelle avec le lac de Neuchâtel. Ils sont alimentés par la nappe phréatique, et sont situés à une distance suffisante du rivage actuel (500 m au moins), pour que les apports éventuels d’œufs ou de jeunes, amenés par les oiseaux, soient entièrement négligeables. Leur trop-plein se déverse, il est vrai, dans la Thielle et, par là, il pourrait y avoir apport de Rhodani, mais c’est au moyen des tuyaux passant sous la route, et nous n’avons jamais vu de Rhodani remonter ces canalisations 13. D’autre part, les Limnées habitant ces étangs sont si semblables aux formes qui se rencontrent encore sur toute la grève de Witzwil que la continuité ne laisse aucun doute. Les élevages confirmeront cette parenté. En bref, et c’est là l’intérêt de ces stations, les populations de la Maison Rouge et des environs présentent des phénotypes plus lacustres que non lacustres :
Étangs de la Directe : 1,61 et 1,59 (voir pl. 6 fig. 11-14).
Maison Rouge : 1,59 ; 1,61 ; 1,60 et 1,58 (voir pl. 6 fig. 15-20).
Epagnier : 1,61.
Tous ces indices sortent ainsi des moyennes des stations ordinaires d’eau stagnante. Le problème sera donc de dégager la nature de ces types : s’agit-il d’une race propre aux lacs et se conservant héréditairement dans les eaux stagnantes datant de l’ancien lac, ou s’agit-il
[p. 302] d’une race commune à toutes les eaux, habituellement mêlée à d’autres races, mais sélectionnée dans le cas particulier par le fait que l’ancien lac aurait éliminé les formes allongées ? Une minutieuse étude statistique des individus eux-mêmes et une analyse génétique en aquarium peuvent seules, et encore à condition de combiner ces deux méthodes, résoudre un tel problème.
Notons enfin que le phénomène que nous venons de mettre en lumière n’est pas spécial aux mares de la Maison Rouge. Les stations de Marin 1,62 et 1,65, Sugiez, Locraz et de Gotstatt présentent les mêmes particularités, mais comme des apports actuels de formes lacustres ou fluviales ne peuvent être exclus, nous les avons classées dans les mares en communication avec le lac. L’étang de Marin (propriété particulière), dont nous avons parlé plus haut, est évidemment un reste de l’ancien lac d’avant 1890. Aussi bien est-il habité par une forme identique à celle de la Maison Rouge (voir pl. 6 fig. 53-54) Les deux stations de Sugiez sont constituées par un bras de la Vieille-Broie, à sa sortie de l’ancien lac de Morat, et rune de ces deux populations rappelle de près celle dont nous venons de parier. Les formes de Locraz sont un peu plus allongées, mais les étangs dans lesquels elles vivent sont les restes d’une baie du lac de Bienne (d’avant 1890) qui était beaucoup moins exposée aux vagues que les rivages de Marin et de la Maison Rouge. Enfin, les étangs de Gotstatt sont occupés par une variété identique à celle de la Maison Rouge (voir pl. 6 fig. 46-47) : or, il s’agit de marécages remplissant un ancien lit de la Thielle (la rivière sortant du lac de Bienne avant la correction des eaux du Jura s’appelait encore la Thielle, puisqu’elle ne contenait pas les eaux de l’Aar, laquelle passait à cette époque par Aarberg-Lyss-Busswil et Meienried) et la Thielle était sans cloute peuplée de Rhodani comme l’est aujourd’hui l’Aar, entre le lac de Bienne et Meienried. Un ensemble de faits confirme ainsi ce que nous venons de dire des étangs de la Maison Rouge.
Un certain nombre de constatations sont déjà possibles, qui nous guideront dans notre analyse ultérieure. Il semble que cette courbe présente, sinon quatre sommets nets, du moins quatre régions intéressantes (voir fig. 3). En premier lieu, vers la moyenne 1,35 on trouve un groupe de stations qui correspondent à la forme bodamica typique, celle des endroits les plus agités du lac de Neuchâtel. Il y a là un premier problème : quelles sont les limites de variations de cette forme et est-elle héréditaire ? En second lieu, on observe un sommet assez net vers 1,50, qui correspondra, comme nous le verrons, au sommet de la courbe des individus de lacs.
Fig. 3. Courbes de fréquence des stations
Courbe I = courbe totale.
Courbe II = courbe des stations lacustres.
Il s’agit de la var. lacustris, moins contractée, qui prédomine dans le Léman et se rencontre également dans les lacs de Bienne et de Morat, ainsi que dans un grand nombre de stations semi-agitées du lac de Neuchâtel. C’est, en outre, la moyenne des Rhodani les plus accentuées, celles des débuts de la Thielle, à partir de la Tène et de l’Aar à Nidau. Cette forme est-elle héréditaire et se distingue-t-elle en aquarium des bodamica de 1,35 ? Second problème important. En troisième lieu, nous constatons qu’il existe, entre cette variété et les formes d’eau stagnante un certain nombre de populations de moyenne 1,56-1,61, habitant les marais en communication avec les lacs ou les marais datant de l’ancien lac de Neuchâtel. Quelle est la signification de ces formes ? Troisième problème à résoudre. Enfin, nous voyons se dégager, de 1,65 à 1,89, la masse des stations
[p. 304] d’eaux calmes, donc le type même de l’espèce. Cette partie de la courbe est quelque peu asymétrique, à cause de la convergence entre les populations lacustres les moins contractées et les formes d’eau stagnante les plus contractées. C’est d’ailleurs aux influences lacustres également qu’était due l’asymétrie légère de la courbe de la p. 286, comme nous l’avons noté précédemment. Le quatrième problème qui se pose est ainsi de savoir si le type de l’espèce en eaux calmes est homogène, malgré ses fluctuations phénotypiques, ou s’il recèle un complexus de génotypes distincts eu égard à la contraction de la coquille.
Pour résoudre ces quatre problèmes, la première chose à faire dorénavant est de procéder à une analyse minutieuse des courbes de fréquence des individus eux-mêmes, ainsi que des relations existant entre ces divers phénotypes et les conditions du milieu ambiant. Il s’agit, en effet, de connaître les limites exactes des phénotypes prédominants et leurs connexions avec la nature du milieu extérieur. Cette double analyse n’a été qu’amorcée par ce qui précède. Un degré d’approximation de plus est maintenant nécessaire.
§ 4. La courbe de variation des individus non lacustres🔗
Ce n’est pas chose aisée que d’établir sans arbitraire une courbe de fréquence. On croit volontiers qu’il suffit de récolter au hasard tous les individus qui vous tombent sous la main, pour cette raison que plus le hasard est grand plus la courbe est objective. En gros, il va de soi que le raisonnement est correct : le statisticien qui irait à dessein explorer de préférence les stations dont les individus feront pencher la courbe dans un sens ou dans l’autre se rendrait assurément coupable, non seulement de ce « mensonge par statistique », dont un connaisseur disait qu’il constitue la forme la plus raffinée du mensonge, mais plus vulgairement du mensonge « par omission ». Seulement, lorsqu’on récolte son matériel « au hasard », s’agit-il bien du hasard au sens physique du mot, ou n’y a-t-il hasard que dans les démarches du chercheur ? Le hasard se définit mathématiquement par l’égalité des cas possibles. Or, les individus sont répartis avec des fréquences très différentes selon les divers milieux. Étant donné que l’espèce vit dans les canaux, les marais, les étangs,
[p. 305] les lacs-étangs, etc., dans des proportions numériques (inconnues) x, y, z et u, etc., on devrait donc, pour qu’il y ait « hasard », récolter, en se promenant sans intention de choisir, des représentants des canaux, des marais, etc., dans les mêmes proportions numériques x, y, etc. Comme les formes correspondant à ces différents milieux présentent des caractères assez divergents (nous verrons au § 5 que les formes de fossés sont en moyenne très allongées, celles des étangs fangeux très contractées, etc.), ce n’est qu’en tenant compte de la fréquence des individus propre à chaque type de station que l’on parviendra à dresser un tableau objectif de la variabilité de l’espèce. Malheureusement, ce n’est pas du tout ainsi que les choses se passent, parce que, en se promenant « au hasard » on ne rencontre pas du tout les individus dans les proportions dans lesquelles ils sont en fait répartis dans la nature, pour cette raison très simple que la nature ne livre pas les individus « au hasard », mais cache soigneusement les uns alors qu’elle étale les autres aux yeux du collectionneur. Voici par exemple deux stations, Cornaux (1,74) et le Loclat (1,82), également éloignées de la moyenne de l’espèce (1,78), mais en sens inverse. La station de Cornaux consiste en de grandes mares peu profondes, où grouillent les stagnalis et qui, de temps en temps, se dessèchent complètement. J’ai pu ainsi y récolter des milliers d’exemplaires sans autre fatigue que celle de se baisser. Le Loclat, par contre, est un lac-étang beaucoup plus étendu que les mares de Cornaux et profond d’une dizaine de mètres. Les bords en sont abrupts et tapissés d’une végétation qui rend très difficile la pêche. Il est certes aisé de récolter des Limnées qui touchent à la surface, mais on n’en obtient ainsi qu’une cinquantaine par après-midi. L’espèce y est sans doute aussi abondante qu’à Cornaux, étant données les dimensions de ce laguet, mais les coquilles mortes roulent au fond de l’eau et échappent à toute investigation méthodique. Si l’on n’y prend garde, voilà donc une statistique faussée par la nature elle-même au profit des formes contractées. Il est vrai qu’en d’autres circonstances ce sera l’inverse. Tel canal de Thielle à Witzwil (1,76 à 1,82) nous a fourni des milliers d’exemplaires, alors que tel marécage à 1,71 est resté très peu productif, parce que difficile à explorer et bien que sans doute très riche en individus. On pourrait donc dire que les erreurs se compensent. Mais c’est un peu commode. En fait, nous n’en savons rien, et nous ne savons surtout pas à partir de combien d’exemplaires (5000 ou 5 000 000 ?)
[p. 306] les écarts se neutralisent réellement. Il reste toujours la possibilité d’« erreurs systématiques » : quoi qu’on fasse, les lacs-étangs un peu profonds resteront toujours moins aisés à explorer que de petites mares ou de petits fossés.
Ces considérations ne sont pas théoriques. Nous avons commencé par récolter « au hasard » 2500 individus des environs de Neuchâtel, et par en chercher la courbe de fréquence. Cette courbe s’est trouvée à peu près régulière et nous avons considéré notre tâche comme terminée. Mais après avoir exploré la vallée du Rhône (dans laquelle les phénotypes sont en moyenne plus allongés) et après avoir ajouté ces nouvelles mesures aux précédentes, nous avons obtenu une courbe asymétrique, étirée sur la droite (du côté des formes allongées). Rien de plus simple : il suffit, dans un tel cas, de ramasser 1000 exemplaires de plus dans les populations allongées et la symétrie réapparaît, la moyenne étant ainsi légèrement haussée. Lorsque vient la découverte de nouveaux territoires à type contracté ou allongé, la courbe se déplace naturellement une fois de plus, mais il reste facile de la redresser, avec un peu de patience. Pour opérer ces redressements, on sait d’avance qu’en allant dans tel canal, on trouvera tout ce qu’il faut comme formes allongées et dans tel marais tout ce qu’il faut comme formes contractées. Mais où s’arrêter ? Puisque nous cherchons avant tout à connaître la limite inférieure de contraction en eaux calmes, la question ne semble pas capitale : il suffit d’avoir vu des milliers d’exemplaires pour être à peu près certain de cette limite. Seulement, la détermination d’une limite dépend aussi de l’écart-étalon de la courbe et de la moyenne des individus, et c’est là que les choses restent arbitraires. Il nous faut donc trouver un procédé objectif d’investigation.
J’ai fini par opérer comme suit. Pour être sûr de ne pas aboutir à une moyenne trop élevée, j’ai mesuré plus de 2000 exemplaires étrangers conservés dans les musées de Londres, Paris, Bruxelles, etc. Quant aux stations de notre territoire, j’ai commencé par me convaincre que ces stations constituaient un tout homogène (nous avons vu la chose au § 1). Il est vrai qu’une courbe de fréquence par stations est un peu arbitraire, mais en gros on voit bien, dès qu’on a exploré 100 ou 150 stations, s’il y a une répartition à peu près symétrique des populations et quels sont les extrêmes. Cela fait, j’ai groupé les stations en trois classes aussi égales que possible,
[p. 307] selon leurs écarts 14 et je me suis donné comme règle de ne pas mesurer un nombre donné d’exemplaires des stations de l’une des classes extrêmes sans en mesurer autant des stations de la classe inverse.
Les stations d’eaux calmes s’étageant entre 1,65 et 1,90, les trois classes seront : 1° 1,65-1,72 inclusivement ; 2° 1,73-1,82 et 3° 1,83-1,90. La règle consiste donc à mesurer autant d’individus du premier groupe de stations que d’individus du troisième, quel que soit le nombre rencontré jusque-là d’individus du second groupe. Ce procédé me paraît éviter plus d’arbitraire qu’il n’en implique. Ce serait arbitraire assurément de chercher à récolter autant d’individus des groupes extrêmes que du groupe central. Mais il n’est pas question de cela, puisque le nombre d’individus du groupe central n’est pas fixé d’avance : il s’agit simplement de compenser les extrêmes l’un par l’autre lorsqu’on a déjà mesuré des milliers d’exemplaires au hasard. Il serait d’autre part tout à fait arbitraire de convenir que l’on cherchera autant d’individus mesurant 1,83 et au-dessus, qu’on en a trouvé mesurant 1,72 et au-dessous (ce serait fixer d’avance la moyenne qu’il s’agit justement de déterminer). Nous demandons simplement qu’il y ait autant d’individus des stations ayant une moyenne de 1,83 et au-dessus que des stations ayant une moyenne de 1,72 et au-dessous, ce qui est tout différent : un individu d’une station de 1,83 et au-dessus peut être un individu de 1,60, de 1,70 aussi bien que de 2,00 ou de tout ce qu’on voudra. On n’a donc pas à choisir les individus sur le terrain, ce qui serait ridicule. On choisit simplement le groupe de stations dans lequel on va continuer à chercher du matériel et lorsqu’on explore une station, on récolte et on mesure naturellement tout ce que l’on trouve.
Le procédé est d’autant moins arbitraire que, en gros, nous avons trouvé autant de stations de 1,83-1,90 que de stations de 1,65-1,72, et que, dans ces deux groupes, on trouve des stations très riches et des stations très pauvres en individus. Les stations de 1,87 et 1,88 près de Sion comprennent des milliers d’exemplaires vivant simultanément, comme les stations à 1,68 et 1,71 entre Soleure et Selzach, etc. En outre, la preuve qu’on ne préjuge pas, en procédant ainsi, de la forme définitive de la courbe, c’est que nous avons obtenu une courbe très symétrique pour les eaux stagnantes et notablement
[p. 308] asymétrique pour les lacs, tout en soumettant respectivement les stations non lacustres et les stations lacustres littorales à ce même traitement.
La courbe que nous allons discuter maintenant porte sur 8000 exemplaires non lacustres. Sur ces 8000, 1800 environ proviennent des stations de 1,83 et au-dessus, de 1800 environ celles de 1,72 et au-dessous et 4400 des stations centrales. Comme celles-ci sont, par rapport aux deux groupes extrêmes, dans la relation de 4 à 3 à peu près, cela fait bien une répartition satisfaisante : 3600 individus extrêmes contre 4400 centraux. Quant aux stations centrales, lorsqu’on se trouve en présence de difficultés analogues à celles dont nous venons de parler, il suffit de les répartir elles-mêmes en trois sous-groupes et de tenir la balance égale entre les deux sous-groupes extrêmes.
Fig. 4. Courbes de fréquence des phénotypes en nature
I. Individus lacustres.
II. Individus non lacustres.
III. Individus des mares communiquant avec les lacs.
IV. Individus des mares datant de l’ancien lac de Neuchâtel.[p. 309]
On voit que cette répartition est remarquablement symétrique. Ce fait démontre que l’indice de contraction C correspond bien à des données naturelles. Quant aux constantes de cette courbe, la moyenne est de 1,782 (et elle correspond au médian et au mode) ; l’écart-étalon σ (= ± √(((Σpa^2)/n)-b^2) selon le procédé de calcul indiqué par Johannsen 16) est de 0,0285. Avant de parler de la grosse question des extrêmes, notons encore que cette courbe correspond bien à la courbe théorique de 8000 exemplaires calculée sur cet écart de 0,0285. Nous avons utilisé, pour le faire, les tables si pratiques données par Johannsen (loc. cit., p. 74-76). Les nombres ainsi calculés se sont trouvés de :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,44
1
1,47
2
1,50
8
1,53
24
1,56
57
1,59
128
1,62
249
1,65
426
1,68
652
1,71
879
1,74
1054
1,77
1110
1,80
1049
1,83
863
1,86
636
1,89
417
1,92
237
1,95
121
1,98
55
2,01
22
2,04
6
2,07
3
2,10
1
On voit que les écarts sont faibles entre cette courbe théorique et la courbe empirique. Mais il ne faut assurément pas se faire d’illusion sur la valeur de cette convergence, puisque la courbe théorique est calculée sur les deux valeurs empiriques de la moyenne et de l’écart-étalon : si ces dernières valeurs variaient, la courbe théorique varierait naturellement aussi. Cette courbe ne sert donc qu’à contrôler si, étant donnés une certaine moyenne et un certain écart-étalon, on a trouvé une répartition symétrique et homogène des variations. Cela semble donc être le cas. Quant aux deux constantes critiques, nous pouvons les retenir également avec quelque confiance. La moyenne des quelque 2350 exemplaires que nous
[p. 310] avons mesurés dans les musées de Londres, Paris, Bruxelles, Genève, etc., s’est trouvée de 1,79 environ, ce qui montre bien que nous n’avons pas forcé la moyenne de nos 8000 exemplaires suisses. Quant à l’écart-étalon, il s’est trouvé de 0,0275 environ pour les premiers 2500 exemplaires récoltés près de Neuchâtel, de 0,0275 également pour les premiers 6000 exemplaires (sans avoir compté encore la vallée du Rhône), de 0,0286 pour 7500 exemplaires et finalement de 0,0285 pour 8000. Les exemplaires des musées ne nous donnent pas, malheureusement, d’indications utiles sur ce point, parce qu’ils ont été presque toujours triés sur le terrain même comme étant les plus frappants, les collectionneurs ne cherchant pas à faire de la statistique, mais à choisir des types nets. Les extrêmes prédominent presque toujours dans les collections, sur les individus centraux, ce qui fausse le calcul de l’écart-étalon, tout en permettant un calcul approximatif de la moyenne. En bref, l’écart-étalon de 0,0285 est ou bien exact, ou bien un peu trop élevé, ce qui explique que les individus extrêmes (dans les deux sens) soient un peu plus nombreux dans la courbe théorique que dans la courbe empirique.
Venons-en maintenant à la question de la limite inférieure de contraction. C’est là un point très important pour nous, parce que cette détermination nous permettra seule de différencier les exemplaires de lacs, ou ayant subi une influence lacustre, des exemplaires ressortissant au type de l’espèce en eaux stagnantes.
Théoriquement, les limites d’une courbe de Gauss sont −∞ et +∞. Empiriquement, plus on récolte d’exemplaires, plus on trouve, à raison d’un exemplaire sur 1000 ou sur 2000, d’individus aberrants qui dépassent les limites extrêmes établies jusque-là. Ce ne sont donc pas les individus occupant les rangs 1 et 8000 de la courbe des 8000 exemplaires qu’il nous faudra choisir comme limites extrêmes, car ces limites ne vaudront plus pour 50 000 ex.
Nous avons donc choisi, comme limite inférieure de contraction, la valeur qu’on peut appeler le premier millésile (comme on dit le premier centile ou le premier quartile), c’est-à-dire la ligne séparant l’individu le plus contracté sur 1000, des 999 autres. Il y aura donc, toujours par définition, un exemplaire sur 1000, 8 exemplaires sur 8000, etc., en dessous de la limite inférieure. De cette manière, la limite restera constante et sera susceptible d’une détermination précise. En effet, les exemplaires en dessous du premier millésile n’ont, comme nous le verrons, aucune importance théorique : ce sont
[p. 311] ou des individus aberrants dont la forme n’est pas héréditaire (nous l’avons vérifié sur plusieurs) ou des malformations, et il est évident qu’on trouvera toujours sur quelques millions d’exemplaires des malformations plus accentuées encore que sur 8000 ! Il n’est donc nullement arbitraire de choisir le premier millésile comme la limite inférieure extrême de contraction en eaux calmes. Quel est-il donc ?
Pour le déterminer, nous avons récolté, en plus des 8000 exemplaires de la courbe ci-dessus, 57 000 exemplaires des stations à phénotypes extrêmes 17, en mesurant soigneusement les extrêmes. Sur les 65 000 exemplaires en tout, nous avons trouvé 79 exemplaires de 1,53 et en dessous et 47 exemplaires de 1,52 et en dessous. Le premier millésile est donc de 1,529.
Ces 47 exemplaires se répartissent comme suit :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,38
1
1,39-1,44
0
1,45
2
1,46
0
1,47
3
1,48
2
1,49
5
1,50
9
1,51
8
1,52
17
(1,53)
1(32)
Et par stations :
Bavois 1,51.
Lac des Taillères 1,50 et 1,52.
Environs de Berne 1,51.
Meienried 1,52.
Mare de Souaillon 1,52.
Vieille Thielle à Thielle 1,48.
Cornaux 1,50 ; 1,51 ; 1,52 et 1,52 (donc quatre exemplaires, sur 5000 environ).
Canal de Thielle à Champion : 1,48 ; 1,49 (trois exemplaires) ; 1,51 et 1,52.
Les exemplaires de 1,38 à 1,49 présentent tous des malformations, ainsi qu’une fraction de ceux de 1,50 à 1,52. L’individu de 1,38, en particulier, est une monstruosité gibbeuse à deux ouvertures. L’animal était déjà adulte et son ouverture déjà bordée d’un
[p. 312] péristome épaissi (à ce stade, l’indice de contraction était de 1,59, ainsi qu’il nous a été facile de le mesurer) quand il s’est remis à croître : la seconde ouverture, gênée par la première s’est alors considérablement amplifiée, avec torsion et gibbosités, d’où l’indice de 1,38 (voir pl. 6, fig. 50). On ne saurait donc nullement considérer un tel individu, le plus contracté que nous ayons vu sur 65 000, comme une mutation lacustris en eaux calmes : il s’agit d’un exemplaire de 1,59, donc normal, qu’une malformation a ensuite transformé en une morphose à apparence lacustre, mais évidemment non héréditaire (nous n’avons pu l’élever, la coquille étant vide). Les autres malformations consistent pour la plupart en torsions de l’ouverture et en gibbosités, sans intérêt génétique. Par contre, nous avons rencontré deux exemplaires à spire très contractée, 1 exemplaire à 1,48 du canal de Witzwil et un à 1,49 du canal de Champion, mais à coquille et à ouverture étroites, les tours de spire étant fortement carénés non loin de la suture et présentant ainsi une forme quadrangulaire (voir pl. 6, fig. 49). La spire est donc en escalier, quoique nullement « scalaire », et l’ensemble ressemble à un Melanopsis ou à certains genres marins. Cette monstruosité, qui s’est rencontrée à raison de deux exemplaires sur des milliers d’individus quelconques, n’a rien de commun avec les formes lacustres, sinon une contraction générale, due ici à la carène et non à l’élargissement progressif de l’ouverture. Mais il se pourrait qu’elle fût héréditaire. Dans une petite mare à Chules (station à 1,71) nous avons observé en effet la carène chez le tiers des individus, soit sur toute la longueur de la spire, soit au dernier tour seulement (exemplaires de 1,59 à 1,80). La forme de Chules 18 est moins accentuée que celle des deux exemplaires à 1,48 et 1,49, mais très analogue qualitativement. Les étangs voisins, qui paraissaient être de même nature que l’étang en question (à 2-3 m au-delà) ne présentaient que des formes de 1,75 à 1,87, sans trace de carène. Malheureusement, tous ces exemplaires étaient morts, les étangs étant complètement à sec au moment de notre récolte (automne 1928).
Quant aux exemplaires de 1,50 à 1,52 qui ne présentent pas de malformations et qui constituent ainsi les individus normaux les plus contractés de la courbe de fréquence en eaux stagnantes (voir
[p. 313] pl. 6, fig. 3), ils ont été trouvés dans les conditions suivantes. La plupart ont été récoltés dans des canaux des environs de Thielle (stations à indices moyens de 1,75-1,82). Ces canaux sont ordinairement à demi remplis d’une eau presque dormante ou coulant très lentement, d’où la forme allongée des populations qui les habitent (voir paragraphe suivant). Mais, vers la fin de l’été et au printemps, les conditions sont tout autres, ce qui explique l’apparition des formes contractées. Vers la fin de l’été, en effet, les canaux sont presque à sec et les animaux rampent sur la fange elle-même, d’où des déformations de l’ouverture : ampliata, gibbosa, etc. Au printemps, d’autre part, le courant se fait rapide, et lors des années pluvieuses comme en 1927, il se produit même des morphoses rappelant la forme de rivière (Rhodani) sauf la taille qui reste plus grande. Les nombreux exemplaires, soit malformés, soit simplement contractés, rencontrés dans ces canaux et dont nous venons de donner la liste peuvent donc être attribués à ces deux causes. Ces formes n’ont d’ailleurs rien d’héréditaire. Nous en avons élevé plusieurs, prélevées dans une station à 1,69, là où les deux canaux de Champion et de Witzwil ne font plus qu’un, à Thielle, et les cinq générations issues de cette localité ont été constamment très allongées (voir § 12).
Les exemplaires de Cornaux, d’autre part, proviennent de flaques momentanées ducs aux fluctuations de niveau des étangs principaux et ont certainement terminé leur croissance dans une fange en train de se dessécher, d’où l’élargissement de leur ouverture. La forme de Cornaux élevée en aquarium est identique aux formes précédentes, c’est-à-dire très allongée (voir § 17).
Quant aux autres exemplaires, il s’agit d’individus isolés, ayant vécu probablement dans les mêmes conditions de courant ou de fange. En conclusion, il ne saurait être question de voir dans les individus de 1,52 et en dessous des mutations stables, à tendance lacustris. Il s’agit ou de malformations non héréditaires ou d’individus extrêmes, dont le génotype moyen est beaucoup moins contracté, et dont la morphose est due aux conditions momentanées du milieu. La limite inférieure de contraction en eaux stagnantes peut donc bien être fixée à 1,529.
Notons maintenant que, dans la courbe théorique, il y a non pas 8 mais 11 individus de 1,52 et au-dessous. Le premier millésile théorique, qui correspond à la moyenne de 1,782 et à l’écart-étalon de 0,0285 est de 1,519, c’est-à-dire que, dans une courbe théorique
[p. 314] de 10 000 exemplaires calculée sur ces données, il y a 10 individus de 1,51 et au-dessous (6 de 1,50-1,51, 3 de 1,47-1,49 et 1 de 1,44-1,46). Cet écart d’un degré entre la théorie et l’observation n’a naturellement aucune importance, puisqu’il est minime. Nous avons d’ailleurs constaté que, sur toutes les courbes calculées, les extrêmes dépassent un peu ce que donne j’observation. Disons simplement que le premier millésile est de 1,529, avec une erreur possible de +0,01.
Quant au dernier millésile, c’est-à-dire à la limite supérieure d’allongement, il est théoriquement de 2,049, c’est-à-dire que sur 10 000 individus on doit en trouver 10 de 2,05 et au-dessus. L’observation nous a donné 2,039, c’est-à-dire que sur 65 000 nous avons trouvé une quarantaine d’individus de 2,04 et au-dessus. Les plus allongés ont été récoltés près de Sion. Sur 2000 individus ramassés au hasard dans un même étang sablonneux (à 1,88, forme rappelant arenaria, mais un peu plus grande et tendant vers vulgaris (voir pl. 6, fig. 36-39), j’ai compté trois exemplaires à 2,04, deux à 2,05, un à 2,06, un à 2,08, un à 2,10, un à 2,12 et un à 2,14. Sur une cinquantaine d’individus de la station de 1,90 à Aproz (même forme), j’en ai mesuré un à 2,04, un à 2,06, un à 2,09 et un à 2,11. L’exemplaire le plus allongé de notre territoire s’est trouvé de 2,19, ce qui est bien le symétrique de celui de 1,38 si la moyenne est de 1,78.
Il faudrait se garder, à cet égard, de croire que les formes très allongées (>2,04) constituent nécessairement des races ou des mutations stables, qui appelleraient ainsi par symétrie des mutations contractées à tendance lacustris. Nous trouverons bien en aquarium des races de 1,90 environ, mais la plupart des individus récoltés dans la nature qui dépassent de beaucoup le dernier millésime sont des morphoses d’hyper-croissance, comme on en observe chez les Pupa, etc., et qui n’ont probablement pas de signification génétique. Cependant, nous verrons, à propos des producta du Loclat élevées en aquarium, que les génotypes très allongés présentent comme une tendance à poursuivre dans cette voie : dans une même lignée, j’ai en effet obtenu en aquarium un exemplaire subscalaire très allongé et deux exemplaires scalaires typiques, c’est-à-dire à tours complètement disjoints (voir pl. 5, fig. 11-12.)
Une dernière question reste à discuter. Dans ce calcul des limites extrêmes, nous avons négligé les étangs datant de l’ancien lac de Neuchâtel (Maison Rouge, etc.), en partant de l’hypothèse que la faune de ces étangs est influencée par les formes lacustres. Mais ce
[p. 315] n’est pas certain. S’il fallait donc compter les individus de ces quelques mares dans la présente statistique, que deviendrait notre limite inférieure de contraction ? Calcul fait, cette limite s’abaisserait simplement de trois degrés. Sur 1000 exemplaires récoltés à la Maison Rouge, dans l’étang de la Directe et à Epagnier, il y eut 53 de 1,49 et au-dessous. Sur nos 65 000 exemplaires de marais, il y en a 13 de 1,49 et au-dessous, ce qui fait, le tout ensemble, 66 exemplaires en dessous de 1,50, sur 66 000 individus. Le premier millésile serait ainsi de 1,499, chiffre important à noter, car c’est celui dont nous nous servirons, pour plus de sûreté, dans l’interprétation de nos résultats en aquarium.
Nous laissons de côté dans ces calculs les étangs de Locraz, Gotstadt, Sugiez, etc., car eux sont manifestement en communication avec les lacs. En outre, si nous ne faisons intervenir ici pas plus de 1000 individus des étangs de la Maison Rouge, etc., c’est que nous n’avons pu en récolter davantage en trois ans : ces marais sont en effet assez peu riches en Limnées.
§ 5. Les variations de l’indice C en fonction du substrat dans les stations non lacustres🔗
Nous venons de constater que l’indice C, en eaux stagnantes ou simplement calmes, oscille entre 1,53 et 2,04 avec un écart-étalon de ±0,0285. Nous avions vu précédemment que les stations elles-mêmes s’échelonnent, dans les mêmes conditions, entre 1,65 et 1,90. Peut-on assigner une loi à de telles variations ?
Beaucoup d’auteurs ont noté les corrélations qui existent entre la forme et le substrat. Par exemple, Clessin (Deutsche Excursions-Mollusken-Fauna, 2e éd.) note que la var. vulgaris West (plus allongée que le type) habite les petits fossés, les var. producta Colb. et ampliata les étangs, la var. arenaria Colb. (petite et très allongée) les petites mares sablonneuses, la v. turgida Mke. les marécages riches en végétation, la v. colpodia Bgt. (intermédiaire entre la dernière forme et le type) les mêmes conditions ou les étangs fangeux, etc. Nous allons chercher à vérifier ces allégations en ce qui concerne les variations de l’indice C.
En laissant de côté l’étude de la variabilité en général (taille, nature du test, etc.) pour limiter la question aux variations de la
[p. 316] contraction, le problème a un certain intérêt pour notre sujet, qui est l’étude des adaptations à la vie lacustre. En effet, Geyer, qui a eu le grand mérite d’expliquer le premier (Die Weichtiere Deutschlands, Stuttgart, p. 43-45) la forme des Limnées par les facteurs mécaniques du milieu, note avec une parfaite clarté que cette forme dépend à la fois de l’agitation de l’eau et du substrat. Ainsi la var. bodamica (1,30-1,35) habite les grèves caillouteuses très exposées aux vagues : l’agitation de l’eau la contraint de s’appliquer sans cesse contre son support, ce qui a pour effet de dilater l’ouverture au contact de la pierre et de faire subir au muscle columellaire une traction continuelle, entraînant, pendant la croissance, une contraction de la spire. Seulement, une agitation d’intensité pratiquement égale, s’exerçant sur des Limnées qui habitent une grève sablonneuse ou une phragmitaire, n’aura pas les mêmes effets : la contraction sera moins forte parce que le substrat dilate moins l’ouverture de la coquille. Nous étudierons d’ailleurs ce problème en détail à propos des phénotypes lacustres. Qu’il nous suffise pour le moment de noter que la contraction n’est pas fonction de l’agitation seule, mais du rapport agitation × substrat. Cela étant, il va de soi que l’étude des variations de l’indice C en stations non lacustres est déjà instructive pour notre propos. Non seulement ces milieux ne sont pas tous stagnants, puisque les petits canaux peuplés de stagnalis présentent parfois un courant appréciable, mais la nature du substrat diffère passablement d’une station à l’autre.
Nous distinguerons cinq grands types de stations : les lacs-étangs, les marécages à roseaux, les mares à eaux libres, les fossés et les canaux. Chacun de ces types est caractérisé, comme nous allons le voir, par un indice C moyen.
Les lacs-étangs sont constitués par des étendues d’eau appréciables, profondes, dont les plus grandes pourraient être classées sans arbitraire dans les lacs (le lac de Joux) 19 et dont les plus petites (lac du Mont d’Orge) sont de grands étangs. On peut citer, outre ces deux stations, le lac de Bret, le lac de Lussy (Châtel-Saint-Denis), les lacs des Rousses, des Taillères (Brévine), des Brenets (Doubs), le
[p. 317] Loclat (Saint-Blaise) ; ailleurs, dans l’Ain, le lac de Sylans et en Suisse le Weissensee (Brienz), le Rothsee (Lucerne), le Katzensee (Zurich), le lac de Muzzano (Lugano) et le lac de Tarasp (Grisons), sur lesquels nous avons pu calculer quelques moyennes. Or, la moyenne de toutes ces stations est de 1,81, donc supérieure de trois degrés au type (1,78). La forme habituelle de ces lacs-étangs est une variété de grande taille, élancée, l’appelant de plus ou moins près la var. producta Colh. et qui, chose intéressante, est souvent d’une couleur jaune-blanc (animal et test) rappelant le semi-albinisme de beaucoup de formes lacustres. Les exemplaires du Loclat 20 sont typiques à cet égard (1,82), ceux du lac de Sylans également (moyenne 1,85 pour une dizaine d’exemplaires, dont deux dans la coll. Locard, à Paris, déterminés raphidia), ceux du Katzensee et du Weissensee aussi (1,83 et 1,84). Les exemples du lac de Muzzano sont foncés, mais allongés et de grande taille (1,85). Les formes du lac de Joux et des Rousses (1,85 environ) sont plus petites, même un peu rabougries (ce qui peut s’expliquer par le climat), mais très allongées. Seules font exception les formes du Rothsee à Lucerne (grande taille, mais plus contractées que le type 1,73) et du lac des Taillières (taille moyenne, couleur brune et contraction semblable à celle des formes de marécages 1,70).
À quoi attribuer ce galbe allongé ? Notons tout d’abord que ces formes des lacs-étangs sont celles qui paraissent les plus voisines des premières variétés fossiles apparues dans le pays. Les sept stations fossiles étudiées par Favre dans la craie lacustre et l’argile des marais de Rouelbeau-Vergy, dont nous avons pu mesurer les exemplaires dans la coll. Favre à Genève, sont de 1,74 ; 1,80 ; 1,82 ; 1,82 ; 1,85 ; 1,88 et 1,89. Les formes de l’ancien lac du Val-de-Travers sont de 1,87. Quant aux formes du Loclat, elles étaient autrefois en continuité avec celles du lac de Neuchâtel (le Loclat étant une ancienne baie du lac lui-même) et nous avons pu suivre sur le terrain une évolution qui va de 1,89 (craie lacustre de la Tène, Marin, etc.) à 1,86 et 1,84 (craie lacustre et dépôts argilo-tourbeux du Loclat) pour donner la forme producta actuelle (1,82) par augmentation de la taille à partir des anciennes vulgaris.
Cela dit, il faut distinguer deux questions, ici comme partout : la question race et la question de l’accommodation phénotypique
[p. 318] de chaque génération (indépendamment de l’hérédité). Pour ce qui est de la race, nous savons seulement par nos élevages que deux races au moins sont représentées dans les lacs-étangs, la race II au lac de Bret (voir § 19) et la race I au Loclat (voir § 14), l’une correspondant à la moyenne des formes d’eaux tranquilles, l’autre à la var. producta. Il se pourrait donc que la population des lacs-étangs résultât simplement, dans la majeure partie des cas, d’une sélection de génotypes allongés (des premières races apparues dans le pays durant la période paléolithique, les lacs-étangs étant sans doute plus anciens que la plupart des marécages ou petits étangs du territoire). Quant à ces génotypes allongés, on ne peut assurément rien savoir de leur origine.
Mais ces considérations n’expliquent pas tout. La forme du lac de Lussy, par exemple, dont nous ignorons malheureusement la race, est de 1,81, alors que les exemplaires habitant les petites mares du pourtour de ce lac-étang sont de 1,67. La forme du Loclat est de 1,82, alors que celles des mares de Souaillon (très voisines) sont de 1,70. La forme du lac des Brenets, élargissement du Doubs, est de 1,79 (allongée et albine), alors que les individus de la Maison-Monsieur (Doubs), qui sont évidemment de même race et habitent aussi le Doubs sont de 1,74. Notons surtout que même la race I (correspondant donc aux producta), ainsi que la race II (type) peuvent donner des morphoses très contractées lorsqu’elles vivent en certaines conditions. Par exemple, des formes qui, en aquarium, se sont trouvées d’allongement égal aux formes du Loclat (j’ai élevé pendant cinq générations successives des descendants de la var. du Loclat) ont été prélevées dans un canal à Roche et dans un bras du Vieux-Rhône, à Noville : or, ces deux stations sont de 1,66 et 1,72, ce qui montre assez combien les races allongées sont susceptibles de produire des phénotypes contractes. Même chez les formes des lacs-étangs qui sont le plus allongées, il faut donc admettre que, au caractère dû à la race, se superpose un caractère d’accommodation phénotypique. Indépendamment du facteur race, il y a ainsi un phénotype allongé propre aux lacs-étangs. L’explication de ce fait nous paraît devoir être la suivante : dans les lacs-étangs l’animal est beaucoup plus maître de ses mouvements que dans un marécage encombré de roseaux et de vase. Si nous observons, par exemple, les formes du Loclat, elles ne touchent que rarement le sol, les pierres ou la terre des bords du laguet, qui sont très abrupts, mais circulent
[p. 319] de plante en plante dans une eau libre et à des profondeurs variables. Si de petites rides viennent troubler l’eau (les vagues les plus fortes ne consistent qu’en des vaguelettes assez superficielles), les Limnées descendent d’un mètre et se trouvent à l’abri, ou bien elles s’accrochent à un roseau ou à un nénuphar et se laissent balancer. On peut donc supposer que le constant mouvement de natation ou que la reptation, nécessairement délicate, sur les plantes aquatiques, ont pour effet d’allonger la coquille. À cet égard, les exceptions, ainsi que la contraction progressive de certaines populations avec le temps, s’expliqueraient aisément. Le lac des Taillères est un grand étang, dont les rives sont peu abruptes et dont le substrat est caillouteux et boueux. La forme de 1,70 qui l’habite est donc identique à celle des marécages, tant par ses habitudes de vie que par son indice de contraction. Quant au Rothsee, c’est un petit lac très allongé, dont certaines rives sont analogues à celles du Loclat, mais dont les autres sont caillouteuses. Or, nous y avons trouvé un mélange de formes contractées (un exemplaire à 1,62) et de formes allongées (1,89-1,90), mais pas assez d’exemplaires pour faire une statistique par stations. Pour ce qui est, enfin, de l’évolution dans le temps, Favre (p. 400) a noté très clairement comment les petites formes allongées primitives se sont changées en formes plus contractées et de type elophila, dans les marais de Sionnet, Rouelbeau, etc. (le type actuel de ces marais étant de 1,78 et le type le plus ancien de 1,88-1,89). Il montre, en outre, qu’avec le temps les « étangs aux eaux libres et limpides » se sont transformés dans ces localités en « marais encombrés par la végétation ». Cette transformation due aux modifications climatiques postglaciaires suffit, croyons-nous, à expliquer le passage des formes allongées en formes elophila partout où il s’est produit et cela sans faire intervenir d’action directe du climat sur la forme de la coquille.
Ceci nous conduit à la question des marécages, beaucoup plus simple à résoudre que la précédente. Nous appelons marécage toute étendue d’eau peu profonde, stagnante, et encombrée par une végétation dense consistant principalement en roseaux serrés. La vase et les débris plus ou moins décomposés de roseaux donnent à ces milieux un caractère facile à reconnaître, bien que toutes les transitions existent naturellement entre eux et les « mares » dont nous parlerons ensuite. Or, et là est l’essentiel, on peut affirmer que plus une station est marécageuse, plus le type prédominant des
[p. 320]L. stagnalis est une forme de taille moyenne, brun foncé et de forme ramassée (à indice C notablement inférieur au type) 21. Les variétés décrites par les auteurs, qui correspondent à ces stations, sont surtout elophila Bgt., colpodia Bgt. (au sens de Clessin, loc. cit. p. 365, fig. 217) et turgida Mke ; la moyenne des quelque 40 marécages typiques compris dans nos 209 stations s’est trouvée de 1,72.
Voici deux exemples nous montrant l’effet de contraction exercé par les marais à roseaux serrés. Le plus typique est le cas de la plaine du Rhône. Comme nous l’avons noté plusieurs fois déjà, les phénotypes de la plaine du Rhône sont en général allongés, et même passablement plus allongés que ceux des autres parties de notre territoire. Or, font exception à cette règle, à part les canaux, les stations suivantes, précisément constituées par des marécages : Noville 1,72 et Chessel 1,71 (anciens bras du Rhône actuellement marécageux), Martigny et Charrat (1,71 et 1,71) également dans un ancien bras du Rhône transformé en phragmitaire très dense, Écône 1,69 (mêmes conditions) et Saillon 1,70 (également bras de l’ancien Rhône, à un kilomètre devant le village). Il est frappant de constater comment l’identité des conditions (l’envahissement par la végétation de différents anciens lits fluviaux devenus étangs puis marécages) a produit dans ces six stations, qui ne communiquent pas entre elles, les mêmes moyennes C (1,69 à 1,72) et cela dans une plaine où la moindre mare et le moindre fossé sont peuplés de stagnalis typiques ou très allongées 22. Bien plus, la forme de Noville, élevée en aquarium (nous espérions trouver une turgida héréditaire comme cela a été le cas pour certaines formes du Seeland) s’est trouvée aussi allongée que les producta du Loclat, témoignant bien par là de son identité avec les autres formes de la plaine du Rhône (voir pl. 4 fig. 82-83) : il s’agit donc, dans le cas de ces stations du Vieux-Rhône, de Noville (Villeneuve) à Saillon, de phénotypes dus aux conditions du milieu.
On peut citer encore le cas des stations de la vieille Thielle, entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne (sans parler bien entendu des stations de la Maison Rouge, qui posent un problème tout différent) : Epagnier 1,68 ; Montmirail 1,76 ; Thielle 1,71 et 1,76
[p. 321] et Cressier 1,74. Toutes ces stations sont en dessous de la moyenne (elophila et turgida), quoique moins que celles du Vieux-Rhône. Aussi bien n’y a-t-il que celles d’Epagnier et de Thielle 1,71 qui soient complètement marécageuses, la première étant d’ailleurs en voie de disparition grâce à l’envahissement des végétaux.
Aux marécages, on peut aussi rattacher les mares fangeuses, mais nous ne les avons pas comptées dans la moyenne de 1,72 : Cointrin 1,67 ; bords du lac de Lussy 1,67 ; Aproz 1,71, etc. Les individus récoltés dans cette dernière mare étaient très contractés et vivaient dans une boue à demi desséchée, alors qu’à quelques mètres de là se trouvaient, dans des mares plus profondes, des exemplaires exactement de même couleur, de même test et de même taille, mais à 1,85, à 1,89 et même à 1,90 : il s’agit donc évidemment d’une morphose due à la fange. Quant aux autres de ces mares, nous en avons déjà parlé au § 1.
La cause de cette contraction en marécages ou dans les mares fangeuses n’est pas difficile à trouver : peu libre de ses mouvements, l’animal cherche le plus souvent sa nourriture sur le fond qui est garni de détritus végétaux. D’autre part, pour s’élever, il doit remuer des amas de végétation encombrante. Ainsi, moins il se déplace moins il allonge sa coquille et, plus il rampe sur la vase plus il dilate l’ouverture et le péristome. D’où ces formes ampliata, turgida, gibbosa, etc., qu’ont décrites les auteurs.
Passons aux mares proprement dites, que nous distinguons des marécages, plus ou moins arbitrairement cela va de soi, en ceci qu’elles ne sont pas envahies par les roseaux ni par la vase, mais présentent une eau relativement libre, garnie de plantes aquatiques plus petites et plus légères. Nous comptons environ 75 de ces mares parmi nos 209 stations, en comprenant naturellement les quelque 30 tourbières abandonnées du Seeland et de la plaine d’Orbe. L’indice moyen de ces mares s’est trouvé de 1,78, ce qui correspond exactement à la moyenne de l’espèce sur notre territoire 23. Aussi n’y a-t-il pas grand’chose à en dire. Néanmoins, un certain nombre de remarques de détail préciseront la signification des caractères de contraction ou d’allongement.
Si nous étudions, en effet, les oscillations des indices de ces mares autour de la moyenne (plus de la moitié ont des indices de 1,75
[p. 322] à 1,81 et le reste est symétriquement réparti en dehors de ces limites), nous constatons nettement l’influence de deux facteurs : la nature du fond et le volume d’eau de la mare.
Pour ce qui est du fond, il n’est malheureusement pas possible de mesurer objectivement la quantité de vase ou la nature des plantes aquatiques, pour mettre en corrélation ces données avec la forme de la coquille. Mais l’observation nous a montré que, en gros, les formes contractées prédominent dans les mares à fond découvert (dans les tourbières abandonnées où les Limnées rampent à même la tourbe, par exemple) ou, au contraire, dans les mares encombrées de plantes et assez étendues pour que les individus atteignent une grande taille, comme c’est le cas dans les marécages. Au contraire, les mares à végétation légère semblent favoriser les formes allongées. Mais, bien entendu, ces affirmations restent plus ou moins subjectives.
Par contre, dans la question de l’influence du volume d’eau sur la forme, nous avons pu noter quelques faits précis. D’abord tout le monde connaît l’influence du volume d’eau sur la taille des animaux aquatiques. En ce qui concerne la Limnæa stagnalis, Semper a fait des expériences concluantes, montrant que les dimensions du bocal agissaient de manière directe sur la grandeur de la coquille. En outre, il a montré que plus il y a d’individus vivants dans le même bocal, plus ils sont petits. Seulement, comme nous croyons l’avoir établi dans notre introduction, il n’y a pas de relation directe entre la taille et la forme. Par exemple, nos élevages qui ont tous été faits dans des bocaux de 1 l. ½ ont donné des formes oscillant entre les moyennes de 1,43 (bodamica) et 1,93, les individus étant de 1,26 à 2,16, ce qui montre assez combien, à une même taille, peuvent correspondre des formes indéfiniment variées. Le problème subsiste donc de savoir si le volume d’eau agit sur la forme de la coquille, et dans quel sens.
Voici un fait précis. Au printemps 1926, nous avons étudié 70 exemplaires d’une tourbière située entre Anet et Monsmier (Seeland) : ils ont fourni un indice de 1,78, la taille moyenne étant de 35 mm environ. Il s’agit donc de petits exemplaires, mais de taille normale pour une tourbière de ce genre (elle devait avoir entre 4 et 6 m de long sur 2 de large). L’eau était abondante, garnie de quelques plantes, et débordait de toutes parts, les Limnées rampant ainsi en partie sur le pourtour de la mare. L’indice de contraction,
[p. 323] comme on voit, correspondait alors exactement à la moyenne de l’espèce. En automne de la même année, nous avons à nouveau étudié cette tourbière, en la retrouvant exactement grâce à un croquis du terrain confectionné à cet usage et les 60 exemplaires récoltés lors de cette seconde visite nous ont donné un indice de 1,86 et une taille moyenne de 23 mm. Il restait quelques gros exemplaires de la génération précédente, les autres ayant péri sur le pourtour. La génération nouvelle avait crû dans la tranchée constituant le fond de la mare, les bords ayant été desséchés durant l’été 24. Se trouvant d’emblée renfermés dans un faible volume d’eau, ces exemplaires n’avaient atteint qu’une taille minime (celle des arenaria de Colbeau), tout en parvenant à une maturité parfaite (sept tours de spire, forme normale, etc.). Or, la forme de cette nouvelle génération est, comme on voit, beaucoup plus allongée que celle de la précédente et même de 8 degrés (1,78 à 1,86). Ce fait montre, soit dit entre parenthèses, combien le milieu influe sur l’indice de contraction, puisqu’un tel allongement équivaut aux ⅔ des 12 degrés séparant la moyenne de 1,78 de l’allongement maximum observé dans nos stations d’eaux stagnantes (1,90). D’où provient donc cet allongement de 8 degrés ? Il ne résulte pas nécessairement de la diminution de la taille, car nous avons observé des exemplaires à 1,71 dans une mare boueuse, à Aproz, qui présentaient précisément aussi une taille moyenne de 23 mm. Si notre tourbière, en se desséchant, avait pris l’aspect d’une flaque fangeuse au lieu de se transformer en une sorte de fossé exigu, mais à eau libre, et relativement profonde, la coquille et la seconde génération auraient donc vraisemblablement adopté la forme de la station à 1,71 d’Aproz (répétons que cette dernière population est contiguë à des populations de 1,89 et 1,90 et présente ainsi tous les caractères d’un phénotype contracté mais de race allongée). Il y a donc ici action du volume d’eau sur la forme, indépendamment de l’action sur la taille.
Nous aurions bien d’autres exemples à citer : nous avons rencontré un grand nombre de populations de très petite taille et à forme très allongée, rappelant la var. arenaria Colb. : ces formes sont abondantes, en particulier au Valais (près de Sion, de Sierre, à Bramois, Agaren, etc.) mais se rencontrent sporadiquement un peu partout.
[p. 324] Nous en avons étudié en particulier une station à Woodfordbridge, près de Londres 25. Or, partout, elles habitent des mares très petites ou des mares un peu plus grandes mais surpeuplées de Limnées. Ces mares sont en général garnies de fines plantes aquatiques. Elles peuvent être sablonneuses et, par conséquent, peu riches en végétation, mais elles ne sont jamais boueuses. Colbeau a décrit sa variété d’après des exemplaires trouvés « dans une flaque d’eau des dunes, près de Oostduynkerke », mais, d’après ce qui précède, je crois pouvoir dire que c’est l’exiguïté de cette mare, plus que son caractère sablonneux, qui explique la morphose 26.
En bref, plus les mares sont petites ou surpeuplées, lorsqu’elles ne sont pas fangeuses, mais conservent une eau limpide grâce aux plantes aquatiques, et plus la coquille de nos Limnées est allongée. Ce fait correspond d’ailleurs à un fait expérimental mis en évidence par nos élevages : en aquarium, la coquille est toujours plus allongée qu’en nature. Cela n’est pas vrai seulement pour les formes lacustres ou fluviales, ainsi que pour les formes de canaux, qui s’allongent naturellement en aquarium dans la mesure où l’élément d’accommodation non héréditaire dû à l’agitation de l’eau disparaît, mais encore pour les formes d’étangs. Le phénomène est donc le même que dans les mares dont nous parlions tout à l’heure ; d’ailleurs la taille de 18 à 25 mm des arenaria adultes est précisément celle des exemplaires d’aquarium élevés dans 1 l. ½ d’eau.
À quoi est dû ce phénomène général ? Pour le résoudre, examinons encore le cas de fossés, qui rentre dans la même classe de faits. Le fossé constitue le quatrième type de stations que nous pouvons distinguer sans trop d’arbitraire. Encore n’est-il pas toujours facile de la séparer du cinquième type, qui sera le canal. Nous appellerons fossé toute longue et étroite bande dans laquelle ne se manifeste aucun courant appréciable. Le canal, au contraire, comporte un courant visible et se trouve en général être un peu plus large. Pour classer nos stations en fossés ou canaux, nous avons simplement tenu compte de l’état des lieux au moment de la récolte. Une même station peut ainsi être classée canal au printemps et fossé vers la fin de l’été, à condition bien entendu que l’on puisse différencier alors
[p. 325] les générations correspondant à ces deux sortes de conditions biologiques.
Or, l’étude d’une vingtaine de fossés, au Seeland, dans la plaine d’Orbe et dans la plaine du Rhône, nous a donné un résultat très constant : la moyenne est de 1,81 et les extrêmes sont 1,74 et 1,89. Une seule exception : un fossé, à Monsmier, de 1,68, mais très vaseux, presque sec et rentrant ainsi de droit dans la catégorie des mares fangeuses ou des marécages. Le reste des stations indique par contre une influence nette du fossé dans le sens d’un allongement de la coquille. La variété ordinaire du fossé est en effet la var. vulgaris West., de taille plus petite et de forme plus allongée que la moyenne. On trouve, en outre, dans un certain nombre de fossés surpeuplés, la var. palustriformis Kob. plus petite encore et plus allongée 27. Enfin, j’ai trouvé près d’Aigle, plusieurs formes subulata West., cette variété habitant en général plutôt les lacs-étangs 28. Quant aux fossés à 1,74-1,78, ce sont en général des fossés plus ou moins fangeux, ou susceptibles de servir de canaux à certains moments de l’année.
Cette influence du fossé sur la forme de la coquille est évidente dans une série d’exemples. Parmi les 33 stations étudiées près d’Anet et de Monsmier, deux seules parviennent à 1,88 et 1,89 : ce sont précisément des fossés. Les autres en restent à 1,69-1,85, sauf la petite mare à 1,86 dont nous avons parlé et une autre du même ordre. Or, ces stations de 1,69-1,85 sont constituées par d’anciennes tourbières ou des marécages. Entre Villeneuve ou le Bouveret et Aigle, aucune station ne dépasse 1,78 sinon précisément des fossés, qui sont de 1,80, 1,81-3 et 1,87. Ou encore, là où un marécage et un fossé communiquent entre eux, comme au Landeron ou à Marin et que le facteur race ne joue par conséquent plus de rôle, on voit toujours le phénotype le plus allongé habiter le fossé : 1,70 (marécage) et 1,76 (fossé) pour le Landeron et, s’il est permis de citer ici des faits relatifs aux mares datant de l’ancien lac, 1,62 (mare) et 1,65 (fossé) à Marin 29.
À quoi attribuer cet allongement propre aux fossés ? Évidemment le phénomène est le même que dans de petites mares : l’exiguïté du volume d’eau est cause de la morphose. Mais, et il est essentiel
[p. 326] d’insister là-dessus, ce n’est pas le petit volume d’eau comme tel qui agit, c’est l’encombrement qui en résulte. En effet, si l’on élève côte à côte dans deux bocaux de 1 l. ½ un lot de cinq et un lot de 20 individus, les seconds seront plus petits et plus allongés que les premiers. Nous avons fait l’expérience sans le vouloir, puis systématiquement à l’occasion de nos cultures, en ayant soin de donner assez de nourriture aux individus entassés pour que ce facteur n’intervienne pas : l’expérience est aussi concluante pour les formes de lac que pour les génotypes élancés. Nous ne voyons donc qu’une explication à ce fait : lorsqu’il y a encombrement (par suite du nombre d’individus ou encore de l’abondance des plantes en suspension dans l’eau, par opposition aux végétations à demi putréfiées des marécages), l’animal est obligé de se livrer durant toute son existence à une gymnastique perpétuelle pour éviter les obstacles. Lorsque plusieurs individus sont occupés à mordre ensemble une même feuille ils passent leur temps à s’éviter et à changer de position. Lorsqu’ils circulent de tige à tige entre les plantes aquatiques, ils acquièrent, à se faufiler, une dextérité certainement méritoire pour des Mollusques. Bref, de même que les accommodations motrices d’un exemplaire de marécage ou de lac, entraînent une contraction légère ou considérable de la coquille par reptation sur la vase ou par adhérence à la pierre, de même les accommodations motrices de l’exemplaire de petite mare ou de fossé entraînent, étant donné le surpeuplement que l’on observe toujours en de tels milieux, un allongement progressif de la coquille.
Quant aux canaux, la moyenne en est de 1,74 (pour 25 stations environ). Cette forme contractée (la moyenne serait même beaucoup plus basse si nous n’avions pas dû compter comme canaux des fossés qui sont certainement privés de courant une partie de l’année et dont la population porte l’empreinte de cette double nature) est évidemment due au courant, qui agit ici dans le même sens que les rivières, mais sans parvenir à produire la var. Rhodani. L’influence du courant est très nette dans les canaux de Witzwil et de Champion par exemple 30. Le canal de Champion à Thielle qui, partant de plus haut, a évidemment un courant plus rapide que celui de Witzwil, présente des stations de 1,69 à 1,75, tandis que le second oscille entre 1,76 et 1,82. Ils sont cependant en communication et ont été
[p. 327] creusés en même temps. Le canal de Roche (plaine du Rhône) donne des indices de 1,66 et 1,71 pour une forme qui, en aquarium, est aussi allongée que les producta du Loclat. La morphose contractée est due, cela semble aller de soi, aux efforts que fait l’animal lorsqu’il s’applique contre le fond, pour résister à l’entraînement de l’eau.
En conclusion, nous voyons que, en gros, et à condition de procéder sur un matériel suffisant, on trouve une corrélation nette entre le substrat physique et la forme de la coquille. Assurément, les explications que nous avons données restent sujettes à caution. Tant de causes d’erreurs interviennent ici que bien osé serait celui qui voudrait se prononcer à coup sûr. Mais une conclusion générale paraît se dégager des faits que nous avons recueillis : c’est que le milieu agit non pas par je ne sais quelle influence directe exercée sur la coquille, mais en sollicitant de l’animal des réactions motrices appropriées. La forme de la coquille est la résultante des mouvements de l’animal. Si l’on appelle psychologie la science du comportement, ainsi que le demandent aujourd’hui la plupart des spécialistes de cette branche de la biologie, la coquille d’une Limnée constitue le document psychologique le plus authentique que nous possédions sur l’histoire de son propriétaire. L’étude des stations d’eaux calmes nous fait donc entrevoir ce que l’analyse des stations lacustres démontrera beaucoup plus sûrement : c’est que les accommodations phénotypiques de la coquille rentrent dans cette grande classe de faits que Cope a désignée du nom de cinétogenèse. La structure de l’animal dépend de ses mouvements.
De telles cinétogenèses dans les accommodats sont-elles susceptibles de se fixer par hérédité ? Peut-on passer de cette explication des somations de la coquille à une explication néolamarckienne des caractères conchyliologiques héréditaires ? L’élevage des variétés lacustres précisera le sens de cette question. Disons seulement que, en ce qui concerne les stations d’eaux tranquilles, elle est insoluble. Eût-on prouvé que 50 populations de fossés donnent en aquarium des génotypes beaucoup plus allongés que 50 populations de marécages élevés en mêmes conditions, cela n’autoriserait en rien à conclure que les premières consistent en des fixations héréditaires de morphoses allongées propres aux fossés, il pourrait y avoir eu simplement sélection. Le passage d’une station à l’autre est si aisé pour l’animal que, en gros, chaque race pourrait
[p. 328] choisir à la longue ses conditions optimum. C’est d’ailleurs loin d’être nécessairement le cas, comme nous l’avons déjà montré en passant : dans les eaux tranquilles, il semble que n’importe quelle race puisse donner n’importe quelle accommodation phénotypique (sauf peut-être en ce qui concerne la race que nous désignerons par le chiffre III). La genèse de ces races demeure donc entachée du plus profond mystère et des élevages ne prouveraient rien quant à leur origine par mutation fortuite ou par influence du milieu. C’est pourquoi nous n’avons pas poussé plus loin cette étude des accommodats d’eaux stagnantes. Il serait sans doute possible d’analyser dans le détail et, par l’expérience, le rôle exact des différents facteurs vase, volume d’eau, plantes, etc., sur la forme des Limnées. Mais cette étude n’étant susceptible, pour le moment tout au moins, que de conduire à une connaissance des accommodats, et non à une analyse de l’origine des adaptations héréditaires, nous ne l’avons pas poursuivie, préférant consacrer notre temps à l’analyse génétique des formes de lac, qui sont infiniment plus intéressantes, parce que plus spécialisées. Notre seul but, en étudiant les accommodats d’eaux calmes, était d’introduire à l’analyse des accommodats lacustres, en montrant que, indépendamment même de l’agitation de l’eau, la nature du substrat influe sur l’allongement ou la contraction de la coquille en provoquant des réactions motrices de l’organisme. Ce phénomène, déjà visible en eaux stagnantes, s’accentue dans de grandes proportions dès que l’agitation de l’eau vient renforcer le contact entre l’animal et son substrat.
§ 6. La courbe de variation des individus lacustres🔗
J’ai mesuré environ 1000 exemplaires récoltés sur les rives du Léman (par J. Favre pour Genève et par moi-même pour le canton de Vaud), 500 exemplaires des lacs de Bienne et Morat et 6500 du lac de Neuchâtel. Parmi ces individus, 7600 appartiennent à la faune littorale et 400 à la faune sublittorale (entre 5 et 30 m : 300 du lac de Neuchâtel et 100 du Léman et du lac de Bienne). Pour confectionner la courbe de fréquence des individus de lac je me suis soumis aux mêmes règles que pour la courbe des individus d’eau stagnante et ai mesuré ainsi un nombre égal d’exemplaires
[p. 329] des stations du tiers supérieur et des stations du premier tiers. La courbe obtenue au moyen de cette méthode est la suivante :
[Indice de contraction]
Total
Ex-sublittoraux
1,14
3
1,17
8
1,20
32
1,23
65
1,26
126
1,29
200
1,32
302
1,35
409
1,38
513
1,41
630
1,44
692
1,47
742
3
1,50
743
5
1,53
704
6
1,56
642
23
1,59
530
24
1,62
422
28
1,65
325
34
1,68
267
38
1,71
191
44
1,74
150
44
1,77
94
35
1,80
62
26
1,83
48
23
1,86
33
22
1,89
23
19
1,92
12
9
1,95
10
6
1,98
8
4
2,01
5
3
2,04
4
2
2,07
3
1
2,10
1
1
La comparaison de cette courbe (courbe I de la fig. 4. Voir p. 308) avec celle des eaux non lacustres met en évidence le fait capital sur lequel portera dorénavant notre étude : c’est que le littoral des lacs est habité par une forme contractée sui generis, toute différente des formes de marais les plus contractées. La moyenne des formes littorales est, en effet, de 1,507 et le mode de 1,50, c’est-à-dire tous deux situés à deux degrés en dessous de la limite inférieure de contraction en milieux non lacustres. Bien plus, le premier millésile de la forme lacustre est de 1,16 (lac de Neuchâtel), c’est-à-dire que la limite inférieure de contraction dans les lacs est située 36 degrés plus bas que dans les eaux stagnantes (l’écart entre les limites extrêmes en eau stagnante étant de 52 degrés).
Il est à noter également que si les formes de lac sortent ainsi, grâce à leurs variétés les plus contractées, du domaine de variation du type de l’espèce, par contre toutes les valeurs C possibles du type peuvent se rencontrer dans les lacs. Le millésile supérieur des formes lacustres s’est, en effet, trouvé de 2,009, alors qu’il est de 2,049 en eaux stagnantes. La différence est donc minime, d’autant plus que l’on trouve dans les lacs des formes de 2,07, 2,11 et même au-delà, tout comme dans les eaux non lacustres. En outre, notons que ces formes allongées des lacs ne sont pas seulement des formes sublittorales, mais des morphoses habitant le littoral des baies tranquilles
[p. 330] ou surtout les flaques momentanées produites par les variations du niveau de la nappe lacustre dans les endroits non exposés aux vagues.
En bref, toutes les formes de marais peuvent se trouver dans les lacs, mais la réciproque n’est pas vraie : le littoral lacustre exposé aux vagues produit une ou plusieurs variétés contractées qui semblent ainsi résulter d’une adaptation à ce milieu spécial. Voilà ce que d’emblée révèle l’examen de la courbe. Notre premier soin doit être maintenant de décrire correctement ce fait, en cherchant si le phénomène est commun aux quatre grands lacs de la Suisse romande et s’il est effectivement propre à la faune littorale. Cela établi, nous pourrons ensuite essayer de démontrer que la contraction est bien fonction de l’agitation de l’eau, ce que nous verrons au prochain paragraphe.
La courbe que nous venons de construire représentant essentiellement la variabilité de l’espèce dans le lac de Neuchâtel (6500 exemplaires environ, sur 8000), il est inutile de chercher à dessiner une courbe spéciale pour ce lac : elle aurait la même forme, le mode se trouvant également à 1,50. Notons seulement, ce qui prendra de l’intérêt par comparaison avec le cas du Léman, que les deux rives sud et nord sont loin de présenter exactement les mêmes caractères. La rive sud, comme on peut s’en rendre compte à l’examen des stations (§ 2, stations comprises entre Yvonand et la Sauge inclusivement) ne comporte que des populations de 1,42 à 1,69, c’est-à-dire qu’elle ignore les formes de 1,30 à 1,36 (lesquelles constituent, comme nous le verrons par l’élevage, une race spéciale, la race V). Les stations les plus fréquentes de cette rive oscillent entre 1,49 et 1,52 (stations correspondant habituellement à la race III) et les formes les plus contractées ne sont que de 1,43 (pointe de Montbec, très exposée aux vents) et 1,42 (môle du port de Cudrefin) : or, ces indices correspondent en général à la race IV. Il est utile de noter ces faits, car une telle répartition des formes correspond précisément à celle des variétés du Léman : les individus plus contractés que j’ai rencontrés sur la rive sud du lac de Neuchâtel sont de 1,30 environ, comme c’est le cas au Léman et dans les lacs de Bienne et de Morat, alors que sur la rive nord du lac de Neuchâtel, on trouve des stations entières qui présentent une moyenne de 1,30 (le quinzième à peu près du nombre total des individus récoltés sur cette rive est inférieur à 1,30). La différence est donc grande entre
[p. 331] les deux rives du lac de Neuchâtel. On ne peut malheureusement guère l’exprimer autrement qu’en chiffres, la terminologie des variétés lacustres étant trop floue pour exprimer ces nuances. Tout au plus peut-on dire, en gros, que la var. bodamica est absente de la rive sud, les formes lacustris étant seules représentées.
La rive nord du lac de Neuchâtel comprend toutes les formes, mais inégalement réparties. De Concise à Bevaix, ainsi que d’Auvernier à Monruz, on trouve des populations entières de 1,30-1,35 représentant sous sa forme typique la var. bodamica Cless. telle qu’on la rencontre également dans le lac de Constance et en Suède, par exemple (pl. 5, fig. 53-57). Dans une série de baies moins exposées, comme à Bevaix, Cortaillod, dans les baies d’Auvernier et de Saint-Blaise, ainsi qu’à la Tène, on trouve la var. lacustris Stud., correspondant aux formes de la rive sud, ainsi qu’aux formes du Léman et des deux autres lacs (pl. 5, fig. 58-62). Dans les mêmes baies et sur les rivages encore plus abrités (grands marais, etc.) on trouve enfin la var. intermedia Godet, qui correspond en gros aux formes des étangs communiquant avec le lac et aux formes de l’ancien lac aux environs de la Maison Rouge.
Fig. 5. Courbe de fréquence des 4000 premiers individus récoltés sur la rive nord du lac de Neuchâtel
Mais si ces stations sont réparties au hasard des conditions du milieu, la courbe de fréquence des individus sur la rive nord, entre Concise et le Grand Marais, présente une répartition nettement bimodale, c’est-à-dire indiquant la présence de deux phénotypes dominants. L’un est le phénotype bodamica de 1,35 de moyenne
[p. 332] (nous avons vu qu’un sommet correspondait déjà à ce point dans la courbe des stations). L’autre (lacustris-intermedia) est malheureusement impossible à préciser et oscille entre 1,50 et 1,60, suivant que l’on augmente ou que l’on restreint le champ de la statistique. Voici néanmoins, à titre d’échantillon parmi les courbes possibles, celle que nous avons obtenue sur les 4000 premiers exemplaires de la rive nord (de la Tène à Concise). Voir fig. 5 :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,14
2
1,17
7
1,20
29
1,23
62
1,26
120
1,29
190
1,32
280
1,35
329
1,38
302
1,41
272
1,44
255
1,47
252
1,50
265
1,53
289
1,56
290
1,59
280
1,62
230
1,65
162
1,68
132
1,71
97
1,74
67
1,77
40
1,80
22
1,83
16
1,86
5
1,89
1
1,92
1
Dans la suite de nos recherches, l’intervalle entre les deux sommets s’est comblé par l’étude des stations de l’extrémité nord-est du lac (de la Tène à Cudrefin) et des stations de la rive sud, sans compter celles des deux lacs de Morat et de Bienne qui viennent pour la plupart s’insérer exactement entre les sommets de 1,35 et de 1,55. Cette bimodalité ne correspond pas à un phénomène simple. D’après le résultat de nos élevages, nous pouvons en conclure néanmoins ceci. D’une part, il y a un phénotype caractérisé de 1,35 de mode, qui paraît spécial au lac de Neuchâtel (mais commun avec le Bodan, etc.) et qui correspond, verrons-nous, à une race caractérisée (v. bodamica = race V). D’autre part, entre 1,50 et 1,60 prédomine un phénotype peu net, qui correspond comme l’analyse génétique le mettra en lumière, à un mélange de deux races au moins (l’une spéciale aux lacs, l’autre commune avec certains marais), mais de deux races impossibles à distinguer par leurs seuls phénotypes en nature.
Cela dit, passons aux lacs de Bienne et de Morat. Ces deux lacs présentent deux populations très comparables l’une avec l’autre, de mêmes moyennes (1,51 et 1,49) et de mêmes limites extrêmes (sauf que nous n’avons pas rencontré de formes sublittorales dans le lac de Morat, sans doute faute d’investigations suffisantes). Aussi pouvons-nous les traiter ensemble. Voici la courbe de fréquences obtenue sur 600 exemplaires de ces deux lacs, y compris 23 exemplaires sublittoraux échoués sur les grèves de l’île de Saint-Pierre et de Locraz pendant une période de basses eaux :
Il va de soi que sur un nombre de 600 exemplaires seulement, on ne peut rien dire de précis en ce qui concerne la moyenne (1,50 environ) ni les régions centrales de la courbe. Par contre, bien que nous ayons exploré soigneusement les endroits exposés du lac de Bienne (Douanne, Gléresse et les promontoires de l’île de Saint-Pierre), ainsi que ceux du lac de Morat (Morat et Faoug), on voit que la limite inférieure de contraction est à chercher autour de 1,30. Ce n’est donc pas la var. bodamica Cless. qui habite ces lacs, mais seulement la var. lacustris Stud. Studer et Charpentier ont en effet désigné sous ce nom les exemplaires de 1,30 à 1,50 environ des environs de Bienne ou de Morat. Il y a par exemple dans la collection J. de Charpentier, à Lausanne, trois individus à 1,32 ; 1,37 et 1,39 récoltés par cet auteur à Morat (il a du reste évidemment choisi les exemplaires les plus contractés qu’il a trouvés) et étiquetés par lui lacustris. Il est probable, d’autre part, que les types de Studer lui-même (qui ne sont malheureusement pas conservés au Musée de Berne) provenaient autant du lac de Bienne que de celui de Neuchâtel 31. Les formes des deux lacs de Bienne et de Morat constituent néanmoins une race héréditaire comme nous le verrons dans la suite et qui est identique à celle du Léman et des endroits semi-agités du lac de Neuchâtel (race IV).
Quant au Léman, il pose un problème très intéressant : bien que ce soit un lac plus grand que celui de Neuchâtel, et que sa superficie soit sensiblement celle du Bodan, la var. bodamica en est entièrement absente. Les lacustris qui s’y rencontrent sont sensiblement moins contractées que celles de ces deux lacs, et restent analogues à celles des lacs de Bienne et de Morat. Pour établir ce fait, nous avons exploré les stations de la rive suisse comprises entre Genève
[p. 334] et le Bouveret, ainsi que les environs d’Yvoire. Les environs de Genève (de Genève à Nyon et, sur rive française, de Genève à Nernier) ont d’ailleurs été étudiées par J. Favre, avec la précision qui est le propre de cet auteur, et il est parvenu aux mêmes conclusions : jamais ni lui ni moi n’avons trouvé de bodamica typiques (à labre relevé au-dessus du point d’insertion). Nous ignorons encore le détail des stations comprises entre Yvoire et le Bouveret, mais elles sont beaucoup moins exposées aux vents que les stations de la rive suisse et, d’autre part, les quelques exemplaires d’Évian que nous avons eus entre les mains sont exactement du même type que chez les autres. Voici la courbe de fréquence obtenue sur 1000 exemplaires des stations susmentionnées :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
Sublitt. :
1,26
1
1,29
2
1,32
8
1,35
26
1,38
41
1,41
74
1,44
101
1,47
148
1
1,50
158
1
1,53
138
1
1,56
113
9
1,59
63
5
1,62
35
6
1,65
20
9
1,68
14
6
1,71
17
9
1,74
8
7
1,77
8
3
1,80
1
2
1,83
3
3
1,86
4
3
1,89
4
1
1,92
0
1,95
3
1
1,98
4
1
2,01
1
1
2,04
1
2,07
3
1
2,10
1
Il va de soi que 1000 exemplaires sont insuffisants pour juger de tous les caractères d’une répartition des fréquences. Aussi cette courbe reste-t-elle irrégulière. Mais elle est suffisante pour démontrer — et c’était là notre seul but — que la limite inférieure de contraction n’est à chercher de nouveau qu’aux environs de 1,30 (un exemplaire sur 1000 à 1,27, un à 1,29 et un à 1,31). Le Léman est donc habité, dans les stations exposées aux vagues, par une forme lacustris sortant très nettement des limites de la dispersion en eaux stagnantes (voir pl. 6, fig. 27-28), mais moins accusée cependant que les bodamica des lacs de Neuchâtel ou de Constance. En outre, comme nous le verrons par l’élevage, cette différence dans les phénotypes du Léman et du lac de Neuchâtel correspond à une différence dans les génotypes eux-mêmes. Le gros problème consistera donc à expliquer pourquoi l’adaptation aux conditions lacustres est moins poussée dans un lac aussi grand que le Léman que dans un lac moyen comme celui de Neuchâtel.
La solution de ce problème suppose naturellement la découverte des causes qui ont produit les var. bodamica et lacustris. Mais,
[p. 335] avant d’en venir aux causes, force est de s’en tenir tout d’abord aux lois, c’est-à-dire de chercher en fonction de quels facteurs varie le type lacustris. C’est pourquoi, au cours du prochain paragraphe, nous essayerons de montrer qu’au sein du même lac il y a corrélation exacte entre l’agitation de l’eau et la déformation lacustris. Mais dès maintenant, nous pouvons poser et résoudre une question préjudicielle, par la comparaison des faunes littorale et sublittorale de nos quatre lacs. On pourrait se demander, en effet, si ce n’est pas l’ensemble des conditions lacustres, prises en bloc, qui détermine l’apparition des var. bodamica et lacustris, et non l’agitation seule de l’eau. Autrement dit, ne serait-ce pas la nature chimique de l’eau des lacs, ou l’ensemble des conditions physico-chimiques propres à l’eau des lacs, qui produisent la déformation ?
À cet égard, l’existence de la faune sublittorale nous fournit d’emblée un argument décisif : entre 5 et 30 m existe, dans les trois lacs Léman, de Neuchâtel et de Bienne, une petite variété semblable aux formes les plus allongées des marais et ne différant d’elles que par la taille (pl. 5, fig. 48-52). Cette variété, que nous avons nommée en 1913 var. Bollingeri32 a été draguée pour la première fois par le regretté E. Yung en face de Bellerive et de Morges, dans le Léman. Elle a été retrouvée en de nombreuses stations par Favre et nous avons pu en mesurer plus de 300 des lacs de Neuchâtel et de Bienne. Il s’agit donc d’une forme de très petite taille (17 à 23 mm en moyenne), de test très mince, à spire allongée et mince et à ouverture petite, qui rappelle ainsi de près, mais en plus petit encore, la var. arenaria des dunes de Belgique ou des mares valaisannes.
L’existence d’une telle forme, qui paraît assez répandue dans nos lacs quoiqu’elle soit naturellement difficile à draguer, montre assez que ce n’est pas le milieu lacustre comme tel, mais le milieu littoral qui produit les var. contractées. Bien plus, les relations qui existent entre les var. bodamica-lacustris Stud. et Bollingeri Piag. sont elles-mêmes instructives en mettant en évidence à la fois l’influence de l’agitation de l’eau et l’opposition des phénotypes littoraux et sublittoraux : ces relations sont, en effet, tout à la fois de progression avec la profondeur et, là où l’on peut faire une statistique suffisamment étendue, de bimodalité.
En ce qui concerne l’influence de la profondeur, nous n’avons pu, étant donné le nombre restreint d’exemplaires dragués, établir de corrélation nette entre l’allongement de la coquille et la profondeur de l’eau (à cet égard les moyennes caractérisant les stations sublittorales indiquées dans notre tableau des stations, au § 2, sont évidemment sujettes à caution). Mais les formes très allongées ne se trouvent qu’entre 20 et 30 m. D’autre part, comme l’a remarqué Favre (p. 238) on trouve entre 2-5 m déjà et 10 m des formes intermédiaires entre lacustris et Bollingeri.
Ces intermédiaires posent un problème intéressant : lorsque les deux variétés habitent une même station, mais à des profondeurs diverses, le type dominant, qui caractériserait ainsi s’il existe, la forme lacustre de l’espèce, est-il intermédiaire, ou bien nous trouverons-nous en présence d’une courbe bimodale, donc d’une dualité de phénotypes ? On peut se demander, par exemple, si le caractère moins accentué de la var. lacustris dans le Léman, par rapport au lac de Neuchâtel ne pourrait pas tenir à l’abondance des Bollingeri, qui influeraient constamment sur les formes littorales par migration vers la surface, les formes littorales étant ainsi sans cesse contaminées au point de vue de la race, par des croisements avec les génotypes allongés de la faune sublittorale ? Je n’ai malheureusement pas pu trancher la question en ce qui concerne le Léman : il serait extrêmement long, en effet, de draguer quelques centaines de Bollingeri sur un même point, de manière à faire une courbe de fréquence tenant compte de toutes les profondeurs à partir du littoral. Par contre, en ce qui concerne le lac de Neuchâtel, le hasard m’a servi à merveille et m’a permis de choisir entre les deux termes de l’alternative et en faveur de la bimodalité.
Voici les faits. Par les basses eaux de l’hiver 1927-28, en explorant les grèves de la Pointe-du-Grain, près de Bevaix, j’ai pu constater la présence d’un nombre considérable de Bollingeri, roulées sur le sable et voisinant avec des lacustris et quelques intermédiaires. Ce n’est pas chose aisée que de comprendre comment des coquilles ayant vécu à 10-30 m peuvent échouer sur la grève d’un lac, aussi me suis-je d’abord demandé s’il ne s’agissait pas là de fossiles ou de formes d’étangs sablonneux (arenaria). Mais j’ai étudié chaque mètre carré des rares marais avoisinants, sans rencontrer autre chose qu’une grande forme turgida à 1,65. Quant à l’hypothèse d’une forme fossile, elle ne saurait être entièrement exclue, mais
[p. 337] on trouve tous les intermédiaires entre le type en question et le type lacustris actuel du littoral. En outre, j’ai récolté sur le nombre un ou deux individus encore épidermés. Mon collègue et ami R. Wavre, qui a étudié au point de vue mathématique le problème des seiches et des vagues, a bien voulu m’apprendre alors que les courants verticaux qui résultent des différences brusques de température entre la surface et le fond des lacs peuvent fort bien prendre la forme de tourbillons, au lieu de consister en déplacements lents s’effectuant sur de larges espaces, et que ces tourbillons peuvent à la rigueur être assez violents pour expliquer la montée de coquillages vides. Sur quoi, en mai 1928, mon collègue O. Fuhrmann, professeur de zoologie à l’Université de Neuchâtel, reçoit d’un correspondant de Bevaix une boîte contenant de nombreux exemplaires de Bollingeri, plus des Valvata, Bythinia, etc., avec une lettre décrivant en tout autant de termes le phénomène prévu par R. Wavre 33.
Les Limnées éparses sur la grève de la Pointe-du-Grain représentaient donc bien des stagnalis de tous les fonds, littorales et sublittorales et leur mensuration devait permettre dès lors de résoudre le problème des rapports statistiques existant entre la lacustris et la Bollingeri. J’ai pu récolter 300 coquilles intactes de Bollingeri (et intermédiaires) et ai mesuré en outre les 300 premiers exemplaires rencontrés au même endroit de stagnalis non-Bollingeri (dont lacustris et intermédiaires) 34. La courbe de fréquence de ces 600 individus s’est trouvée la suivante (nous avons groupé les degrés
[p. 338] par 5 et non par 3 comme précédemment, étant donné que la courbe porte sur l’ensemble du domaine de variation de l’espèce et ne comporte que 600 individus) :
[Indice de contraction]
Lac
Étangs avoisinants
1,20
3
1,25
18
1,30
52
1,35
90
1,40
63
1,45
40
1,50
29
3
1,55
25
3
1,60
36
5
1,65
49
10
1,70
53
10
1,75
53
2
1,80
39
1,85
23
1,90
15
1,95
7
2,00
3
2,05
1
2,10
1
On voit que la bimodalité de cette courbe est très nette, même en y adjoignant les rares exemplaires récoltés dans les marais en communication temporaire avec le lac. L’un de ces sommets est à chercher entre 1,35 et 1,39, ce qui correspond bien à la moyenne des individus littoraux de la Pointe-du-Grain : 1,37 (les stations environnantes sont de 1,38 à la Tuilière et de 1,36 au Châtelard). L’autre sommet est de 1,75 (en tout cas intermédiaire entre 1,70 et 1,79), ce qui correspond à peu près à la moyenne des individus classés Bollingeri (1,73, mais cette moyenne est légèrement inférieure au mode à cause du nombre des intermédiaires). Notons, en outre, que cette courbe n’a rien d’artificiel, en ce sens que nous n’avons rien fait pour éliminer les intermédiaires en récoltant d’un côté 300 Bollingeri et de l’autre 300 lacustris. Au contraire, nous avons mesuré tout ce que nous avons trouvé et avons eu même beaucoup de peine à parvenir à ce chiffre de 300 pour les deux groupes (les lacustris ne sont pas fréquentes sur cette grève).
En conclusion, l’existence de la var. Bollingeri Piag. et le fait de la bimodalité prouvent : 1° que ce n’est pas le milieu lacustre comme tel, mais seulement le milieu littoral qui produit les var. bodamica Cless. et lacustris Stud. ; 2° que le milieu lacustre ne suffit pas à opérer une sélection rigoureuse des formes contractées puisqu’il n’élimine pas les formes allongées ; 3° que la var. lacustris et la var. Bollingeri effectuent de constants échanges comme en témoigne l’existence de formes intermédiaires ; 4° mais que ces échanges ne vont pas jusqu’à faire prédominer un phénotype intermédiaire, puisqu’au contraire la courbe de fréquence met en évidence l’existence de deux phénotypes nets, l’un de 1,35 environ de mode,
[p. 339] l’autre de 1,70-1,75. Ces conclusions valent-elles pour le Léman aussi bien que pour le lac de Neuchâtel ? C’est ce qui est probable, mais malheureusement non encore démontré.
§ 7. La corrélation entre l’agitation de l’eau des lacs et la contraction de la coquille🔗
Nous venons d’établir que la contraction de la coquille était particulière au milieu littoral, par opposition aux stations comprises entre 5-10 et 30 m de rond. Or, l’action des vagues, déjà très affaiblie vers 5 m de fond, devient nulle à partir de 10 m. On peut donc supposer, et c’est ce qu’ont admis tous les auteurs, que la contraction est fonction de l’agitation de l’eau. Clessin 35 constate le fait sans l’expliquer. Roszkowski, dans son beau travail sur les Limnées du Léman 36 observe le même phénomène, mais le considère comme actuellement inexplicable. Geyer par contre, a proposé une explication par cinétogenèse à laquelle nous avons déjà fait allusion et à laquelle nous nous rallierons pleinement. Mais il importe, avant d’en venir aux causes, de vérifier la loi et de rechercher si vraiment il y a corrélation simple entre l’agitation de l’eau et la contraction de la coquille.
Il faut à cet égard distinguer deux questions : la comparaison des lacs entre eux et la comparaison des stations d’un même lac. Les deux questions sont fort différentes, parce que d’un lac à l’autre la race dominante peut varier (à supposer que les var. producta et turgida constituent deux races, le phénomène sera tout différent suivant qu’un lac a été peuplé au début par l’une ou l’autre de ces formes). Dans un même lac on peut supposer au contraire que les races arrivent à trouver peu à peu les conditions qui leur conviennent. Ou, si la race est unique, il n’y aura plus que des accommodations phénotypiques à envisager, et la corrélation entre l’agitation et la contraction sera plus facile à établir si elle existe.
En ce qui concerne le premier problème, nous ne le traiterons pas à fond maintenant, mais seulement après avoir analysé les stations étrangères actuellement connues et les races en jeu dans nos
[p. 340] populations. Disons seulement qu’en gros, la contraction est d’autant plus accentuée que les lacs sont grands, donc propices à la formation des vagues, mais que la règle souffre de nombreuses exceptions. Ainsi en Suisse, la contraction est maximum dans le Bodan et lac de Neuchâtel. Puis viennent le Léman, les lacs de Bienne et de Morat. Par contre, dans les lacs de Thoune et de Brienz, des Quatre-Cantons et de Zoug, le phénomène n’existe pas. Il y a donc là au moins deux difficultés : pourquoi les formes du Léman sont-elles moins accentuées que celles de Neuchâtel, et pourquoi les Limnées de Zoug à Oberwil, par exemple, sont-elles normales, quoique aussi exposées aux vagues que celles de Morat et de Faoug, celles-ci étant déformées ? Renvoyons donc la question à plus tard, pour ne traiter ici que des quatre lacs romands.
En ce qui concerne le second problème, nous croyons pouvoir affirmer qu’au sein d’un même lac, la contraction est en fonction directe de l’agitation. Pour établir cette loi, nous avons surtout étudié le lac de Neuchâtel, spécialement favorable pour ce genre d’analyse à cause de sa forme simple et son orientation. Il est constitué, en effet, par une grande fosse de 45 km de long environ et de 7 à 10 kilomètres de large, parallèle à la chaîne du Jura. Les vagues principales sont dues au vent du nord ou « bise » et au vent d’ouest ou « vent », mais étant donnée la position du lac par rapport aux montagnes environnantes, les deux vents ont des directions à peu près exactement inverses, balayant ainsi alternativement les rives avec la même force, mais en sens contraire. Sans doute y a-t-il une différence entre la rive sud, bordée de hautes falaises et la rive nord peu accidentée, mais si nous bornons nos analyses à une seule rive, il sera possible de distinguer à coup sûr les stations exposées aux deux vents, les stations exposées à un seul vent et les stations non exposées.
Nous avons pu ainsi classer neuf types de stations, en fonction de l’exposition et du substrat :
Stations exposées aux deux vents, situées sur des rives faisant cap et à substrat composé de galets ou de rochers : les quais de Neuchâtel et le promontoire de la Raisse 37 : stations à 1,30-1,32 (v. bodamica). Voir pl. 5 fig. 53-54.
[p. 342] II. Stations exposées aux deux vents, à substrat identique, mais situées sur des rivages ne faisant point cap : les rives de Monruz-Champreveyres (entre Neuchâtel et Saint-Blaise) ou de Serrières, Chez-le-Bart, etc. : moyennes 1,34-1,36 (v. bodamica). Voir pl. 5 fig. 55-57.
Stations à substrat caillouteux (identique aux substrats précédents) mais exposées à un vent seulement : grève de Colombier (exposée à la bise, mais abritée du vent) ou de Saint-Blaise-Marin (inverse) : moyenne 1,42 38 (v. lacustris). Voir pl. 5 fig. 58-60.
Stations exposées à un seul vent et à substrat mi-caillouteux mi-sablonneux (phragmitaie avec quelques galets) : Marin, Préfargier, La Tène : stations à 1,47-1,49 (lacustris). Voir pl. 5, fig. 61-62.
Stations exposées à un seul vent, à substrat entièrement sablonneux et vaseux (phragmitaies) : Marin 1,53 (lacustris-intermedia). Voir pl. 5 fig. 63-64.
Stations à substrat sablonneux (identique au précédent), exposée également à un seul vent, mais à vagues atténuées à cause du fond très faible (à 1 km de la rive le fond n’est encore que de 1 m 50 environ) : Grand Marais, en face de Champion : stations à 1,58 (intermedia). Voir pl. 5 fig. 65-66.
Même substrat et même fond, mais dans des haies presqu’entièrement abritées du vent : la Réserve en face de Witzwil, par exemple : station de 1,63 (intermedia-turgida). Voir pl. 5 fig. 67-68.
Marais temporairement recouverts par le lac : La Tène, la Sauge, etc. : stations à 1,66-1,72 (turgida-elophila). Voir pl. 5 fig. 69-70.
Faune sublittorale : stations à 1,73-1,80 (Bollingeri). Voir pl. 5 fig. 49-52.
Nous avons récolté au hasard 300 exemplaires de chacun de ces neuf types de stations. Ceux des stations I proviennent tous de la Raisse, des stations II de Monruz-Champreveyres, des stations III de Colombier et de l’embouchure de Mouson (Saint-Blaise-Marin), des stations IV de Préfargier et la Tène, des stations V de Marin (alentours du « Port de Marin »), des stations VI du Grand Marais (lac), des stations VII de la Réserve, des stations VIII de la Tène
[p. 343] et la Sauge et ceux des stations IX de la Pointe-du-Grain (échoués sur la grève). Voir p. 341 le tableau obtenu pour ces 2700 exemplaires.
Ces courbes de fréquence sont pleines d’enseignement. D’abord, et c’est là le résultat essentiel, elles démontrent clairement l’existence d’une corrélation directe entre le complexe agitation × substrat et la contraction de la coquille : les stations les plus exposées aux vagues (qui sont naturellement aussi les plus caillouteuses) sont caractérisées par les populations les plus contractées, et, à agitation égale (IV et V), les stations les moins riches en galets présentent les phénotypes les plus allongés. Les neuf groupes de stations étudiées peuvent à cet égard être considérées comme classées dans l’ordre d’agitation décroissante et, comme on voit, cette sériation concorde entièrement avec l’ordre de la contraction décroissante. Il y a donc corrélation parfaite, par le rang tout au moins. Il n’est malheureusement pas possible de faire plus puisque nous ne disposons d’aucune donnée sur la mesure des vagues selon des moyennes annuelles ou saisonnières.
En second lieu, ces courbes nous montrent l’existence de trois types au moins de populations, un type caractérisé par les stations I-II, le second par les stations III-VI et le troisième par les stations VII-IX.
Le premier type de population est caractérisé par les phénotypes à 1,30-1,35. Nous retrouvons ici une conclusion sur laquelle nous avons plusieurs fois insisté déjà (p. 331), c’est qu’il existe dans le lac de Neuchâtel un type spécialement contracté, le type bodamica qui paraît assez nettement distinct des types à 1,41-1,50, propres aux stations moins exposées et aux stations des lacs Léman, de Bienne et de Morat. Comme on peut le constater par l’examen des courbes, le premier phénotype est peu variable, les individus restant presqu’entièrement compris entre 1,17 et 1,50. Il paraît ainsi correspondre à une race précise et simple, ce que nous verrons effectivement au moyen des élevages en aquarium.
[p. 344]Fig. 6. Courbes de fréquence des populations lacustres habitant les stations classées par ordre d’agitation décroissantes (les chiffres I à IX correspondent aux chiffres du tableau de la p. 341)
Au contraire, les stations III-VI forment un ensemble beaucoup plus complexe. Les populations du groupe III constituent la transition entre le type précédent et celui-ci : elles pourraient être considérées soit comme des morphoses du type I-II mais en stations moins agitées, soit comme des morphoses du type IV-VI, mais sur substrats caillouteux. Nous verrons grâce à l’analyse génétique que cette seconde solution est la bonne. Quant aux populations IV-VI,
[p. 345] on voit d’emblée qu’elles sont hétérogènes, parce que les courbes semblent plurimodales (voir précédemment fig. 5) et surtout parce que leur domaine de variation est beaucoup plus grand que celui des populations I-II. Nous verrons dans la suite qu’en fait, les stations peu exposées aux vagues du groupe II-VI hébergent au moins deux races distinctes, l’une encore propre aux lacs (var. lacustris : race IV), l’autre identique à celle des turgida les plus accentuées des marais (race III).
Quant aux populations VII-IX, elles paraissent également hétérogènes, les unes présentant un indice de contraction analogue à celui de beaucoup de stations d’eau stagnante, les autres des indices inférieurs. Nous verrons à l’analyse génétique, que leur composition comporte un mélange d’au moins trois races, la race III (turgida), la race II (le type de l’espèce) et la race I (très allongée en aquarium). Nous n’avons du reste malheureusement pas pu élever de Bollingeri en aquarium.
Cela dit, on peut pressentir que cette corrélation entre la contraction de la coquille et le complexe agitation × substrat est due à deux séries de causes enchevêtrées. D’une part, il doit y avoir là un phénomène d’ordre phénotypique : indépendamment, en partie, de la race (nous chercherons à déterminer jusqu’où va cette indépendance), le complexe agitation × substrat crée des accommodations plus ou moins localisées suivant le type de milieu qui caractérise la station. D’autre part, il doit y avoir aussi là un phénomène d’ordre génotypique : étant donnée l’existence de plusieurs races (et quelle que soit l’origine de ces races), chacune trouve plus ou moins les conditions ambiantes qui lui conviennent, ou qui conviennent aux morphoses qu’elle est capable de produire. Ce sera la tâche propre à notre analyse génétique ultérieure que de faire la part de ces deux séries de causes et de montrer éventuellement leurs relations au cas où une adaptation génotypique héréditaire pourrait être conçue comme le prolongement des accommodations simplement phénotypiques.
Cherchons maintenant à montrer que le phénomène établi en ce qui concerne les stations du lac de Neuchâtel peut se retrouver au Léman ou dans les autres lacs, indépendamment des comparaisons entre les contractions moyennes de ces différents lacs.
Notons d’abord que la rive sud du lac de Neuchâtel, tout en présentant une contraction moyenne des populations moins
[p. 346] accentuée que la contraction des phénotypes de la rive nord, obéit aux mêmes lois. Les stations à phénotypes les plus contractés sont celles de la pointe de Montbec 1,43 et de Cudrefin 1,42 : or, la première est une grève caillouteuse très exposée et la seconde est située sur les glacis de la jetée de Cudrefin. Les stations à 1,49-1,60 sont par contre comparables à celles des groupes IV-VI. Mais pourquoi, d’une manière générale, la rive sud présente-t-elle des populations moins déformées que la rive nord ? Nous voyons deux explications à cela. Il se pourrait, en premier lieu, que cette rive fût moins exposée aux vagues que la rive nord, étant données les hautes falaises qui la bordent d’un bout à l’autre et la protègent certainement du vent d’ouest. Malheureusement, toute mesure de l’intensité des vagues reste actuellement impossible et il faut se contenter d’une appréciation subjective sur ce point essentiel. En second lieu, le substrat de cette rive est molassique, alors qu’il est calcaire sur la rive nord, sauf précisément à la Tuilière et à la Pointe-du-Grain, où la contraction est de 1,38 et 1,37 au lieu d’être de 1,33-1,35 comme nous nous y attendions 39. Peut-être le facteur terrain joue-t-il donc un rôle : les coquilles de la rive sud nous ont paru plus minces que celles de la rive nord, et comparables en cela aux coquilles du Léman, qui sont également plus minces et moins contractées. Mais au Bodan, dont les rives sont molassiques comme celles du Léman, vit une bodamica typique, plus contractée même qu’au lac de Neuchâtel (Wasserburg : 1,29). La nature géologique du substrat ne semble donc pas suffire à expliquer la forme de la coquille, ce qui nous ramène à la première interprétation : la rive sud du lac de Neuchâtel est très probablement moins exposée aux vagues que la rive nord, et son substrat est ordinairement moins caillouteux, d’où une prédominance des formes correspondant aux stations IV-VII de la rive nord et d’où le fait que, même sur les grèves à galets de la pointe de Montbec, la contraction ne soit que de 1,43. Au point de vue des races, telles que nous les révélera l’analyse génétique, nous pouvons dire que la race V (correspondant aux phénotypes 1,30-1,36) est spéciale à la rive nord, et que les races IV et III ont suffi à la rive sud, étant donnée sa moindre exposition
[p. 347] aux vagues et son substrat moins caillouteux (la race IV a produit sur les grèves à galets de cette rive, les morphoses lacustris à 1,43et 1,42, tandis que la race III prédomine chez les intermedia).
Ces remarques nous conduisent au cas du Léman. Si nous comparons entre elles les stations du Léman, nous retrouvons les mêmes lois que dans le lac de Neuchâtel : les populations les plus exposées aux vagues sont les plus contractées. Mais il est beaucoup plus difficile de classer les stations, par ordre d’agitation croissante de l’eau, que dans le lac de Neuchâtel, étant donnée la forme compliquée du lac. Les rives qui reçoivent le maximum de bise ne sont, en effet, pas celles qui sont le plus exposées au vent d’ouest, et vice-versa. Ainsi que l’a bien noté Forel 40 les vagues les plus fortes de bise sont à chercher entre Nyon et Coppet, dans le « Petit lac » et les vagues les plus fortes de vent entre Morges et Cully, c’est-à-dire sur une côte très protégée de la bise. Néanmoins, l’inspection du tableau des stations permet certaines constatations.
Les stations du Léman peuvent être réparties en trois groupes : de 1,37 à 1,44 ; de 1,45 à 1,51 et de 1,52 à 1,68. Or, le premier groupe n’est représenté que de Coppet à Nyon 41 (Mies 1,44, Coppet 1,41, Crans 1,37, Nyon 1,42) et sur la pointe de Bellerive (1,41). Le deuxième groupe est représenté surtout sur la côte de Cully à Rolle, ainsi que sur la rive savoyarde d’Hermance à Yvoire, et le troisième groupe caractérise les ports abrités (Genthod, Promenthoux, Anières et les environs de Villeneuve). Il y a donc corrélation nette entre la contraction de la coquille et l’agitation de l’eau. Il nous semble, en effet, certain que les rives du « Petit lac », de Nyon à Coppet, sont les plus exposées aux vagues. D’une part, elles reçoivent la bise directement, alors que toute la rive nord, de Rolle à Villeneuve, est protégée contre le vent, quoiqu’à des degrés divers. D’autre part, si le vent d’ouest produit ses plus fortes vagues sur cette rive nord, le rivage de Coppet à Nyon n’est nullement protégé contre lui et les vagues y sont déjà très fortes. La grève à galets de Crans, où nous avons observé le maximum de contraction (1,37) est ainsi exposée aux deux vents principaux, au moins autant que les rives de Chez-le-Bart (1,34) ou Saint-Aubin (1,31) pour le lac de Neuchâtel.
Mais si la comparaison des stations du Léman entre elles-mêmes confirme la loi, on peut se demander, par contre, pourquoi dans son ensemble, la population du Léman est moins contractée que celle du lac de Neuchâtel. La population du Léman reste en effet identique à celle de la rive sud du lac de Neuchâtel (sauf les stations à 1,37 et 1,41) et n’atteint pas la contraction des formes les plus accentuées de la rive nord (1,31-1,36). Quelle peut être la raison de ce fait étrange ? Sans vouloir discuter encore la question des races (nous n’avons pas trouvé la race V dans le Léman, mais seulement les races IV et III) et en nous tenant uniquement au problème des phénotypes, nous voyons trois facteurs au moins, dans le milieu extérieur, qui pourraient expliquer cette différence. Ces trois explications ne sont d’ailleurs pas contradictoires entre elles.
En premier lieu, il est fort possible, quoique le Léman soit plus grand au total que le lac de Neuchâtel, que l’intensité moyenne annuelle des vagues y soit moindre que sur les rives neuchâteloises. Nous venons de voir pourquoi en ce qui concerne le rivage de Rolle à Villeneuve, qui est abrité de la bise, alors que la rive française, d’Yvoire à Saint-Gingolph, est abritée du vent d’ouest. Il n’y a guère que la bande comprise entre Nyon et Coppet qui soit aussi constamment exposée aux deux vents que le lac de Neuchâtel ; aussi y trouve-t-on une forme à 1,37 qui rappelle de près les variétés neuchâteloises à 1,35-1,36. Seulement, il est évident que si les formes à 1,45-1,55 peuvent se multiplier dans tout le Léman, un aussi petit espace que la rive de Coppet à Nyon ne saurait sans doute être suffisant pour permettre une sélection des formes contractées. Et, comme les génotypes de 1,50-1,55, ainsi que nous le venons, peuvent donner des morphoses de 1,42-1,37, on ne verrait pas se former dans le « Petit lac » des formes comparables à celles que l’on rencontre de Concise à Saint-Blaise, dans le lac de Neuchâtel. Cette première explication reposerait donc sur le fait que l’eau est moins agitée dans le Léman, sauf en ce qui concerne un espace d’une dizaine de kilomètres : en d’autres termes, le « Grand lac » (de Nyon-Yvoire à Villeneuve) serait moins exposé aux vagues que la rive nord du lac de Neuchâtel, et le « Petit lac » pourrait être assimilé au cas des lacs de Bienne et de Morat, trop exigus pour que les bodamica s’y développent.
En second lieu, on pourrait invoquer la rareté relative des Limnées du Léman. Il est frappant, en effet, lorsqu’on est habitué
[p. 349] à récolter des centaines d’exemplaires dans chaque station du lac de Neuchâtel, de constater quelle difficulté on éprouve à se procurer du matériel sur les rives du Léman. Ce n’est pas seulement affaire de configuration extérieure du rivage : les individus sont beaucoup moins fréquents et beaucoup plus isolés que dans le lac de Neuchâtel. Il nous est arrivé, par exemple, d’entrer dans l’eau et d’explorer pendant des heures une station rocheuse en ne trouvant qu’un seul exemplaire. Sur les rives neuchâteloises, au contraire, là où l’on aperçoit un individu, on en trouve rapidement des quantités, et nous ne saurions indiquer un seul recoin de littoral d’où l’espèce soit absente. De plus, et ceci est essentiel, tous les mollusques sont plus rares dans le Léman que dans le lac de Neuchâtel, sauf peut-être les Valvata et presque tous présentent une coquille beaucoup plus mince. Les observations de Roszkowski et de Favre, à cet égard, correspondent entièrement à la réalité.
Cela étant, il se pourrait que, les exemplaires demeurant beaucoup moins nombreux, ils trouvent plus facilement des endroits abrités, dans les fentes des rochers ou sous les cailloux. La chance moyenne d’exposition aux vagues est évidemment proportionnelle, dans une certaine mesure, au nombre des individus habitant une même station. Il y aurait donc là un facteur à considérer, qui reviendrait, comme le premier, à une question d’agitation de l’eau.
En troisième lieu, lorsque l’on compare les Limnées du lac de Neuchâtel non seulement à celles du Léman, mais surtout à celles du lac des Quatre-Cantons ou du lac de Zoug, où n’existe aucune forme lacustris, on peut se demander si le facteur temps ne joue pas un rôle essentiel. Les lacs de la Suisse centrale ne contiennent en effet, que les formes allongées (1,71-1,79), comme c’était le cas des grèves de Marin et de la Tène au néolithique (alors que la forme actuelle de ces stations du lac de Neuchâtel est de 1,37-1,47) : l’hypothèse se présente aussitôt que cette différence est due à la jeunesse des lacs sub-alpins, ceux-ci ayant été recouverts beaucoup plus longtemps par les glaciers que les lacs sub-jurassiens. D’autre part, d’après les géologues, il pourrait y avoir jusqu’à 1000 ans d’écart entre le Léman et le lac de Neuchâtel, la dernière avance du glacier s’étant produite jusqu’aux Mormonts (la Sarraz), recouvrant ainsi encore le Léman alors que le lac de Neuchâtel était déjà habitable. Si l’on estime avec les géologues, nos lacs à 10 000-30 000 années d’âge, cela ferait une différence entre les deux
[p. 350] lacs de 1/30 à 1/10, ce qui est appréciable. Comme, enfin, nous savons par les beaux travaux de J. Favre que les morphoses lacustres de la Valvata piscinalis ne se sont pas produites dès le paléolithique, mais très lentement au cours des âges (la Valv. antiqua ne date guère que du néolithique), et que l’étude des Limnées fossiles nous conduira aux mêmes conclusions (§ 10), on pourrait admettre que la différence entre les stagnalis du Léman et celles du lac de Neuchâtel fût essentiellement une différence d’âge : les formes du lac de Neuchâtel, celles du Léman et celles des lacs de la Suisse centrale caractériseraient ainsi les trois stades d’âge d’une même évolution.
Nous nous garderons, pour le moment, de choisir entre ces hypothèses et nous bornerons à renvoyer cette question à plus tard, lorsque nous aurons analysé au point de vue génétique les formes du Léman et examiné les différentes théories évolutionnistes permettant d’interpréter le phénomène d’ensemble que constitue l’adaptation de la Limnæa stagnalis aux lacs de la Suisse romande.
Il reste à parler des lacs de Bienne et de Morat. Ces lacs rentrent dans la loi générale, tant au point de vue de la comparaison de leurs stations entre elles qu’au point de vue des rapports entre la population globale de ces lacs et celle du lac de Neuchâtel. Au point de vue des stations particulières, il est immédiatement visible que les populations les plus contractées de ces lacs (1,45) se trouvent aux endroits les plus exposés aux vagues : Morat-Faoug, Douanne et les caps de l’île de Saint-Pierre. Les populations les plus allongées (1,60-1,66) se trouvent dans les baies tranquilles (Guévaux, Nant, Locraz, et Cerlier) et les formes intermédiaires (1,50 environ) aux endroits moyennement exposés. Quant à l’amplitude générale des variations, il est naturel que ces lacs ne présentent pas de phénotypes inférieurs à 1,45 et ignorent ainsi les formes à 1,30-1,36 du lac de Neuchâtel et les formes à 1,37-1,41 du Léman, puisque ce sont des lacs beaucoup plus petits et par conséquent à vagues beaucoup moins fortes.
Un fait intéressant est cependant à noter. Il est presque certain qu’une station comme celle de Douanne (à mi-chemin entre Neuveville et Bienne) est plus exposée aux vagues qu’une station semi-abritée comme celle de Marin (dans la baie de Saint-Blaise, lac de Neuchâtel) : cependant on trouve des variétés à 1,41-1,42 dans ce dernier milieu, alors que le milieu de Douanne ne donne pas de phénotype inférieur à 1,45. Un tel fait montre clairement que le
[p. 351] phénotype propre à une station donnée n’est pas seulement dépendant des conditions particulières de cette station, mais de l’ensemble de la population du lac à laquelle elle appartient. Ce phénomène est de nature à nous expliquer pourquoi, même si les formes de Coppet-Nyon sont aussi exposées aux vagues que celles de Neuchâtel, elles peuvent être moins accentuées que les variétés de ce dernier lac, puisque le reste des rives du Léman est sans doute moins constamment venteux que le lac de Neuchâtel pris dans son ensemble.
En conclusion, malgré quelques anomalies de détail certainement explicables, on peut dire que la contraction de la coquille des Limnæa stagnalis est fonction du complexe agitation × substrat.
§ 8. Les courbes de variation des individus des rivières, des mares communiquant avec les lacs et des mares dérivant de l’ancien lac de Neuchâtel🔗
Comme nous l’avons déjà entrevu à propos des stations de fleuves et de rivières (§ 2), la var. Rhodani Kob. ne semble pas constituer une formation directement influencée par le milieu fluvial, puisqu’on ne la rencontre qu’à la sortie des grands lacs : c’est un dérivé des variétés lacustres, envahissant les fleuves dans la mesure où il trouve là un milieu analogue à celui auquel il est habitué. L’examen de la courbe des individus semble bien confirmer la chose, ou du moins n’infirme pas cette hypothèse, que seuls les élevages confirmeront réellement. Sur 300 exemplaires (dont 150 du Rhône à Genève, et le reste de la Thielle et de l’Aar), la moyenne s’est trouvée de 1,58 (cf. les stations du groupe VI, que nous avons signalées au paragraphe précédent). Voici la courbe de fréquence de ces individus :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,29
1
1,32
1
1,35
1
1,38
5
1,41
2
1,44
13
1,47
19
1,50
31
1,53
42
1,56
41
1,59
43
1,62
32
1,65
21
1,68
19
1,71
10
1,74
7
1,77
4
1,80
3
1,83
3
1,86
1
1,89
1
On constate tout d’abord que 73 exemplaires sur 300, soit près du quart (le 24 %), sont en dessous du premier millésile des marais (1,529), donc de la limite inférieure de contraction en stations non lacustres. Mais, d’autre part, on voit que cette var. Rhodani[p. 352] ne fournit pas d’individus aussi contractés que les phénotypes lacustres à 1,31 et 1,35 (bodamica). Il s’agit donc très probablement ici d’une forme lacustre intermédiaire, de même l’ace que les phénotypes 1,42-1,53, mais un peu moins contractée puisque les rives fluviales sont moins exposées aux vagues et aux remous que les rives lacustres. C’est ce que l’élevage confirmera, en montrant que les formes de Thielle et de Nidau appartiennent à la même race (race IV) que celles de Saint-Blaise (1,42), etc.
Passons aux étangs communiquant avec les lacs et aux étangs issus de l’ancien lac de Neuchâtel. Comme on s’en souvient, le gros problème que posent ces stations est de savoir si les formes qui les habitent sont des reliquats héréditaires du lac ou ne sont que des formes contractées de marais sélectionnées par la nappe lacustre. À cet égard, les moyennes mêmes des stations ne nous apprennent pas grand’chose. Nous avons vu que ces stations présentent presque toutes des moyennes inférieures à celles des stations de marais (1,53-1,63 au lieu de 1,65-1,90). Mais, à ces moyennes inférieures correspond-il un pour-cent appréciable d’individus sortant de la limite inférieure de contraction en eaux calmes ou bien les écarts sont-ils insignifiants ? Voilà la question qu’il s’agit de résoudre maintenant.
Voici d’abord une combe de 1000 individus des mares communiquant avec les lacs de Neuchâtel, Bienne, Morat et Léman 42. Ils sont répartis comme suit : 500 exemplaires des mares voisines du lac de Neuchâtel (moyenne 1,57), 400 exemplaires des mares communiquant avec les lacs de Bienne et de Morat (moyenne 1,65) et 100 exemplaires des mares voisines du Léman :
Cette courbe est intéressante à divers égards. On peut constater, en premier lieu, que 138 exemplaires sur 1000, soit environ 1 exemplaire sur 7, sont en dessous de la limite inférieure de contraction en stations non lacustres ; voir pl. 6, fig. 46-47, 53-54 et 55-56 (1,52 et au-dessous). Ce résultat est appréciable et ne saurait être mis au compte du hasard. En second lieu, on voit que les formes les plus contractées de ces mares rejoignent presque le phénotype lacustris. J’ai trouvé, en effet, 60 exemplaires (sur 1000) inférieurs à 1,50, alors que les rares individus de ce coefficient, récoltés dans les marais, ne sont plus que des malformations. Ces 60 exemplaires, tout en présentant un test fragile et d’assez grande taille, ressemblent, par leur contraction, aux nombreuses formes des stations à 1,47-1,50 et seraient déterminées lacustris ou intermedia par les systématiciens. En troisième lieu, il est frappant de constater que la population phénotypique de ces mares est fonction des phénotypes des lacs correspondants, ce qui semble bien indiquer une influence héréditaire ou génotypique. Par exemple les mares communiquant avec les lacs de Bienne et de Morat, tout en présentant certaines formes nettement influencées par les lacs (18 exemplaires sur 400, soit 1 exemplaire sur 22, de 1,52 et en dessous) sont en moyenne sensiblement plus allongées que les formes des mares neuchâteloises. Les variétés des mares communiquant avec le Léman sont à cet égard intermédiaires. Or, les phénotypes lacustres présentent précisément une contraction plus accentuée dans le lac de Neuchâtel que dans le Léman, et plus accentuée dans le Léman que dans les lacs de Bienne et de Morat.
Voici un petit tableau mettant la chose en évidence :
Moyenne des individus habitant les mares en communication avec le lac
Nombre d’exemplaires de 1,52 et au-dessous
Moyenne des populations lacustres contractées
Lac de Neuchâtel
1,57
1 sur 3
1,30 — 1,35
Léman
1,62
1 sur 10
1,37 — 1,41
Lacs de Bienne et de Morat
1,65
1 sur 22
1,45 — 1,48
Si nous examinons maintenant le détail des mares en communication avec le lac de Neuchâtel, la corrélation se vérifie également. La station à phénotype le plus contracté est celle de la mare du Port d’Hauterive (voir § 2), dont la moyenne est de 1,53 et qui présente 58 exemplaires sur 150 de 1,52 et au-dessous (plus de 1 sur 3). Or, les populations habitant le lac à cet endroit sont de 1,35
[p. 354] et 1,55 (1,53 dans le port et 1,35-1,38 au dehors du port). Puis vient la station des mares de l’établissement de pisciculture de Boudry : moyenne 1,58 et 1 exemplaire sur 4 de 1,52 et au-dessous), Or, cette station, sans être reliée au lac par un canal, est alimentée périodiquement par des œufs ou des jeunes provenant du lac à Colombier et à Bevaix (stations à 1,38-1,60). Quant aux stations à 1,60-1,65, elles sont toutes situées près des rives où subsistent des formes analogues dans le lac lui-même.
Ainsi, ce que nous avions vu par l’examen des moyennes des stations se confirme à l’analyse des combes de fréquence des individus eux-mêmes : la population des mares en communication avec les lacs présente des caractères distincts de celle des eaux stagnantes et voisines de celle des lacs. Hérédité d’une race spéciale aux lacs, ou sélection ? Nous ne pouvons encore trancher la question, car il se pourrait que les formes de 1,52 et au-dessous qui constituent le huitième des présentes populations et qui les différencient ainsi de celles des marais fussent en réalité latentes dans le patrimoine héréditaire des races d’eau stagnante, mais masquées par le jeu des croisements et des dominances : le lac aurait, dans ce cas, simplement éliminé les races allongées et sélectionné ainsi les races contractées, sans que celles-ci fussent le moins du monde un produit du milieu lacustre. L’analyse génétique peut seule trancher cette question.
L’examen des individus habitant les mares qui sont issues de l’ancien lac de Neuchâtel conduit à des conclusions du même genre, mais beaucoup plus suggestives puisqu’il n’y a plus ici d’action directe possible de la part des populations lacustres. Il s’agit, en effet, de populations issues de celles du lac, mais isolées depuis une trentaine d’années. Or, chose très intéressante, la courbe de fréquence des individus de ces stations (étangs de la Maison Rouge, de la Directe et d’Epagnier) coïncide presque avec celle des étangs communiquant avec le lac, sauf en ce qui concerne certaines formes très allongées qui ne sont plus représentées, car ces stations étaient situées, avant la correction du lac, en un endroit peu propice aux races subulées. Voici cette courbe de fréquence 43 (prise sur 1000 individus) :
On voit d’emblée, à lire cette courbe, que la population de ces mares a conservé un certain nombre de caractères lacustres. Tout d’abord, sur ces 1000 exemplaires, il y en a 117 de 1,52 et au-dessous, soit 1 exemplaire sur 8 ou 9 dépassant la limite inférieure de contraction en stations non lacustres. D’autre part, il est frappant, à examiner sans plus la morphologie de la coquille (voir pl. 6, fig. 13-20), de constater que le galbe de ces individus est, en moyenne, beaucoup plus semblable à celui des populations lacustres voisines (stations à 1,58-1,63 de Witzwil vivant à quelques centaines de mètres de là sur les rives actuelles du lac) qu’à celui des variétés habitant la vieille Thielle à Epagnier, Montmirail ou à Thielle (voir pl. 6, fig. 63-64), situées également à quelques centaines de mètres de là : cependant ces dernières stations sont sur le prolongement des mares de la Maison Rouge, dont nous parlons maintenant, puisque la Thielle, sortant du lac à la Maison Rouge, ayant la correction des eaux du Jura, passait ensuite par la plaine d’Epagnier et de Montmirail, etc. Il faut donc admettre que les formes lacustres se sont perpétuées à la Maison Rouge, alors que la vieille Thielle, à Epagnier et Montmirail, était déjà occupée par des formes d’étangs (à 1,68-1,76). Notons d’ailleurs que les formes de la vieille Thielle d’Epagnier-Montmirail, tout en étant des formes typiques de marais, se trouvent encore actuellement dans les baies très tranquilles du lac, comme à la Tène, à un km environ de la Maison Rouge.
Pouvons-nous donc, à l’examen de ces données statistiques, trancher l’alternative que nous avons déjà énoncée précédemment à propos de ces stations : hérédité d’une race spéciale aux lacs, ou sélection par l’ancien lac des formes les plus contractées des génotypes d’eau stagnante ? Nous ne le croyons pas, ces données pouvant être interprétées à la fois selon ces deux conceptions. Même le fait que 117 exemplaires sur 1000 sortent des limites de contraction en eaux calmes ne prouve rien par lui-même. En effet, comme nous l’avons déjà vu à propos des mares communiquant avec le lac, il se pourrait que ces formes fussent latentes
[p. 356] dans les populations de marais mais restassent masquées par le jeu des dominances.
En additionnant la courbe des 1000 exemplaires de ces stations à la courbe des 8000 exemplaires de marais, on trouve, il est vrai, une courbe asymétrique, ce qui semble indiquer l’intervention d’une cause particulière, donc l’hérédité des formes lacustres. Mais si l’on opère sur un nombre suffisant d’exemplaires, cette asymétrie disparaît. En additionnant nos 1000 individus de l’ancien lac aux 65 000 exemplaires récoltés dans les marais, le premier millésile se trouve être de 1,4999… et le dernier de 2,03999… Si l’on suppose une symétrie absolue, la moyenne serait ainsi de 1,775 au lieu de 1,78 comme nous l’avons admis : la différence est minime ! De plus, l’exemplaire le plus contracté recueilli à la Maison Rouge est de 1,40 et l’exemplaire le plus allongé trouvé sur notre territoire entier est de 2,19, ce qui n’a rien non plus d’asymétrique.
Il ne nous reste ainsi qu’à compter sur le résultat des élevages pour mettre quelque clarté dans la complexité de ces faits.
Voici enfin la courbe totale des individus, comprenant 8000 exemplaires de marais, 8000 exemplaires lacustres, 1000 exemplaires des mares communicantes et 1000 exemplaires de l’ancien lac :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,14
3
1,17
8
1,20
32
1,23
65
1,26
126
1,29
200
1,32
302
1,35
410
1,38
519
1,41
642
1,44
721
1,47
810
1,50
890
1,53
913
1,56
943
1,59
951
1,62
975
1,65
1024
1,68
1098
1,71
1182
1,74
1268
1,77
1228
1,80
1142
1,83
909
1,86
684
1,89
460
1,92
251
1,95
140
1,98
64
2,01
26
2,04
11
2,07
6
2,10
3
On constate que cette courbe, sans être proprement bimodale, présente une asymétrie nette sur la gauche, due à l’influence des lacs (voir fig. 7). Cette asymétrie ne saurait disparaître si l’on augmente le nombre des individus. Il faudrait pour cela que la moyenne fût de 1,60-1,65 environ, ce qui correspond précisément, comme on peut s’en rendre compte en examinant la courbe générale des stations (§ 3)
[p. 357] à une zone intermédiaire entre les populations lacustres et les populations de marais, c’est-à-dire à un point de faible fréquence des stations elles-mêmes.
Cette asymétrie traduit-elle simplement un phénomène d’ordre phénotypique, c’est-à-dire relatif à des accommodations non héréditaires au milieu lacustre, ou un phénomène d’ordre héréditaire ? C’est là tout le problème que nous nous sommes posé. La statistique sur le terrain se montre donc, à elle seule, impuissante à le résoudre. Quoique nécessaire à titre d’introduction ; elle ouvre simplement la voie à l’analyse génétique des produits d’élevage.
Fig. 7. La courbe de fréquence de l’ensemble des individus
Un dernier problème reste à résoudre en ce qui concerne la statistique des Limnées de notre territoire : peut-on, dans les grandes lignes, reconstituer leur histoire à partir de la dernière glaciation ? Il va de soi qu’il ne faut pas songer à retrouver, par
[p. 358] l’étude des dépôts fossilifères, les origines précises des formes lacustres. Sur des millions d’individus qui ont vécu dans nos lacs depuis leur peuplement postglaciaire, on trouve par-ci par-là quelque rare échantillon, plus ou moins entier, enrobé dans des couches dont on ignore le mode exact de formation et l’âge précis. Si les var. lacustris et bodamica sont apparues par voie de mutation brusque, ce n’est donc certes pas la paléontologie quaternaire qui pourra nous l’apprendre et, même si l’on arrivait à sérier les formes successives de Limnées comme Neumayr a sérié ses Paludines ou Boussac ses Cérithes, nous ne pourrions en conclure avec sécurité par quel procédé évolutif ont pris naissance nos formes critiques.
Cela dit, il est néanmoins essentiel de savoir si les lacs romands ont toujours été peuplés par des formes analogues aux lacustris et aux intermedia actuelles, ou si à des dates relativement récentes, on trouvait des populations lacustres plus subulées qu’aujourd’hui. Les beaux travaux de J. Favre sur les Valvata ont montré en effet que la var. antiqua, si caractéristique aujourd’hui de la faune lacustre, n’a pris le pas que très progressivement sur la forme alpestris originelle, soit qu’il s’agisse d’une mutation ayant peu à peu supplanté, grâce à la sélection ou aux dominances, les génotypes antérieurs, soit qu’il s’agisse d’une transformation graduelle due à l’action directe du milieu. Un tel résultat, dans le domaine de nos Limnées, serait capital, car il nous montrerait que les formes d’étangs ou de lacs-étangs ont pu vivre dans nos lacs malgré l’action des vagues, avant que des formes mieux adaptées comme les lacustris actuelles, aient différencié les phénotypes lacustres des variétés d’eau stagnante.
Malheureusement, les Limnæa stagnalis se fossilisent beaucoup moins bien que les Valvata et que d’autres espèces de Limnées, tant à cause de leur forme (la spire reste très rarement intacte) qu’à cause du caractère friable du test lui-même, qui est décomposé par les acides dans presque tous les dépôts tourbeux ou argilo-tourbeux, et surtout dans ces dépôts dits de « fumier lacustre » qui sont si fréquents et seraient si instructifs s’ils étaient aptes à conserver les coquilles. Ce n’est donc guère que dans les craies lacustres des grands lacs ou des lacs-étangs que nous trouverons des fossiles mesurables, d’où la pauvreté de la statistique qui va suivre.
Néanmoins, le peu d’exemplaires que nous avons pu nous procurer suffit à nous apprendre beaucoup, car les dépôts étudiés étant presque tous groupés sur des territoires restreints, représentent assez exactement l’évolution dans le temps des Limnées dans les mêmes stations, ce qui est plus instructif que si les stations étaient dispersées et non comparables. Nous connaissons en gros, à cet égard, l’histoire des populations des marais genevois de Sionnet-Rouelbeau, grâce à J. Favre, des stations lacustres successives de la Tène (lac de Neuchâtel), du Loclat (Saint-Blaise) et du lac de Lussy (Châtel-Saint-Denis).
Pour ce qui est des premières, Favre a bien montré que les formes les plus primitives semblaient être de petites variétés très allongées (v. vulgaris et aff. subula), datant de la fin du paléolithique (craie lacustre moyenne et supérieure). Nous avons pu mesurer un certain nombre de ces exemplaires, dans la coll. Favre à Genève :
Pallanterie (craie lacustre), 6 exemplaires à 1,89 (de moyenne). Sionnet (id.), 32 exemplaires à 1,88.
Rouelbeau (id.), 9 exemplaires à 1,85.
La Touvière (id.), 10 exemplaires à 1,82.
Ces individus sont de taille exiguë (26 à 46 mm ; moyenne 30 à 35 mm) et rappellent de près les formes vulgaris habitant actuellement les étangs sablonneux de Sion, alimentés par les infiltrations du Rhône ou d’autres eaux de montagne.
Avec le climat néolithique et l’encombrement progressif de ces lacs-étangs par la végétation, Favre a observé une augmentation de la taille et une contraction de la forme, qui tend vers le type et la var. elophila :
Vergy (craie supér.) 4 exemplaires à 1,80.
Rouelbeau (tourbe), 17 exemplaires à 1,82.
Sionnet (argile inf.), 7 exemplaires à 1,74.
Ces formes sont de 30 à 66 mm de hauteur (moyenne 40 à 55) et se rapprochent, comme on le voit, de la moyenne de l’espèce. Les formes actuelles de Rouelbeau-Sionnet-Chevrier sont, d’autre part, de 1,77 et 1,78, c’est-à-dire très typiques. On constate donc, au total, un passage progressif des formes subulées aux formes normales dans ces stations qui ont consisté, au début, en lacs-étangs à eaux limpides et libres pour se changer peu à peu en marécages encombrés par la végétation.
Quoi qu’il en soit de cette évolution, qui peut s’expliquer simplement
[p. 360] par la transformation du substrat des stations (transformation qui résulte elle-même des changements de climats si bien mis en lumière par Favre), l’intérêt des formes subulées primitives vient de ce que, loin d’être spéciales à la faune non lacustre, elles se sont également répandues sur les rives du Léman et cela sans doute dès leur apparition dans le pays. En effet, Favre, qui n’a pas trouvé la stagnalis dans les lacs-étangs avant l’époque boréale (fin du paléolithique) signale dans la vase crayeuse des Hauts-Monts (dépôt datant « de l’extrême fin du paléolithique », voir p. 402) une forme subulée du plus haut intérêt pour nous.
Cette forme des Hauts-Monts, représentée par 150 exemplaires plus ou moins cassés de la coll. Favre, nous a donné une moyenne de 1,87 (pour les quelques exemplaires encore mesurables), donc identique à celle des exemplaires de Sionnet, etc. Il s’agit d’exemplaires exigus (22 à 33 mm) que Favre considère comme sublittoraux. Cela est possible, étant donnée cette taille, mais non nécessaire, puisque les formes arenaria, également subulées ne dépassent pas cette hauteur et que les formes du Val-de-Travers, dont nous allons parler, présentent le même caractère. Mais, sublittoraux ou non, les individus ont vécu dans le lac, qui dès cette époque a donc été peuplé de stagnalis analogues à celles de marais et de formes qui ont survécu jusqu’à aujourd’hui dans la faune de 10 à 30 m. Il y a là un premier résultat essentiel, que nous complèterons d’ailleurs dans un instant en constatant l’existence, vers la fin du néolithique, de formes subulées indubitablement littorales.
Nous ne savons malheureusement pas si, à la fin du paléolithique, les formes lacustris existaient oui ou non. On ne peut prouver, en effet, la non-existence d’un phénomène. Mais ce que permet l’étude des Valvata ; des Planorbis et des Pisidium, c’est cette observation capitale, résultat le plus important, à notre sens, des belles analyses de Favre, que les faunes des différents milieux aquatiques de l’époque boréale « montrent une uniformité étonnante qui contraste singulièrement avec leur diversité actuelle. Que ce soient les sédiments anciens du Léman situés au-dessus de son niveau actuel, ou ceux de la vase ancienne du lac de Joux, à 1000 m d’altitude, ils contiennent une faune extrêmement voisine de celle qui vient d’être citée pour la craie lacustre des étangs-marais » (p. 414). En particulier, les Valvata, aujourd’hui spécialisées suivant les
[p. 361] milieux (antiqua pour les lacs, alpestris pour les lacs-étangs du Jura et pulchella pour les marais) n’étaient représentées au paléolithique que par la forme alpestris-minor uniformément répandue dans toutes les conditions.
L’étude des Limnæa stagnalis fossiles du lac de Lussy et du canton de Neuchâtel conduit à des conclusions analogues. Les individus que nous avons pu trouver dans la craie lacustre du lac de Lussy sont des subula (1,90-1,93), alors que la population actuelle est de 1,81. De même, le lac-étang, qui occupait autrefois le Val-de-Travers, a laissé des dépôts de craie lacustre à Noiraigue constituant le seul gisement fossilifère connu que nous puissions considérer, dans le canton de Neuchâtel, comme entièrement indépendant de la faune des grands lacs sub-jurassiens. Or, les exemplaires de ce dépôt, récoltés par M. A. Jeannet, nous ont fourni une moyenne de 1,87. Ils sont de petite taille (22 à 33 mm) et sont dès lors comparables en tout aux formes les plus anciennes des marais de Rouelbeau ainsi qu’aux formes subulées du Léman (Hauts-Monts : cf. les mêmes limites de taille et la même moyenne !). Ils ont été récoltés avec des Valvata alpestris, des Limnæa patula et des Planorbis carinatus-turgidus, exactement comme dans les dépôts genevois.
Si nous passons de là aux formes du Loclat de Saint-Blaise, le phénomène est le même, mais devient plus intéressant pour nous puisque le Loclat est sans aucun doute le reste d’une baie du lac de Neuchâtel. Il n’est en effet séparé du lac que par une plaine de un kilomètre, où la tourbe, entrecoupée de couches de limon argileux, repose sans doute sur une nappe de craie lacustre analogue à celle dont nous reparlerons à propos de la Tène. En outre, les rochers qui bordent la route cantonale, entre le lac et le Loclat, portent la trace de l’action des vagues. Or, le Loclat est actuellement habité par une forme producta de grande taille et de 1,82 de moyenne (donc plus allongée que le type de l’espèce). Cette forme n’est autre chose qu’un descendant direct de la forme subulée originelle que nous venons de décrire au Val-de-Travers et dans les stations genevoises. En effet, nous avons pu explorer, entre le Loclat et Souaillon, deux dépôts fossilifères superposés, le plus ancien formé de craie lacustre et le plus récent à la limite inférieure de la tourbe. Le dépôt ancien, qui était peut-être en communication avec l’ancienne baie du lac de Neuchâtel, nous a fourni des exemplaires dont la taille moyenne est de 38,6 mm et dont l’indice de contraction est
[p. 362] de 1,86. C’est donc la forme de Rouelbeau, etc. Le dépôt plus récent contient des coquilles de 45 mm de hauteur moyenne et de 1,84 de contraction 44. Donc, au Loclat comme à Rouelbeau, la taille a augmenté avec le temps et la coquille s’est rapprochée du type. De plus, la forme originelle est une variété subulée.
Cette forme allongée habitait-elle le lac ? C’est ici que les dépôts de la Tène nous donnent une réponse décisive : nous avons, en effet, trouvé dans un banc de craie lacustre situé au-dessous de la célèbre station préhistorique, plus d’une centaine de stagnalis subulées, incontestablement littorales, et constituant une population telle que l’on n’en rencontre plus sur les rives de nos lacs romands.
Il convient tout d’abord de décrire les dépôts observés. Le lac de Neuchâtel, au lieu de s’incurver en une baie à la Tène, comme c’est le cas aujourd’hui, s’étendait, au moment de la formation du dépôt de craie lacustre dont nous allons parler, jusqu’à Thielle et Champion, donc jusqu’au Jolimont. Le rivage de la Tène était donc formé par la colline de Marin-Préfargier-Epagnier, sorte de cap que venaient battre les vagues. La grève de Préfargier constituait ainsi, par rapport à la baie de Thielle-Champion ce qui est aujourd’hui le rivage des Saars par rapport à la baie de Saint-Blaise : très exposée au vent d’ouest et un peu à la bise. Dans ces conditions, un premier dépôt (dépôt 1) s’est formé un peu en retrait du cordon littoral lui-même 45 : c’est une grande nappe de craie lacustre, qui affleure à la Tène et à Préfargier, qu’on retrouve sous Epagnier (au pied sud du talus de la « Directe », sur l’emplacement des anciennes fouilles) et jusqu’à Thielle-Champion (sous un banc de sable et de gravier, au fond des canaux venant de Witzwil). On en retrouve aussi des traces sous Marin et très vraisemblablement ce banc était en communication avec la craie lacustre la plus profonde de la plaine du Loclat.
Directement au-dessus de cette nappe, on trouve le banc de tourbe, dans lequel ont été récoltés les objets préhistoriques de la station de la Tène. Cette continuité de la craie lacustre et de la tourbe permet de dater approximativement la craie de la fin du néolithique. Au point de vue malacologique, en tout cas, ce n’est
[p. 363] pas un dépôt très ancien, car la Valvata piscinalis y côtoie des antiqua plus ou moins typiques et le Planorbis carinatus type tend déjà à supplanter le turgidus décrit par Favre. Mais c’est certainement un dépôt lacustre, étant donnée la présence de la Valvata antiqua, et ayant appartenu à un rivage exposé aux vagues, comme en témoignent son emplacement et l’abondance des Limnæa ovata var. patula (c’est-à-dire d’une forme due à l’agitation de l’eau). Enfin, c’est un dépôt ne contenant que des Limnées littorales, car la taille des stagnalis y est supérieure à celle de la var. Bollingeri.
En second lieu, au-dessus de la tourbe, ou plutôt entre deux couches de tourbe, nous avons trouvé un dépôt de limon argilo-tourbeux (dépôt II), postérieur à l’âge de la Tène (donc datant de l’époque subatlantique de Favre) mais antérieur à la terrasse de 4 m. D’après la taille et la forme des stagnalis, ce dépôt est vraisemblablement du même âge que la couche à 1,84 du Loclat, mais nous ne sommes évidemment plus sur une grève exposée, étant donné l’envahissement du rivage par la tourbe. On trouve, il est vrai, un ou deux exemplaires de Valvata antiqua, ce qui indique la présence du lac, mais les piscinalis et même alpestris prédominent. En outre, il y a là de grandes Limnæa auricularia et surtout de très beaux exemplaires de palustris var. corvus, qui n’ont pu vivre en eaux agitées. Il s’agit donc probablement, au total, d’un dépôt formé dans une anse tranquille, si ce n’est dans un étang en communication directe et continue avec la nappe lacustre.
En troisième lieu, nous appellerons dépôt III ou terrasse de 4 m un ancien cordon littoral, dont le sommet est situé à environ 4 m au-dessus du niveau actuel du lac et à plus d’un mètre au-dessus du niveau d’avant la correction des eaux du Jura. Il s’agit de ce banc de galets et de sable qui s’étend de la Tène au pont du chemin de fer tout le long du bois d’Epagnier, et qu’on retrouve de l’autre côté de la Thielle, à la Maison Rouge. La Maison Rouge est elle même bâtie sur cette terrasse, dont on exploite le sable à quelques mètres de là, en un chantier qui a mis à nu un excellent dépôt fossilifère. Près de la Tène, ce cordon est également exploité et nous avons pu trouver, en place et à côté des Limnées subfossiles, des fragments roulés de briques romaines : la terrasse de 4 m est donc un reste de la crue la plus forte du lac, qui ait été observée durant la période historique, et qui a sans doute résulté du fameux éboulement d’Aarwangen au ve siècle de notre ère.
Enfin, nous avons trouvé quelques petits dépôts lacustres sous Epagnier et sous Marin, ainsi qu’à Thielle (dans les canaux venant de Witzwil). Ces sables crayeux sont situés à un niveau inférieur à celui de la terrasse de 4 m. Mais comme ils sont peuplés de Valvata antiqua, typiques et abondantes, nous pouvons les considérer comme plus récents. Nous les désignerons sous le nom de dépôt IV.
Cela établi, il est très frappant de constater que le phénotype de la plus ancienne de ces stations lacustres, celui du dépôt I, est une petite variété subulée de 1,89 de moyenne (et de 24 à 38 mm de hauteur). J’ai pu récolter une centaine de ces Limnées (voir pl. 6 fig. 32-35) dont la moitié entièrement intactes et les autres assez conservées pour se prêter à une mesure approximative. C’est donc plus qu’il n’en faut pour établir qu’il s’agit de formes très élancées, d’allongement supérieur même à la moyenne des exemplaires fossiles non lacustres, et sensiblement identique à celui des exemplaires épipaléolithiques des Hauts-Monts. La forme est celle des Bollingeri actuelles, mais la taille bien supérieure, ce qui exclut l’hypothèse d’une formation sublittorale. Le galbe est analogue à celui des petits exemplaires d’Aproz (mares des bords du Rhône valaisan). Enfin, le constant mélange de ces formes avec les palustris cf. flavida et ovata-patula, etc., montre assez qu’il s’agit bien d’une forme lacustre. On ne voit d’ailleurs pas comment la craie lacustre aurait pu se déposer dans ces stations de Préfargier-La Tène, ailleurs que dans le lac, puisque le banc est encore recouvert en partie par les eaux et qu’aucune éminence ne le sépare de la nappe lacustre. Les exemplaires les plus nombreux ont été recueillis près du môle actuel de Préfargier et devaient ainsi vivre de Préfargier à Epagnier 46 et sans doute à Thielle, dans tout cet ancien golfe comparable à la baie actuelle de Saint-Blaise. Or, les formes de Monruz à Saint-Blaise s’étagent entre 1,35 et 1,55, alors que le type fossile de Préfargier est de 1,89 !
Dans le dépôt II, les choses changent un peu. On trouve encore quelques vulgaris-subula (en particulier un petit exemplaire à 2,06), mais la forme prédominante est une grande variété (jusqu’à 56 mm de hauteur) assez allongée, de 1,84-1,86 de moyenne, qui dérive évidemment des vulgaris et qui est très comparable aux formes fossiles du Loclat (var. producta). Il n’y a encore ni formes lacustris ni formes intermedia-turgida, ce qui ne prouve nullement, cela va
[p. 365] de soi, qu’elles n’existaient pas ailleurs à cette époque. Mais il est curieux de ne pas trouver d’intermedia dans ces stations, puisqu’elles étaient sans doute marécageuses (avec palustris-corvus).
Le dépôt III, qui date donc d’après les Romains, marque une évolution considérable par rapport aux stations précédentes. La grande nouveauté, c’est l’apparition de la var. lacustris. Je l’ai récoltée derrière la Tène (dans une gravière de la terrasse : un exemplaire à 1,48 voisinant avec un exemplaire subulé à 1,96), et surtout à la Maison Rouge. Cette dernière station est d’un grand intérêt. On n’y trouve, en effet, pas moins de trois formes réunies, représentées par de beaux exemplaires intacts enrobés dans le sable entre les galets de la terrasse de 4 m. La première (60 exemplaires mesurables) est une Lacustris de 1,37 de moyenne, analogue à celles qui vivent actuellement à l’extrémité de la Pointe de Préfargier (à 2-3 km de là). La seconde (10 exemplaires) est une grande intermedia identique aux formes actuelles de la Maison Rouge et de Witzwil (1,62 de moyenne). La troisième, enfin (18 exemplaires) est la vulgaris-subula, identique à celle des dépôts précédents et qui a disparu actuellement de la région, au moins à titre de phénotype indépendant (moyenne 1,87, c’est-à-dire encore presqu’aussi allongée que la forme néolithique de la Tène).
Dans les dépôts que l’on peut, avec plus ou moins d’arbitraire, réunir sous le chiffre IV, on retrouve ces trois mêmes formes diversement représentées. Sous un canal à Thielle, nous avons trouvé dans du sable et parmi des galets lacustres, deux exemplaires subulés à 1,88 et 1,97 (avec Valvata antiqua). À Epagnier (mêmes conditions) un exemplaire à 1,90 voisinant avec une lacustris à 1,45 environ. À Epagnier, également, dans du sable crayeux (avec Valv. antiqua) cinq gros individus à 1,65 environ intermedia cf. turgida). Enfin, à Marin (sable crayeux) des spécimens à 1,40 et 1,56.
Rappelons maintenant qu’aujourd’hui, à part le Loclat (moyenne 1,82), il n’existe plus sur tout ce territoire de Saint-Blaise-Marin-Préfargier-La Tène-Epagnier-Maison Rouge, que des formes intermedia ou lacustris s’étageant entre 1,37 et 1,66. Une seule station rappelle les formes allongées d’autrefois : celle de 1,72, qui est constituée par le marais situé entre le môle de la Tène et la Thielle. On trouve là des formes elophila-turgida (pl. 5, fig. 69-70), très éloignées il est vrai des formes vulgaris-subula néolithiques et
[p. 366] des formes producta préhistoriques, mais qui, lorsqu’elles croissent en de petites mares momentanément isolées de la nappe lacustre, donnent des individus qui atteignent jusque vers 2,00 (mais dont la moyenne ne dépasse pas 1,72). Or, chose très curieuse et qui nous paraît avoir la plus grande portée au point de vue de l’hérédité de ces formes, cette variété toute contractée qu’elle soit par rapport aux producta préhistoriques, présente en aquarium un génotype comparable à celui des producta du Loclat (race I. Voir pl. 5, fig. 1-2). Autrement dit, certains de ces exemplaires elophila (je ne puis rien affirmer naturellement pour l’ensemble) sont des producta présentant une morphose elophila. On se demandera immédiatement pourquoi, dès lors, les producta-subula des périodes néolithiques et préhistoriques n’ont pas produit plus tôt des morphoses adaptées à des milieux aussi exposés que ceux qu’habite l’ovata-patula ou aussi marécageux que les stations à palustris-corvus. Assurément nous n’en savons rien et n’en saurons jamais rien, mais, si l’on peut se permettre une hypothèse séduisante, il semble que nous sommes ici en présence d’un cas où la race a acquis (par mutation, sous l’influence du milieu, ou de toute autre manière), non pas un caractère nouveau au point de vue de la morphologie statique, mais une plasticité nouvelle. En effet, même si nous nous plaçons dans l’attitude strictement mutationniste et antilamarckienne, un génotype ne saurait être caractérisé par sa forme et sa couleur seules, mais encore et je dirais surtout, par les morphoses qu’il est susceptible de produire. Ainsi, en des conditions d’agitation identiques, un génotype A parviendra par exemple à donner des phénotypes lacustris alors que le génotype B, qui est de même morphologie, en sera incapable. Cette plasticité est un caractère comme un autre, qui apparaît comme un autre par mutation, influence du milieu ou ce qu’on voudra. Il se pourrait donc que les subula originelles, à supposer que les elophila à 1,72 de la Tène descendent d’elles, aient acquis ceci de nouveau qu’elles produisent des morphoses elophila quand il y a lieu, alors qu’elles n’en étaient pas capables autrefois.
D’autres explications sont naturellement possibles, parmi lesquelles la plus simple consiste à admettre que le génotype subula n’est plus pur dans ces stations, mais dominé par d’autres, et que nous l’avons épuré involontairement en aquarium. Mais retenons cependant la première hypothèse : elle nous rendra dans la suite les
[p. 367] plus grands services en ce qui concerne les formes intermedia de la Maison Rouge, après élimination des explications courantes.
Voici, pour faciliter les conclusions, une courbe de l’ensemble des individus fossiles que nous avons pu mesurer, soit 360 exemplaires (130 exemplaires non lacustres, 125 exemplaires lacustres antérieurs aux Romains (A) et 105 exemplaires lacustres des Romains au Moyen Âge (B) :
[Exemplaires]
Non lacustres
Lacustres A
Lacustres B
126
1
129
4
132
11
135
14
138
17
141
10
144
5
147
1
150
0
150
2
156
3
159
4
162
1
3
165
3
1
1
168
4
1
0
171
6
0
2
174
7
2
2
177
10
6
2
180
18
12
2
183
19
18
3
186
16
22
4
189
15
20
5
192
13
17
4
195
9
10
4
198
4
6
1
201
2
5
204
2
3
207
1
1
201
1
Nous constatons donc : 1° que les formes lacustres les plus anciennement connues sont non seulement aussi allongées, mais même un peu plus allongées en moyenne que les formes non lacustres d’alors ; 2° que ces formes lacustres subulées ont persisté jusqu’au Moyen Âge, au moins dans le lac de Neuchâtel, à côté de formes lacustris et intermedia à phénotypes caractérisés par deux modes distincts. Aujourd’hui on trouve bien de temps en temps un exemplaire très allongé sur les littoraux lacustres, mais c’est à titre d’individus-limites, centrés autour des modes de 1,66-1,72, tandis qu’au ve siècle encore on trouve un phénotype de 1,87 de moyenne et de mode. Ce type n’a d’ailleurs pas disparu de la région, puisqu’il a persisté au Loclat, en se contractant légèrement.
D’importantes constatations se dégagent de ces courbes. La première est que les formes subulées peuvent vivre dans un grand lac, tout au moins dans des golfes abrités, comme l’ancienne baie de Saint-Blaise (qui a donné naissance au Loclat), et même relativement exposés comme l’ancien littoral de Préfargier à Epagnier (avant la formation de la terrasse de 4 m). Il semble ainsi que les formes
[p. 368] contractées ne résultent pas, avec une nécessité mécanique, pour ainsi dire, du milieu lacustre, mais favorisent simplement l’adaptation à la vie lacustre. Assurément nous ne savons pas si, au néolithique, les formes lacustris ou intermedia n’habitaient pas les littoraux très exposés, ceux précisément où l’agitation de l’eau rendait impossible le dépôt de la craie lacustre et la fossilisation des coquilles. Mais cette apparition ancienne de la var. lacustris est peu probable, pour des raisons d’analogie. D’une part, les Valvata antiqua (adaptation des piscinalis à la vie lacustre) ont attendu le néolithique, d’après Favre, pour succéder aux alpestris qui habitaient le Léman durant tout le paléolithique. On a donc là l’exemple d’une adaptation ou d’une morphose d’accommodation qui ne s’est formée que très insensiblement, dans tous les grands lacs de Suisse et de Bavière à la fois, au lieu de se constituer dès les débuts du peuplement. D’autre part, comme nous le verrons au prochain paragraphe, de nombreux grands lacs en sont encore au stade des stagnalis-subula ou producta (Danemark et Italie), sans trace de lacustris, ce qui semble correspondre à l’état du lac de Neuchâtel durant la période néolithique.
Mais, que la var. lacustris ait existé ou non au temps des subula de la Tène, la conclusion est la même : ni le milieu lacustre comme tel, ni la sélection résultant de la concurrence des Limnées entre elles (concurrence bien improbable, nous le verrons dans la suite), ni cette conquête pacifique qui s’opère par le moyen des hybridations et des dominances éventuelles, n’ont réussi à éliminer du littoral de Saint-Blaise-Préfargier-Thielle la var. vulgaris-subula, lors qu’aujourd’hui ce phénotype a disparu du milieu lacustre tout entier, à l’exception naturellement de la faune sublittorale. Une telle constatation est évidemment de la plus grande importance au point de vue des théories de l’évolution : elle nous fait pressentir cette conclusion que, si les var. lacustris-bodamica sont sans doute indispensables à la propagation de l’espèce sur les littoraux très exposés, elles ne constituent en rien le résultat immédiat et automatique du milieu lacustre.
Seconde conclusion : les formes subulées néolithiques sont non seulement aussi allongées que les formes fossiles non lacustres, mais même en moyenne plus allongées ! Il faut bien se rappeler à cet égard que, si nous ne savons rien des formes qui vivaient éventuellement sur les littoraux très exposés de ces époques, nous ne savons
[p. 369] rien non plus des races ayant habité les petits étangs, les marécages, bref tout ce qui ne constituait pas une nappe suffisamment étendue pour permettre le dépôt de la craie lacustre. Aussi faut-il se garder de considérer les formes de Rouelbeau, du Val-de-Travers, etc., comme ayant seules représenté l’espèce dans le pays. Il est très probable que les premières formes apparues après le retrait des glaces ont été de petites races allongées, analogues à celles de la plaine du Rhône actuelle, en Valais, mais il a pu se constituer très tôt des formes turgida, elophila, etc., dans des marais qui n’ont laissé aucune trace au point de vue des coquilles fossiles. Tout ce qu’on peut dire, par conséquent, c’est que les formes subulées, néolithiques de la Tène sont en moyenne plus allongées que les formes des étangs-marais de cette époque ou même antérieures. Or, à lui seul, ce fait est d’un vif intérêt, par comparaison avec ce qu’on cherche aujourd’hui dans certains lacs étrangers.
En effet, on trouve en Italie, en France, au Danemark et ailleurs, des lacs de dimensions comparables à celles des lacs suisses, qui sont habités par des formes subula, variables quant à la taille, mais très analogues aux formes de la Tène. De plus, on se souvient de notre conclusion (§ 5), suivant laquelle les phénotypes propres aux lacs-étangs (lac de Joux, des Rousses, de Sylans, Weissensee, Loclat, etc.) sont plus allongés en moyenne que le type de l’espèce (1,82-1,86). Il est donc permis d’affirmer, sans grand risque de se tromper, que dans les lacs peu agités ou les golfes peu exposés des grands lacs, il existe une forme non seulement plus subulée que la forme propre aux endroits très ventés, ce qui va de soi, mais encore plus subulée en moyenne que le type propre aux eaux strictement immobiles. Il y a donc là un paradoxe plein d’intérêt. Si l’on pouvait mesurer l’agitation de l’eau et en porter les degrés sur l’abscisse d’un système de coordonnées, et si l’on portait en ordonnée les indices de contractions partant de 1,30 pour s’élever jusqu’à 1,90, on verrait que la courbe de ces stations, courbe qui partirait donc (abscisse 0) de l’ordonnée 1,78 (type de l’espèce), au lieu de descendre insensiblement à 1,30 au fur et à mesure que s’accroît l’agitation de l’eau, commencerait par monter de 1,78 à 1,85 ou 1,86, pour ne redescendre qu’après seulement, c’est-à-dire passé un certain seuil critique d’agitation.
Ce paradoxe n’est pas une vue de l’esprit. Nous décrirons (prochain paragraphe) des faits observés dans les lacs de Zoug et des
[p. 370] Quatre-Cantons, qui nous paraissent en confirmer la réalité. Notons seulement que nous ne concevons naturellement pas la relation de l’agitation de l’eau et de la contraction de la coquille comme une relation purement mécanique, telle que celle de la température avec l’élasticité d’un corps, le point critique d’inversion étant ainsi l’expression d’un changement d’état qui résulte nécessairement des facteurs extérieurs. Il s’agit bien plutôt de deux solutions successives essayées par l’espèce, et dont la première, qui est sans doute la plus simple, cède le terrain à la seconde lorsqu’il y a échec. À cet égard, le paradoxe dont nous parlons n’est pas unique en son genre. Favre nous en a donné un très bel exemple en retraçant l’histoire de l’adaptation des Valvata piscinalis au milieu lacustre du Léman : l’alpestris des débuts, avant de donner naissance à l’antiqua actuelle (turriculée) a commencé par produire des formes pulchella (plates) qui en constituent l’exact antagoniste, et qui, comme nos stagnalis-subula, sont précisément des formes limites d’eau stagnante 47 ! Bref, il semble que, plongée dans le milieu lacustre, toute espèce riche en possibilités de variation commence par se dissocier, essayant d’une solution extrême, puis de la solution inverse, jusqu’à adaptation précise. Ce langage ne préjuge naturellement en rien du mode d’explication à trouver : les mutationnistes préformistes y pourront voir une disjonction des caractères avec sélection ultérieure, et les lamarckiens épigénétistes une emprise progressive du milieu. En ce qui concerne nos Limnées, il est en tout cas certain que les mouvements nécessités par le substrat ne sont pas les mêmes dans les stations d’agitation légère et d’agitation intense : dans les premières la présence de plantes aquatiques peut donner lieu à une gymnastique continuelle qui a pour effet d’allonger la coquille, tandis que dans les secondes le substrat caillouteux exige une reptation constante et une adhérence suffisante aux supports. Cela dit en ce qui concerne les accommodations individuelles et sans parler pour l’instant des adaptations héréditaires.
Enfin, troisième conclusion. Les subula de Préfargier-La Tène sont de la même race, selon toute vraisemblance, que les producta du Loclat, puisqu’on trouve dans la craie lacustre ancienne du Loclat des formes très analogues à celles de Préfargier, situées à 2-3 km de là.
[p. 371] Ces producta constituent actuellement, comme nous le verrons, une race subulée héréditaire (voir pl. 3, fig. 1-10). D’autre part, les elophila-intermedia actuelles de la Tène (1,66-1,72) appartiennent, comme nous le verrons également par l’élevage, à la même race (voir pl. 5, fig. 1-2). Il semble donc, puisqu’on ne trouve pas d’elophila dans les dépôts néolithiques, pourtant très riches, de la Tène, que cette morphose soit nouvelle. La race subula aurait ainsi acquis, depuis le néolithique, non pas un caractère statique nouveau, mais la possibilité de donner lieu à une morphose nouvelle. C’est là une pure hypothèse, mais qui est à examiner : à côté de l’hérédité des caractères, il nous faudra tenir compte, dorénavant, de la possibilité d’une hérédité de la plasticité. C’est peut-être à cela qu’est due l’apparition des lacustris-intermedia dans beaucoup de lacs qui ne présentent aucune forme de ce type à l’état fossile. Nous verrons, par exemple, tout à l’heure, que les lacs de Zoug et des Quatre-Cantons ne contiennent aucune forme lacustris ou intermedia, quoique le type de l’espèce paraisse mal adapté à ces milieux, qu’il habite cependant sur tel ou tel point. Pourquoi donc ne donne-t-il pas naissance, dans ce cas, à des morphoses (non héréditaires) simulant la var. lacustris ? Il existe, en effet, aux environs de Neuchâtel, des races qui reviennent au type, ou peu s’en faut, en aquarium, et qui produisent des accommodations lacustris dans le lac. Seulement, même si la race de Neuchâtel et la race de Zoug étaient analogues en aquarium, elles pourraient différer quant à leur plasticité dans la nature. C’est pourquoi notre hypothèse est importante, bien que cette éventualité complique terriblement les choses.
On peut enfin se demander pourquoi la forme subula a disparu du lac de Neuchâtel, du moins en tant que phénotype indépendant caractérisé par une moyenne et un mode. Par une élimination graduelle due au milieu, par croisement avec d’autres races qui l’ont « dominée » (au sens mendélien du terme) ou enfin parce que ses descendants donnent actuellement des morphoses turgida, intermedia, etc. ? Les deux dernières solutions sont également vraisemblables. La première l’est moins. Mais dans les trois cas on peut, semble-t-il, conclure que les formes lacustris-intermedia sont mieux adaptées au milieu lacustre et qu’elles finissent, quoique très lentement et très progressivement (voir dépôts III et IV du lac de Neuchâtel) par l’emporter sur les formes allongées.
§ 11. Les formes non lacustres étrangères à la Suisse romande🔗
Avant de poursuivre notre analyse, il convient encore de nous livrer à un double travail de contrôle et de comparaison, en étudiant, dans la mesure de nos moyens, les Limnées étrangères à notre territoire. Il s’agit, tout d’abord, de vérifier si la dispersion du type stagnalis, en eaux calmes, est la même à l’étranger qu’en Suisse romande, de manière à nous assurer si la moyenne et le premier millésile n’ont pas été forcés. Il s’agit, en second lieu, de rechercher si l’on trouve ; ailleurs que sur notre territoire, des formes analogues à celles de l’ancien lac de Neuchâtel, et dans quelles conditions. Il s’agit, enfin et surtout, de comparer les variétés de nos lacs avec celles des autres lacs de Suisse et des lacs étudiés, à l’étranger au point de vue qui nous occupe.
En ce qui concerne la dispersion en eaux stagnantes, nous sommes parvenu, grâce à des échanges et surtout en mesurant les exemplaires déposés dans les Musées, à dresser une courbe de 2350 exemplaires. Ont été examinées les collections du British Museum à Londres, du Museum d’histoire naturelle de Paris (et en particulier la collection Locard), du Musée royal d’histoire naturelle à Bruxelles (collections Colbeau, Van den Brœck, etc.), de l’Institut de zoologie Van Beneden à l’Université de Liège, du Museum de Bâle (en particulier la coll. G. Bollinger), du Museum de Genève (coll. Bourguignat et coll. générale), des Musées de Lausanne (coll. J. de Charpentier), Berne (coll. Shuttleworth) et Neuchâtel (coll. P. Godet). Nous avons pu, en outre, nous procurer des Limnées allemandes en grand nombre grâce à M. D. Geyer, des Limnées scandinaves grâce à M. Schlesch et des formes hongroises grâce à M. Rotarides.
Un tel matériel est loin d’être parfait, mais étant donnée la bibliographie abondante concernant la systématique des Limnées, il est suffisant pour notre but. En effet, les collections de Musées ont cet avantage de porter sur un grand nombre de stations représentées chacune par peu d’exemplaires. En outre, les collectionneurs ont tendance à choisir les individus qui leur paraissent typiques et qui sont en fait la plupart du temps des extrêmes. Dans ces conditions, le nombre de 2350 exemplaires que nous avons pu atteindre représente une dispersion considérable et permet, en
[p. 373] particulier, une étude suffisante des extrêmes. L’inconvénient, par contre, est de rendre vain tout calcul de l’écart-étalon, les individus extrêmes prédominant évidemment sur les individus moyens. Mais la moyenne reste, en principe, exacte, puisque les écarts dans un sens sont compensés par les écarts dans l’autre sens à supposer que le nombre des individus soit suffisant.
Notons, en outre, que sur ces 2350 individus, il se trouve 900 exemplaires belges, 500 exemplaires français et 250 exemplaires anglais. Les 700 exemplaires restant proviennent des pays suivants :
Allemagne, Autriche, Hongrie, Italie, Yougoslavie (en particulier la Dalmatie), Roumanie, Grèce, Turquie, Lithuanie, Pologne, Danemark, Suède, Finlande, Laponie, Russie, Sibérie, Cachemire, Mongolie, Asie Mineure, Syrie, Arménie, Haut-Euphrate, et enfin, quelques exemplaires américains (Colombie britannique, Canada, Michigan, etc.).
Voici la courbe obtenue sur ces 2350 exemplaires :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,41
1
1,44
1
1,47
2
1,50
5
1,53
1
1,56
25
1,59
56
1,62
79
1,65
109
1,68
157
1,71
216
1,74
268
1,77
299
1,80
276
1,83
238
1,86
201
1,89
149
1,92
90
2,95
66
1,98
43
2,01
26
2,04
9
2,07
6
2,10
3
2,13
2
2,16
1
2,19
1
2,22
0
2,25
1
2,28
1
Nous avons exclu de cette statistique tous les individus dûment étiquetés comme étant de provenance lacustre ou circa-lacustre (comme les individus des petits lacs des environs de Borås, en Suède, dont nous reparlerons). Mais, comme, dans le doute, nous avons compté dans cette courbe tous les individus non étiquetés avec une précision suffisante, il se peut fort bien que les individus les plus contractés de cet ensemble aient été influencés par le milieu lacustre.
Cela dit, et malgré l’inévitable imprécision des renseignements obtenus, il est très réjouissant de constater que, dans les grandes lignes, le résultat de cette statistique concorde avec celui des mesures opérées en Suisse romande. En ce qui concerne la moyenne, tout d’abord, elle s’est trouvée de 1,7909, ce qui est pratiquement identique à 1,782 (moyenne des 8000 exemplaires romands). Notons à cet égard de légères variations d’une collection à l’autre :
[p. 374] 900 exemplaires belges ont donné 1,804 ; 500 exemplaires français 1,763 ; 250 exemplaires anglais 1,79, etc. Nous ne nous trompons guère, par conséquent, en adoptant le nombre de 1,78 comme représentant la moyenne des indices de contraction en eaux stagnantes.
Quant aux extrêmes, la seule différence entre ces populations étrangères et les populations romandes réside dans le nombre des individus subulés. Sur 65 000 individus récoltés en Suisse romande, nous n’avons trouvé, en effet, qu’une quarantaine d’exemplaires à 2,04 et au-dessus, les plus allongés étant de 2,10-2,13 et même (un exemplaire) de 2,19. Or, sur nos 2350 exemplaires étrangers, il s’en est trouvé un à 2,29 (Dalmatie), un à 2,25 (France, dans l’Ain), un à 2,20 (Dalmatie), un à 2,16 (France : Isère), deux à 2,15 (Italie et Dalmatie) et trois à 2,10-2,12 (Dalmatie, Italie et France). Mais un tel fait n’est pas de nature à modifier nos conclusions. Nous doutons fort, en effet, qu’il existe une race proprement dite de plus de 2,00 de moyenne. Il s’agit sans doute ici de malformations subscalaires ou de phénomènes d’hyper-croissance plus que de races stables. L’exemplaire de 2,25 de l’Ain, par exemple, a été récolté avec des individus variant entre 1,76 et 2,01, ce qui est très normal. La fréquence relative des subulata dalmates (les raphidia de Bourguignat) pourrait, il est vrai, faire croire à l’existence d’une race très allongée, spéciale à cette région. Mais, même si c’était le cas, cela n’entraînerait nullement l’existence, pour des raisons de symétrie, d’une race contractée propre aux eaux stagnantes : les vrais symétriques de cette race subulée hypothétique, si symétrie il y a, seraient les formes de lacs décrites un peu partout.
Passons aux extrêmes inférieurs. Les deux individus les plus contractés (1,42 et 1,44) sont deux grands spécimens (41,2 et 43,6 mm de hauteur) du British Museum, dus à Sowerby, étiquetés turgida, mais sans indication de localité. Leur test est épais, roulé et semblable en tout à celui des individus habitant les rives semi-exposées des lacs suisses ou suédois. Aussi, nous paraît-il très probable qu’il s’agit de formes produites par le milieu lacustre. En l’absence d’indications précises, nous les avons cependant comptés ici, mais on ne saurait en tirer d’argument certain en faveur de l’existence de formes intermedia dans les eaux indépendantes du milieu lacustre. À part ces deux exemplaires, nous avons vu sept exemplaires de 1,52 et au-dessous. L’un de ces spécimens (1,52) a été récolté en Suède
[p. 375] (avec un exemplaire à 1,53) et est normal. Nous en devons un second, de 1,50, à M. Rotarides, qui l’a récolté à Matyiviz (environs de Szeged, Hongrie), avec des formes de 1,64 à 1,89 (moyenne de la station : 1,68) 48. Un troisième à 1,52, vient des étangs d’Ixelles (près Bruxelles) et a été récolté par Colbeau avec des formes de 1,63-1,91. Un quatrième est le type de la var. borealis, dans la coll. Bourguignat et provient de Varsovie : exemplaire unique et normal de 1,51. Quant aux trois autres, ce sont des malformations, de 1,48, 1,49 et 1,50, recueillies à Nevers (France) et dont les caractères gibbosa, ampliata et apertura dejecta montrent assez qu’il s’agit d’individus déformés par un séjour prolongé dans la vase. Sauf l’extrémité du dernier tour de spire, donc le bord actuel de l’ouverture, ce sont des individus normaux, simplement un peu trapus par défaut de croissance (27-33 mm de hauteur).
Nous pouvons donc éliminer ces trois derniers exemplaires et conclure, en comptant les deux exemplaires sans localité, que le millésile inférieur de cette courbe est de 1,4999 (il n’y a que deux exemplaires normaux en dessous de 1,50 sur 2350 individus). On constate que ce premier millésile est précisément celui de nos Limnées romandes d’eau stagnante, si l’on compte parmi elles les exemplaires des étangs de la Maison Rouge. Mais, répétons-le, tout semble indiquer que les exemplaires à 1,42 et 1,44 de notre présente courbe sont de provenance lacustre. D’autre part, les extrêmes prédominent sûrement sur les individus moyens, dans les collections que nous avons étudiées. Il est donc parfaitement légitime d’admettre, comme nous l’avons fait précédemment, que la limite inférieure de contraction en eaux stagnantes est de 1,52999… Dans tous les cas cette limite ne saurait être située au-dessous de 1,4999…, c’est-à-dire que toute population de moyenne inférieure à 1,50 peut être à coup sûr considérée comme influencée par le milieu lacustre. Ce résultat, produit de la convergence des indications de nos 66 000 exemplaires romands et de nos 2350 exemplaires étrangers, sera capital pour nous dans la suite. Nous verrons, en effet, que les descendants de bodamica donnent en aquarium une moyenne de 1,43 !
Passons maintenant à l’examen des stations. Il importe pour nous, en effet, de savoir si les stations d’eau stagnante ont bien pour
[p. 376] limites extrêmes les moyennes de 1,65 et 1,90, et cela à deux points de vue. D’une part, cela nous permettra d’interpréter avec plus de sécurité le résultat des élevages. D’autre part, cela pourra peut-être nous aider à préciser la signification des stations de l’ancien lac de Neuchâtel. Malheureusement, les collectionneurs ont rarement l’esprit biologique, et l’on ne peut nullement être sûr que les 10 ou 15 exemplaires réunis sous une même étiquette (lorsqu’il y en a autant, ce qui est rare) constituent vraiment tout ce que l’observateur a trouvé dans la station qu’il a explorée. Néanmoins, tentons une expérience. Considérons, par convention, comme caractérisant une station, tout groupe de cinq exemplaires au moins contenus dans la même boîte ou le même tube, et faisons la statistique de ces stations supposées. Si les écarts entre la courbe ainsi obtenue et la courbe des stations romandes ne sont pas trop considérables, ce sera une confirmation précieuse. En effet, si les collectionneurs n’ont pas ramassé tout ce qu’ils trouvaient, ils ne se sont en tout cas pas arrangés pour confirmer d’avance ce que nous avons vu en Suisse à cet égard. Voici la liste des 91 stations obtenues de cette manière 49 :
On voit que cette courbe concorde remarquablement avec celle des stations romandes. La seule différence est que la dispersion est, légèrement plus accentuée dans la direction des extrêmes. Ce fait est-il dû au peu d’exemplaires sur lesquels a porté la moyenne de chaque station ou à d’autres causes ? En ce qui concerne les extrêmes subulés, tout d’abord, nous avons trouvé trois stations, l’une à 1,90 et les autres à 1,95 et 1,97, qui dépassent les limites de nos stations stagnantes de Suisse romande. La station à 1,95 est celle d’Oostduinkerke (littoral belge), station originale de la var. arenaria de Colbeau. Il s’agit donc d’une très petite race, de 20 à 24 mm de hauteur en moyenne, vivant dans de petites flaques des dunes de sable. En de telles conditions, cette forme ne saurait constituer autre chose qu’une morphose analogue à la forme à 1,94 de l’embouchure de l’Aubonne (stations en communications avec le Léman), à la forme de 1,92 de Witzwil ou encore à certaines formes d’aquarium c’est-à-dire qu’il s’agit d’une formation propre aux milieux trop exigus pour permettre un développement normal de la coquille. Quant à la forme de 1,90, ce sont cinq individus minuscules (16 à 23 mm) trouvés dans l’Allier à Vichy et constituant une morphose exactement analogue aux précédentes. La station à 1,97 enfin, est représentée par cinq exemplaires trouvés « sur la plage », à Viareggio (littoral toscan). Il s’agit donc toujours d’une arenaria, mais un peu plus grande de taille (29-33 mm). Seulement, que tirer de cinq exemplaires ?
Les stations à phénotypes les plus contractés posent, par contre, un problème intéressant, puisqu’il s’agit ici de la limite entre les formes d’eau stagnante et les formes lacustres ou circalacustres. Nous avons trouvé, à cet égard, quatre stations de 1,66 et au-dessous :
Montbrizon (Loire) : 1,66 (coll. Locard).
Forges-lez-Chimay (Belgique) : 1,65.
Marienholz près Flensburg (Schleswig) : 1,65.
Carlsruhe : 1,63.
Les trois premières stations sont représentées par 32 individus présentant, ensemble, la dispersion suivante :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,53
2
1,86
3
1,59
6
1,62
4
1,65
6
1,68
4
1,71
5
1,74
2
Ces individus sont bien centrés autour du médian de 1,65 et l’on peut ainsi considérer une telle moyenne comme correspondant à un
[p. 378] phénotype naturel, analogue aux formes de 1,65-1,67 que nous avons considérées comme les phénotypes les plus contractés des stations non lacustres de la Suisse romande. Ce résultat est précieux, car il existe dans la coll. Locard des turgida élevées en aquarium, et qui proviennent très vraisemblablement des turgida de Montbrizon (Locard habitait Lyon, c’est-à-dire non loin de Montbrizon) et nous verrons qu’on peut tirer d’utiles indications de cet élevage qui a duré trois générations.
Il reste la station de 1,63 de Carlsruhe. Il s’agit de 15 exemplaires déposés dans les collections du Musée de Neuchâtel et dont la dispersion est la suivante :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,53
4
1,56
1
1,59
2
1,62
2
1,65
0
1,68
2
1,71
2
1,74
1
1,77
1
Il y a donc ici deux interprétations possibles. Ou bien il s’agit d’un mélange de formes dont l’une serait analogue à celles de l’ancien lac de Neuchâtel, ce qui indiquerait que celles-ci (moyenne 1,59-1,61) appartiennent encore au domaine des phénotypes normaux d’eau stagnante, ou bien il s’agit d’une station analogue aux précédentes (moyenne 1,65-1,66), mais représentée par trop peu d’individus pour donner lieu à une répartition régulière. Gardons-nous de spéculer sur ces données incomplètes et prenons acte, simplement, de cette double éventualité, dont nous tiendrons compte en interprétant, définitivement, après avoir vu le résultat des élevages, nos formes des étangs de la Maison Rouge et de la Directe (ancien lac de Neuchâtel).
Passons maintenant à l’examen des phénotypes « intermédiaires » (entre les formes lacustres et les formes typiques) que nous avons pu nous procurer ou étudier dans les collections étrangères. Le problème est donc de savoir si l’on trouve ailleurs qu’en Suisse romande des formes analogues aux formes des mares communiquant avec nos lacs ou aux formes de l’ancien lac de Neuchâtel, et dans quelles conditions. Voici la liste des localités que nous avons pu déterminer avec quelque précision comme hébergeant de telles formes (nous ne comptons ici que les stations non lacustres et les lacs-étangs) :
1. Certains petits lacs-étangs danois, comme le lac Langsø à Silkeborg (Jutland), qui est de l’ordre de grandeur du lac de Joux.
[p. 379] Isager et Nielsen 50 ont figuré (fig. 1a) un spécimen de cette station.
2. En Finlande, on trouve de nombreuses formes analogues (v. borealis Bgt.) dont le type a été figuré par Nordenskjöld et Nylander 51 sous le nom de var. B (la fig. de Clessin, t. I, p. 365, fig. 218 ne nous paraît pas s’appliquer à une borealis typique ; aussi ne sommes-nous pas fixés sur la station de Vegesack, près Hambourg, indiquée par cet auteur). Nous avons mesuré au British Museum trois exemplaires de Finlande : 1,53 ; 1,60 et 1,63 (sans indication précise de localité).
3. En Suède, le phénomène est le même. J’ai mesuré deux exemplaires du British Museum, à 1,52 et 1,53, sans indication de localité. Je les ai donc comptés, avec ceux de Finlande, dans la courbe des individus non lacustres, mais peut-être ont-ils été récoltés près d’un lac. Quoi qu’il en soit, je dois à l’obligeance de M. Schlesch 11 exemplaires récoltés ensemble près de Borås (Suède, province de Göteborg). L’étiquette porte Viskau, ce qui est le nom de la rivière passant par Borås, rivière qui se renfle en plusieurs petits lacs 52, ce qui rend le cas analogue à celui du Langsø à Silkeborg (Danemark). Ces 11 exemplaires présentent une moyenne de 1,52 et oscillent entre 1,41 et 1,63 (voir pl. 6 fig. 48). Ils sont donc identiques aux formes les plus contractées de la Maison Rouge, dans les mares laissées par l’ancien lac de Neuchâtel.
Nous n’avons malheureusement pu obtenir aucun renseignement précis concernant ces quelques stations. Il faudrait, d’ailleurs, pour interpréter de tels faits avec certitude, se livrer à une statistique détaillée sur le terrain, analogue à celle que nous avons pu obtenir à propos des populations habitant le voisinage de nos lacs romands. Mais, en l’absence de documents suffisants, il est permis néanmoins de remarquer que ces formes peuvent toutes avoir été influencées par des variétés propres au milieu lacustre. Pour ce qui est du Langsø, il s’agit assurément d’un simple lac-étang de grandes dimensions, mais ses eaux proviennent, par l’intermédiaire d’un canal, du Julsø, et par là du Knüdsø et du Mossø, trois lacs proprement dits, dont le plus grand est un peu plus étendu que le lac de
[p. 380] Morat, et qui contiennent des formes lacustris plus ou moins typiques. En ce qui concerne la Suède, d’autre part, les nombreux grands lacs du pays sont habités, comme ceux de Suisse, par les var. lacustris et même bodamica. La station de Borås est voisine de lacs de l’ordre de grandeur des lacs de Sempach et de Morat, et la forme de la Viskau est ainsi en communication possible avec des milieux proprement lacustres. La Finlande, enfin, est par excellence le pays des lacs. La var. lacustris y est représentée et il est extrêmement probable que les nombreuses formes borealis qu’on y a signalées sont ainsi, comme en Suisse, en relation avec des variétés lacustres plus contractées.
§ 12. Les formes lacustres étrangères à la Suisse romande🔗
L’examen des formes « intermédiaires » de l’étranger ne semble donc pas contredire nos conclusions relatives à la Suisse romande. Voyons maintenant ce qui en est des lacs. Sur ce point, la comparaison avec d’autres territoires que le nôtre ne se bornera pas à confirmer les résultats antérieurs : elle nous apprendra du nouveau et, jointe à l’examen des Limnées fossiles auquel nous nous sommes livrés au paragraphe précédent, elle nous permettra de poser dans toute son ampleur le problème de l’hérédité des adaptations lacustres. Le fait capital que révèle la comparaison des lacs d’Europe et d’Amérique, c’est que la var. lacustris, tout en étant spéciale aux lacs, et tout en étant représentée un peu partout, dans les grands lacs, n’est pas la seule forme possible d’adaptation au milieu lacustre. En effet, les formes plus allongées que le type, et même les formes subulées, qui, sur notre territoire, n’habitent que les lacs-étangs ou les petits lacs, comme les lacs de Joux, des Rousses, le Loclat, etc., constituent la forme prédominante d’un certain nombre de lacs étrangers, dans des stations d’agitation relative. Un tel fait mérite une analyse soigneuse. Il est d’autant moins dû au hasard que, vers la fin du néolithique encore, ces formes subulées prédominaient dans le lac de Neuchâtel. D’autre part, M. J. Favre a établi que les Valvata alpestris, qui seules existaient au paléolithique, ont d’abord évolué dans nos lacs suivant deux directions exactement divergentes (antiqua et depressa), avant que la var. antiqua devienne la forme lacustre typique. Il se pourrait donc que les formes subula et lacustris[p. 381] constituassent, quoiqu’antagonistes, les deux solutions successives qu’a adoptées la Limnæa stagnalis dans son adaptation aux milieux lacustres, la seconde l’ayant emporté dans certaines conditions et la première ayant persisté dans certaines autres conditions qu’il s’agit maintenant d’analyser.
Procédons, à cet égard, par voie concentrique, en commençant par les lacs de Suisse alémanique pour finir par l’Amérique : cela consistera d’ailleurs, pour nous tout au moins, à procéder du connu à l’inconnu ou au demi-connu.
Il n’y a guère que six lacs, en Suisse allemande, qui puissent être comparés par leur étendue à nos quatre lacs romands : ceux de Thoune et de Brienz, des Quatre-Cantons, de Zoug, de Zurich et de Constance (Bodan). Le Bodan seul est de l’ordre de grandeur du Léman et du lac de Neuchâtel, les autres sont de surface analogue ou un peu supérieure à celle des lacs de Bienne et de Morat (les lacs de Zurich et des Quatre-Cantons sont nettement plus grands, mais le premier est très allongé et le second découpé en bassins plus ou moins isolés, au point de vue des vagues et des courants, et constituant chacun une sorte de lac). Or, le Bodan seul donne lieu aux mêmes adaptations que les lacs romands : les bodamica du Bodan sont aussi contractées que celles du lac de Neuchâtel, qui est, on s’en souvient, celui des lacs romands où le phénomène est le plus accentué. Au contraire, les cinq autres lacs (et a fortiori les lacs plus petits, tels que les lacs de Hallwil 53 ou de Sempach) ne présentent aucun phénotype spécial aux milieux « lacustres » : les formes qui les habitent sont normales ou même, sur plusieurs points, plus allongées que le type. Un tel fait mérite un examen minutieux.
I. Lacs de Thoune et de Brienz. — Je n’ai pu étudier ces lacs personnellement, mais les quelques exemplaires mesurés dans les Musées m’ont fourni les moyennes de deux stations, l’une de 1,82 à Gwatt (donc supérieure au médian du type) et l’autre de 1,75. Parmi ces exemplaires, se trouvaient des formes assez allongées.
II. Lac des Quatre-Cantons. — Ce lac a été étudié par Bourguignat (Malacol. du lac des Quatre-Cantons, Paris, Baillère 1862) et par Surbeck.
J’ai pu, de mon côté, l’explorer, pas suffisamment pour en donner
[p. 382] une analyse exhaustive, mais assez pour comparer utilement son cas à celui des lacs romands. D’un mot, on peut dire à cet égard que la Limnæa stagnalis n’est pas adaptée au lac des Quatre-Cantons : loin d’être répandue sur toutes les rives avec la fréquence qu’elle présente dans le lac de Neuchâtel ou même dans le Léman, elle est rare et ne réussit à vivre qu’au fond de quelques baies, à Fluelen, à Bergischwil et à Küssnacht. Près de Lucerne, par exemple, où l’on trouve sur des rives semi-exposées (direction de Weggis) des Valvta antiqua et des Limnæa ovata var. patula, je n’ai pu découvrir la stagnalis. En corrélation avec cette rareté, on ne trouve dans le lac des Quatre-Cantons, aucune forme « lacustre » de l’espèce, mais seulement le type ou des formes allongées. À Fluelen, le type semble prédominer : moyenne 1,77. Il y a cependant, dans la coll. Bourguignat un exemplaire à 1,96 provenant de cette localité et mêlée à des formes de 1,70-1,81 (ainsi qu’un exemplaire à 1,67). À Bergischwil, Bourguignat a récolté dans le lac deux spécimens à 1,80 et 1,96. Enfin, à Küssnacht, nous avons observé le fait paradoxal suivant (qui trouvera son analogue au lac de Zoug). Dans un bassin intérieur du port, entièrement soustrait à l’action des vagues, habite une variété à 1,71 de moyenne (sur 40 exemplaires) analogue aux nombreuses formes des marécages non lacustres. Au contraire, sur les quais mêmes de Küssnacht, parmi les grosses pierres des glacis et les quelques plantes aquatiques ballotées par les vagues, habite une variété de 1,79 de moyenne, donc un peu plus allongée que le type. Nous ne voyons qu’une explication à cela : incapables de se coller aux pierres pour résister aux vagues, comme ferait une lacustris suffisamment contractée, ces individus passent leur temps, lorsque l’eau est agitée, à s’accrocher aux algues ou à se faufiler dans les interstices des glacis. Le fait que plusieurs exemplaires ont le bout de la spire cassé (ce qui risque, si le morceau enlevé est trop long, de les faire périr à la suite d’une lésion du foie, ainsi que j’ai pu l’observer bien souvent lors du nettoyage hebdomadaire de mes aquariums) montre assez que l’animal est peu apte à ce genre d’existence. Nous avons donc ici l’ébauche d’une solution inverse à la solution par contraction (lacustris et bodamica), qui seule assurerait l’adaptation suffisante au milieu lacustre.
III. Lac de Zoug. — J’ai pu étudier ce lac en trois points, aux environs d’Immensee, à Cham et entre Zoug et Oberwil (direction de Walchwil). La situation de l’espèce dans ce lac est exactement
[p. 383] comparable à ce qu’elle est au lac des Quatre-Cantons : elle n’est pas adaptée aux milieux exposés aux vagues. Cependant, au total, elle est plus commune dans le lac de Zoug que dans le précédent : les rives marécageuses des environs de Cham constituent, en effet, un terrain excellent pour son développement. Mais dès qu’on passe de là à des rivages caillouteux ou rocheux, les choses changent. Ainsi je n’ai pu découvrir l’espèce à Immensee ni surtout le long de ce cap rocheux situé au nord de cette localité (direction de Cham) : sur ces grèves à galets on trouve en grand nombre la Limnæa patula, ainsi que des Anodontes, etc., ce qui montre que les conditions physico-chimiques de ces stations (au rebours des conditions mécaniques) n’excluent pas la présence de nombreux mollusques. La Limnæa stagnalis y est par contre ou absente, ou très rare, ce qui semble bien indiquer qu’elle n’a pu s’adapter à un tel milieu parce qu’exposé aux vagues.
À Cham, j’ai trouvé une grande forme de 1,67 de moyenne dans les phragmitaies. Ces rives, exposées au fœhn (vent du sud) et peut-être légèrement à la bise (nord-est), sont protégées du vent d’ouest. Elles sont surtout dépourvues de galets et constituent au total un milieu comparable aux stations de Witzwil et du Grand Marais, au bord du lac de Neuchâtel. Mais les populations qui les habitent ne sortent donc en rien des limites de contraction du type de l’espèce : la moyenne de 1,67 est, en effet, celle des stations non lacustres à phénotypes les plus contractés et je n’ai pu découvrir à Cham de ces exemplaires à 1,40-1,52 qui sont si fréquents à Witzwil, et encore si bien représentés dans les mares de la Maison Rouge, datant de l’ancien lac de Neuchâtel. Par contre, la forme de Cham est analogue à celle des phragmitaies de la Tène (lac de Neuchâtel) et de Cerlier (lac de Bienne). Seulement ces derniers phénotypes appartiennent, comme nous le verrons par l’élevage, à une race allongée, qui donne, dans les phragmitaies lacustres une morphose turgido-elophila.
Mais c’est à Zoug même que l’on voit le mieux combien les variétés de ce lac diffèrent des variétés romandes correspondantes. Étant données les dimensions du lac de Zoug, qui sont analogues à celles du lac de Morat, et la nature caillouteuse des grèves de Zoug à Oberwil, ce littoral est assez exactement comparable au littoral de Morat à Faoug. En effet, de même que ces dernières stations sont exposées au vent d’ouest et légèrement au vent du nord-est (à la
[p. 384] bise), de même les stations de Zoug à Oberwil sont très exposées au fœhn (vent du sud qui souille avec une grande violence sur ces rivages) et au vent d’ouest. Or, les formes de Morat et de Faoug sont des lacustris à 1,45 de moyenne, tandis que, chose extraordinaire, on trouve tout le long de la côte, de Zoug à Oberwil, le type même de l’espèce, présentant une moyenne de 1,74, c’est-à-dire inférieure de peu au médian de la courbe des individus non lacustres (voir pl. 6 fig. 51-52). On trouve même des individus subulés à 1,90 (fig. 52). En outre quelques-uns seulement de ces exemplaires lacustres sont albinos, selon la règle de presque toutes les formes lacustres romandes, les autres étant normalement pigmentés.
Mais voici le plus curieux. On a construit récemment, tout le long de ce littoral, un mur crénelé, en béton, destiné à consolider le rivage et à empêcher les éboulements. Ce mur n’est que de peu supérieur au niveau de l’eau du lac et celle-ci passe par les créneaux, en temps de hautes eaux, et laisse ainsi un cordon de mares entre le mur et le rivage naturel. Comme le mur est tout récent et que le rivage est beaucoup plus élevé que ce mur, les mares en question, quoiqu’isolées du lac par les basses eaux (nous les avons observées durant l’été très sec de 1928) ne peuvent avoir d’autre source de peuplement que le lac lui-même. Ce sont non pas des « mares communiquant avec le lac » au sens où nous avons pris ce terme pour désigner des mares reliées aux lacs par des canaux, mais des mares abandonnées par le lac lors des basses eaux et recouvertes par lui lors des hautes eaux. Or, la Limnæa stagnalis, qui présente donc un indice de contraction de 1,74 dans le lac lui-même, est plus contracté dans ces mares que dans le lac et n’atteint dans ce milieu substagnant que le coefficient de 1,68 (calculé sur une centaine d’exemplaires). Il n’y a pas de doute, cependant, que la race ou les races de ces deux populations sont les mêmes, puisqu’il y a échange perpétuel : ce sont donc les phénotypes qui accusent ici un allongement plus grand en eaux agitées qu’en eaux calmes !
Ce paradoxe, identique à celui de Küssnacht, est beaucoup plus curieux dans le cas de Zoug, puisque nous sommes sur un littoral relativement exposé et non au fond d’une baie. Examinons donc les choses de près. Les mares du cordon littoral (derrière le mur crénelé) sont peu profondes, à fond caillouteux (petits galets roulés) et assez encombrées de végétation. Les stagnalis qui les habitent sont de taille moyenne (35 à 50 mm) et tout à fait comparables à celles
[p. 385] des mares fangeuses non lacustres (Cointrin 1,67 ; Orny 1,68 ; Epagnier 1,68, etc.). Quant au lac, la grève est caillouteuse, mais assez vite profonde ; les quais des environs de Zoug sont bordés de glacis analogues à ceux de Küssnacht, et d’un bout à l’autre du rivage se dressent, de proche en proche, les longues tiges des potamots et d’autres plantes aquatiques. J’ai eu la chance de pouvoir observer les Limnées par un calme plat, puis, une heure après, aux prises avec les vagues croissantes, annonciatrices d’un orage amené par le fœhn. Quand l’eau est immobile, les Limnées rampent sur les cailloux, comme des lacustris, mais aussi et surtout, grimpent le long des plantes, comme de vulgaires formes d’étangs, pour nager ensuite paisiblement au fil de l’eau. Pour qui est habitué aux lacs romands, il y a là un spectacle extraordinaire et je n’ai jamais vu, pour ma part, de lacustris, ni même d’intermedia ramper à la surface, ailleurs qu’en aquarium. Dès que l’eau se ride, ces Limnées de Zoug se laissent choir et cherchent un abri. Mais j’en ai vu aussi qui s’accrochaient aux plantes, en entourant de leur pied les tiges flexibles jusqu’à faire de la sole une sorte de tube (cf. p. 468 fig. 12), tout comme les exemplaires des lacs-étangs, au Loclat par exemple, se garantissent contre les vaguelettes dues à un coup de « joran ». Bref, la forme normale de ces individus va de pair avec des habitudes également normales, c’est-à-dire non lacustres.
Notons enfin que, ici comme à Küssnacht, une telle existence ne va pas sans danger : j’ai recueilli non seulement des coquilles à bout cassé, mais des exemplaires dont cette rupture de l’extrémité de la spire venait de causer la mort 54, et que les vagues rejetaient à demi décomposées sur le rivage. Il est donc évident que nous sommes, en de telles conditions, sur les confins de la zone d’adaptation du type de l’espèce, ce qui nous fait comprendre pourquoi ce type ne se trouve pas aux environs d’Immensee, ni sur les rivages rocheux du lac des Quatre-Cantons. Quant à savoir pourquoi l’espèce n’a pas produit, dans ces lacs, de variations lacustris ou bodamica, c’est là une tout autre question sur laquelle nous reviendrons après avoir examiné ce que nous savons actuellement des autres lacs d’Europe et d’Amérique.
Voici, pour terminer, une courbe de fréquence établie sur 170 exemplaires des lacs de Zoug et des Quatre-Cantons, en comptant les individus des mares du cordon littoral (qui sont donc les plus contractés) :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,53
1
1,56
7
1,59
12
1,62
13
1,65
21
1,68
27
1,71
26
1,74
19
1,77
16
1,80
12
1,83
6
1,86
4
1,89
3
1,92
2
1,95
1
On voit qu’aucun de ces exemplaires ne sort des limites du type d’eau stagnante !
IV. Le lac de Zurich. — Pour autant que nous avons pu nous renseigner, les formes du lac de Zurich sont analogues aux précédentes, avec en plus la f. minor Kob. (cf. turgida).
V. Le Bodan. — On connaît bien la faune malacologique du Bodan, grâce en particulier aux beaux travaux de M. D. Geyer. Il est cependant utile pour nous de reprendre sur quelques points l’analyse des phénotypes de ce lac, car le Bodan ayant les mêmes dimensions que le Léman et présentant comme lui des rives à substrat molassique, ainsi que des eaux descendant directement du massif alpin, il faut se demander si les limites de contraction sont les mêmes dans les deux lacs. Aussi, avons-nous mesuré près de 300 exemplaires des stations les plus exposées du « Bodensee » et de quelques stations plus abritées de l’« Untersee », grâce à l’amabilité de MM. Geyer et Gams, qui nous ont procuré le matériel nécessaire.
Or, le résultat de ces mesures est que le Bodan, bien que présentant toutes les formes trouvées dans le Léman, contient en outre des populations beaucoup plus contractées et identiques à celles du lac de Neuchâtel (v. bodamica Cless.). Voici la courbe obtenue sur 281 exemplaires, comparée à celle du Léman (1000 exemplaires) :
Il est évident que l’absence de symétrie de cette courbe du Bodan ne signifie rien, puisqu’il ne s’agit que de 281 exemplaires. Mais l’écart de la limite inférieure avec celle du Léman n’en est que plus intéressant : on peut dire qu’il n’y a guère qu’un exemplaire sur 1000 qui, au Léman, dépasse la limite inférieure de 1,30, tandis qu’il existe au Bodan des stations entières de 1,30 de moyenne, comme au lac de Neuchâtel (les stations à phénotype le plus contracté sont, au Léman, de 1,37 et de 1,41-1,42).
Ces 281 exemplaires du Bodan ont été récoltés dans les stations suivantes : 1° À Mooslachen, près Wasserburg (non loin de Lindau, en Bavière), grève à galets très exposée : 100 exemplaires à 1,29 de moyenne (cette moyenne dépasse donc d’un degré celle de la station à phénotype le plus contracté du lac de Neuchâtel, c’est-à-dire 1,30) ; 2° À Wasserburg, autre grève, également pierreuse et très exposée : 1,33 (53 exemplaires) ; 3° quelques exemplaires allongés à l’embouchure de l’Espach, près Lindau et à Lindau même, entre les deux ponts : exemplaires de 1,57 à 2,00 (on constate ainsi la présence d’une forme subulée, comme on en trouve par-ci par-là dans nos lacs romands) ; 4° à Horn (Untersee), grève de sable et de galets, avec quelques roseaux épars et assez exposée : 1,45 de moyenne (32 exemplaires) ; 5° sur la rive de l’île de Reichenau, plage très plate, un peu exposée avec quelques roseaux : 1,50 de moyenne (33 exemplaires) ; 6° le long de la digue de l’ile de Reichenau, phragmitaie peu exposée, à fond vaseux : 1,66 (30 exemplaires).
On constate, par ces quelques indications, que les phénomènes sont exactement les mêmes au Bodan et dans le lac de Neuchâtel : des bodamica à 1,29 aux intermedia-turgida à 1,66 (cf. Witzwil et la Tène, aux environs de Neuchâtel), on retrouve toutes les formes lacustres habituelles. Pourquoi donc existe-t-il entre le Bodan et le Léman la petite différence signalée à l’instant, qui revient à un dépassement des lacustris ordinaires par la bodamica proprement dite ? Rappelons-nous que la différence est du même ordre que celle des deux rives du lac de Neuchâtel, la rive nord présentant des bodamica mêlées aux autres formes, et la rive sud des lacustris uniquement, ne se contractant pas au-dessous de la moyenne de 1,42-1,45. Il se pourrait donc que l’opposition du Bodan et du Léman tint simplement à l’exposition des rives. Les rives du Léman sont ou bien très protégées par les montagnes (tout le littoral Lausanne-Villeneuve et Villeneuve-Amphion) ou orientées de telle
[p. 388] manière qu’elles ne reçoivent qu’un vent à la fois. Les rives du Bodan, au contraire, sont basses, non bordées de montagnes et le jeu successif des trois vents du nord, de l’ouest et du sud (le fœhn de la vallée du Rhin) les expose constamment aux vagues. Si l’on ne fait pas intervenir les questions de temps, dont nous reparlerons, c’est, croyons-nous, la seule différence notable qui oppose le Bodan au Léman.
VI. Les lacs bavarois. — Nous n’avons pu trouver de mention des var. lacustris et bodamica dans l’Ammersee et le Chiemsee. Haas, par exemple, qui a exploré la rive nord de ce dernier lac ne signale l’espèce que dans les marais communiquant avec la nappe lacustre (forme normale) 55. Par contre, Geyer signale deux formes intéressantes pour nous, dans le Weissensee 56 et le Starnbergersee (ou Würmsee) 57. Selon Geyer, la var. lacustris habiterait le premier de ces deux lacs, à Füssen. Il s’agit, en réalité, d’une forme peu typique, intermédiaire entre la vraie lacustris et la turgida. Le fait est néanmoins intéressant à signaler, car si le Weissensee n’est actuellement qu’un très petit lac (de 2 km de long environ), il constitue le reliquat d’un grand lac, déjà décrit par Weiss.
Quant au Würmsee, il contient une curieuse variété, que Geyer a très justement comparée à la var. Chantrei Loc., du lac d’Homs, en Syrie. C’est une forme assez contractée, intermédiaire entre la var. lacustris et la var. turgida ; mais de petite taille, à tours anguleux et à suture très profonde. Une trentaine d’individus que je dois à l’obligeance de : M. Geyer 58 m’ont fourni une moyenne de 1,55 et une taille variant entre 23 et 38 mm de hauteur. L’individu le plus contracté est de 1,39 (cf. lacustris) et le plus allongé de 1,77. M. Geyer a fait lui-même une remarque frappante dont nous avons pu vérifier le bienfondé sur les exemplaires qu’il a bien voulu nous remettre : c’est que les plus gros individus tendent vers la forme lacustris, tandis que les plus petits sont les plus élancés. De plus, tous les exemplaires recueillis sur les sables de Bernried à Seeshaupt sont très roulés, plusieurs présentant un intérieur orange. L’ensemble
[p. 389] de ces caractères donnent à penser qu’il s’agit d’une race vivant entre 3-5 et 10-15 mètres. Les gros individus seraient les plus littoraux et présenteraient pour cette raison la contraction lacustre habituelle. Quant aux petits exemplaires, ils m’apparaissent très voisins de ma var. Bollingeri. Ils en ont, en effet, la petite taille (23-25 mm) et la spire élancée. Quant à la convexité des tours de spire et à la couleur orange de l’intérieur des coquilles roulées, ce sont justement des caractères que présentent plusieurs des Bollingeri que j’ai récoltés sur la grève à Bevaix (lac de Neuchâtel) et qui ont certainement une origine sublittorale.
Le Starnbergersee présente ainsi une gamme de variations assez analogue à celle du lac de Bienne (qui est du même ordre de grandeur), mais la contraction y est un peu moins poussée, sans doute à cause de la prédominance des formes sublittorales.
VII. Lacs de Savoie et d’Italie. — Les lacs d’Annecy et du Bourget sont restés, en ce qui concerne l’adaptation de la Limnæa stagnalis, dans la même situation que ceux de Zoug et des Quatre-Cantons : l’espèce est rare sur leurs rives, ne vivant que dans les anses tranquilles, à phragmitaies fangeuses. Dans le lac d’Annecy, par exemple nous n’avons trouvé qu’une forme turgida dans la Baie de Saint-Jorioz 59 et n’avons relevé aucun individu sur le promontoire de Duingt ou sur le littoral de Duingt au bout du lac. Quant au lac du Bourget, Bourguignat 60 signale une var. gallica (= turgida d’après Servain) sur les bas-fonds, couverts de roseaux, du château de Bonfort, jusqu’à Saint-Innocent. Nous avons, en effet, mesuré deux individus à 1,69 et 1,70, provenant sans doute de ce littoral. Mais il existe aussi dans le lac en question des exemplaires à 1,85 et 1,93, appartenant donc à la var. producta.
Quant aux lacs italiens, leur situation est probablement la même. Du moins, nous n’avons pu trouver aucune mention sûre de l’existence en Italie des var. lacustris ou bodamica. Il est vrai que Westerlund (Fauna, V, p. 28) signale la var. lacustris en Italie et en France. Pour ce qui est de la France, cette var. n’existe que sur la rive sud du Léman (la var. helvetica Serv., des environs de Lyon, et qui est classée par Locard dans le groupe bodamica, n’est qu’une auricularia ainsi que nous avons pu le constater dans la coll. Locard
[p. 390] à Paris). En Italie, par contre, Westerlund paraît faire allusion soit à la forme Doriana de Sicile, dont nous reparlerons, soit à certaines formes citées par les auteurs anciens dans les lacs de l’Italie du Nord. Mais nous éprouvons quelque doute sur l’identité de ces dernières. Porro 61, par exemple, cite dans le lac de Côme une var. C. anfractu ultimo rugoso, ad sut. angulato, qu’il assimile à L. lacustris Stud. Mais est-ce une vraie lacustris, ou une intermedia ? D’autre part, De Betta 62 signale la var. lacustris dans les parties basses de la province de Padoue, mais le même problème se pose a fortiori dans ce cas.
Jusqu’à plus ample information, nous croyons donc que seules les formes intermedia-turgida et le type habitent les lacs italiens. En outre, il faut signaler l’abondance des formes producta et même subula dans les baies tranquilles de ces lacs. Par exemple, Pollonera 63 mentionne une forme productissima à Arona (lac Majeur), Porro, une var. spira elongata, dans le lac de Côme, etc. Nous ayons mesuré des individus à 1,92-2,02-2,05 du lac Majeur. Quant au lac de Lugano, l’espèce paraît y être rare et mal adaptée.
Quant aux petits lacs de la péninsule et de Sicile, on a signalé un certain nombre de formes assez contractées, pouvant être rattachées au groupe intermedia-turgida. Par exemple, à la sortie du lac Fucin, dans les mêmes conditions qu’à la sortie des lacs de Bienne et de Morat (qui sont du même ordre de grandeur) Paulucci a décrit une var. fucinensis ressemblant beaucoup aux formes de Nidau (ancienne Thielle), de Sugiez et de la Maison Rouge et devant présenter une moyenne de 1,60 environ. De même, nous avons mesuré des exemplaires de 1,50-1,60 des lacs de Bolseno et di Piédiluco (Sabina).
Enfin, en Sicile, dans le petit lac de Lentini (qui est toujours de l’ordre de grandeur du lac de Morat), Bourguignat a décrit sa var. Doriana. L’exemplaire que nous avons pu mesurer dans sa collection est de 1,44 (hauteur 31,6 mm). Cette forme pourrait être attribuée à la var. lacustris si toute la population dont elle a fait partie était du même ordre de contraction. Mais il est plus probable qu’il s’agit d’une morphose individuelle de race intermedia.
VIII. Les lacs du nord de l’Europe. — Si les variétés lacustris et bodamica n’existent pas à coup sûr dans les lacs italiens, on trouve par contre au nord de l’Europe toute la gamme des races contractées et cela dans les mêmes conditions qu’en Suisse.
Les formes danoises sont clairement figurées par Isager et Nielsen 64. Il importe ici de distinguer les lacs du Jutland et ceux du Seeland. Les plus grands de ces derniers n’hébergent que le type et la var. subulata West. : par exemple, le Fureso, qui chiffre environ 4 km de long, est habité par une belle forme allongée rappelant les formes néolithiques de la Tène 65. De même, en Fionie, le Norresø héberge de telles formes. Par contre, le groupe de lacs situés dans les parties rocheuses du centre du Jutland a vu se constituer les variétés contractées. La var. lacustris typique habite le Julsø et le Knud-sø, deux lacs de forme ovalaire dont les rivages sont exposés aux vagues. Les exemplaires figurés par Isager et Nielsen, sous fig. 2 b et c, sont identiques aux individus du Léman, près de Nyon (1,37-1,42 environ de moyenne) et doivent tenir de la même race. Or, ce sont des exemplaires soumis à l’action des vagues, « Braendingsformer » comme disent ces auteurs. Par contre, le Messe, qui est un peu plus grand, ne contient qu’une lacustris moins typique, un peu plus allongée. Les exemplaires que je dois à l’obligeance de M. H. Schlesch (et qui ont été recueillis par Isager, près d’Alken) rappellent les individus du Léman à Rolle par exemple (1,50 environ). Mais les dépôts de leur test semblent indiquer qu’ils ont vécu en des endroits assez fournis en végétation pour atténuer l’effet des vagues. D’autre part, l’intérieur blanc nacré de la coquille paraît déceler l’albinisme de l’animal et rend ainsi possible l’attribution de ces formes à la race lacustris (plus ou moins mêlée d’intermedia). Quant aux petits lacs allongés (qui prolongent le Julsø), l’Almindsø et le Langsø, ils ne sont habités que par le type de l’espèce (ou la var. subulata dans l’Almindsø) et par des formes intermedia (fig. 1, a de Isager et Nielsen) évoquant la race de la Maison Rouge (Langsø).
Au total, il semble exister dans les lacs danois des formes oscillant entre les types lacustris et subulata. En ce qui concerne la Suède, il s’y ajoute naturellement les types bodamica qui peuplent les grands
[p. 392] lacs. J’ai pu en mesurer quelques exemplaires du lac Wettern et du lac de Hielmaren : il s’agit de formes de 1,30 environ de moyenne, identiques à celles du Bodan ou du lac de Neuchâtel. Ces formes se trouvent, en outre, dans des lacs plus petits, comme le lac Tisaren, qui est de l’ordre de grandeur du lac de Neuchâtel.
En Finlande, enfin, existe aussi une forme lacustris, mais nous n’avons pu faire la preuve de la présence des formes bodamica. Dans le lac de Suomussalmi, à Kiantajärvi (au nord-est de la Finlande, à environ 65° n.), Onni Sorsakoski a trouvé par exemple une petite forme lacustris de 1,43-1,44 environ de moyenne.
IX. Les lacs du sud-est de l’Europe et de l’Asie occidentale
Le lac Balaton, grand lac allongé dont l’une des rives est sablonneuse et couverte de roseaux, et l’autre accidentée, bordée d’anciens volcans, n’a donné lieu à aucune adaptation spéciale de l’espèce. Servain ne signale que le type et la var. producta. Les 10 exemplaires que nous avons pu mesurer montrent, en outre, l’existence de formes turgida à 1,64-7 (à côté de producta à 2,03).
Les lacs de Janina, de Copaïs, de Yénidjé-Vardar (Macédoine) semblent être dans le même cas : à côté de turgida à 1,55-1,65 que nous devons à l’obligeance de M. le Dr Joyeux, on trouve des producta à 1,90. Mais une exploration soigneuse sur les rivages pierreux serait naturellement nécessaire avant de conclure à la non-existence des formes lacustres.
Par contre, en Asie Mineure et en Arménie, on a signalé de nombreuses formes intéressantes par leur contraction. Dans le lac d’Homs, en Syrie, Locard 66 a décrit une var. Chantrei (et une var. Homsiana qui n’en diffère en rien) de petite taille et assez contractée dont la moyenne de contraction est de 1,58-1,60 environ (d’après les exemplaires de la collection Bourguignat) et les extrêmes 1,44 et 1,70. Il s’agit donc d’une forme de contraction moyenne pouvant être rattachée au groupe intermedia. Des formes analogues, mais un peu plus allongées, existent à Césarée de Cappadoce (v. Caesareana Bgt.) et à Lagodeschi, près de Tiflis (v. Lagodeschina Bgt.), nous ignorons dans quelles conditions (le test de ces formes est solide et de faciès lacustre).
Enfin, dans le lac Goktschak existe une var. armenica (voir Westerlund, loc. cit., p. 28) figurée par Kobelt 67 qui est une intermedia tendant vers lacustris. La fig. 176 de Kobelt paraît être une lacustris vraie.
X. Les lacs d’Amérique. — On sait que la Limnæa stagnalis existe dans l’Amérique du Nord, où elle a reçu différents noms spéciaux (L. appressa Say, par exemple). Or, elle y donne lieu à la même gamme de variations qu’en Europe. Dans le Kootenay Lake, en Colombie britannique (lac très allongé, comparable aux lacs italiens), existe une forme subulée de 1,88 de moyenne. Au lac Watcom, en Californie, existe par contre une lacustris typique, dont nous avons mesuré des individus à 1,35-1,43. Enfin, dans certains lacs du Canada vivent des lacustris-intermedia à 1,56-1,60 dont nous avons pu voir quelques échantillons, mais sans indications précises de localité.
Cherchons maintenant à tirer quelque vue d’ensemble de l’examen de l’ensemble de ces lacs. Si l’on distingue les six phénotypes bodamica (1,29-1,36 de moyenne), lacustris (1,37-1,45), intermedia (1,50-1,60), turgida (1,65-1,70), typica (1,71-1,80) et producta-subula (1,81-1,90), on peut dire que ces formes se répartissent comme suit :
Bodamica : lac de Neuchâtel, Bodan, lacs Wettern, Hielmaren et Tisaren (Suède).
Lacustris : les mêmes lacs. En outre, le Léman, les lacs de Bienne et de Morat, le Würmsee (Bavière), le Mossø (?), le Julse et le Knudse (Danemark), le lac de Suomussalmi (Finlande), le lac Goktsehak (?), en Arménie et le lac Watcom (Californie).
Intermedia : les mêmes lacs, avec, en outre : le Weissensee (lacustris ?), le lac de Côme, le lac Fucino (Fucinensis), le lac de Lentini, en Sicile, le Langsø (Danemark), le lac d’Homs, en Syrie (v. Chantrei, Homsiana, etc.) et certains lacs du Canada.
Turgida : sans doute dans tous les mêmes lacs, avec en outre : lacs de Zoug, des Quatre-Cantons, de Zurich, d’Annecy, du Bourget, de Bolsena (?), lac Balaton, lac de Janina, lac Copaïs, de Yénissé-Vardar, de Cachemire.
[p. 394] V. Typus : lacs de Thoune, de Zoug, des Quatre-Cantons, de Zurich, Bodan, lac Copaïs.
Producta-subula : lacs du Bourget, de Thoune, de Côme, lac Majeur, lac de Lugano (?), Norresø, Almindsø et Furesø (Danemark), lac Balaton, lac de Cirknitz (Carniole), de Loppio (Tyrol), Kootenay Lake (Californie).
Peut-on maintenant établir quelques règles expliquant la répartition de ces différents phénotypes ? En gros, nous le croyons, mais, indépendamment de la question des races héréditaires, il ne faut pas se dissimuler qu’un grand nombre de facteurs peuvent interférer ici et, par conséquent, enlever tout absolu aux lois statistiques qu’il est possible d’établir. Cherchons à préciser le rôle de ces facteurs.
La surface totale du lac, tout d’abord, joue un rôle indéniable.
On constate ainsi que la var. bodamica n’habite que les grands lacs la var. lacustris étant seule représentée dans les lacs plus petits. Par exemple, la première forme habite le lac de Neuchâtel, alors que les lacs de Bienne et de Morat ne possèdent que la seconde. Les lacs danois ne connaissent que la lacustris alors que la Suède a produit des bodamica. Le lac de Constance comparé aux lacs bavarois (plus petits) donne lieu à une remarque analogue, etc. Une grande surface lacustre est donc nécessaire pour qu’apparaisse la var. bodamica. Mais la réciproque n’est pas vraie, et tout grand lac n’engendre pas de telles formes (par exemple le Léman ou les lacs italiens) pour les raisons que l’on va voir. L’importance de la surface totale vient évidemment de ce qu’un grand lac produit des vagues plus fortes et plus fréquentes. Cependant, il est clair que certaines rives du lac de Bienne, par exemple, qui n’hébergent que des lacustris, sont plus exposées que certaines rives neuchâteloises où cependant vit la bodamica : c’est donc que ce dernier type, une fois né, envahit peu à peu tous les littoraux sur lesquels il peut l’emporter sur des formes moins contractées que lui.
En second lieu, la forme, la profondeur ou l’orientation des lacs jouent un rôle essentiel. Il semble évident, par exemple, que, si le lac des Quatre-Cantons ignore les types lacustris ou même intermedia, que connaissent les lacs de Bienne et de Morat, bien que le premier ait une superficie totale très supérieure, c’est que le lac est découpé en bassins irréguliers, dont chacun constitue une sorte de lac séparé, et surtout qui sont tous bordés de montagnes élevées, dispersant les vents en courants d’air locaux au lieu de
[p. 395] les laisser agir sur les eaux à la manière de la bise sur le Léman ou le vent d’ouest sur la rive nord du lac de Neuchâtel. De même, si l’on compare les lacs italiens, qui ne présentent guère de variétés lacustres, aux lacs Léman ou de Neuchâtel, on ne peut s’empêcher d’être frappé par la dentelure de leurs rives, opposée à la forme régulière des grands lacs de Suisse, sans parler des montagnes qui les abritent en les entourant. Nous avons, d’autre part, comparé plusieurs fois le Léman (en partie abrité à l’est, et orienté de manière à ce que ses rives ne sont presque jamais exposées qu’à un vent à la fois) au lac de Neuchâtel et au Bodan, exposés de toute part : or, la var. bodamica n’habite pas le Léman. Nous avons déjà comparé également, ce cas à celui des deux rives nord et sud du lac de Neuchâtel, dont l’une, plus abritée, ignore toute bodamica. Il reste, enfin, à dire que, outre les lacs dentelés comme les lacs italiens, il existe des lacs très allongés, comme le lac du Bourget, le Kootenay Lake, etc., qui sont propices aux formes producta.
Mais rien de tout cela n’est absolu. Le Furese du Seeland danois, lac ovalaire aussi grand que le Julsø (Jutland) qui est allongé, ne contient que la var. subula, alors que l’autre connaît la lacustris, etc. Sans parler des influences chimiques possibles, dont nous ignorons tout, il faudrait encore savoir, pour expliquer de telles exceptions, quelles ont été les premières races apparues dans ces lacs et depuis combien de temps l’espèce s’y multiplie.
Le temps est, à cet égard, le troisième grand facteur à envisager. Pourquoi la Limnæa stagnalis, qui a produit d’admirables adaptations lacustres aux deux extrémités de la Suisse (lacs romands et Bodan), n’a-t-elle pas pu s’adapter aux lacs de la Suisse centrale ? Ce ne semble pas être pour des raisons chimiques ou physiologiques puisque l’espèce habite Zoug, Cham, Küssnacht, Fluelen, etc., et cela en des conditions d’agitation où l’on ne trouve plus que des intermedia ou des lacustris dans les stations correspondantes de la Suisse romande. Le problème prend une signification dès que l’on compare ces faits avec la situation des littoraux de la Tène, au néolithique et jusqu’au Ve siècle de notre ère : on constate que le lac de Neuchâtel a passé par une époque où les formes allongées étaient seules à lutter contre les vagues et où vraisemblablement, dès lors, elles n’avaient pas conquis toutes les rives, mais restaient localisées, comme aujourd’hui à Zoug ou à Küssnacht, dans les golfes ou sur les grèves moyennement exposées. Il semble donc qu’il
[p. 396] faille un temps très long pour qu’un lac donne naissance à des formes lacustris et pour que les formes typiques de l’espèce soient supplantées par les variétés nouvelles. On peut ainsi se demander légitimement si les lacs de la Suisse centrale ne sont pas simplement des lacs à peuplement récent, du point de vue de la Limnæa stagnalis. L’hypothèse est d’autant plus vraisemblable qu’ils sont situés au pied même des Alpes et qu’ils ont été recouverts par les glaces ou refroidis par des eaux glaciaires bien plus longtemps que les lacs de Neuchâtel ou de Constance. On peut même aller plus loin et se demander si la différence des formes du Léman et du lac de Neuchâtel ne tiendrait pas aussi en partie au facteur temps. Si le caractère plus abrité de la majeure partie des rives du Léman suffit, croyons-nous, à expliquer la différence de contraction entre les Limnées de ces rives et celles de Neuchâtel, il n’en est pas moins certain que la forme bodamica serait mieux adaptée à ces rives que la forme lacustris. En particulier, il est curieux que la première de ces formes ne soit pas représentée dans le « Petit lac », c’est-à-dire sur le littoral de Nyon à Coppet, qui présente une exposition maximale aux vents. Un tel fait peut être dû à cette règle, suivant laquelle les phénotypes d’une station donnée dépendent de l’ensemble de la population du lac et pas seulement des conditions de cette station (et cela à cause des migrations, des croisements, du passé des individus, etc.). Mais il se pourrait aussi que la faune du Léman soit plus jeune que la faune neuchâteloise. Non seulement, comme l’a montré Favre, la Limnæa stagnalis n’est pas apparue aussi vite que d’autres dans le « Petit lac » et a été longtemps rare, mais encore le Léman, dans son ensemble, a été recouvert plus longtemps par le glacier du Rhône que le lac de Neuchâtel : la dernière avance du glacier a été arrêtée au Mormont (à mi-chemin entre les deux lacs) et, d’après les géologues que nous avons consultés, nos collègues E. Argand, Jeannet et E. Gagnebin il peut y avoir eu jusqu’à 1000 ans d’écart entre le peuplement des deux nappes lacustres. Si les lacs romands ont 10 000 ans (les estimations varient malheureusement entre 10 000 et 30 000 ans !), cela ferait un écart appréciable.
On voit la complexité du problème et il ne faut pas s’étonner, dès lors, que l’on ait peine à trouver des relations absolues entre la grandeur des lacs et le caractère des Limnées. Bornons-nous donc à formuler quelques conclusions, en guise de première approximation
[p. 397] et que nous retrouverons après l’analyse génétique des produits de nos élevages.
Première conclusion : la var. bodamica n’habite que les plus grands lacs, et encore à condition que leurs rives soient suffisamment exposées aux vents, c’est-à-dire non découpées par de trop nombreux caps ni protégées par des montagnes trop proches (lacs de Neuchâtel, de Constance et de Suède).
Deuxième conclusion : la var. lacustris n’habite également que de grands lacs, mais moins exposés, en moyenne, ou de superficie inférieure à celle des précédents (Léman, lacs de Bienne, Morat, lacs danois, etc.).
Troisième conclusion : la var. intermedia (et formes connexes) peut apparaître dans des lacs ne possédant pas les variétés précédentes. Ces lacs sont en règle générale plus exigus que les derniers (lac d’Homs) ou moins profonds (lac Fucino), plus abrités ou éventuellement plus jeunes.
Quatrième conclusion : les variétés lacustres (bodamica-intermedia) n’existent pas dans tous les lacs où l’espèce les utiliserait avec profit pour s’adapter aux milieux exposés. Que ce fait soit, oui ou non, dû à l’influence du temps, il prouve d’ores et déjà que les types contractés ne résultent ni d’une influence immédiate et automatique du milieu, ni d’une mutation répandue de manière homogène dans toutes les populations.
Cinquième conclusion : le milieu lacustre peut même donner lieu à des variations plus ou moins accentuées en sens inverse de la contraction. Ces formes producta-subula préfèrent ces lacs de petite superficie ou de formes dentelées. Mais on en trouve dans les grands lacs réguliers et l’examen des populations fossiles du lac de Neuchâtel démontre qu’elles ont pu précéder l’apparition des formes contractées.
Ces conclusions préparent le terrain pour l’analyse génétique. On ne saurait en tirer, sans plus, aucune théorie explicative. Nous ne savons pas, en particulier, si les formes contractées sont issues des formes typiques ou même des formes allongées. Le fait que les subula ont précédé, à la Tène, les lacustris ou les turgida semblerait indiquer que celles-ci dérivent de celles-là 68. Mais il y a
[p. 398] pu y avoir un simple remplacement sans filiation aucune. Le fait que des intermedia peuvent apparaître en l’absence de lacustris semblerait indiquer, d’autre part, que l’intermedia est un premier stade dans la direction lacustris-bodamica. Mais on peut concevoir une évolution procédant, non en ligne droite, mais par oscillations : type → intermedia → producta → lacustris, etc. : M. F. Chodat a mis le phénomène en évidence en ce qui concerne certaines mutations de champignons 69. Un tel balancement n’exclut d’ailleurs nullement, en soi, une vection d’ensemble, donc une orthogénèse quand même.
Il importe maintenant d’élever en aquarium et de soumettre ainsi à des conditions identiques toutes les formes analysées jusqu’ici de marais, de rivières, de lacs et d’étangs communiquant avec les milieux lacustres, pour déterminer jusqu’à quel point ces formes sont héréditaires, c’est-à-dire constituent des génotypes distincts et constants. Alors seulement, le problème de l’adaptation héréditaire de nos Limnées se posera dans toute son ampleur. S’il existe des génotypes lacustris et même bodamica, faudra-t-il les considérer comme dus à l’action progressive de l’agitation de l’eau des lacs ou sont-ce des mutations apparues sans relation avec le milieu et trouvant dans les lacs un terrain favorable de développement ? L’examen auquel nous venons de soumettre les formes fossiles et les populations propres aux lacs étrangers ne saurait permettre de trancher cette question. Mais il suffit, dès à présent, à démontrer que les formes contractées constituent des adaptations indispensables à la conquête des grands lacs, quoique ne résultant pas nécessairement du contact avec le milieu lacustre.
Tout être vivant présente une forme, produit de la relation organisme × milieu. Peut-on, par l’analyse, faire la part respective de chacun des deux termes de cette relation ? Le milieu agit à chaque instant, directement ou indirectement, sur toutes les parties de l’organisme, et l’organisme réagit à chaque instant sur le milieu tout entier. Aussi toute délimitation entre l’interne et l’externe est-elle artificielle. Ces termes n’existent pas, à l’état isolé : la relation seule est donnée. On a néanmoins, en ce qui concerne l’hérédité, proposé la distinction des morphoses, accommodats ou phénotypes, d’une part (= l’ensemble des caractères non héréditaires dus à l’action actuelle du milieu), et des génotypes, d’autre part (= l’ensemble des caractères dus à l’hérédité de l’organisme lui-même, quelle que soit l’origine première de ces caractères). Nous nous sommes servi jusqu’ici de cette distinction et continuerons à nous en servir. Mais elle a donné lieu à de sérieuses objections, parce que c’est souvent arbitrairement et grâce à de véritables pétitions de principe que l’on classe tel caractère dans les propriétés d’ordre phénotypique ou d’ordre génotypique. Il y a là un danger d’équivoque, qu’il importe maintenant de dissiper, puisque, de l’observation simple nous allons passer à l’expérience.
On oublie trop facilement, en effet, une circonstance essentielle, c’est qu’on ne mesure jamais que des phénotypes : même en laboratoire, l’animal est toujours influencé par son milieu. Mais ces phénotypes peuvent être purs ou impurs, c’est-à-dire appartenir à une seule lignée ou à plusieurs lignées mêlées. Comment donc définir les caractères d’une lignée pure, c’est-à-dire précisément d’un génotype ? Considérons deux groupes de phénotypes purs
[p. 400] A et B et élevons-les concurremment dans les milieux 1, 2, 3, 4, etc. Nous verrons que dans chacun de ces milieux les groupes de phénotypes présentent entre eux des différences : A1 ≠ B1 ; A2 ≠ B2, etc. C’est en raison de cela même que nous conclurons qu’ils sont de races distinctes. Nous pouvons alors appeler génotypiques ces caractères différentiels, mais à condition d’envisager l’ensemble des phénotypes possibles. Un génotype, ce n’est donc pas un groupe de caractères donnés statiquement, ceux de A2 par exemple, mais ce qu’il y a de commun à tous les phénotypes purs, de même descendance, et dans toutes les conditions possibles. Pour parler comme les physiciens, ce n’est pas un terme absolu, mais un terme covariant. C’est par abréviation seulement, que l’on appelle génotypes deux groupes de phénotypes purs, par exemple A2 et B2, placés dans un milieu déterminé et qui diffèrent l’un de l’autre dans ce même milieu : il faudrait dire, pour être complet, que ce sont deux phénotypes différant à cause de leurs génotypes. Le génotype lui-même, en effet, ne se voit jamais : on en construit seulement la notion par la comparaison des phénotypes qu’il produit.
On admettra donc, dans la mesure où ce qui précède est exact, que toute Limnée, récoltée dans la nature ou élevée en aquarium, présente une contraction phénotypique (résultant de l’action du milieu sur la croissance de ces individus) et une contraction génotypique (contraction moyenne du génotype pur ou des génotypes mêlés qui résultent de son hérédité). Nous n’avons étudié jusqu’à présent que des phénotypes dus à des milieux très hétérogènes, d’une part, et caractérisant, d’autre part, des populations qui pouvaient être pures ou impures. Passons donc, maintenant, de cette analyse des phénotypes, à celle des génotypes.
Pour ce faire, deux conditions sont nécessaires, mais suffisantes. En premier lieu, il convient de ramener à des milieux identiques tous nos phénotypes. Nous allons donc prélever quelques exemplaires de chacun des types de populations étudiés jusqu’à présent, en cultiver la descendance dans des aquariums de mêmes dimensions et mesurer les différences moyennes d’une population à l’autre. Les types moyens ainsi obtenus seront toujours des phénotypes, puisque leur indice de contraction résultera en partie de leur milieu nouveau, mais ce milieu étant le même pour tous, les différences observées entre ces phénotypes ne pourront être dues qu’à leur génotype. Nous conviendrons donc d’appeler par abréviation
[p. 401] « génotypes » ces phénotypes élevés en conditions identiques et différant à cause de leurs génotypes. Mais il faudra bien se rappeler que c’est par une sorte d’abus de langage, et que la détermination complète des caractères génotypiques ne pourrait se faire qu’en élevant nos populations dans toutes les conditions possibles successivement. Nous ne l’avons pas essayé et nous sommes limité à un seul milieu de comparaison : l’aquarium à eau immobile. Il ne faudra donc pas oublier que deux populations A et B qui différeront dans un tel milieu seraient peut-être identiques d’aspect dans un second milieu (dans un aquarium à eau agitée, par exemple, ou dans une mare) et que deux populations, A et A’, identiques dans notre milieu, seraient peut-être différentes dans le second. Mais, comme les élevages prennent un temps considérable, nous avons dû nous borner. Les phénotypes que nous avons pu distinguer ainsi sont donc sûrement dus à des génotypes différents et constituent ainsi une première mesure de ces génotypes. Quant aux phénotypes demeurés identiques, ils peuvent être, eux aussi, dus à des génotypes distincts, mais peu importe pour notre sujet. En effet, l’essentiel pour nous est d’élever toutes les populations dans un même milieu immobile, pour voir jusqu’à quel point les formes lacustres contractées conservent leurs caractères en eau stagnante.
En second lieu, il convenait, pour déterminer nos génotypes, de procéder en lignées pures. Pour ce faire, nous avons élevé, non pas une seule, mais cinq générations successives de chaque population, en les épurant progressivement.
Le résultat essentiel de cette double opération a été de mettre en évidence l’existence de deux races (au moins) propres aux milieux lacustres, et correspondant aux phénotypes naturels lacustris et bodamica. En particulier, nous avons obtenu six générations successives parfaitement constantes de bodamica, présentant en aquarium une moyenne de 1,43, donc une contraction plus forte que celle de la plupart des stations du Léman, mesurées en nature ! Bien plus, en croisant ces bodamica avec des producta, nous avons obtenu une disjonction mendélienne des deux génotypes, ce qui montre assez qu’il s’agit de races véritables.
Il convient donc, pour mettre en valeur un fait aussi inattendu, d’analyser soigneusement les diverses races possibles, différenciables en aquarium, à commencer par les races d’eaux stagnantes et à terminer par les bodamica.
Il n’est pas aisé d’élever des animaux en conditions identiques. C’est même, comme nous allons le voir, impossible en fait. Tout au plus peut-on éliminer les principales causes d’hétérogénéité.
Les dimensions des aquariums, tout d’abord, peuvent être constantes. Nous nous sommes servi de bocaux cylindriques de verre, de 17 à 18 cm de hauteur, de 11 à 12 cm de diamètre et de 1 ½ litre de contenance. Tous les bocaux ont été placés dans la même pièce et soumis par conséquent aux mêmes variations de température. L’eau dont nous avons usé est une eau de source (l’eau de l’Areuse, canton de Neuchâtel), très calcaire et ayant parcouru quelques kilomètres dans les conduites avant de parvenir à notre robinet. En été seulement, nous avons transporté, par deux reprises, nos élevages au canton de Vaud, au-dessus de Lutry, où l’eau s’est trouvée différente : mais toutes les races ont été soumises à ce même traitement. Quant à la végétation, chaque bocal contient quelques tiges de Fontinalis, destinées à entretenir l’oxygénation et toutes prélevées dans un même ruisseau rapide, à Saint-Blaise, où jamais notre Limnée n’a pu vivre. La quantité des mousses a été maintenue sensiblement identique, d’un bocal à l’autre, mais ici l’arbitraire commence : c’est à vue que nous avons procédé et, d’autre part, il est évident que si le paquet de mousse reste vigoureux dans tel bocal, il s’étiolera peut-être dans tel autre, on ne sait pour quelle raison.
La propreté de l’eau, d’autre part, dépend de la santé des mousses, de l’exposition du bocal à la lumière, du renouvellement de l’eau, de la nourriture, de la quantité des animaux inclus, etc. Rien de tout cela ne peut être constant.
Pour la lumière, j’ai essayé de maintenir un éclairage identique pour tous, mais il est évident qu’avec 60 bocaux, et lorsqu’on est obligé de les disperser autour de sa table de travail, ou même d’en garnir sa bibliothèque en mettant les livres par terre, il peut y avoir des variations d’un bocal à l’autre ! Quant au renouvellement de l’eau, je nettoie en principe tous les aquariums chaque dimanche, mais aussi toutes les fois que l’eau d’un bocal commence à se troubler et à sentir. Ici de nouveau il y a des hétérogénéités possibles.
La nourriture a consisté uniquement en salades. La salade
[p. 403] pommée est le met préféré de l’espèce, en aquarium : une feuille posée sur l’eau est dévorée en quelques jours. Quand je n’ai pu m’en procurer, je me suis servi de chicorée, mais cela ne s’est pas produit souvent. Les jeunes, sortant de l’œuf, commencent par lécher les parois du bocal durant quelques jours, avant de se mettre à la salade. Aussi est-il bon de laisser, pendant la maturation de l’œuf, le bocal sans hôtes, pour que les algues se développent sur le verre.
Tout cela peut à la rigueur se régler. Une grosse question, par contre, c’est la quantité des animaux. S’ils sont trop nombreux, ils se développent mal, mettent un temps très long à croître et restent plus allongés que les individus de même ponte élevés à raison de 5 ou 6 par bocal. Ces exemplaires mal développés sont surtout difficiles à classer dans une race ou l’autre, et altèrent les moyennes. Il faut donc, en principe, n’élever que 10 à 20 individus par bocal. Mais on voit d’ici la difficulté à tenir la balance égale entre tous les aquariums ! C’est là la principale cause, croyons-nous, des variations d’une génération à l’autre que nous constaterons dans la suite. Aussi, faut-il toujours, pour déterminer une race avec sécurité, élever plusieurs générations successives, comme nous avons cherché à le faire.
Mais cela n’est rien encore. Le plus gros obstacle à l’homogénéité des élevages, c’est la durée de vie des Limnées. Comme l’a établi avec précision Künkel 70, la Limnæa stagnalis n’est arrivée à pleine maturité, dans son aquarium, qu’à deux ans. Seulement, elle pond à 5-6 mois déjà, est donc adulte sexuellement avant de l’être conchyliologiquement. Cet auteur a même observé que la Limnée doublait de taille entre le moment des premières pontes et la fin de la croissance (ses deux exemplaires sont parvenus à 43 et 47 cm).
Il va de soi que nous ne pouvions songer à élever cinq générations successives pendant deux ans chacune. Il eût fallu des locaux… et des assistants. Nos élevages nous ont déjà pris trois ans et, j’ose le dire, le métier n’est pas toujours amusant. Il fallait donc trouver une autre solution.
En réalité, la maturité de la coquille dépend en partie du milieu. Nous avons constaté l’existence, en étudiant les phénotypes en nature, de populations entières qui ne dépassent pas 18 à 29 mm de
[p. 404] hauteur. C’est le cas des arenaria de Colbeau des dunes de Belgique. J’ai récolté et mesuré 150 exemplaires d’une même station (Woodfordbridge, près Londres), dont neuf seulement dépassaient 25 mm (et sur ces neuf, deux seulement atteignaient 27 mm). Ces exemplaires étaient parfaitement adultes, à sept ou même huit tours de spire (voir pl. 6 fig. 40-41). Or, c’est justement la taille de nos individus d’aquarium au moment où ils se mettent à pondre. Ils ont à ce moment six à sept tours de spire. Si on les laisse vivre, il est clair qu’ils grandiront encore, mais peu. Si on les laisse grandir, il est clair également que leur indice de contraction diminuera de valeur, puisque, près de la maturité, l’ouverture s’évase de plus en plus. Mais, au moment de la ponte, ils ont déjà une forme très reconnaissable, très distincte d’une race à l’autre (comme en témoignent nos planches) et très mesurable.
Par conséquent, nous avons cru légitime d’adopter une convention, la même pour tous les élevages : nous tuons tous les exemplaires d’une génération, dès que la génération suivante sort des premiers boudins d’œufs pondus par la précédente. L’animal est ainsi conservé six mois en moyenne, dans son aquarium. Malheureusement, si rigide que soit la convention, elle crée des inégalités : il arrive que les premiers œufs soient attaqués par les acides d’une eau malpropre, ce qui force à conserver les parents une ou deux semaines de plus, etc. Il est évident, en effet, que si l’on n’attend pas l’éclosion de la génération qui vient, on risque de voir la lignée interrompue par accident 71. La conclusion est donc toujours la même : il faut multiplier son matériel pour parer aux chances d’erreur.
En fait, nous sommes parvenu à élever plus de 4000 exemplaires. Les races obtenues présentent des constances statistiques frappantes. C’est bien la preuve que la méthode suivie a été suffisamment précise. Mais nous soulignons à dessein toutes ces difficultés, pour rendre le lecteur, qui reprendrait des élevages en mêmes conditions, attentif à l’arbitraire inévitable de certains procédés. En particulier, lorsqu’on sacrifie une génération pour mesurer les coquilles, on se trouve en présence d’adultes (au sens indiqué tout à l’heure) et d’exemplaires avortés ou décidément jeunes. Que faire de ce rebut ? L’éliminer évidemment, mais où est la limite ? Ici l’esprit
[p. 405] de finesse doit suppléer à toute règle fixe, et il intervient inévitablement dans la recherche une équation personnelle dont il faut prendre son parti, en essayant de travailler aussi consciencieusement que possible.
C’est pourquoi nous avons photographié les types de nos races, et c’est surtout pourquoi nous avons déposé au Museum d’histoire naturelle de la Ville de Genève, une collection de ces types, pour que le résultat de ce travail puisse servir à des comparaisons futures. L’étude biométrique et génétique des adaptations conchyliologiques n’en est, en effet, qu’à ses débuts, et un champ indéfini de recherches reste ouvert à cet égard.
La première chose à faire, pour déterminer dans quelle mesure les phénotypes lacustres sont héréditaires, consistait évidemment à élever les phénotypes non lacustres, pour voir ce que donnent leurs génotypes en aquarium. À cet égard, nous avons découvert l’existence de deux races au moins dans les étangs et les marais. La première est celle des formes producta du Loclat (à Saint-Blaise). Elle présente cet intérêt particulier de descendre sans doute en ligne droite des formes néolithiques de La Tène-Préfargier. On peut, en effet, retracer l’histoire, dans la craie lacustre du Loclat, des producta actuelles à partir d’une forme subula primitive, qui était en continuité directe, lorsque le Loclat était une baie du lac de Neuchâtel, avec les formes identiques qui se sont conservées dans la craie lacustre de Préfargier. Il va de soi, d’ailleurs, qu’il s’agit d’une race très répandue, mais sporadiquement, dans les étangs, et, comme nous le verrons (§ 20), d’une race qui donne même dans certaines stations, des phénotypes turgida-elophila.
La seconde race est celle des stagnalis normales. Les deux séries que nous avons élevées proviennent d’individus recueillis dans les canaux de Thielle et dans une mare près de Champion. Mais cette race doit se retrouver un peu partout (voir § 19) et c’est évidemment la plus commune dans les marais.
Nous ne décrirons dans ce paragraphe que les séries de cinq générations issues de ces stations, pour renvoyer à plus loin (§ § 19 et 20) les compléments d’information que nous avons pu obtenir
[p. 406] en élevant une ou deux générations issues d’individus d’autres stations.
La race I, qui est sans doute pure dans le Loclat même, comme en témoigne la constance des générations successives obtenues en aquarium, présente, dans nos bocaux, les caractères suivants : L’animal est blanc-grisâtre, presqu’aussi pâle que celui des races lacustres IV et V, mais avec des variations qui oscillent entre le jaune-blanc et le gris proprement dit. La coquille est pâle (et non corné-brun comme celle de la race II), subulée, à spire très régulière, très mince, à suture peu profonde. L’ouverture est petite, plus ou moins oblique, n’atteignant pas la moitié de la hauteur totale.
Nous avons élevé 418 exemplaires de même lignée, qui ont fourni une moyenne générale de 1,89. On voit que ce phénotype est plus allongé que le phénotype en nature (1,82), mais c’est là un phénomène constant en aquarium, et pour toutes les races. Le premier quartile 72 est de 1,84, le troisième de 1,94, ce qui fait un écart quartile de 0,1. Quant aux extrêmes, nous pouvons choisir comme limites le premier et le dernier centile (les millésiles n’auraient plus de sens en aquarium, puisque les élevages ne comportent que 300-500 exemplaires). Le premier centile est de 1,719, ce qui signifie que, sur 418 individus, il n’y a que quatre exemplaires de 1,71 et au-dessous ; en fait : 1 exemplaire à 1,66 ; 2 exemplaires à 1,68 et 1 à 1,71. Le dernier centile est de 2,079. Nous avons obtenu, en effet : 1 exemplaire à 2,08 ; 2 exemplaires à 2,09 et 1 à 2,12.
Voici maintenant les fréquences des individus des cinq générations et la courbe de variation totale qui en résulte 73 :
1,65
1,70
1,75
1,80
1,85
1,90
1,95
2,00
2,05
2,10
Première génération
1
2
7
21
25
24
11
4
2
Deuxième génération
2
3
13
23
35
14
6
1
Troisième génération
1
3
4
7
8
6
1
Quatrième génération
2
17
33
40
19
11
2
Cinquième génération
1
6
19
27
22
13
8
3
1
Total
3
6
29
83
124
107
57
30
8
1
Les moyennes de ces cinq générations successives sont de 1,87 ; 1,85 ; 1,92 ; 1,90 et 1,89. Il y a donc pratiquement constance de l’indice de contraction, d’une génération à l’autre. On pourrait
[p. 407] croire à un léger allongement, en considérant ces chiffres, mais il ne dépasse pas les limites du hasard, étant donnée l’impossibilité de maintenir identiques les conditions de l’élevage.
Passons à la race II. La première série de cinq générations que nous avons élevée provient d’un canal, à Thielle, vers l’embouchure du canal de Thielle-Champion, et exactement sous l’ancien pont de Thielle (sous la route actuelle). Deux raisons nous ont poussé à étudier ces individus. D’abord c’était une station à 1,69, donc à phénotype contracté (le courant était rapide à cet endroit, à l’époque où nous l’avons exploré), et il pouvait être intéressant de voir si cette contraction correspondait à un phénotype particulier. En second lieu, ce bout de canal est à la conjonction des deux grands canaux du Seeland (Witzwil et Champion), dans lequel nous avons récolté tant d’exemplaires contractés (voir § 4 et pl. 6 fig. 50) : il fallait donc voir si la race était normale. Comme on va le voir, c’est le type même de l’espèce que nous avons trouvé là, tel qu’on le retrouve en bien d’autres stations.
Cette race est sensiblement plus foncée que la précédente.
L’animal est gris-noir ou jaune-brun. La coquille est, en aquarium, de forme moins allongée que celle de la race I, à spire non effilée, croissant très régulièrement, à suture peu marquée, à ouverture atteignant juste, en moyenne, la moitié de la hauteur totale. La couleur de la coquille est brun-corné, comme celle des stagnalis habituelles en nature.
Nous avons obtenu 284 exemplaires de cette lignée, qui présentent ensemble une moyenne de 1,83. Une telle moyenne est donc plus allongée (de +0,05) que la moyenne des stagnalis non lacustres dans la nature. Le premier quartile est de 1,78 et le troisième de 1,88, ce qui fait un écart quartile de 0,1, comme pour la race l, mais on voit que tous ces chiffres sont inférieurs aux indices correspondants de la race précédente. Cela reste vrai du premier centile, qui est de 1,665, et du dernier centile, qui est de 2,039. Enfin, les générations successives ont fourni des moyennes de 1,80 ; 1,83 ; 1,88 ; 1,81 et 1,85. On voit que la seconde et la cinquième de ces générations entrent dans le domaine de variation de la race I, aussi n’est-il pas toujours aisé de distinguer les deux races. Mais, en gros, il nous semble évident qu’il y a bien là deux génotypes : les croisements entre eux-mêmes des individus les plus contractés de chaque race, ou des plus allongés, n’ont donné aucune déviation.
Cela dit, nous rattacherons à la race II une lignée provenant d’individus recueillis dans une mare à Champion (mare à 1,75 voir pl. 6 fig. 5-6). Le phénotype en aquarium de cette population s’est trouvé légèrement plus contracté que celui des exemplaires provenant de Thielle. Deux interprétations sont également possibles à cet égard. La première consisterait à admettre que cette lignée de Champion est impure et contient des gènes appartenant à la race III (voir paragraphe suivant, une race provenant de Champion également et trouvée dans une mare voisine). Cette solution n’est nullement exclue. Nous n’avons pu, il est vrai, disjoindre la lignée en deux, en croisant entre eux les individus extrêmes. Mais cinq générations ne suffisent peut-être pas à cette opération, lorsqu’il s’agit des races de marais assez voisines les unes des autres. La seconde interprétation consisterait à admettre l’existence d’une race intermédiaire entre ce que nous venons d’appeler la race II et ce que nous appellerons la race III. Si c’était le cas, il faudrait ajouter que cette race n’est peut-être pas non plus représentée à l’état pur dans la présente lignée, car nous allons constater que la troisième des cinq générations mesurées est identique à une génération quelconque du type de Thielle.
La solution de ce petit problème n’a pas d’intérêt pour nous puisque la seule chose nécessaire, pour interpréter correctement l’hérédité des formes lacustres, est de connaître la variabilité en aquarium de la race la plus contractée de marais et d’étudier cette race à l’état pur. C’est ce que nous ferons au prochain paragraphe. Bornons-nous donc, en ce qui concerne la lignée de Champion, à dire que notre race II est peut-être, en réalité, un complexe de races. Dans cette éventualité, appelons dorénavant II B la présente lignée (et II A celle de Thielle) et réservons la question des rapports entre II A et II B. Nous verrons d’ailleurs que ce génotype II B
[p. 409] se retrouve chez les exemplaires provenant du lac de Bret. Cette circonstance milite plutôt en faveur de l’hypothèse d’une race intermédiaire entre II et III. Mais il se pourrait aussi qu’il y eût des gènes de race III dans l’ascendance des individus de Bret, la race III existant dans le Léman à Cully, c’est-à-dire non loin de là. Pour trancher la question dans son ensemble, il faudrait procéder à un grand nombre d’élevages de lignées de marais. Mais, répétons-le, un tel problème est en dehors du sujet de notre travail. Prenons donc simplement acte de cette difficulté et passons à la description du génotype II B.
L’animal et la coquille de ce génotype sont exactement comparables à ceux de II A, sauf que, chez un grand nombre d’individus la spire s’accroît un peu plus rapidement, l’ouverture étant aussi légèrement plus haute et plus large que celle du type II A.
Les indices statistiques traduisent cette différence de la manière suivante. Sur 210 exemplaires, la moyenne de l’indice de contraction s’est trouvé de 1,78 (= moyenne du type stagnalis en nature). Le premier quartile est de 1,739 et le troisième de 1,830. L’écart quartile est donc de 0,00, c’est-à-dire légèrement inférieur à celui du génotype II A. Le premier centile est de 1,625 et le dernier de 1,999. Les générations successives, enfin, ont donné des moyennes de 1,76 ; 1,76 ; 1,85 ; 1,78 et 1,78, conformément au tableau suivant 75 :
1,60
1,65
1,70
1,75
1,80
1,85
1,90
1,95
2,00
Première génération
4
7
26
35
25
11
2
Deuxième
2
7
5
2
3
1
Troisième
1
2
8
5
4
3
1
Quatrième
1
4
2
4
9
7
1
Cinquième
5
12
7
4
Total
5
13
41
58
51
30
8
3
1
On voit qu’il existe presque les mêmes différences entre ce type et le génotype II A qu’entre II A et I. Mais la troisième génération ressemble si parfaitement à l’une des générations les plus allongées de II A que nous n’osons nous prononcer quant à la pureté de cette lignée.
Si l’on additionne les totaux de II A et II B, on obtient la répartition suivante :
Sur ces 494 exemplaires, la moyenne serait de 1,80, le premier quartile de 1,755, le troisième de 1,865, l’écart quartile de 0,11, le premier centile de 1,649 et le dernier de 2,029. Que ces dernières valeurs caractérisent une seule race ou un mélange de deux races, peu importe donc : ce qui est certain, c’est qu’il s’agit encore de races très allongées, non susceptibles d’être confondues avec les races de lac, ni même avec la suivante.
Les génotypes décrits jusqu’ici constituent l’essentiel des populations des étangs et des marais de la Suisse romande. Existe-t-il cependant une race non lacustre plus contractée que II B et susceptible d’être identifiée à celle des mares de l’ancien lac de Neuchâtel (mares de la Maison Rouge), ainsi qu’à celle des baies tranquilles des grands lacs de notre territoire ? C’est donc la grosse question des limites entre les génotypes non lacustres et les génotypes lacustres qu’il nous faut résoudre maintenant, avec le maximum de précision que comporte une détermination aussi aléatoire. À cet égard, les faits répondent à notre attente de la manière la plus suggestive : il existe une race commune aux marais non lacustres et aux lacs, et elle produit dans les lacs des accommodations à phénotypes lacustris ou intermedia, alors qu’elle se présente dans les marais sous une forme simplement turgida ou même elophila. Nous avons trouvé cette race III à Champion (et à Anet) dans des mares à 1,72, dans le lac de Neuchâtel à Colombier, Rouges-Terres et Witzwil. Enfin et surtout, les formes de la Maison Rouge se rattachent en aquarium au même génotype.
Nous avons ainsi élevé et mesuré cinq lignées, de cinq générations chacune, pouvant être groupées sous le nom de race III. Mais il convient, cela va de soi, de les décrire séparément, en commençant par la forme non lacustre, que nous appellerons III A, en continuant par la forme de l’ancien lac de Neuchâtel (III B), et en terminant par les trois formes de lac, que nous désignerons par les symboles III C, III D et III E.
Le type III A a été recueilli à Champion, dans une tourbière à 1,72, située exactement derrière les anciennes dunes qui marquent
[p. 411] la limite extrême du lac avant la correction des eaux du Jura (voir pl. 6 fig. 9-10). Cette mare n’était donc pas recouverte par la nappe lacustre, mais il va de soi qu’elle a pu être colonisée par des Limnées du lac portées par les Oiseaux. Comme nous le verrons au § 19, le même génotype s’est trouvé en aquarium chez les descendants d’exemplaires d’Anet, récoltés dans une mare également voisine des limites de l’ancien lac. Si nous en étions réduits aux données de la Suisse romande, nous pourrions donc considérer la race III comme étant déjà d’origine lacustre. Heureusement, 17 individus élevés par Locard dans son aquarium de Lyon nous ont permis de faire la preuve que cette race existe aussi dans des territoires privés de tout lac et que nous sommes donc en présence de la race la plus contractée vivant en stations non lacustres.
Ce génotype III A présente de notables différences avec les races II A et II B. L’animal a la même couleur gris-noir et la coquille la même teinte brun-corné, mais la spire est plus courte, plus conique, s’accroissant plus rapidement ; l’ouverture dépasse en hauteur la moitié de la hauteur totale et présente une forme ample (voir pl. 4 fig. 25-34).
Sur 299 exemplaires, la moyenne s’est trouvée de 1,698, le premier quartile de 1,649, le troisième de 1,755 (l’écart quartile est donc de 0,1 environ), le premier centile de 1,529 et le dernier de 1,869. Les générations successives ont fourni les moyennes de 1,68 ; 1,72 ; 1,67 ; 1,69 et 1,65 :
1,50
1,55
1,60
1,65
1,70
1,75
1,80
1,85
Première génération
1
0
3
5
4
3
Deuxième
2
2
12
23
36
27
15
5
Troisième
1
5
28
34
22
6
3
1
Quatrième
3
4
6
10
3
1
Cinquième
2
9
9
8
3
5
2
Total
6
15
56
76
75
44
21
6
Cette race est donc nettement plus contractée que le type II. De plus, chose exceptionnelle, elle est plus contractée en aquarium qu’en nature (la station originelle est de 1,72), mais on peut attribuer cette anomalie à l’impureté probable de la population dans laquelle ont été récoltés les parents de la première génération. J’ai choisi, en effet, comme point de départ de cette lignée deux exemplaires à 1,54 et 1,55, les plus contractés de l’endroit. Comme les exemplaires de 1,52 et moins, que nous avons pu trouver vivants dans
[p. 412] les canaux de Thielle et d’ailleurs, n’ont jamais donné en aquarium de génotype plus contracté que ce type III A, nous sommes ainsi en présence de la plus contractée des races non lacustres. Il importe donc de déterminer avec précision les limites inférieures de contraction de cette race en aquarium.
Il est curieux, à cet égard, de constater que le premier centile de III A coïncide avec le premier millésile du type stagnalis en nature : 1,5299. Sur 399 individus, nous n’en avons donc trouvé que trois de 1,52 et au-dessous : un exemplaire à 1,50 (voir pl. 4 fig. 25), un autre à 1,51 et un troisième à 1,52. L’individu à 1,50 appartenait à la première génération. Je l’ai élevé à part et l’ai croisé avec un exemplaire à 1,60. Le produit n’a pas été plus contracté que celui des témoins. Un exemplaire à 1,51 (voir pl. 4 fig. 27) appartenant à la seconde génération a également été croisé avec un exemplaire à 1,54 : les 30 individus issus de cette union ont donné une moyenne de 1,67, c’est-à-dire identique à celle des autres exemplaires de la troisième génération. Il semble donc bien que le type III A constitue une lignée pure et que les extrêmes inférieurs croisés entre eux, ne sauraient donner de produits s’éloignant de la moyenne de cette lignée.
Analysons maintenant le type III B ou race de la Maison Rouge, ce qui nous permettra de résoudre enfin le problème si complexe des formes de l’ancien lac de Neuchâtel. Le type III B s’est trouvé, en effet, presque identique au type III A, morphologiquement et statistiquement, sauf en ce qui concerne quelques extrêmes en plus, mais dans les deux sens.
Nous avons élevé concurremment deux lignées de ce type III B, la première issue de deux individus à 1,47 et à 1,52 récoltés dans l’étang de la Directe, la seconde issue d’exemplaires moyens de la Maison Rouge 76. La seconde lignée s’est malheureusement éteinte à la troisième génération, l’eau du bocal s’étant trop viciée pendant une absence. Dans le tableau suivant j’ajouterai ainsi simplement les trois générations de la Maison Rouge aux cinq générations de la Directe, ces deux types s’étant trouvés identiques : les cinq générations de la première lignée sont en effet de 1,73 ; 1,70 ; 1,68 ; 1,67 et 1,70 ; les trois générations de la seconde lignée de 1,65 ; 1,73 et 1,67.
La moyenne générale de ces 350 exemplaires s’est trouvée de 1,688 (moyenne de la Directe 1,69), le premier quartile de 1,645, le troisième de 1,745 (écart quartile = 0,1) 77, le premier centile de 1,505 et le dernier de 1,895.
On voit ainsi que seuls les centiles diffèrent, et encore de bien peu, des indices correspondants du type III A. On peut donc identifier les races III A et III B, d’autant plus que s’il est trouvé sur 349 exemplaires huit individus et non trois au-dessous de 1,529 (= premier centile du type III A), il s’en est trouvé d’autre part neuf au-dessus de 1,869 (dernier centile du même type). On ne peut donc pas parler de génotype plus contracté, mais simplement d’une plasticité légèrement plus grande.
Nous voici peut-être en mesure de résoudre le problème des formes de l’ancien lac. Dans nos aquariums, le génotype des mares de la Maison Rouge se trouve donc identique au génotype le plus contracté des races non lacustres. On peut ainsi conclure que les formes de l’ancien lac de Neuchâtel ne doivent pas nécessairement leur contraction exceptionnelle, en nature, à une hérédité de caractères acquis en eaux lacustres, mais simplement à une sélection du génotype III. Le lac aurait éliminé les génotypes I et II des environs de la Maison Rouge et, lors du retrait de la nappe lacustre, le génotype III se serait trouvé à l’état pur dans les stations où nous ayons récolté le phénotype à 1,58-1,62. Au contraire dans les marais ordinaires, comme à Champion (mare à 1,72) ; on peut admettre que le génotype III est toujours plus ou moins mélangé avec les génotypes II ou même I, ce qui expliquerait l’absence, en nature, de phénotypes à 1,58-1,62 ailleurs que dans les mares ayant appartenu à un lac.
Cette solution est assurément claire et d’une vérité très probable. Néanmoins, d’autres interprétations ne sont pas absolument exclues. De ce que le type III A et III B se sont trouvés pratiquement identiques dans nos aquariums, on ne saurait en conclure, en effet, qu’ils le resteraient dans tous les milieux possibles. Il se pourrait, à cet égard, que la race III, par son contact avec le lac (contact sans doute multiséculaire) ait acquis non pas un caractère statique nouveau, mais une plasticité nouvelle. Les individus de l’ancien lac, plus plastiques que les individus de marais, présenteraient ainsi tout naturellement des morphoses plus contractées dans les étangs fangeux et dans les phragmitaies que les individus dont les ascendants n’ont jamais connu les lacs. C’est là une pure hypothèse, bien entendu, mais il faut penser à tout. Dans le doute, nous nous en tiendrons naturellement, dans nos statistiques, à la première solution : les formes de l’ancien lac de Neuchâtel constitueront donc dorénavant pour nous le phénotype non lacustre le plus contracté en nature, et nous considérerons ainsi désormais le millésile de 1,4999 comme la limite inférieure de contraction de l’espèce en dehors des lacs.
Quelle est la limite inférieure de contraction de cette race III en aquarium ? Si nous n’avons rencontré aucun individu de moins de 1,50 parmi ceux du type III A, il s’en est trouvé par contre trois (sur 349), de 1,47-1,49 parmi les exemplaires issus des formes de la Directe et de la Maison Rouge : un à 1,48, un à 1,48 et 1,49. Mais ils ne sauraient aucunement constituer l’indice d’une race encore plus contractée que le génotype III. En effet, les individus à 1,47 (Maison Rouge, première génération) et 1,48 (Directe, troisième génération) sont des malformations. Quant à l’individu de 1,49 (Directe, deuxième génération, voir pl. 4 fig. 64), nous en avons élevé à part la descendance (après croisement avec un individu à 1,50). Voici les résultats :
Générations issues des individus de 1,49 à 1,50
Témoins
Ensemble
1,71
1,67
1,68
1,67
1,67
1,67
1,71
1,70
1,70
Les lignées III B semblent donc bien pures, puisque les croisements des extrêmes entre eux ne donnent lieu à aucune déviation. La limite inférieure de contraction peut ainsi être fixée à 1,4999 approximativement, le premier centile de ce type en aquarium
[p. 415] correspondant au premier millésile de toutes les formes non lacustres en nature, y compris celles de la Maison Rouge.
Passons maintenant à l’analyse des lignées de la race III issues d’individus de lac. Le grand intérêt de cette race vient, en effet, de ce qu’elle est capable de produire, en certains milieux lacustres, des accommodations de phénotype intermedia et même lacustris. De plus, la race III est souvent croisée avec les formes lacustris et peut ainsi subsister à l’état latent dans des populations hétérogènes à phénotype lacustris plus ou moins net. Si les races IV et V que nous étudierons dans la suite, correspondent en nature aux phénotypes lacustris et bodomica, la race III est ainsi la race formatrice des phénotypes intermedia et de certains phénotypes lacustris.
Nous avons élevé trois lignées lacustres de cette race : l’une (III C) provient de Colombier, la seconde (III D) de Rouges-Terres et la troisième (III E) de Witzwil. Il convient de décrire séparément ces trois lignées, car elles proviennent de populations assez différentes les unes des autres dans la nature, et il faut faire en détail la preuve que leurs génotypes sont en fait identiques.
La lignée III C provient de petites flaques temporaires de la grève de Colombier. Cette station, qui présente par les basses eaux un phénotype de 1,56 (donc intermedia tendant vers lacustris) est, par les hautes eaux, envahie par la population de 1/12 (lacustris) qui habite toute la grève de Colombier. C’est dire que cette race habite aussi bien le lac même que les flaques temporaires et qu’elle produit les morphoses à 1,42 aussi bien que celles à 1,56. Les trois exemplaires ayant servi de parents sont de 1,44 ; 1,55 et 1,56 : le premier est donc un lacustris et les deux autres des intermedia (v. pl. 6 fig. 21 et 22).
Les 237 exemplaires issus de ces unions ont présenté une moyenne de 1,65. Le premier quartile est de 1,615, le troisième de 1,715 (écart quartile 0,1), le premier centile de 1,51 (un exemplaire à 1,49 et un à 1,50) et le dernier de 1,87. Les cinq générations ont présenté des moyennes de 1,64 ; 1,60 ; 1,70 ; 1,64 et 1,66 (voir pl. 3 fig. 25-35) :
Il est visible que tous ces indices, sauf les centiles, sont légèrement plus faibles chez ce type III C que chez les formes non lacustres III A et III B. Nous discuterons la chose après avoir analysé les deux formes suivantes.
Le type III D provient d’exemplaires à 1,47 et 1,50 recueillis dans une population de 1,59 au port de Rouges-Terres (entre Hauterive et Saint-Blaise, lac de Neuchâtel). Il s’agit donc d’un phénotype intermedia en communication possible et constante avec les populations lacustres (ce port est constamment ouvert, quoique très abrité).
Les 200 exemplaires élevés ont présenté une moyenne de 1,66, un premier quartile de 1,61, le troisième étant de 1,74 (écart quartile de 0,13). Le premier centile est de 1,499 (un exemplaire à 1,48 et un à 1,49) et le dernier de 1,929 (un exemplaire à 1,90 et un à 1,92). Les générations successives sont de 1,63 ; 1,72 ; 1,66 ; 1,66 et 1,61 (voir pl. 4 fig. 53-61) :
1,45
1,50
1,55
1,60
1,65
1,70
1,75
1,80
1,85
1,90
Première génération
1
3
6
4
6
4
0
1
1
Deuxième génération
5
9
8
16
16
13
12
7
4
Troisième génération
3
4
4
4
2
3
4
Quatrième génération
2
9
10
4
4
1
Cinquième génération
1
3
8
8
5
4
1
Total
2
14
29
33
41
30
21
18
8
4
Le type III E, enfin, provient de la grève même de Witzwil (station à 1,58). Les 121 exemplaires élevés en aquarium présentent les indices suivants : moyenne 1,65, premier quartile 1,615, troisième quartile 1,705 (écart quartile 0,9), premier centile 1,519 (un exemplaire à 1,51), dernier centile 1,799 (un exemplaire à 1,80). Générations successives : 1,65 ; 1,63 ; 1,65 ; 1,63 ; 1,64 78.
1,50
1,55
1,60
1,65
1,70
1,75
1,80
Première génération
1
0
2
1
1
Deuxième génération
1
3
9
6
3
1
Troisième génération
11
17
13
13
5
1
Quatrième génération
1
3
5
5
1
Cinquième génération
1
3
5
5
3
1
Total
3
21
36
31
21
8
1
On constate ainsi que les trois types lacustres (III C, D et E) sont tous un peu plus contractés que les deux types non lacustres
[p. 417] III A et B). Faut-il donc conclure à l’existence de deux races très voisines ou à une influence du milieu lacustre sur le génotype III ? Cette dernière hypothèse est exclue par le fait de l’existence à la Maison Rouge d’un génotype du premier type ayant vécu dans le lac jusqu’il y a 50 ans environ. Reste l’hypothèse de deux races voisines. Mais une explication beaucoup plus simple consisterait à admettre que les trois dernières lignées (III C, D et E) ne sont pas pures. En effet, les populations dont elles sont issues habitent toutes trois à proximité de stations à génotype IV. Celle de Colombier est voisine de quelques mètres d’une station à 1,42 et celle de Rouges-Terres d’une station à 1,38, où nous avons trouvé le génotype en question (voir § 20). Quant à la population de Witzwil, il est facile de trouver parmi ses ressortissants quelques exemplaires albins et assez contractés qui révèlent l’existence du génotype IV mêlé au III. Bien plus, à examiner un à un les individus de nos différentes générations élevées en aquarium, nous avons remarqué une proportion notable (1/9 environ) d’individus albins et contractés qui sont identiques aux individus de race IV (de Marin, par exemple). Ces exemplaires sont surtout fréquents dans la seconde génération de III C (Colombier), qui est effectivement à moyenne plus basse que les autres. Il y a donc sans doute, dans les trois dernières de nos lignées, des hybrides III × IV. Nous ne nous sommes malheureusement pas aperçu de la chose assez tôt pour essayer de disjoindre les génotypes en présence. Mais nous avons réussi cette opération avec les lignées de Marin, dont nous parlerons au prochain paragraphe. En outre, la courbe totale des individus III C, D et E, comparée à la courbe totale des individus III A et B, présente une asymétrie notable sur la gauche. Un tel fait, joint à ceux qui précèdent, suffit, nous semble-t-il, à démontrer que nos trois dernières lignées ne sont pas pures, mais subissent l’influence, dans une faible proportion, du génotype IV. Voici ces courbes :
Lignées III A et B
Lignées III C, D et E
1,45
3
3
1,50
14
24
1,55
37
79
1,60
113
122
1,65
166
151
1,70
163
95
1,75
98
44
1,80
41
25
1,85
11
10
1,90
3
5
Ce qui est certain, au reste, c’est qu’aucun des 1207 individus représentés dans ces deux courbes ne dépasse la limite inférieure de contraction de 1,499 que nous avons assignée à propos du type III A, à la variabilité en aquarium des génotypes non lacustres.
[p. 418] Pures ou impures, ces lignées restent donc dans le domaine de variation des races de marais, puisque leur centile inférieur total est de 1,505. Un tel fait est extrêmement important pour nous : il nous montre que les races non lacustres suffisent à produire, dans les endroits peu exposés des lacs, comme à Colombier, dans la baie de Saint-Blaise et sur les grèves de Witzwil, des accommodations de type intermedia parfaitement adaptées à leur milieu. Nous verrons même au § 20 que cette race III constitue la majeure partie de populations à 1,45-1,50, habitant, dans le Léman, des stations à galets, relativement exposées, comme à Cully, par exemple. On peut donc se demander si la race III n’aurait pas été suffisante pour assurer le peuplement de nos lacs, à supposer que les races IV et V ne se fussent pas formées et n’eussent pas envahi tout le littoral battu par les vagues.
Avec la race IV, nous abordons l’étude des génotypes spécifiquement lacustres. Nous n’avons pas réussi, en effet, à trouver dans les marais de race plus contractée que la race III, bien que nous ayons élevé un certain nombre d’individus issus de parents turgida recueillis à Roche, Noville, Cornaux, etc. (voir § 19). Au contraire, il existe dans le lac deux races spéciales, l’une correspondant au phénotype lacustris (race IV) et qui est relativement voisine de la précédente, l’autre correspondant au phénotype bodamica (race V) et qui diffère autant de la race III que celle-ci diffère elle-même de la race I !
La race IV nous a échappé longtemps, en ce qui concerne la faune lacustre, parce qu’elle est habituellement mélangée à la race III. Par contre, nous l’avons trouvée à l’état pur dans l’Aar, à Nidau, à 2-300 m de la sortie du lac de Bienne (ainsi que dans le Léman, à Crans : voir § 20). Nous décrirons ici les cinq générations de Nidau. Quant au lac de Neuchâtel, nous n’avons soupçonné l’existence de cette race IV que par l’examen attentif d’une lignée provenant de Marin, lignée qui s’est révélée complexe, dès la première génération, par l’amplitude des variations individuelles. À l’analyse sélective, nous avons pu constater qu’il s’agissait, en fait, d’un hybride de la race III et de la race IV, mélangées à parties égales. Nous allons commencer par décrire cette forme de Marin, et les deux
[p. 419] lignées qui en sont sorties par sélection progressive, ce qui nous prouvera d’emblée l’existence d’une différence appréciable entre les génotypes III et IV.
Sur la grève de Marin (station à 1,41), nous avons trouvé en été 1925 une flaque abandonnée par le retrait des eaux et dans cette flaque 71 individus jeunes avec leurs propres parents (pl. 6 fig. 23-24) encore en vie. Transportés dans nos bocaux, ils ont continué de croître, mais en présentant dans la grande majorité des cas (5/7) une déformation immédiate, la coquille s’allongeant sensiblement à partir du moment où l’animal l’a sécrétée en aquarium. Nous reviendrons plus loin sur ce fait intéressant (§ 24), qui prouve à lui seul combien la forme de la coquille dépend du milieu. Voici la statistique de ces 71 individus, en plus de celle des cinq générations qui en sont issues. On remarquera que les deux premières de ces générations résultent de croisements opérés au hasard. À partir de la seconde génération, nous avons, au contraire, croisé entre eux les extrêmes, d’où une dissociation progressive des génotypes III et IV durant les générations trois, quatre et cinq. Dans ce tableau, les individus contractés de la cinquième génération (race IV) sont donc issus des individus contractés de la quatrième génération, etc. Nous mettrons entre parenthèses la race à laquelle appartient ainsi chaque génération 79 :
1,40
1,45
1,50
1,55
1,60
1,65
1,70
1,75
1,80
1,85
1,90
Parents (race III et IV)
1
1
5
6
7
24
16
5
5
0
1
Première génération (id.)
1
5
5
7
14
8
15
14
11
3
2
Deuxième génération (id.)
1
3
1
2
6
22
25
5
7
1
Troisième génération (race III)
1
2
8
10
12
3
1
Troisième génération (race IV)
1
1
3
12
3
1
Quatrième génération (race III)
2
3
8
9
8
7
5
1
Quatrième génération (race IV)
1
2
5
10
11
2
Cinquième génération (race III)
1
1
4
6
5
1
0
1
Cinquième génération (race IV)
1
1
2
6
4
1
Total général
5
12
19
36
51
89
84
50
34
10
5
Total race III (générations 3-5)
4
6
20
25
25
11
6
2
Total race IV (id.)
2
3
8
17
18
15
3
1
Ces générations ont présenté des moyennes de 1,67 (parents) ; 1,68 (2e) ; 1,69 (2e) ; 1,72 et 1,66 (3e III et IV) ; 1,73 et 1,57 (4e III et IV) ; 1,72 et 1,57 (5e III et IV). La moyenne générale
[p. 420] de ces 395 individus est de 1,69, le premier quartile de 1,635 et le troisième de 1,750. L’écart quartile est donc de 0,12 environ, c’est-à-dire plus élevé que celui des races III ou II lorsqu’elles sont à l’état pur. En outre, il est très net que la sélection des extrêmes a dissocié l’une de l’autre deux races différentes. Le premier de ces génotypes peut être attribué, à la race III. Il est vrai qu’il présente une moyenne de 1,72, ce qui est légèrement supérieur à la moyenne des formes de Champion ou de la Directe et tend vers la moyenne de II B (1,76). Mais le premier quartile est de 1,675 et le troisième de 1,775, ce qui est plus près des indices de III A (1,649 et 1,775) que de ceux de II B (1,739 et 1,830). En outre, les extrêmes supérieurs (dernier centile 1,91) sont de l’ordre de variation de la race III et non de la race II (le dernier centile de II B est de 1,999).
Quant à la seconde race, progressivement isolée par la sélection des individus les plus contractés, elle s’est trouvée présenter des moyennes de 1,66, puis de 1,57 et 1,57. La moyenne générale en est de 1,60 (mais il n’est pas sûr que cette population ait été pure dès le début de la sélection), le premier quartile de 1,555, le troisième de 1,675, le premier centile de 1,435 et le dernier de 1,745. Ce sont là assurément de tout autres indices que ceux des différents types groupés jusqu’ici sous le nom de race III. Nous sommes donc en présence d’une race nouvelle, que nous appellerons race IV.
L’examen de la morphologie des deux races III et IV suffit d’ailleurs, indépendamment de la statistique, à mettre en évidence leurs caractères différentiels. Comme nous l’avons déjà vu, la race III est brune : l’animal est jaune-gris ou gris-noir et la coquille brun-corné. Au contraire, la race IV est albine : la coquille est corné-pâle et l’animal jaunâtre. Il est frappant, à cet égard, de voir les couleurs se dissocier peu à peu, au cours de la sélection de nos cinq générations et de constater que cette dissociation est corrélative, dans les grandes lignes, de la dissociation des formes. La race IV présente, en effet, une forme générale plus contractée, une spire plus conique et une ouverture plus ample. Les exemplaires les plus contractés de cette lignée ressemblent à des lacustris plus ou moins typiques, les autres à des intermedia ou à des borealis, toute question de taille à part.
La lignée de Nidau, que nous allons analyser maintenant, présente les mêmes caractères d’albinisme et de contraction. Issus d’une station de Rhodani à 1,50 de moyenne, les parents étaient des exemplaires à 1,49 et 1,52 (voir pl. 6 fig. 25-26). La première
[p. 421] génération n’ayant été représentée que par cinq exemplaires, nous avons élevé et compté ici une sixième génération. Les 272 individus ainsi obtenus ont fourni une moyenne de 1,589, un premier quartile de 1,555, un troisième quartile de 1,645 (écart quartile = 0,9) ; le premier centile est de 1,465, le dernier de 1,745. Les générations successives se sont trouvées de 1,56 ; 1,58 ; 1,57 ; 1,63 ; 1,58 et 1,56. Il y a donc bien là un ensemble d’indices comparables à ceux de la seconde race de Marin et différents des indices caractéristiques de la race III. Voici le tableau de variation de ces six générations (voir pl. 3 fig. 36-46) :
1,40
1,45
1,50
1,55
1,60
1,65
1,70
1,75
Première génération
1
33
1
Deuxième génération
1
6
28
34
27
10
4
Troisième génération
2
6
14
11
1
Quatrième génération
1
4
12
18
15
9
1
Cinquième génération
2
6
14
12
4
1
Sixième génération
1
9
9
4
1
Total
1
12
54
86
73
31
14
1
Si nous comparons maintenant cette lignée IV (plus les générations de Marin appartenant à la race IV) aux lignées de race III non lacustres (Champion et Maison Rouge) et aux lignées de même race, mais lacustres (III C, D, E et générations de Marin appartenant à la race III), nous obtenons le résultat suivant :
1,40
1,45
1,50
1,55
1,60
1,65
1,70
1,75
1,80
1,85
1,90
Types III non lacustres
3
14
37
113
166
163
98
41
11
3
Types III lacustres
3
24
83
128
171
120
69
36
16
7
Génotype IV
3
15
62
105
91
46
17
17
2
Il n’y a guère de doute, à comparer ces résultats statistiques entre eux, et à les confronter avec l’examen morphologique direct des individus de ces lignées, qu’il s’agit là de deux races distinctes : la race III, commune aux lacs et aux marais, et la race IV spéciale aux lacs et à certaines rivières, à leur sortie des lacs.
La race IV correspond aux phénotypes en nature lacustris et Rhodani (du moins à certaines lacustris et à certaines Rhodani). Existe-t-il une race héréditaire correspondant au phénotype
[p. 422]bodamica ? Le résultat le plus important de nos élevages — et le résultat qui à lui seul justifie l’ampleur que nous avons été obligés de donner à ce travail — est précisément la découverte d’une race héréditaire stable, issue des bodamica neuchâteloises et présentant en aquarium une forme admirablement contractée et très nettement distincte des formes appartenant à toutes les races précédentes.
La station dans laquelle nous avons recueilli les parents de cette lignée est située au port d’Hauterive (station à 1,35 sur une grève caillouteuse exposée aux vagues) et les individus-souches étaient normaux (1,32 et 1,34). La première génération s’est trouvée d’emblée si contractée (1,44 de moyenne) que nous n’avons pas eu le soupçon qu’elle pouvait être impure. Nous n’avons donc pas croisé entre eux les individus les plus allongés. Mais, en choisissant chaque fois, comme parents de la génération suivante, les exemplaires les plus typiques, nous sommes parvenu à abaisser encore la moyenne de contraction, ce qui prouve bien que, au début de la lignée subsistaient encore quelques individus porteurs de gènes de la race IV. Aussi compterons-nous ici, comme pour la lignée de Nidau, six générations et non pas seulement cinq, la sixième servant de contrôle et ne comportant, par conséquent, que peu d’individus (un seul boudin d’œufs a été conservé à cet effet).
Voici d’abord les courbes de variation de ces six générations, dont la comparaison suffira à prouver que la race est stable et n’a aucune tendance à l’allongement ou à un retour éventuel au type de l’espèce. Ces générations ont, en effet, pour moyennes : 1,44 ; 1,45 ; 1,43 ; 1,41 ; 1,42 et 1,41 80.
1,20
1,25
1,30
1,35
1,40
1,45
1,50
1,55
1,60
Première génération
1
3
3
3
2
1
Deuxième génération
1
11
36
31
16
7
1
Troisième génération
3
4
25
58
44
23
9
Quatrième génération
2
4
30
71
26
7
1
Cinquième génération
1
1
9
23
49
24
11
4
1
Sixième génération
2
5
6
7
7
2
Total
1
8
24
98
224
135
61
22
2
La moyenne de ces 575 exemplaires est de 1,43 (1,433), le premier quartile de 1,385, le troisième quartile de 1,495. L’écart quartile est ainsi de 0,11, ce qui montre que la race est de variabilité normale,
[p. 423] légèrement supérieure même à celle de la majorité des races précédentes. Le premier centile est de 1,285 et le dernier de 1,585. Les individus extrêmes dans les deux sens sont :
1,24 (5e génération) 81, 1,25 (6e génération), 1,26 (3e génération) 82, 1,27 (5e génération) et 1,28 (3e, 4e et 6e générations).
Fig. 8. Comparaison des courbes de fréquence des races IV et V en aquarium avec la dispersion des phénotypes en nature
I. Phénotypes lacustres.
II. Phénotypes non lacustres (en pointillé : mares communiquant avec les lacs).
III. Génotypes de race V en aquarium.
IV. Génotypes de race IV en aquarium.
1,64 (2e génération), 1,60 (5e génération), 1,59 (2e et 3e générations) et 1,58 (1re, 2e, 3e et 5e générations).
On voit combien toutes ces valeurs sont éloignées de celles des races précédentes. La génération la plus contractée de race IV s’est trouvée de 1,56, alors que la génération la plus allongée de race V n’est que de 1,45. La moyenne générale de cette lignée est de 1,433,
[p. 424] alors que le premier centile de la race IV oscille entre 1,435 et 1,465 : il y a donc un exemplaire sur deux, de race V, là où il n’y en a plus que 1 sur 100 de race IV !
Bien plus, si nous considérons l’indice de 1,4999 comme la limite inférieure de contraction des races non lacustres de l’espèce (= premier millésile des phénotypes en nature, y compris ceux de l’ancien lac de Neuchâtel, et premier centile des individus d’aquarium appartenant à la race III, c’est-à-dire à la race non lacustre la plus contractée), nous constatons ce qui suit : non seulement la moyenne des individus de race V est bien au-dessous d’un tel indice, mais encore on trouve 490 individus sur 575 (= 85%) qui présentent une contraction dépassant cette limite (voir fig. 8). Cela signifie que, en dessous de la limite inférieure de 1,499, on trouve 850 fois plus d’individus bodamica élevés en eau immobile que d’individus non lacustres, ayant cru en nature, et 85 fois plus de ces mêmes bodamica que d’individus appartenant à la race non lacustre la plus contractée, cultivée en aquarium dans les mêmes conditions ! De plus, sur 1300 exemplaires environ de race III (lacustres et non lacustres) élevés en aquarium, l’individu le plus contracté s’est trouvé de 1,47, alors que la moyenne de la race V est de 1,43 et que l’individu le plus contracté sur 575 exemplaires de cette race est de 1,24 ! Notons enfin que ces indices de 1,43 de moyenne, et de 1,24 de contraction extrême, dépassent les limites inférieures de contraction des lacustris des lacs de Bienne et de Morat, et même du Léman. Les stations à phénotype le plus contracté des lacs de Bienne et de Morat sont de 1,45, indice de la plus allongée de nos six générations de race V élevées en eau immobile. Les populations les plus contractées du Léman sont de 1,41 et 1,37, ce qui rentre dans la courbe de variabilité de ces mêmes six générations d’aquarium. D’autre part, sur 1000 individus du Léman, le plus contracté s’est trouvé de 1,27, et sur 600 exemplaires des lacs de Bienne et de Morat, le plus contracté n’a pas dépassé la limite de 1,29-1,30 : or, sur 575 individus bodamica élevés en aquarium, il s’en trouve un à 1,24, un à 1,25, un à 1,26, etc.
Tous ces chiffres concordent pour montrer avec évidence que la forme lacustre bodamica constitue une race stable dont le génotype en aquarium sort complètement des limites de variation du type stagnalis, ainsi que des limites des races non lacustres de l’espèce. Cette forme lacustre héréditaire ne se trouve actuellement, sur notre territoire, que dans les stations les plus exposées de la rive nord du
[p. 425] lac de Neuchâtel. Enfin, s’il existe entre cette race V et les races non lacustres une race intermédiaire, également lacustre (et qui est la race IV), on peut dire que cette race IV est beaucoup plus proche des races I-III que de la race V. C’est donc l’existence de la race V qui constitue le fait biologique essentiel à expliquer pour qui veut rendre compte des adaptations de la Limnæa stagnalis au milieu lacustre. C’est de ce fait que nous nous occuperons dès lors principalement au cours de la troisième partie de ce travail, partie consacrée à l’examen des théories explicatives actuellement reçues en biologie générale.
Un dernier point : si stable que paraisse cette race V en aquarium, on peut se demander si, élevée dans des eaux stagnantes en nature, elle garderait la même forme contractée, ou si le milieu des marais suffirait à la transformer.
Nous avons, à cet égard, fait l’expérience suivante. Au début de juillet 1928, un boudin d’œufs fut déposé dans une mare du plateau vaudois, au Jordillon (au-dessus de Cully, Lavaux), à 700 m d’altitude environ. La mare ne contenait que la Limn. peregra. Fin septembre, nous avons pu recueillir 19 exemplaires de 15 à 22 mm de hauteur, fournissant une moyenne de 1,39, et répartis comme suit :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,30
2
1,35
10
1,40
7
1,45
1
Ces exemplaires ne diffèrent donc en rien de ceux d’aquarium, sauf par une contraction moyenne légèrement plus accentuée que les témoins (cinquième génération = 1,42) !
La race V se trouve donc aussi stable après six générations élevées en aquarium que dans le lac même. Mais comment prouver qu’elle le serait encore après 30 ou 300 générations ? Le critère de l’existence d’une race, donc de sa stabilité, est, pour les mendéliens, la possibilité de la retrouver à l’état pur par ségrégation, après croisement avec une autre race. Nous avons tenté cette expérience. Pour pouvoir interpréter les résultats à coup sûr, nous avons choisi comme race conjointe, la seule qui fut entièrement en dehors
[p. 426] des limites de variation de la race V, et cela en particulier dans l’idée que la dominance d’une race sur l’autre serait ainsi très nette. En effet, sur 418 exemplaires de race I, aucun ne s’est trouvé au-dessous de 1,66, alors que sur 575 exemplaires de race V aucun ne s’est trouvé au-dessus de 1,64. Cette circonstance facilitera, en effet, l’interprétation des résultats du croisement ; mais contrairement aux prévisions, aucune race n’a dominé l’autre.
Par contre, et c’est tout ce qu’il fallait établir, une ségrégation complète a pu être obtenue à la troisième génération, on verra tout à l’heure en quelles conditions.
Disons d’emblée que la grande complication, dans ces expériences, est la fréquence de l’autofécondation chez les Limnées. Le fait était connu des peregra et des auricularia. Nous avons pu le constater avec nos exemplaires. Il est donc impossible de se livrer, sur les espèces, à une analyse génétique complète. Le résultat obtenu n’en a pas été moins intéressant en ce qui concerne la ségrégation des génotypes I et V, mais l’autofécondation des lignées nous a empêché de pouvoir trancher la question de savoir s’il y a eu polyhybridisme ou hybridation simple.
Voici les données obtenues (voir fig. 9) :
Les parents ont été : un exemplaire de race V à 1,26 (voir pl. 3 fig. 63), appartenant à la troisième génération de la lignée d’Hauterive étudiée au § 15, et un individu de race I, à 1,91 (voir pl. 3 fig. 6), appartenant à la troisième génération de la lignée du Loclat (§ 12). Ces deux individus ont été élevés ensemble dès le second mois après leur naissance et n’ont pu ainsi être fécondés par ailleurs : ils n’ont pondu, en effet, qu’à la fin du quatrième mois. J’ai élevé chacun à part les sept boudins déposés dans le bocal. Cinq de ces boudins ont fourni des individus dont les moyennes ont été de 1,92 ; 1,86 ; 1,91 ; 1,87 et 1,91 (moyenne générale 1,90). À la génération suivante, la moyenne s’est trouvée de 1,89, sans aucun exemplaire en dessous de 1,75. Il s’agit ainsi dans tous ces cas, de lignées pures de race I, issues par autofécondation de l’exemplaire à 1,91. Ces individus n’ont donc pas d’intérêt pour nous, sinon à titre de témoins.
Par contre, les deux autres boudins se sont trouvés être le produit du croisement des deux exemplaires de race I et V (l’individu de race I n’a pas donné de boudin par autofécondation, ce qui n’exclut pas la possibilité d’une autofécondation chez ses descendants).
Voici le tableau des générations 1 à 3 (voir pl. 5 fig. 30-48 et fig. 9 dans le texte) :
F1
F2
F3
1,30
2
1,35
1
5
1,40
3
10
1,45
7
10
1,50
1
7
5
1,55
13
16
1
1,60
16
15
1
1,65
5
18
3
1,70
2
13
9
1,75
1
10
11
1,80
7
7
1,85
5
4
1,90
1
2
1,95
1
2,00
1
Fig. 9. Les trois premières générations d’hybrides de races I et V
Comme on le voit, la première génération (pl. 5 fig. 30-33) est exactement intermédiaire entre les domaines des parents. En effet, F1 = 1,62 de moyenne, alors que les générations pures de race V oscillent entre 1,37 et 1,45 et les générations de race I entre 1,85 et 1,92. De plus, si nous considérons, pour des raisons de simplification,
[p. 428] la limite inférieure de race I comme étant de 1,70 (premier centile = 1,719) et la limite supérieure de race V comme étant de 1,60 (dernier centile = 1,585), nous voyons que 21 des 38, soit près des 3/5 des individus de F1 tombent entre ces deux limites.
Il n’y a donc aucune dominance de la race I sur la race V ni l’inverse. Une telle circonstance peut être due soit à un fait de polyhybridisme (les caractères de contraction ou d’allongement n’étant pas seuls en jeu), soit au fait que les caractères des parents sont réellement de même valence. Il n’est malheureusement pas possible de trancher cette question, faute d’analyse génétique complète. En tout cas, on constate au moins deux caractères en jeu : la forme et la couleur. La race I, quoiqu’albine, est, en effet, un peu plus foncée que la race V. Mais, comme nous le verrons à propos de F3, les individus ségrégés de race V semblent tous très pâles, ce qui indiquerait que les caractères de contraction et d’albinisme poussé forment un complexus stable.
Quoi qu’il en soit, il est très curieux de constater que cette F1 de 1,62 de moyenne simule complètement une génération de race III (cf. Colombier, deuxième génération) ou même de race IV (Nidau ou Marin). Il se peut donc fort bien que, dans la nature, telle ou telle population intermedia soit en réalité constituée par un mélange de bodamica et de producta. Cela paraît être, en particulier, le cas de certains phénotypes de Witzwil.
La deuxième génération (pl. 5 fig. 34-42) présente de notables changements, malgré une moyenne à peu près semblable à celle de F1 (F2 = 1,65), c’est-à-dire de nouveau intermédiaire entre les moyennes de la race I et celles de la race V. Cette F2 a été obtenue par des croisements s’opérant au hasard entre les divers individus de F1. Or, on constate d’emblée un début de ségrégation. En effet, sur les 103 individus de cette seconde génération, 34 exemplaires rentrent dans le domaine de la race V (1,35-1,59), 36 exemplaires rentrent dans celui de la race I (1,70-1,93) et 33 sont intermédiaires. Les proportions mendéliennes sont donc respectées, puisque au moins un quart de ces individus peuvent être attribués au génotype I, au moins un quart au génotype V et deux quarts au génotype impur intermédiaire (lequel s’étendrait approximativement entre 1,55 et 1,75, voir pl. 5 fig. 34-38). Malheureusement, l’absence de dominance empêche de déclarer à coup sûr quels sont
[p. 429] ces individus entre 1,55 et 1,75 qui sont impurs et quels sont ceux qui appartiennent aux lignées I et V.
Quoi qu’il en soit de ce point, il est déjà certain qu’il y a ségrégation ; les individus de 1,35-1,49 ne peuvent être, en effet, que des individus purs de race V (pl. 5 fig. 39-40) et les individus de 1,75-1,90 (pl. 5 fig. 41-42) ne peuvent appartenir qu’à la race I, puisque ces deux groupes dépassent les écarts maximums de F1.
La troisième génération confirme cette interprétation. Nous avons obtenu cette F3 en accouplant deux individus à 1,35 et à 1,41 de F2, d’une part, et deux individus de 1,89 et 1,93, d’autre part 83. Le résultat est une ségrégation nette. Les parents à 1,35 et 1,41 ont donné naissance à 33 individus dont la moyenne est de 1,44 et les extrêmes de 1,32 et 1,55 ; les quartiles sont de 1,405 et de 1,495. Tous ces indices sont caractéristiques de la race V (voir pl. 5 fig. 43-45). Les parents à 1,89 et 1,93, au contraire, ont donné naissance à 39 individus, dont la moyenne est de 1,77, les extrêmes de 1,63 et 2,03 et les quartiles de 1,73 et de 1,84. Ces exemplaires sont donc nettement d’une autre race que ceux du premier groupe (voir pl. 5 fig. 46-48). Mais ces derniers indices sont un peu moins élevés que ceux de la race I et rappellent ceux de la race II. Il intervient sans doute ici des facteurs d’intensité qui compliquent l’hybridation. Mais peu importe ici, puisqu’il y a ségrégation évidente entre les deux groupes de F3.
La ségrégation complète ainsi obtenue prouve que le génotype V constitue une race stable, ce qui était à démontrer. La seule réserve que l’on pourrait faire vient de ce que certains exemplaires de F2 et même de F3, bien que rentrant parfaitement dans le domaine de variation de la race V, présentent cependant un galbe légèrement différent de ceux des témoins (de la lignée étudiée au § 15). Tout en fournissant une contraction sans aucun rapport avec celle des individus de race I, ils ont, en effet, une spire un peu moins conique que celle du type V et rappellent à certains égards les exemplaires de race IV (voir pl. 5 fig. 39). Mais comme ce caractère s’est beaucoup atténué entre F2 et F3, on peut y voir simplement l’indice d’un polyhybridisme avec intervention de facteurs d’intensité s’ajoutant aux facteurs de contraction. Les générations de la lignée d’Hauterive (§ 15) ont d’ailleurs aussi présenté de telles formes au
[p. 430] début, qui ont disparu peu à peu. Leur présence n’enlève en tout cas rien à la certitude du fait de la ségrégation, sur lequel aucun doute n’est en effet permis, puisque les 33 exemplaires de F3 (premier groupe) sortent tous des limites de variation de la race I et que 27 de ces exemplaires sortent, d’autre part, des limites de variation des races non lacustres (1,4999) 84.
§ 19. — Quelques élevages complémentaires de populations non lacustres🔗
Les élevages dont nous avons fait la description jusqu’ici semblent démontrer l’existence de cinq races stables, dont la dernière est non seulement stable en aquarium, mais susceptible de ségrégation mendélienne. Ces cinq races correspondent à des populations en nature dont le type est (1) producta, (2) typica, (3) turgida-intermedia, (4) lacustris et (5) bodamica. Le moment est venu de contrôler ce dernier point par quelques élevages complémentaires susceptibles de nous indiquer quelles sont, dans les grandes lignes, les aires de variation, en nature, de chacune de ces races.
Pour ce faire, nous avons choisi un certain nombre de stations remarquables, soit lacustres, soit non lacustres, et avons élevé suivant les cas une ou deux, ou même trois générations de chaque station, c’est-à-dire un nombre d’exemplaires suffisant à la détermination de la race ou des races en présence. Ces élevages complémentaires n’auraient pas suffi, c’est entendu, à prouver l’existence de nos cinq races. Mais cette existence une fois démontrée par les élevages qui précèdent, nous avons considéré qu’il était possible de se référer aux constantes statistiques de ces races pour déterminer à quelle race appartient une ou deux générations issues de parents prélevés dans une population donnée.
Le résultat obtenu par l’élevage de quelques populations de marais montre à l’évidence qu’il n’est pas possible de juger de la race par le phénotype en nature. Les formes les plus diverses se sont, en effet, trouvées correspondre aux trois races I, II et III. À la
[p. 431] race I se rapportent, par exemple, les exemplaires les plus contractés recueillis dans la population à 1,66 de Roche (près Aigle).
Cette population à 1,66 habite un canal fangeux à courant assez rapide. L’accommodation à laquelle ce milieu donne naissance simule ainsi presque une forme Rhodani, du moins chez les individus extrêmes. Deux exemplaires, à 1,53 et 1,56 (voir pl. 4 fig. 78-79), ont été déposés dans un bocal et ont pondu après quelques semaines. Or les 90 exemplaires issus de cette union se sont trouvés parmi les plus allongés de nos aquariums (voir pl. 4 fig. 80-81) et identiques à ceux du Loclat. La couleur, en particulier, qui est corné-jaunâtre en nature (chez les parents) s’est trouvée cornée-albine en bocal, comme pour la forme du Loclat.
Voici la statistique de ces 90 exemplaires :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,75
1
1,80
10
1,85
14
1,90
23
1,95
24
2,00
12
2,05
5
2,10
1
La moyenne est de 1,93, le premier quartile de 1,89, le troisième de 1,98 (écart quartile = 0,09), le premier centile de 1,799 et le dernier de 2,099. Ces indices, qui sont tous plus élevés que ceux de la lignée du Loclat, sont naturellement peu sûrs, puisqu’une seule génération a été élevée. Ils montrent, cependant, que cette forme est nettement de race I.
À ce même type se rapporte aussi une forme de Noville (plaine du Rhône vaudoise) issue d’une population à 1,72, de type elophila, habitant les marécages formés par un ancien bras du Rhône. Les 50 exemplaires issus de parents récoltés dans cette station ont fourni une moyenne de 1,90 (voir pl. 4 fig. 82-83), le premier quartile étant de 1,85, le troisième de 1,94, le premier centile de 1,75 et le dernier de 2,07. Ce sont presqu’exactement les chiffres fournis par la lignée du Loclat (sauf en ce qui concerne le 1er centile, mais ce détail est sans importance, étant donné le faible nombre des individus). Voici la courbe des fréquences :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,75
2
1,80
9
1,85
11
1,90
14
1,95
8
2,00
4
2,05
2
La seule différence est qu’ici la couleur est d’un corné plus foncé que chez les individus de Roche ou que chez ceux du Loclat. Ce fait nous indique que la couleur et la forme sont en partie indépendantes, à moins que le type de Noville soit un hybride des races I et II.
Nous n’avons pas cherché à résoudre cette question qui nous eût
[p. 432] entraîné trop loin. Disons seulement que par sa forme, le présent type appartient à la race I, ce qui montre une fois de plus que cette race peut donner en nature des phénotypes elophila aussi bien que producta, etc.
À mi-chemin entre la lignée I, du Loclat, et la lignée II A, de Thielle, on peut situer maintenant une forme de Cornaux, appartenant à une population qui, en nature, est de 1,74. Nous avons tenu à élever une génération de cette station, étant donnés les quelques exemplaires à 1,52 et moins que nous y avons rencontrés. Il s’agissait, en effet, de voir si une race contractée spéciale habitait Cornaux ou si ces individus spécialement contractés ne constituaient que des morphoses. C’est cette dernière solution qui s’est révélée la bonne.
En effet, sur 50 individus issus d’individus à 1,55-1,60, la moyenne s’est trouvée de 1,87, le premier quartile de 1,819, le troisième de 1,919 (écart quartile = 0,1), le premier centile de 1,76 et le dernier de 2,04 :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,75
4
1,80
17
1,85
18
1,90
12
1,95
3
2,00
2
2,05
1
Ces indices sont intermédiaires entre ceux de la race I et ceux de la race II. La couleur cornée-pâle fait cependant plutôt penser à la race I. S’agit-il d’hybrides ou d’une race nouvelle ? Il n’est pas dans notre sujet de trancher ce problème, qui demanderait un nombre considérable d’élevages de formes non lacustres prélevées un peu partout.
À la race II (forme II A) se rapporte sûrement une forme de Monsmier (mare à 1,78, c’est-à-dire habitée par le type même de l’espèce) qui nous a servi à une expérience sur la production expérimentale de la contraction (voir § 25). Nous avons élevé deux générations de ce type. La première a été répartie en deux fractions, l’une ayant cru dans nos bocaux habituels, la seconde dans un agitateur. Nous ne tiendrons pas compte ici de cette seconde fraction. La seconde génération est formée des descendants de la première et des descendants de la seconde fraction, élevés tous deux en eau immobile. Nous compterons ensemble, pour le moment, ces deux groupes de F2, étant donnée leur identité (voir pl. 5 fig. 23-29). Voici les courbes obtenues :
Ces 161 exemplaires fournissent une moyenne de 1,84, un premier quartile de 1,805, un troisième quartile de 1,895 (écart quartile = 0,09), un premier centile de 1,679, un dernier centile de 2,039. Ce sont donc, presqu’exactement, les indices de la lignée II A, de Thielle.
Enfin, on peut l’apporter au type II B (Champion) une forme issue par auto-fécondation d’un exemplaire trouvé à l’état jeune dans le lac de Bret et élevé dans un de nos bocaux. Après des journées entières de recherches infructueuses, nous avons fini par découvrir la Limnæa stagnalis dans le lac de Bret, sous la forme d’un individu jeune et vivant. Élevé en aquarium, cet exemplaire a donné naissance, par autofécondation, à 70 individus se répartissant comme suit :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,60
1
1,65
11
1,70
24
1,75
16
1,80
10
1,85
5
1,90
2
1,95
1
La moyenne est de 1,75, le premier quartile de 1,725 et le troisième de 1,805. Ce sont là des indices intermédiaires entre ceux de la forme II B et ceux du génotype III A. Cependant, l’absence d’exemplaires contractés et le fait que ces indices statistiques sont plus voisins de II B que de III nous engagent à considérer cette lignée comme appartenant plutôt au groupe II qu’au groupe III. Il est regrettable que les circonstances nous aient empêché de poursuivre cet élevage, car seul l’examen de plusieurs générations successives eût permis de trancher la question. Ce problème n’a d’ailleurs pas d’importance en ce qui concerne l’hérédité des races lacustres.
À la race III, nous rapporterons maintenant trois formes intéressantes, provenant de Lyon (France), d’Anet (Seeland) et de Payerne. On se rappelle que le problème est de savoir si cette race III, qui est celle des mares datant de l’ancien lac de Neuchâtel, est une race spécifiquement lacustre ou une race ayant pu se constituer indépendamment des lacs. À cet égard, aucune station de Suisse romande n’a pu nous fournir de renseignement définitif. La station d’Anet, dont nous allons parler, a pu être touchée par le lac avant la correction des eaux du Jura. La population de Payerne habite des étangs de pisciculture, où l’on a introduit des individus de Boudry pouvant provenir eux-mêmes des mares littorales d’Auvernier ou de Bevaix. À part ces stations et celles de Champion ou de la Maison Rouge, nous n’avons pu trouver la race III, sur notre territoire, ailleurs que dans les lacs.
Par un hasard heureux, la collection Locard, au Muséum d’Histoire naturelle de Paris, contient 18 exemplaires élevés en aquarium par Locard lui-même, durant trois générations, et qui appartiennent précisément à la race III. Ces individus proviennent des environs de Lyon et vraisemblablement des étangs de Montbrison (Loire) où l’on trouve des formes turgida à 1,66 de moyenne. L’élevage a été fait par Locard dans un aquarium certainement plus grand que les nôtres, étant donnée la taille des individus (27 à 46 mm de hauteur), mais les seconde et troisième générations sont de plus petite taille (27 à 35 mm) et les résultats sont ainsi comparables tout de même. La première génération fournit une moyenne de 1,67, la seconde et la troisième réunies de 1,69. Les 18 exemplaires ensemble ont une moyenne de 1,68, un premier quartile de 1,645, le troisième de 1,735, les individus extrêmes étant de 1,52 et de 1,76. On voit que ce sont à peu près exactement les indices de III B, c’est-à-dire de la lignée de l’étang de la Directe, qui était recouvert, il y a 50 ans encore, par le lac de Neuchâtel. La race III existe donc sur des territoires où aucune influence lacustre n’est concevable.
Passons à la lignée de Payerne. Le phénotype en nature en est de 1,65, très semblable à celui de Montbrizon, près Lyon, dont la forme précédente est vraisemblablement issue. Cette lignée n’est d’ailleurs peut-être pas pure, car les quatre générations successives que nous avons élevées marquent un léger déplacement vers la gauche (j’ai tenté de sélectionner les individus les plus contractés) : 1,75 ; 1,72 ; 1,63 et 1,68 (voir pl. 5 fig. 8-10) :
1,45
1,50
1,55
1,60
1,65
1,70
1,75
1,80
1,85
1,90
Première génération
1
3
0
3
4
1
1
Deuxième génération
2
6
7
8
10
11
9
4
3
Troisième génération
1
5
18
24
25
12
3
2
Quatrième génération
1
3
6
7
5
3
2
1
Total
1
3
27
38
43
27
20
17
6
4
La moyenne générale de ces 201 exemplaires est de 1,69, le premier quartile de 1,635, le troisième de 1,755 (écart quartile = 0,12), le premier centile de 1,505 et le dernier de 1,925. La couleur est cornée-brun. Ces chiffres sont de nouveau très comparables à ceux de III B (Directe) mais, comme nous l’avons dit, cette lignée est peut-être d’origine lacustre.
Enfin, une mare à 1,72, près d’Anet, nous a fourni une génération entièrement comparable à celles de Champion (III A) : moyenne
[p. 435] de 1,69, premier quartile 1,639 et troisième quartile 1,749. La race III peut donc se trouver dans les marécages à types elophila, soit à l’état pur, soit mélangée à la race II.
On voit, en conclusion, combien il faut être prudent dans la détermination des stagnalis non lacustres : aux races allongées peuvent correspondre des phénotypes de 1,66-1,70, de même que la race III peut produire des morphoses de 1,72 et, sans doute, même plus.
§ 20. — Quelques élevages complémentaires de populations lacustres🔗
La même conclusion s’impose en ce qui concerne les lacs : il est bien difficile, sauf sans doute dans le cas de la race V, de dire à quelle race appartient un phénotype donné en nature. Les élevages complémentaires que nous allons analyser maintenant démontrent, en effet, que nos cinq races peuvent exister dans les lacs, et cela sous les allures phénotypiques les plus diverses.
La race I, tout d’abord, s’est trouvée en deux stations dans les lacs de Neuchâtel et de Bienne. Elle existe à la Tène, sous forme elophila, dans une population à 1,72. Elle constitue, d’autre part, l’essentiel de la population turgida-intermedia (à 1,66) de Cerlier.
La station de la Tène est spécialement intéressante, puisque la race I qui s’y trouve peut être conçue comme le dernier reste, en place, des subula-vulgaris du néolithique (qui ont donné naissance, par ailleurs, aux producta du Loclat). En effet, si la forme subula a disparu de la région avoisinant immédiatement la Tène (sauf à réapparaître en un ou deux rares exemplaires dans des flaques momentanées), la race I a néanmoins persisté dans les phragmitaies fangeuses sous une forme elophila identique à celles des marais non lacustres (voir pl. 5 fig. 69-70). Nous n’avons malheureusement pu élever qu’une génération issue de parents récoltés dans cette station, mais elle suffit à permettre la détermination de la race I, étant donnée la forme très allongée et la couleur albine (voir pl. 5 fig. 1-2) :
La moyenne de ces 36 exemplaires est de 1,92, le premier quartile de 1,855, le troisième de 1,965 et les extrêmes de 1,74 et 2,09.
Voici maintenant le type exactement identique, de Cerlier.
La couleur est également albine et la forme très allongée (24 exemplaires) :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,70
1
1,75
2
1,80
4
1,85
5
1,90
6
1,95
3
2,00
2
2,05
1
La moyenne est de 1,89, le premier quartile de 1,839, le troisième de 1,949 et les extrêmes de 1,73 et 2,07 (voir pl. 5 fig. 3-4).
Quant à la race II, nous avons pu en déceler l’existence dans le lac de Neuchâtel, en élevant une ponte d’œufs récoltée près de Witzwil dans une flaque laissée parmi les roseaux par le retrait du lac. C’est d’ailleurs près de là que nous avons trouvé aussi les parents de la lignée de Witzwil, de race III, étudiée au § 15. Les 45 exemplaires de la première génération se sont trouvés répartis comme suit :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,65
1
1,70
4
1,75
10
1,80
13
1,85
11
1,90
3
1,95
2
2,00
1
La moyenne est de 1,82, le premier quartile de 1,78, le troisième de 1,88 et les extrêmes de 1,67 et de 2,02. Ce sont donc des indices très comparables à ceux de la lignée de Thielle (II A). En outre, la couleur est d’un beau brun-corné.
On voit donc que les deux races les plus allongées des marais peuvent vivre en eaux lacustres, ce qui indique bien que le lac n’a pas, par ses conditions physico-chimiques particulières, d’effet nécessairement sélectif sur de telles formes.
La race III, outre les lignées étudiées au § 13, s’est retrouvée en deux stations intéressantes, l’une au Port d’Hauterive (Neuchâtel) et l’autre à Cully (Léman). La station d’Hauterive (phénotype intermedia à 1,55) présenta ceci de curieux qu’elle est située à guère plus de 20 m de la station qui a fourni la lignée V : le petit port d’Hauterive est, en effet, abrité par un mur derrière lequel on trouve déjà la population bodamica. Les deux populations intermedia et bodamica peuvent donc être en contact constant, mais chacune préfère ses conditions particulières et le mélange ne se fait que peu. Voici les 25 exemplaires de deux individus de cette station :
La moyenne de ces exemplaires est de 1,69, le premier quartile de 1,645 et le troisième de 1,745, ce qui permet de comparer cette population à celle de la Maison Rouge (III B).
Quant aux individus de Cully, ils sont issus d’une population dont le phénotype en nature est de 1,45. La première génération en aquarium présente d’emblée les caractères de la race III : couleur cornée prédominante, avec cependant quelques individus albins montrant l’influence probable de la race IV (comme à Marin, mais le temps nous a manqué pour essayer une ségrégation) et forme allongée. Voici la statistique des 100 exemplaires obtenus en F1 (voir pl. 5 fig. 5-7) :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,50
2
1,55
13
1,60
21
1,65
33
1,70
17
1,75
5
1,80
5
1,85
2
],90
1
1,95
1
La moyenne générale est de 1,675, le premier quartile de 1,625 et le troisième de 1,725, le premier centile de 1,519 et le dernier de 1,989. Ce sont là, comme on le voit, des indices intermédiaires entre ceux des lignées III A et B (race III en milieux non lacustres) et ceux des lignées III C-E (milieux lacustres). Une seule exception est à noter : le dernier centile plus élevé dans le cas particulier que dans toutes les lignées de race III étudiées jusqu’ici. Mais un tel fait n’a pas grande signification, étant donné qu’il s’agit d’un individu à 1,97 non développé sexuellement et qui peut constituer un de ces cas d’hypercroissance si fréquents en aquarium.
Passons à la race IV. Le hasard nous a mal servi, au cours de nos premiers· élevages, en ce qui concerne cette race. Seules les lignées de Nidau et de Marin IV nous ont, en effet, attesté l’existence de ce génotype. (Aussi, avons-nous essayé, au cours de nos élevages complémentaires, de nous procurer quelques renseignements de plus, de manière à déterminer les limites d’écart, en nature, des phénotypes correspondant à la race IV. Nous sommes parvenus, à cet égard, à déceler son existence en six stations diverses et toutes intéressantes. D’abord à Marin, dans la population à 1,41, voisin de celle qui nous a donné la lignée impure étudiée au § 14. Ensuite, dans la baie de Saint-Blaise (population à 1,38-1,42). Puis dans la Thielle à Thielle même (population Rhodani comparable à celle de Nidau). Enfin, dans les lacs de Morat (à Morat même, population à 1,45), de Bienne (Île de Saint-Pierre, population à 1,45) et dans
[p. 438] le Léman (à Crans, station à 1,37). On voit que toutes ces populations de race IV sont constituées par des lacustris typiques, sauf celles à Rhodani (Nidau et Thielle). Un tel résultat est précieux.
La nouvelle population de Marin ne nous retiendra pas longtemps. Il ne s’agit, en effet, que d’un élevage de contrôle. Puisque la lignée étudiée précédemment et récoltée dans une flaque de la grève de Marin a donné, par ségrégation, un génotype III et un génotype IV, nous avons fait l’hypothèse que ce dernier génotype devait se trouver à l’état pur dans la station à 1,41, voisine de celle de la première lignée. Il importait, en effet, de démontrer que cette population de 1,41 n’était pas de race V, mais bien de race IV, sinon on eût été en droit de considérer la lignée du § 14 comme insuffisamment dissociée par nos élevages successifs. L’hypothèse s’est vérifiée. Deux individus récoltés au hasard dans la population de 1,41 et accouplés en aquarium ont donné naissance à 24 individus, dont voici la répartition :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,45
3
1,50
9
1,55
8
1,60
3
1,65
1
La moyenne de ces quelques exemplaires est de 1,55, le premier quartile de 1,525 et le troisième de 1,589. Ces quelques données, jointes à l’examen morphologique (couleur albine et forme contractée) permettent de diagnostiquer à coup sûr la race IV.
Non loin de là, en différents points de la baie de Saint-Blaise (Rouges-Terres 1,38 et Saint-Blaise 1,42), nous avons prélevé au hasard quelques individus (var. lacustris) et en avons élevé le frai en aquarium. Les cinq boudins ainsi obtenus ont fourni la répartition suivante (il s’agit donc non de cinq générations successives, mais de cinq familles contemporaines issues de la même population) :
1,40
1,45
1,50
1,55
1,60
1,65
1,70
(1)
2
8
8
4
3
(2)
2
4
8
3
0
0
1
(3)
1
6
8
3
3
1
(4)
1
4
3
4
6
(5)
2
16
16
2
1
Total
6
24
43
30
14
2
1
Ces cinq familles ont donné des moyennes de 1,51 ; 1,51 ; 1,53 ; 1,54 ; 1,55 (voir pl. 3 fig. 56-57). La moyenne générale est de 1,538, le premier quartile de 1,50, le troisième de 1,58, le premier centile
[p. 439] de 1,419 et le dernier de 1,699. La couleur est albine et la forme contractée, un peu plus contractée en moyenne que celle des individus provenant des Rhodani de Nidau.
Dans la Thielle à Thielle, quelques Rhodani typiques (population à 1,48) nous ont fourni la descendance suivante, de couleur albine et de forme très comparable à celle des individus de Nidau :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,45
4
1,50
4
1,55
10
1,60
3
1,65
2
La moyenne de ces 23 exemplaires est de 1,56, le premier quartile de 1,525 et le troisième de 1,595 (voir pl. 3 fig. 54-55).
La population du lac de Morat, qui répond le mieux au type lacustris (Morat à 1,45 de moyenne), nous a fourni en aquarium deux générations dont la moyenne générale est de 1,595, le premier quartile de 1,549 et le troisième de 1,635 (voir pl. 3 fig. 52-53). Il s’agit donc d’une lignée de race IV (couleur albine et forme contractée) :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,45
1
1,50
4
1,55
5
1,60
6
1,65
3
1,70
1
À l’île de Saint-Pierre (lac de Bienne), une population de 1,45 également présente des caractères lacustris analogues. La première génération élevée en aquarium nous a fourni la répartition suivante :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,40
1
1,45
5
1,50
9
1,55
5
1,60
6
1,65
1
La moyenne est de 1,54, le premier quartile de 1,505 et le troisième de 1,599. La couleur est albine (voir pl. 3 fig. 49-51).
Enfin, dans le Léman, la race IV se trouve à l’état pur à Crans, dans la station à 1,37 (population la plus contractée du lac). Voici la répartition des individus élevés en aquarium :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,40
2
1,45
3
1,50
16
1,55
14
1,60
14
1,65
2
1,70
1
La moyenne de ces 52 individus est de 1,56, le premier quartile de 1,529, le troisième de 1,629 et les exemplaires extrêmes de 1,41 et de 1,70. La couleur de l’animal et de la coquille est typique (albine) et la forme contractée (voir pl. 3 fig. 47-48).
On voit donc, en résumé, que la race IV se présente avec des
[p. 440] indices statistiques relativement constants dans les populations lacustris des trois lacs subjurassiens et du Léman.
Voici enfin deux élevages complémentaires de race V. Le premier provient de la population de 1,31 à la Raisse (lac de Neuchâtel). Les deux générations obtenues ont fourni une moyenne de 1,45 (voir pl. 3 fig. 76-77), un premier quartile de 1,425 et un troisième quartile de 1,525 (individus extrêmes 1,33 et 1,56) :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,30
2
1,35
3
1,40
7
1,45
8
1,50
7
1,55
3
D’autre part, dans la baie de Saint-Blaise on trouve, sur les glacis, une population à 1,33 intercalée entre des populations de races IV et III. Nous avons tenu à voir si cette forme de 1,33 appartient bien à la race V. C’est le cas : les 12 individus de FI présentent une moyenne de 1,44, un premier et un troisième quartiles de 1,39 et 1,49 et des extrêmes de 1,30 et 1,55 :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,30
1
1,35
2
1,40
3
1,45
3
1,50
2
1,55
1
On voit ainsi que la race V correspond aux phénotypes bodamica, oscillant en nature entre 1,30 et 1,36.
Il nous reste à condenser en quelques tableaux d’ensemble ce que nous avons constaté jusqu’ici de nos cinq races et à chercher à quels phénotypes en nature correspondent chacune d’entre elles.
Une remarque préalable est nécessaire : aucune des lignées que nous avons étudiées n’est exactement identique à une autre. Si ressemblantes que soient entre elles, par exemple, les lignées que nous avons groupées sous le nom de race III, chacune garde son originalité, non seulement en ce qui concerne la couleur, le grain du test, etc., mais encore en ce qui concerne les variations, statistiques de l’indice de contraction. Les lignées groupées sous II diffèrent encore plus les unes des autres. À plus forte raison les quelques familles obtenues au cours de nos élevages complémentaires ne rentrent-elles pas sans quelque arbitraire dans les groupes que nous désignions sous le nom de races I à V. Aussi, ne faut-il pas
[p. 441] considérer ces races comme des entités fournies telles quelles par la nature : il y a une part d’interprétation dans leur définition.
Néanmoins, nous croyons que, si irréductibles les unes aux autres que soient toujours les lignées réelles, elles oscillent cependant autour de certaines formes d’équilibre en nombre restreint. C’est pourquoi nous parlons de cinq races, en réservant naturellement la possibilité de races nouvelles, en particulier de races non lacustres.
Pour vérifier la chose, essayons de grouper en tableaux statistiques l’ensemble des résultats obtenus, en éliminant seulement les hybrides (croisement des races I et V) et les deux premières générations (impures) de la lignée de Marin (§ 14). Il se peut assurément que les élevages complémentaires contiennent des lignées impures, mais si leur présence n’enlève rien de la netteté des caractères différentiels de nos cinq races, notre démonstration vaudrait a fortiori pour des lignées pures.
Si nous confrontons entre elles, tout d’abord, les moyennes obtenues dans les différentes lignées ou familles étudiées, nous obtenons le tableau suivant (les indices moyens sont groupés 5 par 5) :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,40
2
1,45
1
1,50
2
1,55
5
1,60
1
1,65
10
1,70
1
1,75
2
1,80
3
1,85
3
1,90
3
On voit d’emblée que ces 33 moyennes oscillent autour de quatre modes, dont les trois premiers correspondent aux indices moyens des races V, IV et III et dont le quatrième correspond aux indices des races II et I.
L’examen de la répartition des premiers quartiles conduit au même résultat :
[Indice de contraction]
[Exemplaires]
1,35
2
1,40
1
1,45
0
1,50
6
1,55
2
1,60
10
1,65
1
1,70
2
1,75
2
1,80
4
1,85
3
Si maintenant nous faisons la statistique des moyennes par générations, c’est-à-dire en comptant non plus chaque lignée et chaque famille pour 1, mais chaque génération à part (ce qui fait cinq chiffres pour chaque lignée complète et 1, 2 ou 3 chiffres pour les familles des élevages complémentaires, nous obtenons le tableau suivant :
Ici de nouveau, nous obtenons donc quatre modes, dont les trois premiers correspondant aux moyennes des races V, IV et III et le quatrième aux races II et I.
Ces chiffres suffisent déjà à attester l’existence de groupes « naturels » correspondant sinon encore à nos cinq races du moins aux races II-V qui sont les seules importantes pour nous. Mais l’argument décisif est fourni par les courbes obtenues en additionnant les cinq groupes d’individus que nous avons désignés sous le nom de races I à V. Voici d’abord le tableau global comprenant aussi bien les élevages complémentaires que les élevages en lignées pures 85 :
[Indice de contraction]
Race I
Race II
Race III
Race IV
Race V
1,20
1
1,25
8
1,30
27
1,35
103
1,40
12
234
1,45
7
55
146
1,50
48
147
70
1,55
161
175
26
1,60
7
306
137
2
1,65
3
32
421
57
1,70
8
99
333
20
1,75
40
164
194
2
1,80
128
207
100
1,85
178
162
36
1,90
169
62
15
1,95
104
25
1
2,00
54
11
2,05
19
1
2,10
2
À ne considérer que les élevages en lignées pures (cinq générations successives de chaque lignée), en excluant ainsi les élevages complémentaires, mais en comptant les générations 3-5 de l’élevage de Marin, la répartition obtenue est la suivante :
[Indice de contraction]
Race I
Race II
Race III
Race IV
Race V
1,20
1
1,25
8
1,30
24
1,35
98
1,40
3
224
1,45
6
15
135
1,50
38
62
61
1,55
120
105
22
1,60
6
241
91
2
1,65
3
18
337
46
1,70
6
61
283
17
1,75
29
115
167
2
1,80
83
138
77
1,85
124
101
27
1,90
107
38
10
1,95
57
12
2,00
30
5
2,05
8
2,10
1
Il semble ainsi que l’existence d’au moins cinq groupements « naturels » paraisse assurée (voir fig. 10). Tout au moins il semble certain qu’il existe au moins deux races (IV et V) distinctes des trois autres. Ces deux races étant spéciales aux milieux lacustres, leurs caractères différentiels ont pour notre problème une importance fondamentale.
[p. 443]Fig. 10 Les cinq races obtenues en aquarium
Les n° des courbes correspondent à ceux des races.
Les courbes à traits continus représentent la totalité des élevages, tandis que les élevages complémentaires sont exclus des courbes à traits pointillés.
Cherchons maintenant à déterminer à quels phénotypes en nature correspondent nos cinq races. La chose est possible en ce qui concerne les formes lacustres extrêmes. Comme c’est justement
[p. 444] sur ce point que la question a le plus d’importance pour nous, il convient de mettre le plus de précision possible à cette détermination. En considérant un à un nos 33 élevages, nous obtenons la correspondance suivante entre le génotype en aquarium et le phénotype en nature.
NN°s
Race et moyenne en aquarium
Phénotype en nature
1.
1
(1,89)
producta à 1,82 (Loclat).
2.
1
(1,93)
turgida à 1,66 (Roche).
3.
1
(1,90)
elophila à 1,72 (Noville)
4.
1
(1,87)
type à 1,74 (Cornaux).
5.
1
(1,92)
elophila à 1,72 (La Tène).
6.
1
(1,89)
turgida-intermedia à 1,66 (Cerlier).
7.
II
(1,83)
type à 1,76 (Thielle : canaux à 1,69-1,82 suivant les stations).
8.
II
(1,78)
type à 1,75 (Champion).
9.
II
(1,84)
type à 1,78 (Monsmier).
10.
II
(1,75)
type à 1,80 ? (lac de Bret).
11.
II
(1,82)
intermedia à 1,60 (Grand Marais).
12.
III
(1,69)
elophila à 1,72 (Champion).
13.
III
(1,68)
turgida-intermedia à 1,58-1,62 (Maison Rouge).
14.
III
(1,65)
intermedia-lacustris à 1,56-1,72 (Colombier).
15.
III
(1,66)
intermedia à 1,59 (Rouges-Terres).
16.
III
(1,65)
intermedia à 1,63 (Witzwil).
17.
III
(1,72)
intermedia-lacustris à 1,50-1,41 (Marin).
18.
III
(1,69)
turgida à 1,65 (Payerne).
19.
III
(1,68)
turgida à 1,66 ? (Environs de Lyon).
20.
III
(1,69)
elophila à 1,72 (Anet).
21.
III
(1,69)
intermedia à 1,55 (Port d’Hauterive).
22.
III
(1,67)
lacustris à 1,45 (Cully),
23.
IV
(1,60)
intermedia-lacustris à 1,50-1,41 (Marin).
24.
IV
(1,55)
lacustris à 1,41 (Marin).
25.
IV
(1,58)
Rhodani à 1,50 (Nidau).
26.
IV
(1,53)
lacustris à 1,38-1,42 (baie de Saint-Blaise).
27.
IV
(1,56)
Rhodani à 1,48 (Thielle).
28.
IV
(1,59)
lacustris à 1,45 (Morat).
29.
IV
(1,54)
lacustris à 1,45 (île de Saint-Pierre).
30.
IV
(1,56)
lacustris à 1,37 (Crans près Nyon).
31.
V
(1,43)
bodamica à 1,36 (Port d’Hauterive).
32.
V
(1,44)
bodamica à 1,33 (baie de Saint-Blaise).
33.
V
(1,45)
bodamica à 1,31 (La Raisse).
L’inspection de ce tableau conduit à plusieurs conclusions. En premier lieu, on constate que la race V (1,43-1,45 en aquarium) correspond au phénotype bodamica en nature. Ce phénotype manque au Léman et aux lacs de Bienne et de Morat : la race V également. Par contre, on peut inférer de cette correspondance l’existence de la race V au Bodan et dans les lacs suédois.
En second lieu, la race IV (1,53-1,60 en aquarium) produit en nature des morphoses de 1,37-1,50, dont les plus contractées sont
[p. 445] des lacustris typiques, presque des bodamica (1,37 à Crans) et dont les plus allongées sont des Rhodani presqu’intermedia (Nidau et Marin). Cette race IV existe ainsi dans nos quatre grands lacs, de même probablement que dans le Bodan, dans les lacs danois, scandinaves, américains, etc.
La race III (1,65-1,72 en aquarium) donne, par contre, naissance à des morphoses beaucoup plus variées, à tel point qu’il devient bien difficile d’établir une correspondance terme à terme entre tel phénotype en nature et telle des trois races restantes. Les phénotypes de race III oscillent, en effet, entre 1,42-5 et 1,72. Les morphoses les plus contractées appartenant à cette race sont ainsi des lacustris typiques. Il est vrai que les populations de 1,42-5 de Marin, Colombier et Cully ne sont pas pures et que, à côté d’individus de race III, on y trouve des individus de race IV et des hybrides. Mais rien, sinon la couleur foncée ou claire de certains exemplaires, n’indique à coup sûr le mélange des races III et IV. L’élevage est nécessaire pour la détermination exacte et, en nature, les morphoses de race III et celles de race IV convergent pour une grande part. Les morphoses les plus allongées de race III sont au contraire des elophila à 1,70-1,72. Enfin, la majorité des phénotypes de cette race consistent en intermedia-turgida, telles que les formes de la Maison Rouge sur lesquelles nous avons si souvent insisté.
Quant aux races II et I, rien ne permet de les diagnostiquer à coup sûr dans la nature. La race II donne naissance aussi bien à des intermedia lacustres qu’à des formes allongées de fossés (1,82 dans les canaux de Thielle). La race I, qui est celle des producta-subula du Loclat, donne naissance à des morphoses elophila à 1,72 et même à des turgida (1,66 à Roche) ou à des intermedia lacustres (1,66 à Cerlier).
En conclusion : 1° les races I et II sont répandues un peu partout et s’adaptent aux lacs sous des formes turgida et intermedia ; 2° la race III est également commune aux marais et aux lacs, mais présente des adaptations lacustres plus poussées (intermedia-lacustris) ; 3° les races IV et V sont spéciales aux lacs et correspondent respectivement aux phénotypes lacustris et bodamica.
Ces conclusions peuvent se résumer sous la forme suivante : toutes les races non lacustres vivent dans les lacs, mais la réciproque n’est pas vraie. En construisant une
[p. 446] courbe des génotypes d’origine lacustre et des génotypes de provenance non lacustre, on obtient ainsi une répartition calquée en gros sur celle des phénotypes en nature (cf. graphique) :
[Indice de contraction]
Génotypes non lacustres
Génotypes lacustres
1,20
1
1,25
8
1,30
27
1,35
103
1,40
246
1,45
4
204
1,50
22
243
1,55
64
298
1,60
158
294
1,65
243
270
1,70
291
167
1,75
308
92
1,80
371
64
1,85
335
41
1,90
222
24
1,95
115
15
2,00
58
7
2,05
17
3
2,10
2
Nous avons classé dans les génotypes non lacustres les lignées de la Maison Rouge et de Payerne, bien que les populations des stations-mères contiennent à coup sûr quelques génotypes lacustres. Le résultat total en est d’autant plus probant : si la courbe des génotypes non lacustres coïncide avec celle des génotypes lacustres sur la droite (formes allongées), la seconde sort notablement des limites extrêmes de la première dans la région des formes contractées.
Comme nous l’avons déjà vu, toute Limnée, récoltée dans la nature ou élevée en aquarium, présente à la fois des caractères d’ordre phénotypique et des caractères d’ordre génotypique. Autrement dit, l’indice de contraction qui la définit est dû : 1° à une adaptation individuelle, résultat de l’action du milieu durant la croissance de l’animal, et que nous appellerons dorénavant, suivant l’usage, une accommodation ; 2° à la contraction moyenne de la race, contraction qui est héréditaire même pour les races lacustres, et que nous appellerons donc dorénavant une adaptation.
Il convient que nous cherchions maintenant à expliquer dans la mesure du possible, le mode de production de ces accommodations et l’origine de ces adaptations. En ce qui concerne le premier point, la question est relativement simple, et peut être abordée par l’expérience. En ce qui concerne l’origine des génotypes, il va de soi que l’expérimentation n’est plus possible. Aussi en serons-nous réduits à une discussion critique des différentes hypothèses évolutionnistes appliquées à notre problème. Mais, loin d’être inutile, une réflexion sur les principes, à condition de ne pas être toute spéculative et de demeurer liée à l’examen des faits, nous paraît importante. Les données relatives à la contraction de la Limnæa stagnalis sont, en effet, si simples (par comparaison, cela va de soi, avec les données autrement plus complexes de la plupart des problèmes de variation) qu’elles fournissent, nous semble-t-il, un critère de choix pour juger de la valeur des explications courantes dans le domaine si controversé et si terriblement obscur de l’adaptation.
A. L’explication des accommodats par la psychologie de l’animal🔗
Que ceux qui connaissent mal la psychologie contemporaine se rassurent : nous ne ferons intervenir ici ni force vitale ni âme. La psychologie est la science des conduites. Chez l’homme, dont les conduites s’accompagnent d’états de conscience directement connaissables, il y a avantage à analyser les comportements à la fois du dedans et du dehors : l’intelligence humaine peut s’étudier ainsi tant par les réactions extérieures de l’organisme (chez le bébé, par exemple, qui ne parle pas encore, mais apprend à se conduire dans l’espace en expérimentant sans cesse au moyen des objets qui l’entourent) que par cette activité intériorisée qui est le jugement ou le raisonnement. Chez l’animal, dont nous ignorons la conscience et ne savons même pas si elle existe, la psychologie se borne à une étude des réactions : réflexes, habitudes, tâtonnements, éventuellement invention de procédés nouveaux, etc. La psychologie des Limnées, ce sera donc l’étude de ses réflexes, inconditionnés ou conditionnés, de ses habitudes acquises, de sa mémoire éventuelle (travaux de Piéron et de Buytendijk), etc.
En psychologie comme en biologie pure (la psychologie n’est à cet égard qu’un chapitre de la biologie), il y a des adaptations héréditaires (les réflexes et les tendances instinctives) et des accommodations non héréditaires (les réflexes « conditionnés » de Pawlow et les habitudes). Il n’y a donc aucun mystère dans tout cela et nous ne voyons pas pourquoi on aurait peur d’un mot. D’ailleurs, si le mot de « psychologie » gêne le lecteur, qu’il le remplace par « physiologie du système nerveux) ou par ce qu’il voudra : nos conclusions resteront les mêmes.
Nous allons donc tenter d’expliquer les accommodats observés dans la nature (partie I) par la psychologie de nos Limnées : la contraction phénotypique de la coquille nous paraît, en effet, résulter des mouvements de l’animal, ceux-ci étant conditionnés eux-mêmes par le complexe (agitation de l’eau) × (substrat). À cet égard, trois groupes d’expériences de contrôle sont possibles : 1° L’élevage en aquarium de Limnées jeunes ayant commencé leur croissance dans le lac. À ce propos, nous ferons une analyse aussi
[p. 449] complète que possible des réactions motrices de la Limnæa stagnalis : réflexes de reptation, de natation, d’accolement, etc., et des habitudes différentielles dues au milieu stagnant et au milieu lacustre. 2° La mesure de la résistance aux secousses : nous chercherons à établir que les formes de lac adhèrent mieux aux supports solides que les formes d’étang, et à voir si cette différence est héréditaire. 3° L’élevage en agitateur d’une race d’eau stagnante pour voir si et jusqu’à quel point, une contraction phénotypique se produit. Ces expériences suffiront à confirmer ce que nous avons établi par la statistique des phénotypes dans la nature : que la contraction par accommodation résulte des mouvements de l’animal exécutés en réponse aux actions du milieu.
§ 22. — Les différentes explications possibles de la contraction de la coquille🔗
Avant de tenter notre démonstration, il convient naturellement de voir s’il est légitime d’expliquer la contraction par les seuls mouvements de l’animal et si d’autres facteurs ne jouent pas un rôle prépondérant. Indépendamment des énergies héréditaires et de la mécanique embryonnaire — que celle-ci soit gouvernée par celles-là ou soit due à une épigenèse plus ou moins radicale, peu importe ici — un grand nombre de facteurs peuvent intervenir, en effet, durant toute la croissance de la coquille et cela dès la naissance. Essayons de les classer :
1° Les dimensions de la nappe d’eau influent sur la taille, comme nous l’avons vu. Peut-être influent-elles donc aussi sur la forme.
2° La nature chimique de l’eau peut agir de différentes manières sur la coquille. Elle peut tonifier ou affaiblir les muscles de l’animal (le muscle pédieux qui joue un si grand rôle dans l’application aux supports ou le muscle columellaire qui relie l’animal à sa coquille), altérer le métabolisme (et par là changer les dimensions du poumon ou du manteau, ce qui agirait sur la coquille), etc.
3° La nature chimique du substrat : le sol et la végétation dont se nourrit l’animal, par conséquent, agissent sans doute sur le métabolisme, l’épaisseur de la coquille, etc. Presque tous les mollusques du Léman, comme l’a bien observé Favre, ont des coquilles plus minces que ceux du lac de Neuchâtel, en particulier nos Limnées.
Cela peut résulter de la nature du substrat et peut avoir une influence sur la forme elle-même de la coquille.
4° La température agit sans nul doute sur le métabolisme ou de toute autre manière (durée d’incubation, etc.), et peut avoir ainsi une action indirecte sur la contraction.
5° Les parasites, en particulier ceux du foie, le foie étant logé dans la spire.
6° La propreté des eaux a peut-être, et indépendamment de leur composition chimique, un effet sur les habitudes des Limnées : dans une eau sale, l’animal est obligé de monter fréquemment à la surface pour respirer, et, de plus, si l’eau est encombrée de détritus, il ne dilate pas simplement son pneumostome, mais est obligé d’en évaginer les parois, en constituant une sorte de tube, d’où cette échancrure de la coquille qui caractérise une morphose à laquelle nous avons autrefois donné le nom de laciniosa.
7° La quantité de nourriture disponible dans le milieu est évidemment importante, et certains auteurs, comme Clessin, attribuent la contraction à la dénutrition.
8° La vitesse de la croissance (que cette vitesse résulte de la quantité de nourriture, de la température ambiante ou de ce qu’on voudra) peut exercer directement une influence sur la forme de la coquille. On parle en conchyliologie de tours de spire « s’accroissant rapidement » (forme contractée) ou « s’accroissant très lentement » (forme subulée). Peut-être cet accroissement est-il en rapport avec la vitesse de croissance de l’animal lui-même ?
9° La durée d’incubation, et la durée du séjour de l’animal (sorti de l’œuf) dans le boudin gélatineux qui entoure les œufs. On observe, à cet égard, de grandes différences entre les pontes et entre les individus d’une même ponte. Certains exemplaires séjournent dans l’œuf quelques jours de plus que d’autres. Les uns demeurent ensuite quelques heures seulement dans le boudin d’albumine tandis que d’autres s’y complaisent et s’y nourrissent des jours entiers. Peut-être que la forme initiale résultant de ces différentes habitudes, et bien qu’il s’agisse de coquilles minuscules (un tour et demi de spire) influe sur la croissance et la forme définitive (de même que la marche trop précoce d’un bébé le rendra bancroche pour la vie entière) 86.
10° Le mode de respiration (pulmonaire ou cutanée) qui résulte de la configuration du milieu peut jouer un rôle dans la forme du poumon et du manteau, donc de la coquille. Il est clair, en effet, qu’une Limnée vivant à 30 m de fond ou en eaux sans cesse agitées, ne respire pas comme une Limnée de marais.
11° Les Mollusques lacustres sont presque tous atteints d’albinisme, par opposition aux races non lacustres de mêmes espèces (Limnæa stagnalis et ovata ; Valvata antiqua, etc.). Il y a là l’indice d’une action du milieu qui est peut-être le résultat des facteurs précédents réunis, mais qui peut résulter de processus photochimiques indépendants. Or, il se pourrait que, non pas l’albinisme, mais les phénomènes dont l’albinisme est le symptôme, agissent indirectement sur la contraction.
12° L’agitation de l’eau peut enfin agir (mécaniquement ou en oxygénant le milieu) sur le rythme du cœur, sur la circulation entière et le métabolisme, indépendamment de toute action directe sur la coquille. Ce facteur pourrait constituer une cause indirecte de contraction.
13°, Etc., etc.
D’une manière générale, il faut affirmer avec force et nous rappeler sans cesse, tant à propos des accommodations qu’à propos des génotypes, qu’il n’y a pas en biologie de caractères isolés, mais uniquement des complexes de caractères. Ces complexes peuvent présenter les uns par rapport aux autres différents degrés de liberté, allant de la dépendance absolue à l’indépendance absolue (deux cas limites impossibles à déceler) et se différencier eux-mêmes en sous-complexes ou « caractères » plus ou moins indépendants, comme en témoignent les expériences de disjonction mendélienne. Mais jamais on n’est autorisé à parler d’un caractère isolé, parce que jamais on n’est renseigné sur ses attaches réelles avec le reste de l’organisme. Cela est vrai des accommodations comme des caractères génotypiques. C’est donc uniquement à cause de notre ignorance que nous avons dû isoler le caractère « contraction de la coquille » et en faire l’objet unique de nos recherches.
Gardons-nous donc d’éliminer les facteurs précédents, qui tous jouent sans doute leur rôle direct ou indirect, à des degrés divers et selon différentes combinaisons. Nous ne pouvons malheureusement pas mesurer aujourd’hui ce rôle, mais il est possible qu’une analyse expérimentale ou génétique patiente montre un jour que la contraction
[p. 452] est facilitée par la présence de tel ou tel autre caractère, dû lui-même à l’un des facteurs énumérés : la contraction ne peut être ainsi que l’aspect particulier le plus visible d’un ensemble de modifications morphologiques et physiologiques dépendant de toutes les conditions ambiantes.
Mais ce que nous pouvons admettre sans grand risque de nous tromper, c’est que les facteurs énumérés ne suffisent pas à eux seuls à déterminer la contraction de la coquille. Parmi eux il en est certes qui peuvent être nécessaires indirectement à l’apparition de cette contraction : le fait que certains lacs ne possèdent pas de variétés contractées, et que les autres lacs semblent avoir été conquis par ces formes avec une lenteur considérable (cf. les Limnées néolithiques de la Tène), donne à penser que la contraction, même à titre d’accommodation non héréditaire, peut être retardée ou facilitée par d’autres facteurs que les mouvements de l’animal. Ou bien (ce qui revient au même), ceux-ci dépendent de facteurs complexes, qui débordent la physiologie du seul système nerveux. À moins aussi que le temps explique de tels faits, mais cela revient encore peut-être au même. Donc, si les facteurs en question peuvent faciliter ou retarder le développement des accommodations par contraction, ils ne sauraient constituer à eux seuls la cause de cette contraction. C’est ce que nous allons chercher à montrer maintenant, en reprenant un à un les douze facteurs énumérés.
1° Dimensions de la nappe d’eau. En aquarium, on constate bien que l’exiguïté ou l’encombrement de l’espace disponible, empêchent une croissance normale et par conséquent agissent quelque peu sur la contraction. Mais il ne saurait y avoir là de facteur important en ce qui concerne les lacs : preuve en soit que les formes sublittorales sont d’allongement normal.
2° La composition chimique de l’eau ne suffit pas non plus à expliquer la différence des formes de lac et des formes de marais : à supposer que cette composition ait assez varié du néolithique à nos jours et qu’elle varie suffisamment d’un lac à l’autre, pour expliquer la présence de formes subula, dans les dépôts de craie lacustre, ou dans certains grands lacs actuels, l’allongement progressif de la coquille au fur et à mesure qu’on s’éloigne du littoral, pour descendre à 10-30 m, prouve, nous semble-t-il, que ce facteur chimique est inopérant à lui seul.
3° Cet argument vaut aussi, en ce qui concerne la nature chimique
[p. 453] du substrat. En outre, le Léman et le Bodan ont les mêmes substrats géologiques, sans présenter les mêmes populations de Limnées. Le lac de Neuchâtel et le lac de Bienne sont dans le même cas, etc. Que le substrat agisse sur l’épaisseur de la coquille, par l’intermédiaire du pour-cent de calcaire contenu dans les végétaux qui servent de nourriture au Mollusque, c’est bien possible, mais il n’y a pas de relation directe entre l’épaisseur de la coquille et sa forme.
Les coquilles de lac sont, il est vrai, certainement plus épaisses que les coquilles ayant cru dans les étangs. Geyer a même expliqué cette épaisseur comme une réaction au mouvement de l’eau (le manteau secréterait d’autant plus que la coquille est plus exposée, et cela en vertu de la loi d’assimilation fonctionnelle). Mais Favre a montré des exceptions notables à cette règle et, quelle que soit la cause de l’épaississement de la coquille dans les lacs, il semble impossible, au sein d’une même nappe lacustre, de voir de corrélation nette entre la contraction et l’épaisseur ; d’un lac à l’autre, il y en a encore moins. Cette corrélation existerait-elle, d’ailleurs, qu’elle ne prouverait nullement que l’épaisseur de la coquille soit cause de sa forme.
4° La température est un facteur fréquemment invoqué par Favre, tant en ce qui concerne les changements faunistiques qui se sont produits du paléolithique à nos jours (évolution des Valvata, etc.) qu’eu égard aux caractères spéciaux de la coquille comme, précisément, l’épaisseur. En ce qui concerne la contraction elle-même (sur laquelle Favre ne s’est pas prononcé), nous ne voyons pas quelle relation directe il pourrait y avoir. Si la chaleur favorise la contraction, les formes des marais avoisinant les lacs devraient être plus contractées que celles de la beine ; si c’est le froid, les formes sublittorales devraient être moins allongées, etc. Or, c’est le contraire qui se produit.
5° Les parasites du foie, d’après M. G. Dubois, qui a fait une thèse sur les Nématodes des environs de Neuchâtel, sont uniformément répandus chez les exemplaires de lac et de marais. De plus, ils s’attaquent peu aux jeunes et n’agissent guère ainsi qu’à la fin de la croissance.
6° Clessin admet 87 qu’en gros, moins les conditions d’existence sont favorables, plus la spire est contractée. Cela est sans doute
[p. 454] vrai de malformations d’eau stagnante, dont nous avons parlé (§ 4), mais, en règle générale, nous n’arrivons pas à voir de corrélation. À en juger par leur rareté relative et par leur taille, les Bollingeri sublittorales sont par exemple plus défavorisées que les lacustris : elles sont cependant normales en fait d’allongement.
8° En ce qui concerne la vitesse de la croissance, nous n’avons pu faire d’observations dans la nature. Mais, en aquarium, nous avons cru constater que les variations individuelles ou raciales se faisaient au hasard. Dans un ensemble d’élevages simultanés, par exemple, les formes les plus rapidement adultes ont été des Rhodani assez contractées de Nidau (race IV) et des exemplaires typiques de Thielle (race II). Les individus avortés sont, il est vrai, souvent les plus allongés, mais on les reconnaît à leur taille exiguë : or, nous avons montré qu’en règle générale il n’y a aucune relation nette entre la taille et la forme (voir Introduction).
9° La durée d’incubation semble être, elle aussi soumise, en aquarium, aux lois du hasard, du moins d’un individu à l’autre et à température égale (la température accélère certainement le développement de l’œuf, mais comme nous venons de le dire, il n’y a pas de corrélation entre la température et la contraction). À supposer cependant, que le développement embryonnaire soit, différent, en moyenne, dans les lacs et les marais, en vertu de conditions spéciales à l’eau des lacs, la présence des formes sublittorales à allongement normal montrerait que ce fait n’a pas d’influence direct sur la forme.
10° et 11° Même raisonnement en ce qui concerne le mode de respiration et en ce qui concerne l’albinisme : les formes sublittorales sont, en effet, albines plus encore que les formes littorales (les formes littorales non contractées sont fréquemment colorées). D’autre part, plus encore que les lacustris ou bodamica, elles sont privées de respiration aérienne : or, elles sont normales au point de vue de la forme.
12° Reste le point le plus important : puisque la contraction est bien liée aux conditions du milieu littoral, et que, comme nous l’a montré la statistique des phénotypes en nature, elle est même en corrélation directe avec l’agitation de l’eau, ne pourrait-on pas admettre que cette agitation agit sur la coquille autrement que par l’intermédiaire des réactions motrices de l’animal ? Le rythme du cœur et bien d’autres processus ne peuvent-ils pas être modifiés par le mouvement de l’eau ? Nous croyons à l’existence de tels phénomènes,
[p. 455] mais sans voir le moyen de les mesurer. Une analyse physiologique devrait, en tout cas, porter sur des individus qui rempliraient cette double condition d’être exposés à des milieux lacustres différents et d’appartenir à la même race. Il semble bien, en effet, que certains caractères, comme le rythme du cœur, varient d’une race à l’autre. En aquarium, nous avons trouvé, par exemple, une moyenne de 41 battements par minute pour la race V (bodamica d’Hauterive) et de 36 battements pour les exemplaires pris au hasard dans les quatre autres races. Mais la différence peut être fortuite ; tous les écarts sont grands entre les individus (18 à 57), suivant l’âge, la taille, etc. En outre, nous n’avons trouvé, dans le détail, aucune corrélation entre ce caractère et la contraction de la coquille, ni en comparant nos cinq races entre elles, ni en comparant entre eux les individus d’une même race.
Quoi qu’il en soit de cette dernière question, une chose nous semble claire : on comprend d’emblée comment l’agitation de l’eau agit sur l’indice de contraction de la coquille par l’intermédiaire du système neuro-musculaire, mais on ne comprend pas comment des facteurs de l’ordre des fonctions de nutrition peuvent imprimer une certaine forme, et toujours la même, à cette coquille. De telles causes interviennent sans doute, mais indirectement, en rendant l’individu plus ou moins plastique. Elles sont donc peut-être nécessaires à la production d’une accommodation, quelle qu’elle soit, mais elles ne sont pas suffisantes pour expliquer la forme qu’a prise cette accommodation.
Nous voici donc ramenés, en ce qui concerne tout au moins l’explication des phénotypes, à la notion de cinétogenèse : la forme de la coquille dépend des mouvements de l’animal. L’idée de cinétogenèse est due, comme on le sait, au biologiste américain Cope 88. À l’action directe des phénomènes physico-chimiques sur les fonctions de nutrition (modifications de taille, de couleur, etc.) et qu’il appelle la physiogenèse, Cope oppose l’action des mouvements de l’animal lui-même, ou cinétogenèse. Cette notion dérive évidemment du grand principe lamarckien de l’usage et du non-usage des organes. Mais elle est plus spéciale, puisqu’elle fait appel non pas à toutes les fonctions, ni au fonctionnement de tous les organes, mais aux seules fonctions de relation et aux organes, en tant
[p. 456] que gouvernés par la motricité. C’est donc un cas particulier du principe lamarckien de l’assimilation fonctionnelle, mais appliqué à la motricité seule. La plupart des exemples de Cope sont tirés de l’étude du squelette des Vertébrés et sont d’ailleurs importants pour notre problème, puisqu’il s’agit aussi de relations entre la forme de pièces solides et les mouvements de l’être vivant. Mais Cope a cité, en malacologie même, des faits topiques presque identiques à ceux de nos Limnées. À Ball il emprunte ses réflexions sur l’origine du pli columellaire chez les Gastropodes marins. Si l’on compare, par exemple, la columelle lisse d’un Fusus parilis à la columelle plissée d’une Mitra lineolata89, on ne peut s’empêcher de voir, dans la torsion progressive qui a donné naissance à ces plis, le résultat des efforts du muscle adducteur. La coquille des Pélécypodes et, enfin, le célèbre cas de la zone d’impression des Nautilus de Hyatt fournissent à Cope ses autres exemples. Bref, Cope a fort bien vu que l’ensemble des caractères conchyliologiques pouvaient exciper d’une explication par cinétogenèse.
N’allons cependant pas trop vite en besogne. Cope, écrivant en 1896, ignorait tout encore des faits expérimentaux qui ont contraint les biologistes à distinguer les accommodations non héréditaires et les adaptations héréditaires. Ce n’est donc, en cet instant, que pour la contraction-accommodat que nous retenons l’explication par cinétogenèse. À cet égard, rappelons que, le lamarckisme entier serait-il à rejeter du domaine de l’hérédité, il resterait vrai en ce qui concerne les accommodations. Personne ne le conteste d’ailleurs et c’est en quoi nous ne préjugeons pas de la solution du problème de nos génotypes en acceptant les idées de Cope pour les appliquer à l’accommodation. Disons encore que si Cope a le grand mérite, à nos yeux, de montrer que la cinétogenèse postule la psychologie — les mouvements de l’animal résultent de ses habitudes acquises autant que de ses réflexes — il a malheureusement opéré en psychologie à coup de spéculations (cf. l’« archaesthétisme » ou conscience vitale !) plus que par la méthode expérimentale.
Quant au problème spécial de nos Limnées, c’est à Geyer que revient le mérite d’avoir compris, sans connaître Cope, que la contraction de la coquille ne saurait s’expliquer autrement que par
[p. 457] cinétogenèse. Exposé aux vagues, dit-il 90, l’animal s’applique contre son support, d’où un effort constant du muscle columellaire qui contracte la spire tout au cours de la croissance. Cette explication paraît si évidente, que nous l’avons trouvée nous-même peu après (non avant !) le début de nos présentes recherches, et cela sans savoir que Geyer en faisait usage depuis longtemps. Si nous indiquons ce détail, c’est pour montrer combien l’observation conduit, indépendamment de tout a priori, à cette interprétation. Mais si Cope exagère peut-être la portée de la psychologie, Geyer n’en fait pas toujours un usage suffisant. Il n’y a pas, en effet, qu’un réflexe mécanique dans la réponse de la Limnée aux vagues. L’animal acquiert, durant sa croissance, des habitudes diverses (comme nous l’avons vu, les réponses à une agitation légère de l’eau sont également diverses et peuvent conduire à des formes subula autant qu’à la var. lacustris) et ces habitudes peuvent jouer chacune un rôle dans le polymorphisme de notre espèce. Aussi convient-il maintenant de procéder à une analyse aussi complète que possible des réactions motrices de l’animal.
§ 23. — Les réactions motrices et la psychologie de la Limnée🔗
Nous allons chercher à décrire, dans les grandes lignes, l’ensemble des comportements de la Limnæa stagnalis, et noterons lesquelles parmi ces conduites, peuvent jouer un rôle dans l’indice de contraction de la coquille.
Il faut, nous semble-t-il, classer en trois grands groupes les réactions psychologiques de notre espèce : en premier lieu, les réactions réflexes (ou instinctives, l’instinct ne constituant qu’une complication des réflexes) et les tropismes, qui sont héréditaires ; en second lieu, les habitudes (avec les réflexes conditionnés et la mémoire motrice), qui s’acquièrent au cours de la croissance, au contact du milieu et sans préformation héréditaire ; en troisième lieu, les faits de tâtonnements ou d’accommodation motrice aux circonstances nouvelles. Ces dernières conduites sont également acquises et constituent le simple prolongement des faits d’habitude, soit qu’il s’agisse de la formation d’une habitude nouvelle, soit qu’il y ait essai d’application des cycles moteurs habituels à des circonstances
[p. 458] nouvelles. La limite la plus importante pour nous est donc celle qui sépare les habitudes et les réflexes, car les réflexes sont les mêmes pour tous les individus de l’espèce ou de telle ou telle race considérée, tandis que les habitudes peuvent se plier aux différents milieux et différeront ainsi d’une population à l’autre (ce qui n’empêche pas, naturellement, certaines habitudes d’être néanmoins communes à toutes ces populations).
Voici la série des réflexes observés :
1° Les réflexes sexuels, sans intérêt pour nous. Notons seulement que l’individu qui poursuit son partenaire et va donc jouer le rôle de mâle, est loin d’avoir une science infuse des mouvements à exécuter. Les premiers accouplements témoignent même d’une curieuse maladresse. Le mâle (appelons ainsi celui qui fonctionne comme tel) monte sur la coquille de la femelle et s’y fixe solidement, le plus près possible du labre. Mais il ne sait ni de quel côté diriger son pénis (il cherche tantôt aux environs du tentacule droit, tantôt aux environs du gauche), ni surtout dans quel orifice. Nous avons vu des individus plonger leur pénis dans le pneumostome de la femelle et même chercher à pénétrer dans sa bouche. Après de tels échecs, le prétendant remonte sur la coquille de son partenaire pour reprendre ses essais, un instant après, dans une autre direction. Mais souvent il trouve alors la femelle retirée dans sa coquille, souffrant d’une contracture qui peut durer quelque temps. Même quand l’accouplement est normal, le retrait du manteau de la femelle se prolonge, souvent des heures après l’acte.
De tels comportements ne peuvent jouer de rôle dans la contraction de la coquille. Mais peut-être les « ratés » dont nous venons de parler expliquent-ils certaines malformations de l’ouverture, qui seraient dues ainsi à des contractures de l’animal, lors d’accouplements précédant la maturité de la coquille.
2° Les réflexes de nutrition. Dès sa sortie de l’œuf et durant toute sa vie, l’animal racle avec sa radule la surface des corps sur lesquels il rampe et dévore ainsi les microphytes ou les feuilles de macrophytes. L’alternance de la préhension et de la déglutition des aliments imprime au mufle un mouvement rythmique d’avance et de recul. Pendant cette opération, le pied est étalé, appliqué contre le support et la coquille plus ou moins immobile, le bord de l’ouverture (surtout le bord inférieur), reposant presque sur la nuque et
[p. 459] le dos de la bête et restant ainsi exposé à des frottements continus de la part de l’animal lui-même ou des corps environnants 91.
Ces circonstances expliquent assurément beaucoup de choses.
Dans un étang fangeux, la nourriture étant plus ou moins recouverte et le mufle devant plonger sans cesse dans la vase, il va de soi que le labre, frôlant continuellement le sol, aura tendance à s’évaser et même à se retrousser (f. ampliata-turgida). Sur des supports pierreux, comme les plages de galets ou les petits rochers qu’habitent les variétés lacustris et bodamica dans les lacs, le phénomène sera bien plus net encore. Durant les moments de forte agitation de l’eau, l’animal est appliqué contre la pierre et ne mange pas. Mais même en temps normal, c’est-à-dire quand la Limnée peut se nourrir (en aquarium l’animal mange à peu près tout le temps), il va de soi que l’eau n’est presque jamais rigoureusement immobile. Le labre est donc sans cesse menacé de heurter la pierre que la bête est en train de lécher, d’où cet évasement de l’ouverture si caractéristique des coquilles de lac. Au contraire, quand l’animal se nourrit sur les plantes, le problème est de se faufiler perpétuellement entre deux tiges ou deux feuilles : loin d’avoir tendance à s’écarter du dos de l’animal, le labre et son manteau se rapprochent donc du corps de la bête, d’où ces ouvertures étroites et souvent même tordues des individus vivant parmi les macrophytes. Nous retrouverons d’ailleurs ces remarques à propos de la reptation, mais il importe de comprendre que pendant la nutrition même, la position de l’animal allant de pair avec les mouvements du mufle, suffit déjà à conditionner en partie la forme de la coquille.
3° Les réflexes de respiration. Les Limnées sont des pulmonés qui, en circonstances normales, viennent respirer l’air en nature à la surface. Dès les instants qui suivent la naissance, les jeunes sortent même de l’eau et, soit dit entre parenthèses, s’aventurent parfois si loin qu’elles sont desséchées par l’air ou par un rayon de soleil surgissant à l’improviste. Les adultes, au contraire, ne sortent que peu de l’eau et n’en sortent même que quand elle se corrompt et que l’asphyxie est proche. En temps habituel, l’animal ne paraît pas revenir à la surface à intervalles fixes ; mais dès qu’il touche le fil de l’eau, le pneumostome s’ouvre brusquement, en faisant entendre
[p. 460] un bruit caractéristique, qui ressemble au son d’une goutte de pluie tombant sur une flaque. Suivant la position de l’animal, le pneumostome s’ouvre sans plus, ou s’évagine légèrement en constituant une sorte de tube, qui se dirige vers la surface et s’ouvre au contact de l’air. Quant aux exemplaires de lacs, il va de soi qu’ils ont beaucoup moins souvent l’occasion de respirer à la surface, et cela d’autant plus que l’eau est agitée ou que l’animal vit sous le littoral. Aussi, faut-il admettre que les individus sublittoraux et certains individus littoraux respirent sans plus l’oxygène de l’eau, à la manière des Limnées abyssales.
Ces phénomènes, en tant que purement physiologiques, n’ont, comme nous l’avons vu, aucune influence directe sur la contraction de la coquille, puisque les formes les plus profondes (10-30 m) sont les plus allongées. Mais les réflexes mêmes de la respiration ne sauraient-ils pas modeler en partie la coquille ? En ce qui concerne les formes d’eau stagnante, le jeu continuel du pneumostome agit indirectement sur l’indice de contraction en conditionnant quelque peu la forme de l’ouverture. Les formes les plus typiques présentent, en effet, au sommet du bord extérieur du labre, un certain angle et une légère échancrure qui correspondent précisément à l’ouverture du poumon dans le manteau. Or, on observe au moins deux types de variations à cet égard. Chez les turgida, angulosa et elophila, cet angle s’accentue et donne à l’ouverture une forme quadrangulaire. Chez les laciniosa92, l’angle disparaît, mais le labre est creusé par une profonde échancrure. Ne serait-ce pas que chez les premiers, qui habitent en général des marécages encombrés, le poumon reste longtemps gonflé d’air, sans s’ouvrir, et que chez les seconds (qui habitaient quand je les ai recueillis une mare peu profonde, mais couverte de détritus végétaux) le tube, dû à l’évagination du pneumostome, se produit plus fréquemment que de coutume ? Quoi qu’il en soit du détail de ces explications, le facteur de cinétogenèse auquel elles font appel nous paraît seul capable de rendre compte de ces variations.
Or, la chose a sa petite importance, puisque, dans les variétés de lac, l’ouverture est précisément d’autant plus carrée que l’animal vit en eau agitée. Chez les bodamica, le labre remonte même au-dessus du point d’insertion, pour atteindre son sommet à l’endroit précis de l’ouverture du poumon. Ne serait-ce pas que ces animaux conservent leur poumon aussi gonflé que possible au lieu de renouveler sans cesse leur provision d’air comme le font les individus d’étangs ? Ce sont là d’ailleurs de simples conjectures, car il se pourrait que la forme quadrangulaire de l’ouverture résultât directement de la contraction de la coquille, au lieu de favoriser cette contraction. Mais, ce qui rend l’explication vraisemblable, c’est que chez les bodamica d’aquarium, la contraction générale demeure seule, l’angle en question disparaissant : en effet, en aquarium, la respiration est normale.
4° Les réflexes de reptation. Avec l’analyse de la marche de l’animal, nous abordons la description des conditions fondamentales de contraction ou d’allongement de la coquille. Sauf quand la nutrition l’absorbe au point de l’immobiliser, la Limnée est, en effet, presque constamment en marche, marche très lente lorsqu’il y a espoir immédiat de nourriture, rapide et même vive lorsque l’animal n’est pas prêt à manger. Or, la marche agit de trois manières sur la coquille : 1° en imprimant une certaine forme à la sole pédieuse et par là indirectement à l’ouverture : 2° en soumettant la columelle et, par là, la spire entière, à une traction constante, puisque l’animal tire sans cesse sa coquille après lui ; 3° en exposant le labre à des frictions diverses, qui tendent à l’évaser ou au contraire à amincir l’ouverture. Reprenons ces trois points.
Le pied, tout d’abord, est en principe étendu, adhérant aux supports de toute sa surface. Il glisse le long des corps, sans mouvement apparent et en sécrétant un léger mucus. Ovale et presque triangulaire quand la marche est lente, il s’allonge et s’amincit quand l’allure augmente. Cela étant, de nombreuses habitudes vont naturellement se greffer sur ces mouvements réflexes : suivant que la marche ordinaire a lieu sur la pierre, sur la vase ou sur les plantes, la sole pédieuse acquerra, il va de soi, une certaine mémoire motrice lui imprimant une certaine forme moyenne.
La traction de la coquille, en second lieu, varie aussi beaucoup. Quand la marche est lente, la coquille reste presque immobile et dans la position que nous avons décrite à propos de la nutrition.
[p. 462] Mais quand la vitesse s’accroît ou que la marche a lieu en hauteur, la coquille est sans cesse en mouvement, selon un rythme dû à l’activité du muscle columellaire : elle recule légèrement, pendant que l’animal avance en relâchant le muscle, puis est ramenée brusquement sur le dos de la bête par une traction du muscle, et ainsi de suite. Dans les montées, on peut même distinguer trois phases, parce que la coquille est projetée, par une sorte de secousse, plus haut que l’animal lui-même, avant d’être ramenée sur sa nuque, puis abandonnée un instant derrière lui (voir fig. 11). Il va de soi que, ici de nouveau, une série d’habitudes différentes s’acquièrent suivant la nature mécanique du substrat et conditionnent, chacune à sa manière, la forme de la coquille.
Fig. 11. Trois phases successives des mouvements de l’animal montant le long d’une plante
Enfin, le labre est exposé de diverses façons : frisant le dos de l’animal et même le sol, quand la reptation est lente sur un support plat, il évite tout frottement de ce genre quand la marche a lieu au milieu de feuilles ou de tiges. Dans ce dernier cas, le dernier tour de spire subit au contraire une pression de l’extérieur, bien distincte de l’action sur le labre même exercée par les substrats solides.
Aux réflexes de reptation, il faut joindre la natation. Il s’agit d’un comportement à peine différent de la marche proprement dite : lorsque l’animal touche la surface de l’eau, il lui arrive de nager sans plus, la sole pédieuse glissant strictement au fil de l’eau et la coquille pendant au-dessous. Le pied est immobile en apparence, mais sécrète une pellicule de mucus et se plisse en une série d’ondulations
[p. 463] très fines qui expliquent précisément le mouvement de la bête. En fait, l’animal marche sur une paroi solide, la tension superficielle de l’eau tenant lieu de support. C’est pourquoi la natation n’est qu’un cas particulier de la marche. Mais il est utile de distinguer ce comportement des précédents, parce qu’il donne naissance à des habitudes distinctes en eaux stagnantes et en milieux lacustres. Notons enfin que, sans qu’il s’agisse ici d’un réflexe proprement dit, un tel comportement apparaît très tôt : le lendemain de la naissance, nous avons observé des individus de toutes races se livrer déjà à cet exercice, en aquarium.
5° Le réflexe patellaire. Nous appellerons ainsi 93 le réflexe que présente l’animal dès que lui-même ou sa coquille subissent le moindre heurt dû aux corps environnants, ou la moindre secousse due aux mouvements de l’eau : l’animal s’applique alors contre son support en faisant ventouse avec la sole pédieuse et en rabattant la coquille aussi complètement que possible, c’est-à-dire jusqu’à ce que le labre touche le sol et que la bête soit entièrement cachée. Il serait donc faux de dire simplement que l’animal rentre dans sa coquille : il ne cherche nullement à lâcher le support, et s’y applique au contraire. C’est pourquoi nous distinguons ce réflexe du suivant, mais tous deux, cela va de soi, sont des réflexes de défense, analogues à celui de l’escargot qui se retire dans sa maison. Notons encore que ce réflexe est à peine esquissé, lors des petites secousses, la coquille se rabattant simplement sur la nuque de l’animal, mais ne s’appliquant pas sur le sol. Mais si la secousse augmente, non seulement la coquille pèse sur le support jusqu’à effriter son labre, mais le pied fait ventouse à la manière de celui d’une Patella ou d’un Ancylus. Il m’est arrivé, par exemple, de voir une Limnée, que j’avais consciencieusement secouée au moyen du dynamomètre confectionné à cet usage, ne plus pouvoir se détacher elle-même pendant quelques minutes : au va-et-vient de la coquille, j’ai bien constaté que l’animal faisait effort pour avancer, mais la sole restait étalée et immobile, collée au verre par son mucus, et l’effet de ventouse ainsi produit.
C’est à ce réflexe patellaire que Geyer attribue la contraction de la coquille. Effectivement, il a pour résultat nécessaire de dilater
[p. 464] l’ouverture (par pression sur le support) et de contracter la spire (par tension du muscle columellaire).
6° Le réflexe de retrait est également un réflexe de protection, mais inverse : l’animal lâche le support et se retire dans sa coquille 94. C’est ce qui arrive lorsqu’une secousse le surprend sur un support flexible, ou lorsque la force du heurt est telle que le réflexe patellaire ne joue plus. Il va de soi que dans un milieu lacustre ce comportement est très dangereux : si l’animal ne tombe pas par hasard dans une fente ou un trou, il risque, à brève échéance, le bris de l’extrémité de la spire et par conséquent une blessure au foie. En eaux stagnantes c’est par contre un bon moyen de protection, sauf à ce que l’insecte qui a donné la secousse ne retrouve la Limnée, n’entre dans la coquille et ne dévore l’animal à son aise.
Lors du retrait de l’animal comme d’ailleurs lors du réflexe patellaire, l’air contenu dans le poumon est en général expulsé violemment. Ce phénomène se produit également lorsque l’animal, nageant au fil de l’eau, se laisse brusquement choir (si l’eau se ride, par exemple). Ce comportement de la descente brusquée provient d’une habitude qui est venue se greffer sur le réflexe de retrait, ou le même réflexe, en circonstances différentes.
7° Le reflexe du sommeil. Comme l’a montré M. Claparède, en une théorie célèbre, le sommeil est un instinct, ce qui signifie qu’il n’est pas le produit direct d’une intoxication, mais un réflexe de défense contre cette intoxication. On peut, nous semble-t-il, rapporter au sommeil la conduite de nos Limnées lorsque, sans aucune cause extérieure, elles se retirent à moitié : le pied forme alors, en guise d’opercule, une sorte de bouclier bombé, qui bouche l’ouverture de la coquille. Dans ces sommeils légers, l’extrémité postérieure du pied reste hors de la coquille et accroché au support : la Limnée n’est ainsi qu’à moitié collée contre le verre de l’aquarium, et un rien la fait chuter. Mais, dans certaines circonstances, et essentiellement sous l’influence du froid, l’animal se retire complètement dans sa maison, le pied faisant toujours opercule, et le sommeil dure des jours entiers ou des semaines. J’ai observé la chose en aquarium, dans des chambres à 2-3°, et surtout en nature, pendant l’hiver. De même, lorsque les mares se dessèchent en été, l’animal prend
[p. 465] cette position, et reprend vie allègrement dès que l’eau revient … si elle revient avant la dessiccation complète de la bête.
C’est peut-être à ce réflexe qu’il faut rapporter un comportement curieux, qui est très régulier en aquarium : dès que l’eau se refroidit brusquement (par exemple lorsqu’on change l’eau en hiver) tous les individus descendent au fond du bocal et y restent immobiles.
À côté de ces réflexes, communs à toutes les races, il faut noter l’existence de tropismes (ou tendances réflexes) spéciaux à chaque race. Nous y reviendrons après avoir examiné ces habitudes. Passons donc maintenant à la question des habitudes. Il importe, en effet, de se rappeler que les grands réflexes énumérés à l’instant, ne constituent pas autre chose qu’un canevas, un thème commun, sur lequel les conditions ambiantes vont broder un ensemble de variations de détail. Tout d’abord, à lui seul, un réflexe n’est pas le comportement rigide et automatique qu’ont décrit les premiers physiologistes, mais une conduite qui s’affermit en s’exerçant. Comme cet exercice dépend du milieu, il va de soi, par exemple, que le réflexe patellaire prédominera sur le réflexe de retrait dans les lacs, et que l’inverse se produira dans les marais. C’est ce que nous chercherons à contrôler par l’expérience (§ 24). Mais ensuite, sur chaque réflexe peuvent se greffer ces associations sensori-motrices que Pawlow a appelé les réflexes conditionnés. De même que le chien apprend à saliver (par dressage et expérience) au son d’une cloche ou à la vue de certains signaux qui annoncent son repas, de même la Limnée apprend, au contact des différents milieux, à compliquer sa marche de telle ou telle façon 95. Il y a là un second élément de différenciation qui peut expliquer comment les mêmes réflexes innés donnent, en milieux distincts, des résultats opposés à cause de la forme de la coquille. En troisième lieu, et par simple prolongement des réflexes conditionnés, des habitudes réellement nouvelles peuvent se constituer chez la Limnée, et accentuer ainsi la différenciation dont nous venons de parler.
À cet égard, deux groupes d’expériences, importantes pour nous, attestent l’existence d’un certain pouvoir d’acquisition et de mémoire motrice de la Limnée. Ce sont d’abord les belles expériences de Piéron, résumées dans son livre connu sur L’Évolution de la[p. 466]mémoire (Paris, 1918) et qui prouvent que « les lois générales de la mémoire associative (période d’établissement et période d’évanouissement de la liaison mnémonique) se trouvent identiques » chez le Mollusque et chez l’Homme 96. C’est ensuite l’ingénieuse expérience de Buytendijk (La Psychol. des animaux, Payot, 1928, p. 182-4). Cet auteur place, en conditions identiques et hors de l’eau, des Limnées 97 sur le dos, et constate que le temps nécessaire pour que l’animal se retourne diminue au fur et à mesure des nouveaux essais, ce qui met en évidence l’acquisition d’une habitude. De plus, l’expérience de Buytendijk montre (ce qui est très intéressant) que si on arrache violemment la Limnée de son support après qu’elle se soit retournée, l’habitude du retournement rapide ne s’acquiert pas aussi vite, ni même pas du tout : cela prouve que l’habitude ne se forme qu’en fonction d’un résultat agréable (le retour à l’eau) et ne se constitue pas lorsque le résultat est pénible (l’arrachement d’une Limnée constitue une « excitation désagréable »).
Cette plasticité mnésique de la Limnée montre assez combien la diversité des milieux est de nature à compliquer les réflexes dont nous avons parlé et à constituer ainsi une série indéfinie de types distincts de cinétogenèse. Reprenons un à un, à cet égard, nos réflexes fondamentaux pour voir quelles habitudes peuvent se greffer sur eux :
1° Habitudes sexuelles. En vertu de facteurs difficiles à analyser, les individus diffèrent plus ou moins entre eux quant à leurs habitudes sexuelles : chez les uns l’accouplement est de règle, chez d’autres l’autofécondation prédomine. Cela ne nous intéresse pas ici, étant sans influence sur la cinétogenèse.
2° Habitudes de nutrition. La nourriture varie beaucoup d’une population à l’autre. Sur les plages caillouteuses l’animal se borne à lécher continuellement la surface des pierres. Dans les mares fangeuses ou les stations sublittorales, la nourriture se trouve à même dans la vase. Dans les étangs ou les prairies de potamots, l’animal lèche les tiges des macrophytes ou dévore même les feuilles en demi-décomposition, etc., etc. D’où une série d’habitudes motrices très différentes d’un milieu à l’autre. Nous avons, par exemple, toujours quelque peine à habituer un individu provenant du lac à manger de la salade en aquarium, alors qu’un exemplaire de marais
[p. 467] s’attaque immédiatement aux parties demi-pourries de la feuille : le premier passe quelques heures à ramper sur les parois du bocal (même si le bocal vient d’être stérilisé), tandis que le second passe d’emblée sur les plantes. Dans le détail de la poursuite de la nourriture on observe de même des coordinations bien réglées : tel individu monte par exemple en ligne droite le long d’une paroi de verre. Il heurte avec l’extrémité gauche de son mufle un morceau de fiente. La bête se dirige aussitôt dans cette direction, mais dès le contact avec la bouche, l’animal se détourne et reprend sa direction première. Si c’est au contraire une croûte d’algues ou une feuille de salade qui sont ainsi perçues, la bête s’y précipite jusqu’à ce qu’elle trouve une position convenable, et s’y immobilise pour manger. Bref, il est évident que dans chaque milieu distinct, la Limnée acquiert un ensemble d’habitudes sensori-motrices, en fonction de la nourriture choisie, et quelle que soit la race et par conséquent les réflexes innés de l’individu. Il y a là déjà de quoi expliquer par cinétogenèse le pourquoi des phénotypes si divers que peut prendre un même génotype.
3° Habitudes de respiration. Il n’y a pas ici d’habitudes bien nouvelles, par rapport au réflexe lui-même : tout ce qu’on peut dire, c’est que les réflexes du pneumostome sont ou bien exercés continuellement, parce que le milieu s’y prête, ou inhibés à cause de l’agitation de l’eau et de l’habitat sublittoral, d’où les conséquences possibles que nous avons eues.
4° Habitudes de reptation. Sur ce point, par contre, comme à propos de la nutrition, les plus grandes différences existent suivant les milieux, et l’on peut distinguer, à côté des réflexes communs à tous les individus, des habitudes spéciales chez chaque phénotype. Reprenons à cet égard les trois questions du pied, du muscle columellaire et du labre.
En ce qui concerne le pied, nous avons observé les habitudes différentielles suivantes. Certains individus lacustres dont le pied est énorme, comparé au reste de l’animal (ici la grandeur du pied est affaire d’hérédité, mais il peut y avoir aussi un développement plus ou moins grand de la sole pédieuse par simple accommodation) rampent en changeant constamment la surface d’adhérence de la sole, par rétrécissements et dilatations successives : en un premier temps la sole est étalée et le bord inférieur de la coquille situé sur la nuque de l’animal, puis le pied se rétrécit en avançant de quelques
[p. 468] millimètres, pendant que la coquille recule, et enfin, en un troisième temps, la sole s’étale à nouveau et la coquille est ramenée au niveau actuel de la tête. Ce mouvement rythmique de la sole pédieuse n’est qu’une habitude acquise : les bodamica d’aquarium ne s’y livrent pas. Sans doute faut-il voir là un résultat de l’agitation de l’eau : l’agitation du milieu exige en effet une constante tension du pied. Or, cette habitude rejaillit évidemment sur la forme de la coquille, qui est beaucoup plus près du sol, en un tel cas, que dans la marche normale 98.
Fig. 12. Limnée enveloppant de son pied la tige le long de laquelle elle rampe
Chez les formes d’étang, et, en temps ordinaire, chez les formes de lac, le pied glisse sans plus le long de son support.
Quant aux individus vivant sur les plantes, on assiste chez eux à la formation d’habitudes spéciales de caractère inverse et d’un grand intérêt également au point de vue de la cinétogenèse. Leur pied devient, en effet, enveloppant : lorsqu’ils grimpent le long d’une tige, la sole entoure presque complètement le support et constitue ainsi une sorte de long tube plus ou moins fermé (voir fig. 12). Il y a là naturellement une habitude que les individus des plages caillouteuses n’ont jamais l’occasion d’acquérir (bien que les bodamica d’aquarium y soient naturellement aptes). Or il s’agit d’une habitude véritable et non d’une attitude occasionnelle. Il est facile, en effet, d’observer comment l’enveloppement, une fois devenu usuel, est commandé d’avance par la perception d’un signal, à la manière des purs réflexes conditionnés. Voici, par exemple, un individu né en étang et transporté en aquarium. Il explore le bocal avec une grande agilité. À un moment donné, alors qu’il rampait jusque-là sur le verre et maintenait par conséquent sa sole entièrement plate, il perçoit un corps dur et lâche la paroi de verre pour diriger son mufle dans la direction de cet objet. À cet instant la sole est encore
[p. 469] en position normale, bien que n’adhérant plus au verre sinon par la queue seule (l’extrémité postérieure). Mais le mufle venant à heurter l’extrémité de la spire d’un autre individu, une rainure se forme instantanément d’un bout à l’autre du pied, et l’animal enfourche ainsi la coquille rencontrée, en enveloppant de son pied cette spire tout comme une vulgaire tige. On voit par cet exemple comment la perception tactile d’un objet pointu et mince a déclenché sans plus le réflexe conditionné d’enveloppement. De même, et toujours pour prouver qu’il s’agit bien là d’une habitude stable, il arrive fréquemment qu’un individu qui vient d’être transporté d’un étang dans un aquarium se livre à de fausses manœuvres pour résister aux secousses : appliqué contre le verre, il le lâche en partie, au premier choc que j’imprime au bocal, pour replier l’un contre l’autre les deux bords extérieurs de sa sole. Il fait tube, ainsi, au lieu de s’appliquer contre le verre ! C’est là, évidemment, une erreur analogue à celle des femmes qui, déguisées en hommes, écartent les genoux pour retenir les objets tombant de leurs mains, comme si elles avaient encore leur robe. C’est, autrement dit, un automatisme habituel et non un réflexe, ni une attitude inventée sur place : habituée aux tiges, la Limnée perd la tête, si l’on peut s’exprimer ainsi, lorsqu’elle est sur un support solide.
De même, en marchant sur le verre, il arrive que des individus fraîchement importés d’étangs, conservent une rainure longitudinale au milieu de leur pied.
Il va de soi que ces conduites ont une grande importance en ce qui concerne la cinétogenèse. Le pied étalé d’un individu vivant sur la vase ou sur les rochers tend à donner à la coquille une forme turgida ou lacustris. Le pied enveloppant des individus d’étangs à eaux libres et à plantes flottantes donne à l’ouverture de la coquille une forme étroite et allongée. La torsion de l’ouverture tient à des facteurs de même ordre : les individus à columelle et à ouverture droites sont ceux dont la marche n’est pas interrompue par des obstacles continuels ; les individus à caractères opposés sont ceux qui, durant toute leur croissance, pivotent sur eux-mêmes à chaque instant, pour passer d’herbe en herbe ou de caillou en caillou. Mais ici nous touchons surtout à la question du muscle columellaire, puisque, si le pied influe sur l’ensemble de l’ouverture, le muscle en question agit plus spécialement sur la columelle elle-même, qui constitue le principal point d’attache de l’animal avec la coquille.
[p. 470]Fig. 13. Exemplaire de lac rampant contre le verre
La traction de la coquille et la position du labre donnent ainsi lieu à des habitudes également multiples, et également importantes pour la cinétogenèse. Sur les supports solides, l’animal prend l’habitude de marcher en tenant sa coquille près de lui, le labre étant donc exposé sans cesse à frôler le sol ou le dos de l’animal (voir fig. 13) : d’où l’ouverture ample qui correspond à ces milieux. Parmi les herbes, au contraire, la coquille, soumise au mouvement rythmique réflexe dont nous avons parlé plus haut, est en moyenne beaucoup éloignée de l’animal (nous croyons même, mais sans contrôle métrique possible, que le muscle columellaire est plus long chez les formes de marais que chez les formes lacustres). Elle est donc soumise à des contorsions continuelles. On peut décrire à cet égard deux habitudes spéciales aux individus d’étangs, dont la seconde conduit à une sorte de natation entre deux eaux (distincte de la natation en surface). Voici, par exemple, une forme subulée (du Loclat), née en aquarium, qui monte très lentement, le long d’une tige verticale. À l’extrémité de la tige, elle s’avance quelque peu dans l’eau, tout en restant accrochée par l’extrémité caudale du pied. Elle oscille alors doucement à gauche et à droite, puis imprime à la coquille des mouvements d’avance et de recul qui deviennent saccadés et secouent fortement le filament végétal servant de support. Ces contractions et relâchements rythmés du muscle columellaire ont pour effet habituel de balancer la plante et de permettre à l’animal de rejoindre une autre tige. On voit d’emblée combien ce comportement tend à allonger la coquille et non à la contracter. En second lieu, quand aucun appui n’est découvert ainsi, la Limnée poursuit parfois très lentement sa marche, lâche le filament qui la soutient, et reste ainsi suspendue entre deux eaux, tantôt immobile, le pied refermé sur lui-même (enveloppement !), tantôt secouée d’un mouvement rythmé plus ou moins violent, analogue au précédent. Elle arrive ainsi à s’élever doucement jusqu’à ce qu’elle touche une herbe ou atteigne la surface de l’eau. Évidemment, le poumon joue un rôle dans cette élévation : on voit, par exemple, une bulle d’air affleurer au pneumostome (ce qui arrête ou même fait descendre un peu
[p. 471] l’animal), puis rentrer brusquement (l’animal remonte) comme si la bête gonflait une vessie natatoire ! Lorsque cette natation s’accompagne de mouvements rapides (ce qui est rare, il est vrai), on voit mieux que jamais combien la coquille dans les variétés d’étangs, est reliée de manière plus souple à l’animal, que dans les formes lacustres.
Quant à la natation au fil de l’eau, il semble y avoir là une habitude exclusive des formes d’eau stagnante. Il est vrai que les formes lacustres l’acquièrent peu à peu en aquarium et que, dans un tel milieu, toutes les races (y compris bodamica) y parviennent tôt après la naissance, ce qui montre qu’il s’agit là d’une possibilité générale, inhibée en milieu lacustre, plus que d’une conduite spécialement acquise par les races stagnantes. Seulement, à cet élément réflexe s’ajoute assurément un facteur d’habitude. Il est très frappant que nous n’ayons jamais rencontré dans les lacs romands de formes bodamica-lacustris-intermedia rampant au fil de l’eau, alors que dès le premier jour nous avons trouvé à Zoug des stagnalis typiques qui nageaient tranquillement en plein lac, à 2-3 m du bord, non loin de bouquets de potamots sur lesquels elles avaient dû monter auparavant. Un tel fait, plus que toute considération théorique, montre combien les habitudes motrices peuvent varier d’une population à l’autre. Quant à savoir si les habitudes nouvelles et réellement « acquises » peuvent changer cette forme héréditaire, c’est justement là qu’est le vrai problème de l’origine des génotypes bodamica-lacustris. Mais il touche aux questions les plus complexes de toute la biologie !
Avant de conclure cette analyse des habitudes de reptation, disons encore que c’est dans ce domaine, si central au point de vue de la cinétogenèse, que notre espèce est le plus capable d’innovation, ou tout au moins de tâtonnements annonçant l’intelligence empirique 99. Nous avons déjà parlé des Limnées qui, parvenues à l’extrémité d’un filament se balancent jusqu’à ce qu’elles trouvent à continuer leur marche. Il y a là déjà un tâtonnement intéressant, qui dépasse le vulgaire va-et-vient propre à la recherche de la nourriture. Mais voici un fait encore plus curieux : j’ai vu une Limnée, tombée au fond d’un bocal, se dresser sur l’extrémité caudale de son pied et reposant ainsi sur le bout de la spire et le
[p. 472] bout du pied, se livrer aux mêmes balancements, à gauche et à droite. À près trois oscillations rapides et toujours plus larges, elle a touché (ou senti, grâce à la résistance de l’eau) la paroi de l’aquarium et s’est portée dans cette direction. À ce moment, le pied, jusque-là dressé et se tenant en forme de tube (par enveloppement de la sole) s’est évasé en reprenant contact avec le fond du bocal.
Nous analyserons enfin, sous la prochaine rubrique, une habitude nouvelle touchant au tâtonnement.
Telles sont les principales habitudes observées à propos de la reptation. On voit suffisamment, nous semble-t-il, l’intérêt de ces faits en ce qui concerne la cinétogenèse. La forme fuselée de la Limnée d’étang et la forme ramassée et globuleuse de la Limnée de lac ne sont pas dues au hasard : ce sont les structures qui conviennent à la marche de l’animal.
5°-7° Habitudes patellaires et habitudes de retrait et de sommeil. Il est clair que le réflexe patellaire, tout en étant inné (on l’observe dès la naissance) trouve beaucoup moins l’occasion de se développer en eaux stagnantes que dans les lacs : en eaux stagnantes l’animal n’est, en effet, presque jamais sur un support solide, aussi les heurts provoquent-ils un simple retrait ; par contre, dans un milieu lacustre rocheux, le réflexe de retrait expose l’animal à la mort, tandis que le réflexe patellaire le protège en toutes circonstances. Néanmoins, les deux réflexes existent, la vie durant, chez tout individu et nous verrons en mesurant la force du réflexe patellaire, que des exemplaires d’étangs s’en servent fort bien lorsqu’ils sont transplantés en aquarium.
Étant donné cette situation complexe, ces réflexes patellaires et de retrait vont-ils donner lieu à des habitudes spéciales ? Nous le croyons. Il est très frappant, en effet, de constater que des exemplaires de provenance différentes (ou même de provenances identiques, ce qui montre la possibilité d’habitudes individuelles) se comportent assez différemment quand on les soumet à des secousses légères, alors qu’ils gravissent les parois d’un aquarium. Tous les individus lacustres et quelques exemplaires d’étangs réagissent par le réflexe patellaire. Quant au restant des exemplaires d’eau stagnante, ils réagissent par retrait de l’animal dans la coquille 100[p. 473] ou même, comme nous l’avons vu, en pliant leur pied en deux (enveloppement). J’ai, par exemple, comparé des exemplaires de même race (Thielle) pris dans un canal stagnant, les autres en un endroit à fort courant : tous les seconds ont réagi par réflexe patellaire, quelques-uns des premiers des deux autres manières. Cependant, toute Limnée possède le réflexe patellaire et sait s’en servir à l’occasion. Il faut donc admettre que des habitudes viennent se superposer aux réflexes, pour développer les uns et inhiber les autres.
Il faut signaler, à propos de ces habitudes, différents traumatismes qui en résultent indirectement. Le pied des exemplaires de marais est souvent frangé : suite de coupures par enveloppement de Carex, etc. ? Lors des chutes, d’autre part, il y a mort certaine si la spire est trop cassée, sinon l’animal reste simplement victime d’une contracture. Notons à cet égard la curieuse sensibilité du manteau : si, en se rétractant brusquement, le manteau est plissé, ce pli peut durer des jours entiers et même, si la chose se produit durant la croissance de l’animal, le pli peut s’imprimer alors sur la coquille et se perpétuer jusqu’à maturité complète. La chose se produit même indépendamment de toute chute, dès qu’un aquarium est trop rempli d’animaux, comme s’ils se blessaient sans cesse mutuellement ! Les curieuses malformations des Rhodani figurées par Favre ne sont pas autre chose que le résultat de contractures de ce genre, en un endroit où les individus sont entassés (au pont Sous-Terre, à Genève).
À ce propos, nous croyons que la forme plus allongée prise par les Limnées en aquarium lorsqu’elles sont entassées n’est qu’un résultat, par cinétogenèse, de ces habitudes de « retrait ». Il est, en effet, très frappant de constater que des individus de même ponte, élevés deux par deux ou 20 par 20 donnent deux formes distinctes, la première plus contractée, la seconde plus allongée. La raison en est peut-être simplement que les individus trop nombreux s’évitent sans cesse les uns les autres (les contractures sont une preuve de leur sensibilité) : les mouvements plus agiles qui en résultent et la manière dont chacune tient sa place au lieu de s’étaler, lorsqu’elles sont collées côte à côte contre le verre à la surface de l’eau, suffisent sans doute à expliquer ce phénomène.
Quant au sommeil, il nous paraît très probable que les formes du lac dorment beaucoup moins que celles des marais, parce que n’étant exposées ni à la dessiccation ni au gel. Mais cela a-t-il une influence sur la forme ?
Enfin, à propos des réflexes patellaires et de retrait, il faut citer une habitude spéciale, qui ne constitue nullement leur prolongement, mais bien une conduite nouvelle et très remarquable, se greffant sur eux par transfert associatif et servant comme eux à la défense contre l’agitation de l’eau. Lorsque de légers remous viennent annoncer au bord d’un lac, la formation de vagues, on voit les Limnées s’appliquer contre les cailloux à chaque secousse, puis sortir prudemment et descendre pour se faufiler dans les interstices. Évidemment, la bête évite simplement l’agitation et tâtonne au hasard jusqu’à ce qu’elle trouve un endroit abrité. Mais il est remarquable qu’elle descende toujours. En outre, la vitesse de cette réaction est digne d’estime pour un Mollusque. Nous avons été, en particulier, frappé de voir combien, dans un agitateur (voir § 25), les Limnées fuyant la vague naissante arrivent à se cacher rapidement sous les cailloux. Il y a là une habitude indéniable, semblable à celle que Buytendijk a créée en renversant les coquilles, et montrant à nouveau l’adaptabilité motrice de l’espèce.
Tous, ces faits concordent donc vers le même résultat : que l’animal n’est pas passif en présence du milieu, mais réagit par une série de réponses motrices, qui ont la plus grande importance pour la cinétogenèse.
Peut-on maintenant aller plus loin et admettre que, à côté des réflexes communs à toutes les races et des habitudes spéciales à chaque type d’accommodat, il existe des comportements héréditaires, de nature par conséquent réflexe, mais particuliers à telle ou telle race ? Nous n’avons pu déceler dans nos bocaux de conduites de ce genre, car elles sont plus dynamiques que statiques, c’est-à-dire qu’elles constituent plus des aptitudes que des mécanismes tout montés ; elles peuvent ainsi très facilement être voilées par les habitudes dues au milieu uniforme des aquariums. Mais, lorsqu’on considère l’écologie des races en nature, il semble impossible de nier que les races proprement lacustres aient leurs tropismes ou leurs affinités héréditaires plus ou moins précises.
Alors que les races I-III se rencontrent dans les lacs en conditions les plus diverses 101, les races IV et V sont au contraire exclusivement confinées en un certain milieu bien défini : les littoraux rocheux ou
[p. 475] caillouteux très exposés aux vagues. Il y a là un fait bien significatif, quelle que soit la solution que l’on adopte en ce qui concerne la question de l’origine de ces races lacustres. En effet, s’il s’agit de mutations apparues au hasard, il faut alors admettre qu’elles sont pourvues de tropismes spéciaux, puisqu’elles ont élu domicile en certaines conditions bien définies, à l’exclusion des milieux pourtant si abondants à phragmitaies et à fond sablonneux ou vaseux. S’il s’agit, au contraire, de variations produites par le milieu, pourquoi n’ont-elles pas émigré, pour fuir les vagues, dans la zone sublittorale ou dans les baies abritées ? C’est assurément, de nouveau, parce qu’à leur morphologie correspond certaines tendances électives leur faisant préférer les milieux caillouteux et exposés. Dans les deux cas, il faut donc admettre que les races IV et V sont caractérisées non seulement par leur forme, mais encore par certaines affinités héréditaires pour les milieux rocheux et ventés. Il est vrai que dans ces affinités écologiques entrent aussi d’autres facteurs que les facteurs mécaniques : l’animal recherche sur les pierres une certaine nourriture, etc. Mais, du point de vue sensori-moteur qui nous intéresse ici, il va de soi que toutes les conditions du milieu forment bloc pour l’animal. Lorsque celui-ci évite les fonds vaseux de la zone sublittorale et des phragmitaies pour rechercher les milieux qui lui conviennent, il est sans doute guidé par certaines perceptions relatives à la nutrition, la respiration, etc., mais aussi par les perceptions kinesthésiques qui le renseignent sur l’équilibre existant entre son équipement moteur et les conditions du milieu.
En bref, de même que les espèces ou races de Mollusques terrestres sont héréditairement xérophiles ou hygrophiles, rupestres ou amatrices de mousses humides, et que l’ensemble de leurs tropismes les oriente vers leur milieu, de même les races IV et V, comparées aux races I-III, paraissent bien être dotées de tropismes sensori-moteurs dépassant l’ordre de grandeur de l’habitude individuelle et faisant partie de l’équipement héréditaire. À côté des réflexes communs à toutes les races de l’espèce et des habitudes non héréditaires spéciales à chaque population phénotypique, il faut donc distinguer les tropismes héréditaires différant d’une race à l’autre. Nous reviendrons sur cette question à propos de l’origine des génotypes lacustres. Ces tropismes révélés par l’écologie de chaque race sont, en effet, d’une grande importance théorique, étant données leurs corrélations avec la morphologie de la coquille.
§ 24. — Expériences de contrôle : la transplantation en aquarium et la mesure de la puissance patellaire🔗
L’une des conclusions du dernier § est que, suivant les milieux, l’animal acquiert des habitudes motrices très différentes et que ces habitudes impriment à la coquille sa forme phénotypique. Cela est surtout clair en ce qui concerne les réflexes et habitudes de nutrition, de reptation et de défense. La coquille est ainsi le résultat des mouvements de l’animal ou le résumé de sa psychologie. Il serait possible de se livrer à cet égard à un grand nombre d’expériences vérificatrices, en élevant des exemplaires de même race en des milieux multiples. Nous avouons volontiers qu’ayant peu de temps à consacrer à nos recherches, nous avons un peu négligé cet aspect de la question, pour mettre tout l’accent sur le problème génétique. Le principe d’explication des phénotypes nous paraissant évident, nous nous sommes en effet borné à trois expériences de contrôle, dont voici les deux premières.
La première est une expérience de transplantation. Puisque, par hypothèse, la coquille est un abrégé des mouvements de l’animal, que va-t-il se passer lorsqu’on changera de milieu une coquille en train de croître ? Si elle persévère dans ses tendances initiales cela ne prouvera rien, sinon que l’animal a conservé ses habitudes, mais si elle change de forme dans la seconde période de sa croissance, donc dans son nouveau milieu, ce sera bien là la preuve que les mouvements de la bête modèlent la forme du test. En effet, comment le nouveau milieu changerait-il d’emblée la forme d’une coquille qui a déjà crû à moitié, et donnerait-il à la seconde moitié de cette coquille une nouvelle morphologie, s’il agissait chimiquement ou physiquement, par pression directe sur le test ou le manteau. L’animal résisterait, puisqu’il a commencé à sécréter sa coque d’une certaine manière. Rien n’est plus intelligible, au contraire, que cette notion des mouvements qui, dès la minute où l’animal se déplace dans son second milieu, s’adaptent aux nouveaux objets ambiants et déforment ainsi la coquille en train de croître.
Cela dit, que répond l’expérience ? Nous avons fait deux essais différents de transplantation : 1° transplantation en aquarium de jeunes exemplaires d’eau stagnante, prélevés près de Thielle (race
[p. 477] II) ; 2° même essai avec des exemplaires lacustres, récoltés à Marin dans une flaque formée sur la grève par le retrait des eaux (races II-III).
Le résultat du premier essai est négatif : la transplantation n’a produit aucun changement apparent sur la coquille et la moyenne des indices de contraction obtenue sur 12 individus donne 1,81, ce qui correspond bien à la moyenne de cette race en aquarium. Les individus restent naturellement exigus et ne ressemblent pas à ce qu’ils auraient été dans la nature, mais on n’assiste à aucun changement de forme à partir du point précis où la coquille croît en aquarium. On reconnaît fort bien ce point, par contre, au fait que dans notre bocal le test a changé de couleur et d’épaisseur : plutôt pâle et rugueux en nature, il est devenu, à partir du milieu de la spire, plus foncé, plus mince et plus lisse. Les nouvelles conditions ont donc agi immédiatement sur la texture du test, ce qui est naturel, mais sans changer la forme. Au point de vue des mouvements, un tel résultat est facile à comprendre, puisque l’animal a été pris dans un milieu stagnant, garni de plantes en suspension dans l’eau, pour être transporté dans une eau également immobile et aussi fournie de végétaux.
Tout autre est le résultat de la seconde expérience. Or, notons-le d’emblée, c’est la seule qui pouvait être décisive, puisqu’ici le phénotype des exemplaires nés en aquarium (voir § 16 : moyennes de 1,67-1,69 pour les races II-III mêlées, ce qui est le cas des individus dont nous allons parler, et de 1,57-1,74 pour les races disjointes) est très différent du phénotype en nature : 1,41-1,48 102. Dans le cas précédent, au contraire, qui ne sert que de cas témoin, le phénotype des exemplaires nés en aquarium est très voisin du phénotype en nature, et ne diffère que par l’allure des derniers tours de spire. Le fait essentiel qui s’est donc produit chez ces individus de Marin, c’est que, transplantés en aquarium, leur coquille s’est immédiatement modifiée, dans le sens d’un allongement de la spire. Au point précis où la croissance a repris dans le nouveau milieu on voit, en effet, la ligne de suture s’abaisser nettement et adopter une direction nouvelle dont elle ne se départira plus.
L’expérience a été faite sur 71 exemplaires. Sur ce nombre 51, soit
[p. 478] les 5/7 présentent la déformation, ce qui ne saurait être dû au hasard. Bien plus, les 20 exemplaires restants sont précisément les plus allongés, c’est-à-dire ceux qui étaient « préadaptés » à ce nouveau milieu, au sens où Cuénot prend cette expression pour parler d’une convergence fortuite entre l’organisme et un milieu nouveau pour lui.
L’explication d’un tel fait nous paraît évidente. Si nous appelons génotypique la forme de la coquille en aquarium, nous pouvons dire que la forme génotypique ne pouvait se réaliser dans la nature, parce qu’elle était contrariée par des facteurs antagonistes. En effet, ces exemplaires ont vécu une partie de leur existence ou bien dans le lac même, ou bien en tout cas, sur une grève caillouteuse, rampant sur des galets ; au fond d’une flaque dépourvue de toute plante aquatique. Transplantés en aquarium, ils abandonnent instantanément leur forme phénotypique première et réalisent leur forme génotypique normale.
Mais corrigeons immédiatement cette explication en nous rappelant que, en aquarium aussi, on ne peut avoir affaire qu’à des phénotypes. Le génotype de la race n’est ni la forme de lac, ni celle d’aquarium, ni aucune des autres formes possibles, lesquelles seront toutes phénotypiques, mais ce qu’il y a de commun à tous les phénotypes. Il faut donc dire que l’animal transplanté en aquarium, a changé immédiatement de phénotype, quant à la forme de sa coquille : les coquilles de nos 51 exemplaires déformés présentent ainsi deux phénotypes, le premier au début de la spire et le second dans l’autre moitié. Seulement, à quoi attribuer cette déformation sinon aux changements de mouvements de l’animal ? On ne voit pas bien, en effet, comment le milieu nouveau pourrait agir aussi instantanément sur la forme de la coquille. Serait-ce que le milieu agit physiquement par pression directe sur le test et le manteau ? Dans ce cas, pourquoi ne déforme-t-il pas les bodamica élevés en aquarium et qui conservent leur forme héréditaire ? C’est évidemment parce que cette variété a une autre forme génotypique, qui résiste suffisamment. Mais alors pourquoi le rythme de la croissance antérieure de nos individus ne résiste-t-il pas lui aussi ? On se représente donc mal cette action directe de l’aquarium sur la coquille ou le manteau, tandis qu’on comprend très bien pourquoi un Mollusque, habitué à ramper sur un fond plat et qui se met soudain à circuler parmi des plantes ou à monter et descendre des parois
[p. 479] de verre verticales (cf. le mouvement qui est à faire pour passer du fond du bocal à la paroi), doive immédiatement adopter de nouveaux mouvements, qui agissent sur le manteau et le labre, d’une part, le muscle columellaire et la forme de la columelle, d’autre part. Le nouveau milieu agirait-il chimiquement ? Ici la nature nous répond elle-même en nous présentant sans cesse, sur les grèves des lacs, des exemplaires déformés analogues aux précédents. Ce sont des lacustris, qui sont nés et ont vécu quelque temps sous l’influence des vagues, puis sont demeurés dans des flaques lors de la baisse des eaux en été et y ont pris immédiatement la forme media. Voici (fig. 14) l’un de ces exemplaires : on reconnaît exactement la même déformation que tout à l’heure. Quelle différence chimico-physique peut-il cependant y avoir entre la flaque et le lac, sinon dans l’agitation de l’eau, et comment cette agitation peut-elle agir sur la coquille autrement que par l’intermédiaire des mouvements de l’animal ?
Fig. 14. Déformation de la coquille chez un individu ayant changé de milieu
Venons-en à la seconde expérience de contrôle, destinée elle aussi à mettre en évidence les différences d’habitudes qui opposent les exemplaires de lac à ceux d’eau stagnante. Comme nous l’avons présumé, le réflexe patellaire se développe, en effet, tout différemment, suivant que l’animal est accoutumé aux vagues ou habitué à la tranquillité. Peut-on mesurer cette variation éventuelle de la puissance patellaire, autrement dit le degré d’adhérence, suivant les habitudes individuelles, de la sole pédieuse à un même support solide ?
La chose n’est pas aisée. Nous avons essayé de procéder en roulant une bouteille cylindrique sur un plan incliné, pour voir en combien de tours l’animal appliqué contre les parois lâcherait prise ; ou en dirigeant un jet d’eau sur la bête pour mesurer en combien de temps elle céderait à la pression. Mais il a été impossible avec les moyens dont nous disposions de réaliser des mesures homogènes et comparables. Nous avons alors pensé à mesurer la puissance patellaire au moyen d’un choc : le principe de l’expérience consiste à laisser tomber d’une certaine hauteur un bocal et de compter le nombre de coups nécessaires pour que l’animal lâche prise. Notre collègue,
[p. 480] M. A. Jaquerod, professeur de physique à l’Université de Neuchâtel, a bien voulu nous construire ce dynamomètre pour Limnées et c’est à ce système que nous avons fini par donner la préférence.
Mais c’est un procédé grossier. Il convient naturellement de régler soigneusement la quantité d’eau contenue dans le bocal et la hauteur de la chute du bocal lui-même pour que les secousses soient homogènes ; il faut aussi attendre, pour secouer la bête, qu’elle soit à une certaine hauteur le long des parois du bocal : ni trop bas pour qu’il n’y ait pas de contact possible entre la coquille et le fond, ni trop haut pour que les mouvements de la surface de l’eau n’interviennent pas. Or, même en prenant ces précautions, la bête n’est jamais en positions identiques et les secousses jamais rigoureusement homogènes. Cela ne serait encore rien (il suffirait de multiplier les mesures) si la puissance patellaire était une donnée simple. Mais, outre la force d’application du muscle pédieux, il faut considérer la quantité de mucus disponible et la manière dont il est administré par la sole contre le verre. Sur ce point le hasard joue évidemment un rôle énorme. Si la bête est pour ainsi dire mal partie, elle est, décollée en 3-4 coups. Si elle réussit d’emblée à faire complètement ventouse, elle résistera presqu’indéfiniment. Aussi avons-nous cherché à éviter l’arbitraire, en ne tenant compte que des mesures au cours desquelles l’individu a résisté les cinq premiers coups au moins et en nous arrêtant à 500 coups, le tout pour une hauteur constante du bocal de 7 cm au-dessus du linoléum.
Malgré ces précautions, et malgré près de 400 mesures (qui n’ont rien de très distrayant puisqu’il faut parfois taper jusqu’à 500 coups pour faire lâcher une Limnée vigoureuse) nous ne pouvons avoir confiance dans ce procédé au point d’y voir une mesure exacte de la puissance patellaire. Nous nous bornerons donc aux deux conclusions suivantes, qui nous paraissent seules valables :
1° Les Limnées nées dans le lac résistent sans aucun doute mieux que les Limnées nées en eaux stagnantes. Les moyennes, en effet, sont respectivement de 277 et 104. Une telle différence ne saurait, semble-t-il, être attribuée au hasard même si ces chiffres sont dénués de toute valeur absolue.
2° Toute Limnée est capable du réflexe patellaire, puisque les formes d’étang parviennent à 104. C’est donc une différence d’exercice et d’habitude qui oppose, à cet égard, les formes lacustres
[p. 481] aux formes d’eau stagnante, et non une différence qualitative dans la nature des réflexes.
Dernier point. On peut se demander si la forme héréditaire conditionne le réflexe, autrement si les bodamica d’aquarium (race V) seront plus puissantes que les formes allongées. Nous n’avons rien trouvé de semblable (ce qui ne signifie naturellement pas qu’avec des moyens plus perfectionnés on ne trouverait rien). En arrêtant la mesure à 100 (c’est-à-dire quand l’animal n’est pas tombé au centième coup), nous avons obtenu les moyennes suivantes avec des Limnées nées en aquarium :
Race I (Loclat)
68
Race II (Thielle)
57
Race III (Maison Rouge, Colombier et Witzwil)
63, 70 et 76
Race IV (Nidau)
82
Race V (Hauterive)
69
On voit qu’il n’y a pas de relation régulière entre la contraction de ces races et leur puissance patellaire. Mais évidemment, si statiquement il n’y a pas corrélation, cela ne prouve pas que dynamiquement les races IV et V ne soient pas plus aptes que les autres à acquérir rapidement, en nature, l’habitude de l’application aux supports. À côté du mécanisme statique, tout monté, il faut donc réserver l’existence de tropismes ou d’aptitudes dynamiques, comme en témoigne l’écologie de ces races en nature (§ 21).
§ 25. — Essai d’une production expérimentale de la contraction phénotypique🔗
Les expériences de contrôle précédentes semblent bien démontrer que les habitudes motrices varient d’un milieu à l’autre et que ces habitudes suffisent à expliquer les différences d’accommodations phénotypiques qui se mesurent à la variation de l’indice de contraction de la coquille. Il reste une dernière expérience à tenter, et celle-là est fondamentale : peut-on produire expérimentalement une légère contraction, en soumettant des génotypes d’eau stagnante à une agitation artificielle de l’eau ? C’est ce que nous allons voir maintenant.
Notons d’emblée qu’il ne faut pas être trop exigeant à cet égard. Nous espérions, au début de nos recherches, produire en agitateur
[p. 482] des lacustris typiques expérimentales au moyen de stagnalis de race normale. Aussi bien ne pensions-nous pas trouver, à cette époque, des bodamica héréditaires aussi constantes que celles du lac de Neuchâtel qui se sont conservées en aquarium avec une moyenne de 1,43 pendant six générations ! Si nous avons été surpris en bien sur ce dernier point, nous avons vite dû modérer nos espoirs en ce qui concerne le premier : les deux choses se tiennent, en effet, puisqu’il s’agit de la constance génétique des indices de contraction. La découverte des subula néolithiques de la Tène et des stagnalis typiques habitant les lacs de Zoug et des Quatre-Cantons montre assez, d’autre part, qu’il faut un temps très long pour que le type stagnalis produise, je ne dis pas des races, mais même des morphoses ou accommodations de forme lacustris. Il est donc vain, nous semble-t-il actuellement, de compter sur une création expérimentale de pareils phénotypes.
Cependant, le problème subsiste — et conserve tout son intérêt — de savoir si, en agitateur, le type stagnalis donne naissance à des accommodations plus contractées ou plus allongées que lui. Autrement dit, la variation en agitateur prendra-t-elle la direction lacustris ou la direction subula ? Telle est la seule question légitime qu’on puisse se poser, et il y a là une expérience de contrôle importante à réaliser.
Grâce toujours à l’obligeance de notre collègue M. Jaquerod, nous avons pu l’instituer, au moyen d’un aquarium rectangulaire posé sur un plateau, dont le mouvement de bascule produit une vague perpétuelle allant et revenant d’un bout à l’autre du récipient. Le mouvement dû à un moteur électrique a été imprimé à l’appareil de 8 à 10 heures par jour, les animaux pouvant se reposer la nuit. Le fond de l’aquarium a été tapissé de cailloux moussus, quelques Fontinalis étant interposées dans les interstices, pour entretenir l’eau, mais sans créer de végétation flottante analogue à celles de nos bocaux d’élevage habituels. En outre, pour la nourriture, nous avons enfoncé les feuilles de salades entre les pierres, sans les laisser remuer dans l’eau même.
L’agitateur ainsi constitué est loin d’être parfait, parce que l’animal disparaît dans les interstices des galets, avec une régularité mathématique, dès que l’eau se met à remuer. Il y a là un bel exemple de cette habitude de protection dont nous avons fait mention plus haut (§ 21). Il va de soi qu’un tel fait diminue la durée et le degré
[p. 483] d’exposition aux vagues. Seulement, nous ne voyons guère le moyen d’éviter cet inconvénient : dans l’élevage que nous avons tenté sans caillou aucun, toutes les bêtes ont crevé au bout de quelque temps, malgré le soin mis à entretenir la propreté de l’eau 103.
Fig. 15. Courbes de fréquence des individus élevés en agitateur (I) et des témoins (II)
Cela dit, le résultat n’en est que plus frappant. Nous avons élevé, pendant quatre mois, dans cet agitateur, les descendants de stagnalis typiques (race II) choisis le plus loin possible des mares ayant pu être influencées par l’ancien lac, de manière à éviter toute possibilité d’hérédité lacustre : à Monsmier, dans une mare à 1,78 (voir pl. 6 fig. 7-8). Le lendemain du jour où le frai de ces Limnées est éclos dans un tube, j’ai déposé les trois-quarts environ de ces nouveau-nés dans l’agitateur et ai gardé un quart dans mes bocaux. Je pensais, en effet, que les individus soumis à l’agitation de l’eau périraient en partie. Ce n’a malheureusement pas été le cas et ils se sont révélés trop nombreux en agitateur pour grossir normalement. Mais il n’était pas question, naturellement, d’en supprimer la moitié après deux mois d’élevage, ce qui fait que nous avons moins de
[p. 484] témoins que d’exemplaires soumis à l’agitation. Cette circonstance, qui entravait encore la production de la contraction expérimentale (les individus trop nombreux sont, en effet, toujours plus allongés que les autres) rend d’autant plus curieux le résultat obtenu. Enfin, j’ai élevé à part les descendants des témoins (dans les bocaux habituels) et les descendants des exemplaires contractés. Ces derniers ont été nourris dans l’aquarium même ayant servi d’agitateur, et avec les mêmes cailloux, cela pour montrer que c’est bien le mouvement de l’eau, et non pas le milieu propre à ce bocal comme tel, qui a produit la contraction phénotypique.
Cela dit, voici les résultats obtenus :
1,50
1,55
1,60
1,65
1,70
1,75
1,80
1,85
1,90
1,95
2,00
2,05
Agitateur (200 ex.)
1
4
18
44
50
33
12
7
1
Témoins (86 ex.)
1
8
16
25
21
10
4
1
Descendants des ex. agités (39 ex.)
1
1
3
9
13
5
3
3
1
Descendants des témoins (36 ex.)
1
4
12
11
4
3
1
Totaux
Agitateur (200 ex.)
1
4
18
44
50
33
12
7
1
Témoins et descendants (161 ex.)
2
10
23
46
45
19
10
5
1
On voit que l’agitation de l’eau a produit sur ces coquilles une contraction qui est loin d’être négligeable (voir fig. 15). La moyenne des individus soumis à l’expérience est, en effet, de 1,71 (voir pl. 5 fig. 13-22), la moyenne des témoins de 1,83 (pl. 5 fig. 23-25), celle des descendants des premiers de 1,87 et des descendants des seconds de 1,85 (pl. 5 fig. 26-29). Or, cette moyenne de 1,71, qui caractérise les individus contractés est notablement inférieure à celles de toutes les générations obtenues chez la race II A (Thielle : 1,80-1,88 ; Cornaux 1,86) et même chez la race II B (1,75-1,78). Elle tombe, par contre, dans le domaine de variation de la race III. Il est donc très vraisemblable qu’en faisant la même expérience avec la race III, nous aurions produit un phénotype tombant dans le domaine de la race IV (et ainsi de suite). Mais comme nous n’avons trouvé aucune station de la race III qui fût, à coup sûr, indépendante d’influences lacustres éventuelles, nous n’avons pas fait l’expérience avec cette race-là. On aurait été, en effet, embarrassé dans l’interprétation des résultats : une contraction trop grande aurait pu avoir pour cause la persistance de gènes appartenant aux races IV et même V, puisque toutes les stations du Seeland jusque près d’Anet
[p. 485] ont été touchées, il y a 50 ans encore, par la nappe lacustre. Au contraire, notre station de Monsmier, appartenant à la race II, est indépendante de l’ancien lac.
En conclusion, cette expérience de contrôle, comme les deux précédentes, tend à confirmer les interprétations adoptées jusqu’ici.
Ainsi, la conclusion générale à tirer des paragraphes qui précèdent est que la contraction par accommodation, donc la contraction phénotypique, résulte des mouvements de l’animal exécutés en réponse aux accidents du substrat et à l’agitation de l’eau. Mais, si tel est le cas, on se demande immédiatement pourquoi les formes néolithiques du lac de Neuchâtel, ou les formes des lacs de Zoug et des Quatre-Cantons, n’ont pas donné dans leurs milieux lacustres respectifs, de morphoses accommodées par contraction ? Et pourquoi la contraction expérimentale de notre race II de Monsmier ne dépasse-t-elle pas 1,71 ? C’est évidemment que la structure héréditaire de tous ces types résiste à l’action du milieu. Les habitudes psychologiques, qui modèlent en partie la forme de l’animal, résultent donc elles-mêmes, plus ou moins, de cette structure. Un réflexe n’est que le prolongement d’un organe. Une habitude n’est qu’une nouvelle mise en œuvre d’un organe donné. Le problème qui se pose donc maintenant est de savoir s’il y a, entre les organes héréditaires et les mouvements d’accommodation, série irréversible ou mutuelle dépendance : sont-ce des organes apparus au hasard par mutation, qui prédéterminent les habitudes de l’animal, ou les mouvements d’accommodation qui, en certaines circonstances, se gravent dans le patrimoine héréditaire sous forme d’organes nouveaux ?
Abandonnons maintenant le terrain solide de l’expérience pour nous demander si, et jusqu’où, l’on peut se rendre compte de l’origine des deux ou trois races héréditaires que nous avons découvertes dans les lacs de la Suisse romande. Nous nous bornerons à cet égard,
[p. 486] sans prétendre dépasser la sphère des probabilités, à confronter avec nos faits les diverses hypothèses explicatives actuellement reçues en biologie. C’est là de la « génétique conjecturale », comme on dit aujourd’hui. Mais quand on sait qu’elle l’est, elle n’est plus dangereuse… Au reste, il n’y a peut-être qu’une différence de degré, en science expérimentale, entre ce qui est conjectural et ce qui prétend ne pas l’être. Il n’y a pas de faits bruts. L’expérience la plus décisive suppose une interprétation. Comme l’a dit le physicien Duhem, il ne saurait y avoir, à proprement parler, d’« expériences cruciales » 104. Si c’est le cas en physique, qu’est-ce donc en biologie ? L’essentiel n’est donc pas de se priver de tout raisonnement, sous le prétexte que de dépasser le fait par la pensée, c’est spéculer dans le vide. « Expliquer » revient, en effet, toujours à dépasser les faits. L’essentiel est de ne raisonner jamais qu’à propos des faits que l’on a établis soi-même ; car le scrupule que l’on a mis à démontrer l’existence de ces faits est le seul garant, pour autrui et pour soi, de la valeur explicative des théories auxquelles on finit par se rattacher. Ce qui distingue l’homme de science du constructeur de systèmes, ce n’est pas que le premier se défend de réfléchir là où le second se le permet encore, c’est que la réflexion du premier est réglée pour ainsi dire de l’intérieur, par la conscience méthodique qu’il a acquise au contact des faits.
Le fait que nous avons pu établir est le suivant. Dans les grandes nappes lacustres, la Limnæa stagnalis est représentée par trois races au moins, dont deux spéciales aux lacs. Ces races sont d’autant plus contractées qu’elles habitent des stations plus exposées aux mouvements de l’eau. Leur caractère est donc d’autant plus accentué que l’animal est mieux adapté aux conditions d’agitation et de substrat spécifiquement lacustres. De plus, ce caractère est orienté dans la même direction que celui des accommodations non héréditaires : comme les races elles-mêmes, les accommodats sont d’autant moins allongés que l’animal est plus exposé aux vagues. La contraction de chaque individu lacustre représente ainsi la somme d’une
[p. 487] contraction raciale héréditaire et d’une contraction phénotypique non héréditaire, ces deux caractères étant dirigés dans le même sens.
Pour chercher à expliquer un tel fait, il convient avant toutes choses de se demander s’il est unique. Or, loin d’être exceptionnel, ce phénomène constitue un simple cas particulier dans une classe de variations qui semblent extrêmement répandues chez les Mollusques aquatiques. La seule originalité de la Limnæa stagnalis, et c’est pourquoi nous avons choisi cette espèce comme sujet d’étude, est la simplicité relative du caractère qu’elle présente dans les lacs, eu égard au polymorphisme de l’espèce, et la clarté des causes motrices qui expliquent l’accommodation par contraction. Mais, que l’on comprenne d’emblée ou non la raison des accommodations individuelles, on trouve chez presque tous les Mollusques lacustres des transformations comparables à celle que nous avons étudiée. On peut les caractériser comme suit : ce sont des modifications de la coquille, spéciales aux lacs, d’autant plus accentuées que les conditions différentielles de substrat ou d’agitation sont plus spécifiquement lacustres — et qui sont orientées dans le même sens que les accommodats individuels, ceux-ci s’expliquant par cinétogenèse. On trouve naturellement des cas analogues dans les mers.
I. Il faut citer, tout d’abord, la plupart des Limnées littorales du sous-genre Gulnaria. Clessin, Geyer et bien d’autres ont signalé à cet égard un grand nombre de variétés lacustres qui semblent dues aux conditions d’agitation et de substrat. Les plus typiques sont les formes patula Da Costa, dont la spire est réduite à un point, par contraction de la coquille, contracta, ample ; Hartmanni et Monnardi, à ouverture de plus en plus ample, tumida, mucronata, alpestris, lacustrina, qui présentent aussi divers degrés de contraction.
Même sans statistique, on se rend compte que ces variétés, comme l’a montré Geyer avec sa perspicacité habituelle, dépendent de la relation agitation × substrat. Or, en ce qui concerne au moins l’une d’entre elles, la forme ovata-patula, qui semble spéciale aux lacs ou aux canaux à courant rapide, nous l’avons trouvée à l’état typique dans les mares de l’ancien lac de Neuchâtel, à la Maison Rouge. De plus, nous en avons élevé sans le vouloir quelques exemplaires provenant des lacs, et la forme est demeurée héréditaire
[p. 488] en aquarium 105. Mais, naturellement, en l’absence de tables statistiques fournissant un système de référence suffisamment sûr, on ne peut rien affirmer avec précision, sinon qu’elle paraît héréditaire au même titre que nos bodamica et lacustris.
Il y aurait là une belle étude à faire. Malheureusement, deux circonstances la rendent beaucoup plus compliquée que celle des variétés de Limnæa stagnalis. D’abord le polymorphisme de la coquille est très grand, et il serait difficile de classer les formes lacustres de ce groupe en une série presque linéaire, comme c’est le cas des formes à contraction croissante chez les stagnalis. Les caractères de la spire et de l’amplitude de l’ouverture ne corrélatent, en effet, guère chez les espèces complexes, d’où une grande difficulté dans les mesures.
En second lieu, les variétés en question diffèrent entre elles, non seulement par leur coquille, mais par leur anatomie. C’est le mérite de Roszkowski que d’avoir démontré l’existence de deux grands groupes anatomiques parmi elles, l’un à réceptacle séminal sessile, l’autre à réceptacle pédonculé. Roszkowski appelle ces groupes ovata et auricularia, selon la terminologie classique, mais il admet que ces espèces « peuvent prendre les mêmes formes de la coquille, comme, par exemple, ampla Htm., patula Da Cost., à la suite de quoi on ne peut pas les distinguer en se basant sur leur coquille » 106. Cet auteur considère donc les ressemblances conchyliologiques comme dues à de simples convergences, en fonction du milieu, et déclare que la coquille ne saurait ainsi servir en rien à une classification rationnelle.
Seulement, Roszkowski lui-même 107 a trouvé en Pologne une race à réceptacle séminal semi-pédonculé, intermédiaire entre les deux soi-disant espèces, alors que ces intermédiaires n’existent pas dans le Léman (ce dernier résultat a été contrôlé par Mermod et Favre). Il y a là une première complication. En outre, et surtout, c’est par une véritable pétition de principe que l’on déclare non-parents deux animaux à formes conchyliologiques identiques, lorsqu’ils ont un réceptacle séminal différent, alors qu’on déclare de même espèce deux formes conchyliologiques distinctes lorsque l’anatomie est
[p. 489] identique. Une telle interprétation est peut-être la bonne, mais il faudrait le prouver. Or, il n’y a qu’un moyen pour faire cette démonstration : l’élevage en cultures pures et en conditions constantes. Il est fort possible, à cet égard, que telle forme conchyliologique soit stable, de même que tel caractère du réceptacle séminal, mais que ces groupes de caractères soient indépendants les uns des autres. Un polyhybridisme permanent, en nature, exclurait dès lors l’hypothèse de deux espèces simples et l’analyse génétique montrerait quels sont les couplages les plus fréquents des caractères entre eux. Il est possible, d’autre part, qu’à une anatomie donnée correspondent certains caractères conchyliologiques constants. C’est ce qu’a avancé Favre, avec réserves, il est vrai. Mais ce pourrait être une simple question de fréquence et il reste concevable que certains caractères de la coquille se comportent comme des caractères mendéliens stables, indépendamment de ceux du réceptacle séminal.
On voit, par là, combien cette analyse des Gulnaria en fonction du milieu serait plus difficile que celui des stagnalis. Mais la ressemblance entre les accommodats de cette dernière espèce et ceux du groupe Gulnaria est de nature, semble-t-il, à faire pressentir l’existence de races lacustres héréditaires chez les Gulnaria également.
II. Un second exemple à invoquer est celui de Gulnaria abyssales. Dans la vase très fine de la faune profonde, de 50 à 300 m, dans le Léman, les Gulnaria à anatomie ovata prennent des formes de plus en plus allongées. Clessin a décrit comme de bonnes espèces les variétés profunda et Foreli, et nous avons baptisé nous-mêmes la Limnæa Yungi ; que nous avons prise pour une race issue de la stagnalis, tant est frappante sa ressemblance avec les races allongées de cette dernière espèce. Roszkowski a eu le mérite de démontrer, par l’étude anatomique et par des élevages, que toutes ces formes dérivaient de la Limnæa ovata, et résultaient d’une simple accommodation au milieu abyssal. Nous nous plaisons à rendre les armes sur ce point et à reconnaître combien étaient superficiels nos travaux d’alors, comparés à la thèse si solide du zoologiste polonais 108. Mais
[p. 490] il demeure un problème : ces accommodations à la faune profonde ne s’accompagnent-elles d’aucune modification héréditaire ? Roszkowski a élevé quelques lignées issues de profunda et constate que dès la première génération il y a retour au type. Mais est-ce suffisant ? Si nous nous en étions tenu, en ce qui concerne la Limnæa stagnalis, à des lignées issues d’une variété lacustris intermedia, de race III, nous aurions conclu à la non-hérédité des formes lacustres de cette espèce. Or, il y a les races IV et V ! Pour établir avec sécurité la non-hérédité des Limnées abyssales, il faudrait donc : 1° définir par une statistique suffisante les caractères biométriques des formes d’étangs, du littoral, de la faune sublittorale et de la faune profonde ; 2° montrer que les formes profondes extrêmes rentrent dès la première génération dans les limites de variation des formes littorales. — Il est possible qu’on ne trouve jamais de caractères abyssaux héréditaires. Mais le contraire reste concevable. C’est une étude à reprendre.
III. Les indications qui précèdent sont hypothétiques, sauf en ce qui concerne certaines formes patula qui semblent héréditaires. Les Valvata, par contre, présentent une admirable collection de faits singulièrement analogues au cas de nos Limnées. Si les belles études de Favre à leur sujet avaient paru avant que nous ayons entrepris nos recherches sur la L. stagnalis, il est même probable que nous eussions choisi la Valvata antiqua comme objet d’analyse. Favre a démontré, en effet, par une statistique étendue portant sur le polymorphisme de la V. piscinalis dans les stations actuelles du bassin de Genève et dans les dépôts coquilliers post-glaciaires : 1° Que tous les types antiqua, piscinalis, alpestris, pulchella, etc., dérivent de la même forme alpestris minor, laquelle était uniformément répandue dans les eaux lacustres et non lacustres au paléolithique ; 2° Que, dans les grands lacs, le type originel a cédé la place au type antiqua, pendant que dans les marais la forme pulchella dérivait en sens inverse de la souche commune alpestris ; 3° Que cette double évolution s’est faite très insensiblement, présentant ainsi tous les caractères d’une orthogénèse.
Nous avons repris la question à titre de contrôle et pour comparer le cas à celui de nos Limnées. Nous avons ainsi mesuré environ 4000 Valvata vivantes et fossiles des environs de Neuchâtel et du Plateau vaudois. Sans entrer dans le détail des chiffres et des méthodes de mesure, voici, semble-t-il, ce qu’on peut conclure de la comparaison des deux groupes de faits :
1° Comme la Limnæa stagnalis, la Valvata piscinalis présente dans les lacs une forme qui sort complètement des limites de variation de l’espèce en eaux calmes (la variété antiqua).
2° Comme la première espèce, la seconde présente dans les eaux courantes une forme intermédiaire entre le type lacustre et le type d’eau stagnante : c’est la forme piscinalis (sensu stricto).
3° Comme les variations de la Limnée en milieux lacustres, celles de la Valvée est fonction du complexe agitation × substrat.
4° Comme en ce qui concerne la Limnée, on trouve dans les baies tranquilles des grands lacs des formes de Valvata ne sortant pas des limites de variation en eaux immobiles ou en eaux à courant léger.
5° Les deux espèces sont représentées dans les dépôts anciens par des formes actuellement non lacustres, l’adaptation au milieu lacustre s’étant ainsi opérée très lentement dans les deux cas.
Les différences entre les deux espèces sont, par contre, les suivantes : 1° Chez la Valvata l’opposition des formes de lac et des formes non lacustres est actuellement plus poussée qu’elle ne l’est chez la Limnée. Ce fait va de pair avec une plus grande adaptabilité de l’espèce, qui produit des variétés lacustres dans des lacs où la Limnæa lacustris n’existe pas, ou pas encore : les lacs de Zoug et des Quatre-Cantons par exemple, ou, à l’étranger, le Fureso (Danemark), les lacs d’Annecy et du Bourget, etc.
On peut donc dire, et cela est capital au point de vue de l’intelligence des adaptations conchyliologiques, que la Limnæa stagnalis se trouve actuellement en Suisse romande, dans l’état où se trouvaient les Valvata vers la fin du néolithique. Une telle constatation montre assez que l’adaptation aux milieux lacustres paraît être un phénomène général, indépendant des groupes taxonomiques, mais que les diverses espèces, selon leurs caractères biologiques, réagissent avec des vitesses et des plasticités différentes.
2° Dans la faune sublittorale, les Valvata présentent les mêmes caractères que sur le littoral, et même en plus accentué. Ce n’est que vers 50 m de fond que l’on trouve à l’état d’ailleurs rabougri, des formes rappelant les types d’eau stagnante. Pour comprendre un tel fait, il importe de rappeler que les Valvées ne vivent que sur les plantes ou dans la vase, ce qui conditionne tout autrement que chez les Limnées l’adaptation aux milieux lacustres. D’ailleurs, il se pourrait que la forme antiqua constituât une race héréditaire assez répandue pour sortir de son milieu originel, tandis
[p. 492] que, comme nous l’avons vu, les bodamica ou lacustris héréditaires (races V et IV) sont loin de constituer l’essentiel des populations lacustres actuelles de l’espèce.
On voit donc, au total, que le cas des Valvata ressemble singulièrement à celui des Limnées stagnalis, bien qu’il y ait aucune parenté entre ces deux espèces (la Valvée est un Prosobranche et la Limnée un Pulmoné). Or, dans les deux cas, on peut expliquer l’accommodation des individus par la cinétogenèse. Les Valvata sont des coquillages coniques, operculés, à ombilic plus ou moins ouvert et à columelle présentant par conséquent la forme d’un cornet. Lorsque l’animal est secoué, il ne se cramponne pas comme la Limnée (réflexe patellaire), mais lâche aussitôt prise pour refermer sur lui-même son opercule après s’être rétracté plus ou moins rapidement. De plus, vivant ordinairement dans les marais, sur les plantes ou sur un fond garni de détritus, il est toujours, en milieu lacustre, à demi enfoui dans la vase. Dès lors, les mouvements de l’animal, dans les lacs, ont pour effet, non pas d’agrandir l’ouverture comme chez les Limnées (puisqu’ici l’ouverture est operculée), mais de rétrécir le cornet constitué par la columelle, et par conséquent d’allonger la coquille. C’est pourquoi celle-ci, presque planorbique dans les marais encombrés de végétation, est conique dans les canaux et allongée dans les lacs.
Tout cela n’est pas pure hypothèse. Sur les rives du lac de Zoug, à Oberwil, les antiqua lacustres donnent, par exemple derrière le mur protecteur dont nous avons parlé à propos des Limnées (voir § 10) une forme piscinalis. Cette forme démontre donc, par ses différences d’avec les antiqua vivant à quelques mètres de là, la part d’accommodation individuelle qui caractérise celles-ci.
Mais ailleurs la Valv. antiqua semble héréditaire. C’est ainsi que dans les mares datant de l’ancien lac de Neuchâtel (Maison Rouge) et dans la Vieille Thielle ou Thielle même, on trouve, en conditions actuellement marécageuses, des piscinalis présentant une certaine proportion d’antiqua typiques.
En bref, chez les Valvata comme chez les Limnées, il semble exister des races lacustres héréditaires, orientées dans le même sens que les accommodations par cinétogenèse.
IV. Les Najades fourniraient également un beau contingent de faits si l’élevage de ces bivalves n’était pas bien compliqué. Tout le monde a cité des accommodations lacustres chez les Unio et les
[p. 493]Anodonta. Les formes rostrées sont typiques à cet égard : sur les grèves caillouteuses très exposées presque tous les individus développent, à l’avant de leur coquille, une sorte de rostre résultant évidemment, comme le disait déjà mon maître Paul Godet, des mouvements que fait l’animal « pour mieux pouvoir se cramponner au sol » 109. Or, j’ai vu, dans la collection Godet, un exemplaire, né sur la grève et ayant été dans la suite enfermé entre les deux môles d’un port en construction : rostrée à ses débuts, la coquille a pris, à partir du milieu de sa croissance, une forme normale ! Il y a donc là la preuve de l’existence d’accommodation par cinétogenèse. À ces accommodats correspond-il quelque race héréditaire ? Il est difficile de ne pas en faire l’hypothèse lorsqu’on constate que les diverses espèces d’Unio diffèrent précisément entre elles par des caractères de ce genre.
V. Mêmes remarques à propos des Planorbis. Favre a décrit une orthogénèse très curieuse chez les P. carinatus lacustres, du paléolithique à nos jours. On a signalé dans le Bodan des formes lacustres tenellus, lemniscatus, acronicus appartenant au P. albus.
VI. Les Ancylus constituent le genre adapté par excellence aux conditions du milieu littoral. Sans spire, leur coquille en forme de capuchon semble faite pour adhérer aux pierres et résister aux mouvements de l’eau. Existe-t-il des variations dans la coquille en fonction de l’agitation de la nappe ambiante ? Nous avons cru constater que les formes du lac étaient légèrement différentes des formes de rivière, mais il faudrait une statistique étendue pour le prouver.
VII. Le fait a par contre été observé chez les Patella marines 110 : les exemplaires très exposés aux vagues sont plus déprimés que les individus protégés. Ce caractère des Patella littorales peut s’expliquer d’emblée par les mouvements de l’animal destinés à coller la coquille contre les rochers.
Mais que ces variations éventuelles des Ancylus et des Patella correspondent ou non à des races héréditaires, le problème en ce qui concerne de tels genres nous paraît être beaucoup plus général. Il est extrêmement frappant, en effet, de constater que, dans les groupes les plus éloignés de Gastropodes on retrouve des genres
[p. 494] entiers présentant cette forme de capuchon par élimination de la spire : les Fissurella, les Patella et Alcyon, les Siphonaria, les Ancylus sont autant d’exemples de ce phénomène, que nous pouvons appeler la « patellisation » 111. Or, la patellisation va de pair avec certaines habitudes motrices bien définies : représentation sur les rochers et réflexe patellaire. Il peut y avoir assurément dans chaque cas particulier quelque cause spéciale qui explique la perte de la spire, et ces causes peuvent différer complètement d’un cas à l’autre. Mais il n’y a pas de doute que, dans la mesure où la forme de la coquille est en corrélation avec certains réflexes ou certaines dispositions motrices héréditaires (or ces dispositions sont précisément ce qu’il y a de commun à tous les phénomènes de patellisation) le phénomène est comparable à celui de nos Limnées. La variété lacustris, comparée au type stagnalis, est en voie de se « patelliser » : la diminution de la spire et l’accroissement de l’ouverture vont de pair, dans cette variété, avec une écologie particulière qui est précisément celle de tous les « Patelloïdes ».
Nous ne prétendons nullement, cela va de soi, préjuger, par ces remarques, de la solution à apporter au problème de l’origine de la patellisation. Nous désirons seulement rappeler que, lorsqu’une structure anatomo-morphologique se prolonge en réflexes proprement dits, l’explication de cette structure doit tenir compte de ces réflexes, puisque eux aussi sont héréditaires. C’est à cet égard que la patellisation est comparable à la contraction raciale de nos Limnées : toutes deux constituent des caractères génotypiques allant de pair avec certains comportements et orientés dans le même sens que les accommodations individuelles dues à la cinétogenèse.
VIII. Quant aux Mollusques operculés qui constituent l’immense majorité des Gastropodes marins, s’ils ne présentent naturellement pas de modifications comparables à la patellisation, ils abondent par contre en autres caractères ressemblant eux aussi à des accommodations par cinétogenèse. C’est le moment de rappeler les faits si suggestifs accumulés par Cope en ce qui concerne la torsion de la columelle et les plis en relation avec l’activité du muscle columellaire (voir § 22). Ces caractères héréditaires sont tous orientés dans la même direction que certaines accommodations faciles à étudier, celles,
[p. 495] par exemple dont nous venons de parler à propos des Valvata (chiffre III).
IX. À rappeler, en outre, la célèbre observation de Hyatt sur la rainure de la coquille des Nautiloïdes et des Céphalopodes voisins : cette rainure apparemment due au frottement des tours de spire les uns sur les autres, se produit chez l’embryon indépendamment de tout contact ! 112
X. Enfin, il faut citer l’opinion de Naef 113, suivant laquelle la torsion même qui constitue le trait anatomique et morphologique le plus caractéristique des Gastropodes, serait corrélative des mouvements de l’animal. L’ancêtre pélagique de cette classe de Mollusques n’aurait pu adapter à la vie rampante sa coquille exogastrique que moyennant une torsion de 180°, la rendant endogastrique. Le stade veliger serait le témoin de ce processus.
Conclusion. — Sans nous prononcer sur la hardiesse de cette dernière hypothèse, nous pouvons tirer des remarques qui précèdent une conclusion utile : c’est que, loin d’être exceptionnel, le cas de la Limnæa stagnalis est extrêmement représentatif de la variation chez les Mollusques. Dans les conditions les plus diverses, on peut observer sur la coquille l’apparition de caractères héréditaires qui simulent entièrement certaines modifications non héréditaires, dues elles-mêmes à des accommodations par cinétogenèse. Nous nous garderons naturellement d’expliquer obscurum per obscurius, et de faire appel, dans la suite, à autre chose qu’aux résultats de l’analyse de nos seules Limnées. Mais il fallait quelques points de comparaison pour permettre d’énoncer correctement notre problème. Le problème est donc celui-ci : comment expliquer l’apparition de génotypes adaptés à un certain milieu lorsque ces génotypes semblent constituer le prolongement, par leur structure et leur comportement, des accommodations phénotypiques dues à la cinétogenèse ?
§ 27. — Essai de classification des hypothèses explicatives possibles🔗
On a coutume de considérer les biologistes modernes comme répartis en deux clans : les partisans et les adversaires de l’hérédité
[p. 496] des caractères acquis. Les uns admettraient que le milieu ambiant exerce une action sur le patrimoine héréditaire de l’espèce, et cela par l’intermédiaire du soma, les autres nieraient cette action et expliqueraient l’adaptation par une sélection après coup de caractères apparus indépendamment du milieu. Une alternative aussi simple n’a certainement aucune valeur, et si les formules des deux écoles en présence n’avaient chacune qu’un sens possible, il y a longtemps sans doute que la question serait réglée. En réalité, sous le signe de la non-hérédité des caractères acquis se groupent les esprits les plus différents, et l’on en pourrait dire autant des partisans, moins nombreux aujourd’hui, de l’hypothèse lamarckienne. Mais, pour discerner la diversité des thèses, ce n’est pas seulement à ce que disent les auteurs qu’il faut se référer, c’est à ce qu’ils ne disent pas. Les idées de derrière la tête ont plus d’importance en science qu’il n’est bon ton de l’admettre. Et, pour les atteindre, il n’est pas toujours nécessaire de chercher au-delà de l’ouvrage d’un auteur : il n’y a qu’à se refuser de prendre trop au sérieux ses déclarations de principe et à voir simplement comment il aborde les questions.
Cela dit, il n’y a pas deux, mais au moins quatre hypothèses explicatives en jeu dans la biologie contemporaine. Cherchons à les dégager et à les définir en fonction des données de notre étude.
I. Il y a d’abord l’hypothèse de l’hérédité de l’acquis, au sens strict du mot. De ce point de vue, il n’y aurait aucune différence, sinon de degré, entre la contraction génotypique et la contraction phénotypique de nos Limnées lacustres : toute accommodation retentit plus ou moins sur le patrimoine de la race, et la contraction héréditaire ne constituerait ainsi que la somme des contractions acquises par les ancêtres des individus actuels. S’il existe plusieurs races de contraction distincte, c’est simplement que ces lignées ont été soumises à j’action des vagues durant des temps et à des intensités qui diffèrent d’un cas à l’autre. La race V serait la plus ancienne, ou celle qui a subi les plus fortes actions du milieu lacustre, la race IV viendrait ensuite, etc.
Deux tendances dominantes paraissent ainsi définir cette première hypothèse explicative : 1° le milieu façonne les génotypes ; 2° il y a identité de nature entre l’accommodation individuelle et l’adaptation héréditaire.
II. À cette thèse extrême s’oppose une autre thèse extrême :
[p. 497] les variations se produisent au hasard, c’est-à-dire en toute indépendance du milieu, mais elles sont soumises après coup à une sélection exercée par le milieu. De ce point de vue, la contraction héréditaire de nos races IV et V serait apparue pour des raisons sans rapport aucun avec les causes de la contraction par accommodation. Mais ces variations fortuites (fortuites par rapport au milieu extérieur) auraient été éliminées des marais, tandis qu’elles se seraient trouvées dans les lacs en conditions propices à leur développement.
Les deux caractères essentiels de cette thèse sont : 1° la production des génotypes est indépendante du milieu ; 2° il n’y a aucun rapport entre l’accommodation individuelle et l’adaptation héréditaire.
III. On appelle mutationnistes les partisans de l’hypothèse II. Mais, parmi les mutationnistes, se trouvent des esprits entièrement opposés, qui ne craignent pas l’hérédité de l’acquis à cause du caractère finaliste souvent attribué (et d’ailleurs à tort) à l’idée d’adaptation, mais bien parce qu’il leur répugne de concevoir l’organisme comme dépendant mécaniquement du milieu extérieur. Alors que les auteurs se rattachant à la thèse II unissent le mutationnisme au mécanisme le plus antivitaliste, les auteurs dont nous parlons maintenant font au contraire de la mutation une idée vitaliste ou tout au moins préformiste. L’organisme, pour eux, est riche de virtualités qui surgissent lorsqu’il le faut, mais ne sont en aucune manière créées par le milieu.
Selon cette thèse, les variations sont donc préformées, et le milieu les met en évidence sans les déterminer. La contraction génotypique de nos races IV et V faisait ainsi partie, avant même qu’il y eut des lacs, de la gamme des variations possibles de l’espèce. Ces races se sont constituées dans les lacs à titre de modification visible, mais ce n’est pas le milieu lacustre qui est cause de la contraction. Celle-ci n’aurait pu également se déclencher en d’autres circonstances s’il l’avait fallu.
Les deux caractères de cette explication sont ainsi que : 1° les génotypes nouveaux sont déclenchés et non causés par le milieu ; 2° il n’y a pas de rapport entre l’accommodation individuelle et l’adaptation héréditaire.
IV. On peut enfin concevoir une action du milieu sur le germe, action telle que la variation héréditaire résulte non pas de toute modification du soma, quelle qu’elle soit, mais d’une activité morphogénique spéciale de l’organisme permettant de fixer les accommodations.
[p. 498] Dans cette hypothèse, toute contraction par accommodation n’entraînerait pas, sans plus, une variation héréditaire, mais la contraction raciale serait due à une réaction de l’organisme au milieu extérieur, réaction ayant pour effet de fixer le caractère acquis au contact du milieu. Une telle interprétation maintiendrait donc la distinction des mutations et des accommodats, mais admettrait la possibilité pour certaines mutations, de rendre héréditaire l’accommodation acquise.
Deux caractères différencient cette thèse des trois précédentes : 1° les génotypes nouveaux sont dus à une interaction du milieu et de l’organisme ; 2° il y a discontinuité entre l’accommodation individuelle et l’adaptation héréditaire, la première constituant une réaction comparable à la seconde, mais située à une échelle distincte.
Dans ce qui suit, nous allons chercher simplement à doser la probabilité des arguments favorables ou défavorables à chacune de ces hypothèses. Nous sommes sincèrement convaincu de l’impossibilité qu’il y a à tirer des faits établis à propos de nos Limnées, aucune démonstration proprement dite de la validité ou de l’insuffisance de telle ou telle doctrine. Mais nous croyons qu’aucune expérience cruciale n’est réalisable dans ce domaine : l’expérimentation la plus rigoureuse ne saurait établir si un caractère nouveau est vraiment acquis ou s’il n’est que la manifestation d’une virtualité donnée. Le rôle des faits ne peut être d’imposer un langage plutôt qu’un autre. La seule chose que l’on puisse espérer, c’est de montrer la plus ou moins grande probabilité d’une interprétation par rapport aux interprétations rivales. Le jour où telle thèse deviendra réellement trop compliquée, à cause de la quantité des hypothèses supplémentaires qu’elle exigera, on l’éliminera simplement, mais sans pouvoir démontrer sa fausseté proprement dite. C’est à ce point de vue qu’il est utile d’accumuler des faits analogues à celui de nos Limnées et de les discuter dans le détail : grâce à leur nombre ils finiront bien par rendre plus vraisemblable une interprétation plutôt qu’une autre, comme les faits astronomiques ont rendu l’hypothèse de Copernic plus probable que la thèse géocentrique, bien que celle-ci ne puisse être logiquement réfutée.
1° La contraction de la coquille semble constituer le type des caractères d’ordre mécanique, par conséquent des caractères soumis à l’action du milieu. On comprend bien comment une variation de couleur et même l’hyper — ou hypocroissance d’un organe puissent résulter d’une modification germinale relativement indépendante du milieu extérieur. Mais on voit mal comment un caractère d’ordre mécanique excipe d’autres causes que des causes mécaniques.
2° La ressemblance frappante de la contraction raciale et de la contraction individuelle due à la cinétogenèse augmente le poids de cette argumentation. Puisque nous voyons en toute clarté comment la contraction individuelle résulte, dans les lacs, des mouvements de l’animal durant sa croissance, nous avons peine à admettre que les races lacustres contractées proviennent d’autre chose que du prolongement de ce processus.
3° Trois circonstances accroissent encore la probabilité de l’interprétation : A. Les races contractées n’existent que dans les lacs, c’est-à-dire là même où l’animal réagit sans cesse au milieu par un ensemble de mouvements favorables à la contraction ; B. La contraction des races lacustres est fonction de la grandeur des lacs, donc de leur agitation différentielle : la race V n’existe que dans les lacs de Neuchâtel et de Constance (ainsi qu’en Suède), et non dans le Léman (on a vu pourquoi), ni dans les lacs de Morat, de Bienne, dans les lacs danois, italiens, etc. ; la race IV est représentée par contre dans le Léman, dans les lacs de Bienne, Morat, le Julsø, etc., mais non pas dans les petits lacs comme ceux de Joux, de Sempach, de Hallwyl. Or, à supposer que la race V ne puisse vivre dans les marais, qu’est-ce qui l’empêcherait de prospérer dans le Léman, ou dans les lacs de Bienne et de Morat ? C. Non seulement ces races ont une répartition qui, de lac à lac, est réglée par l’agitation de l’eau, mais encore, au sein d’un lac donné, elles ont un habitat spécialisé selon le même facteur : la race III habite les endroits les plus abrités, la race V les plus exposés et la race IV les conditions moyennes. L’exemple le plus frappant est celui du lac de Neuchâtel, dont la rive sud est privée des formes de race V, parce que moins exposée que la rive nord. Or, on comprend bien pourquoi la race III, peu contractée, ne s’aventure pas sur les grèves trop battues par les vagues ; mais pourquoi donc la race V, qui est mieux adaptée encore que la race IV, n’a-t-elle pas envahi toute la rive sud ?
[p. 500] Il semble donc que, loin d’apparaître au hasard, cette race V ne se soit formée que sur les littoraux spécialement exposés.
4° On fait souvent valoir, contre l’hérédité de l’acquis, un argument pouvant être très fort en certains cas : un caractère, s’il est acquis sous l’influence du milieu, devrait, par cela même, être réversible. Voici, par exemple, une plante alpine transplantée en plaine et conservant ses caractères alpins : si c’était le milieu alpin qui était cause de la modification, disent les anti-lamarckiens, le milieu de plaine devrait aussitôt la faire disparaître, puisqu’elle n’est plus adaptée. Dans le cas de nos Limnées, l’argument serait sans valeur. Le milieu lacustre nécessite, en effet, une certaine contraction de la coquille, mais le milieu d’eau stagnante ne nécessite en rien un allongement réciproque : si les formes allongées ne peuvent vivre sur les littoraux très exposés, les formes les plus contractées pourraient, par contre, prospérer n’importe où. Nous l’avons montré en élevant la race V dans une mare du Plateau vaudois. La Limnæa auricularia, espèce très contractée et répandue dans tous les milieux suffit d’autre part à prouver que la contraction n’est pas un obstacle à la dissémination d’une espèce. Si donc les races IV et V s’étaient formées indépendamment des lacs, on devrait les trouver dans les conditions les plus diverses ou, tout au moins, dans tous les lacs-étangs et dans tous les petits lacs. Or, il n’en est rien.
5° Enfin, le peu que nous savons du passé post-glaciaire de l’espèce suffit à montrer que l’évolution des stagnalis lacustres ressemble à celle des Valvata antiqua, c’est-à-dire qu’il y a eu variation lente et progressive. Or, comment expliquer les faits d’orthogénèse sans faire appel à l’action du milieu ? Sans doute, le matériel paléontologique le plus riche, comme celui des Paludines de Neumayr, n’exclut pas la possibilité de mutations : les premiers mutants, perdus pour la fossilisation, auraient néanmoins fait souche et le caractère nouveau serait ainsi parvenu à dominer les anciens. Mais on ne comprend pas, dans cette dernière hypothèse, le rôle exact du temps : pourquoi la mutation ne s’est-elle pas produite plus tôt ou plus tard ? Dans l’idée d’une orthogénèse en fonction du milieu, par contre, le rôle du temps apparaît nécessaire : les actions infinitésimales exercées par le soma sur le germe s’additionnent et finissent par donner naissance à des modifications macroscopiques. On voit dès lors pourquoi les variétés IV et V n’existent pas dans les lacs jeunes, et pourquoi une orthogénèse peut s’étendre sur des
[p. 501] siècles. Il a fallu ainsi un million d’années aux Paludines de Slavonie pour acquérir leurs ornements, et cela dans un milieu où toutes les espèces ont varié simultanément dans la même direction. Il a fallu sept millions d’années aux Cérthes de l’Eocène pour évoluer dans les limites définies par Boussac 114. On comprend que 10 000 à 30 000 ans n’aient pas été de trop pour permettre la formation de nos races IV ou V, et que les variations d’un lac à l’autre puissent tenir en partie à l’âge du peuplement de ces lacs.
Certes, les anti-lamarckiens restent insensibles à de tels arguments. Il ne se produit rien en 10 générations, constatent-ils : comment se produirait-il quelque chose en 100 000 générations, puisque 100 000 multipliés par zéro donnent toujours zéro ? Mais c’est ici le lieu d’invoquer la notion du virtuel, dont le mutationnisme sait user quand il le faut : un résultat invisible, à notre échelle de mesure, est-il nécessairement inexistant, et 100 000 modifications invisibles, prises chacune à part, ne peuvent-elles donner ensemble un résultat très visible ?
Telles sont les raisons qui militent en faveur d’une explication par l’hérédité de l’acquis de l’origine de nos races lacustres IV et V. Passons maintenant aux arguments contre :
1° L’expérience en laboratoire donne des résultats négatifs. On a vu, en effet, que les Limnées de Monsmier produisaient, en agitateur, une morphose légèrement contractée par rapport aux parents (1,71 au lieu de 1,83), mais que la première génération issue de cette morphose retournait immédiatement au type originel. Ce résultat négatif concorde avec tout ce que nous savons aujourd’hui à la suite d’un nombre considérable d’essais dans tous les domaines : aucune expérience n’a pu établir avec certitude la transmission héréditaire des caractères acquis. Ajoutons immédiatement que si nette que soit cette conclusion, elle ne saurait prouver non plus la non-hérédité de l’acquis : on ne démontre, en effet, jamais la non-existence d’un phénomène. De plus, les considérations sur le temps, auxquelles nous venons de faire allusion, sont de nature à faire réfléchir sur la portée réelle des expériences négatives. Mais le fait est là que nous ne saisissons jamais sur le vif une transmission de caractère acquis. Or, si ce processus d’hérédité était courant, on devrait, semble-t-il, pouvoir en déceler à coup sûr les manifestations
[p. 502]in vitro. Puisqu’il n’en est rien, force est de conclure au moins à l’existence de seuils, seuils d’intensité ou seuils de durée, en deçà desquels il ne saurait se transmettre quoi que ce soit, mais au-delà desquels la transmission reste possible.
2° Les races IV et V n’existent pas dans tous les lacs et ne sont apparues que tard dans celui de Neuchâtel. Ces faits indiquent que le milieu lacustre ne réussit pas à produire immédiatement les races ni même les accommodations qui seraient nécessaires à une adaptation au milieu. Une telle limitation exclut l’hypothèse suivant laquelle l’organisme est modifiable sans plus sous la pression des facteurs extérieurs. Sans doute on peut supposer, comme nous l’avons fait tout à l’heure, que des actions infinitésimales préparent les résultats macroscopiques. Toujours est-il que des seuils semblent de nouveau conditionner un tel processus.
3° Il existe des individus de forme non seulement intermedia, mais même lacustris, qui, en aquarium, donnent une descendance rentrant immédiatement dans le domaine de variation des races non lacustres (race III). Même conclusion que précédemment : s’il y a hérédité de l’acquis, elle est pour le moins limitée par des seuils. De plus, l’existence de races discontinues (III et IV, voisines l’une de l’autre, et V, très distincte des précédentes) montrent que ces seuils convergent avec ce que nous savons des mutations : sous la continuité apparente des populations mixtes et des accommodations en nature, les discontinuités réelles peuvent demeurer masquées.
4° La meilleure preuve que l’organisme ne subit pas passivement les actions du milieu, est le paradoxe sur lequel nous avons insisté précédemment (p. 397) : à une faible agitation, en milieux lacustres, correspond une forme plus allongée que le type de l’espèce. De même que les Valvata de Favre, vers la fin du néolithique, se sont scindées dans le Léman en deux lignées antagonistes, les pulchella, qui ont disparu depuis, et les antiqua, qui ont triomphé, de même les Limnæa stagnalis paraissent se scinder d’abord, en présence des milieux lacustres, en deux formes contraires, les subula (cf. le néolithique de la Tène) qui disparaissent ensuite, du moins à titre de phénotype indépendant, et les lacustris-bodamica qui l’emportent peu à peu. Un tel fait ne parle guère en faveur d’une action coercitive du milieu sur le patrimoine héréditaire. Il suggère plutôt l’idée de
[p. 503] deux solutions essayées tour à tour par l’espèce en fonction de ses possibilités de variation. Tout au moins, s’il ne s’agit pas ici d’une disjonction de virtualités, y a-t-il dans un tel processus l’indice d’une activité de l’organisme : l’être vivant ne subit pas le milieu avec passivité, mais réagit en construisant de nouveaux génotypes.
5° Enfin, il faut rappeler qu’on ne saurait parler en biologie de caractères isolés. La contraction de la coquille va de pair avec un certain albinisme et, par conséquent, bien d’autres modifications. Faisant ainsi partie d’un complexus ou d’un syndrome, la contraction ne saurait résulter d’une action simple du milieu. Nous sommes donc ici encore ramenés à la notion du seuil.
La conclusion à tirer de cette discussion est donc que l’action du milieu sur la formation des génotypes contractés semble extrêmement probable. Seulement, si elle existe, il ne saurait être question d’une action simple, que l’animal subirait passivement. On ne peut concevoir, dans le cas particulier, qu’une action déclenchant une activité en retour, de la part de l’animal. De plus, à supposer que cette réaction de l’organisme ait eu un effet sur son hérédité, il faut supposer l’existence de seuils, en deçà desquels l’effet serait nul : seuils d’intensité et de durée, ou seuils constitués par les autres caractères du syndrome dont fait partie la contraction. La discontinuité introduite par cette notion de seuils expliquerait la présence de races distinctes et plus ou moins séparées.
L’ensemble de ces considérations limite donc singulièrement la notion d’une hérédité simple de l’acquis et nous ramène à la solution IV.
§ 29. — II. Mutations se produisant au hasard et sélection après coup🔗
Cette seconde solution consiste à admettre que les formes lacustris-bodamica ont pu se produire n’importe où, par mutations indépendantes du milieu, et que, le lac ayant éliminé les formes allongées, ces variétés contractées auraient peu à peu envahi tous les littoraux exposés. De plus, les races contractées, ainsi « préadaptées » (par hasard) aux milieux lacustres, n’auraient pu se développer en eaux stagnantes, parce que non adaptées à de tels milieux.
Deux points sont à considérer ici : l’hypothèse de la mutation se produisant au hasard et celle de la sélection des génotypes (y compris la sélection à effets créateurs, telle que Tower l’a décrite à tort ou à raison) . Nous examinerons ces deux points séparément.
Il est une hypothèse irréfutable mais indémontrable que l’on pourra toujours faire : c’est que les génotypes contractés sont apparus par mutation fortuite indépendamment du milieu lacustre.
Voici ce que l’on peut dire en faveur d’une telle solution. En étudiant les adaptations de certains Pulmonés terrestres aux milieux alpins (la Tachea sylvatica, par exemple), nous avons pu montrer 115 que plus les espèces étaient variables en plaine, plus elles montaient haut sur les montagnes : les phénotypes de petite taille adaptés aux altitudes sont dans ce cas préformés dans le polymorphisme de l’espèce en plaine, et il suffit d’une sélection pour expliquer la différence des formes de 500-1000 m et de celles de 2000-2500 m. Supposons maintenant que les petites formes, ainsi « préadaptées » par hasard aux milieux alpestres disparaissent des plaines, pour une raison ou pour une autre : on aura dans ce cas l’illusion d’une action directe du milieu alpestre sur l’hérédité de l’espèce. Pourquoi n’en serait-il pas de même en ce qui concerne nos Limnées lacustres ?
Trois arguments principaux nous paraissent devoir exclure une telle interprétation. Ils en réduisent du moins la probabilité à peu de chose :
1° Il n’y a aucune raison, si les races IV et V sont apparues au hasard, un peu partout, pour qu’elles aient été éliminées des stations non lacustres. Ces races sont aussi vigoureuses en aquarium que les races allongées. Nous avons pu élever avec succès la race V dans une mare du Plateau vaudois : on ne voit donc pas pourquoi elle n’aurait pas prospéré dans tous les marais. On peut il est vrai admettre qu’elle s’est développée quelque temps dans de tels milieux mais qu’elle a été « dominée » par des hybridations continuelles avec les races allongées. Seulement, nous avons vu que l’hybridation
[p. 505] des races I et V donne un produit exactement intermédiaire, de forme analogue à celle de la race III et se disjoignant dès la seconde génération. On trouverait donc des individus typiques de races IV et V dans tous les marais, si ces races y étaient représentées. En réalité, ces races n’habitent que les lacs et, si on ne les trouve même pas dans les mares circa-lacustres, c’est que ces mares n’existent que sur les rivages marécageux, lesquels constituent précisément, à cause de leur substrat, l’habitat préféré de la race III et non des races IV-V.
Dire, enfin, que les génotypes IV-V se sont produits par hasard dans les lacs et jamais dans les marais, serait ne plus rien dire du tout.
En bref, l’hypothèse du hasard, bien que logiquement irréfutable, apparaît, dans le cas de nos Limnées, comme entièrement gratuite : on comprend bien pourquoi le lac a éliminé les formes allongées, mais on ne comprend nullement pourquoi les marais auraient entraîné l’extinction des formes contractées. Or, lorsqu’on constate combien le cas de nos Limnées est général (cf. Gulnaria, Valvata, etc.) on ne peut s’empêcher de trouver que la probabilité de l’hypothèse des mutations fortuites diminue d’autant. Admettons, en effet, que pour des causes inconnues le milieu propre aux marais ait anéanti les races IV et V. Mais pourquoi a-t-il éliminé également les Limnæa patula, les Valvata antiqua, etc., qui sont si communes dans les lacs ? Si c’est pour une cause générale, on ne pourra s’empêcher d’admettre alors que le milieu agit sur l’orientation des mutations ; et si c’est pour des causes diverses, variant suivant les cas, on ne pourra que rester sceptique sur la nature de ce Hasard, qui, avec les moyens les plus variés, finit toujours par faire trouver aux mutations le milieu où elles ressembleront le mieux aux accommodations par cinétogenèse…
2° En ce qui concerne les stations non lacustres, nous spéculons dans le vide, puisque nous ne savons ni ce qui a pu produire ni ce qui a pu anéantir en de tels milieux les génotypes IV-V. Il est heureusement un argument beaucoup plus pressant : c’est celui des lacs dans lesquels ne vivent pas les races en question.
En Suisse romande, la race V n’existe que sur les littoraux les plus exposés de la rive nord du lac de Neuchâtel. D’après l’hypothèse des mutations fortuites, ce génotype a cependant dû apparaître en une période donnée de l’histoire de l’espèce sur toutes sortes de
[p. 506] points à la fois 116. Admettons, malgré les objections précédentes, que cette race nouvelle a été éliminée de toutes les eaux stagnantes, pour se développer dans le lac seul. Mais alors pourquoi n’est-elle pas plus répandue dans les lacs eux-mêmes ? Pourquoi ne s’est-elle pas formée aussi sur la rive sud du lac de Neuchâtel ? Pourquoi surtout n’est-elle pas apparue dans les lacs de Bienne et de Morat ? Dans l’hypothèse de l’action du milieu, tout cela va de soi : ces trois derniers milieux n’ont pas nécessité une transformation des lignées allant jusqu’à la forme V, et la race IV a suffi à l’adaptation de l’espèce à ces conditions. Mais dans l’hypothèse des mutations fortuites, on ne voit absolument plus pourquoi la mutation V ne s’est pas constituée ou ne s’est pas conservée dans tous les milieux lacustres. Dire, en effet, qu’un milieu très exposé comme la rive Gléresse-Douanne, sur le lac de Bienne, a éliminé les mutations V qui ont pu y apparaître, alors que ce milieu est peuplé de formes IV, et surtout alors que la forme V habite, dans le lac de Neuchâtel, des stations certainement plus abritées (comme celle du port d’Hauterive), dire tout cela, ce serait s’aventurer en plein arbitraire.
D’autre part, pourquoi la forme V, si commune dans les lacs de Neuchâtel et de Constance, est-elle absente du Léman ? Dans l’hypothèse de l’action du milieu, on peut expliquer cette absence en disant soit que le Léman, étant plus près des sources de l’ancien glacier du Rhône, a été habité moins longtemps par les Limnées que les lacs plus rapidement débarrassés des glaces, soit que ses conditions d’agitation et de substrat diffèrent de celles des deux autres lacs. Ces hypothèses semblent justifiées par le fait que la plupart des espèces présentent un caractère lacustre moins accentué dans le Léman que dans le Bodan ou le lac de Neuchâtel (Limnées, Planorbes, Anodontes, etc.). Dans l’hypothèse des mutations fortuites, on ne comprend rien au contraire à ces différences : non seulement la race V aurait dû apparaître dans le Léman, mais elle y aurait trouvé le terrain de développement le plus propice, puisque les races III et IV y prennent, pour s’adapter au milieu, des formes simulant celles de la race V ! (station à 1,37 de Crans près Nyon).
Si nous passons de la race V à la race IV, nous pouvons faire exactement les mêmes raisonnements. Cette race existe dans le
[p. 507] Léman, le Bodan, les lacs de Neuchâtel, de Bienne et de Morat. Mais elle est absente des lacs d’Annecy et du Bourget, de Thoune et de Brienz, de Zoug et des Quatre-Cantons, etc. Or, dans ces lacs, une telle forme serait non seulement utile (comme le serait la race V dans le lac de Bienne), mais presque nécessaire à l’adaptation de l’espèce au milieu. En effet, les formes allongées qui habitent ces nappes (à Zoug, par exemple) y sont manifestement désadaptées (spires ébréchées, etc.) et ne s’aventurent guère au-delà de rares stations plus ou moins dispersées. Pourquoi donc, à défaut de race V, la race IV n’est-elle pas apparue en de tels lacs ? Dans l’hypothèse d’une action du milieu, on peut dire que ces lacs sont trop jeunes, parce que près des Alpes, ou que leurs conditions d’agitation, quoique propices au développement de formes IV-V qui seraient venues d’ailleurs, n’ont pas suffi à produire de telles races (ce sont des lacs peu étendus et découpés). Mais, surtout, dans l’hypothèse d’une réaction de l’animal au milieu, on peut concevoir une infinité de possibilités. Si la contraction est un caractère utile, mais non nécessaire, à l’adaptation de l’espèce au milieu lacustre, on peut fort bien admettre que dans certains lacs de faible étendue l’espèce ait subi le milieu sans réagir (d’où l’absence de toute variation), tandis que dans les grands lacs l’espèce ait réagi 117. De même certains peuples sont parvenus à des inventions techniques que d’autres ont ignorées… Au contraire, dans l’hypothèse des mutations fortuites on ne comprend absolument pas pourquoi des mutations qui se sont sans doute produites entre le néolithique et les temps historiques, dans le lac de Neuchâtel, ne se sont pas formées dans tous les lacs de Suisse.
En bref, si les races IV et V étaient issues de mutations fortuites, elles devraient exister dans tous les milieux lacustres. À supposer, en effet, que les milieux non lacustres les aient éliminées lors de leur apparition — l’on ne comprend d’ailleurs pas pourquoi — on n’en saurait dire autant des milieux lacustres eux-mêmes, tels que les nappes de la Suisse centrale, puisque les formes IV et V sont précisément des races « préadaptées » aux lacs, et que ces lacs contiennent tous à des degrés divers l’espèce stagnalis. L’absence des races IV et V dans un grand nombre de lacs constitue ainsi un argument qui nous
[p. 508] semble fort gênant contre l’hypothèse des mutations fortuites, alors qu’il n’a rien d’embarrassant dans la conjecture d’une action du milieu.
3° Une troisième objection peut se fonder sur des considérations très générales auxquelles on attribue malheureusement trop peu d’importance dans les discussions courantes : si les races nouvelles naissent par mutations fortuites, comment trouvent-elles après coup le milieu qui leur convient ? On laisse entendre tout simplement que le milieu approprié est atteint par hasard. Mais on néglige ainsi systématiquement un élément sur lequel nous avons dû insister à propos de nos Limnées : la psychologie de l’animal. En effet, ce qui constitue la condition la plus nécessaire à la découverte du milieu approprié, c’est l’adaptation de l’équipement psycho-moteur aux principales conditions ambiantes. Ainsi, une Patelle (pour pousser à la limite le cas des Limnées lacustres) a bien trouvé son milieu, non seulement parce que sa coquille est d’une forme telle que l’animal puisse résister aux vagues, mais encore et surtout parce que la puissance de ses réflexes patellaires la met à l’abri de toute aventure. Sur le sable, au contraire, la bête serait perdue, parce que son équipement réflexe ne lui servirait plus à rien. Or, on raisonne, en général, comme si la forme extérieure, étant donnée par hasard, il suffisait à l’animal de trouver un milieu approprié pour qu’il se construise aussitôt réflexes, tropismes et habitudes adaptés. Si l’argumentation est correcte en ce qui concerne l’habitude, elle est par contre singulièrement fragile, eu égard aux réflexes et aux tropismes. Ces réflexes sont, en effet, héréditaires et, de toute nécessité, il faut qu’ils soient exactement adaptés au milieu pour que l’animal survive. Or, loin de se construire après coup, lorsque l’animal, doté par mutation de telle nouvelle forme, trouve un milieu convenable, le réflexe apparaît dans certains cas, lié à la forme elle-même. Dans l’exemple de la Patelle et du réflexe patellaire, le lien est si évident qu’il est vain de se demander si c’est la forme qui explique le réflexe ou le réflexe la forme : la patellisation et le développement du réflexe patellaire ne sont qu’un seul et même phénomène.
Or, le cas est identique chez nos Limnées : partout où la mutation génotypique ressemble à une accommodation par cinétogenèse, la forme nouvelle de l’animal se prolonge en certains comportements psycho-moteurs convenant spécialement à certains milieux. À cet égard, le fait que la race V habite précisément les endroits les
[p. 509] plus exposés aux vagues, la race IV les endroits moyennement exposés et la race III les endroits relativement abrités est assurément troublant. Comment ces races ont-elles fait pour trouver leurs milieux, si leur formation a été indépendante des conditions ambiantes ? Si c’est par hasard, répétons ce que nous avons déjà dit à propos de l’hérédité de l’acquis : on comprend bien pourquoi la race III ne s’expose pas aux endroits les plus venteux, mais on ne saisit pas pourquoi les races IV et V ne se développent pas n’importe où, dans les lacs, au lieu de choisir les localités qui semblent « faites pour elles ». Entre l’hypothèse d’une harmonie préétablie des réflexes et du milieu extérieur et l’hypothèse d’une action des conditions ambiantes sur l’hérédité psycho-morphologique, la moins mystérieuse des deux est tout de même la seconde…
La contrepartie nécessaire de l’hypothèse des mutations fortuites est celle-ci : apparues n’importe où, les mutations de races IV et V se seraient spécialisées dans les lacs, parce que le milieu lacustre, en éliminant les génotypes allongés, leur aurait laissé la place libre. Nous abordons ainsi un point essentiel de l’argumentation mutationniste courante : pour qu’une forme nouvelle puisse se développer, il faut évidemment, selon cette théorie, que les génotypes mélangés, dans les populations mères se séparent progressivement, grâce à une sélection continue.
Nous pouvons faire, à cet égard, trois hypothèses différentes :
a) Il se pourrait que les races IV et V aient existé de tout temps dans les marais et y existent encore, mais que, leur nombre étant très faible, elles soient constamment dominées par les races allongées. Leurs gènes existeraient ainsi à l’état latent un peu partout. Mais, les lacs éliminant les génotypes allongés, ces races IV et V se développeraient en milieux lacustres, à l’état de plus en plus pur, d’où l’opposition des populations lacustris-bodamica et des populations non lacustres.
b) Il se pourrait, en second lieu, que les races IV et V soient apparues seulement à une date récente, mais que, grâce à l’élimination en milieux lacustres des génotypes I-III, leur développement dans les lacs se soit opéré avec une grande rapidité.
c) On peut enfin faire une hypothèse bien peu vraisemblable, mais dont il faut tenir compte à tout hasard. On sait que, lorsqu’on croise entre eux les extrêmes d’une population pure, les produits de ces croisements ne sortent jamais du domaine de variation de la population considérée. Si l’on obtient, par accouplement des extrêmes, un écart progressif par rapport aux limites de variation de cette population, c’est que celle-ci était impure. Ce résultat, établi par Johannsen a été vérifié dans un très grand nombre de cas. Seul Tower prétend avoir obtenu, en croisant entre eux les extrêmes de chacune des générations d’une lignée pure, la production de génotypes s’écartant de plus en plus, et finissant même par sortir complètement du domaine de variation des ascendants. Un certain scepticisme est aujourd’hui de mise en ce qui concerne ce phénomène de Tower et l’on peut, tout au moins, se demander si sa lignée était pure. La question est d’ailleurs peut-être insoluble, puisque le critère de la pureté d’une lignée est justement sa constance.
Quoi qu’il en soit, on peut faire l’hypothèse en ce qui concerne nos Limnées, d’un « phénomène de Tower » se produisant en milieu lacustre : les lignées de lac étant sans cesse privées, grâce à l’action destructrice des vagues, de leurs individus les plus allongés, les individus contractés restant auraient donné naissance, par sélection progressive, à des génotypes IV et V, sortant des limites ancestrales de variation.
Comme on le voit, ces trois solutions — qui nous paraissent d’ailleurs les seules possibles dans l’hypothèse des mutations fortuites — supposent un terme commun : la sélection opérée par le lac sur les génotypes en présence. Il s’agit maintenant de voir si ce processus supposé de sélection correspond bien aux faits.
En faveur de l’hypothèse, on peut avancer plusieurs arguments : la rareté des Limnées dans les lacs dans lesquels les races IV et V n’existent pas, comme ceux de Zoug et des Quatre-Cantons, le nombre d’exemplaires à spire cassée qu’on rencontre dans les populations lacustres de Zoug (type normal), l’absence complète de l’espèce sur les rivages de Lucerne, d’Immensee, etc. Tout cela montre évidemment que les races allongées ne peuvent affronter impunément les endroits très exposés aux vagues.
Mais les arguments contraires nous semblent autrement solides et nous ont convaincu du caractère gratuit que revêtirait toute explication de l’apparition des races lacustres fondée sur l’hypothèse
[p. 511] de la sélection progressive. Ces arguments peuvent se ramener à trois :
1° En ce qui concerne les hypothèses (a) et (b), si les races IV et V étaient préformées dans le polymorphisme des formes de marais, ou contenues à l’état latent (de tout temps ou depuis peu) dans les populations non lacustres, elles auraient dû s’épurer dans tous les lacs et pas seulement dans le Bodan et dans les lacs romands. Le lac de Zoug et celui des Quatre-Cantons, par exemple, exercent évidemment un effet sélectif sur les races allongées qui les habitent par place, puisque ces races ne sont représentées qu’en de rares stations et par des individus à spire souvent détériorée. Pourquoi dès lors la sélection n’a-t-elle pas joué ? et pourquoi les formes IV et V n’ont-elles pas remplacé les formes allongées ?
Mais ceci n’est que le petit côté de la question. À propos de toute théorie, on peut trouver des faits particuliers difficiles à expliquer et d’allure paradoxale. En ce qui concerne la sélection, nous prétendons faire mieux et montrer qu’elle aurait été d’une part, inutile en droit et d’autre part malaisée à réaliser en fait.
2° La sélection est inutile. Considérons à cet égard les deux races IV et V séparément. Autrement dit, demandons-nous comment la race IV a pu se dissocier par sélection de la race III, et comment la race V s’est différenciée des races III et IV.
a) Nous avons établi que la race III était commune aux lacs et aux marais. Admettons donc que ces lacs aient éliminé des populations immigrées les races I et II, pour ne retenir que la race III. Or la race III, qui dans les marais donne des phénotypes oscillant entre 1,58 et 1,72, est susceptible, dans les lacs, de produire des accommodations de 1,56-1,63 (Colombier-Witzwil), de 1,50-1,55 et même de 1,45-1,46 (Cully). Autrement dit, la race III arrive dans les lacs à simuler, par accommodations individuelles se répétant à chaque nouvelle génération, les formes lacustris elles-mêmes 118. Dans ces conditions, qu’est-il besoin de l’apparition d’une race IV pour assurer l’adaptation de l’espèce aux milieux lacustres ? Ou, pour parler sans finalisme, comment les mutations de génotypes IV ont-ils pu supplanter les accommodations de génotypes III ? On sait, par exemple, que dans une population de plantes halophiles,
[p. 512] un certain nombre d’espèces ont des feuilles charnues héréditaires et que d’autres se contentent d’accommodats à feuilles charnues simulant les premières. Or, il est bien clair que les secondes ne s’en portent pas plus mal : qu’un caractère soit hérité ou qu’il s’acquière à nouveau à chaque génération, sa valeur d’adaptation est la même.
On ne voit donc nullement comment la race III A pu céder la place à la race IV dans les lacs, étant admis que la première est susceptible de donner naissance à des accommodats suffisant à l’adaptation de l’espèce. Dans l’hypothèse d’une action du milieu, au contraire, le phénomène est aisé à comprendre : les accommodats de race III constitueraient simplement le point de départ de la race IV. Il n’y aurait donc pas sélection progressive, mais évolution par filiation directe.
En outre, cette dernière hypothèse expliquerait ce qui laisse en plein mystère l’idée de sélection. Pourquoi, si la race III est susceptible de donner des accommodats de phénotype lacustris, ne se produit-il pas de telles formes dans les lacs de Zoug, etc. ? C’est que, dirions-nous, la possibilité même de produire des accommodats est un caractère qui s’acquiert, en fonction du temps, de l’activité de l’espèce, etc. Enfin, si la race III donne dans les marais datant de l’ancien lac de Neuchâtel des formes plus contractées que dans les marais extra-lacustres, ce pourrait être pour les mêmes raisons : par son séjour dans le lac, cette lignée aurait acquis une plasticité que ne possèdent pas les lignées ayant toujours ignoré le milieu lacustre.
b) Si nous passons au cas de la race V, l’argument devient encore plus pressant. Étant donnée la fréquence de la race IV, laquelle est représentée dans le Léman, les lacs de Bienne et de Morat et sur la rive sud du lac de Neuchâtel, alors que la race V est absente de tous ces milieux, comment cette race V a-t-elle pu supplanter la race IV sur la rive nord du lac de Neuchâtel ? Tel est le problème. Rappelons d’emblée que cette victoire de la race V n’est même pas complète, sur la rive en question, puisque la race IV et la race III s’y rencontrent abondamment. Rappelons, en outre, que les phénotypes de race V oscillent entre 1,30 et 1,36, alors que les phénotypes de race IV varient de 1,37 à 1,47-8 environ.
Comparons, à cet égard, une population de race V, comme celles des rives de Monruz-Hauterive (voir chiffre II dans le tableau de la page 344) à une population de race IV, comme celle de Crans
[p. 513] (Léman). Les moyennes sont de 1,35-6 et de 1,37 ; différence = 0,01. Les extrêmes inférieurs sont de 1,18 (Hauterive) et 1,27 (Léman). Le 1/10 seulement des exemplaires de cette population de race V sont donc en dessous des limites de variation de la population de race IV.
Cela posé, admettra-t-on que ces différences minimes soient suffisantes pour expliquer la victoire de la race V sur la race IV sur la rive nord du lac de Neuchâtel ? Il nous paraît, au contraire, évident que la race IV, qui arrive ainsi à produire des accommodations identiques (sauf 1/10) à celles de la race V, ne saurait présenter vis-à-vis de cette dernière aucune infériorité sérieuse. La sélection, quand elle n’est pas affaire de vie ou de mort, n’a rien de vraiment fatal : une race qui habite des stations aussi exposées que celle de Crans (près Nyon) pourrait assurément survivre sur les rives neuchâteloises. On s’est beaucoup moqué du cou de la girafe, dont chaque centimètre d’allongement était censé assurer le triomphe de l’animal dans la lutte pour la vie. Qu’on ne ressuscite pas les plus mauvais aspects de l’adaptationnisme lamarckien ou darwinien pour expliquer la victoire d’une mutation sur une autre : ce n’est pas un degré de contraction de plus qui permettra à une Limnée présentant déjà la forme lacustris, de mieux résister aux vagues !
Si le triomphe de la race IV sur la race III est plein de mystère, dans l’hypothèse de la sélection, celui de la race V sur la race IV est donc vraiment incompréhensible. La race IV a suffi à la conquête entière du Léman : on ne voit pas pourquoi la race V a pu la dominer sur les rives neuchâteloises. Dans l’hypothèse de l’action du milieu, au contraire, la race V n’aurait pas éliminé la race IV, mais serait née d’elle, ce qui est tout autre chose. Et comme cette naissance se serait effectuée précisément aux endroits les plus exposés (et non pas n’importe où comme le voudrait la doctrine de la mutation fortuite avec sélection après coup), les petites différences que nous venons d’indiquer prouveraient simplement l’existence de différences dans le milieu lui-même.
3° La sélection des génotypes en milieu lacustre ne nous paraît pas seulement inutile en droit, comme nous venons de le montrer : elle eût été en fait bien difficile à réaliser. On comprend bien, en effet, comment des génotypes arrivent à se dissocier par sélection lorsque l’espèce se répand soit dans les diverses îles d’un archipel, soit dans les diverses vallées d’une chaîne de montagne. Les barrières
[p. 514] naturelles assurent alors une épuration graduelle aux populations. Qu’en est-il de nos Limnées lacustres ?
a) Les races allongées, qui sont censées disparaître des lacs, n’en disparaissent nullement : elles se localisent simplement dans la faune sublittorale. L’existence de notre variété Bollingeri, qui semble répandue un peu partout entre 10 et 30 m, sur les rives du Léman, du lac de Neuchâtel et de celui de Bienne, est ainsi un obstacle à toute sélection absolue. Quelle barrière naturelle sépare, en effet, les stations de 3-10 m de fond de celles de 10-30 m ? En fait, on trouve, comme l’a établi Favre pour le Léman et comme nous l’avons constaté à Bevaix, tous les intermédiaires entre les types lacustris et Bollingeri. Il est vrai que la courbe de fréquence de 600 individus échoués sur les grèves de Bevaix accuse deux sommets nets. Mais cette courbe traduit simplement l’état de chose actuel, lequel est caractérisé par la présence de deux races possédant chacune ses réflexes et ses habitudes motrices, l’une tendant ainsi à chercher un milieu caillouteux et battu par les vagues, l’autre un milieu immobile et dénué de rochers. Or, le problème est de savoir comment a pu s’opérer cette dissociation, étant donné que les formes allongées ont évidemment habité d’abord le littoral, aussi bien que la zone sublittorale, comme en témoignent les stations de Zoug-Oberwil, etc., ou les stations néolithiques de La Tène-Préfargier.
b) En ce qui concerne les races III-V, leur sélection absolue est irréalisable. Considérons, en effet, la rive nord du lac de Neuchâtel. La race III existe selon toute vraisemblance dans les stations suivantes : entre Yverdon et Concise (1,54-1,70), entre Saint-Aubin et Vaumarcus (1,49-1,55), à Bevaix (1,66), à Cortaillod (1,54), à Colombier (1,50-1,56), à Auvernier (1,59), au Port de la Maladière à Neuchâtel (1,58), au Port d’Hauterive (1,55), de Rouges-Terres (1,59) et à Saint-Blaise (1,54). Entre ces stations, dont les plus éloignées sont distantes de 3-4 kilomètres au maximum (Vaumarcus-Concise : et encore les étangs du cordon littoral de la Raisse actuellement desséchés ont-ils dû être récemment habités par cette race), on trouve les formes de race IV et surtout de race V, mais toujours plus ou moins mélangées avec quelques individus ne pouvant appartenir qu’à la même race III. Celle-ci a donc vraisemblablement occupé presque tout le littoral, pour se confiner ensuite peu à peu dans les baies tranquilles (le Port de la Maladière est une ancienne anse, etc.) et dans les marais pouvant lui servir d’asile définitif. Par
[p. 515] exemple, l’ancien port de Neuchâtel, qui formait un petit golfe assez encaissé, a été habité jusqu’en 1880 par des formes à 1,60-1,65 (collection Coulon, au Musée de Neuchâtel). Depuis sa réfection, il ne contient plus que des formes à 1,39. Ces dernières sont évidemment des hybrides de race V et de race III, le port étant plus petit qu’auparavant, plus voisin des quais et plus exposé, par conséquent, à l’immigration de la race V. On voit, dans un tel cas, le recul progressif de la race III.
Dans ces conditions, comment une sélection a-t-elle été possible ? Comment les premiers mutants des races IV-V ont-ils pu l’emporter sur la race III qui occupait les lieux ? Les races IV-V ont été évidemment constamment en contact avec la race III. Si les premières l’ont emporté sur la dernière, ce n’est donc pas parce que le milieu, en tant qu’agent de sélection, les a séparées : c’est parce que le milieu, en tant qu’agent d’évolution a fait sortir les races IV-V de la race III, ce qui permit ensuite aux individus IV-V de dominer par leur nombre les individus III. Le raisonnement serait le même en ce qui concerne les rapports de la race V avec la race IV.
c) Enfin, sur certaines côtes du Léman dépourvues de tout marais littoral pouvant servir d’asile aux formes pures de race III, comme la côte allant d’Ouchy à Vevey (15 km au moins sans mares ni marais littoraux), on trouve néanmoins des stations entières de cette race (comme à Cully) mélangées plus ou moins à des stations de race IV. Là où les conditions étaient optimum pour la sélection, elle ne s’est donc pas produite.
La conclusion de cette longue discussion nous paraît donc devoir être la suivante : l’hypothèse de mutations fortuites sélectionnées après coup par le milieu, séduisante au premier abord, est en réalité impropre à expliquer l’évolution de nos Limnées lacustres. En effet, si les formes contractées étaient apparues sans relation avec le milieu, on devrait en trouver partout, ou, au moins, dans tous les lacs. Or, ce n’est pas le cas. D’autre part, la sélection des génotypes contractés en milieu lacustre était inutile, en droit, et eût été, en fait, bien difficile à réaliser.
À l’opposé des mutations fortuites, on peut concevoir un système de mutations préformées, restant latentes dans les milieux impropres
[p. 516] à leur développement et surgissant à l’occasion des milieux qui leur conviennent. C’est ainsi que raisonnent aujourd’hui beaucoup de biologistes, qu’ils se donnent ou non l’étiquette de vitalistes : la vie, pour eux, a résolu d’avance tous les problèmes et ces solutions virtuelles s’actualisent au bon moment. Il faut avouer, au reste, qu’une telle manière de voir est logiquement irréfutable : lorsqu’un caractère nouveau apparaît en fonction d’un certain milieu, il est impossible de démontrer qu’il n’existait pas virtuellement avant de se manifester. Mais on accordera également qu’un tel emploi de la notion du virtuel ne va pas sans quelque difficulté. Cette notion est d’un emploi fort légitime lorsque l’élément appelé virtuel a déjà été réel : ainsi, l’on peut dire qu’une larve d’oursin mutilée contient virtuellement une nouvelle forme d’ensemble, parce que, en se régénérant, elle reproduira une forme qui a déjà été réelle. Mais de considérer une réalité apparaissant pour la première fois, et par conséquent entièrement imprévisible, comme étant l’actualisation d’une virtualité antérieure, c’est ne plus dire grand’chose. Il faut cependant reconnaître à une telle doctrine le mérite de souligner ce fait que l’organisme ne subit pas passivement le milieu mais n’assimile les influences ambiantes qu’en réagissant sur elles avec une activité propre.
Cela dit, examinons les arguments « pour » et « contre ». Les arguments favorables à la thèse seront évidemment identiques à ceux dont nous nous sommes servis pour appuyer l’idée d’hérédité de l’acquis. Du moment, en effet, que les variations préformées se manifestent uniquement en fonction des milieux qui leur conviennent, toutes les raisons tendant à montrer la dépendance de la contraction par rapport au milieu lacustre pourront être invoquées en faveur d’un préformisme vitaliste.
Nous ne saurions cependant nous rallier à une telle interprétation et cela pour les raisons suivantes, tirées de l’examen de la répartition des Limnées lacustres. Pourquoi, si l’espèce possède d’avance une gamme de variations pouvant lui servir à s’adapter à un certain nombre de milieux donnés, l’espèce s’est-elle adaptée au milieu lacustre dans les lacs romands et dans le Bodan, sans y réussir dans les lacs de Zoug et des Quatre-Cantons ? Pourquoi, d’autre part, a-t-elle mis tant de temps à découvrir les solutions lacustris et bodamica dans les lacs romands eux-mêmes ? Pourquoi enfin, à défaut de races nouvelles, l’espèce ne produit-elle pas d’emblée
[p. 517] des accommodats contractés à Zoug, en agitateur, et partout où cela serait utile ? C’est évidemment parce que l’actualisation des variations préformées est minutieusement réglée par les conditions extérieures du milieu ou par des seuils internes.
Nous craignons donc que, le jour où ces conditions seront connues et mesurables, on ne remplace simplement l’idée d’une actualisation à l’occasion du milieu par l’idée d’une mutuelle dépendance entre les énergies du milieu et l’activité de l’organisme.
§ 31. — IV. Interaction entre le milieu et l’organisation héréditaire🔗
Le résultat des discussions précédentes est donc que l’on rencontre d’invincibles difficultés à vouloir expliquer la contraction raciale des Limnées lacustres, soit par une action simple du soma sur le germen (hérédité de l’acquis au sens strict), soit par une sélection après coup de mutations fortuites. Si l’on se refuse à invoquer une préformation vitaliste, il ne reste donc que l’hypothèse d’une interaction entre le milieu et les facteurs d’organisation eux-mêmes 119.
Que signifierait cette solution ? Que l’organisme n’est ni une somme d’empreintes déposées par le milieu, ni une mosaïque de caractères apparus au hasard et s’accommodant après coup aux conditions extérieures, mais un système s’organisant en fonction du milieu : les actions ambiantes et les réactions organisatrices constitueraient ainsi un tout réel, sans qu’aucun des deux termes ne puisse se manifester indépendamment de l’autre.
Partons de ce fait que toute variation morphologique, telle que les variations de contraction de nos Limnées, va de pair avec une variation psychomotrice. En ce qui concerne les accommodats, cela va de soi, puisque la contraction par accommodation résulte des mouvements de l’animal. En ce qui concerne la contraction raciale, la chose se présente comme suit. Dans l’hypothèse d’une action du milieu, la forme héréditaire résulterait aussi de l’activité motrice. Dans l’hypothèse d’une mutation fortuite ou préformée, l’ensemble des tropismes ou réflexes nouveaux résulterait au contraire sans plus de la forme nouvelle elle-même. Dans les deux
[p. 518] cas, il reste clair que les races contractées ne vivent pas n’importe où, mais dans certaines conditions seulement, et sont ainsi caractérisées par certaines dispositions héréditaires nouvelles — que ces tropismes ou réflexes soient le produit ou la cause de leur forme, peu importe.
Cela dit, le problème des relations entre l’accommodation somatique et l’adaptation héréditaire se ramène au grand problème des relations entre l’habitude et le réflexe. Pour les lamarckiens purs, le réflexe est une habitude héréditaire ; pour les mutationnistes, il n’y a pas de rapport entre ces deux types de comportements. Pour les vitalistes, l’habitude comme le réflexe dérivent d’un principe qui leur est supérieur et a tout prévu intelligemment. Pour nous, il y aura interaction entre ces deux termes, mais sans que l’un dérive sans plus de l’autre.
Les réflexes de tout animal ne font qu’un avec son organisation morphologique générale, personne ne le conteste. Or, si nos connaissances actuelles sur l’adaptation se réduisent à presque rien, nous commençons à lever le voile en ce qui concerne les mécanismes de la morphogénèse. Les admirables travaux de l’embryologie causale, ainsi que les récentes expériences relatives à la régénération, nous conduisent ou nous ramènent à la notion de « formes » stables et même de grands plans d’organisation situés à une échelle distincte de celle des mutations. C’est ainsi qu’un mutationniste éminent, qui est en même temps l’auteur de beaux travaux sur la régénération, M. Guyénot, admet l’existence d’une hérédité générale des types d’organisation, types que les mutations se bornent à diversifier indéfiniment sans les avoir créés 120. À cet égard, on pourrait concevoir les réflexes principaux des Gastropodes pulmonés comme étant liés à une organisation distincte de l’hérédité spéciale et les tropismes particuliers aux espèces et aux races comme résultant d’altérations fortuites dues aux mutations.
Seulement, puisque nous avons été conduits à rejeter l’explication mutationniste de l’apparition de nos races IV et V, une autre hypothèse devient vraisemblable : c’est que le fonctionnement de l’animal en relation avec le milieu aurait agi non sur le soma et, de là, sur le germen (hérédité de l’acquis, supposant que l’habitude puisse devenir réflexe), mais sur le mécanisme héréditaire de l’organisation réflexe (psycho-morphologique) elle-même.
Nous ne savons, il est vrai, absolument rien des rapports entre l’hérédité générale et l’hérédité spéciale, ni même des rapports entre la morphogénèse et le mécanisme de l’hérédité. Nous croyons savoir que l’hérédité spéciale (mutations) est essentiellement nucléaire. Il apparaît, d’autre part, que la morphogénèse tient à des facteurs cytoplasmiques. L’hérédité générale est-elle cytoplasmique, nucléaire ou globale ? Aucune expérimentation n’a pu, jusqu’aujourd’hui, aborder la question.
Mais, à cause de notre ignorance même, il faut réserver l’hypothèse d’une interaction possible entre l’hérédité spéciale et la transmission héréditaire des formes d’organisation et des réflexes. Il semble certain, en effet : 1° que les mutations ressortissant uniquement à l’hérédité spéciale, n’ont aucune valeur d’adaptation et se produisent fortuitement par rapport aux conditions du milieu ; 2° que les grands types d’organisation sont au contraire adaptés, et situés par conséquent à une autre échelle que les premiers phénomènes. Dans la mesure où l’on admet l’existence de variations spéciales également adaptées, il faut donc supposer l’existence d’une relation possible entre les phénomènes caractéristiques des deux échelles précédentes. Toute la question est de savoir s’il y a adaptation possible (et non accommodation après coup) dans l’ordre racial et spécifique : si oui (et c’est là notre interprétation), il faut concevoir une interaction entre les diverses échelles d’hérédité.
En bref, l’hypothèse revient à ceci : les réflexes d’un animal supposant un plan d’organisation héréditaire supérieur à l’hérédité spéciale (hérédité de mutations fortuites), certaines altérations dans le fonctionnement de ces réflexes pourraient se fixer héréditairement et rejaillir sur l’hérédité spéciale en créant des races ou des espèces nouvelles. En effet, dans la mesure où l’on admet que des mutations peuvent greffer héréditairement leurs variations fortuites sur le thème des organisations d’échelle supérieure, on peut concevoir aussi que ces organisations subissent des variations de par leur fonctionnement et réagissent en créant de nouvelles mutations.
Il y aurait, dans cette supposition, soit fixation des accommodations par l’organisation réflexe héréditaire, soit même anticipation sur l’accommodation par contact direct entre l’organisation réflexe et certaines conditions ambiantes. L’accommodation individuelle (= l’habitude) et l’adaptation héréditaire (= le réflexe) différeraient ainsi par leurs échelles respectives, sans être radicalement hétérogènes,
[p. 520] comme le veut la doctrine des mutations fortuites. Mais cette question d’échelle reste essentielle et la fixation des accommodats dus à la cinétogenèse ne nous ramènerait pas à une simple hérédité de l’acquis. L’hypothèse néo-lamarckienne, suivant laquelle toute modification somatique retentit sur le germe, fait de l’organisme une cire molle subissant toutes les empreintes du milieu. C’est ce que nous n’avons pu admettre en reconnaissant l’existence de seuils, donc de séparations dues à des différences d’échelles.
La différence des échelles de l’accommodat somatique et de l’adaptation héréditaire correspond d’ailleurs à des oppositions que l’on retrouve dans toutes les sciences biologiques. En psychologie, par exemple, on a également essayé d’expliquer tous les phénomènes par la pression simple du milieu ambiant : l’habitude, les associations mécaniquement acquises ont paru fournir la clef de toute l’intelligence. On s’accorde aujourd’hui à voir une différence de nature entre la « compréhension » et l’« association » : l’association résulte sans plus des influences mécaniques du milieu, tandis que la compréhension suppose l’activité de l’intelligence entière, c’est-à-dire, en particulier, la mise en œuvre des grandes fonctions de causalité, de relation logique, etc., qui font partie de l’hérédité de l’homme et sans doute même de l’hérédité générale de tout être conscient. On peut dire, en biologie, que la création d’une nouvelle forme héréditaire est à la variation simplement somatique ce que la compréhension est à l’association : la compréhension est, en effet, soit une fixation de l’association habituelle, soit une anticipation sur elle.
Tout cela n’est que pure supposition. Mais il faut noter que dans le domaine de l’hérédité des Limnaeidées, certains faits rendent l’hypothèse au moins vraisemblable. Nous connaissons, en effet, une variation héréditaire qui trouve sa cause dans la morphogénèse embryonnaire elle-même : c’est la sinistrorsité, laquelle, comme l’a montré Conklin s’explique par la disposition des quartettes lors des premiers stades de la segmentation de l’œuf. Or, la sinistrorsité est héréditaire. Non seulement Colbeau a trouvé un grand nombre d’individus de Limnæa stagnalis sénestres dans un étang de Belgique, mais Diver, Boycott et Garstang ont étudié, par voie d’élevage, l’hérédité d’une L. peregra sénestre 121. Cette hérédité semble devoir être, il est vrai, exclusivement maternelle et cytoplasmique
[p. 521] (les résultats de ces auteurs ne s’expliquent que difficilement par l’hérédité mendélienne 122), puisqu’il s’agit d’une question de morphogénèse. Mais l’existence du genre Physa, qui est sénestre, montre qu’un tel caractère peut en venir à constituer un genre tout entier.
Dans le cas de nos cinq races, la plus allongée (race I) a présenté quatre cas sur 418 exemplaires, soit près de 1 sur 100, de malformations subscalaires et même entièrement scalaires (dans les 3e, 4e et 8e générations). Cette monstruosité 123 est sans doute due à des causes analogues à celles de la sinistrorsité, c’est-à-dire à des causes de l’ordre de la mécanique embryonnaire. De plus, elle est héréditaire, comme le montre la convergence de quatre cas dans la même lignée (aucun cas sur plus de 3000 exemplaires des autres lignées) 124. Or, ce n’est pas un hasard si elle apparaît chez les individus de la race la plus allongée, comme si la scalarité constituait le dernier terme de rallongement de la spire. Dans la nature, nous n’avons trouvé qu’un individu scalaire (sur 66 000 exemplaires de marais) et il est de Cornaux, c’est-à-dire aussi de race I ou de race intermédiaire entre I et II. Il pourrait donc y avoir dans de tels cas une relation entre l’échelle de l’hérédité mendélienne (la race I se ségrége en F2) et l’échelle de la morphogénèse.
En peut-on dire autant de la contraction elle-même, qui constitue la réciproque de l’allongement ? Si vraiment la contraction de nos Limnées est en relation avec les phénomènes de « patellisation » (dont les termes, extrêmes chez les Limnaeidées ne seraient autre que les Ancylus et les Velletia), il est très vraisemblable que les facteurs morphogénétiques soient intéressés à ce processus. La forme patellaire de l’Ancylus est préparée, en effet, dans l’œuf lui-même. Au reste, on voit mal comment les phénomènes intéressant la torsion de la columelle, la plus ou moins grande contraction de la coquille, etc., puissent être indépendants de la mécanique embryonnaire et ainsi de la morphogénèse héréditaire. On conçoit donc une relation possible, dans de tels cas, entre l’hérédité mendélienne et l’hérédité de l’organisation même.
Il est vrai que deux problèmes formidables sont en cause ici. En premier lieu, de ce que la mutation agit sur la morphogénèse
[p. 522] embryonnaire, peut-on conclure à la relation inverse ? Rien ne permet de l’affirmer, mais rien non plus n’autorise à le nier. En second lieu, de ce que l’organisation héréditaire semble plus accessible aux influences du milieu que les facteurs vraisemblablement nucléaires de l’hérédité mendélienne, peut-on conclure qu’elle l’est en fait ? Nous répondons simplement sur ce point, que, si l’organisation à la fois morphologique et motrice, qui est à la base de l’activité psychique de l’animal, est radicalement indépendante du milieu, la psychologie devient impossible : pour expliquer les réactions intellectuelles héréditaires, sur lesquelles repose en dernière analyse la science elle-même (le cerveau des savants…), il faudra, dès lors, faire appel à quelque force innée, à la fois vitale et spirituelle !
Mais comment concevoir les relations de l’accommodation somatique avec l’activité germinale (activité ressortissant soit à l’hérédité spéciale et nucléaire soit à l’hérédité des formes d’organisation), et comment concevoir les relations de ces deux derniers types d’hérédité entre elles ? Nous n’en savons absolument rien. Une remarque est cependant nécessaire. De ce que l’expérience a toujours infirmé l’hypothèse de l’hérédité de l’acquis, on ne saurait conclure à l’indépendance des mécanismes héréditaires par rapport au milieu ni les uns par rapport aux autres. Il y a là deux questions entièrement distinctes. Tout ce que prouve la non-hérédité de l’acquis, c’est que les mécanismes de la transmission héréditaire ne se laissent pas altérer sous l’influence des actions que nous imaginons à cet effet : dans le cas de la cinétogenèse, par exemple, on ne crée pas des réflexes héréditaires en faisant acquérir des habitudes nouvelles à un animal. Mais la différence du « soma » et du « germen » peut être une différence d’échelles aussi bien que de localisation spatiale et anatomique. Les mécanismes nucléaires ou cytoplasmiques qui tombent sous nos sens peuvent constituer l’essentiel de l’activité germinale, mais ils peuvent aussi ne représenter que la manifestation visible d’actions non localisables. L’histoire des théories des localisations cérébrales est là pour nous mettre en garde contre tout anthropomorphisme optique et spatial. Il peut y avoir une différence entre l’accommodation somatique et l’adaptation héréditaire, sans que le « soma » et le « germen » (germen cytoplasmique et nucléaire à la fois) aient entre eux de frontière assignable. De ce que les ondulations lumineuses ne sont pas de même nature que les vibrations
[p. 523] acoustiques, les physiciens n’éprouvent pas le besoin de localiser l’éclair et le tonnerre en deux points différents de l’espace, tandis que le vulgaire situe l’éclair dans la trainée lumineuse et le tonnerre quelque part dans les nuages. Dans l’état actuel des connaissances, on est déjà obligé de distinguer une hérédité générale, une hérédité nucléaire et une hérédité cytoplasmique : qu’on se garde donc de considérer comme nécessairement anatomiques des distinctions qui peuvent être affaire d’échelles, deux activités pouvant avoir la même localisation, sans pour autant se confondre, lorsqu’elles sont à des échelles aussi distinctes que celles des radiations lumineuses ou des radiations sonores par exemple.
Dans l’état actuel de la biologie, il n’est plus permis de croire que le milieu façonne à sa guise la morphologie héréditaire de l’animal. Mais rien ne nous contraint à renoncer à cette idée que les formes corrélatives des réflexes adaptés ont pu se constituer indépendamment du milieu. Si le milieu ne suffit pas à expliquer la contraction héréditaire de nos Limnées, cette contraction ne saurait s’expliquer sans le milieu. Entre l’hérédité de l’acquis et le mutationnisme simple, il doit y avoir un tertium. Ce n’est certes pas une solution, mais c’est une limitation du problème.
En conclusion, une structure liée à un comportement moteur, telle que la contraction des Limnées lacustres, liée aux mouvements de l’animal, semble issue de la fixation par l’activité psychomorphologique héréditaire des accommodations dues à la cinétogenèse. À cet égard, les races IV et V apparaissent comme des adaptations successives constituées à l’occasion des milieux lacustres exposés aux vagues. Quant à la race III, on ne saurait préciser son origine, puisqu’elle est commune aux lacs et aux marais. Mais, si elle produit dans les stations ayant été en communication avec les lacs (en Suisse, en Finlande ou en Suède) des formes plus contractées qu’ailleurs, ce peut être à cause d’une plasticité plus grande acquise en milieux lacustres.
À la suite de circonstances étrangères au travail scientifique, nous avons dû interrompre nos recherches un peu plus tôt que nous n’aurions voulu : quittant Neuchâtel pour Genève, nous n’avons pu, en effet, transporter nos élevages ni trouver le temps nécessaire pour les compléter.
Nous n’avons conservé que les trois lignées les plus importantes, dont les générations suivantes ont crû pendant la rédaction et l’impression de ce travail et dont il convient maintenant de dire quelques mots. Nous ajouterons à cela quelques renseignements obtenus également trop tard pour pouvoir en tenir compte dans le texte de cette étude.
I. La lignée d’Hauterive (race V). — Une septième génération est en train de se développer dans nos bocaux : elle est entièrement semblable aux précédentes. De même, nous avons conservé une ponte de la lignée de race V ségrégée au cours de notre expérience d’hybridation. Il s’agit donc des descendants immédiats des individus 43-45 de la pl. 5. Cette quatrième génération est entièrement semblable à la troisième.
II. La lignée de Crans. — La lignée de Crans nous a par contre réservé une agréable surprise. Les individus 47 et 48 de la pl. 3 (les plus contractés de la première génération) ont, en effet, donné naissance à une seconde génération plus contractée que la précédente. Les trois individus de cette seconde génération qui ont survécu au déménagement de nos bocaux présentent des indices de 1,36 (!), 1,42 et 1,49. Il se peut donc que cette lignée de Crans soit impure et contienne des gènes de race V. Sinon, elle constitue un génotype légèrement plus contracté que les génotypes habituels de race IV et intermédiaire entre les races IV et V. En effet, nous n’avons encore trouvé dans nos élevages aucun exemplaire de race IV inférieur à 1,40 : l’individu à 1,36 fournit donc la preuve que la
[p. 525] lignée de Crans contient quelque chose en plus des gènes habituels de race IV.
À la suite d’une absence prolongée de notre part, deux de ces trois individus sont malheureusement morts. Mais nous chercherons à reprendre cet élevage et en publierons, s’il y a lieu, les résultats. Insistons dès maintenant sur l’intérêt que présente cette seconde génération de Crans. Qu’il s’agisse de formes de race V ou de formes intermédiaires entre nos races IV et V, on peut, en effet, conclure deux choses de leur existence :
1° Le cas du Léman ne diffère pas qualitativement de celui du lac de Neuchâtel et du Bodan, mais seulement quantitativement : à supposer que la race la plus contractée habitant le Léman ne soit pas la race V, comme dans ces deux autres lacs, c’est du moins une race fort voisine et comblant l’intervalle qui séparait jusqu’ici les génotypes IV et V. Le Léman est donc simplement en retard par rapport aux deux autres grands lacs de Suisse. En retard, tout d’abord parce que la moyenne des populations est moins contractée. En retard, ensuite, parce que la contraction maximale obtenue par la race de Crans n’est pas encore égale à la contraction des races V neuchâteloises. Mais puisque la différence est minime, il est permis d’admettre que le phénomène atteindra tôt ou tard, sur les rives les plus exposées du Léman, les proportions qu’il atteint au Bodan et à Neuchâtel. D’ores et déjà, il dépasse la contraction atteinte par les formes les plus contractées des lacs de Bienne et de Morat.
2° Que les formes contractées de Crans appartiennent à la race V ou à un génotype voisin, il est tout à fait impressionnant de constater que cette mutation s’est produite à Crans, c’est-à-dire sur les grèves les plus exposées du Léman, et non pas à Villeneuve, à Cully ou sur n’importe quel point où elle aurait tout aussi bien pu se développer. Ce fait vient donc s’ajouter, de tout son poids, à ce que nous avons dit de l’apparition, toujours si localisée, des mutations contractées.
III. Nouvelles stations du Léman. — Nous avons trouvé entre Nyon et Crans, à Colovray, une population à 1,39 de moyenne, faisant ainsi le pont entre les formes à 1,37 de Crans et celles à 1,41-1,42 de Coppet et de Nyon. Or, cette nouvelle station, qui héberge comme celle de Crans, des individus à 1,30-1,34, est également située sur le littoral le plus exposé du Léman, entre Nyon et Coppet.
À la pointe de Messery, près Tougues, nous avons par contre retrouvé les formes à 1,50-1,52, si caractéristiques de la moyenne des populations du Léman et appartenant sans doute à la race III.
IV. Nouvelles stations du lac de Neuchâtel. — Près de la Pointe du Bied (entre le port de Colombier et la Pointe) nous avons retrouvé quelques v. Bollingeri à 1,75 de moyenne, analogues à celles de la Pointe du Grain. Le littoral, en cet endroit, est habité par une forme lacustris-bodamica à 1,37. Parmi ces Bollingeri se trouvait un individu encore épidermé.
Fig. 1-2. Lignée du Loclat (race I), 1re génération.
Fig. 3-4. Id. 2e génération.
Fig. 5-6. Id. 3e génération. L’exemplaire 6 a servi de parent à la lignée d’hybrides (race I × race V) figurée planche 5, fig. 30-48.
Fig. 7-8. Id. 4e génération.
Fig. 9-10. Id. 5e génération.
Fig. 11-14. Lignée de Thielle (race II A), 1re génération.
Fig. 15-17. Id. 2e génération.
Fig. 18-20. Id. 3e génération.
Fig. 21-22. Id. 4e génération.
Fig. 23-24. Id. 5e génération.
Fig. 25-27. Lignée de Colombier (race III), 1re génération.
Fig. 28-29. Id. 2e génération.
Fig. 30-31. Id. 3e génération.
Fig. 32-33. Id. 4e génération.
Fig. 34-35. Id. 5e génération
Fig. 36-37. Lignée de Nidau (race IV), 1re génération.
Fig. 38-39. Id. 2e génération.
Fig. 40-41. Id. 3e génération.
Fig. 42-43. Id. 4e génération.
Fig. 44. Id. 5e génération.
Fig. 45-46. Id. 6e génération.
Fig. 47-48. Lignée de Crans (race IV), 1re génération.
Fig. 49-51. Lignée de l’île de Saint-Pierre (race IV), 1re génération.
Fig. 52-53. Lignée de Morat (race IV), 1re génération.
Fig. 54-55. Lignée de Thielle (v. Rhodani dans la Thielle : race IV), 1re génération.
Fig. 56-57. Lignée de la baie de Saint-Blaise (race IV), 1re génération.
Fig. 58-59. Lignée du port d’Hauterive (race V), 1re génération.
Fig. 60-62. Id. 2e génération.
Fig. 63-65. Id. 3e génération. L’exemplaire 63 a servi de parent, accouplé à l’exemplaire de la fig. 6, à la lignée d’hybrides (race I × race V) figurée pl. 5, fig. 30-48.
Fig. 66-68. Id. 4e génération.
Fig. 69-73. Id. 5e génération.
Fig. 74-75. Id. 6e génération.
Fig. 76-77. Lignée de la Raisse (race V), 2e génération.
Fig. 1-4. Lignée impure de Marin (races III et IV). Exemplaires nés dans une flaque sur la grève (issus eux-mêmes des individus 23 et 24 de la pl. 6) et ayant crû, la seconde moitié de leur existence,
[p. 528] en aquarium, où ils ont donné naissance aux individus 5-8. Ces exemplaires ont subi en aquarium une déformation analogue à celle de l’individu 29 de la pl. 6, mais moins accentuée.
Fig. 5-9. Même lignée. 1re génération née en aquarium (impure).
Fig. 10-12. Id. 2e génération (impure).
Fig. 13-14. Id. 3e génération (lignée de race IV).
Fig. 15-16. Id. 4e génération (lignée de race IV).
Fig. 17-18. Id. 5e génération (lignée de race IV).
Fig. 19-20. Id. 3e génération (lignée de race III).
Fig. 21-22. Id. 4e génération (lignée de race III).
Fig. 23-24. Id. 5e génération (lignée de race III).
Fig. 25-26. Lignée de Champion (race III), 1re génération : individus les plus contractés.
Fig. 27-28. Id. 2e génération. (L’individu 27 est le plus contracté de la génération.)
Fig. 29-30. Id. 3e génération.
Fig. 31-32. Id. 4e génération.
Fig. 33-34. Id. 5e génération.
Fig. 35-36. Lignée de Champion de race II (II B), 1re génération (avec encore influence probable de la race III).
Fig. 3i-38. Id. 2e génération.
Fig. 39-40. Id. 3e génération.
Fig. 41. Id. 4e génération.
Fig. 42. Id. 5e génération.
Fig. 43-44. Lignée de Witzwil (lac) de race III, 1re génération.
Fig. 45-46. Id. 2e génération.
Fig. 47-48. Id. 3e génération.
Fig. 49-50. Id. 4e génération.
Fig. 51-52. Id. 5e génération.
Fig. 53-54. Lignée de Rouges-Terres (race III), 1re génération.
Fig. 55-56. Id. 2e génération.
Fig. 57-58. Id. 3e génération.
Fig. 59. Id. 4e génération.
Fig. 60-61. Id. 5e génération.
Fig. 62-63. Lignée de l’étang de la Directe (ancien lac de Neuchâtel) : race III, 1re génération.
Fig. 64-67. Id. 2e génération. L’exemplaire 64 est le plus contracté de la lignée, mais sa descendance, élevée à part, ne diffère pas de celle des autres individus.
Fig. 68-69. Id. 3e génération.
Fig. 70-71. Id. 4e génération.
Fig. 72-73. Id. 5e génération.
Fig. 74-75. Lignée de la Maison Rouge (race III), 1re génération.
Fig. 76-77. Id. 2e génération.
Fig. 78-79. Individus de morphose, aff. Rhodani récoltés dans un canal à Roche (station à 1,66 de moyenne) et ayant servi de parents à la lignée de Roche.
Fig. 80-81. Lignée de Roche (race I), 1re génération issue des individus 78 et 79.
Fig. 82-83. Lignée de Noville (race I), 1re génération.
Fig. 1-2. Lignée de la Tène (race I), 1re génération.
Fig. 3-4. Lignée de Cerlier (race I), 1re génération.
Fig. 5-7. Lignée de Cully (race III), 1re génération.
Fig. 8-10. Lignée de Payerne (race III), 3e génération.
Fig. 11-12. Individus subscalaire et scalaire de la lignée du Loclat (race I).
Fig. 13-22. Individus de la lignée de Monsmier, soumis à l’expérience de contraction artificielle en agitateur (1re génération, élevée en eau agitée).
Fig. 23-25. Id. Témoins (1re génération, élevée en eau immobile).
Fig. 26-29. Id. 2me génération : individus descendant des individus 13-22, mais élevés en eau immobile.
Fig. 30-33. Hybrides de race I × race V résultant du croisement des individus 6 et 63 de la pl. 3. 1re génération issue de ce croisement.
Fig. 34-38. Id. 2e génération. Individus divers probablement tous impurs.
Fig. 39-40. 2e génération. Extrêmes de race V (purs) ayant donné naissance aux individus 43-45.
Fig. 41-42. Id. 2e génération. Extrêmes de race I (purs) ayant donné naissance aux individus 46-48.
Fig. 43-45. Id. 3e génération. Lignée ségrégée de race V.
Fig. 46-48. Id. 3e génération. Lignée ségrégée de race I.
Fig. 49-50. Var. Bollingeri Piag. Individus échoués sur les grèves de l’île de Saint-Pierre (1,85 de moyenne).
Fig. 51-52. Id. Échoués à la Pointe du Grain (1,73 de moyenne).
Fig. 53-54. Var. Bodamica Cless. Exemplaires de la Raisse (stations à 1,31-1,32) : population mère des individus 76 et 77 de la pl. 3.
Fig. 55-57. Var. Bodamica Cless. Exemplaires du Port d’Hauterive (stations à 1,34-1,36) : population mère (à 1,35) de la lignée d’Hauterive (fig. 58-75 de la pl. 3).
Fig. 58-60. Var. lacustris Stud. Exemplaires de Marin (stations à 1,42) : population mère de la lignée impure de Marin (pl. 4, fig. 1-24).
Fig. 61-62. Var. lacustris Stud. Exemplaires de la Tène (stations à 1,47-1,49).
Fig. 63-64. Var. intermedia God. Exemplaires de Marin (stations à 1,53).
Fig. 65-66. Var. intermedia God. Exemplaires du Grand-Marais (lac de Neuchâtel, près Witzwil : station à 1,58) : population mère de la lignée de Witzwil (pl. 4, fig. 43-52).
Fig. 67-68. Var. turgida Mke. Exemplaires de la Réserve (lac de Neuchâtel, près Witzwil : station à 1,63).
Fig. 69-70. Var. elophila Bgt. Marais temporairement recouvert par le lac à la Tène (station à 1,72) : population mère de la lignée de la Tène (fig. 1 et 2 de cette même planche).
Les fig. 49-70 illustrent le tableau des p. 340-342.
Fig. 1-2. Var. producta Colb. Le Loclat près Saint-Blaise : population à 1,82, mère de la lignée du Loclat, de race I (fig. 1-10 de la pl. 3).
[p. 530] Fig. 3-4. F. turgida et type, Canal de Thielle à Witzwil (stations à 1,69-1,82) population mère de la lignée de Thielle, de race II (fig. 11-24 de la pl. 3). L’exemplaire 3 est une morphose contractée due au courant. L’exemplaire 4 représente la forme normale de la population.
Fig. 5-6. F. turgido elophila. Champion : population (à 1,75 de moyenne), mère de la lignée de Champion de race II B (fig. 35-42 de la pl. 4).
Fig. 7-8. Type à Monsmier (mare à 1,78) : population mère de la lignée de Monsmier (fig. 13-29 de la pl. 5) dont une fraction a été élevée en agitateur.
Fig. 9-10. F. turgida et elophila à Champion : population (1,72 de moyenne), mère de la lignée de Champion de race III (pl. 4, fig. 25-34).
Fig. 11-14. Formes intermedia God. des étangs de la Directe (ancien lac de Neuchâtel) : stations à 1,59-1,61. Les individus 11 et 12 représentent la moyenne de la population, les individus 13 et 14 les formes semi-lacustres de contraction inférieure à 1,50 : population mère de la ligné de la Directe, de race III (voir pl. 4, fig. 62-73).
Fig. 15-20. Var. intermedia God. des étangs de la Maison Rouge (ancien lac de Neuchâtel) : stations à 1,58-1,61 : population mère de la lignée de la Maison Rouge, de race III (voir pl. 4, fig. 74-77). L’individu 20 est jeune.
Fig. 21-22. Individus récoltés vivants à Colombier et ayant servi de parents à la lignée de Colombier, de race III (voir pl. 3, fig. 25-35).
Fig. 23-24. Individus récoltés dans une flaque de la grève de Marin, où ils avaient donné naissance aux individus 1-4 de la pl. 4, lesquels, transplantés en aquarium ont servi d’origine à la lignée impure de Marin (voir pl. 4, fig. 5-24).
Fig. 25-26. Var. Rhodani à Nidau : population fluviale à 1,50, mère de la lignée de Nidau, de race IV (voir pl. 3, fig. 36-46).
Fig. 27-28. Var. lacustris Stud. à Crans près Nyon (station à 1,37 à phénotype le plus contracté du Léman). Ces individus ont servi de parents aux exemplaires élevés en aquarium (lignée de race IV, voir pl. 3, fig. 47 et 48).
Fig. 29. Individu né en eau agitée et ayant passé brusquement en milieu immobile vers le milieu de la croissance. On remarque la déformation de la coquille et l’abaissement brusque de la ligne de suture.
Fig. 30-31. Var. bodamica Cless. Individus de contraction extrême (lac de Neuchâtel).
Fig. 32-35. Formes vulgaris West. — subulata West. de la craie lacustre de la Tène (fin du néolithique).
Fig. 36-37. Var. vulgaris cf. arenaria, des étangs des environs de Sion (populations à 1,87-1,88).
Fig. 38-39. Id. Environs d’Aproz (stations à 1,89-1,90).
Fig. 40-41. Exemplaires de Woodfordbridge (Essex) près Londres. Var. arenaria de même taille, en nature, que les individus d’aquarium.
Fig. 42-43. Formes vulgaris-subulata, des canaux d’Aigle (population à 1,87). Exemplaires blanchis au soleil.
[p. 531] Fig. 44-45. Deux morphoses successives de la même race prélevée dans la même mare entre Anet et Monsmier. L’individu 44 représente une population à 178. L’individu 45 représente la génération suivante : population à 1,86 (voir p. 322).
Fig. 46-47. Formes turgida-intermedia des stations de Gotstatt (populations à 1,61-1,63) : vieille Thielle en communication actuelle avec l’Aar.
Fig. 48. Forme intermedia de Borås (Suède).
Fig. 49. Malformation du canal de Thielle à Witzwil (voir p. 312).
Fig. 50. Exemple des malformations contractées du canal de Thielle à Witzwil : individu à deux ouvertures successives (indice 1,38), voir p. 312.
Fig. 51-52. Exemplaire normal et f. producta du lac de Zoug, récoltés sur les plantes aquatiques du quai de Zoug à Oberwil.
Fig. 53-54. Var. intermedia God. dans un étang à Marin, situé à 100 m du lac et relié à la nappe lacustre par un fossé (population à 1,62).
Fig. 55-56. Var. intermedia God. dans un étang en communication avec le lac au port d’Hauterive (population à 1,53).
Fig. 57-58. Var. Rhodani dans la Thielle à Thielle (station à 1,48) : population mère de la lignée de Thielle, de race IV (voir pl. 3, fig. 54-55).
Fig. 59-60. Individus récoltés vivants dans l’Aar à Soleure (population à 1,67 de moyenne).
Fig. 61-62. Individus allongés récoltés dans le fossé reliant l’étang de Marin au lac (population à 1,65). Comparer ces individus aux exemplaires 53 et 54, lesquels proviennent de l’étang lui-même.
Fig. 63-64. Formes turgido-elophila de la vieille Thielle à Thielle (population à 1,71, représentative des stations de marécages).
Fig. 65-67. Var. palustrisformis Kob. Fossé près d’Anet : population à 1,89 représentative des stations de fossés.
Fig. 68-69. Craie lacustre du Loclat, à la limite de la tourbe : station à 1,84.
On peut dire que la constitution de la notion d’objet est corrélative de l’organisation du champ spatial lui-même. L’ensemble des faits établis au cours du chapitre précédent va donc nous servir à ce nouveau point de vue.
La conclusion à laquelle nous a conduit l’analyse de la notion d’objet est que l’enfant procède, au cours des douze à dix-huit premiers mois de son existence, d’une sorte de solipsisme pratique initial à la construction d’un univers le comprenant lui-même à titre d’élément. Au début, l’objet n’est rien de plus, en effet, que le tableau sensoriel « à disposition » des actes : il prolonge simplement l’activité du sujet, et, sans être conçu par celui-ci comme créé par l’action propre (puisque le sujet s’ignore précisément lui-même, à ce niveau de sa perception du monde), il n’est senti et aperçu que lié aux données les plus immédiates et subjectives de l’activité sensori-motrice. Durant les premiers mois, l’objet n’existe donc pas en dehors de l’action et l’action seule lui confère ses qualités constantes. À l’autre extrême, au contraire, l’objet est conçu comme une substance permanente, indépendante de l’activité du moi, et que l’action retrouve à condition de se soumettre à certaines lois extérieures à elle. Bien plus, le sujet n’occupe plus le centre du monde, centre d’autant plus limité que l’enfant est inconscient de cette perspective : il se situe lui-même à titre d’objet parmi les autres objets et devient
[p. 98] ainsi partie intégrante de l’univers qu’il a construit en sortant de la perspective propre.
L’histoire de l’élaboration des relations spatiales et de la constitution des principaux « groupes » est exactement parallèle à la précédente. Il n’existe, au début, qu’un espace pratique, ou plus précisément autant d’espaces pratiques qu’en supposent les activités diverses du sujet, celui-ci demeurant en dehors de l’espace dans la mesure précise où il s’ignore lui-même : l’espace n’est ainsi qu’une propriété de l’action, que celle-ci développe en se coordonnant. À l’autre extrême, l’espace est une propriété des choses, le cadre d’un univers dans lequel se situent tous les déplacements, y compris ceux qui définissent les actions du sujet comme tel : ainsi donc, le sujet se comprend dans l’espace et met en relation ses propres déplacements avec l’ensemble des autres, les comptant comme éléments parmi ceux des « groupes » qu’il parvient à se représenter.
Ce passage d’un espace pratique et égocentrique à l’espace représenté comprenant le sujet lui-même n’est pas un accident dans l’élaboration des groupes de déplacements : il est la condition sine qua non de la représentation et même de la perception directe des groupes, car, nous le verrons, autre chose est d’agir conformément au principe des « groupes », autre chose est de les percevoir ou de les concevoir. C’est donc sur cette question centrale qu’il convient de faire porter notre effort, en ce qui concerne la description génétique des conduites relatives à l’espace : c’est l’intelligence de l’espace, et non sa physiologie, que nous chercherons à étudier ici.
Mais on voit, du même coup, combien notre analyse de l’espace enfantin se trouve simplifiée du fait du parallélisme qui existe entre le processus annoncé à l’instant et les processus de constitution de la notion d’objet. De même qu’au cours des premières semaines, l’objet se confond avec les impressions sensorielles liées à l’action élémentaire, de même, à la naissance, rien n’est donné de l’espace sinon la perception de la lumière et l’accommodation propre à cette perception (réflexe pupillaire à l’éclairement et réflexe palpébral à l’éblouissement). Tout le
[p. 99] reste, c’est-à-dire la perception des formes, des grandeurs, des distances, des positions, etc., s’élabore peu à peu en même temps que les objets eux-mêmes. L’espace n’est donc nullement la perception d’un contenant, mais bien celle des contenus, c’est-à-dire des corps eux-mêmes, et si l’espace devient, en un sens, un contenant, c’est dans la mesure où les relations constituant l’objectivation même de ces corps parviennent à se coordonner entre elles jusqu’à former un tout cohérent. La notion d’espace ne se comprend donc qu’en fonction de la construction des objets, et il fallait commencer par décrire celle-ci pour comprendre celle-là : seul le degré d’objectivation que l’enfant attribue aux choses nous renseigne sur le degré d’extériorité qu’il accorde à l’espace.
Nous allons donc situer la description des conduites relatives à l’espace dans le cadre préparé par les six stades de l’évolution de la notion d’objet. Cela n’est pas artificiel, mais imposé par les faits eux-mêmes.
En effet, aux premiers stades de la notion d’objet (aucune conduite relative aux objets disparus) correspond un état initial durant lequel l’espace consiste en « groupes » hétérogènes (chaque faisceau perceptif constitue un espace propre) et purement pratiques. Il y a « groupes » déjà, en ce sens que l’activité de l’enfant est capable de revenir sur elle-même et de constituer ainsi ces ensembles fermés qui définissent mathématiquement le « groupe ». Mais l’enfant ne perçoit pas ces groupes dans les choses et ne prend pas conscience des opérations toutes motrices au moyen desquelles il les élabore : les groupes restent donc entièrement « pratiques ».
Au troisième stade de la notion d’objet (début de permanence prolongeant les mouvements d’accommodation) correspond un espace dont les groupes se coordonnent entre eux et deviennent « subjectifs ». Les groupes se coordonnent sous l’influence de la préhension (laquelle relie l’espace visuel à l’espace tactile et à l’espace gustatif) en même temps précisément que la préhension assure à l’objet un début de permanence. D’autre part, en manipulant les choses, l’enfant devient capable de leur imprimer des mouvements systématiques et de percevoir ainsi
[p. 100] les « groupes » dans l’univers lui-même. Seulement, les objets n’étant point encore doués de permanence substantielle et le sujet ignorant ses propres déplacements autres que ceux de la main, ces « groupes », quoique perçus dans l’univers, demeurent victimes de l’apparence sensorielle et relatifs, à l’insu du sujet, à la perspective propre de l’enfant. Aussi les appelons-nous « subjectifs » pour marquer leur parallélisme avec la permanence encore dépendante de l’action propre, qui caractérise l’« objet » de ce stade : ce sont donc des groupes qui relient un sujet s’ignorant lui-même avec un objet semi-permanent, et non pas des groupes unissant les uns aux autres les objets comme tels.
Au quatrième stade de la notion d’objet (recherche active de l’objet disparu, mais en une position privilégiée et sans tenir compte de ses déplacements successifs) correspond un progrès essentiel dans la notion de groupe : l’enfant devient capable de cacher et de retrouver, etc. ; bref il élabore les opérations réversibles qui constituent le début du groupe objectif. Seulement, ne tenant point encore compte des déplacements successifs de l’objet, il ne dépasse pas le niveau de ces groupes élémentaires et ne parvient pas au groupe objectif dans toute sa généralité. C’est donc le stade du « groupe des opérations simplement réversibles ».
Au cinquième stade de la notion d’objet (permanence de l’objet au travers de ses déplacements) correspond enfin l’avènement du groupe « objectif », et au sixième stade (représentation des déplacements non visibles) correspond l’élaboration des groupes « représentatifs ».
Le parallélisme que nous venons d’esquisser va d’ailleurs de soi si l’on s’en tient, pour ce qui est de l’espace, à la notion de « groupe ». En effet, il y a mutuelle dépendance entre le groupe et l’objet : la permanence des objets suppose l’élaboration du groupe de ses déplacements et réciproquement. Or, d’autre part, tout nous autorise à centrer notre description de la genèse de l’espace autour de celle de la notion de groupe. Géométriquement, cette notion apparaît depuis H. Poincaré, comme un a priori nécessaire à l’interprétation des déplacements. Psychologiquement,
[p. 101] le « groupe » est l’expression des processus d’identification et de réversibilité propres aux phénomènes fondamentaux de l’assimilation intellectuelle, en particulier à l’assimilation reproductrice ou « réaction circulaire ».
Ce n’est donc pas sans raisons légitimes que nous insisterons surtout, au cours de ce chapitre, sur les « groupes » eux-mêmes, quitte à rattacher à leur élaboration les divers autres aspects de la construction de l’espace, tels que l’évaluation de la profondeur, la compréhension des déplacements, la représentation des mouvements du corps propre, etc. Du point de vue de l’intelligence, qui nous intéresse ici, par opposition à celui de la perception, c’est en effet le problème des « groupes » qui demeure primordial. Il faut seulement se rappeler que nous attribuerons à cette notion le sens le plus large, car, si, comme l’ont montré les travaux récents, la définition logique du « groupe » est inépuisable et implique les processus les plus essentiels de la pensée, on peut, du point de vue purement psychologique auquel nous nous plaçons ici, considérer comme « groupe » tout système d’opérations susceptible de permettre un retour au point de départ. Ainsi conçu, il va de soi qu’il existe des groupes « pratiques » avant toute perception ou conscience du groupe quelle qu’elle soit. Ils existent dès l’espace postural, et, on peut aller jusqu’à dire dès les organisations spatiales et cinétiques les plus élémentaires de l’être vivant. C’est en ce sens que l’on peut parler du caractère a priori de cette notion : il atteste simplement ce fait que toute organisation constitue un système fermé sur lui-même. Aussi dès que les processus circulaires de l’assimilation s’appliquent aux données sensorielles et cinétiques qui constituent la matière de l’espace, ce fonctionnement prend-il la forme de « groupes ». Seulement, et c’est en cela qu’il faut admettre une construction véritable de l’espace, ce fonctionnement a priori doit être structuré pour donner lieu à des organisations réelles, et c’est l’histoire de cette structuration que nous allons tenter maintenant en parallèle avec ce que nous avons vu de l’objet et en suivant le développement des six stades de l’intelligence sensori-motrice.
§ 1. Les deux premiers stades : les groupes pratiques hétérogènes🔗
Jusque vers 36 mois, c’est-à-dire jusqu’à la préhension des objectifs visuels, les activités principales auxquelles se livre l’enfant le conduisent simplement, du point de vue de l’espace, à analyser le contenu des tableaux sensoriels : analyse des formes d’ensemble, ou figures, des positions et des déplacements. Chaque conduite, ou chaque classe de conduites, aboutit ainsi à la constitution d’une catégorie particulière de faisceaux perceptifs plus ou moins stables mais non encore réalisés en « objets », et d’un type correspondant d’« espaces » : c’est l’espace gustatif ou « buccal » de Stern, l’espace visuel, l’espace auditif, l’espace tactile, et bien d’autres encore (l’espace postural, l’espace kinesthésique, etc.). Ces espaces peuvent être plus ou moins reliés entre eux, selon le degré de coordination des schèmes sensori-moteurs qui les engendrent (pour ces coordinations, voir le vol. I), mais ils demeurent surtout hétérogènes, c’est-à-dire qu’ils sont loin de constituer ensemble un espace unique dans lequel chacun viendrait se situer. Par conséquent, ils ne suffisent encore nullement à l’évaluation des grandeurs, des distances, des positions relatives, ni surtout à l’élaboration de « groupes » objectifs de déplacements. Par le fait même qu’il n’y a pas espace unique, il ne saurait être question, en effet, que le sujet situe ses propres activités dans l’espace, et les comprenne ainsi comme relatives aux déplacements des objets. Bien au contraire, loin de se savoir dans l’espace, le sujet ne confère à ses perceptions d’autres qualités spatiales que celles dont l’action immédiate engendre la réalité, au fur et à mesure des besoins, et il ne conçoit les déplacements des choses que comme les prolongements de son activité. S’il y a « groupes », ils ne sont donc que pratiques, inconscients d’eux-mêmes, et ne comprenant pas le sujet comme tel : en bref, l’action crée l’espace, mais elle ne se situe pas encore en lui.
Dans son analyse célèbre de la notion d’espace 1, destinée
[p. 103] à montrer ce qui en elle revient à l’expérience et ce qui revient à la constitution même de l’esprit humain, Henri Poincaré considère, il est vrai, comme élémentaire la distinction des changements de position et des changements d’état. Parmi les changements qui se présentent dans le monde extérieur, les uns peuvent être corrigés grâce à des mouvements du corps qui ramènent la perception à son état initial (par exemple tourner la tête pour retrouver l’objet qui a passé devant les yeux), les autres ne le peuvent pas : les premiers constituent donc les changements de position, les seconds les changements d’état. Cette distinction élémentaire oppose ainsi d’emblée, selon Poincaré, le spatial au physique et atteste du même coup le caractère primitif de la notion de « groupe ».
Que les changements de position soient peu à peu différenciés des changements d’état, au cours des premiers mois de la vie de l’enfant, cela ne fait pas de doute. Partant du chaos des impressions sensorielles, l’enfant arrive tôt ou tard à retrouver certains éléments stables, dans les changements perçus, et à dissocier ainsi des changements irréversibles ceux qui peuvent être compensés par les mouvements du corps. Lorsque Jacqueline à 1 ; 7 par exemple (sixième stade de l’évolution de la notion d’objet) arrive à retrouver un objet caché en tenant compte de ses déplacements successifs et en partie invisibles, il est clair qu’elle distingue les changements de position des changements d’état, c’est-à-dire qu’elle considère l’objet disparu, non pas comme altéré en sa structure ou rentré dans le néant, mais comme soumis à des déplacements constituant un « groupe » cohérent.
Seulement, peut-on, avec Poincaré, considérer cette distinction comme primitive ? Peut-on considérer l’acte de réajustement permettant de retrouver les objets déplacés comme impliquant sans plus la conscience des déplacements ? Et surtout, peut-on tirer de l’adaptation motrice aux déplacements l’indice d’une perception immédiate des groupes ? L’analyse que nous avons tentée du développement de la notion d’objet est de nature à faire douter de la simplicité de ces diverses questions. En admettant
[p. 104] comme donnée de prime abord la distinction entre les changements de position et les changements d’état, H. Poincaré semble avoir, en effet, reconstitué logiquement plus que psychologiquement les stades élémentaires des notions spatiales, ce qui revient à dire qu’il a prêté à la conscience primitive des postulats supposant une élaboration mentale déjà raffinée. Rien ne prouve, en effet, que l’adaptation sensori-motrice aux déplacements entraîne immédiatement la notion des changements de position, et surtout rien ne prouve qu’une activité, même si ses opérations constitutives procèdent par « groupes » du point de vue de l’observateur, conduise sans plus le sujet à percevoir les déplacements comme tels. Insistons sur ces deux points, à commencer par le problème des changements de position, et nous comprendrons mieux ce que doit être l’espace pour l’enfant de ce premier stade.
En premier lieu, pour qu’un changement de position soit distingué d’un changement d’état, il importe que le sujet soit capable de concevoir l’univers extérieur comme solide, c’est-à-dire composé d’objets substantiels et permanents, sans quoi l’acte de retrouver un tableau déplacé se confondra, dans la conscience du sujet, avec l’acte de le recréer. S’il n’y a pas, en effet, d’« objets » qui se déplacent, et si les tableaux sensoriels sont conçus comme stables dans la seule mesure où ils sont à disposition d’une action qui se répète ou qui se poursuit, alors l’univers sera nécessairement perçu comme se défaisant et se reconstituant sans cesse, et l’acte de suivre un tableau mobile se confondra avec celui de l’engendrer ou de le faire durer.
En second lieu, et par cela même, pour qu’un changement de position s’oppose aux changements d’état, il faut que l’univers extérieur soit distingué de l’activité propre. À supposer que le phénomène perçu et les actes d’accommodation nécessaires à sa perception ne soient pas dissociés, il ne saurait y avoir de conscience du déplacement. Nous sommes bien avertis, nous dit Poincaré, des changements de position par les sensations musculaires qui nous renseignent sur nos mouvements : de cette manière, on pourrait admettre que même en ne suivant des yeux que des taches lumineuses, sans qu’elles soient conçues comme
[p. 105] constituant des objets, l’enfant aurait conscience de leurs déplacements. Seulement, pour une pensée qui n’a pas distingué un monde extérieur formé d’objets substantiels et un monde intérieur rattaché au corps propre, les impressions de tout genre émanant de ce corps peuvent être rattachées aux mouvements perçus quels qu’ils soient : dès lors le sujet ne pourra savoir quand les choses se déplacent et quand ce n’est que lui, et ne pourra assigner de lois objectives à leurs déplacements, c’est-à-dire les distinguer des changements d’état.
En troisième lieu, et cette dernière remarque nous le fait comprendre, concevoir un changement de position revient à se situer soi-même dans un champ spatial conçu comme extérieur au corps propre et comme indépendant de l’action. Cela consiste donc à comprendre qu’en retrouvant l’objet déplacé on se déplace à titre d’observateur localisé dans l’espace, le déplacement de l’objet et celui du sujet étant relatifs l’un à l’autre. Pour que l’accommodation aux déplacements engendre une représentation de ces mêmes déplacements, une inversion radicale du sens s’impose donc, qui aboutit à la constitution d’un espace englobant le sujet lui-même, alors que la perception initiale projetait au contraire l’activité de celui-ci dans les tableaux mouvants antérieurs à tout cadre immobile.
Or, comme on l’a vu par l’analyse de la notion d’objet, aucune de ces trois conditions n’est réalisée durant les premiers stades. Loin de consister en objets, l’univers dépend de l’action propre ; loin d’être extériorisé, il n’est pas dissocié des éléments subjectifs ; et loin de se connaître et de se situer par rapport aux choses, le sujet s’ignore et s’absorbe en elles.
En ce qui concerne la notion de « groupe », il semble donc clair que, même si les mouvements du sujet constituent des groupes du point de vue de l’observateur, le sujet lui-même ne saura se les représenter comme tels. Un groupe est, en effet, un ensemble clos d’opérations telles que leur résultat rejoigne leur point de départ, par une opération de l’ensemble lui-même. À cet égard, il est certain que, du point de vue de l’observateur, toute activité coordonnée du sujet impliquera l’existence de
[p. 106] groupes de déplacements. Seulement c’est à la condition que l’observateur situe le sujet comme les objets en cause dans un seul et même espace, et décrive ainsi les mouvements des objets par rapport au sujet et réciproquement. Si, de ce point de vue extérieur à l’action, l’on passe à celui du sujet lui-même, les choses changent entièrement. Pour que celui-ci se représente correctement les déplacements perçus, et les conçoive ainsi sous forme de groupes, deux conditions sont, en effet, requises. Il faut, en premier lieu, que les objets soumis aux déplacements soient considérés comme se mouvant les uns par rapport aux autres ou par rapport à certains points de repère : il faut donc qu’un ensemble de relations spatiales soit établi entre eux. Il faut, en second lieu, que le sujet lui-même se conçoive comme un objet parmi les autres éléments en jeu, et se représente ses propres déplacements comme relatifs à ceux des choses elles-mêmes. Or ces deux caractères constitutifs du « groupe » — relations entre les choses et relativité entre les mouvements propres et ceux de l’objet — supposent précisément les trois conditions que nous venons d’assigner à la distinction des changements de position et des changements d’état : permanence des objets, différenciation des mouvements propres et de ceux des choses, et représentation de ses propres déplacements. Ces conditions n’étant donc pas remplies, il ne saurait être question d’une perception des « groupes » dès le début de la construction de l’espace.
Néanmoins, nous n’hésiterons pas à parler, avec Poincaré, de « groupes » pour désigner les conduites mêmes de l’enfant, dans la mesure où elles sont capables de réversibilité, ou de corrections les ramenant au point initial. La seule difficulté de la description de Poincaré est qu’il a considéré de tels groupes comme susceptibles de se prolonger sans plus en perceptions ou représentations adéquates alors qu’ils demeurent longtemps à l’état « pratique », avant de donner lieu à des constructions mentales.
Cette distinction permet du même coup de répondre à l’objection que pourraient nous adresser logiciens ou mathématiciens : c’est que les caractères décrits à l’instant comme conditions
[p. 107] d’apparition des groupes peuvent être conçus au contraire comme leur résultat. En réalité ces caractères se constituent en fonction de l’exercice des groupes « pratiques », mais sont conditions de l’élaboration des groupes conscients : le cercle des faits psychologiques n’a donc rien de vicieux du point de vue logique.
Voyons cela de plus près, en examinant les différents « groupes ».
Le premier des schèmes constitutifs de l’espace enfantin est celui que Stern a désigné du nom d’espace buccal. Les déplacements de la bouche par rapport aux objectifs à sucer ou des objectifs par rapport à la bouche constituent donc les « groupes » pratiques les plus simples qu’il soit possible d’observer chez l’enfant. On peut, à cet égard, distinguer trois ensembles de faits, les déplacements de la bouche dans la recherche du mamelon, l’ajustement réciproque du pouce et de la bouche, et l’ajustement des objets saisis en vue de la succion. Résumons en une observation unique, ces quelques données qui nous sont bien connues par les conduites décrites au cours du vol. I :
Obs. 67. — I. Laurent, dès 0 ; 0 (2) et 0 ; 0 (3), recherche le mamelon lorsqu’il lui échappe des lèvres. Dès 0 ; 0 (12) il cherche systématiquement du côté où il a senti le contact entre le sein et ses lèvres (voir vol. I, obs. 5). À 0 ; 0 (21) il décrit avec la bouche une courbe tangentielle par rapport au sein, s’éloignant et se rapprochant alternativement du mamelon, qu’il cherche, effleure et dépasse pour recommencer dans l’autre sens en un rythme accéléré (vol. I, obs. 8). De même à 0, 0 (24), il relève la tête lorsqu’il heurte le mamelon de la lèvre supérieure (même obs.).
II. Dès 0 ; 1 (3) il y a coordination entre la main et la bouche dans la succion du pouce : la main tend vers la bouche en même temps que la bouche cherche la main (vol. I, obs. 18). Voir également les obs. 19 et 20, montrant comment la main acquiert la bonne position pour pénétrer dans la bouche, comment elle s’égare sur le nez, les joues, les yeux lorsque le bébé est couché sur le dos, pour retrouver sa route lorsque l’enfant est dressé. Voir enfin dans l’obs. 21 comment la bouche a oscillé, à 0 ; 1 (21), entre le pouce droit et le pouce gauche.
III. Dès 0 ; 2 (28), Laurent sait porter à la bouche un objet saisi indépendamment de la vue et sait l’ajuster empiriquement (vol. I, obs. 66 bis) : il introduit, par exemple, un hochet entre ses lèvres. À 0 ; 3 (5) il fait pénétrer dans sa bouche une pince à lessive, en corrigeant sa position de manière à pouvoir la sucer.
Tels qu’ils se présentent en leur simplicité élémentaire, de tels mouvements s’ordonnent déjà en groupes de déplacements, si l’on s’en tient à la description du comportement lui-même,
[p. 108] c’est-à-dire au point de vue de l’observateur. Lorsque l’enfant décrit, par exemple, une série de mouvements d’approche autour du mamelon pour l’atteindre des lèvres, il corrige ses déplacements à droite par des déplacements à gauche et ordonne ainsi l’ensemble de ses mouvements en un système qui implique le groupe. Lorsque, ensuite, il coordonne les mouvements de sa bouche avec ceux de sa main, il décrit dans l’espace des trajectoires dépendant les unes des autres et susceptibles de répétition et de réversibilité, dans lesquelles on retrouve également la structure groupale. Cela est particulièrement net dès que les mouvements de la bouche deviennent relatifs à ceux de la main : la bouche peut se rapprocher de la main aussi bien que la main se rapprocher du pouce. D’une manière générale, tout ensemble coordonné de déplacements susceptibles de revenir à leur point de départ, et tels que l’état final ne dépende pas du chemin parcouru, constitue un groupe : les accommodations simples de la bouche au mamelon et les coordinations élémentaires de la bouche et des mains rentrent donc dans ce cas.
Seulement, si l’enfant acquiert ainsi d’emblée un sens sui generis des positions et des déplacements, des formes et des dimensions, il est évident que, pour lui, c’est-à-dire du point de vue de sa perception ou de sa représentation, de tels systèmes de déplacements ne constituent pas des groupes, et cela pour les différentes raisons indiquées plus haut. Tout d’abord, comme nous l’avons vu à propos du premier stade de la notion d’objet, le sein ou l’objectif quelconque que l’enfant recherche ne constituent pas, pour le sujet, des choses immobiles autour desquelles il tourne, ni des choses en mouvement qu’il tend à rattraper : ce ne sont, de son point de vue, que des impressions sensorielles plus ou moins stables qui prolongent son propre effort d’accommodation. En second lieu, et par cela même, il ne dissocie pas ses propres mouvements des mouvements de l’objet, ni les mouvements de sa bouche de ceux de sa main, et n’établit donc entre eux aucune relativité. Enfin et surtout, il ne se situe ni lui-même ni ses mouvements dans le même espace que celui des objets perçus : ses propres mouvements constituent pour lui un absolu
[p. 109] étranger à l’espace, et non pas un système de déplacements susceptibles d’être perçus ou représentés du dehors. Au total, l’espace buccal est un espace pratique, qui permet à l’enfant de retrouver des positions, d’exécuter des mouvements, de s’adapter à des formes et à des dimensions, mais qui ne lui permet nullement d’appliquer de tels schèmes en dehors de l’action immédiate.
Pas plus qu’il ne conçoit les choses comme des objets permanents, l’enfant de ce stade ne conçoit donc les relations spatiales comme indépendantes des actes. Par exemple, on verra (obs. 76) que Laurent, à 0 ; 4 (6) encore, quoique sachant ajuster sa bouche à un objet allongé ne peut retourner ou ajuster systématiquement l’objet lui-même à sa bouche, et se contente de le déplacer au hasard : l’espace buccal n’est donc pour lui qu’un schème pratique de la bouche ou des mains, et non pas une propriété des choses elles-mêmes. En bref, il n’y a pas de relations spatiales permanentes entre les choses pas plus qu’il n’y a de choses permanentes dans l’espace : l’absence de groupe objectif va de pair avec l’absence d’objets.
Ces remarques nous font comprendre la vraie nature de l’espace visuel et l’exagération qu’il y aurait à croire, avec Poincaré, que tout sujet capable de suivre des yeux les objets insère ceux-ci dans des « groupes » expérimentaux. En réalité, l’accommodation aux mouvements perçus visuellement suppose bien une activité qui s’ordonne en « groupes », et, en ce sens, on peut parler de groupes « pratiques », mais l’enfant ne perçoit ni ne conçoit les mouvements des choses sous forme de « groupes » objectifs, parce qu’il ne se situe pas lui-même dans l’espace par rapport à eux.
Les principaux groupes pratiques dans lesquels l’enfant se trouve inséré à son insu, grâce à ses accommodations visuelles, sont, nous semble-t-il, ceux qui résultent des trois opérations suivantes : suivre les mouvements de translation, retrouver la position des objets et évaluer les distances en profondeur.
Pour ce qui est de la perception des objets en mouvement, nous avons noté (vol. I, obs. 28-32) comment l’enfant, dès la fin
[p. 110] du premier mois apprend à suivre du regard les mouvements de translation ou à ajuster le regard sur un objet immobile en corrigeant les mouvements des yeux ou de la tête les uns par les autres : il y a là, comme Poincaré l’a bien montré du point de vue de l’observateur, une élaboration constante du groupe de déplacements.
En ce qui concerne la localisation des objets disparus, nous avons vu (voir plus haut obs. 2 et 5) comment l’enfant, après avoir perdu de vue l’objectif animé d’un mouvement trop rapide, ou surtout après avoir quitté du regard un tableau pour le reporter ailleurs, sait les retrouver, soit en prolongeant le mouvement de l’objectif disparu soit en le replaçant dans la position initiale. Cette dernière conduite suppose l’élaboration de groupes plus ou moins complexes, tels que l’enfant, parti de la position P, se place successivement dans les positions Q, R, S, etc., pour revenir d’un trait à la position P.
Quant à l’évaluation visuelle des profondeurs, elle suppose, en plus des facteurs d’ordre purement perceptif sur lesquels les auteurs ont surtout insisté, une mise en relations des mouvements des objets les uns par rapport aux autres, qui seule fournit une estimation pratique de leurs distances respectives. Soit, par exemple, une montagne à 3 km de moi, des arbres à 30 mètres et ma table de travail à 30 cm, que je perçois les uns au-dessus des autres : au moindre de mes mouvements latéraux de tête je vois ma table se déplacer au maximum, les arbres un peu moins et la montagne fort peu, d’où je pourrais conclure que la montagne est le plus éloigné de ces trois objets et la table le moins, même si je n’avais aucune autre expérience à ma disposition concernant leurs distances relatives. C’est le groupe de déplacements ainsi constitué qui permet d’évaluer les parallaxes des objets au lieu de les situer sur un plan sans profondeur. Or, dans la mesure où l’enfant accommode sa vision à des objectifs de différentes profondeurs et les suit lorsqu’ils se déplacent sur des plans différents, on peut dire qu’il utilise de tels groupes : du point de vue de l’observateur, les mouvements qu’il fait pour suivre du regard un objet en mouvement à l’arrière-plan (une
[p. 111] personne dans la chambre) ou au premier plan (une montre à 30 cm de ses yeux) sont susceptibles de constituer des groupes pratiques ou physiologiques.
Seulement, ces trois sortes de groupes existent-ils pour la conscience de l’enfant lui-même ? Il est permis d’en douter. Lorsque l’enfant suit des yeux un mouvement de translation, même indépendamment de la profondeur relative des objets, rien ne prouve qu`il ait l’impression de se déplacer lui-même en fonction de l’objet ; et lorsque son regard, trop lent ou trop rapide, perd de vue l’objet pour le rattraper ensuite, rien n’indique que le sujet ait conscience d’un rapport entre deux déplacements : il ne se représente rien de ses propres mouvements en tant que trajectoires dans l’espace et a tout simplement le sentiment de retrouver sans cesse, grâce à son effort, un tableau visuel tendant à disparaître. Preuve en soit que, comme nous l’avons établi à propos des premiers stades de la notion d’objet, le tableau disparu n’est retrouvé que s’il est dans le prolongement du mouvement d’accommodation immédiatement antérieur : s’il s’écarte le moins du monde de sa trajectoire initiale, il n’est ni retrouvé ni même recherché. Quant à ses propres déplacements du regard ou de la tête comment veut-on que l’enfant les perçoive ou se les représente en tant que mouvements dans l’espace, puisque, comme nous le verrons à propos de l’imitation 2, le sujet n’a durant ces premiers mois aucune connaissance visuelle de son propre visage ?
Pour ce qui est de la localisation des objets disparus, elle n’implique en rien, pas plus que l’accommodation à leurs mouvements visibles, la perception ou la représentation d’un « groupe » de déplacements. En effet, la seule chose dont l’enfant soit capable durant le second stade, outre l’action de retrouver l’objet dans le prolongement du mouvement d’accommodation, c’est de revenir à cet objet dans la position initiale dans laquelle il a été perçu (par exemple obs. 5). Mais, si un tel retour implique l’intervention d’un « groupe » du point de vue de l’observateur,
[p. 112] il ne constitue, pour le sujet lui-même, qu’une opération assez simple d’assimilation reproductrice ou de mémoire sensori-motrice : ce ne sont pas les objets que le sujet retrouve en réalité, c’est sa propre position initiale. Si le sujet passe donc par les positions P, Q, R et S pour revenir en P, il ne s’en représente aucune et ne connaît pratiquement que la position P. Il n’y a donc là ni perception ni représentation de « groupes ».
En troisième lieu, si la perception des objets se déplaçant sur des plans de profondeur différente suppose la mise en œuvre de groupes de déplacements, ces groupes ne sont certainement pas perçus comme tels par l’enfant. Comme nous l’avons vu, c’est seulement durant le quatrième stade de la notion d’objet (vers 9-10 mois) que l’enfant cherche les choses les unes derrière les autres ou derrière des écrans. En outre, comme nous le verrons à propos du troisième stade, c’est la préhension des objets vus qui permettra d’acquérir les notions d’« avant » et d’« arrière » : on peut donc considérer comme fort vraisemblable que, durant les deux premiers stades, les objectifs perçus ne sont pas situés les uns derrière les autres.
Tout au plus peut-on parler d’accommodations organiques, momentanées et isolées à la profondeur, mais l’absence de tout autre comportement relatif à cette profondeur semble assez montrer que, même dans l’espace proche, on ne saurait parler d’une coordination consciente du champ spatial en ce qui concerne la distance : l’enfant perçoit bien à des profondeurs diverses, mais rien ne prouve qu’il ait conscience de ces profondeurs, ni qu’il groupe les déplacements perçus sur les différents plans en ensembles cohérents du point de vue des objets eux-mêmes. D’ailleurs, même en ce qui concerne la simple accommodation à la profondeur, la convergence binoculaire n’est nullement systématique jusque vers 9 mois. Elle apparaît dès la fin du premier mois, de même que l’accommodation du cristallin aux petites distances. Mais elle ne se régularise que beaucoup plus tard :
Obs. 68 — Jacqueline, à 0 ; 8 (13) encore, présente du strabisme interne de l’œil gauche en regardant une personne à 1 m d’elle, bien qu’elle n’ait
[p. 113] nullement examiné juste auparavant un objet rapproché. Une heure après, strabisme interne de l’œil droit, dans les mêmes circonstances. À 0 ; 8 (14), strabisme interne des deux yeux en regardant un objet situé à 30 cm. À 0 ; 8 (16), en regardant un objet à 20 cm, l’œil droit est accommodé, l’œil gauche divergent ; mêmes observations jusque vers 0 ; 9 (15).
Quant aux premiers mois, la divergence binoculaire s’observe chez elle quotidiennement.
Cette absence de convergence binoculaire systématique est donc fréquente, comme Preyer l’avait déjà noté, durant les deux premiers stades et souvent jusqu’à la fin du troisième (jusque vers 8-9 mois). Il est vrai qu’il peut y avoir, indépendamment de la vision, une profondeur tactile due aux mouvements de la main par rapport aux objets saisis ou palpés. Mais elle demeure elle aussi, purement pratique et ne correspond encore à aucune perception visuelle.
En bref, si la perception de l’espace visuel implique la présence de groupes pratiques, rien n’autorise à admettre que l’enfant perçoit, ni a fortiori se représente, les déplacements des objets sous forme de groupes : les objets ne sont encore perçus ni dans leurs relations entre eux, ni par rapport au corps propre conçu comme un mobile dans l’espace.
Il en est de même de l’espace auditif, de l’espace tactile, etc. Si l’enfant apprend vite à localiser les sons (vol. 1, obs. 44-49), à retrouver de la main l’objet lâché (vol. 1, obs. 52-54 et voir plus haut obs. 4), etc., cela ne prouve en rien qu’il ordonne en groupes les positions et les déplacements perçus : il est capable de suivre un déplacement ou de retrouver une position liée à ses propres attitudes, mais non pas d’objectiver ces données en groupes indépendants de l’action. Cela est vrai a fortiori de l’espace kinesthésique ou postural, c’est-à-dire de l’équilibre du corps propre.
En conclusion, deux aspects principaux caractérisent ces deux premiers stades du point de vue de l’intelligence des relations spatiales : le caractère purement pratique des groupes en présence et l’hétérogénéité relative des différents espaces.
Chaque type d’espace comporte l’existence de groupes. Qu’il retrouve de la bouche, des yeux, de l’oreille ou de la main un
[p. 114] tableau sensoriel déplacé, l’enfant met en œuvre des mouvements de son organisme qui s’ordonnent en groupes, puisqu’ils sont susceptibles de revenir sans cesse à la situation initiale, absolument parlant ou relativement à l’objet. Seulement l’enfant n’est encore capable ni de percevoir les choses dans l’espace conformément à cette structure groupale ni a fortiori de se représenter les groupes ainsi formés : il met en pratique le groupe sans en avoir la connaissance, ni directe ni indirecte, de même qu’il agit causalement sans percevoir ni concevoir de relations de causalité.
D’autre part, ces groupes pratiques demeurent hétérogènes entre eux. Aucune relation constante n’existe encore entre l’espace visuel et l’espace buccal ni entre l’espace tactile et l’espace visuel. Les espaces auditif et visuel se coordonnent il est vrai déjà, de même que les espaces buccal et tactile, mais aucun espace total et abstrait n’englobe en lui l’ensemble des autres. Chaque activité donne donc lieu à une ordination sui generis du réel dans l’espace, sans que les relations spatiales perçues soient unifiées ni surtout qu’une représentation spécifiquement géométrique et cinématique ne permette de les situer dans un milieu commun.
§ 2. Le troisième stade : la coordination des groupes pratiques et la constitution des groupes subjectifs🔗
L’espace n’est pas autre chose, durant les deux premiers stades, que le développement des schèmes sensori-moteurs envisagés au point de vue de l’accommodation, et la perception de l’espace ne dépasse en rien la perception des tableaux sensoriels auxquels l’enfant s’accommode ainsi pratiquement. L’enfant ne perçoit donc ni les relations spatiales des choses entre elles, ni ses propres déplacements par rapport aux choses. Ses propres mouvements ne lui sont, en effet, connus que par des sensations internes, projetées dans les tableaux du monde extérieur et dont les déplacements des choses elles-mêmes lui apparaissent dès lors comme le prolongement. On ne saurait, par conséquent, parler ni de groupes objectifs reliant les uns aux
[p. 115] autres les déplacements des corps, ni même de groupes subjectifs impliquant la perception des rapports actifs que le sujet établit entre les choses et lui.
Qu’en sera-t-il donc du troisième stade, que nous faisons débuter avec la coordination de la vision et de la préhension et terminer avec la recherche des objets cachés ? La nouveauté du stade, c’est la coordination des différents groupes pratiques entre eux, donc de l’espace buccal avec l’espace visuel, de l’espace visuel avec l’espace tactile et kinesthésique, etc. Une telle coordination a pour facteur essentiel le progrès de la préhension : c’est une fois la préhension coordonnée avec la vision que l’espace tactilo-kinesthésique, l’espace visuel et l’espace buccal commencent à constituer un tout, dans lequel viendront s’insérer peu à peu les autres formes d’accommodation spatiale. Or ce fait est d’une importance considérable en ce qui concerne l’élaboration des groupes de déplacements. Sans détacher encore ces derniers de l’action propre pour les situer dans les choses elles-mêmes, la préhension permet cependant de dépasser le niveau du simple groupe pratique pour constituer ce que nous allons appeler le « groupe subjectif ».
En effet, deux acquisitions essentielles résultent des progrès de la préhension. En premier lieu, l’enfant, apprenant à agir de la main sur les choses, commence à utiliser les relations des choses entre elles, par opposition aux simples rapports des choses avec le fonctionnement des organes. Cette acquisition, qui définit ce que nous avons appelé (vol. I, chap. III) la « réaction circulaire secondaire », est importante au point de vue de l’espace, puisqu’elle conduit le sujet à s’intéresser aux relations spatiales qui unissent entre eux les objets perçus. En second lieu, par le fait même que le sujet intervient, grâce à la préhension, dans le détail des déplacements et des connexions spatiales, l’enfant commence à se regarder agir : il aperçoit ses mains, ses bras, et les contacts de la main avec les objets saisis. Même sans se connaître lui-même dans la totalité de son action et même sans tenir compte de ses déplacements d’ensemble, ni de ceux de son regard, l’enfant peut ainsi désormais mettre en relation certains
[p. 116] mouvements propres avec ceux du milieu. D’où une nouvelle répercussion de la préhension sur les groupes de déplacements.
La projection du groupe pratique dans le champ de perception circonscrit par l’action propre définit ainsi ce que nous appellerons le groupe « subjectif ». Mais un tel progrès ne suffit point encore à l’élaboration de groupes « objectifs », car, au-delà de l’action immédiate, l’enfant ne tient toujours pas compte des relations spatiales des objets entre eux, ni des déplacements du corps propre dans sa totalité. Le groupe subjectif constitue donc une simple transition entre le groupe pratique et le groupe objectif : il implique un début d’objectivation, mais dans les limites de l’activité momentanée.
Commençons par décrire les groupes élémentaires mi-pratiques, mi-subjectifs qui prolongent sans plus, au cours de ce troisième stade, les groupes purement pratiques du second. Puis nous décrirons les groupes « subjectifs » propres au présent stade et finirons par montrer en quoi ils diffèrent des groupes « objectifs ».
Les groupes les plus simples du troisième stade sont constitués par ceux qui correspondent à ce que nous avons appelé la « préhension interrompue » en ce qui concerne la notion d’objet (chap. I, § 2 : obs. 13-15) : ayant lâché l’objet qu’il tenait en mains, l’enfant le recherche dans le prolongement de ses mouvements antérieurs de préhension. On peut admettre en de tels cas la présence de groupes, puisque le sujet cherche à réajuster les déplacements de la main à ceux de l’objet. Mais il est évident que de tels groupes ne sont ni perçus ni conçus comme tels. Preuve en soit que, si le geste de préhension n’est pas suffisamment esquissé avant que l’objet disparaisse, l’enfant se conduit comme si ce dernier rentrait dans le néant. Le début de perception auquel donnent lieu ces groupes ne dépasse donc pas le niveau des groupes « subjectifs » :
Obs. 69. — Laurent, à 0 ; 5 (24), ayant touché de la main droite une poupée que je retire aussitôt (le tout en dehors du champ visuel), la cherche immédiatement, mais il se borne à abaisser son bras sans explorer l’espace environnant, comme si la poupée n’avait pu se déplacer autrement que dans le prolongement du geste de préhension. En outre s’il tend mieux son bras au moment de la recherche, il n’avance en réalité que de 23 cm et ne prête donc même pas à l’objet disparu une trajectoire rectiligne.
[p. 117] À 0 ; 6 (0), de même, après avoir lâché sans la voir une boîte que je lui retire, il la cherche mais sans avancer la main et en se bornant à gratter sur place. Il finit par agiter sa main, en battant l’espace environnant, mais sans l’explorer systématiquement.
À 0 ; 6 (9), il touche de la main droite un hochet posé à plat sous son drap (sans rien voir). En cherchant à le saisir, il le recule involontairement. Mais, même ainsi, il n’avance pas le bras pour suivre la trajectoire.
À 0 ; 6 (10), je touche sa main avec une boîte d’allumettes : il tend immédiatement sa main en ligne droite, en abaissant sans plus l’avant-bras, mais il ne cherche ni à gauche ni à droite. Même observation à 0 ; 6 (15), etc. (voir obs. 17).
Obs. 70. — Voici maintenant quelques exemples de coordination entre l’espace tactile propre à ces groupes et l’espace visuel.
À 0 ; 6 (0), alors qu’il laisse échapper une boîte, il regarde autour de sa tête (à gauche et à droite), tandis qu’il recherche l’objet de la main. Mais comme il ne réussit pas à toucher la boîte, il ne coordonne pas son regard avec les mouvements de ses mains.
À 0 ; 6 (9), il dirige ses yeux dans la direction de l’objet, après l’avoir touché. Mais il ne peut le voir à cause de divers écrans. Même réaction à 0 ; 6 (10), etc.
À 0 ; 6 (30), il lâche un jouet qu’il tenait en dressant son bras droit (il est couché). Le jouet tombe à la hauteur de sa taille : il le cherche d’emblée de la main, en abaissant l’avant-bras sans déplacer le bras (il le heurte, l’objet se trouvant par hasard sur la trajectoire de sa main). Pendant toute la recherche, le regard était braqué dans la bonne direction, sans d’ailleurs que l’enfant parvienne à voir l’objet. — Ensuite Laurent perd l’objet à sa gauche, à la hauteur des cheveux : il le cherche simultanément du regard et de la main. Mais, en voulant le saisir, il le repousse graduellement jusqu’au-dessus de sa tête. Bien qu’il soit cause de ce mouvement, il n’a pas l’idée d’un déplacement et continue de regarder là où il a vu l’objet juste auparavant.
À 0 ; 7 (12), etc., il coordonne également son regard et sa recherche tactile, celle-ci restant indépendante de celui-là lorsque l’enfant ne peut pas voir l’objet, mais se laissant orienter par lui quand l’objet est visible.
De telles conduites constituent des groupes, en partie « pratiques » et, en partie, « subjectifs ». Il y a « groupes », tout d’abord, dans la mesure où les mouvements solidaires de l’objet et de l’enfant sont fermés sur eux-mêmes ou tendent au moins à l’être : l’enfant perd un objet, le trouve et le ramène à lui. Mais, pour classer ces « groupes » en « pratiques », « subjectifs » ou « objectifs », la question est de savoir comment l’enfant lui-même les perçoit ou les conçoit. A-t-il déjà la notion que les objets tombés suivent une trajectoire indépendante de lui et que sa main les rejoint sans plus en suivant une autre voie ? Dans ce cas, il percevrait ou concevrait le groupe comme un cycle fermé de déplacements de l’objet comme tel, et ce groupe serait à classer
[p. 118] dans les « groupes objectifs ». L’enfant se borne-t-il, au contraire, à éprouver des impressions vagues de lâcher et de rattraper, ou de « ne plus tenir » et de « tenir de nouveau », sans percevoir, sous forme de groupes, ni les mouvements de l’objet ni ceux de sa main ? En ce cas, le groupe demeurerait purement « pratique », c’est-à-dire que seul l’observateur parviendrait à discerner du dehors un cycle fermé dans les mouvements de l’enfant, celui-ci n’éprouvant qu’une sorte d’impression interne de retour ou de rythme (quelque chose comme une déception et une satisfaction alternantes). Ou encore, l’enfant conçoit-il le groupe d’une façon intermédiaire entre ces deux extrêmes, c’est-à-dire en objectivant assez sa propre action pour la percevoir partiellement du dehors, mais sans objectiver suffisamment le mobile lui-même pour en faire un « objet » réel ? En ce cas, l’objet serait conçu comme une sorte de prolongement de l’action, et sa trajectoire serait assimilée à celle que suivent les mains de l’enfant lui-même : un tel groupe, situé à mi-chemin entre le groupe pratique et le groupe objectif serait ce que nous appelons un groupe « subjectif ».
Ces définitions une fois posées, il semble clair que les groupes décrits dans les obs. 69 et 70 tiennent encore en partie des groupes « pratiques » et constituent, pour l’autre part, des groupes « subjectifs ». Aucun d’entre eux ne correspond, en effet, à la notion du groupe « objectif ». La raison en est que, dans aucune des conduites examinées, l’enfant ne se comporte comme si les objets suivaient une trajectoire indépendante : pour les retrouver, il se borne à baisser son avant-bras, mais il n’essaie, ni de chercher à gauche et à droite, ni même de tendre davantage le bras lorsqu’il n’arrive pas à toucher l’objectif ou lorsqu’il le repousse en voulant le saisir. L’objectif n’est donc point encore un « objet » réel : il est simplement un tableau sensoriel « à disposition » des actions et qui prolonge sans plus l’activité propre (chap. I, § 2). Dès lors, l’enfant ne se représente nullement la trajectoire de ses mains comme rejoignant du dehors celle de l’objet, ni surtout comme constituant un « groupe » avec elle, c’est-à-dire un ensemble de mouvements revenant à leur point de départ.
[p. 119] Quant à savoir si de tels groupes demeurent purement « pratiques » ou atteignent le niveau des groupes « subjectifs », c’est affaire de dosage. Dans les cas les plus simples, l’enfant rejoint l’objet qui lui échappe sans percevoir du dehors son propre geste : un comportement de ce type ne diffère en rien de ceux des premiers stades. Mais en d’autres cas, et en particulier lorsque le sujet cherche à regarder ce qu’il fait (voir obs. 70, les exemples de coordination entre l’espace visuel et l’espace tactile), il parvient à une perception élémentaire du groupe, c’est-à-dire qu’il découvre le groupe « subjectif ».
Que signifie une telle découverte ? Tant que l’enfant parvient à voir de façon continue l’objet qui s’échappe et la main qui le rejoint, les déplacements qu’il perçoit s’ordonnent en un « groupe » : l’ensemble des mouvements de l’objet et de ceux de la main constitue, en effet, un tout cohérent se refermant sur soi-même. Lorsque l’objet sort, par contre, du champ de la perception, ou bien l’enfant le considère comme s’anéantissant momentanément ou bien il assimile sans plus sa trajectoire à celle de ses mains. Au total, si l’objet commence ainsi à se déployer dans l’espace, cet espace demeure limité par la zone d’action de l’enfant : l’espace ne consiste donc pas encore en un système de relations entre objets, il n’est qu’un agrégat de rapports centrés sur le sujet.
L’accommodation du regard aux mouvements de translation perpendiculaires à lui fournit un second exemple de cette situation et permet ainsi de prolonger quelque peu l’analyse précédente.
Le seul progrès pratique accompli dans ce domaine, par rapport aux conduites du deuxième stade, consiste en ceci que l’enfant parvient dorénavant à retrouver les objets même lorsqu’ils sont animés d’un mouvement trop rapide pour être suivis des yeux. Nous avons décrit ces observations à propos de la notion d’objet (voir obs. 6-12). Un tel perfectionnement est-il de nature à permettre à l’enfant d’élaborer des groupes subjectifs ou même objectifs, ou bien de tels faits demeurent-ils au niveau des groupes purement pratiques ? En ce qui concerne l’accommodation
[p. 120] aux mouvements rapides (voir les obs. citées), il est fort douteux que l’enfant perçoive quoi que ce soit des groupes en présence : s’il perçoit ses propres mouvements au cours de sa recherche de l’objet disparu, c’est à titre d’impressions kinesthésiques et musculaires et non point encore à titre de déplacements dans l’espace. Par contre, en ralentissant les mouvements du mobile, fournit-on l’occasion à l’enfant de percevoir des groupes, et quelle est la nature de tels groupes ?
Obs. 71. — Par exemple, Laurent, à 0 ; 6 (8), est couché dans son berceau, face à une large fenêtre derrière laquelle j’apparais. Je mets devant lui, appliqué contre la fenêtre, un grand coussin susceptible de me masquer complètement. Puis j’apparais à droite du coussin, en A, à la droite de l’enfant et je tapote la vitre : Laurent me regarde et sourit. Après quoi, je me cache puis ressors en B, à gauche du coussin. Laurent me voit à nouveau, et rit. Enfin, je me déplace latéralement, toujours plus sur la gauche, jusqu’à disparaître en C du champ de son horizon. Alors, au lieu d’attendre mon retour en C ou en B, il se tourne d’emblée dans la direction A et me cherche là.
Deux heures plus tard, je reprends l’expérience, sans coussin et dans l’ordre inverse. J’apparais en C à l’extrême gauche de son champ visuel, puis passe en B, en A et finis par disparaître à l’extrême droite, en A : Laurent me cherche alors immédiatement en C !
On constate donc que Laurent ne m’attribue aucune trajectoire rectiligne, étant donné que mes déplacements visibles prennent fin à gauche et à droite de la fenêtre et que je me déplace trop lentement pour qu’il poursuive sans plus son propre mouvement d’accommodation : il me recherche donc simplement là où il m’a vu d’abord, le « groupe » restant ainsi lié à son action seule.
Obs. 72. — À 0 ; 7 (13), Laurent est assis dans son berceau en face de la porte de mon bureau. J’ouvre la porte, apparais, le fais rire, puis je me déplace lentement pour aller au fond de la pièce : Laurent me suit des yeux, mais, avant même de me voir disparaître de son champ visuel, il se retourne vers la porte et attend.
Au second et au troisième essai, il me suit du regard jusqu’à ce qu’il ne me voie plus, puis me cherche dans la direction de la porte (qui est donc la direction inverse).
Au quatrième essai, il me regarde jusqu’à disparition. Il attend alors un instant, puis revient à la porte.
Il semble bien, en de tels exemples, que l’enfant commence à ordonner consciemment les déplacements perçus et, par conséquent, à prendre conscience des groupes. Assurément, l’enfant ne connaît encore ni ses yeux ni sa tête, et ce n’est donc pas par rapport à eux qu’il localise les mouvements observés. Mais, grâce aux progrès de la préhension, il a certainement déjà quelque
[p. 121] notion spatiale de l’action propre et peut apprécier par rapport à elle les changements de position du mobile.
Quelle est donc la nature des groupes ainsi construits ? Les conduites dont nous venons de donner deux échantillons et qui s’observent fréquemment à l’état spontané fournissent à cet égard une réponse décisive : ce sont des groupes « subjectifs », et nullement encore des groupes objectifs. Tant que l’enfant perçoit directement le mobile et réajuste ses mouvements d’yeux et de tête, de manière à le fixer sans cesse du regard, on ne peut, il est vrai, déterminer avec rigueur si le groupe est « objectif » ou « subjectif », puisque le comportement de l’enfant ne nous renseigne pas, dans ce cas, sur la conscience qu’il prend des déplacements ainsi ordonnés. Mais, dès que la disposition momentanée du mobile contraint le sujet à révéler la notion qu’il se fait du groupe des déplacements, on découvre de combien cette notion demeure encore distante de celle des groupes proprement « objectifs ».
Pour ce qui est de l’objet, donc du mobile perçu, il est à noter, en effet, que l’enfant ne lui attribue point une trajectoire indépendante, c’est-à-dire, en l’espèce, une marche rectiligne. C’est seulement lorsque le mobile est animé d’un mouvement rapide et que l’enfant le perd momentanément de vue, qu’il le cherche dans le prolongement de la droite observée : mais, ainsi que nous l’avons noté, il ne s’agit alors que d’un prolongement de l’acte même d’accommodation. Lorsque le mobile disparaît réellement, l’enfant ne lui prête pas le pouvoir de continuer sa course et de suivre la trajectoire esquissée : il le recherche d’emblée au point de départ de cette trajectoire. Le mobile n’est donc point encore un « objet », doué de mouvements autonomes, et l’enfant ne perçoit toujours pas, ni à plus forte raison ne se représente, les mouvements des objets les uns par rapport aux autres. Dira-t-on que le fait de percevoir une personne dans la porte, ou à côté d’un coussin, etc., revient cependant à mettre en relation un objet (la personne) avec d’autres (la porte ou le coussin) ? Nous ne le croyons pas, étant donné tout ce que nous a montré l’analyse de la notion d’objet : la porte ni le coussin ne constituent
[p. 122] des jalons spatiaux par rapport auxquels se déplace le mobile, ce ne sont encore que les termes qualitatifs d’un espace pratique et subjectif, autrement dit les points de repère de l’acte même d’accommodation au moyen duquel l’enfant retrouve le mobile du regard.
Quant au sujet des conduites que nous discutons maintenant, on peut dire que, dans la mesure où il s’ignore lui-même à titre de corps situé dans l’espace, il déforme précisément le champ spatial dans lequel se déplace le mobile et marque ainsi la conscience vraie du groupe. Si l’enfant se considérait comme un corps dans l’espace, il comprendrait, en effet, que le mobile s’éloigne de lui, selon une trajectoire indépendante, et, pour le retrouver, il chercherait sans plus à se déplacer lui-même ou à orienter son regard en fonction de cette trajectoire : le groupe ainsi constitué serait donc « objectif ». Seulement, l’enfant du présent stade ne connaît de lui-même que son activité, sentie de l’intérieur, et certains mouvements visibles du dehors tels que ceux de la préhension. Dès lors, le mobile lui apparaît comme le simple prolongement de cette activité, et ses déplacements ne sont conçus que relativement à elle : sitôt le mobile sorti du champ de la perception, l’enfant le recherche donc là où il l’a perçu d’abord, comme si le groupe se refermait sur lui-même en fonction du sujet et non pas en fonction de l’objet.
On saisit donc une fois de plus ce qu’est le groupe « subjectif » : non pas un système de relations entre objets, mais un ensemble de rapports centrés sur le sujet. Ces rapports constituent bien des « groupes » dans la mesure où ils conduisent l’activité du sujet à revenir à son point de départ pour retrouver l’objet. Ces groupes, en outre, ne sont plus purement « pratiques », puisque le sujet est partiellement conscient de son activité ordinatrice et ne se borne pas à la sentir tout au plus du dedans. Mais de tels groupes ne conduisent point encore à la constitution d’un espace objectif, c’est-à-dire d’un champ indépendant du corps propre et dans lequel celui-ci se déplace comme un objet parmi d’autres objets.
Ces conclusions rejoignent donc entièrement celles que nous
[p. 123] ont suggérées les faits de préhension interrompue et d’ordination tactile de l’espace. Ce sont elles que nous allons retrouver sous des formes variées à propos de chacun des comportements propres à ce stade.
Il en est de même, tout d’abord, en ce qui concerne les positions des objets, que l’enfant retrouve après les avoir quittées du regard, grâce au mécanisme de la « réaction différée » (voir plus haut, obs. 18-19). Il y a là une mémoire indéniable de la position, qui semble au premier abord attester la présence de groupes objectifs stables. Mais, en réalité, le progrès sur les conduites du second stade est simplement quantitatif : ce que retrouve l’enfant, ce n’est encore que sa propre position initiale relative à l’objet, et non pas celle des objets eux-mêmes les uns par rapport aux autres. Preuve en soit que, durant le quatrième stade encore, l’enfant ne tient pas compte, dans sa recherche des objets disparus, des déplacements successifs qu’il a cependant perçus. Le groupe n’existe donc que dans les mouvements mêmes de l’enfant, et il n’est pas perçu par celui-ci comme caractérisant les relations des choses entre elles. En d’autres termes, les positions des objets ne sont encore conçues que relativement à une action propre, qui commence à prendre conscience d’elle-même du point de vue spatial, et non pas relativement à leurs déplacements réels situés dans un espace commun et objectif.
Voici quelques exemples :
Obs. 73. — Commençons par citer un ou deux cas de « groupes » de déplacements conduisant à un résultat correct, c’est-à-dire permettant à l’enfant de retrouver l’objet là où il est effectivement.
À 0 ; 5 (21), Laurent regarde un nouveau hochet accroché à son toit : il s’en occupe un instant (agite ses mains, etc.), puis passe à autre chose, mais y revient sans cesse du regard.
À 0 ; 6 (1), durant une course en automobile, il examine un citron situé dans les filets (au-dessus de lui). Il branle la tête en le regardant, etc. Sans cesse distrait par le paysage, les bruits, etc., il retrouve néanmoins sans hésiter la position du citron dès qu’il est inoccupé.
À 0 ; 7 (0) il a un objet dans chaque main. Il lâche par hasard l’objet de la main gauche (son bras étant tendu). Il vient alors de sa main vide saisir le second, qu’il tient toujours de la droite, mais, subitement, il tourne la tête et cherche du regard l’objet tombé à côté de lui.
Il y a donc là des « groupes » typiques. Mais sont-ils « objectifs », c’est-à-dire relatifs aux déplacements des objets comme tels, ou « subjectifs »,
[p. 124] c’est-à-dire dépendants de l’action propre ? Les observations suivantes permettent de répondre et parlent en faveur de la seconde solution.
Obs. 74. — Jacqueline, à 0 ; 9 (9), est assise sur mes genoux, mais me tourne le dos. Je dis « coucou » dans l’oreille gauche et elle tourne la tête en riant jusqu’à ce qu’elle aperçoive ma figure. Après quoi, je fais « coucou » dans l’oreille droite : elle rit à nouveau, mais me cherche à gauche, bien qu’en général elle localise très correctement les sons.
De même, après un instant, lorsque je commence à droite, pour passer ensuite à gauche, c’est à droite qu’elle me cherche systématiquement.
Tout se passe donc encore comme si ma figure avait une position absolue, par rapport à l’action propre de l’enfant, et comme si celui-ci ne tenait pas compte des déplacements invisibles éventuels. Cette observation rejoint donc, du point de vue de la position, ce que nous ont appris les précédentes du point de vue des mouvements de translation.
Obs. 75. — À 0 ; 6 (14), Laurent me voit sortir d’un grand rideau de dessous lequel je l’ai appelé, sur la gauche de son champ visuel (il est assis sur un divan et peut embrasser presque toute la chambre du regard). Je reste un instant immobile puis me déplace lentement sur la droite, pour disparaître enfin : Laurent se retourne aussitôt pour me chercher dans le rideau. Puis il se lasse. Je l’appelle alors de l’extrême droite de son champ visuel : il se tourne de nouveau immédiatement à gauche.
Dans la suite, par contre, il me cherche dans la direction du son.
À 0 ; 7 (2) et à 0 ; 7 (4), Laurent est assis dans son berceau en face du même rideau, dans lequel je me cache. Je crie « coucou » : il se cambre, agite les bras, etc. Je sors : il rit de satisfaction (impression de réussite). Je pars lentement sur sa gauche (direction opposée à celle du rideau) et cesse d’être visible : il se secoue à nouveau devant le rideau.
Inutile de commenter ces observations : leur résultat est identique à celui des précédentes, à cette seule différence près qu’il s’agit ici d’une mémoire des positions liées à une activité circulaire de l’enfant (jeu de cache-cache chez Jacqueline, « procédés » tels que se cambrer, agiter les bras, etc., chez Laurent).
Un quatrième type de faits nous retiendra plus longtemps, parce que plus complexes et plus caractéristiques de ce stade : ce sont les groupes relatifs à l’espace buccal, qui se constituent en coordination avec les espaces tactiles et visuels, et qui déterminent les mouvements de rotation. Lorsque les objets amenés à la bouche présentent un côté particulièrement favorable à la succion, l’enfant devient, en effet, capable de les retourner pour trouver le « bon bout ». Un tel renversement de l’objet implique un « groupe », du point de vue mathématique. Mais quel est le niveau psychologique de ce groupe au présent stade de l’évolution mentale ?
Obs. 76. — Laurent, à 0 ; 4 (6), essaie de sucer un coupe-papier qu’il vient de saisir et qu’il applique contre sa figure. Il commence par le coller simultanément contre son front, son nez et son menton, sans pouvoir l’atteindre des lèvres, puis il le déplace au hasard et trouve de la bouche une extrémité, qu’il suce aussitôt. — Dans la suite, il essaie d’entrer à la fois dans sa bouche sa main et l’objet réunis. Puis il remue l’objet tout en cherchant de la bouche à gauche et à droite. Il finit ainsi, lors de chaque nouvelle épreuve, par saisir des lèvres l’extrémité cherchée (parce que seule commode pour la succion). Seulement, il ne parvient nullement à retourner systématiquement l’objet lui-même : il le remue au hasard, en cherchant à le sucer, et ne retient de ses tâtonnements que ce qui réussit.
À 0 ; 5 (8), par contre, il semble trouver systématiquement l’extrémité d’un bâton, pour le sucer : il saisit le bâton des deux mains et, après avoir essayé de sucer la partie médiane, il le déplace jusqu’à ce qu’il ait atteint l’un des deux bouts. Par exemple, il relève la tête et la bouche aussi haut que possible pendant qu’il baisse des mains le bâton. Ou bien, au contraire, il lève le bâton et dirige la tête vers le bas pour atteindre l’extrémité inférieure. Ou bien encore il suit des lèvres le bord du bâton, jusqu’à ce qu’il saisisse un des bouts. Mais, au cours de chacune de ces conduites, Laurent donne l’impression de se guider exclusivement d’après ses impressions buccales et digitales : il ne perçoit donc pas une rotation de l’objet comme tel, mais coordonne simplement ses mouvements de la tête et des mains jusqu’à ce qu’il ait retrouvé la position privilégiée qu’il cherche. C’est cette coordination qui donne l’illusion d’une rotation systématique, mais elle n’est qu’empirique.
De même, à 0 ; 5 (25), il tourne en tous sens un grand papier chiffonné, formant à peu près une boule, jusqu’à ce qu’il atteigne des lèvres un angle susceptible d’être sucé. Il y parvient chaque fois en se guidant par ses perceptions de la bouche et des doigts.
Même réaction à 0 ; 6 (0) : il retourne un calepin jusqu’à ce qu’il saisisse de ses lèvres un des quatre coins. L’objet en question étant de forme plus régulière que le papier froissé, donne l’impression d’être retourné pour lui-même, comme le bâton de 0 ; 5 (8). Mais, en réalité, il ne s’agit que d’un tâtonnement rendu systématique par la coordination de la bouche et des mains.
Obs. 77. — À 0 ; 6 (6), Laurent retourne un hochet sans le regarder, jusqu’à ce qu’il en puisse sucer le manche : il le perçoit tactilement en le passant d’une main dans l’autre et le dirige d’emblée dans la bouche. — Le lendemain, il le prend par la base (la pomme), il le redresse ainsi par hasard et aperçoit le manche : il essaie alors aussitôt d’amener ce manche à la bouche pour le sucer : on voit apparaître ici le rôle de la vision dans le groupe de « renversement ». Seulement, en voulant diriger ce manche dans sa bouche, il l’accroche à son bras (l’accrochage est visible pour lui) : il tire de plus en plus fort, mais ne parvient pas à corriger le mouvement en tournant le hochet dans l’autre sens. Cette restriction est importante : elle nous montre, d’emblée, que, durant ce stade, les seuls renversements systématiques dont est capable l’enfant, sont les demi-renversements visibles (amener à soi un côté de l’objet déjà aperçu), tout renversement total (amener à soi intentionnellement l’« envers » de l’objet) étant encore impossible.
À 0 ; 6 (10), Laurent manipule le même hochet : il le retourne au hasard,
[p. 126] et, dès qu’il voit le manche, il le rabat avec la main gauche dans la direction de sa bouche.
À 0 ; 6 (16), Laurent explore un nouveau jouet (un cygne entouré d’un anneau et fixé à un manche), le retourne par hasard en le changeant de main et aperçoit le manche : il l’abaisse aussitôt, en faisant pivoter l’ensemble du hochet, et en suce l’extrémité. Je redonne alors à Laurent le même hochet une série de fois en le présentant toujours de la même manière, par le côté opposé à celui du manche. À aucun moment Laurent n’a retourné d’emblée l’objet, mais à chaque reprise, il a suffi qu’il aperçoive le manche pour opérer le renversement.
Mêmes observations à 0 ; 6 (24) avec une poupée dont il aime à sucer les pieds, à 0 ; 7 (12), à 0 ; 8 (16), etc.
De tels mouvements de rotation imprimés aux objets constituent assurément de nouveaux « groupes » dont l’enfant se rend maître sur le plan de l’action : en remettant l’objet dans sa position initiale, le sujet coordonne, en effet, ses propres mouvements en des ensembles fermés sur eux-mêmes. Mais de tels mouvements s’accompagnent-ils d’une perception ou d’une représentation du groupe, autrement dit l’enfant est-il à même de percevoir ou de se représenter la rotation comme telle des objets qu’il sait retourner pratiquement ? Il est clair que, en retournant l’objet, l’enfant perçoit des différences entre les côtés, que ces différences soient gustatives, tactiles ou visuelles. Mais, du point de vue de la bouche, laquelle constitue à cet égard ce que Stern 3 appelle très justement un « organe de contrôle », on ne peut parler de rotation : il y a simplement une position privilégiée (le contact des lèvres avec la tétine du biberon ou avec le manche du hochet) et l’enfant la retrouve sans se représenter comment il a fait, par simple accommodation motrice à l’objet. L’espace buccal ne donne donc lieu par lui-même à aucune perception ni représentation de ce groupe nouveau.
Dira-t-on, par contre, que du point de vue tactile il y a perception de la rotation ? Nous ne le croyons pas non plus, tant que la vision ne commande pas aux mouvements eux-mêmes. Il faut bien remarquer, en effet, que l’enfant de cet âge, lorsqu’il tient un objet, le passe presque constamment d’une main dans l’autre : c’est au cours de cette manipulation qu’il se rend compte s’il applique contre la bouche un côté agréable à sucer ou un autre. La main ne retourne donc pas intentionnellement l’objet : elle l’adapte à la bouche et c’est pour l’observateur que cette adaptation consiste en une rotation. Même dans le cas où, à 0 ; 5 (8), Laurent renverse habilement un bâton, la coordination des impressions de la main et des perceptions buccales suffit à expliquer son comportement : il s’élabore ici un schème analogue, en plus compliqué, à celui de la succion du pouce et des schèmes « primaires », sans qu’il y ait perception des mouvements de l’objet lui-même. Certes, de telles conduites constituent des « groupes », mais rien n’autorise encore à supposer que l’enfant les situe dans un espace tel qu’il perçoive simultanément les mouvements de l’objet et ceux de ses mains.
Quant à la perception visuelle de la rotation, la chose est plus complexe. Lorsque l’enfant regarde l’objet qu’il retourne, il en perçoit assurément différents aspects successifs. Au cours des stades ultérieurs, cet intérêt amènera même le sujet à imprimer à l’objet des mouvements systématiques de rotation destinés à en étudier les contours et les faces : on pourra dès lors parler d’une objectivation de ce groupe de déplacements, c’est-à-dire d’une perception du groupe dans l’objet lui-même. Mais, durant le présent stade, on ne saurait encore interpréter les choses ainsi. Ou bien l’enfant recherche, du regard ou de la bouche, le côté privilégié qu’il vient de remarquer, et alors il n’y a pas renversement ou rotation complets, ou bien l’enfant examine indifféremment tout ce qui apparaît de l’objet, mais il le retourne alors sans intentionnalité ni système, par simple combinaison motrice. Dans aucun des deux cas, l’enfant ne perçoit donc les déplacements en eux-mêmes, ordonnés en groupes, même s’il exécute pratiquement les mouvements qui constituent de tels groupes :
Obs. 78. — Un exemple privilégié à cet égard est celui du biberon, car, dans la rotation de cet objet interviennent simultanément l’espace visuel, l’espace tactilo-kinesthésique et l’espace buccal, coordonnés entre eux. L’analyse de la rotation du biberon permet donc de déterminer avec précision jusqu’à quel point l’enfant perçoit le groupe qu’il est capable de constituer pratiquement. Il convient donc d’analyser avec quelque détail ce comportement, étant donnée la grande importance du problème qu’il soulève en ce qui concerne la notion de l’« envers » des objets, celle de la constance de leur forme, de leur permanence substantielle et spatiale, etc.
[p. 128] Dès 0 ; 7 (0), date à partir de laquelle Laurent tient son biberon 4 en buvant, je fais systématiquement l’expérience suivante : présenter le biberon à l’envers (la tétine étant invisible), pour voir si Laurent saura le retourner. Or, jusque vers 0 ; 9, Laurent s’est conduit comme si la tétine n’existait plus, une fois disparue, autrement dit comme si l’objet n’avait pas d’« envers ». Le retournement systématique ne s’est jamais produit, durant cette période, qu’une fois la tétine aperçue en tout ou en partie :
À 0 ; 7 (4), je présente à Laurent le biberon vertical (et plein de lait, juste avant le repas) : il le regarde de bas en haut, voit la tétine et rabat tout de suite l’objet dans la direction de la bouche. Il tète. — Je le lui reprends des mains et le présente horizontal : Laurent retourne très bien le biberon d’un quart de cercle et l’introduit dans sa bouche. — Au troisième essai, je présente le biberon de manière telle qu’il faut simultanément l’abaisser et le tourner de gauche à droite : Laurent réussit d’emblée. — Au quatrième essai, je présente le biberon à l’envers, Laurent ne voyant que le fond et n’apercevant plus la tétine : il regarde une à deux secondes et se met à hurler, sans aucun essai de renversement. — Cinquième essai (même position) : Laurent regarde, se met à sucer le verre (le fond) et hurle à nouveau.
À 0 ; 7 (5), mêmes réactions.
À 0 ; 7 (6), je reprends l’expérience après le repas du soir, alors que Laurent réclame encore de la nourriture (il n’est jamais satisfait tant qu’il voit son biberon), mais sans nervosité. Il commence par retourner et ajuster très correctement le biberon en n’importe quelle position dès qu’il aperçoit le bon bout. En particulier lorsque je lui présente la bouteille presque renversée, mais en lui laissant voir encore une bande de 23 mm de largeur du caoutchouc de la tétine, il parvient d’emblée à opérer le renversement presque complet du biberon qu’exige alors son ajustement : un tel fait montre assez que ce n’est pas la difficulté technique ou motrice qui arrête l’enfant lorsqu’il ne perçoit plus le bon bout. — Ces essais préliminaires une fois exécutés, je présente à Laurent le biberon à l’envers : il le regarde, le suce (cherche donc à téter le verre !), le rejette, l’examine à nouveau, le suce encore, etc., quatre ou cinq fois de suite. — Puis j’éloigne le biberon et le présente vertical, à 30 cm de ses yeux : Laurent le considère avec grand intérêt et examine alternativement le haut (la tétine) et le bas (le mauvais bout). Je le retourne : son regard oscille de nouveau entre le haut (le mauvais bout) et le bas (la tétine). Une fois qu’il a suffisamment considéré l’objet et qu’il semble ainsi avoir compris, j’incline très lentement le biberon et le lui présente par le mauvais bout : il regarde, puis essaie de sucer, regarde encore, suce à nouveau et finalement s’énerve. Il n’a donc rien compris, malgré son examen prolongé de l’objet lorsque celui-ci était entièrement visible.
À 0 ; 7 (11), il retourne de nouveau très bien le biberon dès qu’il aperçoit la tétine (quelle que soit la position), mais n’y comprend toujours rien lorsqu’il cesse de la percevoir. Mêmes réactions à 0 ; 7 (17), à 0 ; 7 (21), etc.
À 0 ; 7 (30), Laurent regarde son biberon plein avant le repas. Je le lui montre entier, à 30 cm, puis le rapproche en le tournant très lentement : tant qu’il voit la tétine, il tend les mains, mais, sitôt qu’elle disparaît de son champ visuel, il se met à hurler et retire ses mains. Il n’essaie plus de
[p. 129] sucer le verre, comme précédemment, mais repousse le biberon en pleurant. La même réaction se produit trois fois de suite. Il y a donc nettement encore altération de l’objet. Cependant, lorsque j’éloigne un peu le biberon, il en regarde très attentivement les deux bouts et cesse de pleurer : il est certainement intéressé intellectuellement (et non pas seulement pratiquement) au problème. Il tend la main quand je rapproche l’objet, puis la retire lorsqu’il ne voit plus la tétine.
Même réaction à 0 ; 8 (2), à 0 ; 8 (15) et jusqu’à 0 ; 8 (24). À 0 ; 9 (9), enfin, la conduite se modifie et Laurent entre, du point de vue particulier qui nous occupe ici, dans le quatrième stade.
Obs. 78 bis. — Sans avoir fait, malheureusement, d’expériences semblables sur Jacqueline, j’ai cependant observé des réactions du même genre. À 0 ; 8 (8) encore, par exemple, elle paraît ne pas reconnaître son canard familier (en celluloïd) lorsqu’on le lui présente par la base (surface blanche). Dès qu’elle aperçoit le dos ou la tête, elle le saisit des deux mains, et le regarde un instant (comme pour s’assurer de son identité) avant de le sucer. Mais lorsqu’elle ne voit que la base, elle ne réagit pas. Cependant il est clair que, livrée à elle-même, elle le retourne sans cesse en le passant d’une main dans l’autre (voir obs. suivante).
Obs. 79. — Les observations précédentes montrent les difficultés de la rotation intentionnelle, même lorsque les espaces visuel, tactile et buccal sont coordonnés entre eux : tout se passe comme si l’objet n’avait pas d’« envers ». L’enfant sait fort bien mettre au premier plan les parties visibles situées à l’arrière-plan, mais, pour ce qui est des parties invisibles, elles ne donnent lieu à aucune recherche et par conséquent à aucune rotation voulue.
Il convient, pour confirmer ce résultat, d’examiner maintenant comment se comporte l’enfant vis-à-vis des objets qu’il se borne à étudier du regard en les retournant, sans plus chercher à en sucer le « bon » bout. Les retournera-t-il simplement pour le mouvement, ou pour en atteindre le côté invisible ?
À 0 ; 6 (0), Laurent tient une boîte d’allumettes qu’il passe et repasse d’une main dans l’autre. Il en regarde ainsi successivement le côté jaune et le côté bleu, mais sans aucun système : il se contente manifestement de la retourner pour la retourner, et d’en examiner les diverses transformations, mais il n’y a là encore aucune recherche de l’« envers » de l’objet.
À 0, 6 (1), il retourne au moins trois fois une boîte de pastilles, avant de la secouer ou de la frotter contre le bord du berceau. Il retourne également huit fois de suite un bâton, en le passant d’une main dans l’autre, avant d’en sucer une extrémité. Mais dans ces deux cas il s’agit sans aucun doute d’un plaisir essentiellement moteur, accompagné assurément d’un intérêt visuel pour les modifications d’apparence de l’objet, mais il n’y a encore ni recherche de l’« envers » ni exploration réelle des formes ou des perspectives.
À 0 ; 6 (14), en présence d’une poupée nouvelle, il ne la retourne que deux fois avant de lui appliquer ses schèmes secondaires habituels (vol. I, obs. 110). À 0 ; 6 (18), une pipe retient davantage son attention, mais il ne la retourne qu’au hasard, en la passant d’une main dans l’autre. Ce n’est que lorsqu’il en aperçoit le bout qu’il la retourne intentionnellement (pour la sucer), mais il ne le cherche pas lorsqu’il ne le voit plus. Il faut noter en outre que, en faisant passer l’objet d’une main dans l’autre, Laurent en vient à écarter ses mains pour allonger la trajectoire : un tel fait est de nature à confirmer que le renversement de l’objet demeure essentiellement moteur,
[p. 130] et ne révèle encore aucune exploration de l’objet comme tel. Après quoi Laurent secoue la pipe, la frappe, la frotte contre le bord du berceau, etc.
À 0 ; 6 (30), à 0 ; 7 (0), à 0 ; 7 (12), etc., enfin, Laurent retourne un champignon de bois, un mouton, etc., en les passant et repassant d’une main dans l’autre. Mais, s’il commence à en regarder les divers aspects, et en particulier l’envers, il ne les recherche pas systématiquement et se borne à les considérer lorsqu’ils surgissent au hasard.
De telles observations comportent, nous semble-t-il deux conclusions nettes. En premier lieu, tant que l’enfant perçoit visuellement les parties qu’il désire atteindre de la bouche ou examiner de plus près, il est capable d’imprimer à l’objet un mouvement de rotation. Le groupe de déplacements qu’il élabore ainsi est donc, non seulement « pratique », mais encore au moins « subjectif » puisqu’il s’accompagne d’une perception des mouvements de l’objet et peut-être de ceux de la main qui fait mouvoir l’objet. Mais, en second lieu, on ne saurait parler à ce propos de groupe « objectif », car l’enfant demeure incapable de concevoir une rotation complète de l’objet, allant jusqu’à la recherche de l’« envers » de l’objet. En effet, lorsque l’enfant retourne intégralement l’objet, c’est toujours en partie par hasard : ou bien c’est en passant, sans système préconçu, l’objet d’une main dans l’autre, ou bien c’est en rendant visible par un déplacement fortuit, la partie de l’objet qui est recherchée (par exemple la tétine du biberon, lorsque l’enfant l’aperçoit à cause d’une légère obliquité de l’objet). Par contre, si l’on élimine les mouvements fortuits, l’enfant se montre inapte à toute recherche de l’envers de l’objet. C’est ainsi que dans l’obs. 78, Laurent a beau désirer intensément la tétine de son biberon, pour pouvoir manger ou simplement la sucer, il ne parvient pas à renverser celui-ci : dès que la tétine apparaît, il sait fort bien retourner l’objet, mais il suffit qu’elle soit invisible pour qu’il ne comprenne plus qu’elle est « en arrière ». On ne saurait donc encore considérer le groupe comme relatif à l’objet : il demeure dépendant d’une certaine perspective, qui est celle du sujet.
Remarquons, à cet égard, l’intérêt d’un tel comportement en ce qui concerne la notion d’objet. Ainsi que nous avons cherché à l’établir, en effet, au cours du chapitre I, l’enfant du troisième
[p. 131] stade ne présente encore aucune conduite spéciale relative aux objets disparus : tout se passe comme si ces derniers s’étaient anéantis ou avaient été altérés en se recouvrant d’un écran. Or l’obs. 78, relative au biberon, confirme de la manière la plus claire cette interprétation. En sortant du champ de la perception, la tétine n’est pas conçue comme se situant « à l’envers » de l’objet, ou « derrière » la partie visible : l’enfant se conduit au contraire comme si elle se résorbait dans l’objet et comme si elle cessait d’exister spatialement pour demeurer simplement « à disposition » des actions appropriées. C’est pourquoi Laurent suce le mauvais bout du biberon, le frappe, etc., comme s’il allait ainsi en faire surgir la tétine. L’objet n’est donc point encore doué de permanence substantielle : il n’a ni forme constante ni solidité et n’est conçu que tel qu’il apparaît à la perception immédiate. N’ayant donc point d’« envers » il n’est pas encore susceptible de rotation « objective ». On voit ainsi comment le caractère subjectif du groupe spatial va de pair avec l’absence d’« objets » réels.
Notons enfin combien ces observations confirment ce que nous avons vu, au cours du volume I, de l’absence d’« explorations » vraies au cours du troisième stade. C’est seulement au cours du quatrième stade que l’enfant commence à « explorer » l’objet pour en comprendre la vraie nature et c’est seulement au cours du cinquième qu’il se met à expérimenter sur lui au moyen de « réactions circulaires tertiaires ». Les « rotations » que nous venons de décrire ne constituent donc ni des réactions tertiaires ni même des « explorations » : ce ne sont que des réactions « secondaires ». Venons-en donc à l’examen de ces dernières, du point de vue de la notion de « groupe ».
Si, ni l’accommodation du regard aux mouvements rapides, ni la mémoire des positions, ni les rotations ne suffisent à attester l’existence de groupes objectifs, ne pourrait-on point admettre, en effet, que, à l’intérieur même du champ visuel perçu par l’enfant au moment de son action, les déplacements s’ordonnent en groupes ? Lorsque, dès lors, au cours des réactions circulaires secondaires, l’enfant intervient, grâce à la préhension, dans le
[p. 132] détail des phénomènes visuellement perçus, le « groupe » ne changera-t-il point de structure ? Bien plus, nous avons défini la « réaction circulaire secondaire », par rapport à la réaction « primaire », comme une activité construisant et utilisant les relations des choses entre elles, et non plus seulement les relations des choses avec le fonctionnement des organes eux-mêmes : n’y a-t-il pas là une source essentielle d’objectivation des « groupes » ?
Voici, par exemple, Laurent qui tire une chaîne pour ébranler les hochets suspendus auxquels elle est attachée (vol. I, obs. 98), Jacqueline et Lucienne qui ébranlent le toit de leur berceau en secouant les poupées suspendues (vol. I, obs. 100-109 bis), etc. Ou voici, surtout, les réactions consistant à secouer, balancer, frotter, etc., les objets tenus en mains (vol. I, obs. 102-104). Il est évident que chacun de ces gestes peut donner naissance, non seulement à un groupe « pratique » ou moteur, mais encore à une perception de groupes.
Il y a, dans de telles conduites, d’indéniables groupes puisque, précisément, ces réactions sont circulaires, c’est-à-dire que les mouvements permettant à l’enfant de tirer, ébranler, secouer, balancer, etc., s’agencent de manière à pouvoir sans cesse revenir à leur point de départ et agissent sur les objets en vue de cette répétition de l’action. C’est ainsi que, secouant un hochet qu’elle a en mains (I, obs. 102), Lucienne avance et recule sans cesse son bras en corrigeant les mouvements les uns au moyen des autres : c’est là un groupe fort élémentaire, mais il y a « groupe » tout de même si l’on analyse le détail des opérations.
Obs. 80. — Par exemple, Laurent, à 0 ; 5 (24), aperçoit brusquement devant lui le cordon qui pend habituellement du toit de son berceau : il s’en empare immédiatement pour ébranler les hochets et toute la toiture. À un moment donné, il lâche le cordon. J’en profite alors pour remuer moi-même le toit, mais sans me montrer. Il regarde la chose avec étonnement, puis son regard passe d’un trait de la toiture à l’emplacement habituel du cordon (à la hauteur où il le saisit ordinairement), tandis que sa main droite esquisse un geste de préhension. Je m’étais arrangé, en remuant le toit, à écarter le cordon : Laurent le cherche donc bien et ce n’est pas la vue de cet objet qui le distrait de regarder le toit ou qui attire directement son regard.
Il y a donc ici un début de « groupe » : l’action de tirer le cordon est
[p. 133] conçue comme liée aux mouvements du toit de telle manière que la perception de ces derniers déclenche à son tour la recherche du cordon ou plutôt (car le cordon n’est pas encore un objet isolable) la tendance à reproduire l’acte de tirer le cordon. Le caractère circulaire de cette « réaction secondaire » se prolonge ainsi en caractère groupal.
Or, contrairement au cas où les yeux seuls, la bouche ou la main suivent un objet en ignorant leurs propres déplacements spatiaux, de telles conduites supposent une perception du groupe en tant que phénomène donné dans le champ visuel.
Par exemple, le hochet que Lucienne secoue lui apparaît comme un objet doué de mouvements plus ou moins réguliers d’aller et retour et la preuve qu’ils lui paraissent tels est qu’elle les corrige et les dirige. De plus, ces interventions lui sont connues, non seulement par les sensations musculaires, les états affectifs, etc., qui accompagnent ses mouvements, mais par le spectacle même de ses mains. Il en est ainsi de chacune des réactions circulaires secondaires citées à l’instant : en chacun de ces cas l’enfant perçoit des mouvements susceptibles de répétition parmi les objets manipulés, et les perçoit comme ordonnés en fonction de son action. Bien entendu, il ne comprend encore rien du « comment » de ces connexions, mais peu importe : du moment qu’il s’intéresse désormais au résultat extérieur des actes, il suffit qu’il en reconnaisse les aspects permanents et les régularités cinématiques pour qu’il perçoive ainsi dans les objets même une esquisse de la structure caractéristique des « groupes ». Le « groupe » est donc en voie de s’objectiver et de se transférer de l’action elle-même aux déplacements perçus dans les choses comme telles.
Seulement, on ne saurait encore conclure de là à l’existence de groupes « objectifs ». En effet, d’une part l’enfant ne sait pas tenir compte des déplacements de l’objet indépendant de l’action propre : il suffit que les objets sortent du champ de la perception pour rentrer dans le néant, ou que leurs mouvements s’écartent des mouvements habituels pour cesser d’être ordonnés et compris. D’autre part, si l’enfant a acquis le pouvoir de corriger de la main les mouvements des choses et s’il perçoit ainsi ses propres déplacements en même temps que ceux de l’objet, il est
[p. 134] encore loin de situer ces mouvements manuels par rapport à ceux de sa tête et de son regard : l’espace ne contient donc pas encore le sujet tout entier, et demeure dépendant de l’action en cours. C’est pourquoi nous pouvons encore considérer comme « subjectifs » les groupes en cause ici : ils demeurent intermédiaires entre les groupes pratiques et les groupes objectifs (tout comme l’« objet » de ce troisième stade n’a encore de permanence que relativement à l’action elle-même, bien qu’il ait acquis, par le fait de la préhension, une solidité supérieure à celle de l’« objet » primitif). Il faut bien se rendre compte, en effet, que si la « réaction circulaire secondaire » conduit l’enfant à mettre en relation les choses entre elles, de telles relations ne sont pas d’emblée objectives. C’est l’action du sujet qui constitue encore le vrai lien entre les divers objets intervenant au cours d’une telle conduite. La preuve en est que, en l’absence même de tout contact spatial, les réactions habituelles utilisées par l’enfant pour obtenir tel ou tel résultat, sont déclenchées par la perception des objectifs familiers : la « réaction circulaire secondaire » se prolonge ainsi sans plus en procédés magico-phénoménistes dénués de tout caractère physique et spatial (voir vol. I, chap. III, obs. 112-118). Les « groupes », qui définissent le présent niveau ne concernent donc nullement encore les relations des objets entre eux : ils relient simplement un sujet s’ignorant en partie lui-même avec des objets semi-permanents et non ordonnés spatialement les uns par rapport aux autres. Les deux conditions constitutives du groupe « objectif » leur manquent par conséquent.
C’est ce qu’il nous faut essayer de démontrer maintenant par l’analyse des rapports spatiaux des objets entre eux. Si les groupes constitués par le développement des réactions circulaires secondaires étaient du type objectif, deux conséquences s’ensuivraient nécessairement : 1° les objets s’ordonneraient les uns par rapport aux autres en profondeur et non pas seulement selon deux dimensions ; 2° les objets acquerraient du même coup une grandeur et une forme constantes. En effet, pour l’observateur, les groupes élaborés par l’activité de l’enfant de ce stade obéissent à ces deux conditions. En est-il de même pour le sujet
[p. 135] comme tel ? L’absence de toute conduite relative aux objets masqués par des écrans montre d’emblée que la question se pose : tout se passe comme si l’enfant ignorait encore que les déplacements de l’objet s’ordonnent selon les divers plans de la profondeur. Si du point de vue des groupes « pratiques » l’enfant qui saisit ce qu’il voit se meut dans la troisième dimension, on peut donc se demander si, du point de vue de la perception ou de l’intelligence des groupes, ainsi que du point de vue de la compréhension des formes et des grandeurs, il a tiré parti de cette expérience fondamentale.
Il convient d’examiner d’abord l’accommodation à la profondeur et de chercher ce que le présent stade, défini par la coordination entre la préhension et la vision, apporte de nouveau à cet égard, par rapport aux « groupes » du premier stade.
Rien n’est plus obscur que la question de la perception des distances, ou de la troisième dimension, tant que l’on ne distingue pas le point de vue du comportement, c’est-à-dire de ce que sait faire le sujet par rapport à un espace tout constitué dans l’esprit de l’observateur, et le point de vue du sujet lui-même, c’est-à-dire la manière dont le sujet interprète spatialement son propre comportement. Du premier point de vue, il est relativement aisé de déterminer jusqu’à quel point l’enfant accommode ses yeux et ses mains à la profondeur et comment il se conduit à l’égard des objets ordonnés selon la troisième dimension. Seulement, quelle que soit la complexité des groupes pratiques ainsi révélés, la question demeure entière de savoir si ces derniers correspondent ou non à des groupes conscients et quelle est la nature de ceux-ci, objective ou simplement subjective. Il se peut fort bien, en effet, qu’à une accommodation correcte à la profondeur corresponde une conscience incapable d’ordonner les déplacements des objets en groupes impliquant la profondeur, de même qu’une accommodation correcte du regard aux mouvements de translation perpendiculaires à lui n’entraîne pas sans plus la capacité d’ordonner ces mouvements en « groupes » indépendants. Or c’est là qu’est le problème qui nous intéresse ici. Peu importe que l’enfant perçoive les objets éloignés aussi bien
[p. 136] que les objets proches, et même qu’il renonce à les saisir lorsqu’ils sont trop loin de lui, s’il ne les ordonne pas en plans successifs et ne connaît rien à leurs positions relatives : la question est donc de savoir comment, de ses actions se rapportant aux distances, il tirera une connaissance de la troisième dimension susceptible de relier les choses entre elles en un univers spatialement organisé. Il faut donc, comme le disait déjà Berkeley, distinguer la vision en tant que donnée sensorielle, des jugements que nous portons sur elle. C’est pourquoi nous distinguerons soigneusement ici le point de vue du comportement ou des groupes pratiques et celui du sujet ou des groupes subjectifs. Sans doute ce n’est que par l’étude du comportement que nous parviendrons à déterminer ces derniers. Mais cela ne fait pas de difficulté si l’on distingue les épreuves que le sujet ne saurait réussir sans notre propre représentation spatiale (les épreuves relatives aux objets cachés, par exemple) des comportements courants communs à tous les niveaux de la perception de l’espace (regarder ou saisir les objets à différentes distances, etc.).
Commençons par décrire les faits de comportements, n’impliquant rien de plus que les groupes « pratiques ». La grande nouveauté du stade, à cet égard, est la coordination de la préhension et de la vision. Au cours du stade précédent, déjà, l’œil s’accommode aux distances, avec, il est vrai, les restrictions que nous avons notées. Mais cette accommodation ne retentit encore nullement sur l’action de l’enfant, puisque les mouvements de la main demeurent indépendants du champ visuel (sauf les actions inhibitrices ou accélératrices du regard : voir vol. I, chap. II, § 4). Dorénavant, au contraire, il est possible de trouver dans le comportement des mains ou du corps entier l’effet des perceptions visuelles de la profondeur. De ce point de vue deux classes de faits sont à analyser : les accommodations de la main et les déplacements d’ensemble de l’enfant :
Obs. 81. — I. Dès qu’elle s’est mise à saisir les objets vus, Jacqueline a semblé faire montre de discernement entre les objets proches et les objets éloignés : une balle, une poupée, un hochet, etc., offerts dans le champ de préhension sont tôt ou tard saisis, tandis que les mêmes objets présentés à
[p. 137] l’extrémité du berceau, ou à la hauteur du toit, ne donnent lieu à aucun mouvement de préhension proprement dite.
II. En outre l’expérience décrite par Stern 5 et invoquée par lui en faveur de la perception correcte de la distance, donne les mêmes résultats que ceux de cet auteur : lorsque Jacqueline est étendue sur le dos (entre 0 ; 6 (15) et 0 ; 7) et qu’on lui présente un objet de loin pour le rapprocher peu à peu, elle ne tend réellement les mains pour saisir qu’à partir du moment où l’objet pénètre dans le champ de préhension.
III. En troisième lieu, elle apprend peu à peu à se rapprocher des objets éloignés. À 0 ; 7 (17) elle a tendu la bouche vers l’objet retenu par moi : ce déplacement, quoique relatif à l’espace buccal, implique une intervention de l’espace visuel. À 0 ; 8 (8), la chose se répète par coordination, cette fois, entre la préhension et la vision : Jacqueline cherchant à entrer en possession d’une boîte de poudre située à sa gauche sur le rebord du berceau, se redresse en se tendant d’emblée de côté, sans essayer au préalable de saisir l’objet : elle semble donc avoir évalué de suite la distance. — Même observation le même jour avec un hochet suspendu au-dessus de sa tête : elle se cambre d’emblée pour le saisir.
À 0 ; 8 (9), après avoir palpé et frappé le pouce de l’observateur et avoir en particulier exploré l’ongle avec une mimique de curiosité, Jacqueline manifeste une réaction de déception en regardant l’autre pouce posé sur le bord du berceau : elle n’essaie pas de saisir et présente d’emblée une série de mouvements de tout le corps destinés à la rapprocher.
À 0 ; 8 (21), elle est à plat ventre devant une fenêtre et cherche à mieux voir : elle se pousse alors en avant, des deux pieds et des genoux.
Obs. 82. — Nous venons de décrire, au cours de l’observation précédente, les principales conduites qui semblent indiquer une perception correcte des distances chez Jacqueline durant ce stade. Voici maintenant les faits qui parlent en sens contraire et qui sont ainsi de nature à nous permettre de préciser quels « groupes » subjectifs de déplacements relatifs a la profondeur correspondent aux groupes pratiques précédents.
I. Notons tout d’abord que si les objets éloignés ne donnent pas lieu, vers 0 ; 6 et 0 ; 7, à des essais de préhension, tous les objets proches ne sont pas, d’autre part, saisis immédiatement. Par exemple, à 0 ; 6 (23), Jacqueline ouvre la bouche en voyant son biberon à 10 cm d’elle mais se contente de trépigner si on ne le lui donne pas, sans essayer le moins du monde de le saisir elle-même : du moment qu’elle ne le touche jamais, elle n’a donc pas l’idée qu’il puisse donner lieu à une préhension de sa part.
II. Quant aux objets éloignés, il arrive qu’elle cherche à les saisir en certaines circonstances, soit lorsque intervient une habitude donnée, soit lorsque la position de l’objet fait illusion sur son caractère accessible, soit enfin lorsque sa nouveauté déclenche un vif intérêt et supprime toute conscience des obstacles possibles. Voici des exemples de chacune de ces trois catégories :
À 0 ; 7 (21), Jacqueline regarde mes doigts que je remue doucement à environ 1 mètre d’elle : elle cherche d’emblée à saisir, comme si la ressemblance entre ma main et la sienne facilitait le contact (cf. Laurent, vol. I, obs. 74, qui a su saisir ma main avant tout autre objet).
À 0 ; 7 (27), elle cherche à saisir directement un canard placé sur le haut d’un duvet bien en dehors de son champ de préhension : l’intermédiaire
[p. 138] du duvet facilite ici les choses. De même à 0 ; 8 (8), Jacqueline regarde un canard à travers la toiture semi-transparente du berceau : elle ne remue pas les bras, mais, dès que le canard apparaît dans l’espace libre à 50 cm d’elle, elle tend les mains pour le saisir. À 0 ; 8 (11), elle essaie de même d’atteindre une étoffe située à plus de 50 cm d’elle mais posée sur un support.
Voici maintenant des exemples d’objets donnant lieu à un vif désir et suscitant ainsi des mouvements de préhension. À 0 ; 8 (12), Jacqueline se tortille de joie à la vue d’une personne qui l’intéresse beaucoup : elle tend les mains comme pour saisir, avec balancements dans le vide, soit que la personne apparaisse à côté du berceau soit qu’elle surgisse même à la fenêtre de l’étage supérieur (au-dessus du balcon où se trouve le berceau). Il ne semble pas y avoir là simples mouvements de désirs, mais bien aussi essais de préhension. À un moment donné Jacqueline regarde sa propre main, puis l’ouvre et la ferme alternativement tout en l’examinant avec grande attention. Cette conduite serait difficile à comprendre (puisqu’elle connaît bien ce spectacle) s’il n’intervenait pas à ce moment quelque désir déçu de préhension.
À 0 ; 9 (17), Jacqueline est portée sur le balcon, vers le soir : elle aperçoit la lune et tend d’emblée les bras. Ici de nouveau, il ne semble pas y avoir simple mouvement de désir : Jacqueline explore visiblement du regard la situation entière, examine la maison et le ciel alternativement, quitte la lune des yeux et y revient avec de nouveaux mouvements. Elle semble plutôt avoir perdu tout point de repère et paraît essayer à tout hasard de saisir l’objet intéressant. Assurément, comme Stern l’a bien noté, il n’y a pas là de pur « Greifen nach dem Monde ». Mais on voit mal ce que seraient ces mouvements de désir sans un espoir de saisir…
III. Quant aux objets proches ils ne donnent nullement lieu d’emblée à une accommodation précise des mouvements de préhension, considérés du point de vue de la profondeur. À 0 ; 7 (11), par exemple, Jacqueline n’arrive pas à saisir un canard à quelques centimètres de sa figure parce qu’elle le cherche plus loin : elle ne ramène pas le bras suffisamment près pour toucher l’objet. Dans la plupart des cas, au contraire, elle passe entre l’objet et elle-même, faute d’estimer l’objectif à sa vraie profondeur, et tâtonne avant de le rejoindre.
De même Lucienne, à 0 ; 6 (5), essaie de saisir mon doigt avec ses deux mains simultanément, alors qu’il est situé à 20 cm de sa figure. Au premier essai, elle l’évalue à trop petite distance et serre ses mains entre le doigt et sa figure. Second essai : même erreur. Troisième et quatrième essais : erreur inverse, ses mains se rejoignent derrière la mienne. Cinquième essai : frôle mon doigt et ajuste aussitôt ses mouvements.
IV. À noter également les illusions dont l’enfant est victime lorsqu’il croit pouvoir saisir des objets trop éloignés ou a l’impression de se rapprocher d’eux.
À 0 ; 8 (10), Jacqueline cherche à attraper un doigt à 60 cm d’elle. Elle s’empare alors de ce qui est à sa portée : son pied, son chausson, etc. Or sa mimique varie selon les cas. Tantôt tout se passe comme si elle considérait son geste comme accompli, satisfaisant, comme si elle avait réellement attrapé ce qu’elle désirait (c’est-à-dire son doigt). D’autres fois elle manifeste quelque chose qui ressemble à de la surprise ou de la déception.
Même réaction chez Lucienne à 0 ; 5 (10) : elle cherche à saisir un hochet à environ 1 mètre d’elle. Elle tend d’abord la main parallèlement (ce que Stern appelle le geste de désir), puis finit par se prendre une main avec l’autre.
[p. 139] À 0 ; 8 (12), Jacqueline exécute une série de mouvements destinés à se rapprocher d’un objet posé sur le bord du berceau à 40 cm d’elle. Elle remue, se cambre le torse, etc., et à chaque instant tend les bras avec l’impression de pouvoir saisir. En réalité elle demeure exactement sur place et ne s’aperçoit pas de l’inefficacité de ses mouvements : l’impression kinesthésique d’effort et de mouvement lui fait croire à un déplacement réel.
Mêmes réactions à 0 ; 8 (13) : elle cherche à saisir mon pouce en se cambrant et en tendant sa main vers lui ; mais elle se cambre verticalement et non obliquement, alors que le pouce est sur sa droite.
Obs. 83. — Laurent a donné lieu à des observations exactement parallèles à celles de Jacqueline. Aussi les répartirons-nous également en deux groupes, celles qui sont favorables à l’hypothèse d’une évaluation correcte des distances et celles qui présentent une signification différente. Nous conserverons les mêmes rubriques pour chacune.
I. Dès la coordination de la préhension et de la vision, vers le milieu du quatrième mois, Laurent paraît distinguer les objets proches des objets éloignés : il saisit les premiers, à 10-15 cm de son visage, et ne fait aucune tentative pour s’emparer des seconds (au-delà de 15-20 cm). Seulement, il faut d’emblée noter que, jusque vers 0 ; 6 6, il demeure très réservé et timide dans ses essais de préhension, même en ce qui concerne l’espace proche. Non seulement il ne cherche pas à prendre tout ce qu’on lui offre, mais il lui faut un bon moment avant qu’il se décide à mettre la main sur les choses qu’il désire. Bien plus, on observe une sorte de graduation des temps de latence, en fonction de la familiarité des objectifs : il s’empare assez vite de ma main, tandis qu’il hésite devant une boîte moins connue et ne se décide pas devant un hochet nouveau avant que j’en aie effleuré l’un de ses doigts.
Notons, enfin, que les conduites caractéristiques de la quatrième étape de la préhension (ne saisir l’objet que lorsque la main est perçue dans le même champ visuel) ont fréquemment réapparu durant la cinquième, par une sorte de décalage dû aux facteurs précédents : à 0 ; 6 (10) encore, certains objets nouveaux, n’ont été saisis qu’après avoir été vus en même temps que la main.
II. Même réaction que Jacqueline, mais jusque vers 0 ; 6 seulement, en ce qui concerne les objets que l’on rapproche : il ne tend les bras que lorsqu’ils pénètrent dans le champ de la préhension (vers 10-15 cm).
III. Laurent a commencé à se rapprocher des objets à 0 ; 5 (25). Il cherche à saisir un bâton suspendu devant lui (à 35 cm de son visage) : il secoue les bras, manifeste une vraie colère, puis se contorsionne en rampant peu à peu sur le dos. L’effort est assurément dû au désir de saisir, car l’enfant s’interrompt souvent pour essayer à nouveau de toucher l’objectif. Mais il semble évident qu’il n’a pas conscience de se déplacer lui-même : tout au plus peut-il penser que l’objet se rapproche de lui.
Observations analogues les semaines suivantes, mais, à 0 ; 6 (27) encore, il n’est pas capable de tendre à fond les bras lorsqu’il échoue à saisir : il les dirige simplement vers l’objet, mais ne fait rien pour leur donner le maximum de longueur.
Par contre, à partir du moment où il a su s’asseoir (vers 0 ; 7) il a appris
[p. 140] rapidement à se redresser et a se pencher légèrement en avant dans la direction de l’objet. Je note la chose à 0 ; 7 (2), etc.
IV. À ce propos, signalons une observation curieuse. À 0 ; 7 (11) et les jours suivants, je note que Laurent se redresse pour se rapprocher de l’objet chaque fois que je lui présente l’ours en caoutchouc, ou le mouton de même consistance à l’occasion desquels il a appris a se redresser. Par contre, les objets connus, qu’il a fréquemment saisis et manipulés mais en présence desquels il ne s’est pas encore redressé, ne déclenchent cette conduite que très lentement : Laurent ne se redresse, par exemple, qu’après 100 secondes pour saisir une boîte d’allumettes, une poupée, etc. Quant à d’autres objets, qu’il n’a saisis que tard, ils ne déclenchent aucun redressement : le biberon, par exemple.
Le schème du redressement, pas plus que celui de la préhension elle-même ne se généralise ainsi d’emblée : ce n’est que par étapes qu’il s’applique à tout, toutes choses égales d’ailleurs, cela va sans dire, en ce qui concerne la distance à laquelle se trouve l’objet offert.
V. Citons encore une observation faite sur Laurent et qui paraît favorable à l’idée d’une perception correcte des distances. À 0 ; 7 (2), Laurent rit aux éclats lorsque je m’approche de lui et lui colle ma figure contre sa poitrine. Après deux répétitions, je reprends très lentement : il se borne à sourire lorsque je suis éloigné mais éclate de rire dès que je dépasse la ligne d’environ 30 cm. Il paraît donc fort bien évaluer la distance. Or il est couché sur le dos et je m’approche de lui dans la ligne même de son regard : ce ne sont donc pas des changements de perspectives, mais seulement de grandeur qui lui permettent de prévoir le moment où j’atteindrai son corps.
L’expérience souvent répétée donne constamment ce même résultat.
Obs. 84. — Voyons maintenant les cas défavorables :
I. Laurent n’a pas non plus saisi son biberon, jusqu’à 0 ; 7 (0), même lorsqu’on le lui offrait à 5 cm : il pleurait, mais ne remuait pas les mains !
II. Dès 0 ; 5 (25), Laurent a essayé de saisir des objets situés en dehors du champ de préhension. Il cherche à atteindre une boîte, une montre, etc., éloignées de 40 cm de sa figure, sans savoir encore se rapprocher lui-même.
À 0 ; 6 (7) et à 0 ; 6 (15), je note que Laurent renonce à saisir l’objectif dès que je le rapproche du toit de son berceau : il suffit ainsi qu’une boîte soit présentée à 20-30 cm, dans la direction du toit pour que Laurent cesse de tendre les bras et qu’il se mette à branler la tête, à se cambrer, à agiter les mains ou à se secouer, etc. (comme s’il s’agissait d’un objet suspendu : voir vol. I, obs. 112, 115, 118, etc.). Mais les mêmes objets, situés à 30-40 cm dans l’espace libre donnent lieu à des essais de préhension. Lorsqu’il prend acte de son échec, il recommence à se cambrer.
À 0 ; 7 (4), Laurent est assis et je lui présente un singe en caoutchouc, à l’extrémité de son berceau. Il se secoue, secoue ses bras, branle la tête, etc., comme s’il évaluait d’emblée la distance et renonçait à saisir l’objet pour agir sur lui grâce aux procédés magico-phénoménistes. Mais, le singe ne bougeant plus (puisque je le tiens moi-même), Laurent cherche alors à le saisir : il tend les mains (c’est le geste du désir, selon Stern), puis les joint en essayant d’embrasser l’objet (c’est le geste typique de la préhension).
De même, à 0 ; 7 (30), Laurent fait effort pour atteindre directement une petite boîte posée devant lui à 40 cm. Il se redresse et se penche en avant, mais il demeure au moins 20 cm d’écart entre l’objet et ses mains.
Comme chez Jacqueline, l’effort pour saisir les objets inaccessibles est
[p. 141] donc bien plus fréquent après 2-3 mois de coordination entre la vue et la préhension qu’au début.
III. J’ai noté, enfin, chez Laurent les mêmes difficultés que chez Jacqueline pour évaluer au premier coup d’œil les distances proches. À 0 ; 4 (6), par exemple, avant de saisir, il regarde alternativement ses mains et l’objet, comme pour évaluer la profondeur, puis il joint les mains en deçà de l’objet. Ce n’est que par un tâtonnement relatif à la troisième dimension qu’il touche l’objectif.
De telles erreurs demeurent très fréquentes jusqu’au moment où vers 0 ; 7 il sait se redresser et tendre à fond les bras dans la direction de l’objet (voir obs. 83, n° III). Mais, même alors, bien des fautes subsistent. C’est ainsi qu’à 0 ; 7 (4), après avoir essayé d’atteindre directement un singe placé à l’extrémité de son berceau, Laurent le regarde à 20 cm. Il le touche même de la main gauche : il suffirait donc, pour qu’il l’atteigne, qu’il tende un peu ses bras. Néanmoins il ne l’essaie pas : il dirige simplement ses deux mains vers l’objet et les referme l’une sur l’autre. Il répète deux ou trois fois ce geste avant de se pencher correctement.
À 0 ; 8 (8) encore il recule sans cesse une boîte posée devant lui en voulant la prendre : il n’a pas l’idée de la saisir par-derrière, bien qu’il en ait la possibilité, et la repousse à chaque nouvel essai.
Que conclure de ces faits ? Il semble, d’une part, que l’enfant distingue en gros ce qu’il peut saisir et ne peut pas saisir : à cet égard il fait preuve d’estimation évidente de la profondeur. En outre, il apprend à se rapprocher de l’objet éloigné (obs. 81 III et 83 III), ce qui parle dans le même sens. Mais, d’autre part, il se conduit aussi comme s’il ne savait pas évaluer avec certitude les distances en présence : il cherche parfois à atteindre les objets hors de portée (obs. 82 II et 84 II), il commet des erreurs continuelles en ce qui concerne les objets proches (obs. 82 III et 84 III) et il croit souvent se rapprocher alors qu’il reste sur place (obs. 82 IV).
Une solution facile consisterait à dire, comme on le fait parfois, que l’enfant perçoit d’emblée en profondeur, mais qu’il ne parvient pas, sans un apprentissage spécial à évaluer correctement les distances particulières. Nous avouons mal comprendre une telle distinction si elle revient à dire que l’enfant, sans savoir estimer les diverses profondeurs, a néanmoins conscience de la profondeur comme telle et ne se borne pas à accommoder sans plus ses organes visuels ou tactiles. Qu’est-ce, en effet, que la perception à distance, sinon l’ordination, selon la troisième dimension, des objets perçus en tant que situés à des profondeurs
[p. 142] diverses ? On conçoit donc mal une profondeur en soi, indépendante des distances particulières, et la conscience de la profondeur ne saurait s’acquérir qu’en fonction des évaluations de ces distances elles-mêmes. Mais peut-être veut-on dire simplement que l’enfant, tout en sachant « pratiquement » accommoder son regard et sa préhension à diverses profondeurs, ne sait point les ordonner « objectivement » les unes par rapport aux autres ? Si c’est là le sens de cette première solution, elle se réduit alors à celle que nous allons défendre maintenant.
Pour comprendre cette seconde interprétation, il est nécessaire de faire appel à la distinction, établie tout à l’heure, des points de vue de l’observateur et du sujet, ou de comportement et de la conscience. Du point de vue du comportement, il est évident que l’enfant accommode ses yeux et ses mains à la distance : même s’il commet quelques erreurs d’appréciation, son évaluation est, en gros, exacte. Seulement, en quoi une telle conduite prouve-t-elle que, à son propre point de vue, l’enfant considère la différence entre les objets proches et les objets éloignés comme une différence de profondeur ? Nous avons, en effet, constaté plus haut que les propres mouvements de l’enfant peuvent demeurer inconnus de lui, en tant que déplacements spatiaux, et qu’aux mouvements apparents des objets peuvent ainsi correspondre des groupes subjectifs ou même des perceptions incohérentes fort éloignées de nos groupes objectifs : peut-être en est-il de même en ce qui concerne la profondeur ? C’est ici que l’analyse des erreurs d’estimation est révélatrice : elle nous montre que la connaissance perceptive correspondant aux accommodations « pratiques » à la profondeur doit en réalité s’interpréter en fonction de « groupes subjectifs » particuliers à ce stade, et nullement en fonction de la profondeur objective.
Notons d’abord que l’impulsion à saisir les objets est loin d’être fonction de leur seule distance. Il est, en effet, nombre d’objectifs dont l’enfant ne cherche pas à s’emparer, même à portée de main. Ce sont, par exemple, les choses familières qu’il a toujours regardées en une situation pratique telle qu’elle excluait la préhension. Les biberons de Jacqueline (obs. 82 I) et
[p. 143] de Laurent (obs. 84 I) en sont de bons exemples : l’enfant les connaît mieux que tout autre objet, mais, ne les ayant jamais tenus lui-même, il n’a pas l’idée de les saisir lorsqu’on ne les lui introduit pas entre les lèvres. Ce sont, d’autre part, les choses peu familières, ou présentées en circonstances anormales (cf. Laurent, obs. 83 I). Or admettons que les objets éloignés, tout en étant reconnus de l’enfant, lui paraissent être tels qu’ils sont précisément dans la perception brute et non corrigée : rapetissés, déformés et liés à un contexte dans lequel jamais n’est intervenue encore la préhension directe. Il se peut fort bien que, sans conscience de la distance comme telle, l’enfant n’essaie pas de les saisir simplement parce qu’ils sont autres que lorsqu’il les touche ou les prend ordinairement. Il convient de noter, en effet, que, si l’enfant apprend, au début de ce stade, à coordonner sa préhension avec sa vision, il ne généralise pas d’emblée à tout son univers la préhension des objets vus : il commence par être circonspect, timide, et il faut un intérêt vif pour qu’il saisisse sans plus la chose offerte par l’observateur. Ce n’est que peu à peu que la conduite se généralisera. Aussi bien, notons-le soigneusement, c’est justement vers 0 ; 6 — 0 ; 7 plus que vers 0 ; 3 — 0 ; 6, que l’enfant commence à vouloir saisir les objets éloignés, comme s’il y avait ainsi régression, alors qu’il y a simplement généralisation de la préhension. On comprend donc que l’objet éloigné n’excite pas d’emblée l’action de saisir : il est, d’une part, étrange et altéré ; d’autre part, il est perçu dans un contexte visuel dans lequel la préhension ne s’est jamais encore risquée. Ce contexte visuel des objets éloignés, même s’il n’est pas perçu comme distant et profond, est en effet facilement reconnu par l’enfant comme étant le domaine des « réactions circulaires secondaires » et des « procédés pour faire durer un spectacle intéressant » : il suffit, pour cela, que l’enfant perçoive les objets éloignés dans le même ensemble que le toit ou les bords du berceau, ou que dans la chambre en général, au lieu de les percevoir dans le contexte ordinaire de ses mains, pour que, même s’il situe tous ses ensembles sur des plans mal ordonnés en profondeur, il n’essaie pas de saisir les choses à distance. C’est le cas chez Laurent
[p. 144] (obs. 84 II) : il se secoue lorsqu’il voit les objets en même temps que le toit du berceau, tandis qu’il les saisit lorsqu’ils sont devant lui.
Cette remarque préliminaire montre donc que l’on ne saurait tirer sans plus de la différence des réactions à l’égard des objets proches et des objets éloignés un argument décisif en faveur de la connaissance correcte des distances. Les faits contenus dans l’obs. 82 II parlent dans le même sens : si Jacqueline tend ses mains dans la direction d’objets situés à 0,50-3 m ou même de la lune, c’est qu’elle est peu consciente des obstacles qui la séparent d’eux. Il est vrai que Stern a distingué les mouvements de désir (tendre simplement les bras) et ceux de préhension (joindre les bras et les mains), mais tous les intermédiaires existent entre eux. On ne saurait donc admettre que l’opposition entre l’« espace proche » et l’« espace lointain » s’impose d’emblée à l’enfant en tant que relative à la distance ou à la profondeur : elle est plutôt, pour lui, une distinction d’ordre pratique, l’espace proche étant celui des objets à grandeur et formes normales, sur lesquels la préhension a pu déjà s’exercer, l’espace lointain celui des objets rapetissés ou déformés, situés dans un contexte dans lequel les réactions circulaires secondaires et les « procédés pour faire durer un spectacle intéressant » se sont révélés d’emblée fructueux.
Ce n’est pas à dire, cependant, que toute extériorité soit absente de l’espace de ce stade, bien au contraire : seulement elle se construit peu à peu grâce aux groupes « subjectifs », qui viennent se superposer aux groupes « pratiques ». Pour comprendre la chose, on peut comparer l’« espace lointain » de l’enfant de ce stade, c’est-à-dire l’espace situé au-delà du champ de la préhension, à ce qu’est l’espace céleste pour l’adulte non instruit ou pour la perception immédiate. Le ciel nous apparaît, en effet, comme une grande nappe sphérique ou elliptique, à la surface de laquelle se meuvent des images sans profondeur qui s’entre-pénètrent et se détachent alternativement : le soleil et la lune, les nuages, les étoiles ainsi que les taches bleues, noires ou grises qui remplissent les interstices. Ce n’est que par de patientes
[p. 145] observations, mettant en relation les mouvements de ces images et la manière dont elles se masquent les unes les autres, que nous arrivons à élaborer les « groupes subjectifs » qui ont satisfait l’humanité jusqu’à la constitution des « groupes objectifs » dus à la représentation copernicienne de la terre et du système solaire 7. Au début, c’est-à-dire pour la perception immédiate, il n’existe ni groupes conscients, ni solides permanents (les corps célestes paraissent se résorber les uns dans les autres et non pas se cacher les uns derrière les autres), ni même de profondeur : seule est donnée l’accommodation des yeux, de la tête et du corps qui nous permet de suivre le mouvement d’un nuage quelconque, de la lune ou de percevoir une étoile peu visible, mais les groupes pratiques que nous utilisons ainsi ne se prolongent encore en aucun groupe subjectif.
On peut supposer que durant les deux premiers stades, c’est-à-dire jusqu’à la préhension des objectifs visuels, l’espace entier de l’enfant, considéré du point de vue des distances est analogue à l’espace céleste de la perception immédiate, que nous venons de décrire : une masse fluide sans profondeur (bien que l’œil s’accommode aux diverses distances), parcourue par des images qui s’entre-pénètrent ou se détachent sans lois, et se déforment ou se reforment alternativement. En cet état initial, interviennent déjà un certain nombre de groupes « pratiques », relatifs aux mouvements qu’exécute l’enfant pour suivre ou retrouver les tableaux intéressants, mais il n’existe encore de groupes ni objectifs ni même subjectifs. Avec la coordination de la préhension et de la vision (troisième stade), par contre, les choses changent : les mouvements de la main fournissent à l’enfant l’occasion de faire des expériences proprement dites sur la profondeur et alors les groupes subjectifs impliquant la conscience de cette profondeur se superposent aux simples groupes pratiques. Dès lors l’espace, jusque-là non extériorisé, se dissocie en deux zones, l’espace proche accessible à la construction de groupes subjectifs relatifs à la profondeur, et l’« espace lointain » qui hérite de tous les résidus de l’espace des premiers stades
[p. 146] (absence de plans de profondeur et de groupes subjectifs).
Comment donc se représenter cet espace du troisième stade ? Pour reprendre notre comparaison, l’« espace lointain » demeure analogue à ce qu’est le ciel dans la perception immédiate, tandis que l’« espace proche » s’apparente à notre perception du milieu terrestre, dans lequel les plans de profondeur s’ordonnent en fonction de l’action. Seulement le ciel est à concevoir ici comme enveloppant de près le sujet et comme ne reculant que très progressivement. Avant la préhension des objectifs visuels, l’enfant est au centre d’une sorte de sphère mouvante et colorée, dont les images l’emprisonnent sans qu’il ait prise sur elles autrement qu’en les faisant réapparaître grâce à ses mouvements de la tête et des yeux. Puis, lorsqu’il commence à saisir ce qu’il voit, la sphère se dilate peu à peu, et les objets saisis s’ordonnent en profondeur par rapport au corps propre : l’« espace lointain » apparaît simplement alors comme une sorte de zone neutre dans laquelle la préhension ne s’est point encore risquée, alors que l’« espace proche » est le domaine des objets à saisir. C’est sans doute seulement vers la fin du stade, une fois établis les plans de profondeur qui permettent d’ordonner les objets de l’« espace proche » par rapport à la préhension, que l’espace lointain apparaît réellement comme lointain, c’est-à-dire comme un arrière-plan dans lequel les distances relatives demeurent indiscernables.
De cet espace lointain, nous n’avons donc rien à dire sinon qu’il est identique à ce qu’est l’espace en général durant les deux premiers stades, antérieurement à la préhension des objectifs visuels. Quant à l’espace proche, voyons un peu comment cette préhension permet de l’ordonner en groupes subjectifs du point de vue de la profondeur. Le bénéfice essentiel de la coordination entre la vision et la préhension est constitué à cet égard par l’acquisition des notions de « en avant » et « en arrière ». Soit, par exemple, l’enfant (obs. 82 III et 84 III) qui cherche à atteindre un objet situé à quelques cm de sa figure : il joint les deux mains soit trop près, soit trop loin, et voit ainsi l’objet passer tantôt derrière, tantôt devant ses mains. Assurément un tel
[p. 147] tâtonnement peut n’être d’abord que purement moteur et kinesthésique, mais tôt ou tard il impose à la vision elle-même les notions en question. Par exemple, lorsqu’à 0 ; 4 (19) Laurent (vol. I, obs. 103) fait balancer, en les frappant, les hochets suspendus, il sait fort bien quand sa main les pousse ou les frappe « par devant » et par conséquent quand ils sont « en arrière ». La perception des mouvements de l’objectif jointe à celle de la main qui opère constitue ainsi un groupe de déplacements impliquant la profondeur. D’autre part la multiplication de ces expériences donnera peu à peu l’occasion à l’enfant d’évaluer les distances des objets dans l’espace proche. Mais les groupes subjectifs ainsi constitués, sont-ils d’emblée susceptibles de se prolonger eux-mêmes en groupes objectifs ? Nous ne le croyons pas, et cela pour les raisons suivantes :
Tout d’abord, lorsqu’il perçoit simultanément sa main et l’objectif, l’enfant ne connaît encore de lui-même que cette main et il s’ignore à titre de sujet visuel. Il est vrai qu’il commence à se rapprocher des objets sortant du champ de la préhension (obs. 81 III et 83 III), mais il ne connaît de ce déplacement de son corps que l’aspect interne et kinesthésique : la preuve est qu’il croit parfois arriver à ses fins alors qu’il fait effort sans se déplacer (obs. 82 IV).
En second lieu, si les mouvements de la main autour de l’objet donnent occasion à une découverte des notions élémentaires de « en avant » et « en arrière », cette découverte ne va pas très loin et ne suffit pas à constituer l’idée de l’objet-écran masquant entièrement l’objectif. Nous avons vu, en effet, à propos de l’objet (chap. I, § 2) combien les conduites de ce stade relatives aux écrans (obs. 26-27) demeurent rudimentaires et incapables de se prolonger en groupes objectifs : l’enfant n’a donc pas encore la notion d’objets situés les uns « derrière » les autres.
Enfin et surtout, l’évaluation des distances n’entraîne pas sans plus la notion de la position relative des objets les uns par rapport aux autres, ni l’ordination des plans de profondeur. Rappelons à cet égard, que trois conditions au moins sont essentielles à la perception adulte de la profondeur : le nombre des
[p. 148] objets qui s’interposent entre l’objectif perçu et le sujet (une montagne apparaît d’autant plus lointaine qu’une série de collines est donnée entre elle et nous), la superposition des objets et les vitesses différentes de déplacements que nous observons en mouvant notre tête ou notre corps entier (ce sont ces déplacements qui nous permettent d’évaluer la parallaxe des objets lointains). Or, aucune de ces conditions n’est encore réalisée : la seule chose connue de l’enfant de ce stade est la distance des objets de l’espace proche par rapport à son corps, sans qu’il situe ce corps parmi les objets et évalue ainsi les distances relatives des objets les uns par rapport aux autres. Il est vrai que, nous non plus, ne percevons d’une manière immédiate la distance entre les objets et nous-mêmes : « La seule chose que nous connaissions directement, dit Poincaré, c’est la position relative des objets par rapport à notre corps 8 », car « localiser un objet, cela veut dire simplement se représenter les mouvements qu’il faudrait faire pour l’atteindre » 9 : quant aux positions des objets les uns par rapport aux autres, nous les inférons à partir de ces données premières. Mais nous les inférons grâce à des groupes de déplacements dans lesquels nous situons nos propres mouvements : or c’est précisément ce que l’enfant est incapable de faire durant le stade que nous examinons en cet instant. L’enfant apprend à saisir, donc à localiser les objets par rapport à lui, mais il n’a aucune notion définie de la position relative des objets, les uns par rapport aux autres, puisque, durant le stade suivant encore, il cherchera les objets à deux places à la fois ou les cherchera à leur ancienne place, sans tenir compte de leurs positions successives. Or de tels groupes sont nécessaires pour que soient comprises les données de la perception immédiate elle-même : le nombre des objets séparant le sujet de l’objectif perçu, la superposition de ces objets et leurs mouvements relatifs en cas de déplacement du sujet. De telles données demeurent, en effet, dépourvues de signification pour qui ne se situe pas lui-même parmi les groupes de déplacements et
[p. 149] pour qui ne corrige pas les déplacements perçus par des déplacements proprement représentés.
En conclusion, si la perception des distances implique, dès ce stade, l’intervention de « groupes subjectifs », elle ne va pas encore jusqu’à constituer des « groupes objectifs ».
Ceci nous conduit à l’examen d’une dernière question, que nous ne pourrons d’ailleurs résoudre qu’à propos du stade suivant, c’est-à-dire rétrospectivement : l’enfant de ce troisième stade a-t-il la notion que les objectifs perçus possèdent une forme et des dimensions permanentes ? C’est sur ce point que convergent toute l’élaboration de la notion d’objet et toute celle des groupes de déplacements. Il faut noter, en effet, que la permanence de l’objet ne se constitue que grâce à un groupe objectif de déplacements ; mais, inversement, cette permanence est nécessaire à la construction des groupes. Il y a là un « cercle génétique », comme dirait J. M. Baldwin, de telle sorte que toutes les questions discutées jusqu’ici se résument en définitive dans celles que nous posons maintenant.
Mais, sauf en ce qui concerne la rotation que nous avons déjà étudiée (obs. 78 et 79), il est malheureusement d’une très grande difficulté de trancher le problème par voie expérimentale durant le présent stade. Ce que nous savons, par les belles recherches de H. Frank, c’est qu’à 0 ; 11 déjà, c’est-à-dire au cours du stade suivant, la notion de la grandeur constante est acquise. L’observation démontre, en outre, qu’au cours de ce quatrième stade, l’enfant se livre de lui-même à plusieurs expériences sur les dimensions apparentes et constantes des objets. Or ces faits sont en plein accord avec ce que nous a fourni l’expérimentation relative aux objets cachés : puisque c’est durant le quatrième stade que l’enfant commence à rechercher les choses « derrière » les écrans et à constituer ainsi les groupes les plus simples de déplacements « objectifs », il est naturel que ce soit au même moment qu’il se mette à attribuer une forme et des dimensions constantes aux objets eux-mêmes, et que cette permanence de la grandeur et de la forme des solides n’existe point encore durant le présent stade.
[p. 150] À examiner l’ensemble des « groupes subjectifs » décrits jusqu’ici, rien n’indique en effet la présence de la notion de l’objet à formes et dimensions constantes et tout parle en faveur de l’hypothèse contraire. Nous n’avons pu établir jusqu’ici l’existence d’aucun groupe « objectif » au cours de ce stade ; une telle interprétation des faits, si elle est exacte, entraîne la conclusion que l’enfant ignore encore la permanence des caractères spatiaux de l’objet. Par exemple, lorsqu’il retourne en tous sens, ou dans un sens privilégié, les choses qu’il a eues en mains (obs. 76 et 77 et 21-25, passim), l’enfant ne paraît pas chercher à en explorer la forme pour elle-même, comme il le fera plus tard dans les « réactions circulaires tertiaires » ou expériences pour voir. Il est vrai que lorsqu’il saisit la partie pour avoir le tout (voir chap. I, obs. 21-25), il paraît reconstituer la forme totale de l’objet et la considérer ainsi comme permanente : mais, autre chose est de chercher à compléter un ensemble à partir d’une fraction directement visible, et autre chose est d’attribuer à cette totalité des caractères spatiaux constants. Preuve en soit l’absence de toute recherche relative à l’« envers » des objets (obs. 78 et 79) : un tel fait montre à lui seul combien l’enfant de ce stade demeure loin d’attribuer à l’objet une forme constante. D’autre part, tout ce que nous avons vu de la perception en profondeur peut s’interpréter sans la croyance à la permanence des dimensions et semble même indiquer l’absence de cette croyance : si ce n’est pas à une évaluation correcte des distances que l’enfant doit de ne pas chercher à atteindre les objets situés dans l’espace éloigné, mais à l’altération de ces objets eux-mêmes, c’est que les formes et les dimensions ne sont pas tenues pour constantes.
Mais surtout, comme le dit fort bien Stern 10, on ne voit guère par quels procédés l’enfant acquerrait la notion de la permanence des caractères spatiaux de l’objet, avant de savoir se déplacer lui-même, et, ajouterons-nous, avant de se situer ainsi dans des groupes objectifs de déplacements. Dès lors Stern admet-il que, si la permanence des dimensions est acquise en ce qui concerne
[p. 151] les objets proches directement saisissables, elle demeure douteuse à cet âge dès qu’il s’agit d’objets éloignés. Stern cite à cet égard une importante observation prise sur Günther à 0 ; 7, au cours de laquelle l’enfant, ayant faim, réclamait à grands cris un biberon minuscule, c’est-à-dire un jouet, appartenant à sa sœur et qu’il prenait pour un biberon de dimensions normales.
En conclusion, tous les faits discutés à propos de ce stade semblent montrer que si l’enfant est devenu capable de construire des groupes subjectifs, il demeure inapte à percevoir ou à se représenter les groupes objectifs.
Le groupe subjectif, c’est la perception d’un ensemble de mouvements revenant à leur point de départ, mais en tant que cet ensemble demeure relatif au point de vue de l’action propre et ne parvient pas à se situer dans des ensembles plus vastes qui comprendraient le sujet lui-même à titre d’élément et coordonneraient les déplacements du point de vue des objets. Le groupe subjectif, c’est donc celui des mouvements apparents, celui auquel croit encore l’enfant de 5-6 ans lorsqu’il admet que la lune le suit, par opposition aux groupes objectifs dans lesquels le sujet situera ses propres mouvements par rapport aux mouvements réels de l’objet. Or, durant le troisième stade, le groupe subjectif se superpose au groupe pratique partout où l’enfant s’aperçoit que son action peut introduire ou retrouver une répétition dans les tableaux perçus : retourner l’objet, le soumettre à des réactions « circulaires », retrouver l’objet sur des plans différents de profondeur, etc.
Le groupe subjectif prolonge ainsi le groupe pratique et demeure à mi-chemin entre ce dernier et le groupe objectif. Le groupe pratique étant constitué par une réversibilité dans les actes mêmes de l’enfant, sans que cette réversibilité ni ses résultats soient perçus ou représentés, il est évident que le groupe subjectif le prolonge en ligne directe : le seul élément qu’il y ajoute, c’est une perception du groupe comme tel, mais sans que le groupe intéresse encore les relations des objets entre eux. D’autre part, cette perception annonce le groupe objectif, mais elle ne le rejoint pas, puisqu’elle demeure relative au point de
[p. 152] vue de l’activité propre. Nous avons, en effet, considéré certaines conditions comme nécessaires à l’établissement des groupes objectifs : existence d’objets substantiels, différenciation des déplacements extérieurs et des mouvements propres et extériorisation des relations spatiales telle que le sujet soit capable de se situer lui-même « dans » l’espace. Or aucune de ces trois conditions n’est entièrement réalisée encore. En ce qui concerne la troisième, l’enfant découvre, au cours du présent stade, l’éloignement des objets et leur ordination en profondeur, par rapport à son corps. Mais, de situer ainsi son corps au centre de l’espace propre, est-ce suffisant pour le situer dans un espace immobile, indépendant de soi ? Il est évident que non : c’est sa main seule que l’enfant localise dans l’espace et nullement son corps entier, en tant que susceptible de déplacements et surtout en tant qu’imposant une perspective particulière à son regard et à sa vision des choses. Pour ce qui est de la seconde condition, l’enfant saura-t-il ainsi différencier les mouvements propres des mouvements extérieurs et les mouvements apparents des mouvements réels ? Il est vraisemblable que de telles distinctions, faciles en ce qui concerne sa main, seront encore impossibles à l’enfant en ce qui concerne les mouvements de sa tête et de ses yeux 11. Bien plus, ne tenant pas encore compte des déplacements non directement perçus et ne sachant pas chercher les objets disparus, l’enfant ne sait pas encore construire un système de mouvements réels capable de corriger les apparences et de fournir un critère de différenciation entre les mouvements propres et ceux des choses elles-mêmes. Enfin, quant à la permanence des objets, nous avons vu (chap. I, § 2) en quoi elle demeurait, durant ce troisième stade, relative à la seule action propre.
En bref, si, durant ce troisième stade, l’espace commence à s’objectiver dans la mesure où il s’extériorise, il n’est encore nullement un milieu immobile dans lequel évolue le corps propre, milieu que suppose le groupe objectif de déplacements constitutifs de l’espace géométrique. En effet, si l’enfant situe les objets par rapport à son corps et en fonction de ses actes de préhension,
[p. 153] il ne les situe pas les uns par rapport aux autres et n’en postule pas la permanence en dehors de son champ d’action. Il n’a donc pas encore de critère à sa disposition pour différencier les déplacements du corps propre et ceux des corps extérieurs. L’espace de ce stade est toujours un espace en quelque sorte solipsiste, ou tout au moins égocentrique, mais d’un égocentrisme inconscient de lui-même.
§ 3. Le quatrième stade : le passage des groupes subjectifs aux groupes objectifs et la découverte des opérations réversibles🔗
Le type de conduites dont l’influence domine tout le stade précédent est la « réaction circulaire secondaire ». Comparé aux réactions primaires, ce comportement marque un progrès essentiel : il implique, en effet, un début de mise en relations des choses elles-mêmes et non plus seulement une utilisation du réel en fonction des activités du corps propre. Il conduit donc l’enfant à percevoir certains groupes au sein de la réalité extérieure et à dépasser de la sorte le niveau des groupes purement pratiques. Seulement, les relations qu’il établit entre les choses demeurent elles-mêmes globales et avant tout actives, si bien que les groupes perçus par l’enfant s’ordonnent du point de vue du sujet et non point encore du point de vue des objets. C’est ce que nous avons appelé les groupes « subjectifs ».
Le type de conduites qui est au point de départ des manifestations du quatrième stade est au contraire l’« application des moyens connus aux situations nouvelles ». Ce comportement consiste, on s’en souvient, non pas à construire de nouveaux schèmes isolés ou à les construire autrement que par réaction circulaire, primaire et secondaire, mais à les appliquer et à les combiner entre eux de façon nouvelle. Jusqu’ici, en effet, les schèmes primaires ou secondaires constituaient des ensembles globaux, dont chacun s’appliquait d’un seul bloc en présence des objectifs convenables et se généralisait dans la mesure où les objectifs nouveaux pouvaient être directement assimilés aux anciens. Dorénavant, par contre, l’enfant essaie d’accommoder certains
[p. 154] de ces mêmes schèmes à des situations différentes de celles dans lesquelles ils ont pris naissance. Autrement dit, mis en présence de problèmes nouveaux, il cherche à utiliser les schèmes déjà acquis soit en les ajustant isolément aux circonstances données, soit en les subordonnant les uns aux autres en un acte complexe. D’où deux conséquences essentielles. L’une est que l’accommodation aux choses se précise et qu’ainsi les conditions objectives du réel commencent à primer les rapports simplement actifs. L’autre est que les schèmes s’adaptent les uns aux autres et cessent de fonctionner chacun à part à titre d’unités globales. Du point de vue, qui nous intéresse ici, de la constitution du champ spatial, ces deux conséquences signifient l’une et l’autre que des relations se tissent entre les choses elles-mêmes alors que jusqu’ici de telles relations étaient enrobées dans les rapports d’ensemble établis par l’action : au lieu d’agir sans comprendre comment, en reproduisant sans plus les gestes qui réussissent, l’enfant commence à se préoccuper des contacts et à combiner entre eux les déplacements des objets. Lorsque le sujet écarte, par exemple, les obstacles matériels qui s’interposent entre lui et l’objectif, ou lorsqu’il se sert de la main d’autrui pour agir sur les choses, il coordonne entre eux, non seulement des schèmes isolés jusque-là, mais les objets eux-mêmes, et ouvre ainsi la voie à l’élaboration de groupes beaucoup plus précis que précédemment. Ces groupes demeurent, il est vrai, limités au cas des déplacements réversibles, mais, dans ces limites mêmes, ils atteignent l’objectivité.
C’est donc ce début de mise en relations des objets comme tels qui explique les principaux caractères de l’espace du quatrième stade : la découverte des opérations réversibles, celle de la grandeur constante des solides, celle de la perspective des relations de profondeur et, avant tout, celle de la permanence de l’objet masqué par un écran.
La grande nouveauté du stade, du point de vue des objets, c’est, en effet (voir chap. I, § 3), que l’enfant se met à rechercher les mobiles derrière un écran, même lorsqu’ils ont entièrement disparu du champ visuel sans prolonger aucun mouvement déjà
[p. 155] esquissé de préhension. Notons d’abord que cette conduite, dont nous avons étudié certains aspects au moyen d’expériences destinées à mettre en évidence la permanence de l’objet, donne lieu à des manifestations spontanées de la part de l’enfant lui-même. Il arrive, en effet, que vers 10-12 mois, l’enfant cache spontanément des jouets pour les retrouver, et constitue ainsi des groupes bien caractérisés de déplacements :
Obs. 85. — Lucienne, à 0 ; 11 (3), cache ses pieds avec une couverture, puis soulève la couverture, les regarde, les recache, etc.
Même observation, à 0 ; 11 (15), avec un hochet qu’elle glisse sous un tapis, pour le ressortir et le remettre sans fin.
Mêmes observations sur Jacqueline entre 0 ; 11 et 1 ; 0.
Or il y a là un groupe bien défini de déplacements. Partant de la main de l’enfant, l’objet est posé sous un écran, et retrouvé, après déplacement de ce dernier, par une opération symétrique à la première. Il y a donc réversibilité de l’opération, c’est-à-dire constitution d’un groupe élémentaire. Un tel « groupe » est-il objectif ou encore subjectif ? Considéré en lui-même, il est objectif : la main du sujet et les déplacements de cette main constituent des éléments du groupe, dûment situés par rapport aux autres éléments, et les relations de l’objectif et de l’objet-écran sont entièrement comprises. En outre, quand, au lieu de laisser agir l’enfant, on expérimente sur lui et que l’objet passe successivement de la main de l’enfant dans celle de l’observateur, de là sous l’écran et de là, à nouveau, dans la main de l’enfant, on assiste à l’élaboration de groupes objectifs psychologiquement plus complexes et néanmoins parfaitement corrects. On peut donc dire que l’enfant parvient de la sorte pour la première fois à constituer un groupe objectif de déplacements. Il est intéressant de noter que ce progrès est exactement corrélatif à celui que l’on observe en ce qui concerne la constitution de la notion d’objet : c’est, en effet, à cause de la permanence substantielle qui commence à être conférée à l’objet que s’élaborent de tels groupes et à cause de leur élaboration que se constitue ce début de permanence.
Mais, si les deux mouvements symétriques consistant à cacher
[p. 156] un objet et à le reprendre, forment un groupe objectif, il faut bien remarquer que ce groupe demeure élémentaire 12 : il ne s’agit encore que d’une opération réversible et non encore d’un système de trois déplacements se refermant sur eux-mêmes. Or si, du point de vue psychologique, cette conscience de la réversibilité apparaît comme un acheminement vers le système en question, elle n’y conduit point sans plus. Il suffit, en effet, de mettre l’objectif, comme on s’en souvient (voir chap. I, § 3), en deux positions successives, pour que la conduite de l’enfant se révèle moins aisée : au lieu de chercher l’objet dans la seconde position, c’est-à-dire là même où il l’a vu déposer pour la dernière fois, il le recherche en sa position première sans tenir compte des déplacements ultérieurs. Ainsi que nous l’avons vu à propos des objets, cette réaction peut être « typique » (l’enfant retourne d’emblée à la position A après avoir vu l’objet disparaître en B), ou « résiduelle » (l’enfant cherche d’abord en B, puis, s’il ne le trouve pas d’emblée, il retourne en A), mais elle dure un à deux mois. Qu’en conclure, au point de vue de la structure des groupes de déplacements, sinon que le groupe objectif découvert par l’enfant conserve encore un caractère subjectif, ou, si l’on veut, que le groupe en question, c’est-à-dire celui des opérations réversibles, demeure à mi-chemin entre le type subjectif et le type objectif.
Si nous recourons à nos trois critères habituels, cette situation intermédiaire ne peut faire de doute. En premier lieu, la permanence substantielle de l’objet est presque acquise, puisque l’enfant recherche son jouet sous un écran, même si aucun mouvement de préhension ou d’accommodation n’était esquissé au moment de sa disparition. Mais une telle permanence demeure encore liée à l’action propre, puisque, dans la seconde position, l’objet est recherché là où l’enfant l’a trouvé précédemment. En second lieu, les déplacements de l’objet sont désormais dissociés
[p. 157] de ceux du sujet, puisque l’objet subsiste même lorsqu’il n’est pas directement perçu. Mais la loi de ces déplacements conserve quelque chose de subjectif, puisque l’objet est recherché là seulement où l’enfant a réussi auparavant à s’emparer de lui. Enfin l’espace est extériorisé dans la mesure où les objets même cachés étant dorénavant doués d’existence substantielle, l’action propre doit être conçue par le sujet comme s’insérant dans un monde tout fait et non plus comme engendrant continuellement ce monde. Seulement rien ne prouve que le sujet se situe déjà à titre d’objet, parmi les autres, et conçoive ainsi sa perspective spatiale comme relative à sa propre position et à ses déplacements d’ensemble, puisque précisément il ne tient compte encore ni de la succession des déplacements perçus chez les objets, ni a fortiori des déplacements non directement visibles. Pour toutes ces raisons, il nous semble clair que le groupe typique caractérisant ce stade demeure à mi-chemin entre le groupe subjectif et le groupe objectif.
Pour préciser cette situation, cherchons d’abord à décrire les autres acquisitions propres à ce stade, puis nous verrons ce qui manque à l’ensemble de ces conduites pour constituer l’espace géométrique définissant les groupes objectifs et représentatifs purs.
La seconde acquisition caractéristique du stade nous paraît être celle de la constance des formes et des dimensions. H. Frank 13 a pu, en effet, dresser un enfant de 0 ; 11 à choisir avec régularité la plus grande de deux boîtes : même lorsque cette boîte paraissait la plus petite, du point de vue de la perception immédiate, c’est-à-dire de l’image rétinienne, l’enfant a su maintenir sans erreur son choix. La réussite d’une telle épreuve à 0 ; 11 montre assez ce dont l’enfant doit être capable dans ses perceptions courantes. Or, la simple observation confirme qu’il s’agit bien là d’une acquisition récente et propre à ce stade :
Obs. 86. — Lucienne, à 0 ; 10 (7) et les jours suivants, rapproche lentement sa figure d’objets qu’elle tient en mains (hochets, poupées, etc.) jusqu’à
[p. 158] coller son nez contre eux. Puis elle s’en éloigne en les regardant avec une grande attention, et recommence indéfiniment.
À 0 ; 10 (12), elle (ait de même, mais en rapprochant et éloignant de la main un poussin, un bâton, un hochet, etc.
Obs. 87. — Laurent, à 0 ; 9 (6), déjà, au cours de l’« exploration » des objets nouveaux, semble étudier la forme de l’objet en fonction de sa position. Il déplace, en effet, lentement dans l’espace les jouets qu’il tient, soit perpendiculairement à son regard soit en profondeur. Dans ce dernier cas je ne suis pas parvenu à décider si les mouvements imprimés par l’enfant à l’objet étaient systématiques ou non. Mais, même non intentionnels au début, ils ont donné lieu, semble-t-il, à des répétitions voulues.
À 0 ; 10 (2), il déplace lentement devant lui ou au-dessus un chat en peluche (connu depuis quelques jours). Ici encore je crois distinguer, parmi les mouvements qu’il fait, certaines trajectoires en profondeur.
À 0 ; 10 (11), il éloigne et rapproche de lui une boîte d’allumettes en la regardant comme s’il s’agissait d’un objet tout nouveau, alors qu’il la connaît bien. Il s’agit cette fois à coup sûr d’une étude systématique de la forme apparente de l’objet déplacé.
À 0 ; 10 (12), il déplace systématiquement un calepin pour le rapprocher et l’éloigner de ses yeux. Tantôt c’est l’objet lui-même qu’il déplace ainsi, tantôt c’est sa propre figure.
À 0 ; 11 (0), il fait de même avec une boîte, etc.
De telles conduites, qui rentrent également dans le « groupe » des opérations réversibles (avancer et reculer), sont faciles à interpréter : l’enfant étudie (par « exploration », puis par « réaction circulaire tertiaire ») ce fait essentiel qu’un objet, dont les dimensions tactiles sont invariables, varie de forme et de grandeur visuelles selon qu’on le rapproche ou qu’on l’éloigne de son visage. Il est vrai qu’une autre interprétation pourrait être proposée : il ne serait point absurde d’admettre que l’enfant, en s’éloignant et en se rapprochant de la chose perçue eût l’impression de la modifier en réalité grâce à ses actions. Mais cette interprétation, qui serait fort vraisemblable si de telles observations se présentaient durant le stade précédent, devient peu plausible vers 10 mois. D’une part, en effet, l’enfant commence à se connaître assez lui-même (il imite depuis peu les mouvements du visage) pour savoir qu’il déplace sa figure en se rapprochant de l’objet et qu’il y a là des changements de position et non pas des changements d’état. D’autre part, ces mouvements que fait l’enfant pour étudier les formes et dimensions en fonction de la distance ne constituent qu’un cas particulier parmi d’autres
[p. 159] activités analogues : nous allons voir que l’enfant de ce stade étudie de même les perspectives et qu’il est difficile d’interpréter ses expériences à cet égard autrement que comme des expériences de géométrie concrète. On peut donc admettre que, par opposition aux conduites du troisième stade, l’enfant du présent stade acquiert, au moins dans le domaine de l’espace proche, la notion de la constance de la grandeur des objets. Cela ne signifie pas, bien entendu, qu’il généralise d’emblée ce schème à toutes choses : nous verrons au contraire que, jusqu’au cinquième stade inclusivement, les erreurs demeurent fréquentes en ce qui concerne l’espace lointain.
Il est à noter également, à propos de ces obs. 86 et 87, que l’enfant paraît tenir pour équivalents les déplacements de sa figure dans la direction de l’objet et ceux de l’objet dans la direction de sa figure. Mais il serait prématuré de conclure de là que le sujet se connaît à titre d’objet et situe en général ses propres déplacements dans un espace commun et immobile : nous verrons tout à l’heure la preuve du contraire. Par contre, on peut inférer de l’existence de telles conduites la supposition que l’enfant a découvert la possibilité de modifier sa vision des choses en imprimant à sa tête certains mouvements réversibles. Ceci nous conduit à un troisième point : la notion de la perspective.
Une troisième acquisition du stade semble être, en effet, la découverte de la perspective ou des changements de forme résultant des différentes positions de la tête. Mais il convient d’être fort prudent dans l’interprétation de telles conduites et de n’attribuer à l’enfant ni trop ni trop peu. Il ne faut pas lui attribuer trop, car évidemment l’enfant de ce stade demeure incapable de se situer lui-même, à titre de corps conçu comme une totalité, dans un espace immobile dans lequel il se déplacerait : il ne saurait donc concevoir sa propre perspective comme relative à la situation qu’il occupe ; sa découverte consiste simplement à observer qu’aux déplacements de sa tête (et non pas de son corps entier) correspondent des changements dans la forme et la position des objets. Mais c’est déjà beaucoup et il ne faudrait pas non plus sous-estimer l’importance d’une telle observation.
[p. 160] Si l’on analyse, en effet, les essais relatifs à la perspective qui sont propres à ce stade, ils apparaissent comme assez différents des essais analogues observables durant le stade précédent. Durant le troisième stade, il arrive déjà souvent que l’enfant remue la tête pour étudier les résultats de cette action sur les tableaux visuels environnants. Seulement il s’agit de mouvements très rapides dans lesquels l’enfant ne distingue certainement pas ce qui vient de lui et ce qui tient aux déplacements des objets extérieurs. Au contraire, durant le présent stade (et sans doute dès la fin du précédent, car il est évident que les diverses acquisitions d’un stade ne sont pas exactement contemporaines !), l’enfant déplace sa tête systématiquement et avec lenteur, comme s’il cherchait à analyser l’effet de ses propres mouvements par rapport à la forme des choses. En d’autres termes, il s’agit à nouveau d’une construction de la forme permanente des objets.
Citons quelques exemples en commençant chaque fois par opposer les faits de ce quatrième stade à ceux du troisième (nous n’avons pas parlé de cette question à propos de ce dernier stade, pour simplifier l’exposé et condenser ici l’ensemble de la discussion) :
Obs. 88. — Dès 0 ; 2 (21), c’est-à-dire dès le second stade, Laurent se met à regarder en arrière, lorsqu’il est couché. Il prend grand plaisir à ce comportement (voir vol. I, obs. 36). Mais il est évident qu’à cet âge, il ne distingue en rien, dans une telle expérience, les changements de position des changements d’état : en regardant à l’envers il assiste à une transformation du monde dont il ne peut nullement savoir qu’elle est due à sa perspective propre.
À 0 ; 3 (23), c’est-à-dire au début du troisième stade (il sait saisir ce qu’il voit depuis le début de ce mois), Laurent remue latéralement la tête en face d’un hochet suspendu. Il la remue de plus en plus fort, puis saisit le cordon pour secouer le même hochet. On peut se demander si, en remuant la tête, Laurent cherchait simplement à transformer l’image du hochet ou à agir sur le hochet lui-même. Le contexte de cette observation semble bien indiquer que la seconde solution est la bonne : l’acte de remuer la tête se prolonge directement en l’action de tirer le cordon, comme s’il y avait là, pour Laurent, deux procédés équivalents, le premier suffisant bien à secouer le hochet, mais non pas à le faire sonner. En d’autres termes, il ne semble pas que Laurent distingue le hochet lui-même et la vision qu’il en a selon sa propre perspective.
Dès 0 ; 5 (15), il se met à remuer latéralement la tête beaucoup plus souvent et plus systématiquement, et avec une rapidité et une habileté motrice plus grandes : il le fait en regardant le toit de son berceau, etc.
[p. 161] À 0 ; 6 (0), il le fait dans une chambre inconnue, en regardant les meubles, etc., à 0 ; 6 (1), dans une automobile en regardant le toit, le filet, etc.
Ce n’est qu’à 0 ; 8 (26) que j’observe la réaction du quatrième stade : il est dans son berceau et se penche de côté pour regarder le coin de la chambre. Il reste ainsi immobile quelques secondes puis se redresse très lentement. À 0 ; 8 (27), il fait de même, dans son nid-volant, s’arrêtant pour se pencher et examiner dans cette position le lustre de la chambre, une grande table, etc.
Les jours suivants, la conduite devient de plus en plus fréquente, mais il ne semble pas encore varier les perspectives : Laurent se penche simplement à droite et à gauche, et demeure immobile en regardant un objet.
À 0 ; 9 (16), par contre, il me semble que Laurent se penche alternativement à gauche et à droite, mais avec un arrêt entre les deux positions. Cette réaction devient de plus en plus fréquente au cours des semaines suivantes.
Obs. 89. — Lucienne, de même, entre 0 ; 4 et 0 ; 8, a présenté des mouvements latéraux rapides de la tête en face de divers objets : les hochets suspendus, ma main, ma propre figure, etc. À 0 ; 7 (30) encore, il lui arrive de rire aux éclats en exécutant ce geste, ce qui montre bien qu’il s’agit encore d’un « procédé » secondaire.
Dès 0 ; 9 (8), par contre, elle présente une réaction nettement différente : elle regarde les objets (hochets suspendus, toit du berceau, etc.) en penchant la tête d’un côté ou de l’autre, mais lentement et en étudiant dans le détail l’effet produit. Même observation à 0 ; 10 (7) et a 0 ; 10 (12), en présence d’un canard en peluche et d’autres jouets.
Obs. 90. — Jacqueline a présenté durant le troisième stade les mêmes réactions que Lucienne et Laurent. À 0 ; 9 (1), par contre, commence la réaction propre au quatrième stade. Elle est assise sur mon bras droit et approche sa tête de mon épaule par câlinerie. Elle se relève seule et recommence une série de fois par plaisir moteur (conquête de l’équilibre). Mais, ce faisant, elle s’aperçoit des transformations de l’image des objets : elle reste alors dressée, mais penche la tête à gauche et à droite alternativement en fixant du regard un point de la chambre (le coin d’un meuble ?).
Un moment après, elle est assise, appuyée sur un coussin du divan. Même réaction : elle tourne la tête dans un sens et dans l’autre, puis la penche à gauche et à droite, très lentement, en regardant devant elle.
Obs. 91. — Jacqueline, à 0 ; 11 (23), est dans son nid-volant et aperçoit son pied par l’une des deux ouvertures pratiquées à l’usage des jambes. Elle le regarde avec grand intérêt et un étonnement visible, puis elle quitte des yeux ce spectacle pour se pencher par-dessus bord et retrouver son pied vu du dehors. Après quoi elle revient à l’ouverture et regarde le même pied selon cette perspective. Elle alterne ainsi cinq à six fois entre les deux points de vue.
Il semble, à lire ces observations, qu’une différence essentielle oppose la réaction de ce stade à celle des précédents : les groupes en présence, de subjectifs ou même purement pratiques, tendent à devenir objectifs. Mais pour comprendre cette transformation, il convient de distinguer deux questions : tout d’abord, en
[p. 162] remuant la tête, l’enfant a-t-il l’impression d’agir réellement sur les objets perçus, ou simplement de les voir sous un autre angle, et, en second lieu, l’enfant distingue-t-il, dans un tel phénomène, ses propres mouvements de ceux des choses comme telles ?
En ce qui concerne la première question, il paraît difficile de ne pas accorder que, jusqu’à la réaction du quatrième stade (c’est-à-dire la réaction lente au cours de laquelle l’enfant étudie le résultat de son geste), le sujet a l’impression, en secouant la tête, de mettre réellement les choses en mouvement. Lorsque, à 0 ; 3 (23), Laurent tire le cordon d’un hochet juste après avoir remué l’image, pour ainsi dire, de ce même hochet en secouant sa tête devant elle, il est indéniable que son seul intérêt est de mettre l’objectif en mouvement. D’autre part, le rapide mouvement latéral de la tête dont ont usé les trois enfants entre 0 ; 5 et 0 ; 8 a été employé si souvent comme « procédé » pour faire durer un « spectacle intéressant » (cf. vol. I, obs. 117 et 118) qu’on ne conçoit guère comment il aurait pu être dépouillé de toute idée d’efficace dans les cas cités tout à l’heure dans les obs. 88-91. Au reste le seul fait qu’il s’agit d’un mouvement rapide, dont la rapidité paraît même être dosée par l’enfant (comme lorsque l’enfant tire un cordon de plus en plus fort pour augmenter l’effet obtenu), montre assez qu’il s’agit d’un procédé causal et non pas d’une expérience de simple géométrie concrète. Au contraire, la réaction lente qui apparaît à 0 ; 8 (26) chez Laurent, à 0 ; 9 (8) chez Lucienne et à 0 ; 9 (1) chez Jacqueline, donne l’impression non pas d’un effort du sujet pour agir sur les choses, mais d’un intérêt relatif aux propriétés des choses elles-mêmes. En d’autres termes, il y a la même différence entre la réaction rapide du troisième stade et la réaction lente du quatrième qu’entre les « réactions circulaires secondaires » et les « explorations » (pour ne pas parler des « réactions circulaires tertiaires ») : les premières, tout en témoignant d’un intérêt pour les choses et leurs relations, tendent à reproduire sans plus les résultats obtenus au moyen de ces choses, tandis que les secondes tendent à explorer les choses pour elles-mêmes et à en « comprendre » les nouvelles propriétés. Dès lors, les premières sont
[p. 163] essentiellement des actions sur l’objet, tandis que les secondes constituent plutôt des recherches ou des expériences. De même, la réaction lente dont nous parlons maintenant consiste en un essai pour connaître bien plus qu’en un effort de production : si tel est le cas, il est permis de supposer que l’enfant n’a plus l’illusion, lorsqu’il remue la tête, de mettre les choses en mouvement, et qu’il cherche simplement à en analyser les divers aspects. En bref, la réaction du quatrième stade, comparée à celle du troisième peut être définie comme un effort pour saisir les différentes figures des choses et non plus comme un effort pour agir sur elles. Or cela est capital, puisque cette analyse des formes apparentes de l’objet aboutit précisément à la construction de sa forme permanente.
Mais que conclure de là, en ce qui concerne la seconde question : l’enfant distingue-t-il ses propres mouvements de ceux de la chose elle-même ? Deux possibilités sont à distinguer ici : ou bien, en remuant la tête, l’enfant a simplement conscience d’un effort musculaire, sans comprendre qu’à cet effort correspond un déplacement dans l’espace, ou bien le sujet a connaissance d’un déplacement réel de sa propre tête. Notons qu’à chacune des deux attitudes concernant l’objet lui-même peut correspondre chacune de ces deux attitudes relatives au sujet : lorsque celui-ci a l’impression de mouvoir l’objet par ses propres mouvements, ou bien il se représente ces derniers mouvements comme des déplacements réels (c’est le cas de l’enfant qui croit faire avancer la lune ou les montagnes en marchant lui-même), ou bien il ne prend conscience que de ses sensations kinesthésiques sans savoir qu’il se déplace ; d’autre part, lorsqu’il a l’impression d’étudier simplement les divers aspects de l’objet, ou bien il sait qu’il se déplace lui-même ou bien il n’en sait rien. Qu’en est-il des obs. 88-91 ? Dans les réactions rapides du troisième stade rien n’autorise à croire que l’enfant ait conscience de se déplacer lui-même, puisqu’il ne connaît rien de son propre visage. Par contre, dès les réactions lentes de 0 ; 9 — 0 ; 10 il est fort probable que l’enfant découvre ses propres déplacements de la tête : lorsque dans l’obs. 90, par exemple, Jacqueline
[p. 164] remarque à 0 ; 9 (1) les changements de forme des objets alors qu’elle s’exerce à se pencher et à se redresser, elle ne peut que remarquer ces changements de position ; a fortiori, dans l’obs. 91, lorsque Jacqueline, à 0 ; 11, regarde son pied de deux points de vue successivement, elle exécute des mouvements assez complexes pour en avoir conscience à titre de déplacements.
En conclusion, il semble bien que les réactions lentes du quatrième stade décrites dans les obs. 88-91, constituent des groupes objectifs de déplacements. Balançant la tête latéralement devant un objet immobile de manière à en examiner les diverses perspectives, l’enfant a connaissance tout à la fois de ses propres déplacements et de l’immobilité de l’objet : dès lors, les mouvements qu’il fait par rapport à l’objet sont ordonnés en un groupe entièrement objectif. Durant le troisième stade, par contre, le même groupe s’accompagne d’une double illusion, celle des mouvements et des altérations de l’objet conçus comme réels et sans doute celle de l’immobilité relative du sujet : aussi le groupe du troisième stade demeure-t-il subjectif.
Mais si les groupes du quatrième stade, constitués par les réactions lentes décrites à l’instant, sont ainsi d’ordre objectif, ils ne dépassent pas, néanmoins, le niveau des opérations simplement réversibles : le sujet passe alternativement de G en D et de D en G, par un mouvement latéral de la tête, et retrouve en chaque position un aspect particulier de l’objet, mais il n’ordonne point encore trois mouvements entre eux. On ne peut donc point encore parler de groupes objectifs dans toute la généralité du terme, et cela d’autant plus que la conscience des mouvements latéraux de la tête n’implique encore ni celle des mouvements d’avance et de recul, ni a fortiori celle des mouvements du corps (si les uns et les autres doivent être conçus à titre de déplacements dans l’espace et non pas seulement à titre d’efforts musculaires).
Les observations qui précèdent, relatives à la recherche des différents aspects de l’objet, nous conduisent à l’étude des groupes obtenus par rotations, lesquels sont liés à des actes d’intentions analogues. On se rappelle que, durant le troisième stade,
[p. 165] l’enfant parvient bien à retourner les objets, mais ou bien il le fait pour retrouver un côté privilégié qu’il perçoit au moment de la rotation, ou bien il retourne pour retourner sans conscience du groupe ainsi obtenu : la rotation demeure donc relative au sujet et ne constitue point encore un groupe « objectif ». Durant le quatrième stade, au contraire, l’enfant apprend à retourner les choses en elles-mêmes et acquiert ainsi la notion de l’« envers » de l’objet et par conséquent de sa forme constante.
Voici quelques exemples :
Obs. 92. — À 0 ; 8 (6), Laurent ne réagit encore à l’égard de son biberon que de la manière décrite au cours de l’obs. 78. Lorsque je lui présente le biberon très obliquement, le mauvais bout en avant, il ne cherche nullement à tourner la tétine en arrière (bien qu’elle soit quelque peu visible). Par contre, lorsque je recule l’objet de 30 cm, lui permettant ainsi de comparer les deux bouts, et que je le remets ensuite, très lentement, dans la position antérieure, il essaie à deux reprises d’apercevoir la tétine. — Mais ce phénomène n’est qu’épisodique et ne se reproduit plus à 0 ; 8 (15) ni à 0 ; 8 (24).
Par contre, à 0 ; 9 (9), lorsque je lui présente son biberon à l’envers, il le saisit de suite et il me semble qu’il le retourne intentionnellement. La chose s’est malheureusement produite trop vite pour pouvoir être interprétée à coup sûr : sitôt le biberon déplacé, Laurent aperçoit, en effet, la tétine et se guide alors d’après elle pour renverser l’objet, ce qu’il savait déjà faire au cours du troisième stade. Mais la rapidité même de la réaction parle en faveur d’une rotation intentionnelle.
Le lendemain, à 0 ; 9 (10), aucun doute n’est plus permis. Je représente à Laurent son biberon plein, au moment du repas, mais exactement à l’envers de telle sorte qu’il n’en puisse apercevoir le « bon » bout. Laurent n’essaie plus de sucer le mauvais bout, comme précédemment ; il ne renonce pas non plus à tout essai, comme il faisait parfois, en criant ou en se débattant : il déplace aussitôt le mauvais bout, d’un bref coup de main, en regardant d’avance dans la direction de la tétine. Il sait donc manifestement que l’extrémité recherchée est à l’« envers » de l’objet.
À 0 ; 9 (17), même réaction. Laurent a le biberon vide en mains, le mauvais bout en avant : il recherche d’emblée du regard la tétine tandis que, de la main droite, il déplace le biberon et fait ainsi apparaître le bon bout dans le champ de la perception visuelle. Il retourne alors facilement l’objet.
À 0 ; 9 (21), sitôt que je lui présente le biberon à l’envers, il se penche de côté pour voir la tétine à l’autre extrémité. Il se conduit ainsi comme vis-à-vis d’un objet masqué par un écran, ce qui constitue la conduite typique du présent stade. La rotation « objective » est donc bien acquise, ainsi que la notion de l’« envers » de l’objet.
Obs. 93. — Voici encore quelques comportements de Laurent, qui confirment l’interprétation précédente.
À 0 ; 9 (17), Laurent a dans la main droite une boîte d’allumettes dont l’une des faces est jaune et l’autre bleue. Au lieu de la retourner fortuitement, comme à 0 ; 6 (0), en la passant d’une main dans l’autre (voir obs. 79),
[p. 166] il la retourne cinq à six fois sans la changer de mains et l’examine très attentivement d’un côté et de l’autre (par supination et pronation). Son attention est continue jusqu’à la fin (mimique de la bouche ouverte avec protrusion des lèvres). Il s’agit donc nettement d’une rotation intentionnelle avec « exploration » de l’objet et recherche de l’« envers », et non plus d’une réaction secondaire comme à 0 ; 6 (0).
À 0 ; 9 (26), de même, en « explorant » un thermomètre de bain il découvre que le manche en est agréable à sucer, et, lorsque je lui présente l’objet par l’autre bout, il le retourne d’emblée intentionnellement pour retrouver le manche. — Ce comportement combine donc en lui le précédent et celui du biberon : l’« exploration » a conduit à la rotation intentionnelle et à la notion de l’« envers » de l’objet.
À 0 ; 10 (2), Laurent manipule un bourre-pipe : il le retourne sans cesse pour toucher l’un des bouts (garni d’un rebord qui l’amuse). Dès qu’il a touché le bout à rebord il regarde l’autre extrémité et recommence ensuite.
À 0 ; 10 (3), il retourne de même une boîte ronde de métal pour retrouver l’une des deux faces (garnie d’un dessin). Dès qu’il l’a vue, il cherche l’autre face, puis revient à la première.
À 0 ; 10 (11), il examine alternativement le dos vert et le ventre jaune d’une petite grenouille en celluloïd (à jambes tendues, c’est-à-dire de forme plate et non ramassée). Il la retourne donc très systématiquement.
Dans la suite, c’est-à-dire au cours des stades suivants, il va de soi que cette conduite se développe toujours davantage. Je note ainsi, à 1 ; 0 (8), que Laurent retourne fort bien un miroir de poche pour retrouver le bon côté. Mais, le « groupe » se complique en s’appliquant aux objets à plusieurs faces et cesse ainsi de consister en un système d’opérations simplement réversibles.
Obs. 93 bis. — Sans avoir étudié systématiquement de semblables renversements chez Lucienne, j’ai noté sur elle les conduites spontanées suivantes, qui sont sans doute en relation avec eux. À partir de 0 ; 10 (26), dès qu’elle est en possession d’une chaîne, d’un cordon, etc., elle s’en entoure le pouce ou la main. Elle le fait aux deux mains alternativement et regarde le résultat : elle tient le cordon d’une main et tourne l’autre main sur elle-même en faisant bobine. À 0 ; 11 (30), elle enroule ma chaîne de montre autour de son genou.
Il est impossible de comparer ces conduites aux faits correspondants du troisième stade sans être frappé du progrès que marque leur évolution. D’une part, au lieu de ne retourner les objets qu’au hasard, ou lorsque la partie désirée est déjà visible, l’enfant est dorénavant capable de leur imprimer intentionnellement un mouvement de rotation complète. De « subjectif », parce que relatif à la perspective du sujet, le groupe devient donc « objectif », parce que relatif au mobile lui-même. D’autre part, et en corrélation avec cette première acquisition, le mobile acquiert le caractère d’un « objet » permanent à trois dimensions : il est dorénavant doué d’un « envers » invisible, lequel complète intellectuellement
[p. 167] les données immédiates de la perception en les situant dans une « forme » constante et partant intelligible. Nous retrouvons ainsi les conclusions de Frank relatives à la constance des formes et des dimensions.
Mais, si décisif que soit ce progrès, le « groupe » ainsi découvert demeure réductible à un simple système d’opérations réversibles. C’est seulement quand l’enfant tient en main l’objet qu’il est capable de le renverser : comme nous le verrons plus loin, en effet (obs. 102), l’enfant de ce stade ne sait point encore retourner les objets les uns par rapport aux autres.
Quant à la perception des mouvements de translation dans le plan, que nous avons discutée à propos des derniers stades, il est facile, étant données les diverses acquisitions décrites à l’instant, de comprendre en quoi elle progresse durant le présent stade. D’une part, en effet, le sujet se connaissant mieux lui-même, à titre de corps situé dans l’espace (il connaît certains mouvements de sa tête et de son tronc et non plus seulement ceux de ses mains), et attribuant plus de permanence aux objets extérieurs, il distinguera davantage les changements de position des changements d’état. C’est ainsi qu’un mouvement de translation perpendiculaire à son regard lui apparaîtra comme le déplacement d’un corps par rapport à lui et il aura conscience de se déplacer lui-même pour pouvoir le suivre. Ce n’est pas à dire qu’il sache encore localiser l’objet lorsque les déplacements successifs de celui-ci demandent à être ordonnés dans le temps, mais cela signifie que les déplacements directement perçus sont appréhendés sous forme de groupes objectifs simples, et plus seulement sous forme de groupes subjectifs.
La première constatation à faire, à cet égard, est que l’enfant se met, durant ce stade, à imprimer spontanément aux objets des mouvements de translation, en plan et en profondeur, de manière à étudier ces derniers. De même, en effet, qu’il s’exerce à cacher des objets pour les retrouver, à les éloigner et à les rapprocher pour examiner leurs transformations apparentes, de même il lui arrive de les déplacer simplement pour en étudier le mouvement.
[p. 168] Citons d’abord quelques exemples, avant de marquer leur différence d’avec les faits correspondants du stade précédent et du suivant :
Obs. 94. — Jusque vers 0 ; 9, je n’ai pas observé, chez Laurent, de déplacements intentionnels des objets destinés à étudier les mouvements de l’objet. Certes, durant tout le troisième stade, il lui est arrivé, lorsqu’il examinait des objets nouveaux ou déjà connus, de les passer et repasser d’une main dans l’autre, et, à cette occasion, d’allonger leur trajectoire en écartant les mains (voir, par exemple, l’obs. 79, à 0 ; 6 (15), le cas de la pipe) : mais c’est là simple plaisir moteur et non pas encore exploration de l’objet comme tel.
Par contre, dès 0 ; 8 (29), c’est-à-dire dès le début des « explorations » (voir vol. I, obs. 137), je note qu’il déplace très lentement un calepin devant ses yeux, comme s’il en étudiait le mouvement. À 0 ; 9 (6), il n’y a plus de doute : en présence d’une série d’objets nouveaux (un bonhomme, des animaux, un étui de boîte d’allumettes, etc.) il lui arrive, au cours de ses explorations, de les déplacer lentement à la hauteur de ses yeux, sans autre souci que de les regarder en mouvement ou de suivre leur trajectoire. À 0 ; 9 (30), je relève la même réaction en présence d’un nouveau jouet.
Entre 0 ; 9 (10) et 0 ; 10 (0), j’ai également observé, à plusieurs reprises, que Laurent déplaçait de la même manière des objets bien connus (ses hochets, etc.) en interrompant les réactions circulaires habituelles.
Rappelons enfin que c’est à partir de 0 ; 7 (28) que Laurent a su déplacer les objets faisant obstacle à ses désirs, au cours de l’« application des schèmes connus aux situations nouvelles » (voir vol. I, obs. 123), et que c’est à partir de 0 ; 8 (7) qu’il a su rapprocher la main d’autrui des objets sur lesquels il souhaitait qu’elle agisse (voir vol. I, obs. 128 et ce volume, obs. 144). À noter enfin que les schèmes relatifs au balancement des objets (vol. I, obs. 138) ont pris naissance chez lui à 0 ; 8 (30).
Obs. 95. — En corrélation avec ces déplacements que le sujet imprime spontanément aux objets, il faut noter la manière nouvelle dont l’enfant de ce stade suit les mouvements de translation indépendants de lui.
On se rappelle, en effet, que, durant le troisième stade l’enfant est capable de suivre les mouvements rapides de translation, mais à condition que ceux-ci prolongent sans plus les mouvements esquissés d’accommodation ; une fois sorti de la trajectoire ainsi fixée d’avance, l’objet n’est plus recherché ni suivi du regard (voir obs. 71-72). D’où la difficulté à repérer la position de l’objet disparu (obs. 74-75). Or, dorénavant, l’enfant qui suit des yeux un mouvement rapide et qui perd de vue l’objectif, recherche celui-ci quelle que soit la trajectoire suivie et indépendamment de la direction du mouvement initial d’accommodation.
On remarque d’abord la chose en observant la manière dont l’enfant rejoint l’objet se déplaçant devant lui. Non seulement Laurent réagit correctement, dès 0 ; 8 (15) environ, à toutes les épreuves citées dans les obs. 71-75, mais il suit des yeux dès 0 ; 9 les mouvements les plus complexes. À 0 ; 9 (16), par exemple, Laurent est sur mes genoux, pendant mon déjeuner, et regarde attentivement la cuiller qui va de l’assiette à soupe à ma bouche (il est assis face à la table et se trouve donc obligé à exécuter les mouvements les plus mal commodes pour suivre l’objet). Or je m’amuse à faire décrire à la cuiller les trajectoires les plus variées : il la retrouve toujours. À 0 ; 9 (20)
[p. 169] et 0 ; 9 (30), je déplace devant lui, en les suspendant par une ficelle à un bâton, divers hochets silencieux : il les cherche réellement et les retrouve toujours. Il en est a fortiori ainsi des mouvements de chute.
Mais l’expérience topique est celle que l’on peut faire en déplaçant les objets en ligne droite derrière l’enfant (cf. l’obs. 74). Par exemple, à 0 ; 9 (12), Laurent est au jardin, assis dans une voiture et ne peut rien voir en arrière, à cause de la capote à demi relevée : néanmoins, lorsque l’on marche sans bruit en allant de sa gauche à sa droite (ou l’inverse) et en passant derrière sa voiture, il suit des yeux le mouvement sur sa gauche jusqu’au point où il ne voit plus rien, puis se tourne brusquement à droite pour retrouver le mobile. À 0 ; 9 (20), il est assis dans son lit et je fais passer derrière lui divers objets suspendus à un bâton : il tourne très correctement la tête, pour les retrouver du regard.
J’ai noté également que, dès 0 ; 9 (27), lorsqu’on amène Laurent d’une chambre à une autre en suivant un long corridor, il regarde alternativement en avant et en arrière, comme pour étudier le mouvement dont il est animé.
Ces observations ne semblent laisser aucun doute sur le fait que l’enfant distingue dorénavant les « changements de position » des « changements d’état ». Durant les deux premiers stades du développement de l’espace, nous avons au contraire constaté que tout se passe comme si cette distinction n’était point encore établie par la conscience de l’enfant. Quoi qu’en ait pensé H. Poincaré, le sujet commence, en effet, par confondre ses propres mouvements et ceux de l’objet, et, dès lors, par considérer l’objet disparu ou éloigné comme anéanti ou réellement altéré. Durant le troisième stade, la situation demeure intermédiaire entre cette indifférenciation initiale et l’état actuel. D’une part, les « groupes » de déplacements propres au troisième stade demeurent « subjectifs » et le mobile n’est donc pas conçu comme animé d’un mouvement indépendant. D’autre part, l’objet de ce même stade n’est point encore doué de permanence substantielle et demeure susceptible d’altérations multiples (voir en particulier l’obs. 78, relative à la rotation du biberon). Ces deux raisons corrélatives empêchent assurément l’enfant de distinguer clairement les changements de position des changements d’état. Au contraire, l’ensemble des comportements du quatrième stade et, en particulier, les présentes observations attestent l’existence d’une dissociation entre ces deux types de changements. D’une part, en effet, l’objet du quatrième stade est devenu permanent et de forme constante. D’autre part, les recherches de l’enfant
[p. 170] sur les mouvements de rotation et de translation montrent bien qu’il considère les mobiles comme susceptibles de parcourir des trajectoires autonomes et indépendantes de l’action propre. Le groupe « objectif » est ainsi constitué.
Remarquons seulement que ce groupe, comme la généralité de ceux du présent stade, demeure réductible à de simples opérations réversibles, du moins en ce qui concerne les mouvements que l’enfant imprime spontanément à l’objet. Lorsqu’en effet l’enfant déplace lentement devant lui un mobile, il ne s’agit que d’un mouvement de va-et-vient. Ce n’est guère que durant le cinquième stade que l’enfant pose les objets les uns sur les autres en une série de déplacements successifs (voir plus loin les obs. 109 et 110). Par ailleurs, on se rappelle que si l’on cache un objet sous un écran pour le déplacer ensuite sous un second écran, l’enfant de ce quatrième stade le cherche sous le premier, témoignant ainsi de la pauvreté des « groupes » qu’il est capable d’élaborer.
Il convient maintenant de décrire les réactions de l’enfant à la « préhension interrompue » : ces réactions s’apparentent, en effet, de près aux précédentes et conduisent elles-mêmes à l’analyse de la profondeur.
On se rappelle que, durant le troisième stade, l’enfant est déjà capable de suivre de la main l’objet perdu, mais à condition que sa trajectoire suive le mouvement déjà esquissé de préhension ou un mouvement simple de l’avant-bras (voir obs. 69 et 70) : c’est ainsi que l’enfant, ayant lâché l’objet qu’il tenait, se borne à abaisser son avant-bras pour le retrouver, sans chercher à gauche ou à droite en cas d’échec. Tout se passe donc comme si l’objet n’était point conçu comme un mobile indépendant, à trajectoire quelconque. Au contraire, dès le quatrième stade, l’enfant se conduit, en cas de « préhension interrompue », comme nous venons de voir qu’il le fait dans l’accommodation aux mouvements de translation perçus visuellement : il cherche réellement de la main l’objet disparu.
Obs. 96. — À 0 ; 9 (2) et les jours suivants, je soumets Laurent à l’épreuve suivante. Alors que sa main droite est soustraite à son regard par un écran
[p. 171] quelconque (oreiller, etc.), je lui enlève l’objet qu’il tient, ou j’effleure ses doigts au moyen d’un objet, puis j’imprime à l’objet les mouvements les plus variés. Or, à l’inverse de ce qu’il faisait entre 0 ; 5 et 0 ; 7, Laurent sait parfaitement explorer de la main le champ spatial, de tous côtés et, en particulier, en profondeur. Il parvient ainsi chaque fois à retrouver l’objet.
Ces dernières remarques nous conduisent à examiner enfin les comportements du quatrième stade relatifs à la profondeur. Tout ce que nous avons vu jusqu’ici des « groupes » du présent stade (en particulier les exemples de « perspectives », de « rotation », etc.) montre que l’enfant accomplit durant ce stade une série de progrès importants au point de vue de l’ordination, selon la troisième dimension, des divers plans de l’espace, y compris l’espace lointain.
On se rappelle que, durant le troisième stade, l’espace se présentait à l’enfant comme comportant deux régions : celle qui est au-delà du champ de la préhension et celle qui définit ce champ lui-même. Or, si l’« espace proche » du troisième stade implique assurément une certaine perception des distances par rapport au corps propre (puisque l’enfant s’exerce à saisir les objectifs visuels), cette perception ne conduit encore à aucune ordination proprement dite des plans de profondeur ni à aucune détermination des distances séparant les objets les uns des autres. Quant à l’espace « lointain » du troisième stade, il constitue une sorte de plan unique, analogue à ce qu’est l’espace céleste pour notre perception immédiate, sans perception des distances ni a fortiori aucune ordination des plans de profondeur.
Or, les diverses acquisitions du quatrième stade transforment cet état de choses. En ce qui concerne l’« espace proche », tout d’abord, les progrès de la préhension (laquelle, vers la fin du troisième stade, se généralise de telle sorte que l’enfant cherche à saisir n’importe quoi, à des profondeurs croissantes) assurent une évaluation meilleure des distances. En particulier, le fait que l’enfant commence à se déplacer et que, sans savoir marcher, il apprend néanmoins à se rapprocher des objets, accélère cette conquête de la profondeur. D’autre part, l’enfant cherche les objets les uns derrière les autres et inaugure ainsi une ordination effective des plans de profondeur : les choses ne sont plus
[p. 172] seulement « en avant » ou « en arrière », elles sont « par devant » ou « par derrière » tel ou tel point de repère, et elles subsistent même lorsque des écrans proprement dits les masquent.
De tels progrès relatifs à l’espace proche retentissent peu à peu sur l’espace « lointain », et abolissent toute différence de structure entre l’une et l’autre de ces deux régions de l’univers enfantin.
En premier lieu, le fait même de la généralisation des essais de préhension ainsi que les progrès de la motilité de l’enfant suppriment les frontières entre les deux espaces. D’une part, l’enfant parvient à saisir des objectifs de plus en plus éloignés et à construire ainsi la notion de distances toujours plus grandes. D’autre part, les objectifs réellement inaccessibles acquièrent un caractère d’éloignement effectif : ils ne sont plus simplement, comme au troisième stade, des objets altérés ou étranges, en présence desquels la préhension doit céder le pas aux « procédés » liés à l’efficace du geste, ils se situent dans un espace lointain par le fait même qu’ils acquièrent des dimensions permanentes malgré leur réduction apparente.
En second lieu, l’ordination en profondeur des plans de l’espace proche et surtout la recherche des objectifs masqués par des écrans se généralisent peu à peu jusqu’à s’appliquer, par extension croissante, à l’« espace lointain » lui-même. En d’autres termes, les superpositions d’objets dans le champ de la perception commencent enfin à acquérir pour l’enfant la même signification que pour nous : celle d’une succession de plans selon la troisième dimension. Il est vrai que l’enfant, ne sachant point encore marcher, ne saurait constater expérimentalement l’existence de tels plans. Mais, par le fait même qu’il a acquis, dans l’espace proche, la notion d’objets situés les uns « derrière » les autres et la notion de l’écran, il sait interpréter, même dans l’espace lointain, certaines disparitions totales ou partielles, comme dues à une succession de plans. Voici des exemples :
Obs. 97. — Jacqueline, à 0 ; 8 (1) déjà, en frappant le duvet d’un lit adulte où elle est assise, aperçoit par hasard un mince filet de lumière sortant d’une lampe située de l’autre côté du duvet : elle frappe de plus en
[p. 173] plus fort le duvet, tout en regardant exclusivement la lampe. Il est vrai que rien encore ne prouve, dans cette observation, que la lampe est bien située par l’enfant « derrière » le duvet, mais une telle conduite annonce les ordinations réelles. En effet, si ce premier exemple ne constitue qu’un cas de transition, et par conséquent un cas douteux, le même genre de conduite a donné lieu durant les mois suivants à des généralisations nettes, d’abord dans l’espace proche, puis dans l’espace « lointain ».
C’est ainsi que, à 0 ; 9 (7), Jacqueline joue avec une poupée qu’elle passe et repasse devant ses yeux. Elle en vient par une combinaison fortuite à la mettre sur sa tête : regardant en l’air, elle en aperçoit alors l’extrémité des pieds. Aussitôt elle s’empresse de l’avancer, de la reculer, de la faire disparaître en arrière, bref d’en étudier les transformations.
À 0 ; 9 (20), de même, Jacqueline est couchée et tient des deux mains son duvet. Elle le soulève, l’amène devant sa figure, regarde par-dessous, puis finit par le lever et l’abaisser alternativement en regardant par-dessus : elle étudie ainsi les transformations de l’image de la chambre, en fonction de l’écran constitué par ce duvet.
À 0 ; 11 (7), Jacqueline est assise sur un divan. Je fais disparaître un objet sous le divan : elle se penche pour le voir. Ce geste montre assez que, pour elle, l’objet disparu se situe sur un plan plus profond que celui du bord du divan, ce dernier plan appartenant déjà lui-même à l’espace « lointain » (inaccessible à la préhension).
De même à 1 ; 0 (0), lorsque je fais disparaître derrière mon dos un hochet sonore (voir chap. I, obs. 48), Jacqueline se penche de côté pour parvenir à voir derrière mon dos. Or, je suis à environ deux mètres d’elle : elle parvient donc nettement à concevoir, à ce moment, trois plans de profondeur dûment ordonnés, l’espace situé devant moi, l’espace que j’occupe et l’espace s’étendant derrière mon dos (ce dernier plan étant celui sur lequel elle localise d’abord le hochet disparu).
Obs. 98. — Lucienne, à 0 ; 9 (7) est assise dans son berceau et regarde ma main. Je laisse alors pendre mon bras : elle se soulève aussitôt pour revoir ma main, en suivant des yeux la ligne de mon bras. Elle conçoit donc le bord du berceau comme un écran, elle situe l’objet sur un plan plus profond et en partie invisible, et, pour résoudre le problème, elle se déplace elle-même. — Cet ensemble de conduites est donc très caractéristique de ce quatrième stade.
À 0 ; 9 (8), également, elle se soulève, puis se rapproche pour mieux me voir lorsque je me fais petit et apparais contre le bord du berceau. Elle parvient à exécuter ces mêmes conduites lorsque je l’appelle simplement, dans une position analogue, mais sans me montrer.
Obs. 99. — Laurent, à 0 ; 7 (29), regarde une boîte que je fais descendre lentement derrière un coussin. Au moment où elle disparaît, il relève la tête pour mieux voir et se penche même légèrement en avant. La même expérience, souvent tentée durant les semaines précédentes n’avait pas donné lieu jusqu’à ce jour à une telle réaction. Sans doute faut-il mettre l’apparition de cette conduite en corrélation avec le fait que, depuis deux ou trois jours, Laurent se relève dans son lit et regarde par-dessus le bord.
Mais il faut noter que, à 0 ; 7 (29) encore, Laurent n’était pas capable de se soulever ainsi pour voir par-dessus l’écran lorsque celui-ci était à plus de 50 cm de l’enfant : tout se passe donc comme si l’ordination des plans de profondeur débutait dans l’espace proche pour se prolonger ensuite seulement dans l’espace lointain.
[p. 174] À 0 ; 8 (7), je note que Laurent, assis dans son nid-volant et presque renversé en arrière, se redresse pour me voir par-dessus le bord lorsque je suis couché par terre et que je l’appelle.
À 0 ; 8 (25), il se hausse pour me voir par-dessus un coussin, quelle que soit la distance de celui-ci. À 0 ; 9 (10), il se penche également de côté, pour me voir derrière un coussin (ou une porte).
À 0 ; 9 (30), il se penche de côté pour voir son biberon caché derrière mon bras vertical. On se rappelle, en outre, que, dès 0 ; 9 (21), lorsque je lui présente son biberon à l’envers, il se penche de côté pour apercevoir la tétine.
Toutes ces conduites attestent donc l’existence d’une ordination des plans en profondeur.
De telles observations montrent assez combien l’ordination des plans de profondeur, laquelle commence par l’espace proche en fonction des mouvements de la préhension et de la recherche des objectifs masqués par des écrans, finit par intéresser l’espace lointain lui-même. Celui-ci cesse donc de se déployer en un seul plan indifférencié, pour s’ordonner en régions de profondeurs différentes.
En troisième lieu, il faut noter combien les conduites dont nous venons de parler ainsi que la généralisation de la préhension (favorisée par les déplacements du corps entier de l’enfant), convergent avec les faits relatifs à la perspective, dont il a été question tout à l’heure. On a vu, en effet, que vers 0 ; 9 l’enfant commence à se déplacer systématiquement, à se pencher, par exemple, de droite et de gauche, pour étudier les déformations de l’image des choses en fonction de ces divers points de vue. On voit d’emblée la parenté qui existe entre de tels comportements et ceux des obs. 97 à 99 : dans les deux cas, l’enfant découvre qu’un changement de forme résulte de ses propres changements de position. Or cette double découverte permet au sujet d’élaborer une nouvelle méthode d’évaluation et d’orientation de la profondeur : c’est celle dont nous avons parlé à propos des deux premiers stades (§ 1 de ce chap.) et qui consiste à déterminer la parallaxe des objets éloignés en fonction de leurs déplacements les uns par rapport aux autres. Comme nous le disions, il suffit, en effet, d’un mouvement latéral de la tête pour percevoir un déplacement égal et de sens inverse de la table située à 30 cm des yeux, un déplacement plus faible des arbres à 30 m et un
[p. 175] déplacement très léger de la montagne à 3 km : ce sont des mouvements qui permettent d’ordonner les plans lorsque la perception directe ne fournit pas d’autres indices. Or il est évident que, sans aucune réflexion sur un tel phénomène, un enfant de 9-12 mois peut déjà en tirer parti pratiquement, à condition d’unir à la découverte des changements de perspective la connaissance des relations d’objets-écrans à objets masqués. Ces connaissances étant acquises à 9-10 mois, il semble ainsi probable que l’enfant est désormais apte à construire des groupes de déplacements relatifs à la profondeur. Ces groupes objectifs demeurent limités, comme les précédents, à des opérations simplement réversibles (mouvements latéraux de la tête, etc.), mais ils n’en marquent pas moins un progrès considérable par rapport à ceux du stade précédent.
Seulement, cette série d’acquisitions, dont l’essentiel découle donc de la découverte de la réversibilité des opérations (cacher et chercher un objet sous un écran, avancer et reculer la tête ou l’objet pour comparer les dimensions apparentes aux dimensions constantes, remuer la tête de droite et de gauche pour étudier les perspectives, etc.) n’entraîne pas sans plus la constitution de groupes objectifs complexes ni par conséquent celle d’un espace immobile dans lequel le sujet se situerait lui-même en entier. En effet, si l’enfant conçoit bien les déplacements de l’objet par rapport à lui, et établit de ce point de vue des groupes objectifs, il ne généralise pas encore cette découverte en ce qui concerne les relations des objets entre eux, lorsque ces relations dépassent la simple réversibilité. C’est cette circonstance qui explique pourquoi, après avoir trouvé un objet sous un écran A, l’enfant ne le cherche pas sous l’écran B, bien qu’il ait vu l’objet placé en B : comme nous l’avons établi précédemment, l’enfant de ce stade recherche les objets en A, sans tenir compte ainsi de leurs déplacements successifs. Du point de vue de l’espace, une telle conduite indique évidemment que le sujet continue de situer les choses par rapport à lui et non pas les unes par rapport aux autres : l’objet a, en quelque sorte, une position absolue, qui est celle dans laquelle l’enfant l’a atteint une première fois. Quant
[p. 176] à la succession des déplacements, elle ne constitue point encore un « groupe ». L’espace est donc loin de former un milieu homogène tel que les corps puissent s’y déplacer en relation les uns avec les autres : il consiste encore en faisceaux qualitatifs ordonnés en fonction de l’action et en tableaux d’ensemble objectivés comme tels et non point dans leurs éléments. Le corps propre joue donc toujours, dans cet espace, un rôle illégitime, parce que privilégié.
D’où deux conséquences. La première est que l’enfant n’est pas capable de percevoir ses propres déplacements en dehors des simples groupes à opérations réversibles : il sait remuer ses mains ou sa tête, se retourner pour suivre un mobile dans son dos, avancer son tronc entier pour se rapprocher des objets à saisir, mais il ne se conçoit point encore comme susceptible d’exécuter des mouvements d’ensemble. En outre, même dans les situations où suffiraient les opérations réversibles, il ne parvient pas à comprendre la relativité entre ses mouvements à lui et ceux des objets.
Obs. 100. — À 0 ; 10 (8), Lucienne a la tête coincée entre une paroi et un cordon vertical. Elle cherche à se dégager en poussant le cordon, mais n’aboutit à rien. Il lui serait très facile de reculer simplement, soit en retirant sa tête soit en redressant son torse, mais l’idée de lui en vient point.
De même Laurent, entre 0 ; 9 et 0 ; 10, ne sait pas se déplacer convenablement pour me retrouver derrière un fauteuil : lorsqu’il est assis dans le fauteuil et que j’apparais de derrière le dossier sur sa droite, il ne sait pas me chercher sur la gauche après ma disparition. Il fera le contraire à 0 ; 11(22) : voir obs. 105.
En second lieu, par le fait que le « groupe » ne dépasse pas le niveau des simples opérations réversibles, l’enfant ne parvient pas à établir des relations complexes entre les objets eux-mêmes. Assurément il commence à les mettre en rapport les uns avec les autres, puisque la conduite caractéristique de ce quatrième stade, du point de vue du fonctionnement de l’intelligence, consiste en une coordination des schèmes indépendants et que cette coordination entraîne elle-même une mise en relation des objets comme tels (voir vol. I, chap. IV, § 1-3). Seulement, cette mise en relation demeure élémentaire, du point de vue spatial. Lorsque, par exemple, l’enfant repousse un obstacle pour atteindre
[p. 177] l’objectif, ou rapproche la main d’autrui d’un objet sur lequel il désire qu’elle agisse, ou même (vol. I, obs. 130) lâche un solide au-dessus d’une cuvette pour qu’il fasse du bruit en la heurtant, etc., il se borne à utiliser des relations simples telles que « éloigner de » ou « rapprocher de ». C’est pourquoi les « groupes » qui résultent de tels comportements demeurent à mi-chemin des groupes subjectifs et des groupes objectifs et ne consistent qu’en groupes d’opérations réversibles. Un système de relations plus complexes entre les objets comme tels n’apparaîtra que lorsque la coordination des schèmes se prolongera elle-même en accommodations précises, grâce au mécanisme des « réactions circulaires tertiaires » et de l’« expérimentation active », c’est-à-dire durant le cinquième stade. Pour le moment, les relations spatiales essentielles manquent encore au tableau du comportement de l’enfant, car tous les « groupes » énumérés précédemment demeurent relatifs aux rapports des objets avec la conduite du sujet et ne s’appliquent toujours pas aux relations des objets entre eux indépendamment de l’action propre.
Un exemple caractéristique de cette situation est celui des rapports des objets posés les uns sur les autres, autrement dit de la relation « posé sur ». Il semble, au premier abord, que l’enfant du quatrième stade comprenne bien cette relation, puisqu’il est capable de chercher un objectif sous un écran et qu’il sait rapprocher ou éloigner les corps les uns des autres, donc les mettre en contact ou les séparer. Mais, en réalité, toutes les conduites de ce type qu’utilise l’enfant demeurent relatives à l’action en cours et aucune d’entre elles n’entraîne un rapport réel des objets les uns avec les autres indépendamment de cette action elle-même. Autrement dit, l’enfant qui cherche à atteindre un objectif sous un écran comprend que l’écran est situé « sur » l’objet, mais dans la mesure seulement où cette relation est pour ainsi dire relative à lui ou à son action et non pas donnée pour elle-même entre deux objets indépendants. Deux groupes corrélatifs de faits permettent de l’établir. Le premier tient à la difficulté, étudiée par St Szuman et St Baley, qu’éprouve l’enfant à saisir un objet « sur » un autre lorsqu’il les perçoit simultanément. Le
[p. 178] second tient à l’incapacité dans laquelle se trouve l’enfant de ce stade, d’amener à lui l’objectif en utilisant comme intermédiaire le support sur lequel cet objectif est posé.
Pour ce qui est du premier de ces phénomènes, M. St Szuman a montré 14 que les enfants du septième mois ne savent pas saisir un petit objet placé sur un support : lorsqu’il s’agit de mettre cet objet dans la bouche, ils s’emparent du support et cherchent à avaler l’objet avec le support même. À la suite de cette intéressante découverte, M. St Baley 15 a repris ces expériences sur des enfants et des singes et a observé une réaction non moins intéressante qu’il a appelé la « réaction négative » par rapport à la « réaction positive » de Szuman : certains enfants renoncent à saisir l’objet désiré dès qu’il est placé sur un support. M. Baley a retrouvé cette réaction négative chez des singes inférieurs comme les cercocebras et les mandrils, tandis que la réaction positive est fréquente chez les lémures. Ces deux formes de comportement se sont en outre révélées dépendantes des dimensions du support : un petit support entraîne plutôt la réaction positive, tandis qu’un support de plus grandes dimensions conduit davantage à la réaction négative. Dans le cas de la réaction négative, l’animal présente souvent un comportement curieux, « comme s’il avait peur ».
Or, nous avons retrouvé les mêmes faits durant le troisième et encore durant tout le présent stade et sommes parvenu à la conclusion, en les analysant en relation avec les autres conduites caractéristiques de ces stades, qu’il s’agit d’une difficulté générale à concevoir les rapports des objets entre eux (par opposition aux rapports des objets avec le sujet lui-même). C’est cette difficulté générale qui empêche l’enfant de concevoir que deux objets puissent être indépendants l’un de l’autre alors que le premier est « posé sur » le second :
Obs. 101. — À 0 ; 6 (22), Laurent cherche à saisir une boîte d’allumettes. Au moment où il va l’atteindre, je la pose sur un livre : il retire alors
[p. 179] aussitôt sa main, puis saisit le livre lui-même. Il demeure embarrassé jusqu’à ce que la boîte glisse et qu’il la dissocie ainsi, grâce à cet accident, de son support.
Mêmes réactions avec un crayon, un canif, etc. Par contre, lorsque je pose sur le livre un gobelet étroit et profond, qui se détache donc bien, par son relief, de l’objet servant de support, Laurent s’en empare directement. Mais cette expérience ne l’instruit en rien quant au problème général, et, lorsque je remets la boîte d’allumettes sur le volume, il n’essaie toujours pas de la saisir sans plus.
À 0 ; 6 (27), je reprends l’expérience en posant l’objectif (une boîte d’allumettes, une gomme, une montre, etc.) tantôt sur un calepin, tantôt sur la paume de ma main. Laurent n’a pas essayé une seule fois de saisir l’objet directement, même lorsque sa main était déjà tendue et le touchait presque au moment où j’ai glissé le support par-dessous. En outre, lorsque Laurent s’empare du support et que je retiens ce dernier, il ne revient pas à l’objectif mais frappe le tout sans essayer de dissocier les deux objets l’un de l’autre.
À 0 ; 7 (1), mêmes réactions. Je pose l’objectif tantôt sur le dos de ma main, tantôt sur un petit coussin : Laurent tend la main pour saisir l’objet (un petit mouton de caoutchouc, un ours en peluche de 10 cm, etc.) tant que celui-ci est simplement offert du bout des doigts, mais, sitôt que je le pose sur le support, Laurent frappe celui-ci en renonçant à l’objet.
À 0 ; 7 (28), c’est-à-dire en plein quatrième stade, après qu’il a appris à repousser l’obstacle interposé entre ses mains et l’objectif, Laurent cherche à saisir un grelot : au moment où je le dépose sur ma paume renversée, l’enfant retire sa main, puis saisit la mienne et au moment seulement où le grelot se met à vaciller, s’en empare directement. Avec une boîte d’allumettes, le résultat est négatif : il frappe ma main et renonce à l’objectif.
À 0 ; 8 (1), je reprends systématiquement l’expérience, en posant un mouton de caoutchouc, une chaîne de montre, etc., sur un carnet : il s’empare du support et non pas de l’objet. Par contre, lorsque je pose les mêmes jouets sur un grand coussin, il les saisit sans plus : la disproportion des dimensions du coussin avec celles de l’objectif explique évidemment que le premier ne soit pas conçu comme un support, par rapport au second, mais comme une sorte de fond neutre.
De 0 ; 8 à 0 ; 10, environ, ces dernières réactions se sont maintenues constantes. Sur des coussins, des couvertures, etc., bref des supports de surface assez grande pour être assimilés à de simples fonds neutres, l’enfant cherche à saisir directement l’objet. Au contraire, sur des corps de dimensions exiguës, l’objectif cesse d’être perçu comme directement accessible, et c’est le support même dont s’empare l’enfant.
À 0 ; 10 (5), enfin, Laurent s’empare immédiatement des boîtes d’allumettes, gommes, etc., posées sur un carnet ou sur ma main : il dissocie donc bien l’objectif du support lui-même.
De tels faits parlent bien en faveur de l’hypothèse de MM. Szuman et Baley, selon laquelle la manière même dont l’enfant perçoit l’objet, par rapport au substrat, s’oppose à ce qu’il le dissocie de ce dernier. Mais il faut ajouter que ce défaut de la perception tient à un caractère général des groupes spatiaux de
[p. 180] ce stade : c’est que les mouvements et positions des mobiles ne sont pas conçus encore comme des relations des objets entre eux, indépendamment de l’action, et qu’ainsi la notion d’un objet « posé sur » un autre n’est pas encore comprise de l’enfant. En effet, quelles que soient les relations pratiques que l’enfant établit entre les objets, au cours de la coordination des schèmes qui caractérise ce quatrième stade, il ne lui arrive point encore d’étudier ces relations pour elles-mêmes, c’est-à-dire d’expérimenter réellement sur les objets comme tels, en les déplaçant, par exemple, les uns par rapport aux autres ou, précisément, en les posant les uns sur les autres en une série de situations variées. C’est au cours des « réactions circulaires tertiaires » caractéristiques du cinquième stade, que débutera cette conduite.
Il suffit, pour vérifier ces affirmations, d’observer la difficulté qu’éprouve l’enfant la première fois qu’il essaie de mettre en équilibre un objet sur un autre : par le fait même qu’il ne se représente pas les relations des objets les uns par rapport aux autres, il n’est pas capable des opérations les plus simples de rotation ou même de déplacement quand elles ne sont pas effectuées relativement à lui, mais qu’elles impliquent un rapport entre les objets eux-mêmes. Voici un exemple pris à la limite du quatrième et du cinquième stade :
Obs. 102. — À 0 ; 11 (27), Jacqueline fait tomber un dé à coudre d’une boîte de bois sur laquelle j’ai posé l’objet : elle le pousse très légèrement, mais très systématiquement jusqu’au bord pour qu’il tombe. Il y a là un début d’expériences, relatives à l’espace lointain, qui caractérisent le stade suivant.
Mais lorsqu’il s’agit de remettre correctement le dé sur la boîte, elle s’en montre incapable. Elle le remet à l’envers ou de côté : le dé glisse au lieu de tenir en place. Elle essaie de corriger : je lui montre alors comment je pose le dé sur son ouverture (sur la base la plus large). Elle cherche à m’imiter ou à trouver elle-même la position d’équilibre, mais elle n’y parvient pas. Tout se passe donc comme si elle ne savait pas retourner systématiquement un objet sur un autre, alors qu’elle le sait très bien quand c’est par rapport à elle seule.
Mais il y a plus. La preuve que la relation « posé sur » n’est pas comprise durant le présent stade, c’est que l’enfant ne découvre pas, jusqu’au cinquième stade, ce que nous avons précisément appelé la « conduite du support » en ce qui concerne les
[p. 181] étapes du fonctionnement intellectuel (vol. I, chap. V, § 2)
La « conduite du support » consiste, ainsi que nous l’avons vu, à attirer à soi un objet trop éloigné pour être saisi sans plus en se servant, comme intermédiaire, du support sur lequel il est placé : par exemple, tirer une couverture ou un coussin, etc., pour atteindre une montre posée à leur extrémité. Or, chose curieuse, l’enfant du quatrième stade demeure incapable d’un tel comportement (sauf, bien entendu, en cas de dressage spécial), alors que, dans le cas des supports à dimensions restreintes (dont il a été question tout à l’heure), il ne dissocie précisément pas l’objectif de l’objet sur lequel il est placé. Cette contradiction n’est, cela va de soi, qu’apparente, et nous allons constater, à examiner les difficultés de l’enfant, qu’elles tiennent à nouveau à l’incompréhension de la relation « posé sur » :
Obs. 103. — I. À 0 ; 7 (29), Laurent cherche à saisir une boîte que j’ai placée à 40 cm de lui, sur un grand coussin plat et léger. Il essaie d’abord de l’atteindre directement, en se penchant en avant, mais il s’en faut encore d’au moins 10 cm. Il s’agrippe alors au coussin pour deux raisons : d’abord, pour maintenir son équilibre et ensuite, parce que, déçu de ne pas saisir la boîte, il s’empare d’autre chose à la place (ainsi que c’est presque la règle en tel cas). Seulement, il ne s’aperçoit pas que, en tirant le coussin, il déplace la boîte : il ne comprend donc pas la relation et abandonne la partie.
Deuxième et troisième essais : mêmes réactions avec échec final.
Quatrième essai : Laurent cherche toujours à saisir la boîte directement, puis il tire le coussin et, voyant la boîte se rapprocher, il le lâche pour essayer de la saisir. Après quoi, il tire de nouveau le coussin, puis le lâche encore pour atteindre directement la boîte. Le même jeu se répète un certain nombre de fois et, finalement, Laurent attrape la boîte. J’ai eu, à ce moment l’impression que la « conduite du support » était acquise, autrement dit que les essais précédents étaient systématiques, mais la contre-épreuve suivante montre combien cette première impression était trompeuse :
Cinquième essai. Je mets le coussin un peu plus loin que précédemment, mais en le laissant parfaitement accessible à la main de l’enfant. Le coussin est posé lui-même sur une couverture qui recouvre les genoux de Laurent. Je place enfin la boîte au centre du coussin. Laurent essaie alors immédiatement d’atteindre la boîte. Mais, n’y parvenant pas, il n’a pas l’idée de tirer à lui le coussin : il s’agrippe simplement à la couverture et la tire machinalement, comme il faisait précédemment avec le coussin. Ce geste demeure, il va de soi, inefficace et Laurent renonce à tout autre essai, non sans avoir tenté encore plusieurs fois de saisir directement la boîte.
II. À 0 ; 7 (30), je reprends l’expérience, en reproduisant le dispositif du cinquième essai précédent. Laurent tend la main, se penche, etc., puis ne pouvant atteindre sans plus la boîte, il attrape la couverture sous le coussin et la tire. Cette conduite se répète une série de fois, mais, à aucun moment Laurent ne cherche à se servir du coussin lui-même, comme intermédiaire. Il ne le conçoit donc pas comme un support. Quant à la couverture, il va
[p. 182] de soi qu’il ne la considère pas non plus comme un support ou un intermédiaire : il la tire soit machinalement soit à titre de substitut de la boîte (pour abréagir son besoin de saisir).
III. À 0 ; 8 (1), je reprends systématiquement les expériences précédentes. Laurent présente nettement trois réactions distinctes :
1º Lorsque le coussin est près de l’enfant et la boîte située à l’extrémité de ce support, Laurent cherche à atteindre directement la boîte de la main droite tandis qu’il s’agrippe au coussin de la main gauche et le tire à lui. Il arrive alors à saisir la boîte et donne l’impression de posséder le schème du support (donc de se servir du coussin comme intermédiaire).
2º Mais dès que le coussin est plus éloigné et posé lui-même sur une couverture, Laurent s’agrippe à la couverture seule (de la main gauche) tout en cherchant à saisir la boîte (de la main droite). Il ne se soucie donc plus du coussin lui-même et témoigne ainsi de son incompréhension de la situation.
3º Bien plus, lorsque le coussin est de nouveau rapproché et que je maintiens la boîte à 20 cm au-dessus de son extrémité, Laurent tend la main droite vers l’objectif tout en tirant à lui le coussin de la gauche ! C’est bien là la preuve que cette dernière conduite n’a rien à voir encore avec le schème du « support ».
IV. À 0, 8 (7), Laurent cherche à atteindre ma montre, placée sur le même coussin. Il tend la main droite vers l’objectif et tire le coussin de la gauche. Mais il n’y a là qu’un effet de la syncinésie et aucun effort adapté pour amener à lui la montre : il ne tire, en effet, jamais le coussin des deux mains comme il le ferait s’il s’en servait comme d’un intermédiaire.
Même expérience avec une couverture : Laurent tire également la couverture de la main gauche tout en cherchant à atteindre la montre de la droite. Mais la couverture, étant plus maniable que le coussin, cède d’emblée et amène la montre.
Je reprends alors l’expérience avec le coussin : échec complet, comme précédemment.
V. Mêmes réactions négatives à 0 ; 8 (8), à 0 ; 8 (10), à 0 ; 8 (28), à 0 ; 9 (0), à 0 ; 9 (20), etc.
VI. À 0 ; 9 (24), j’essaie d’un nouveau dispositif. Laurent est assis dans un grand lit en face d’un duvet blanc pratiquement horizontal. Je mets sur le duvet un linge jaune, obliquement, dont une extrémité est à côté de lui, à sa disposition, et l’autre extrémité devant lui, inaccessible à la préhension. Je place une poupée sur cette seconde extrémité. Laurent essaie alors d’atteindre directement cette dernière, mais, à aucun moment il ne tente de se servir du linge comme intermédiaire. Il finit par tirer le drap qui est immédiatement devant lui.
Je reprends l’expérience les jours suivants, sans plus de succès. À 0 ; 10 (12) encore, aucun des essais précédents ne réussit.
À 0 ; 10 (16), par contre, Laurent comprend la relation, ainsi que l’on a vu dans le vol. I (obs. 148). Mais, à cette date, il appartient déjà au cinquième stade par ses diverses réactions.
Cette longue observation semble donc prouver que, durant tout le quatrième stade, Laurent est demeuré incapable d’utiliser un support pour amener à lui l’objectif. Or, précisément durant la même époque (jusque vers 0 ; 10 (5), il ne parvenait point à
[p. 183] saisir directement un objectif placé sur un support de dimensions restreintes (un calepin, un livre, ma main, etc.). Qu’est-ce à dire, sinon que dans l’un et l’autre cas, l’enfant n’a pas la notion d’un objet « posé sur » un autre ? Lorsque le support est exigu, l’objectif est perçu ou conçu comme ne faisant qu’un avec lui : il faut que l’objectif se mette en mouvement pour que l’enfant parvienne à le dissocier. Lorsque le support est de grande surface, au contraire, il constitue une sorte de fond neutre : l’enfant ne comprend pas que l’objet est « sur » lui et que le mouvement du premier entraînera donc celui du second.
Un tel exemple est donc bien de nature à nous faire comprendre les limitations des conduites de ce stade. L’enfant du quatrième stade parvient, il est vrai, à ordonner ses schèmes, donc à mettre les objets en relations pratiques les uns avec les autres. Mais ces relations ne constituent pas encore un système de rapports entre les objets comme tels. Les groupes complexes caractérisant l’espace « objectif » restent donc à construire, les groupes de mouvements « réversibles » étant jusqu’ici seuls élaborés.
En conclusion, l’espace de ce stade réalise un grand progrès sur le précédent, dans le sens de l’objectivité. Si, comme le dit M. Brunschvicg, concevoir l’espace consiste d’abord à le meubler 16, l’enfant commence à le concevoir : il dote les tableaux perçus de permanence substantielle, construit la notion d’objets à forme et dimensions permanentes et distingue ainsi les changements de position des changements d’état. Bien plus, par la découverte des opérations réversibles, il élabore un premier type de groupes objectifs et dépasse le niveau des groupes subjectifs. Le groupe subjectif n’est en effet qu’un groupe de mouvements apparents, ne dissociant point encore les déplacements du sujet lui-même de ceux des objets. Le groupe des opérations réversibles constitue au contraire un groupe objectif, mais limité aux rapports élémentaires du sujet et de l’objet. Seulement, s’il sort
[p. 184] ainsi de son solipsisme, le sujet de ce stade demeure égocentrique, géométriquement parlant : il ne conçoit pas encore les positions et les déplacements comme relatifs les uns aux autres, mais uniquement comme relatifs à lui. Il ne situe donc toujours pas son corps entier dans un champ immobile comprenant les autres corps au même titre que le sien. Il situe correctement tout par rapport à lui, mais sans se situer lui-même dans un espace commun.
§ 4. Le cinquième stade : les groupes « objectifs »🔗
Le cinquième stade marque un progrès essentiel dans la construction du champ spatial : c’est l’acquisition de la notion du déplacement des objets les uns par rapport aux autres, autrement dit l’élaboration des groupes « objectifs » de déplacements au sein d’un milieu homogène.
Le critère de l’apparition du stade, en ce qui concerne la notion d’objet, c’est, en effet, que l’enfant parvient à tenir compte des déplacements successifs de la chose qu’il recherche. Jusque-là, il ne tenait compte que d’un déplacement privilégié (il cherchait systématiquement l’objet là où il l’avait trouvé une première fois), c’est-à-dire qu’il négligeait l’ordre des déplacements, même lorsqu’ils avaient tous été directement perçus. D’où l’impossibilité de situer les mouvements des objets dans un système d’ensemble assurant au champ spatial son homogénéité. Dorénavant, au contraire, l’enfant tient compte des déplacements successifs. Il sait que, lorsque des objets ont passé de la position A à la position B ou à la position C, cela ne sert de rien de le rechercher en A : il ne reste donc plus accroché au souvenir d’une position privilégiée, mais retient et réunit en un « groupe objectif » l’ensemble des déplacements. Maintenant donc, et pour la première fois, il conçoit l’espace comme le champ homogène dans lequel se déplacent les objets les uns par rapport aux autres.
Peut-on trouver, en dehors de l’expérimentation et par simple observation, des conduites spontanées attestant l’existence de cette découverte et dépassant le niveau des simples opérations
[p. 185] réversibles ? Nous allons le montrer. Il faut tout d’abord citer le comportement si intéressant qui consiste à jeter un objet en dehors du champ visuel et à le retrouver par un chemin différent de celui qui a été suivi pour le cacher : il ne s’agit donc plus ici d’une simple réversibilité des mouvements, mais de mouvements complémentaires se refermant les uns sur les autres. Nous sommes donc en présence de l’élaboration de groupes objectifs découverts par l’enfant lui-même :
Obs. 104 — Jacqueline, à 1 ; 1 (7), est assise par terre, tenant en mains un bâton. Elle le lance derrière elle (en mettant son bras dans le dos) puis se tourne pour le rechercher. Durant les premiers essais, elle le cherche dans le sens dans lequel elle l’a jeté, ce qui constitue encore un simple groupe d’opérations réversibles. Mais, durant les essais suivants, elle se tourne dans l’autre sens : quand elle a jeté le bâton en passant son bras gauche dans le dos, elle se retourne à droite pour le rattraper et vice versa. — Cette conduite se répète de nombreuses fois durant les semaines suivantes.
À 1 ; 3 (6), même expérience avec une poupée : elle la met derrière elle avec la main gauche, puis elle se tourne à droite pour la ravoir. Même chose dans l’autre sens.
À 1 ; 3 (2), elle est assise à côté de sa mère, laquelle lui prend des mains une poupée pour se la mettre dans le dos (en passant par devant) : au lieu de suivre la même trajectoire, Jacqueline cherche directement dans le dos de sa mère : elle applique donc à sa mère le « groupe » découvert sur elle-même à 1 ; 1 (7).
À 1 ; 3 (9), elle a en mains une épingle fermée : elle la pose d’une main aussi loin que possible d’elle-même, puis la reprend de l’autre main. Elle répète la chose une série de fois en changeant sans cesse l’ordre des mains ainsi que la position de l’objet qu’elle met sur le sol.
Obs. 104 bis. — Lucienne, à 1 ; 1 (18), est assise à terre et met derrière elle une poupée d’une main pour la reprendre de l’autre main en se retournant du côté inverse.
À 1 ; 3 (17), elle lâche un soulier derrière sa tête, par-dessus son épaule pour se retourner ensuite, le retrouver et recommencer.
Obs. 105. — Chez Laurent les mêmes groupes sont apparus vers la fin de la première année et au commencement de la seconde, mais, au lieu de prendre naissance à propos du corps propre, ils ont surgi spontanément d’abord à propos des objets.
À 0 ; 11 (22), Laurent est derrière un dossier de fauteuil, qui me masque presque entièrement. Je disparais : il se penche alors à gauche pour me voir, rit, puis de lui-même se penche à droite pour me retrouver (voir obs. 100).
À 1 ; 1 (26), Laurent jette dans son dos une boîte et se retourne aussitôt pour la rechercher. Tantôt il s’oriente du côté même où il l’a lancée, mais tantôt il fait l’inverse.
À 1 ; 2 (16), même observation avec d’autres objets. À 1 ; 2 (25) encore, il jette dans son dos, soit par-dessus son épaule, soit en déplaçant son bras à la hauteur des hanches, un certain nombre de jouets qu’il recherche ensuite de l’autre côté.
[p. 186] À 1 ; 2 (26), il applique le même « groupe » à ma propre personne : je mets une cuiller dans mon dos et immédiatement il la retrouve en passant par l’autre côté.
On voit que de tels comportements consistent à élaborer spontanément un certain nombre de groupes de déplacements. Le plus simple de ces groupes prolonge sans plus celui des opérations réversibles, lequel apparaît déjà durant le quatrième stade : cacher un objet pour le retrouver en suivant le même chemin. Puis la chose se complique : l’opération de recherche devient symétrique de celle qui a servi à cacher l’objectif. Mais ce dernier groupe peut demeurer encore relatif au corps propre : l’enfant cache derrière lui l’objet à retrouver, ou bien il se tourne lui-même pour suivre un mobile qui passe dans son dos. Enfin apparaît le groupe objectif impliquant un système de relations établies entre les choses comme telles : Jacqueline, à 1 ; 3 (2) voit un objet disparaître derrière sa mère et le recherche de l’autre côté.
Ce dernier type de groupes nous montre en quoi consiste le progrès principal accompli durant ce stade, par comparaison avec les précédents : la découverte et l’utilisation des rapports complexes entre les objets eux-mêmes, et non plus seulement des rapports entre les choses et le corps du sujet ou des rapports n’impliquant que le groupe des déplacements réversibles. L’ensemble des conduites que nous allons décrire maintenant développent sous toutes les formes ces rapports géométriques établis entre les objets.
Le comportement le plus typique et le plus important à cet égard consiste en l’étude expérimentale que fait l’enfant des déplacements visibles : porter les objets d’une place à l’autre, les éloigner et les rapprocher, les laisser tomber ou les jeter par terre, pour les ramasser et recommencer, faire rouler et glisser les mobiles le long d’une pente, bref organiser toutes les expériences possibles sur l’espace lointain aussi bien que sur l’espace proche. Nous avons déjà cité certaines de ces observations dans le volume I, du point de vue de la « réaction circulaire tertiaire » et de la « découverte des moyens nouveaux par tâtonnement
[p. 187] dirigé et apprentissage », mais il est nécessaire de les reprendre ici du point de vue de l’espace :
Obs. 106. — À 1 ; 0 (19), Jacqueline suit des yeux un chevalet et une carte postale qu’elle a fait tomber à terre (vol. I, obs. 144) : elle étudie donc le déplacement de ces objets en leur imprimant d’elle-même un mouvement, et étudie en particulier le déplacement en profondeur.
Dans la suite (voir même obs.), elle combine cet examen des trajectoires avec la recherche des objets cachés que nous avons décrite à l’instant. Ainsi à 1 ; 3 (27), elle met sa main sur son épaule et lâche les objets dans son dos, pour se retourner ensuite et les ramasser : il y a là simultanément étude du déplacement en profondeur et élaboration d’un « groupe ». À 1 ; 4 (1), de même, elle jette les objets sous une table pour les y rechercher, etc.
Les essais de « faire rouler » (vol. I, obs. 145) sont du même ordre. Mais ces quelques conduites, dont nous avons déjà parlé à propos des « expériences pour voir », apparaissent, du point de vue spatial auquel nous nous plaçons actuellement, comme le simple cas particulier d’une activité, générale à cet âge, qui consiste à étudier n’importe quels déplacements :
Par exemple Jacqueline, à 1 ; 3 (9), est assise sur sa chaise pliante, ayant devant elle les deux plateaux de la table attenante (un plateau supérieur étroit reposant sur un grand plateau). Elle joue avec une poupée, dont je note durant vingt minutes consécutives les déplacements. Elle commence par la poser sur le plancher, à côté d’elle, et à la regarder pour la reprendre et recommencer. Puis elle la pose sur le plateau supérieur et la pousse légèrement du doigt. Elle essaie de divers équilibres puis la repose à plat pour la pousser. Elle la reprend sans cesse, la repose en un autre endroit du plateau, et tantôt la déplace sans plus, tantôt essaie de la mettre en mouvement en la poussant. Puis elle la place aussi loin que possible, sur le plateau inférieur, pour la reprendre avec son autre main ; après quoi elle l’approche de sa figure, jusqu’à la toucher. Puis elle l’applique contre les boules d’un boulier situé près de la chaise (le tout a duré dix minutes depuis le début de l’obs.). Jacqueline recommence à mettre, plusieurs fois de suite, la poupée aussi loin d’elle que possible. Elle rit puis la remet contre le boulier. Après quoi elle la lève au-dessus de la table et la ramène précipitamment sur le plateau (Jacqueline ne sait pas encore lâcher les objets : elle les lance ou les conduit elle-même, comme ici, de la main). Elle met ensuite la poupée sous le plateau supérieur de la table et va l’y rechercher ; même réaction plusieurs fois de suite. Elle la remet sur le plateau et la frappe du doigt. Après une interruption, elle la remet sous le plateau supérieur, et se penche en avant pour la voir dans cette position. Nouvelle interruption, puis elle se penche encore pour la voir, elle l’enfonce plus profondément, la ressort et l’enfonce davantage pour la retirer enfin. Elle en frotte le pourtour du plateau, la remet dessous, la retire, recommence et finit par la placer aussi loin que possible sur le plateau inférieur.
Un moment après Jacqueline, dans la même position, a en mains une bourse de perles. Même jeu de déplacements : elle la passe d’un plateau à l’autre, la glisse sous le plateau supérieur, puis la retire pour la poser dessus et regarde l’espace qu’elle occupait en dessous, etc.
On voit clairement ce qui intéresse l’enfant en toutes ces démarches : les déplacements et les positions de l’objet par rapport aux autres corps. L’action de lancer, ou de cacher et de retrouver, n’intervient donc ici que comme un simple cas particulier.
[p. 188]Obs. 107. — Lucienne de même, dès 1 ; 0, s’intéresse aux déplacements et les provoque pour les étudier en eux-mêmes. À 0 ; 12 (30), elle pose ma montre devant elle et étale la chaîne, d’abord horizontalement et perpendiculairement à elle, puis en différentes autres positions. Après quoi elle la tient verticalement et la secoue. Enfin elle l’étale sur ses jambes nues, la fait glisser et finit par la saisir des deux mains et s’en racler le genou.
À 1 ; 3 (3), elle passe un caillou à travers les barreaux de son parc et le rentre. Elle fait de même avec les trois autres cailloux qu’elle a devant elle. Puis elle les pose à 20 cm d’elle sur un tapis pour les rapprocher ensuite.
À 1 ; 3 (12), elle a une branche de feuillage à la main. Elle en détache les feuilles pour les lancer à terre successivement. Elle examine chaque fois avec grande attention la trajectoire suivie. Le même jour, elle éloigne d’elle un tamis et le rapproche alternativement.
Le lendemain, à 1 ; 3 (13), elle utilise ce même tamis pour élaborer un groupe original de déplacements : elle pivote sur elle-même et lors de chaque nouvelle position, elle déplace le tamis d’un arc de cercle correspondant, après l’avoir mis au début aussi loin d’elle que possible. Le tamis décrit ainsi un large mouvement circulaire autour d’elle, en la suivant dans sa propre rotation.
À 1 ; 3 (13) également, elle met une balle dans un arrosoir et la recherche avec la même main. Lorsqu’elle ne peut l’atteindre d’emblée, elle change de main. À 1 ; 3 (14), c’est une vache de bois qu’elle enfile dans l’arrosoir pour l’y rechercher. Lorsque le jouet s’accroche, Lucienne lui imprime un mouvement vertical de va-et-vient (donc à l’intérieur de l’arrosoir), puis le remet au fond pour le sortir enfin. Elle fait de même avec différents autres objets : un collier, des moules métalliques, etc.
À 1 ; 4 (8), elle pousse du doigt des plots sur une boîte fermée, et les conduits au bord jusqu’à ce qu’ils tombent.
À 1 ; 4 (27), elle étudie la chute d’une petite plume très légère, qui tombe en papillonnant. Elle répète sans fin l’expérience.
À 1 ; 4 (28), elle transporte une fleur d’un endroit à un autre (d’une table à un canapé et vice versa). Lucienne la précède chaque fois, en un chassé-croisé qu’elle organise elle-même.
Obs. 108. — Nous avons vu (vol. I, obs. 140 et 141) comment Laurent, à 0 ; 10 (10), a commencé à jeter à terre les objets, non plus pour analyser l’acte même du lâcher, mais pour étudier les trajectoires comme telles. Les semaines suivantes, il a naturellement multiplié de telles expériences. À 0 ; 11 (28) encore, par exemple, je note que, durant plus d’une demi-heure, il fait tomber tout ce qu’il trouve, en examinant avec une grande attention la trajectoire et le point d’arrivée.
Or cet intérêt pour les mouvements de chute est allé de pair, dès 0 ; 10 (15) environ, avec un intérêt systématique pour les déplacements des objets les uns par rapport aux autres. On se rappelle (obs. 94), que, dès 0 ; 9, Laurent a commencé à déplacer, à la hauteur de ses yeux, les jouets nouveaux ou même connus, pour les « explorer ». Mais on ne peut encore parler, à cet égard, de déplacements des corps les uns par rapport aux autres. Dès la seconde moitié du onzième mois, par contre, il semble étudier de tels mouvements. Lorsqu’il est assis, par exemple, à sa table, il s’amuse, non seulement à faire tomber les objets sur le sol, mais à les changer de place, à les prendre pour les poser à nouveau, etc. Que de tels gestes soient intentionnels, c’est bien ce que semble montrer leur destinée ultérieure.
À 0 ; 11 (18), en effet, le doute n’est plus guère possible sur leur interprétation.
[p. 189] Laurent est de nouveau assis à sa table, et à côté d’une chaise. Il a devant lui divers objets (jouets en peluche, etc.). Or, au lieu de les jeter tous à terre, il en déplace plusieurs en les posant, tantôt à quelques centimètres de l’endroit où il les a pris, tantôt sur la chaise elle-même.
À 0 ; 11 (29), il me saisit la main pour la poser à quelque distance de l’endroit où elle était et répète cette manœuvre plusieurs fois de suite. Il la déplace également en l’air.
À 1 ; 0 (23), il est assis devant une table et à côté d’un plateau. Il met un plot successivement entre ses jambes, sur la table, entre un coussin et le dossier de sa chaise, sur le plateau, par terre, etc., et étudie avec attention ces déplacements.
À 1 ; 3 (4), encore, il répète ce que faisait Lucienne presque exactement au même âge — à 1 ; 3 (13) : il pivote sur sa base en déplaçant un caillou. Plus précisément, il est assis, pose un caillou devant lui, puis le déplace sur la droite, corrige sa propre position pour se remettre en face du caillou, le déplace de nouveau à droite et ainsi de suite jusqu’à décrire un cercle presque complet.
Il n’est pas de doute que ces conduites n’impliquent tout à la fois l’élaboration de relations entre les objets comme tels, et par conséquent celle de groupes « objectifs » plus ou moins complexes de déplacements.
Prenons comme exemple le déplacement d’un objet perpendiculairement au regard de l’enfant, déplacement que l’enfant suit des yeux de manière à retrouver sans cesse l’objet devant lui. On a vu précédemment pourquoi ce groupe, qui est apparu à H. Poincaré comme le plus élémentaire possible, psychologiquement parlant, et comme suffisant à assurer la différenciation des changements de position et des changements d’état, nous a semblé au contraire demeurer longtemps à l’état de simple groupe « pratique » ou de groupe « subjectif ». En effet, d’une part l’enfant qui suit des yeux un objet ne sait pas, au début, qu’il se déplace lui-même, et, d’autre part, il n’établit pas de relations entre les mouvements de cet objet et ceux, ou les positions, des objets environnants. Aussi l’enfant commence-t-il par demeurer inconscient des groupes que ses actions élaborent, de tels groupes consistant ainsi en purs groupes « pratiques ». Lorsque, durant le troisième stade, il déplace lui-même les objets en les manipulant (par exemple lorsqu’il agite dans l’air un hochet), il situe par contre ses propres déplacements (ceux de sa main) par rapport à ceux de l’objet. Seulement il s’ignore toujours à titre de sujet visuel et surtout il ne situe les déplacements de l’objet que par
[p. 190] rapport à lui et non pas encore par rapport aux autres corps : aussi le groupe qu’il élabore en manipulant les choses demeure-t-il « subjectif » parce que relatif à l’action propre, sans que l’enfant se rende compte de cette relativité. Enfin, durant le quatrième stade, l’enfant devient capable d’opérations réversibles (cacher l’objet et le retrouver, etc.) mais il ne généralise pas cette découverte jusqu’à la construction de groupes plus complexes puisqu’il ne tient pas encore compte des déplacements successifs de la chose cherchée. Au contraire, une opération comme celle de Lucienne à 1 ; 3 (13) (tourner sur soi-même en imprimant à l’objet un mouvement circulaire correspondant) satisfait aux deux conditions psychologiques du groupe « objectif », en même temps qu’elle constitue un groupe géométrique typique : d’une part, Lucienne sait bien qu’elle tourne elle-même et elle distingue ainsi clairement les changements de position de l’objet des changements d’état ; d’autre part, tout le contexte montre assez qu’en déplaçant les corps, Lucienne ne cherche plus simplement à les utiliser en vue de l’action propre (et ne se borne plus ainsi à les situer par rapport à elle-même), mais qu’elle étudie leurs mouvements les uns par rapport aux autres (elle met les objets les uns sur les autres, les uns dans les autres, etc.).
De même, dans tous les autres faits cités, il y a à la fois conscience des propres déplacements et conscience des rapports existant entre les objets comme tels : il y a donc groupes « objectifs » de déplacements.
Un autre ensemble de faits, qui montre également l’intérêt de l’enfant pour les rapports des objets entre eux, est celui des conduites relatives à la position et à l’équilibre des corps. Voici d’abord quelques exemples :
Obs. 109. — Lucienne, à 1 ; 3 (4) et le lendemain, met un bol de métal sur un seau de bois (plus petit que le bol) et le lâche. Il tombe et elle recommence indéfiniment. À 1 ; 3 (6), elle s’exerce au même jeu, mais ne lâche pas le bol avant qu’il soit en équilibre.
À 1 ; 3 (19), elle empile trois objets. Elle pose sur le sol un moule en fer (retourné), puis, sur lui une boîte et elle met sur la boîte un jouet qui tombe. Elle recommence longuement.
À 1 ; 4 (25), elle pose sur ma jambe un cube de bois, lequel demeure bien en place mais penché et en équilibre très instable. Lucienne le regarde avec
[p. 191] attention puis pose néanmoins sur lui un cube plus petit, qui entraîne naturellement la chute du tout.
À 1 ; 6 (27), enfin, Lucienne entasse des plots en colonne et parvient à mettre jusqu’à six grands plots en équilibre. Elle les ajuste et corrige leur position avant de les lâcher et sait prévoir quand ils tiendront : il y a là assurément, une acquisition par « tâtonnement dirigé et apprentissage ». Elle a essayé également de mettre sur trois plots entassés une petite colonne de bois : elle la met au bord du plot supérieur, mais la colonne tient néanmoins du premier coup. Elle essaie alors d’en poser une autre sur celle-là, mais tout s’écroule.
Obs. 109 bis. — À 1 ; 3 (6), Lucienne aligne quatre bols très régulièrement les uns à côté des autres et en ligne droite. Elle défait ensuite la série et recommence.
Les jours suivants elle fait de même avec des cailloux et des plots, mais s’en tient à l’alignement rectiligne.
Obs. 110. — Chez Laurent nous ne nous sommes pas borné, comme chez Lucienne, à observer les conduites spontanées relatives aux positions et à l’équilibre, mais avons cherché à déterminer par l’expérience à quel âge ces relations étaient comprises. On a vu (obs. 101) comment la relation « posé sur » n’était apparue, à cet égard, que vers 0 ; 10 (5) : c’est donc seulement au début du présent stade que Laurent a su saisir le rapport qui existe entre un objet et son support. L’obs. 103 nous a montré d’autre part que, jusqu’à 0 ; 10 (20), il n’est point parvenu à utiliser le support à titre d’instrument ou d’intermédiaire. Il est donc permis d’admettre que, jusque vers 0 ; 11, l’enfant n’a guère prêté attention aux rapports de position et d’équilibre. C’est seulement vers cette date, en effet (obs. 108), qu’il s’est mis à changer systématiquement les objets de position pour en étudier les déplacements relatifs.
Mais il faut attendre jusqu’à 1 ; 0 (15) pour que Laurent étudie systématiquement les positions comme telles et les conditions d’équilibre. À 1 ; 0 (17), Laurent joue avec une boîte allongée qu’il pose verticalement pour la pousser ensuite et la faire tomber. Il la redresse aussitôt en la posant un peu plus loin et recommence. Il continue ce jeu avec une grande assiduité, en variant les endroits mais en remettant presque chaque fois la boîte en hauteur : il y a donc là une recherche intentionnelle de la position verticale.
À 1 ; 1 (24), Laurent joue avec de petits meubles en bois. Il les met les uns sur les autres deux par deux (quatre fois de suite). Il recommence les jours suivants. À 1 ; 2 (25), il fait de même avec des plots.
À 1 ; 4 (0), enfin, il essaie de faire tenir sur l’une de ses extrémités un plot allongé en forme de parallélépipède. Il se met en colère lorsqu’il ne réussit pas, mais parvient en général à ses fins.
À 1 ; 4 (1), il met trois tasses l’une sur l’autre. Le même jour il fait tenir une poupée sur ses pieds, puis la pose successivement ainsi sur trois rondelles différentes de carton.
À 1 ; 6 (0), enfin, il pose un plot sur une boîte et déplace celle-ci pour étudier les mouvements du plot ainsi provoqués. Il finit par remuer la boîte de plus en plus vite, de manière à faire tomber le plot. Il le remet alors et recommence le jeu, très intéressé.
Il est indubitable que ces recherches de l’enfant concernant les positions et les conditions d’équilibre des corps supposent
[p. 192] ou provoquent, elles aussi, un intérêt pour les relations spatiales des objets entre eux. Lorsque Lucienne met les choses les unes sur les autres (obs. 109) ou les unes à côté des autres (obs. 109 bis), elle établit des rapports entre elles, et lorsqu’elle étudie l’équilibre de plots ou de poupées, il s’agit toujours d’un équilibre relatif aux supports.
Cet intérêt pour les relations de position et de déplacements des objets entre eux est assurément nouveau si on le compare aux intérêts propres au quatrième stade. Le quatrième stade inaugure, il est vrai, une conduite impliquant le début de telles relations : chercher les objets sous les écrans. Mais le rapport spécial de l’objet caché avec l’objet-écran est loin d’impliquer une mise en relations générale des objets entre eux : la preuve en est que l’objet trouvé sous un écran A est ensuite recherché en cette même position malgré les déplacements qu’il subit ultérieurement. L’objet-écran n’est donc pas conçu par l’enfant comme un objet quelconque avec lequel l’objet caché serait en relation : l’écran est encore perçu relativement au sujet et non pas relativement à l’objet.
Ceci nous conduit à l’examen d’une relation qui, pour nous, rappelle celle de l’écran, mais qui, pour l’enfant, paraît liée à celles du présent stade, c’est-à-dire à la découverte des rapports spatiaux des objets entre eux : la relation de contenu à contenant. Ce n’est qu’au début de la seconde année, en effet, que l’enfant se met à emboîter les objets pleins dans les objets creux et à vider ces derniers pour retrouver les premiers. Voici quelques exemples :
Obs. 111. — Lucienne, de 1 ; 2 (28) à 1 ; 3 (6), met systématiquement de l’herbe, de la terre, des cailloux, etc., dans tous les objets creux qu’elle a sous la main : bols, seaux, boîtes, etc.
À 1 ; 3 (6), elle explore du doigt la surface d’une pelle et découvre que le manche métallique en est creux : elle enfonce son doigt dedans et alors immédiatement cherche de l’herbe qu’elle introduit dans l’ouverture.
Le même jour elle emboîte des bols (de dimensions identiques) les uns dans les autres : elle le fait délicatement en examinant avec soin les rapports des objets entre eux.
À 1 ; 3 (7), elle a devant elle quatre ou cinq cailloux. Elle les met un à un dans un bol et les ressort de même. Puis elle transvase d’un bol à l’autre, toujours un à un.
À 1 ; 3 (9), elle découvre par contre la possibilité de vider d’un coup l’ensemble du contenu d’un récipient : elle accumule dans un panier
[p. 193] les moules de métal qu’elle a sous la main, des pierres, brins d’herbe, etc., puis elle renverse le tout.
À 1 ; 3 (12), elle met ses moules (au nombre de cinq) dans un grand tamis, et les enlève un à un. Tantôt elle en met deux ou trois en tas, tantôt elle en met un, puis l’enlève, un second, puis l’enlève, etc.
Après quoi elle met une pelle dans le tamis, puis le prend et le renverse de haut jusqu’à ce que la pelle tombe.
À 1 ; 3 (14), elle met ses moules dans un arrosoir et vide le tout d’un bloc.
À 1 ; 4 (11), on lui présente pour la première fois des boîtes encastrées. Elle cherche aussitôt à sortir celles qui sont à l’intérieur. N’y parvenant pas, elle renverse intentionnellement le tout, et le contenu se répand sur le sol. Puis elle essaie de les remettre, mais hâtivement et naturellement sans ordre.
Obs. 112. — Jacqueline, à 1 ; 3 (28), voit, pour la première fois les mêmes cubes à encastrer, mais dispersés sur le sol 17. Elle en prend un (I), le retourne en tous sens et met l’index dedans. Elle le rejette et en prend un second (II), même comportement (elle met cette fois toute la main dedans). En relançant ce second cube elle le fait tomber par hasard dans un exemplaire beaucoup plus grand (III) : elle l’en ressort aussitôt pour l’y remettre. Puis elle en prend un autre (IV) qu’elle met aussi dans le grand (III). Elle les ressort et les remet les deux, plusieurs fois de suite.
Après quoi elle en prend un gros (V), presque aussi volumineux que celui dont elle s’est servi jusqu’ici à titre de contenant (III), et essaie aussitôt de le mettre dedans. Elle n’y parvient pas et le pose simplement de travers sur l’ouverture de l’autre. Puis elle arrive à l’introduire mais pas à le ressortir. Elle n’a pas l’idée de retourner le grand (III) pour faire tomber le plus petit (V). Elle découvre enfin un procédé adéquat, en glissant son doigt contre la paroi intérieure du petit.
Elle choisit ensuite un cube beaucoup plus petit (VI) et le met dans le grand (III). Elle le ressort et l’introduit à nouveau une dizaine de fois. Elle reprend alors le gros (V) qu’elle remet et ressort bien d’emblée. Puis elle en prend un petit (VII), qu’elle entre et sort un grand nombre de fois.
Vient alors une expérience curieuse : elle prend l’un des plus gros cubes (VIII) qu’elle essaie de mettre dans un plus petit (VI) : elle tâtonne un moment puis renonce assez vite. Même réaction une seconde fois.
Puis elle reprend les cubes V et III et essaie de mettre le premier dans le second. Elle réussit bien à l’introduire mais a grande difficulté à le ressortir. Sitôt parvenue à ses fins, elle recommence une dizaine de fois, par assimilation fonctionnelle.
Enfin, le cube V étant dans le cube III, elle saisit un cube plus petit (IV) qu’elle introduit dans le V. Elle le ressort et le remet et en vient à faire cette opération tantôt de la main gauche tantôt de la main droite.
Obs. 113. — Laurent a commencé, vers 1 ; 2 (18), à mettre des cailloux, des petites pommes, etc., dans des tasses, des seaux divers, etc., pour les renverser ensuite. Cette conduite est devenue durant les semaines suivantes de plus en plus fréquente. La vision d’un objet creux, entre 1 ; 3 et 1 ; 6, déclenche presque automatiquement chez Laurent l’envie de le remplir, pour le déplacer et le vider tôt après. À 1 ; 3 (17), par exemple, il remplit d’herbes et de cailloux une tasse de métal, pour la vider plus loin, etc.
[p. 194] Ces conduites relatives aux rapports de contenant et de contenu montrent à nouveau l’intérêt de l’enfant pour les relations spatiales des objets entre eux. Quant aux « groupes » ainsi élaborés, ils sont d’abord très frustes et constitués par des opérations simplement réversibles : mettre un objet dans un autre et l’en ressortir. Sous cette forme, ils ne dépassent guère le niveau des groupes du quatrième stade, surtout que, comme on l’a vu à propos de la notion d’objet (obs. 60-63), il suffit d’augmenter le nombre des déplacements pour que l’enfant revienne à la notion d’une position privilégiée. Mais ensuite le « groupe » se complique : vider le contenant pour ramasser le contenu à terre, etc. En outre, lorsque, par exemple, Lucienne vide d’un coup le contenu d’un panier qu’elle a rempli pièce à pièce, elle résume en une opération unique une série possible d’opérations de détail.
L’opération qui consiste à retourner le contenant pour le vider nous conduit aux groupes relatifs aux rotations ou renversements. On se rappelle qu’au cours du stade précédent l’enfant était déjà devenu capable de retourner systématiquement les objets. Mais il se bornait à les retourner en eux-mêmes, c’est-à-dire naturellement par rapport à lui. Il s’ajoute à cela, au cours du présent stade, qu’il apprend à les retourner les uns par rapport aux autres :
Obs. 114. — Jacqueline, à 1 ; 3 (9), joue avec une poupée et la déplace comme on a vu dans l’obs. 106. Mais, outre les déplacements, elle s’intéresse à ses diverses positions par rapport aux objets environnants. C’est ainsi qu’elle la pose sur ses pieds, puis la retourne et la met sur la tête ; après quoi elle essaie de divers équilibres (penchée aux trois quarts, etc.). Enfin elle la retourne, la face contre le sol, puis la remet sur le dos. Il y a donc là non seulement étude des positions et de l’équilibre, mais une série de renversements de l’objet par rapport aux autres.
De même, en possession d’une bourse de perles (voir plus haut la même obs. 106), elle la pose sur un côté puis la retourne pour la poser sur l’autre. Après quoi elle la plie en deux et examine la fente ainsi formée : elle la regarde par-dessous, puis par-dessus, en la renversant systématiquement.
Obs. 114 bis. — À 1 ; 3 (9), également, Lucienne ouvre et ferme une gaine de montre. Elle essaie à un moment donné par la charnière, puis corrige en tournant progressivement l’objet posé sur la table jusqu’à ce qu’elle ait la fente située en face d’elle.
On a vu, en outre, comment Lucienne savait renverser systématiquement les cubes, bols, boîtes, etc., pour les vider de leur contenu.
[p. 195]Obs. 115. — Laurent est déjà parvenu, au cours du quatrième stade (voir obs. 92 et 93), à retourner les objets lorsque ceux-ci présentaient deux faces principales (en particulier un envers et un endroit). Deux progrès s’ajoutent à cela au cours du cinquième stade.
En premier lieu, l’enfant devient capable de retourner des objets à plusieurs faces équivalentes pour trouver l’une d’entre elles. Par exemple, à 1 ; 0 (20), Laurent sait retrouver d’emblée le couvercle d’une boîte à peu près cubique. Dès 1 ; 1 (24), il sait découvrir l’un des deux côtés sur lesquels il faut presser pour ouvrir une boîte d’allumettes ordinaire. À 1 ; 3 (18), il retourne une pomme pour en retrouver la queue, etc. — Chacune de ces rotations nous paraît impliquer plus qu’un simple « groupe » d’opérations réversibles : c’est en cela qu’elles sont supérieures à celles du quatrième stade.
En second lieu, Laurent est devenu capable, non pas seulement de retourner par rapport à lui les objets, même à plusieurs faces, mais encore de leur imprimer une rotation relative à d’autres objets ou à leurs supports. Lorsque, par exemple, à 1 ; 0 (17), Laurent (obs. 110), pose une boîte en hauteur sur le sol pour la faire ensuite tomber, il lui arrive à plusieurs reprises de devoir la retourner avant de la poser : cette rotation est donc relative non pas seulement à lui mais au plan horizontal constitué par le sol.
Il en est de même lorsqu’à 1 ; 1 (24) il met de petits meubles les uns sur les autres et surtout lorsqu’à 1 ; 4 (0) il fait tenir en équilibre un plot allongé.
Mais voici quelques nouveaux faits. À 1 ; 2 (25), il met une pomme dans une petite tasse pour renverser celle-ci aussitôt après. Même exercice avec un seau. À 1 ; 5 (25), il retourne un couvercle pour le poser sur une théière en cuivre, pour la renverser ensuite et faire tomber le couvercle. La rotation du couvercle est donc relative à sa position sur la théière et le renversement de celle-ci est destiné à faire chuter le couvercle : il y a donc ici deux mouvements de rotation relatifs l’un à l’autre.
À 1 ; 6 (1), de même, Laurent retourne un chien en peluche, tombé sur le sol, pour le poser sur un coussin (en équilibre sur les pieds), puis il se penche lui-même pour voir le chien de face. N’y parvenant pas entièrement, il imprime au coussin une légère rotation, de 15° environ. Il y a donc ici encore un ensemble de mouvements « groupés » en fonction des relations des objets eux-mêmes.
Ces opérations de renversement nous montrent clairement quel progrès s’est accompli du quatrième à ce cinquième stade. On se rappelle que l’enfant du quatrième stade était fort capable de retourner un objet, mais en lui-même et sans relation avec les autres corps : c’est ainsi que Jacqueline (obs. 102) ne pouvait parvenir à 0 ; 11 encore, à mettre un dé sur une boîte faute de le tourner du bon côté. À 0 ; 13, au contraire, on vient de voir qu’elle retourne fort bien une poupée en tous sens, etc. Le caractère du stade se retrouve donc ici : mise en relations spatiales des objets entre eux.
Enfin, dernière acquisition essentielle : par le fait même que l’enfant établit des rapports de positions et de déplacements
[p. 196] entre les objets, il commence à prendre conscience de ses propres mouvements à titre de déplacements d’ensemble. Ce n’est pas à dire encore qu’il se situe lui-même par rapport aux autres corps en un système de relations réciproques, mais il se déplace consciemment dans la direction des objectifs à atteindre et acquiert ainsi la possibilité d’élaborer des groupes plus complexes que précédemment, en particulier en ce qui concerne la profondeur.
Voici quelques exemples :
Obs. 116. — Jacqueline, dès 1 ; 1 (26) dirige elle-même sa marche (en se retenant encore aux bras de sa maman) et s’oriente vers les chaises, le canapé, etc. À 1 ; 3 (9), elle fait le tour de la chambre sans plan prémédité, mais en cherchant devant chaque meuble à atteindre le meuble suivant.
À 1 ; 3 (12), elle est dans son parc et je place un clown debout sur les différents côtés successivement ; Jacqueline rejoint chaque fois l’endroit voulu, en marchant, assez péniblement encore, le long des parois du cadre.
On a déjà vu (vol. I, obs. 167) comment, le même jour, et à 1 ; 3 (16), Jacqueline s’est révélée capable de pousser son parc dans la direction d’un objectif éloigné qu’elle ne parvenait pas à atteindre sans plus.
À 1 ; 4 (20), elle me regarde alors que je mets son canard derrière mon dos : elle se lève et tourne systématiquement autour de moi pour le chercher.
Obs. 117. — Laurent a su, dès 1 ; 2 (15), construire, en marchant, de véritables groupes de déplacement. En voici deux exemples.
Fig. 1
Le premier est relatif à une porte qui l’attirait chaque jour au cours de sa promenade au jardin. Pour atteindre cette porte P, il était obligé soit de suivre deux chemins A B et B P, décrivant ensemble un angle droit au point B, soit de parcourir la trajectoire rectiligne A P en passant directement par l’herbe. Or au début de ses sorties quotidiennes, Laurent, parvenu en A, regardait de loin la porte P, mais se croyait obligé, pour l’atteindre, de suivre la trajectoire A B P. En outre, il revenait par le même chemin, prolongeant la ligne B A pour rejoindre une autre porte à l’extrémité inverse du jardin. Or, après quelques jours, il s’est mis, d’abord en revenant, à parcourir la ligne P A, d’où le groupe : A B, B P et P A. Dans la suite, il parcourt le même itinéraire dans le sens inverse : A P, P B et B A. — On voit qu’un groupe proprement dit est ainsi constitué par les déplacements mêmes de l’enfant.
Le second exemple est relatif à une plate-bande carrée, C D H I. Il faut savoir que le jardin dont il était ici question est formé de quatre carrés juxtaposés (A B C D, E A D F, F D H G et D C I H) constituant ensemble un grand carré E B I G. Or, après être parti du point H pour aller à la fontaine en C au moyen de l’itinéraire H I C, Laurent sait fort bien revenir en H en suivant la ligne C D H (il suit ainsi les côtés du carré D C I H).
On voit ainsi que, dans l’un et dans l’autre de ces deux cas, l’enfant constitue, par ses déplacements mêmes, un groupe proprement dit. Un problème subsiste, il est vrai, qui est de savoir si ces groupes sont simplement dus au hasard ou conscients et intentionnels. Les deux possibilités sont en effet également vraisemblables. La première est que ces deux groupes se soient constitués par simple coordination de signaux, sans préoccupation
[p. 197] relative à l’itinéraire parcouru. Par exemple, pour atteindre la porte P, l’enfant saurait, lorsqu’il est en A, qu’il faut passer au préalable à côté des buissons situés en B (il a découvert cet itinéraire par hasard et a attribué depuis lors une certaine signification aux arbustes situés en B). Inversement, lorsque l’enfant est en P, il peut voir de loin certains signaux en A qui lui permettent de parcourir en ligne droite le trajet P A, sans savoir qu’il résume ainsi, en une seule opération, les deux déplacements P B et B A. — Dans l’autre hypothèse, au contraire, l’enfant aurait conscience des relations spatiales unissant les trois points A, B et P.
Il est naturellement difficile de savoir comment de tels groupes sont constitués, et, par conséquent, laquelle est la vraie, au début, des deux hypothèses mentionnées. Il est même fort probable, puisque ces groupes ne se sont pas acquis en un seul jour, mais progressivement, que la première interprétation est la bonne en ce qui concerne la phase de constitution. C’est pourquoi nous classons ces faits dans le cinquième stade, lequel, du point de vue du fonctionnement de l’intelligence (voir vol. I), est celui de la découverte des moyens nouveaux par tâtonnement dirigé et expérimentation. Mais nous croyons que, sitôt constitué le système des indices permettant à l’enfant de reconnaître la signification des différentes droites en présence, Laurent s’avère capable de combiner consciemment les déplacements entre eux pour former ainsi de véritables groupes. À cet égard, l’argument décisif nous paraît être fourni par la mimique de l’enfant : loin de tâtonner ou, au contraire, de paraître agir automatiquement, on voit à chaque instant Laurent examiner la situation, puis se décider comme s’il était guidé par la perception des relations spatiales elles-mêmes.
Il est clair que la possibilité de se déplacer ainsi soi-même consciemment et de former des « groupes » par ses propres allées et venues complète nécessairement les groupes élaborés au moyen
[p. 198] des relations des objets les uns avec les autres. Au total, l’enfant parvient ainsi, dans tous les domaines, à la construction de groupes réellement « objectifs ». Est-ce à dire cependant que tout soit terminé dans l’élaboration de la notion de « groupe », à part la question de la complexité des différents groupes comparés entre eux ? Il n’en est rien, parce que les groupes objectifs découverts durant ce stade demeurent limités aux déplacements directement perçus et n’englobent encore aucun déplacement simplement représenté. En d’autres termes, l’enfant ne saura encore ni tenir compte des déplacements se produisant en dehors du champ de la perception (mais dont il perçoit cependant le résultat) ni se situer lui-même par rapport aux objets (cette opération supposant que l’on se représente en tant que mobile et non pas seulement que l’on prenne conscience de ses propres déplacements). Examinons ces deux sortes de lacunes qui séparent encore le groupe objectif du groupe « représentatif ».
En ce qui concerne le premier point, on peut soutenir en un mot que l’enfant, tout en sachant combiner entre eux les déplacements successifs des objets qu’il perçoit, ne parvient point encore à prévoir les relations spatiales de ces objets entre eux (sauf quand cette précision découle d’actions habituelles) ni à reconstituer les déplacements invisibles : en bref, il perçoit l’espace sans parvenir encore à se le représenter.
C’est ce qui résulte d’une manière très générale des observations consignées dans le vol. I sous le titre de « découverte des moyens nouveaux par expérimentation active ». Lorsque, par exemple, l’enfant se sert de supports pour attirer à lui les objets éloignés, il lui arrive, comme à Lucienne (obs. 150) de tirer à lui le support même quand l’objet désiré est à côté et non pas dessus. Ou, lorsque l’enfant utilise une ficelle fixée à l’objectif pour s’emparer de celui-ci, il ne tend pas la ficelle (obs. 154). Quant au bâton, il ne s’en sert d’abord que si cet instrument est perçu en même temps que l’objectif et si tous deux sont proches l’un de l’autre : en d’autres termes l’enfant demeure incapable d’évoquer l’usage d’un bâton trop éloigné de l’objet et de se représenter le rapport entre les deux. Quant aux obs. 162-166, elles
[p. 199] nous montrent comment l’enfant qui cherche à faire entrer un bâton ou un jouet quelconque (un coq en carton, etc.) à travers les barreaux de son cadre, a besoin d’un long apprentissage pour découvrir que les barreaux retiennent l’objet trop large et qu’il faut retourner celui-ci pour le faire entrer par son côté étroit : il n’y a donc aucune représentation anticipée des rapports de dimensions ni même de l’imperméabilité d’un solide à l’égard des autres solides. Ce dernier caractère se retrouve dans l’obs. 174, lorsque Lucienne, pour enfiler une bague autour d’un bâton, l’applique simplement contre ce bâton, comme si le métal allait traverser le bois pour se placer à l’endroit voulu. En bref, dans toutes ces observations on s’aperçoit que les relations spatiales des objets entre eux sont encore affaire d’apprentissage et ne donnent nullement lieu à représentations détachées de l’action. Lorsque l’enfant perçoit directement les objets en cause, il s’essaie à les mettre en relations, mais sans prévoir en rien la nature de ces dernières et en se bornant à les organiser après coup. Au cours du stade suivant, au contraire, on pourra parler de représentation spatiale proprement dite, parce que, aux groupes objectifs simplement perçus s’ajouteront des groupes évoqués mentalement.
Voici encore un ou deux exemples de ces difficultés de représentations :
Obs. 118. — Lucienne, à 1 ; 2 (12), passe autour de sa tête un cerceau qui entre jusque sur ses épaules. Elle l’enlève puis cherche à exécuter la même opération avec un couvercle (plein). Elle se l’applique sur le sommet du crâne et tire avec les deux mains sur les côtés, très étonnée que le couvercle n’entre pas : elle n’a donc nullement la notion que le fond du couvercle peut être retenu par sa tête elle-même.
À 1 ; 6 (25), elle est debout à côté de moi. J’allonge par terre ma chaîne de montre et pose ma jambe dessus dans le sens de la longueur, mais en m’arrangeant de manière que la chaîne ne puisse pas sortir du côté où elle est entrée. Lucienne la cherche alors en vain, et je la tire de l’autre côté. Dès la seconde épreuve, Lucienne paraît avoir saisi le truc : dès que je cache la chaîne sur la gauche de ma jambe, elle la recherche sur la droite. Seulement, il suffit que je répète l’expérience sous l’autre jambe pour que Lucienne n’y comprenne plus rien : elle recherche systématiquement la chaîne du côté où elle est entrée, et ne paraît pas concevoir qu’elle ait pu passer sous cette seconde jambe. C’est que, sous la première jambe, j’ai montré moi-même à l’enfant comment retrouver la chaîne de l’autre côté, tandis que dans la seconde épreuve, je suis resté passif.
[p. 200]Obs. 119. — Jacqueline, à 1 ; 6 (8), enfile un cygne, un poisson et une grenouille dans sa barboteuse, en les entrant par le haut. Après quoi elle cherche à les reprendre, mais n’y parvient pas, son vêtement étant trop étroit : elle se borne à passer sa main jusqu’à la hauteur de la poitrine et à regarder par l’orifice de la barboteuse les jouets qui sont tombés beaucoup plus bas. Mais elle n’a pas l’idée de les faire sortir par le bas, c’est-à-dire par les ouvertures des deux jambes.
Je sors alors moi-même l’un après l’autre les trois jouets en les saisissant par les ouvertures inférieures de l’habit, à la hauteur des cuisses. Jacqueline est alors fort étonnée de ce retour du cygne, etc., et dilate aussitôt l’orifice supérieur de la barboteuse pour regarder l’intérieur. Tout se passe donc comme si elle tenait à vérifier que les objets n’étaient plus dans son vêtement. Elle a cependant bien dû sentir tactilement la sortie des jouets par en bas, mais, manifestement, elle n’a aucune représentation visuelle de leur trajectoire.
Cette observation est donc analogue à celle que l’on vient de lire de Lucienne, qui, à 1 ; 6 également, ne se représente pas encore comment un objet peut passer sous un autre.
Obs. 120. — Laurent, à 1 ; 3 (17), pose un certain nombre d’objets (cailloux et jouets) sur une planchette, puis s’avise de vouloir contempler ce spectacle par-dessous. Il saisit la planchette, sans aucune précaution et la retourne. Les objets se renversent alors sur la table. Laurent a l’air fort surpris de cette chute, puis après avoir regardé un instant les jouets épars, il les replace sur la planchette. Tout se passe donc comme s’il n’avait pas prévu l’événement.
Mais est-ce faute de représentation que l’enfant n’a pas su prévoir le phénomène (alors qu’il sait fort bien faire tomber les objets en retournant leur support : voir obs. 115) ? On pourrait interpréter plus simplement la chose en invoquant soit la distraction, soit la difficulté technique de maintenir la planchette horizontale tout en regardant par-dessous. Mais un second essai de l’enfant nous a permis d’écarter ces deux solutions. Presque sitôt après avoir replacé les objets sur la planchette, Laurent saisit, en effet, celle-ci à nouveau pour regarder par-dessous. La distraction est donc cette fois exclue. D’autre part Laurent ne cherche en rien à maintenir le support horizontal : il ne se représente ainsi simplement pas la situation.
En bref, l’enfant perçoit les relations spatiales entre les choses, mais il ne se les représente point encore en l’absence de tout contact direct. Il en est naturellement de même en ce qui concerne son propre corps. L’enfant de ce stade a déjà conscience des déplacements d’ensemble de son organisme, et en cela il est en progrès sur les stades précédents, mais il ne parvient point encore à évoquer par simple représentation ses propres mouvements. Lorsqu’il s’agit seulement de se déplacer pour atteindre un objectif situé à distance, l’enfant sait diriger sa marche et prend ainsi conscience de son propre mouvement qu’il distingue de celui des objets, mais une telle conduite ne suppose point
[p. 201] encore qu’il se représente sa marche du dehors et situe ses déplacements dans l’ensemble de la situation. En effet, lorsque le problème, devant lequel se trouve l’enfant, suppose une telle représentation, on s’aperçoit alors que le sujet se considère toujours, sinon comme demeurant en dehors de l’espace, du moins comme constituant un centre privilégié : il n’est point encore un objet comme les autres dont les déplacements sont relatifs aux autres.
Obs. 121. — Il faut rappeler d’abord les curieux comportements que nous avons décrits dans le volume I (obs. 168 et 169) et au cours desquels l’enfant cherche à saisir certains objets, tout en se trouvant sur eux et les immobilisant ainsi : il semble évident, en de tels exemples, que l’enfant ne se représente pas les relations qu’il soutient avec les corps qui l’entourent.
Voici un cas du même ordre. À 1 ; 4 (20), Jacqueline joue à la balle avec moi. Je cache la balle sous un coussin. Jacqueline se précipite pour la retrouver, ayant attentivement regardé ce que je faisais. Mais elle met son pied droit sur le coussin, tout en essayant de le soulever des deux mains : plus elle tire sur l’objet-écran et plus elle le repousse de son pied, obligée qu’elle est de rester en équilibre. Elle finit par renoncer à la balle, faute de se représenter ce qui l’empêche d’enlever le coussin !
Obs. 122. — On peut ensuite citer, à l’appui de notre interprétation, l’observation que voici : à 1 ; 6 (13), Jacqueline est descendue dans un fossé étroit et profond (elle y disparaît jusqu’à mi-cuisses) et cherche à en ressortir. Elle pose son pied gauche sur le bord, mais ne parvient pas à se hisser. Elle se baisse alors (tout en gardant le pied gauche dans cette position) et saisit son pied droit des deux mains, comme pour l’amener à rejoindre le premier ! Elle fait une série d’efforts réels et devient rouge de sueur. Après quoi elle renonce, et monte en rampant sur le ventre. Mais, sitôt sortie du fossé, elle y redescend et reprend ses essais. Elle pose cette fois le pied droit d’abord et saisit le gauche des deux mains, en tirant visiblement.
Il est à noter qu’elle est descendue seule dans le fossé et qu’elle se croit seule durant l’observation.
Assurément, le problème qui est en cause ici dépasse la simple géométrie : c’est l’ensemble des relations physiques le reliant au sol que l’enfant semble ignorer, en particulier la pesanteur. Mais il nous semble probable que pour chercher à se mouvoir en ne s’appuyant que sur soi-même, à la manière de M. de Crac, il faut être peu capable de se représenter l’ensemble de son propre déplacement : Jacqueline perçoit bien le pied qu’elle cherche à tirer, mais elle se représente mal le mouvement total qu’elle voudrait exécuter.
En conclusion, le cinquième stade marque un progrès sensible quant à la construction de l’espace : avec l’élaboration des groupes « objectifs » de déplacements, qui définissent le début de cette période, on peut dire, en effet, que l’espace expérimental est constitué. Tout ce qui entre dans la perception directe peut
[p. 202] donc (à part les erreurs proprement dites, bien entendu) être organisé en un espace commun ou en un milieu homogène des déplacements. En outre les propres déplacements deviennent conscients et sont ainsi situés par rapport aux autres. Seulement la construction intellectuelle qui a permis cette élaboration des perceptions spatiales ne dépasse point encore la perception même, pour donner naissance à une représentation proprement dite des déplacements. D’une part, l’enfant ne tient pas compte des déplacements qui s’effectuent en dehors du champ visuel. D’autre part, le sujet ne se représente par ses propres mouvements d’ensemble en dehors de la perception directe qu’il en a.
§ 5. Le sixième stade : les groupes représentatifs🔗
Comme on l’a vu à propos de la notion d’objet, l’enfant devient capable, durant ce sixième stade, de retrouver, après plusieurs déplacements successifs, un objet caché même si certains d’entre eux sont effectués en dehors du champ visuel. Il y a donc représentation des mouvements, quel que soit le mode de production de ces représentations. Une telle nouveauté semble, au premier abord, ne rien ajouter d’essentiel à la constitution des relations spatiales. Mais, en réalité, la représentation de l’espace est nécessaire à son achèvement et cela pour deux raisons.
La première est que, sans la représentation des déplacements invisibles, l’univers de la perception demeure incohérent ou tout au moins incompréhensible. En effet, les objets changent de position les uns derrière les autres et sur des plans de profondeurs différentes : pour ordonner entre eux leurs divers déplacements, force est donc de corriger la simple perception par une représentation des mouvements non perçus ou des déplacements réels dissimulés sous les mouvements apparents.
La seconde raison est que, pour se situer lui-même dans l’espace et atteindre ainsi à la relativité constitutive d’un espace homogène, l’enfant a besoin de se représenter lui-même et d’imaginer ses propres déplacements comme s’il les voyait de l’extérieur.
[p. 203] Faute de posséder cette capacité, en effet, le sujet ne saurait que percevoir directement les mouvements qu’il exécute, mais sans les situer du dehors dans un espace commun aux objets et à lui-même : d’où un égocentrisme spatial, qui tend à disparaître dès le moment où il se situe dans l’espace comme tel au lieu de percevoir l’espace en fonction de lui.
C’est précisément sur ces deux points que se marquent les progrès de ce sixième stade : représentation des relations spatiales entre les choses et représentation des déplacements du corps propre.
On peut citer, de ce double point de vue, outre les groupes « représentatifs » décrits au cours du chapitre précédent à propos du sixième stade de la notion d’objet (chap. I, § 5), les faits d’« invention des moyens nouveaux par combinaison mentale » analysés dans le volume I. Lorsque l’enfant, par exemple, met en boule une chaîne de montre avant de l’introduire dans un orifice étroit (obs. 179), ou redresse d’avance un bâton pour l’entrer entre des barreaux (obs. 178), etc., il combine mentalement les relations spatiales des objets entre eux. Or cette capacité de représentation spatiale a d’emblée pour effet de permettre à l’enfant l’invention des « détours », c’est-à-dire des itinéraires à suivre pour tenir compte des obstacles. Cette conduite du « détour » nous paraît être la plus caractéristique de celles qui s’acquièrent durant le présent stade. D’une part, en effet, elle suppose la représentation des relations spatiales des objets entre eux aussi bien que celle des déplacements du corps propre. D’autre part, elle aboutit à l’élaboration de « groupes » proprement dits, ceux-ci étant donc, non seulement objectifs mais « représentatifs ».
Voici quelques exemples de ces comportements :
Obs. 123. — À 1 ; 6 (8), Jacqueline lance une balle sous un canapé. Mais, au lieu de se baisser d’emblée et de la rechercher par terre, elle regarde l’endroit, comprend que la balle a dû traverser l’espace situé sous le canapé et se met en marche pour aller par derrière. Seulement, ayant une table à sa droite, et le canapé étant adossé à un lit sur la gauche, elle commence par tourner le dos à l’endroit où la balle a disparu, puis elle contourne la table et enfin arrive derrière le canapé, directement à la bonne place. Elle a donc bouclé le cercle par un itinéraire différent de celui de l’objectif et
[p. 204] élaboré ainsi un « groupe » par représentation du déplacement invisible de la balle et du « détour » à accomplir pour la retrouver.
À 1 ; 6 (11), de même, Jacqueline perd sa balle sous un grand lit. Elle se penche et voit que la balle est engagée profondément. Jacqueline se relève alors et fait le tour du lit en contournant aussi une table de chevet. Le lendemain, au jardin, elle trouve un détour analogue pour me rejoindre de l’autre côté d’une corde tendue (mais dans ce dernier cas le chemin entier était visible d’avance).
Les semaines suivantes, je note de nombreux détours parmi les meubles de mon bureau. Le plus net est celui-ci, 1 ; 10 (21). Je mets une poupée sur le dossier d’un canapé situé dans l’embrasure de la fenêtre : Jacqueline, constatant qu’elle aura trop de peine par devant, ne cherche même pas à l’atteindre, mais va se faufiler péniblement entre le canapé et la fenêtre, puis elle se lève et saisit l’objectif.
Obs. 124. — Lucienne, de même, présente la conduite des détours dès 1 ; 6 environ. Nous avons déjà noté (vol. 1, obs. 181), comment, jouant pour la première fois avec une voiture de poupée et l’ayant poussée jusque contre la paroi de sa chambre, elle n’a pu la reculer sans plus : elle a, dès lors, abandonné de suite la poignée de cette voiture pour passer de l’autre côté, entre la paroi et l’extrémité antérieure, et s’est remise à pousser dans cette nouvelle position. Le détour est ici d’autant plus net qu’il s’accompagne d’une inversion de sens dans la traction de l’objet.
À 1 ; 6 (28), Lucienne, qui n’aime encore guère se lancer seule à travers les espaces vides, cherche à me rejoindre sur sa droite, en un coin de la pièce. Mais elle a peur des deux mètres à parcourir sans appui : elle inspecte alors l’ensemble de la chambre et part sur la gauche rejoindre une chaise, d’où elle atteint une table, d’où elle traverse 1 m 50 sans appui pour trouver un canapé ; de là elle change de direction pour partir de mon côté et me retrouve après s’être appuyée contre une autre chaise et ma table de travail. Le voyage entier s’est fait sans me regarder.
Obs. 125. — Chez Laurent, le premier « détour » manifeste s’est observé à 1 ; 3 (4). L’enfant est debout, dans un jardin. De la main gauche il tient son papa, et, de la droite, il essaie d’attirer à lui une porte de fer (pleine et sans aucun grillage). Il y parvient dans une faible mesure, mais n’arrive pas à l’ouvrir complètement. Il s’arrête alors, puis, brusquement, m’entraîne de l’autre côté du mur : là, sans aucune hésitation ni aucune fausse manœuvre, il pousse la porte des deux mains et achève ainsi de l’ouvrir. Il a donc contourné l’objet en se représentant d’avance le chemin à parcourir, puisque la porte n’a rien de transparent (voir aussi, plus bas, l’obs. 159, à 1 ; 4 (4)).
Autre exemple. On se rappelle (obs. 117) le jardin carré I B E G formé lui-même de quatre plates-bandes juxtaposées 18. Or, à 1 ; 4 (10), et les jours suivants, Laurent parvient à exécuter, parmi les allées du jardin, un certain nombre de détours supposant nettement la représentation. C’est ainsi que, partant de G, il se dirige sans hésiter vers la porte P en suivant l’itinéraire G F D C B P. Inversement, lorsqu’en P on lui dit « maman » (sa mère est constamment assise en G), il refait sans hésiter la route inverse ou suit le chemin P B A D F G.
On voit en quoi ces « détours » diffèrent des simples déplacements de soi-même observés au cours du cinquième stade. Ils
[p. 205] supposent, en effet, une représentation anticipée de la marche à suivre et un itinéraire qui, ou bien n’est pas visible en son ensemble (obs. 123 et début de l’obs. 124), ou bien suppose un jeu de relations complexes (fin de l’obs. 124). Au contraire, durant le cinquième stade, l’enfant se borne à parcourir le chemin qu’il perçoit directement (obs. 115-117), ou, s’il contourne un obstacle (comme Jacqueline à 1 ; 4 (20) qui cherche un canard dans mon dos), il se borne à adopter l’itinéraire déjà suivi par l’objectif qui vient de disparaître.
De tels « détours » impliquent donc la représentation des relations spatiales entre les objets. Bien plus, ils impliquent la représentation des mouvements d’ensemble du corps propre : lorsque Jacqueline contourne un canapé ou un lit, ou Lucienne une voiture de poupée, non seulement elles savent qu’elles se déplacent elles-mêmes, mais encore elles situent leurs déplacements par rapport aux objets environnants. L’enfant se représente enfin lui-même comme étant dans l’espace, au lieu de se considérer comme un centre privilégié dont les déplacements demeurent absolus (voir obs. 121).
Cette double représentation des relations spatiales entre les objets et des propres déplacements se manifeste d’autre part dans les faits d’orientation, lesquels prolongent d’ailleurs sans plus la conduite des « détours ». Voici deux exemples :
Obs. 126. — À 1 ; 7 (27), Jacqueline me suit à une centaine de mètres d’un chalet de montagne, sur un chemin descendant vers la plaine et que son grand-papa a pris trois jours auparavant lors de son départ. Je demande à Jacqueline : « Où est maman ? », « Où est grand-papa ? », etc., en désignant alternativement les membres de la famille demeurés au chalet et ceux descendus en plaine. Jacqueline me montre chaque fois la direction correcte.
À 1 ; 11 (10), nous suivons une route droite à 1 km environ de la maison. Je demande à Jacqueline où est cette dernière : elle montre correctement la direction, en se retournant. Au retour, je répète ma question : Jacqueline commence par montrer systématiquement derrière elle (ce qui est donc erroné). Mais après quelques mètres elle se ravise en montrant par devant. Or sa correction ne vient pas de ce qu’elle aperçoit la maison au loin, mais seulement de ce qu’elle constate qu’elle est sur le chemin du retour.
Obs. 127. — Laurent, dans le jardin dont il a été déjà question (obs. 117 et 125), sait, dès 1 ; 4 — 1 ; 5, s’orienter au point de ne pas être dupe des fausses manœuvres que l’on essaie de lui faire accomplir.
Par exemple, allant de G à la porte P, en passant par les points G F et D,
[p. 206] Laurent s’engage, à mon incitation (je lui tiens la main droite), sur le trajet D H. Mais, à peine a-t-il fait quelques pas qu’il se retourne et reprend l’itinéraire D C B. En C, nouvel essai : je l’entraîne sur le trajet C I. Mais il se retourne tout de suite et retrouve son chemin.
À 1, 5 (21), il sait pointer du doigt les différents membres de la famille, qu’il ne voit plus, mais dont il suppose la position d’après les directions respectives dans lesquelles ils se sont engagés plus d’une heure auparavant ou d’après leurs occupations habituelles : il montre ainsi l’envers de la maison où il sait que ses sœurs jouent, le point de l’espace vers lequel s’est dirigé son grand-père en promenade, etc.
Ces dernières conduites sont importantes. Elles montrent, en effet, combien l’enfant, devenu capable de représentation, tend à ordonner les divers ensembles spatiaux les uns par rapport aux autres. Lorsque Jacqueline, engagée sur un chemin, ne perçoit plus ni son chalet de montagne ni sa maison, elle sait cependant qu’ils sont derrière elle. Sans avoir revu son grand-papa depuis trois jours, elle sait dans quelle direction il s’en est allé. Bref, les déplacements de son propre corps ne l’empêchent pas de se situer sans cesse dans un univers devenu immobile et la contenant elle-même.
Certes, il demeure quelque chose de l’espace absolu centré autour du sujet. L’erreur de Jacqueline, à 1 ; 11 (10), situant sa maison derrière elle-même sur le chemin du retour montre que, sans points de repère, il y aurait encore un « devant » et un « arrière » absolus et les recherches que nous avons publiées précédemment montrent que jusque vers 8 ans subsistent sur le plan verbal une gauche et une droite en soi 19. Seulement, en ce qui concerne l’avant et l’arrière, il suffit que l’enfant, au lieu de tourner simplement sur lui-même, reconnaisse en rentrant chez lui les points de repère qui ont jalonné sa route à l’aller pour qu’il retrouve son orientation.
Les faits d’orientation, plus encore que les simples « détours » témoignent donc de la double acquisition propre à ce stade. D’une part, en effet, il appert que l’enfant met en relation, dans sa représentation, non seulement les objets mais les ensembles spatiaux entre eux. D’autre part, il se représente assurément ses
[p. 207] propres déplacements, sans quoi la mise en relation dont nous venons de parler serait impossible.
En bref, grâce à la représentation spatiale et à la capacité d’élaborer des groupes représentatifs, l’espace est constitué pour la première fois à titre de milieu immobile dans lequel se situe le sujet lui-même. Cette acquisition finale garantit ainsi l’objectivité des groupes perçus et la possibilité d’étendre ces groupes aux déplacements ne tombant pas directement dans le champ de la perception. Dès lors, l’espace égocentrique initial se trouve en quelque sorte retourné, l’univers n’étant plus centré sur un moi qui s’ignore, mais contenant en lui le corps propre conscient de ses déplacements dans la série indéfinie des solides permanents à mouvements indépendants du sujet.
§ 6. Les principaux processus de la construction de l’espace🔗
Comme l’ont fort bien dit M. Stern, à propos de la psychologie de l’enfant et M. Brunschvicg à propos des « étapes de la philosophie mathématique », le problème de l’empirisme et du nativisme est un problème mal posé : la réalité de l’espace est dans sa construction, et non pas dans le caractère étendu ou inétendu des sensations envisagées comme telles. Mais, cette constatation faite, il n’en reste pas moins qu’une construction peut s’interpréter de l’un ou de l’autre point de vue selon qu’elle est plus ou moins dirigée de l’extérieur ou de l’intérieur.
À vouloir réduire au minimum les réalités innées qui servent de point de départ à la construction de l’espace, on ne peut contester l’existence de deux données fondamentales : d’une part, le fonctionnement même de l’assimilation biologique et psychologique implique a priori une organisation par « groupes » et, d’autre part, les organes de perception appliquent, dès le début de leur activité, cette organisation aux déplacements qu’ils perçoivent.
La notion de groupe déborde de beaucoup la construction de l’espace. Constitue un « groupe » tout système d’opérations fermé sur lui-même, c’est-à-dire tel qu’il soit possible de revenir
[p. 208] au point de départ par une opération faisant partie du système. En un sens très général, on peut dire que toute organisation vivante ou spécialement psychologique contient en germes les opérations caractéristiques du « groupe », puisque le propre de l’organisation est précisément de constituer une totalité de processus interdépendants : la notion de groupe constitue ainsi le principe de ce système d’opérations que les logiciens ont appelé la « logique des relations », puisque le produit de deux relations est encore une relation. Or la logique des relations est immanente à toute activité intellectuelle : toute perception et toute conception sont des mises en relation, et si, comme système normatif, la logique des relations ne se réfléchit que tardivement, elle est virtuellement préformée, à titre de fonctionnement dans tout acte d’intelligence. On peut donc dire que le « groupe » est immanent à l’intelligence elle-même. On peut même aller jusqu’à dire que tout acte d’assimilation, c’est-à-dire tout rapport entre l’organisation du sujet et le milieu externe, suppose un système d’opérations ordonnées en « groupes » : en effet, l’assimilation est toujours reproduction, c’est-à-dire qu’elle implique une réversibilité, ou un retour possible au point de départ, lesquels définissent précisément le « groupe ».
Or ces considérations, appliquées à la perception et à l’exécution des mouvements font comprendre comment la constitution de l’espace est esquissée dès le fonctionnement des appareils de la vision ou de l’équilibre. Lorsque, dès le sixième jour, l’enfant de Preyer tourne sa tête dans la direction de la fenêtre, alors qu’on l’en éloigne, et cela pour retrouver la sensation de lumière qui lui est agréable, le seul fait de rechercher un aliment fonctionnel à son regard constitue, indépendamment de toute coordination précise, un groupe de déplacements immanent à l’activité réflexe. La construction de l’espace est donc dirigée de l’intérieur par les lois mêmes du fonctionnement assimilateur. Est-ce à dire que l’organisation spatiale soit innée en tant que structure ? Il serait absurde d’en tirer cette conclusion. Sans doute, la conformation de nos organes de perception influe-t-elle sur la nature de notre intuition spatiale, puisque la géométrie
[p. 209] du sens commun repose sur un espace euclidien à trois dimensions. Mais cette influence n’est que limitative, en restreignant les possibilités de l’intuition parmi toutes les géométries rationnellement possibles. Quant à savoir comment se construit l’espace caractéristique de cette intuition, ainsi que l’espace en général, l’organisation groupale propre au fonctionnement de l’assimilation ne saurait l’expliquer sans plus, car elle ne constitue qu’une organisation fonctionnelle et non pas une structure concrète. Elle explique simplement pourquoi les mouvements réflexes sont déjà organisés dans l’espace, mais de la structure des mouvements comme tels, on ne peut rien tirer en ce qui concerne les perceptions ou la représentation spatiales. Le problème qu’il s’agit de résoudre est donc celui du passage de l’espace physiologique à l’espace perçu et conçu, ou, si l’on préfère, le passage de l’a priori fonctionnel à l’a posteriori structural.
Nous avons décrit les étapes de cette évolution : le développement des groupes « pratiques » en groupes « subjectifs » et celui de ces derniers en groupes « objectifs ». Le problème essentiel que soulève une telle description est donc de comprendre comment l’enfant, partant d’un espace entièrement centré sur l’activité propre, parvient à se situer dans un milieu ordonné et le comprenant lui-même à titre d’élément. Deux processus sont à distinguer ici, dont chacun requiert une explication spéciale, bien qu’ils soient étroitement solidaires l’un de l’autre : la structuration progressive du champ spatial et la désubjectivation ou consolidation de ses éléments.
La structuration d’abord. Durant le premier stade, les conduites (succion, vision, etc.) présentent chacune une coordination héréditaire de leurs mouvements dans l’espace, mais sans coordination spatiale entre elles. — Les progrès propres au second stade, liés à l’acquisition de la réaction circulaire primaire, permettent à l’enfant, dans chacune des sphères buccale, visuelle, tactile, kinesthésique, etc., de suivre ou même de retrouver les tableaux perceptifs habituels, au moyen de mouvements groupés en systèmes cohérents superposés aux systèmes réflexes. La perception de l’espace se réduit donc encore à celle de certains mouvements
[p. 210] des corps dans les champs respectifs des divers organes des sens, et l’enfant n’imagine ni les déplacements extérieurs à ces champs ni les mouvements du corps propre, ne coordonnant même pas en un milieu unique les divers espaces ainsi ébauchés. — Avec la réaction circulaire secondaire, c’est-à-dire la coordination de la vision et de la préhension, la structuration de l’espace réalise deux progrès notables : d’une part, la coordination en un seul système des différents espaces pratiques constitués jusqu’ici ; d’autre part, la constitution de groupes dans le champ même de la perception. En effet, grâce à l’intervention de la préhension, l’enfant devient capable de déplacer les objets dans le champ visuel et de leur faire décrire ainsi des trajectoires revenant périodiquement au point de départ. Mais la coordination ne dépasse pas les limites du champ de perception, et, faute de représentation, celui-ci n’inclut pas le corps propre comme tel, mais seulement l’activité manuelle. — Avec le quatrième stade, qui est celui de la coordination des schèmes secondaires entre eux, la structuration de l’espace commence à déborder le champ de la perception immédiate, puisque l’enfant devient capable de rechercher les objets disparus. Mais, faute de détacher suffisamment l’objet de l’activité propre, cette structuration ne s’étend qu’aux groupes réversibles et ne concerne encore ni les mouvements libres des mobiles ni le corps propre conçu comme un objet. — Au cours des cinquième et sixième stades, enfin, grâce aux conditions nouvelles de la recherche dirigée et de la combinaison mentale des schèmes, la structuration s’étend à l’ensemble des déplacements qui ont été perçus successivement puis à ceux que l’intelligence peut reconstituer déductivement même sans les avoir perçus. Les relations de réciprocité s’établissent ainsi entre les mobiles quels qu’ils soient et entre eux et le corps propre conçu sur le même plan que les autres objets.
Du point de vue du simple comportement, cette structuration graduelle, ou plus précisément cette construction des relations spatiales s’explique donc par le progrès de l’intelligence elle-même. Dans la mesure où l’activité propre est réglée par des schèmes globaux, la coordination spatiale ne s’opère qu’entre
[p. 211] les mouvements du sujet et les objets qui sont dans leur prolongement immédiat. Dans la mesure, au contraire, où les schèmes deviennent assez mobiles pour se combiner entre eux de façons multiples, les relations spatiales s’établissent entre les objets, d’une part, et intéressent le corps propre dans son ensemble, d’autre part. Ces constatations signifient donc que la vraie nature de l’espace ne réside pas dans le caractère plus ou moins étendu des sensations comme telles, mais dans l’intelligence qui relie ces sensations les unes aux autres. Mais, comme les sensations ne constituent en rien des éléments premiers, et qu’elles existent seulement en fonction des perceptions d’ensemble liées à l’assimilation mentale, on pourrait admettre l’existence de perceptions spatiales sui generis. Seulement, comme nous l’avons vu au cours du volume I, les perceptions ne sont pas non plus des éléments premiers et indépendants de l’intelligence : elles sont le résultat de l’activité intellectuelle, et, à ce point de vue encore, l’espace ne peut pas être conçu comme une réalité séparée de l’ensemble du travail de l’esprit. L’espace est donc l’activité même de l’intelligence, en tant que celle-ci coordonne les tableaux extérieurs les uns aux autres. Sans doute une telle définition enveloppe-t-elle l’extériorité, c’est-à-dire le caractère spécifique de l’espace lui-même, mais l’essentiel est de concevoir cette donnée d’étendue comme n’existant pas en soi mais en relation seulement avec l’intelligence qui lui fournit une structure progressive. Cette situation n’est d’ailleurs compréhensible qu’après avoir examiné le second processus d’évolution de l’espace.
La structuration de l’espace peut se décrire du point de vue du seul comportement. La désubjectivation ou consolidation spatiales sont au contraire essentiellement relatives à la prise de conscience. Il est vrai que nous ne connaissons jamais la conscience du bébé qu’au travers de son comportement, mais il est possible de la reconstituer en partant de cette conduite même, car sans cette traduction intérieure de la construction de l’espace primitif, le comportement de l’enfant en deviendrait incompréhensible.
[p. 212] À supposer que l’activité réflexe, seule en œuvre durant le premier stade, s’accompagne de conscience et que les sensations élémentaires soient, comme le veut le nativisme, d’emblée étendues, il n’en demeure pas moins que les tableaux sensoriels demeurent primitivement incoordonnés entre eux du point de vue de l’espace. Seuls les mouvements qui accompagnent de telles perceptions, sont, chacun dans son domaine, organisés héréditairement en mécanismes constituant autant d’espaces pratiques. Mais, si la conscience n’ignore pas tout de ces divers groupes de déplacements, elle se réduit au sentiment de pouvoir retrouver grâce à certains actes globaux (parce que réglés d’avance) certains tableaux perceptifs sans doute déjà extérieurs les uns aux autres, mais sans aucune relation stable ni entre eux ni par rapport au sujet. Il n’y a ainsi à l’origine ni monde extérieur, ni monde intérieur, mais un univers de « présentations » dont les tableaux sont chargés de qualités affectives, cénesthésiques et sensori-motrices aussi bien que de qualités physiques. Cet univers primitif constitue dès lors aussi bien le moi de l’enfant que l’objectif de ses actions. Il n’y a donc encore ni substances, ni objets individualisés, ni même de déplacements, puisque, sans objets les changements de position ne peuvent pas être distingués des changements d’état : il n’y a que des événements globaux liés aux mouvements du corps propre, donc aux impressions kinesthésiques et posturales.
Or, au fur et à mesure de la construction de l’espace, la situation se renverse exactement. Au lieu de demeurer immanent à chacun des tableaux hétérogènes correspondant aux diverses classes de sensations, l’espace les englobe en un milieu unique. Ces tableaux se détachent, d’autre part, de l’activité propre et s’extériorisent pour s’ordonner les uns par rapport aux autres. Une série de plans en profondeur transforment ainsi la figure de l’univers dans la mesure où les tableaux qualitatifs se consolident en objets permanents et substantiels. Et surtout l’enfant découvre son corps et le situe dans l’espace avec les autres objets, établissant un ensemble de relations de réciprocité entre ses propres mouvements et ceux de l’extérieur.
[p. 213] Au total, la désubjectivation et la consolidation corrélatives de l’espace consistent en une élimination graduelle de l’égocentrisme inconscient initial et en l’élaboration d’un univers au sein duquel se situe en fin de compte le sujet lui-même.
Une telle évolution ne saurait s’expliquer que par la conjonction des opérations constitutives de l’objet et de celles qui permettent de structurer les groupes. Tant que l’enfant n’admet pas l’existence d’objets substantiels, l’étendue inhérente aux diverses perceptions ne saurait être celle d’un espace extérieur au moi. Dans la mesure, au contraire, où la coordination des schèmes entraîne simultanément l’élaboration de groupes subjectifs, puis objectifs, et la constitution de substances permanentes, l’étendue devient la propriété des objets eux-mêmes et de leurs relations mutuelles : l’espace cesse ainsi d’être centré sur l’activité propre, mais englobe celle-ci en retour dans un système d’ensemble. On comprend donc pourquoi l’étendue n’est pas donnée en soi, mais demeure toujours relative à l’activité intellectuelle : c’est pour autant que les groupes s’organisent, et que le sujet se situe au sein d’un univers d’objets substantiels, que l’extériorité se constitue réellement.
Nous voici dès lors en mesure de discuter les questions que pose le débat classique de l’empirisme et du nativisme. En effet, si l’on admet l’étroite connexion du développement de l’espace avec celui de l’intelligence elle-même, le problème apparaît comme échappant à une alternative aussi simple, les deux termes en présence se révélant chacun comme équivoque. Le nativisme se borne à nous présenter l’espace ou certains aspects de l’espace comme congénitaux, tandis que l’empirisme considère ces mêmes réalités comme acquises en fonction de l’expérience. Mais la vraie question est de savoir comment s’acquièrent les schèmes spatiaux, et, s’il en est d’héréditaires, quelle est leur signification eu égard aux relations entre l’organisme et le milieu extérieur. Or, comme nous l’avons vu au cours du volume I (Introduction et Conclusions), il existe, tant sur le plan de l’expérience acquise que sur celui des caractères hérités, au moins cinq interprétations différentes du mécanisme génétique.
[p. 214] À supposer qu’il existe des caractères spatiaux héréditaires, comme l’admet le nativisme, ils peuvent, en effet, s’interpréter selon les hypothèses suivantes, dont la première au moins n’a rien de contradictoire avec l’idée d’une origine empirique de l’espace. Selon cette première manière de voir, les signes locaux, etc., constitueraient des caractères héréditaires acquis sous l’influence du milieu lui-même, l’espace étant ainsi conçu comme une propriété des choses, imprimée dans notre organisme sous la pression des expériences ancestrales. Selon une seconde hypothèse, les données spatiales héréditaires ne seraient que des virtualités préadaptées par un pouvoir vital organisateur, et s’actualisant au contact des choses. Un troisième point de vue, celui de l’apriorisme pur, considérerait l’espace comme inné parce que constituant le mode nécessaire de perception propre aux organes des sens : la connaissance spatiale ne devrait donc rien au milieu, l’espace étant simplement projeté par l’esprit dans les choses sans leur appartenir en soi. Une quatrième interprétation, qui est celle du mutationnisme, ajouterait à la précédente cette réserve que notre espace, au lieu de constituer la forme nécessaire de toute perception adaptée, pourrait n’être que le produit d’une variation fortuite, l’espèce humaine ayant des organes des sens différents de ceux de la plupart des autres espèces animales. Enfin, en cinquième lieu, on peut concevoir l’adaptation spatiale comme due à une interaction entre l’organisme et le milieu, la structure de nos organes impliquant certaines relations héréditaires entre les choses perçues et le fonctionnement de l’assimilation.
Or, avant de choisir entre ces différentes interprétations possibles du nativisme, il est essentiel de comprendre que ces mêmes cinq points de vue se retrouvent sur le plan du soi-disant « empirisme », pour autant que celui-ci se borne à nier que l’espace soit donné dès la naissance et à affirmer qu’il exige, sous tous ses aspects, un contact avec l’expérience pour se constituer.
Il y a tout d’abord l’empirisme pur, pour lequel la découverte de l’espace consiste en une simple lecture progressive des propriétés de l’espace expérimental. Seulement, à côté d’une telle interprétation
[p. 215] liée à l’associationnisme sous l’une ou l’autre de ses formes, on peut concevoir un empirisme vitaliste, qui se refuserait à admettre un espace héréditaire, mais qui concevrait l’adaptation spatiale comme procédant simplement de la faculté que possède l’intelligence de comprendre la nature des choses. On peut même concevoir, en troisième lieu, un apriorisme niant, avec l’« empirisme », l’existence d’un espace donné dès la naissance : les structures préformées seraient alors considérées comme surgissant au fur et à mesure des besoins du sujet, dans ses contacts avec l’expérience. En quatrième lieu, l’hypothèse des variations fortuites avec sélection après coup, laquelle, sur le terrain des adaptations héréditaires, a donné naissance au « mutationisme », inspire, dans le domaine des adaptations individuelles, les interprétations pragmatiques de l’intelligence et, par conséquent, ce qu’on a appelé après H. Poincaré, le « conventionnalisme » spatial. On peut, en effet, concevoir l’espace de notre perception vulgaire comme ne résultant pas de la nature des choses, comme n’étant, d’autre part, nullement nécessaire du point de vue du sujet, mais comme constituant simplement un instrument commode d’adaptation parmi d’autres possibles. Enfin, en cinquième lieu, on peut considérer l’espace comme dû à une activité intellectuelle élaborant entre le sujet et les objets un ensemble de relations tenant compte à la fois de l’expérience et des conditions de l’assimilation intellectuelle.
On voit donc qu’il existe un parallèle exact entre les différentes formes possibles du nativisme et les interprétations que l’on peut donner des éléments spatiaux acquis au cours de l’expérience individuelle. La vraie question pour nous n’est donc pas de choisir entre le nativisme et l’empirisme, qui expriment sans doute chacun l’un des aspects de la réalité, mais entre les cinq systèmes explicatifs que l’on retrouve sur l’un et l’autre plan.
Pour procéder du plus au moins connu, commençons par nous orienter sur le terrain des acquisitions spatiales individuelles. À cet égard, les processus de structuration progressive et de désubjectivation ou de consolidation, que nous venons de décrire,
[p. 216] peuvent servir de pierre de touche dans ce choix nécessaire.
Il est, tout d’abord, impossible d’interpréter avec le pur empirisme l’évolution de l’espace comme le résultat d’une simple lecture des propriétés de la chose perçue. En effet, il est clair, du point de vue fonctionnel, que le « groupe » en tant qu’organisation des déplacements n’est pas un produit de l’expérience, mais, comme l’a montré H. Poincaré, une condition de la perception des mouvements. Si aucun groupe n’est sans doute inné en tant que structure, le fonctionnement des organes de perception entraîne nécessairement l’élaboration des groupes. Quant à la structuration de ces derniers, le fait même qu’elle aboutit à un changement total de perspective, en procédant du phénoménisme égocentrique à la constitution d’un univers formé d’objets permanents à déplacements ordonnés, montre assez qu’il s’agit d’une construction de relations intellectuelles et non pas de la découverte de propriétés toutes faites.
D’autre part, les objections déjà adressées au vitalisme et au préformisme dans le domaine de l’intelligence (vol. I. Conclusions) valent aussi en ce qui concerne l’espace. En particulier, le passage des groupes pratiques aux groupes subjectifs et de ceux-ci aux groupes objectifs témoigne d’une recherche continue, de plus en plus expérimentale, qui contredit l’hypothèse de structures préformées s’imposant au fur et à mesure des besoins du sujet. La construction des relations spatiales, plus encore que celle des schèmes perceptifs particuliers, atteste donc le primat de l’activité intellectuelle sur les structures toutes faites, primat que nous paraît négliger la « Gestaltpsychologie ».
En quatrième lieu, le système de relations de plus en plus cohérentes entre les perceptions et les mouvements que suppose ainsi l’espace, et qui sont constitutives des perceptions elles-mêmes, ne saurait se réduire à un ensemble de simples conventions pratiques, puisque c’est la structure même des objets, et leur permanence substantielle, qui s’élabore en corrélation avec les groupes
C’est donc, en fin de compte, le fonctionnement de l’intelligence qui explique la construction de l’espace. L’espace est une
[p. 217] organisation des mouvements telle qu’elle imprime aux perceptions des formes toujours plus cohérentes. Le principe de ces formes dérive des conditions mêmes de l’assimilation, qui impliquent l’élaboration des groupes. Mais c’est l’équilibre progressif de cette assimilation avec l’accommodation des schèmes moteurs à la diversité des choses qui rend compte de la formation des structures successives. L’espace est donc le produit d’une interaction entre l’organisme et le milieu, dans laquelle on ne saurait dissocier l’organisation de l’univers perçu de celle de l’activité propre.
Quel rôle peuvent jouer dans une telle organisation les éléments spatiaux héréditaires ? Il faut distinguer, ainsi que nous l’avons déjà noté, l’organisation « groupale » en général et l’intuition spatiale propre aux organes de perception. Le premier de ces éléments n’agit sur l’élaboration de l’espace que par voie indirecte, en imprimant à toute construction spatiale une forme permettant la constitution de groupes, ceux-ci n’étant pas prédéterminés à titre de structures toutes faites. Comme tel, ce premier élément peut être conçu comme ressortissant à l’« hérédité générale » commune à toute organisation vivante. Quant aux organes de perception, on peut admettre, nous semble-t-il, qu’ils impliquent une certaine structure géométrique par opposition à d’autres (l’espace euclidien à trois dimensions). Il y aurait là à la fois une adaptation et une limitation. En tant que limitation, cette structure constituerait sans doute une hérédité spéciale à l’homme ou aux animaux supérieurs. Mais comment rendre compte de son acquisition ? Dans la mesure où elle est adaptée, une telle structure ne saurait s’expliquer que selon les cinq solutions classées tout à l’heure. Or, si les quatre premières d’entre elles ne peuvent se justifier sur le plan de l’adaptation individuelle, elles sont d’autant plus difficiles à admettre en ce qui concerne le passé de l’espèce. Comment concevoir, en effet, que l’expérience ancestrale nous ait imposé, par la voie de l’hérédité des caractères acquis, la géométrie euclidienne à trois dimensions quand nous ne sommes sûrs ni qu’un tel processus héréditaire soit possible ni que l’univers obéisse aux lois d’une telle
[p. 218] géométrie ? Comment croire, d’autre part, avec les solutions vitaliste, préformiste et mutationniste, que les données héréditaires éventuelles de l’espace se soient constituées indépendamment du milieu ambiant quand nous assistons sans cesse, dès l’intelligence sensori-motrice de l’enfant jusqu’aux découvertes les plus récentes de la physique, à cette prodigieuse adaptation de l’esprit humain que constitue l’accord des schémas géométriques avec l’expérience elle-même ? Il ne reste donc qu’à admettre que cette interaction des choses et de l’intelligence, dont le progrès génétique nous montre l’existence sur le plan des acquisitions individuelles, est préparée par une interaction antérieure du milieu et des processus biologiques héréditaires, bien qu’aucune analyse positive ne puisse encore rendre compte de son mécanisme.
Problème central de la pédagogie, le problème de la formation des connaissances suppose, sous une forme implicite ou explicite :
— un recours à la psychologie ;
— un recours à la biologie, ne serait-ce qu’à propos du problème des relations entre maturation et expérience, entre génotype et phénotype et, plus généralement, entre l’organisme et le milieu ;
— un recours à la sociologie, car la connaissance est faite en partie de transmission culturelle ; elle suppose des représentations collectives, des relations interindividuelles : déjà à l’école (coopération) et plus encore dans les sciences, où les échanges sont un facteur fondamental du progrès.
Mais aussi, ce problème à trois dimensions conduit nécessairement à celui de l’épistémologie génétique. Cette épistémologie n’est pas une philosophie de la connaissance, mais l’étude scientifique de la formation des connaissances humaines. Aux données bio-, psycho- et sociogénétiques, il nous faudra donc ajouter des données tirées de l’étude historico-critique des sciences.
L’éducation est une technique de formation des connaissances : dès la pratique pédagogique, nous retrouverons donc, sous une forme explicite ou implicite, des références biologiques, psychologiques, sociologiques et épistémologiques. Nous le montrerons en examinant brièvement les buts et les méthodes de l’éducation.
a) Le but de l’enseignement dit traditionnel était de transmettre aux nouvelles générations les acquisitions des générations antérieures. La transmission culturelle se fait sans participation de l’enfant à l’élaboration de ses propres connaissances. Or, ce but suppose déjà au moins deux postulats psychologiques :
— les connaissances sont acquises du dehors, liées au langage et à la mémoire. (Cela peut même aller jusqu’à une sorte de platonisme : ces vérités sont éternelles, et, même si on ne les a découvertes que progressivement, immuables.) ;
— l’enfant possède, de façon innée, les instruments de compréhension qui permettent l’acquisition de ces connaissances. La raison est un cadre vide, qu’il s’agit de meubler de savoirs.
b) L’éducation dite nouvelle se propose au contraire de rendre l’enfant capable d’acquisitions par lui-même, c’est-à-dire de lui faire en quelque sorte réinventer les connaissances. On ne possède réellement une vérité que lorsqu’on peut la reconstruire. Ceci suppose deux postulats psychologiques :
— l’intelligence de l’enfant n’est pas seulement réceptive ; elle comporte surtout une activité formatrice qui élabore les connaissances ;
— la part de l’inné est réduite. Au départ, il y a évidemment des mécanismes héréditaires, mais aussi et surtout l’intelligence se structure en fonctionnant.
Il existe trois grands types de méthodes que l’on peut retrouver dans tous les domaines. Nous prendrons comme exemple l’initiation à l’arithmétique.
a) La méthode formelle, dite aussi verbale, ou mécanique🔗
Elle consiste à faire apprendre et mémoriser les règles avant que l’enfant ne les comprenne. Elle suppose que les connaissances mathématiques sont déjà construites par l’adulte, et que l’enfant n’a donc qu’à apprendre ces connaissances toutes faites. Elle implique aussi une prise de position quant à la nature même de ces connaissances et quant au mécanisme de leur élaboration. Sous cette méthode, il y a donc l’une ou l’autre de ces deux thèses : — une thèse « minimum », pour ainsi dire : les mathématiques (et la logique) constituent simplement un langage, c’est-à-dire une sémantique et une syntaxe générales permettant de saisir et traduisant les relations entre les objets. (Telle est, par exemple, la thèse de l’empirisme logique, issu du Cercle de Vienne et notamment de Carnap, et en faveur aujourd’hui dans les pays anglo-saxons.) ;
— une thèse « maximum » : les mathématiques correspondent, comme la logique, à des vérités éternelles, qui se traduisent dans la conscience par l’intermédiaire des représentations collectives et du langage. Il y a en quelque sorte un « réalisme des universaux », que l’on retrouve par exemple chez un logicien comme Ewart W. Beth 1.
Par réaction contre le verbalisme, les méthodes intuitives, de Froebel à Mme Montessori, ont eu recours aux sens ; W. A. Lay a construit des images (groupes de points) pour l’initiation aux nombres et aux opérations élémentaires ; et ces méthodes ont connu un regain de faveur sous l’influence des théories gestaltistes.
Ces méthodes reposent sur un postulat empiriste (la connaissance vient des sens), que renforce la thèse gestaltiste d’après laquelle l’intelligence restructure les données perceptives selon des lois d’organisation isomorphes aux lois de la perception même. Wertheimer soutient ainsi que nous trouvons immédiatement la surface d’un triangle rectangle isocèle en découvrant qu’il est la moitié d’un carré : le problème est résolu en situant la figure-triangle dans une configuration meilleure. Ici, la référence psychologique est explicite. Mais il y a aussi une référence épistémologique : la connaissance tient à une relation statique entre le sujet et l’objet, réglée par des lois de totalité et d’organisation.
(On pourrait montrer, d’autre part, que du point de vue pédagogique, les méthodes intuitives contiennent une équivoque, et qu’elles aboutissent à substituer une sorte de « verbalisme de l’image » au verbalisme du langage des méthodes formelles.)
Les méthodes actives partent, au contraire, de l’action propre de l’enfant. Les opérations mathématiques, par exemple, sont des actions intériorisées et groupées selon certaines structures. La connaissance se construit, elle est un processus et non plus une donnée statique.
Cela suppose une psychologie opératoire, qui fait de l’acte d’intelligence une activité effective ; cela suppose également une prise de position sur la nature même des connaissances.
L’examen des buts et des méthodes pédagogiques ne résout pas à lui seul le problème de la formation des connaissances. Ce problème serait résolu, si la pratique pédagogique avait fait la preuve qu’une méthode, et elle seule, est bonne. Mais l’on trouve encore chez les pédagogues des divergences fondamentales. Tout au plus pouvons-nous chercher si certaines méthodes sont meilleures que d’autres. La pédagogie nous renseigne dans la mesure où un résultat peut être mis en relation univoque avec une hypothèse psychologique.
Il nous faut montrer maintenant que le problème de la formation des connaissances n’est pas surajouté aux problèmes psychogénétiques pour des raisons épistémologiques ou philosophiques inavouées. Nous allons voir, sur quelques exemples très divers, que toute étude psychologique suppose la prise en considération du problème de la formation des connaissances, et conduit à des références épistémologiques.
[p. 150] La psychologie contemporaine, en effet, étudie des conduites, c’est-à-dire certains échanges entre l’organisme et le milieu. La biologie considère des échanges matériels, avec interpénétration des substances ; la psychologie, des échanges fonctionnels sans interpénétration, qui peuvent se faire à des distances de plus en plus grandes et avec des trajectoires de plus en plus compliquées.
D’autre part, toute conduite comporte :
— un aspect énergétique (intérêts, motivations, etc.) ;
— un aspect structural, la structure définissant l’ensemble des relations entre la conduite du sujet et les objets sur lesquels elle porte ; cette structure est toujours, comme nous verrons, une connaissance.
Le problème de la formation des connaissances est donc un problème fondamental de la psychologie des conduites, à quelque niveau qu’on se situe. Les exemples suivants tâcheront à le montrer.
Dans l’apprentissage pratique, la structure est relative à un besoin particulier, mais tout apprentissage est structuré. Ainsi, chez le jeune enfant, les déplacements sensori-moteurs s’organisent, vers 1 an ½-2 ans, en un groupe (au sens géométrique du terme), qui n’est encore qu’un groupe pratique de déplacements (c’est-à-dire acquis seulement sur le plan de l’action, avant de l’être sur le plan de la représentation). Pareillement, les connaissances théoriques de l’adulte dérivent de techniques. Sous les techniques les plus primitives, il y a des connaissances immanentes. L’homme, disait Essertier, a longtemps été un mécanicien qui ignorait la mécanique.
On ne peut étudier un problème général de perception, sans rencontrer le problème de la formation des connaissances, sous une forme parallèle aux théories classiques de l’épistémologie.
a) Le problème de la perception de l’espace a donné lieu par exemple à une discussion entre Helmholtz et Hering, qui s’opposaient en formulant d’emblée la question dans les mêmes termes que l’épistémologie.
Helmholtz (cf. son Optique physiologique) se disait empiriste : l’espace n’est pas inné ; la perception nous donne des signes locaux non étendus, et la troisième dimension est le produit d’associations diverses entre les réflexes et mouvements oculaires, etc.
Hering est au contraire nativiste, aprioriste. L’espace correspond sur la rétine elle-même à des relations tridimensionnelles entre points excités.
b) Dans le problème de la perception du temps (perception de la simultanéité, de la succession…) on retrouverait les mêmes problèmes, notamment le conflit entre l’innéisme et l’empirisme, entre l’hypothèse de la lecture immédiate et celle de la construction progressive, créatrice de données nouvelles.
c) Le problème de la causalité a préoccupé les philosophes avant de préoccuper les psychologues. Hume y voyait la simple lecture empirique d’une succession d’événements, sans qu’il existe de connexion objective, de lien causal proprement dit entre l’antécédent et le conséquent. Maine de Biran pensait au contraire que nous atteignons la causalité dans notre action propre, dans la « sensation d’innervation » accompagnant l’effort d’un terme moteur (le moi) contre un terme résistant (l’objet). Et pour le rationalisme classique, Descartes par exemple, la causalité était le produit de l’intelligence déductive, qui construit une relation intelligible entre la cause et l’effet (causa seu ratio).
Or, à la suite de remarques de Metzger, Duncker, etc., Michotte a entrepris l’étude psychologique de la perception de la causalité. Par d’admirables travaux, il a découvert que dans certaines configurations, on perçoit un lien causal, sous la forme d’impressions de choc, de lancement, d’entraînement, etc. Ce lien ne serait donc pas déduit, mais directement appréhendé dans la perception. Et Michotte retrouve, au niveau même de ces faits expérimentaux, les hypothèses philosophiques classiques.
Même au niveau de l’étude zoo-psychologique, on peut retrouver le problème épistémologique : le vieux problème de l’instinct a été renouvelé récemment, notamment par Konrad Lorenz, qui a mis en évidence l’existence d’IRM (innate releasing mechanisms). Ces mécanismes innés de déclenchement répondent à certains indices perceptifs (démarche particulière de la cane, forme triangulaire du croupion de l’oie, déclenchant chez le caneton ou l’oison « l’instinct » de suivre la mère). À ce propos, Konrad Lorenz a développé une théorie de l’activité spontanée du système nerveux 2. Cette étude a
[p. 151] conduit Lorenz à soulever le problème de l’empirisme et de l’apriorisme, au cours des discussions du Groupe d’études de psychologie de l’OMS (Konrad Lorenz s’oriente lui-même vers ce qu’il appelle un « apriorisme dynamique »).
A fortiori, il est impossible d’étudier le développement de l’intelligence sans que l’examen de ses mécanismes ne soulève, ipso facto, le problème de la formation des connaissances. Nous le montrerons successivement à trois niveaux de ce développement.
Vers 18 mois-2 ans, le bébé construit tout un ensemble de schèmes d’action fondamentaux qui constitueront les substructures de la connaissance ultérieure, et qui sont déjà des connaissances pratiques. Ainsi le schème de l’objet permanent, qui constituera la substructure de la notion de permanence (conservation substantielle) de l’objet. À ce même niveau l’enfant organise son espace sensori-moteur, et cette organisation aboutit à des structures qui seront la base de la géométrie ultérieure des représentations : ainsi le groupe pratique des déplacements. Au même niveau s’élaborent les formes primitives de la causalité : séquences temporelles suivant l’ordre de succession des événements, notamment l’ordre de succession fondamental correspondant à la subordination des moyens au but.
Chacun de ces schèmes, qui est le point de départ de connaissances ultérieures et qui est en même temps déjà une connaissance au sens pratique du terme, soulève un problème de formation. Si l’on étudie la formation de ces schèmes, il faut faire intervenir des facteurs tels que l’expérience acquise (associations, habitudes), les montages héréditaires (mécanismes innés), etc. ; et ces facteurs sont en même temps les éléments d’une interprétation épistémologique.
À l’époque où il y a déjà langage, représentation, pensée symbolique, sans qu’il y ait encore d’opération proprement dite, on peut constater l’apparition de notions, dont certaines ont d’abord un champ d’application très étendu et voient ce champ se restreindre au cours du développement, tandis que d’autres, d’usage d’abord restreint, voient leur champ s’élargir sans cesse.
Un bon exemple des premières est fourni par la notion de finalité. Dès les premiers « pourquoi ? » de l’enfant, on peut voir l’importance extraordinaire que cette notion a dans sa pensée. L’enfant questionneur de 4-5 ans semble supposer que toute chose a une raison, exclure le hasard de tous les domaines. Et lorsqu’il fournit lui-même une explication, c’est encore une cause finale qu’il invoque :
Ainsi, après une promenade au cours de laquelle il a vu une source, l’enfant demandera pourquoi il n’y a pas de source dans le jardin familial. D’un bâton quelconque qu’il ramasse, il demande : « Pourquoi est-il plus grand que moi et plus petit que vous ? » Ou encore : « Pourquoi y a-t-il un grand Salève et un petit Salève (montagne genevoise) et pas un grand Cervin et un petit Cervin ? » Et il expliquera aussi bien : « Le grand Salève, c’est pour les grandes promenades, le petit Salève pour les petites promenades », et ainsi de suite.
Même attitude dans les réponses de l’enfant à certaines questions du test de Binet-Simon. Le premier stade de définition explicite, c’est celui de la définition « par l’usage », c’est-à-dire par la finalité : « une table, c’est pour manger ; une chaise, pour s’asseoir ; une maman, pour nous aimer, pour nous protéger ». Et pareillement pour des questions se rapportant à la nature : rivières, montagnes, etc.
Il arrive parfois que l’enfant, à de telles questions, fournisse d’abord une réponse causale n’impliquant pas la finalité. Mais si on le presse, s’il est à court d’arguments, c’est toujours à la finalité qu’il aura recours en dernier ressort. Il explique par exemple que les (petits) bateaux flottent parce qu’ils sont légers. « Et les gros ? Parce qu’ils sont lourds (c’est-à-dire qu’ils peuvent se porter tout seuls) ». On lui fait constater alors qu’un tout petit caillou, bien plus léger qu’un petit bateau, ne flotte pourtant pas. Troublé d’abord, l’enfant pourra trouver une justification de ce genre : « Je sais ! c’est parce qu’un caillou, c’est moins intelligent qu’un bateau. Et être intelligent, c’est ne pas faire ce qu’on ne doit pas faire. Un bateau, c’est fait pour flotter, ça doit flotter »…
La notion de finalité s’applique donc d’abord à tout ; puis son champ d’application se rétrécit progressivement. Cette évolution n’est pas sans rappeler — nous y reviendrons — celle de l’usage de la notion de finalité dans l’histoire des sciences : dans la physique d’Aristote, les « causes finales » expliquaient le monde matériel et celui des êtres vivants. Aujourd’hui, l’emploi des explications finalistes est très limité, et même en biologie il n’est pas certain que cette notion s’applique aussi largement qu’on l’a cru.
La notion d’ordre apparaît elle aussi assez tôt chez l’enfant (ordre de succession dans l’espace et dans le temps : l’enfant reconnaît l’ordre des perles dans un collier, l’ordre de deux mobiles qui se suivent ou se dépassent, etc.). Mais au début, son champ d’application est extrêmement restreint. Or, à l’inverse de la notion de finalité, ce champ s’élargira sans cesse, lors de la construction du nombre, des explications physiques, logiques, etc.
[p. 152] Pourquoi cette évolution en sens inverse ? C’est que les deux notions ne sont pas situées sur le même plan. La notion de finalité est tirée en effet d’une assimilation à l’activité propre. Elle procède d’une prise de conscience de la qualité de l’action, en tant que cette action est orientée vers des buts déterminés. Elle repose sur une certaine indifférenciation entre le subjectif et l’objectif, et n’a de sens que par rapport à certains types d’action : les actions intentionnelles. La notion d’ordre, au contraire, est liée non pas à telle ou telle action particulière, mais à la coordination des actions. Impossible en effet de coordonner deux actions, dès le niveau sensori-moteur et plus encore dès qu’il y a langage, sans faire intervenir la notion d’ordre : la simple coordination des moyens et des buts suppose que telle action précédera telle autre. La notion d’ordre est donc l’un des aspects de la coordination générale des actions, réelles d’abord, puis virtuelles et « intériorisées » ; la prise de conscience de son rôle opératoire fait s’étendre indéfiniment son champ d’application.
Tout système opératoire soulève des problèmes d’épistémologie génétique.
1. Les notions de conservation de la pensée opératoire concrète (conservation des quantités, invariance du tout quel que soit l’agencement des éléments, etc.) soulèvent des problèmes quant au mécanisme qui a conduit à leur découverte, à l’idée de nécessité qui est attachée à l’affirmation des invariants.
Or, on retrouve des problèmes identiques dans l’étude historico-critique des sciences, à propos de l’élaboration des principes de conservation. Ces principes sont en effet nécessaires à la pensée physique, et leur affirmation a précédé, dans l’histoire des sciences, les expériences vérificatrices. Henri Poincaré soutient que l’esprit exige que quelque chose se conserve, et qu’ensuite seulement l’expérience indique ce qui se conserve. É. Meyerson montre de même que Lavoisier a affirmé la conservation avant de la vérifier.
C’est précisément là ce qui se passe dans le développement de la pensée de l’enfant. Dès qu’il affirme la conservation, il l’affirme comme évidente, comme nécessaire, sans besoin d’aucun contrôle ni vérification. D’autre part, on sait que dans l’expérience des boules de glaise 3, le premier invariant affirmé est celui de la « quantité de matière », indépendante d’abord du poids et du volume. Aucun physicien ne saurait définir cette « quantité » sans se référer au volume et au poids ; chez l’enfant, l’invariant « quantité de matière » montre la nécessité d’affirmer la conservation de quelque chose, avant même de savoir quelles quantités se conservent.
2. Si l’on étudie la genèse de la notion de nombre, on rencontre inévitablement des questions qui rappellent la controverse célèbre entre Poincaré et Bertrand Russell sur la nature du nombre. Pour Poincaré, le nombre repose sur une intuition primitive, antérieure à la logique (comprendre qu’on peut ajouter une unité à une quantité donnée), et déjà contenue dans l’action (par exemple dans la marche). Pour Russell au contraire, le nombre est tiré de la logique ; la construction du nombre suppose des notions logiques, la notion de classe pour le nombre cardinal, de relation asymétrique pour le nombre ordinal. Le psychologue est, de même, amené à se demander si l’enfant découvre le nombre par « intuition », ou s’il le construit à partir de notions logiques : nous aurons l’occasion de voir que l’étude psychogénétique apporte même de nouveaux éléments au débat et, pour expliquer la construction de l’ensemble des nombres entiers à partir de 6-7 ans, suggère une solution qui n’est ni tout à fait celle de Russell, ni celle de Poincaré.
3. On peut en dire autant de la notion de hasard. Existe-t-il chez l’enfant une intuition primitive de la probabilité ou bien le hasard est-il ce qui résiste aux opérations, ce qui expliquerait pourquoi la notion est découverte si tard ? Ici encore, la réponse suggérée par la psychogenèse met en jeu des interprétations épistémologiques.
Ainsi, impossible pour le psychologue d’étudier le développement de la perception ou de l’intelligence, sans se poser le problème du mode de formation des connaissances. On remarquera que nous ne disons pas « formation de la connaissance », car la réponse à ce problème peut varier selon les notions étudiées. Le psychologue doit décider de la part qui revient aux facteurs innés, aux apports sociaux, aux acquisitions de l’expérience.
Ce n’est pas en pensant biologiquement ces problèmes que nous les éviterons. Les problèmes de la maturation, de l’exercice fonctionnel, de l’influence du milieu, traduisent en langage biologique les problèmes épistémologiques de l’apriorisme et de l’empirisme.
[p. 153] Ce n’est pas davantage en les pensant sociologiquement. Le rôle du milieu social dans l’élaboration des connaissances est évident, ne serait-ce que par l’intermédiaire du langage. Encore faudra-t-il se demander si les rapports de l’homme et du milieu donnent lieu à une activité réelle de transformation, ou simplement à un enregistrement passif de connaissances en quelque sorte imposées ; si les rapports sociaux donnent lieu à une construction collective et individuelle, ou simplement à une transmission culturelle, etc.
Le langage logique, auquel nous recourrons fréquemment, n’est rien d’autre qu’un moyen de traduction commode de ces problèmes généraux.
Le problème de la formation des connaissances, sous quelque forme qu’on l’exprime (problème pédagogique ou psychologique, problème biologique ou sociologique), aboutit donc nécessairement à des problèmes d’épistémologie génétique, sitôt qu’on en pousse l’examen jusqu’à un certain degré de profondeur.
Une opinion courante, la plus commode il est vrai (et qui correspond aussi bien à une tradition universitaire de séparation des enseignements !), consiste à affirmer que, dès que le problème devient trop général, là prend fin la psychologie, là commence la spéculation philosophique. Solution confortable parce qu’elle renvoie à la philosophie les problèmes gênants, — mais solution toute verbale, car la frontière entre psychologie et philosophie (comme entre biologie et philosophie) n’est aucunement marquée dans les faits. Qu’elles le veuillent ou non, la psychologie comme la biologie font des incursions dans le domaine considéré comme « philosophique », et ce n’est que par des artifices de langage que le savant peut donner à croire qu’il n’est pas sorti de son secteur spécialisé.
Il y a plus : tout essai de marquer dans le contenu des problèmes, entre la philosophie et la science, une rigoureuse frontière, est contraire à l’évolution et à l’esprit des sciences les plus avancées : la frontière n’est pas à chercher dans les contenus, mais dans les méthodes.
Prenons les mathématiques : il y a un siècle, elles étaient radicalement indépendantes de la logique et de ce qu’on pouvait appeler alors la « philosophie des mathématiques ». Aujourd’hui, on peut voir dans toute œuvre mathématique, et singulièrement dans celle de Bourbaki, que la logique est devenue un instrument technique, un algorithme pour le mathématicien. Et non seulement la mathématique a incorporé la logique, mais le problème des fondements de la mathématique, naguère renvoyé au philosophe, est actuellement un problème technique du mathématicien.
Même évolution en physique. Il y a une cinquantaine d’années, les problèmes du déterminisme, de la certitude et des probabilités, de l’« objectivité » même (c’est-à-dire de la part de l’observateur dans la lecture de l’expérience), étaient laissés à l’épistémologie philosophique et à la gnoséologie. De nos jours, le problème du déterminisme — d’Heisenberg à Max Planck, de P. Langevin à Fermi et de de Broglie à Boehme — est un problème technique pour le microphysicien. La modification du donné par la manipulation même de l’expérimentateur n’est plus l’objet des seules réflexions du philosophe ; il est, si l’on peut dire, mis en équations par l’expérimentateur.
Si donc l’étude du développement de l’enfant, et notamment de l’intelligence, nous conduit à des problèmes d’épistémologie, nous n’avons pas à nous dérober. Il ne s’agit pas de faire de la philosophie à propos de problèmes psychologiques, mais bien de formuler et de délimiter avec soin des problèmes, naguère philosophiques, et qu’on doit pouvoir aujourd’hui étudier scientifiquement.
Encore faut-il préciser qu’à côté de l’épistémologie générale des philosophes, il peut exister des épistémologies scientifiques, dont l’épistémologie génétique n’est qu’un cas particulier.
Connaissance intégrale, par son objet, sa méthode et son but, la philosophie se propose de lier tous les problèmes entre eux, y compris les problèmes d’évaluation sur lesquels les positions personnelles peuvent diverger. L’attitude scientifique n’est pas d’appliquer une méthode et un langage « objectifs » au problème le plus général. Elle consiste au contraire à délimiter les questions, de telle façon qu’on puisse les aborder par des méthodes capables de réaliser, dans les strictes limites du problème ainsi défini, l’accord des chercheurs.
Nous nous demanderons quant à nous, sans rien préjuger de la nature de la connaissance en général, comment les connaissances s’accroissent, — comment, dans chacun des domaines, l’on passe d’une connaissance jugée inférieure à une connaissance
[p. 154] « plus élevée ». Tel est l’objet de l’épistémologie génétique, dont la méthode est variationnelle et recourt notamment :
— à la psychogenèse des opérations mentales ;
— à la sociogenèse des notions ;
— à l’étude historico-critique du développement des sciences.
C’est de psychogenèse que nous nous occuperons surtout ici ; mais il nous arrivera de faire des incursions dans d’autres domaines, en particulier dans celui de l’histoire des sciences, car l’on trouve parfois des convergences frappantes entre le développement individuel et celui de la pensée scientifique. Pour fixer les idées, donnons-en deux exemples sur lesquels nous aurons à revenir.
a) Le développement de l’espace et des géométries🔗
On sait que la géométrie a été empirique avant de devenir déductive. Les Égyptiens inventèrent des techniques pour mesurer les terrains après les crues du Nil, et découvrirent par exemple un cas particulier du théorème de Pythagore (pour des triangles dont les côtés sont proportionnels à 3, 4 et 5). Le nom d’harpédonaptes, donné aux premiers géomètres, signifie d’ailleurs arpenteurs, manieurs de cordeau. Avec Euclide au contraire, la géométrie devient un corps de propositions déduites, à partir d’axiomes intuitifs (ou qui le sont du moins, comme dit Poincaré, à l’échelle des solides usuels). De nos jours enfin, la géométrie est entièrement axiomatisée, tout axiome est arbitraire, sans rapport aucun avec l’expérience (Hilbert). Faut-il considérer que la géométrie en tant que telle est l’aboutissement d’une épuration progressive de l’expérience, ou au contraire qu’elle est d’emblée formelle ? On sait que, selon Poincaré, il y a discontinuité entre l’expérience perceptive et les notions euclidiennes de droite, de plan, de point, etc.
Or, l’étude psychogénétique des notions spatiales rencontre le même problème. Les premières connaissances géométriques de l’enfant naissent à coup sûr de l’expérience, d’actions sur les solides ou les figures (spontanément ou grâce aux jouets ou dans l’apprentissage du dessin). Mais à un moment donné, et sans qu’on puisse imputer la transformation à l’influence de l’école, se décrochent des déductions qui dépassent l’expérience.
Expérience : On donne à l’enfant un triangle en papier dont il peut découper les angles et les juxtaposer de manière à former une « demi-lune » de 180°. L’enfant le constate. On recommence avec des triangles très différents de forme, en lui demandant chaque fois de prévoir le résultat, puis en le lui faisant constater. Avec des enfants ignorant tout du théorème sur la somme des angles du triangle, on observe des différences notables selon l’âge :
— les petits sont toujours étonnés de constater que le résultat ne varie pas. Ordinairement, ils prévoient que « cette fois, ça ne va plus marcher ». Ils ne généralisent donc pas. Tout au plus font-ils un transfert : ils devinent, ils ne peuvent donner aucune justification ;
— les plus grands (vers 9 ans dans presque tous les cas, mais parfois dès 7 ans) prévoient, après seulement deux ou trois constatations, que ce sera toujours la même chose. Ils donnent des raisons : ici, c’est plus pointu, mais là, c’est plus gros ». Ils saisissent donc la déformation relative et réciproque des angles, et passent d’un cas particulier au cas général.
Quelle est la part respective de l’expérience, de la déduction logique, de l’intuition géométrique dans la connaissance de l’espace ? Un autre exemple nous montre un contraste suggestif entre l’ordre historique des découvertes géométriques et la structure de la théorie axiomatique des géométries modernes. Historiquement, la première géométrie déductive est celle d’Euclide : elle est métrique ; elle étudie les propriétés de certaines figures et leurs rapports quantitatifs, étant donné un certain nombre d’invariants (conservation des distances, invariants du groupe des déplacements). Puis est venue la géométrie projective, qui étudie les déformations des figures en fonction de la perspective. Enfin, dans la deuxième moitié du xixe siècle, la géométrie topologique analyse exclusivement qualitative des figures, du point de vue de leurs relations spatiales (propriétés de voisinage, d’extériorité, etc.). Or, si l’on considère la structure des géométries modernes et l’ordre axiomatique de leur construction, on constate que cet ordre n’est pas celui de l’histoire : d’abord vient la topologie, avec les homéomorphies, les correspondances qualitatives, etc. — d’où l’on peut dériver simultanément la géométrie projective et la géométrie métrique 4.
Ce qui est surprenant, c’est que chez l’enfant, les structures géométriques qui caractérisent les formes successives de la représentation de l’espace (telle qu’on la voit par exemple dans le dessin) sont conformes non pas à l’ordre historique, mais à l’ordre axiomatique des géométries : d’abord apparaissent les représentations topologiques, plus tard les représentations euclidiennes, en rapport étroit avec les premières intuitions projectives.
[p. 155] Rappelons quelques expériences qui montrent l’antériorité des représentations topologiques. Vers 3 ans, l’enfant à qui l’on fait copier les figures classiques (carré, triangle, losange, cercle, etc.) les dessine toutes de la même façon : une figure vaguement circulaire, mais en tous cas fermée. Si au contraire on lui fait copier une croix ou une figure ouverte, l’enfant fait un tracé plus ou moins exact, des entrecroisements approximatifs, mais son dessin est toujours une figure ouverte. On obtient des résultats identiques dans les épreuves de manipulation stéréognosique : par exemple, l’enfant ne distinguera pas un carré d’un triangle, mais distinguera toujours une figure fermée d’une figure ouverte.
Si l’on fait copier des figures plus complexes, on vérifie ce résultat. L’enfant de 2 ans ½, qui ne sait pas encore copier un carré, saisit les relations topologiques, et sait fort bien distinguer si le petit rond est dedans, dehors, ou — comme dit un sujet — « entre-dehors » (cf. fig. 1 et 2).
Aux exemples de convergences entre le développement psychogénétique des notions et l’histoire des sciences, on pourrait objecter qu’ils nous enferment dans un cercle vicieux. L’histoire des sciences — c’est-à-dire l’histoire de la culture occidentale — n’est-elle pas la construction collective de notions, que l’adulte transmet ensuite à l’enfant, notamment par l’intermédiaire de l’école ? L’enfant recevrait donc les notions construites par la société, dans l’ordre même de leur construction, d’où la convergence. Mais les exemples que nous venons de donner infirment déjà cette objection. C’est indépendamment de tout apprentissage scolaire que l’enfant peut découvrir l’invariance de la somme des angles d’un triangle, et les premières représentations topologiques sont à coup sûr sans rapport avec la géométrie enseignée à l’école ou la géométrie usuelle de l’adulte. Un second exemple, emprunté à la genèse des notions physiques, montrera encore cette indépendance.
Aristote se demandait pourquoi une flèche ou une pierre qu’on lance ne tombent pas au sol sitôt qu’elles ont quitté l’arc ou la main. Ce problème faisait difficulté car la physique aristotélicienne admettait comme principes : 1° que les corps tendent vers leur « lieu propre » (le sol), et 2° que la transmission du mouvement suppose toujours deux moteurs, l’un externe (le bras), l’autre interne (l’objet lancé) — et non pas la simple transitivité de l’énergie cinétique. Une fois la pierre ou la flèche lâchées, le moteur externe cesse d’agir. Comment se fait-il que le mobile continue pourtant sa trajectoire ? Aristote expliquait alors que le moteur externe délègue son pouvoir à l’air lui-même : la vibration de l’arc provoque d’abord un courant d’air, puis le déplacement du mobile déplace à son tour de l’air, qui revient en arrière pour pousser le mobile.
Voilà une explication pour le moins périmée. On n’explique pas Aristote dans les écoles, et il ne semble pas que dans la conscience collective de l’ambiance adulte, il y ait la moindre représentation prédisposant à une explication de ce genre : notre physique usuelle repose sur le principe d’inertie, et l’usage des machines devrait favoriser des schémas d’explication mécanistes. Et pourtant, c’est une explication « aristotélicienne » que fournit le jeune enfant. Pourquoi les nuages bougent-ils ? Parce qu’ils sont poussés par le vent. Et d’où vient le vent ? Il est produit par le déplacement des nuages. L’enfant de 4-5 ans ne voit là aucune contradiction : c’est l’antiperistasis d’Aristote. Mêmes réponses pour expliquer le mouvement d’une balle qu’on lance, ou d’une allumette posée sur la table et qu’on déplace d’une chiquenaude : pourquoi ne tombe-t-elle pas verticalement sitôt qu’elle arrive au bord ? Ici encore, l’enfant, après avoir vaguement parlé d’élan, explique par l’air déplacé, par le choc en retour.
Il ne peut donc s’agir de transmission culturelle. Il n’est pas douteux que le milieu social agisse sur l’enfant, que l’apprentissage scolaire contribue à la formation des connaissances. Mais il y a aussi un mouvement spontané de formation, sur lequel le milieu peut agir par accélération, par freinage, mais qu’il ne suffit ni à créer, ni à expliquer. Et d’ailleurs, même si les notions
[p. 156] étaient toutes transmises, il resterait à expliquer comment l’enfant peut les assimiler, et pourquoi il les assimile dans un ordre déterminé.
Tels sont donc, seulement suggérés ici, quelques-uns des problèmes que nous tâcherons à résoudre dans la suite. L’accroissement des connaissances de l’individu obéit-il à des lois ? Ces lois valent-elles également pour expliquer le développement de la pensée scientifique ?
Dans la première partie de ce cours, nous étudierons les facteurs du développement (facteurs innés et maturation, expériences sur les objets physiques, influences du milieu social, facteurs généraux d’équilibre), ainsi que leurs répercussions sur la formation des connaissances.
Dans une seconde partie, nous étudierons la formation des connaissances dans des domaines particuliers : notion de nombre, notions spatiales, notions élémentaires de mécanique et de cinématique, notions de conservation, de hasard, de causalité en général.
Remarque préliminaire sur l’explication des connaissances d🔗
Avant d’aborder l’examen méthodique des facteurs du développement, il faut insister sur le fait qu’une connaissance déterminée n’a jamais de commencement absolu. Toute connaissance est le produit d’une construction continue, à laquelle on ne saurait assigner d’origine : car sitôt qu’on place le début d’une notion sur le plan psychologique, il faudrait remonter encore du psychologique au biologique, etc. C’est donc le déroulement, la vection, le processus constructif qui expliquent une notion, et non pas ses formes primitives, qui sont d’ailleurs impossibles à fixer.
Prenons comme exemple la notion de temps.
Pour l’adulte cultivé, le temps est relatif à la vitesse, il n’y a pas de simultanéité à distance ; à petites vitesses nous acceptons le temps absolu de Newton : c’est le temps du sens commun. Mais d’où nous vient cette notion de temps ?
Elle a sans doute une sociogenèse : le temps des sociétés primitives est sociomorphique, réglé sur le calendrier des fêtes saisonnières ; puis avec les Chaldéens, les Babyloniens, le temps évolue en même temps que les techniques : le temps s’est « décentré », généralisé jusqu’à la notion de temps universel. Mais sur l’origine même du temps social nous ne savons rien : les primitifs qu’on a pu étudier sont, au mieux, les contemporains de Durkheim et l’on ignore tout des temps néolithique, paléolithique, etc.
La même incertitude concerne la psychogenèse de la notion de temps. Le temps vécu de l’adulte normal est sans doute assez différent du temps métrique : il est qualitatif, élastique, etc. Ce temps qualitatif est déjà opératoire, et l’enfant y applique assez tôt des notions logiques : transitivité de l’ordre de succession des événements (si A a lieu avant B et B avant C, A a lieu avant C), emboîtement des durées (la durée AB est plus courte que la durée AC), etc. Ce temps qualitatif peut d’autre part devenir métrique (par exemple brèves et longues dans le langage, la musique, etc.).
Mais ce temps qualitatif se construit à partir d’un temps antérieur aux opérations. Il existe un temps représentatif pré-opératoire où manquent les notions essentielles ; l’enfant ne comprend pas le synchronisme de deux mobiles ; la simultanéité n’a aucun sens pour lui indépendamment de la vitesse ; faute de conservation de la vitesse, l’enfant ne possède aucune métrique temporelle.
L’analyse régressive doit remonter alors jusqu’à la perception du temps : perception de l’avant et de l’après, seuil perceptif de durées très brèves, erreurs en partie systématiques dans l’évaluation des durées et la perception des simultanéités (étudiées notamment par Fraisse : on trouve par exemple que l’évaluation n’est assez approchée que pour des durées brèves).
Puis on devra remonter encore jusqu’au temps « neurologique » (propre au système nerveux), lui-même lié au temps biologique (cf. vitesse de cicatrisation des plaies, étudiée par Lecomte du Nouy).
On ne trouve donc pas de commencement absolu, mais une série de paliers, avec parfois d’ailleurs des enchevêtrements, des recommencements, des décalages. L’explication d’une genèse ne peut donc consister à découvrir des origines : elle consiste à étudier le passage d’un palier à l’autre. La genèse, c’est l’ensemble des lois de construction et d’évolution. De sorte que les vrais facteurs de la connaissance, ce ne seront pas tellement ses sources, que les lois de son développement.
[p. 270] Chacun des facteurs que l’on peut invoquer pour expliquer le développement conduit à des hypothèses épistémologiques particulières. Nous distinguerons quatre facteurs possibles (et non pas trois comme il est usuel) :
— L’hérédité, avec son prolongement dans la maturation (mécanismes innés contemporains ou non de la naissance). La considération des facteurs héréditaires peut conduire à une hypothèse aprioriste.
— Le milieu physique qui agit sur le développement mental sous la forme de l’expérience sur les objets ; sa considération conduit à des hypothèses empiristes.
— Le milieu social qui agit soit par la transmission culturelle de génération en génération, soit par les interactions entre individus (coopérations) ; sa considération conduira par exemple à des hypothèses conventionnalistes.
— Enfin un facteur d’équilibre, évidemment lié aux précédents mais qui a ses caractères propres et dont on peut étudier de façon autonome les lois de composition et d’évolution.
Nous étudierons chacun de ces facteurs du double point de vue psychologique et épistémologique, c’est-à-dire que nous envisagerons à la fois leur rôle dans le développement et les hypothèses qu’ils impliquent sur la formation des connaissances. Auparavant, un examen préalable de ces facteurs montrera la légitimité d’une interprétation en termes d’équilibre, et l’intérêt d’une telle interprétation.
Différents auteurs ont considéré que certaines connaissances étaient a priori : ainsi les structures logico-mathématiques. En termes psychologiques, cela signifierait qu’il faut distinguer, dans les connaissances, les formes et les contenus. Si les contenus sont constitués d’acquisitions variables venues de l’expérience ou de la société, les formes, elles, seraient innées, liées aux montages héréditaires, notamment aux coordinations nerveuses. Ces montages innés émergent au cours du développement du fait de la maturation : ainsi on pourrait supposer que l’apparition de structures opératoires vers 7-8 ans est liée à la maturation fonctionnelle de structures nerveuses qui ne se produirait qu’à ce moment.
La maturation (évolution de l’organisme en tant que déterminée de l’intérieur par des facteurs héréditaires) a été fréquemment invoquée comme facteur explicatif (Gesell, Carmichael, Wallon). Son rôle déterminant n’est pas niable dans certains cas précis. Ainsi la coordination de la vision et de la préhension ne se réalise guère avant quatre mois et demi en moyenne (du moins sous sa forme complète, manifestée par trois conduites simultanées : saisir directement un objet donné dans le champ visuel, amener dans le champ visuel un objet posé dans la main, diriger le regard vers la main si celle-ci est retenue hors du champ visuel). Or cette coordination est liée, comme l’a montré Tournay, à la maturation de certains trajets nerveux (notamment : faisceau pyramidal) jusque-là non myélinisés.
Quoique la vérification des faits de maturation soit difficile, on peut envisager de généraliser cette hypothèse à tous les niveaux du développement. On peut cependant faire remarquer tout de suite :
1° que la maturation, qui dépend de la myélogenèse (Flechsig), de la cytodendrogenèse (achèvement des dendrites) (De Crinis) et de divers facteurs endocrinologiques, est subordonnée à des lois générales d’organisation. On a ainsi établi les lois de direction céphalo-caudale et proximo-distale ; Gesell y ajoute la « loi de l’entrelacement réciproque » (maturation alternée des extenseurs et des fléchisseurs) et Kappers a même proposé des lois « neurobiotaxiques » (déplacement et arrangement régulier des neuroblastes, dès l’organisation initiale du système nerveux selon des mécanismes rappelant les tropismes). L’étude de la maturation nous renvoie donc à celle des lois d’équilibre auxquelles elle obéit : Gesell, pour qui les gains de croissance représentent des « consolidations de stabilisation » a insisté sur les mouvements d’équilibration qui succèdent aux phases d’instabilité formatrice 5.
2° que la liaison étroite entre la maturation et l’exercice a été constamment soulignée dès le niveau des conduites animales. Spalding, étudiant le vol des oiseaux, a montré expérimentalement que l’entrave des mouvements des ailes des petits empêchait ensuite la conduite de se développer normalement 6. Dennis trouve des résultats semblables sur des rapaces 7. D’autre part il n’y a pas toujours de lien strict entre le fonctionnement anatomo-physiologique des organes correspondants :
[p. 271] la formation des habitudes qui chez les animaux supérieurs est liée au fonctionnement du cortex est néanmoins possible chez les poissons et les invertébrés ; chez les prématurés le fonctionnement de certains mécanismes de la vision anticipe sur la maturation anatomique des trajets (quoique ce dernier fait ne semble pas confirmé par les enregistrements EEG). De façon générale, on peut dire que le lien des conduites avec la maturation nerveuse est d’autant plus apparent que les conduites sont plus primitives ; mais l’écart augmente au fur et à mesure que les comportements se compliquent. En tout état de cause, on s’accorde à reconnaître que la maturation, condition nécessaire mais non suffisante, ne fait qu’ouvrir un champ de possibilités qui ont besoin pour s’actualiser du milieu physique ou social.
L’examen de la maturation nous renvoie donc en définitive à l’étude des lois d’équilibre et du moins à celle de l’expérience acquise.
Le rôle du milieu physique est invoqué dès l’étude biologique (épigenèse, formation des phénotypes variables sur la base de génotypes constants, etc.). Du point de vue psychologique l’action du milieu est a fortiori évidente. Il reste que les mêmes situations, les mêmes milieux physiques, les mêmes dispositifs expérimentaux déterminent des réactions totalement différentes selon le niveau des sujets. C’est dire que l’action du milieu ne peut être conçue simplement comme un enregistrement passif de données objectives.
Exemple : problème de représentation dans l’espace étudié avec B. Inhelder : Un bocal contenant de l’eau est posé sur la table. L’enfant constate l’horizontalité du niveau de l’eau et doit prévoir la position de ce niveau si on incline le bocal : on lui fait représenter cette position par un trait qu’il ajoute à un dessin représentant diverses inclinaisons ; une fois la réponse donnée on incline effectivement le bocal et l’on fait comparer le fait avec le dessin. Or, la lecture même de l’expérience est toute différente pour les enfants de 4-5, 7-8 ou 11-12 ans. Les petits qui n’ont pas tracé de trait horizontal affirment néanmoins que leur dessin est juste. C’est qu’ils n’ont pas les instruments cognitifs nécessaires (système de références) pour « voir » que le niveau de l’eau reste horizontal quelle que soit l’inclinaison.
Lire une expérience ce n’est donc pas enregistrer directement un donné brut, c’est l’assimiler : et toute assimilation suppose des instruments d’assimilation préalables.
L’assimilation, phénomène biologique fondamental, se retrouve pareillement sur le plan psychologique.
L’action du milieu suppose dans tous les cas une accommodation, elle-même fonction d’un schème d’assimilation préalable. Ces schèmes, d’abord organiques, sont des schèmes d’action chez le nouveau-né et deviennent par la suite des schèmes représentatifs, notionnels, opératoires.
Sans préjuger encore si entre ces divers schèmes successifs la différence est de nature ou seulement de degré, nous pouvons reconnaître que les schèmes d’assimilation les plus primitifs ont leurs racines dans les montages héréditaires. Nous rejoignons par là ce que nous disions de la maturation : si la maturation ne joue jamais sans exercice, l’exercice ne joue qu’en fonction de schèmes préexistants. D’ailleurs on ne songe plus guère à opposer maturation et exercice : c’est, dit Mc Graw, une dichotomie encombrante 8. On peut considérer que ces deux facteurs s’équilibrent l’un l’autre : aux lois de leurs équilibres respectifs, si elles existent, on devrait superposer les lois d’équilibre de leur interaction.
L’action du milieu social peut se présenter sous deux aspects : la transmission culturelle des connaissances (par le langage, dans la famille, à l’école, etc.) d’une part, et la coopération interindividuelle d’autre part. Sous ces deux formes le facteur social suppose le facteur d’équilibre :
1° la transmission culturelle n’est jamais une simple contrainte qui, du dehors, imposerait au sujet des connaissances toutes faites. Elle suppose toujours une assimilation des données culturelles dans le cadre de structures neurologiques ou psychologiques préexistantes, qui relèvent de la maturation ou de l’expérience acquise. On peut donc considérer la culture scolaire comme un équilibre entre ces divers facteurs. De même pour l’acquisition du langage : qu’elle relève de l’action du milieu social, ce n’est pas niable ; mais aussi bien le langage n’est pas incorporé en bloc, ou n’importe comment : il est assimilé étape par étape (par exemple, conjonctions et adverbes conjonctifs comme « donc », « quoique », etc., sont acquis tardivement). Et l’on peut considérer chaque étape comme un palier d’équilibre.
2° la coopération, si on l’analyse en termes de relations interindividuelles, apparaît comme isomorphe aux opérations intra-individuelles. Par exemple, contredire, c’est faire une opération inverse (négation) ; collaborer, ce peut être faire une addition logique. Mises en relation, réciprocités, etc., sont des co-opérations, que l’on peut donc décrire en termes d’équilibre.
[p. 272] On pourrait se demander alors si ce sont les opérations interindividuelles qui engendrent les opérations intra-individuelles ou si c’est l’inverse. Mais on risque de tomber là dans un cercle vicieux. Le langage de l’équilibre fait l’économie de ce problème : intra-individuel et inter-individuel ne sont alors que les deux aspects indissociables d’une même réalité.
Chacun des trois facteurs examinés suppose, avons-nous vu, un processus d’équilibration. Doit-on alors considérer l’équilibre comme inhérent aux trois premiers facteurs, ou comme un facteur autonome obéissant à des lois d’organisation propres ? Dans ce second cas présente-t-il quelque intérêt dans le problème de la formation des connaissances ?
Nous répondrons à ces questions en analysant un exemple central : celui de la réversibilité.
Les conduites élémentaires sont à sens unique (les associations d’idées, les premières habitudes, les perceptions sont irréversibles). Seule l’intelligence, au niveau opératoire, parvient à la réversibilité, qui se présente sous deux formes :
— l’inversion (ou négation) qui consiste à annuler une opération en la renversant. L’opération (−A’) annule l’opération (+A’) et ramène au point de départ A : A (+A’) (−A’) = A.
— la réciprocité des relations : symétriques (A = B et B = A) ou asymétriques (A > B et B < A).
L’inversion ni la réciprocité n’existent dans la pensée du jeune enfant (il dit, par exemple, qu’il a un frère, mais n’admet pas que son frère ait un frère) ; c’est à l’absence d’inversion qu’est due la non-conservation.
Vers 7-8 ans, l’enfant parvient à des systèmes réversibles dans certains domaines (« quantité de matière », distances, longueurs, etc.). D’où peut alors provenir l’apparition de la réversibilité ? Examinons l’explication qu’en peuvent fournir les facteurs énumérés ci-dessus.
1° On peut invoquer la maturation. La réversibilité serait une structure mentale innée, qui n’arriverait à maturité que tardivement. En fait, les études longitudinales menées par B. Inhelder montrent une construction progressive, liée à l’activité du sujet (manipulations, par exemple) et comportant toute une série de termes de passage. La maturation, si maturation il y a, expliquerait l’ensemble, le système final, mais non les étapes successives. D’autre part, on voit mal à quoi cette réversibilité peut correspondre au niveau du système nerveux. Dans l’état actuel de nos connaissances neurophysiologiques, on ne peut guère invoquer que des propriétés générales (passage de l’influx, freinage, etc.), trop primitives pour expliquer l’apparition si tardive de la réversibilité. Enfin, le rôle du milieu n’est pas négligeable dans cette apparition.
2° On pourrait supposer que la réversibilité provient de l’expérience physique. Mais justement la plupart des phénomènes physiques sont irréversibles, et pour les autres, l’enfant ne peut y « lire » la conservation et la réversibilité que s’il possède les instruments d’assimilation comportant déjà la réversibilité. L’enfant de 4-5 ans, qui croit qu’en aplatissant une boule de glaise on l’augmente, ne pourra jamais être convaincu du contraire par la seule expérience physique : si on reforme la boule initiale, il dira par exemple qu’en « s’arrondissant, la galette diminue ».
3° On pourrait voir dans la réversibilité un produit social ; et, certes, le langage contient déjà quantité de notions réversibles. Mais encore faut-il que l’enfant les comprenne. La vie sociale n’aboutit à de telles notions qu’à condition qu’il y ait structuration concomitante des actions individuelles. Pour que l’inversion-négation soit comprise, il faut que soient réalisées les conditions d’une assimilation active ; sinon, pourquoi l’enfant ne la comprendrait-il pas dès qu’il commence à parler ?
4° Il est donc plus légitime, et plus économique à la fois, de voir dans la réversibilité une forme d’équilibre des structures cognitives. On caractérisera alors cet équilibre par deux sortes de propriétés :
— une propriété de minimum (l’équilibre est l’état d’un système où les transformations possibles sont minimums) ;
— une propriété de composition totale (dans un système en équilibre, les transformations possibles se compensent totalement).
La réversibilité n’est, on le voit, que la caractéristique générale d’un système équilibré. Au point de vue psychologique, la réversibilité fait partie d’un système d’opérations logico-mathématiques, qui constituent les lois d’équilibre de la pensée.
C’est de ce point de vue que les lois d’équilibre constituent un facteur de formation des connaissances. Elles ne sont d’ailleurs pas propres à l’intelligence : en perception, les bonnes formes correspondent à un équilibre 9 ; dans le domaine affectif, on retrouverait des équilibres, au moins partiels (cf. lois de l’intérêt, satisfaction des besoins) 10.
Si nous traitons l’équilibre comme un quatrième facteur, c’est que les processus d’équilibration
[p. 273] obéissent à des lois qui leur sont propres, et qui n’impliquent aucune hypothèse quant à la nature des éléments mis en jeu. Ces lois seront, selon le cas, des lois de composition probabiliste (perception), ou des « stratégies » comme on dit en théorie des jeux. Dans tous les cas, une explication rigoureuse de l’équilibre en termes mathématiques est possible.
Un examen préalable des facteurs du développement a montré l’insuffisance d’une explication de la formation des connaissances par la seule hérédité, la seule expérience, le seul milieu social ; il paraît alors légitime et avantageux de proposer une interprétation en termes d’équilibre : le recours à ce nouveau facteur permet en effet de construire un modèle plus général, tenant compte simultanément de tous les facteurs précédents. Nous reprendrons maintenant l’étude séparée de chacun des quatre facteurs, en considérant les hypothèses épistémologiques, explicites ou non, auxquelles conduit leur prise en considération respective.
I. — Innéité, maturation et critique de l’apriorisme🔗
Nombreux — et divers — sont les auteurs qui ont considéré comme innées certaines connaissances telles que la troisième dimension, les constances perceptives, les bonnes formes, etc. Mais le terme d’inné peut avoir deux sens épistémologiquement différents :
— il peut désigner des mécanismes héréditaires d’origine endogène (provenant d’une transformation interne des gênes ou du cytoplasme) ;
— il peut s’appliquer à la transmission héréditaire de caractères acquis, c’est-à-dire de caractères ayant eu comme origine une influence du milieu.
C’est au premier sens seulement que le recours à l’inné entraîne une position aprioriste. Au second sens, il conduit, comme nous verrons, à un empirisme élargi.
Depuis les travaux de Weissman, l’hypothèse de l’hérédité des caractères acquis est rejetée par la plupart des biologistes. Mais leurs arguments ne sont pas absolument décisifs, car les expériences ne portent que sur l’hérédité chromosomique, et non sur l’hérédité cytoplasmique, dont l’étude est toute récente. D’autre part, les travaux de laboratoire ne font guère intervenir le facteur temps, qui peut avoir une importance considérable en ce domaine : « Ce que nous savons, dit prudemment Caullery, c’est que les variations adaptatives ne sont pas héréditaires, et que les variations héréditaires ne sont pas adaptatives. »
Mais le problème a été posé à nouveau récemment par les biologistes soviétiques (Lyssenko), et renouvelé par diverses recherches sur l’hérédité cytoplasmique (cf. Hinshelwood). Certains mutationnistes sont allés jusqu’à admettre que des phénotypes peuvent être fixés héréditairement par des mutations particulières porteuses de facteurs de fixation (F. Chodat).
Les faits, en tous cas, sont complexes. Citons une observation personnelle, faite il y a une trentaine d’années sur la limnée des étangs (Limnæa stagnalis) 11. Ce mollusque, sorte d’escargot à coquille ordinairement allongée, se rencontre dans les lacs suisses, sous une variété à coquille globuleuse. Cette forme est due aux conditions de développement de l’animal : les vagues l’obligent à s’agripper aux rochers, ce qui a pour effet un élargissement de l’ouverture, et une contraction du muscle columellaire, tirant sur la coquille et lui donnant peu à peu sa forme arrondie. Une étude statistique, puis un élevage en aquarium, ont montré que la forme globuleuse est héréditaire (8 générations). Les mutationnistes expliquent que les formes contractées sont dues à des mutations
[p. 484] qui se produisent au hasard, survivent dans les lacs et sont éliminées dans les marais. Mais des limnées à forme globuleuse ont été transplantées dans un marais, et depuis 27 ans elles ont gardé leur forme globuleuse. On peut, il est vrai, objecter que c’est alors le fait d’une dominance des génotypes globuleux sur les génotypes allongés ; pourtant, des croisements mendéliens n’ont pas montré cette dominance dès la première génération.
On ne saurait donc accepter sans réserve l’hypothèse weismanienne. Ou bien il existe une hérédité des variations acquises, — ou bien entre l’hérédité génotypique et les variations phénotypiques il y a place pour un tertium qui reste à déterminer, et qui rendrait explicitement compte des relations entre mécanismes héréditaires et action du milieu.
Si l’on passe au domaine psychologique, les limites de l’hérédité sont plus restreintes encore. Il est facile de montrer qu’il existe toujours une marge plus ou moins grande entre les mécanismes innés et l’actualisation des conduites correspondantes. Nous le marquerons sur quelques exemples :
a) La coordination de la vision et de la préhension🔗
Il semblerait que cette coordination dépende de la maturation seule. Pourtant, une observation plus fine nous fait découvrir des fluctuations dans son apparition. Ainsi, sur trois enfants de la même famille, on a pu l’observer respectivement à 6 mois et quelques jours, 4 mois ½, et 3 mois et quelques jours (Piaget). Il semble difficile d’imputer ces décalages à la seule maturation. On comprend mieux, en revanche, si l’on songe que l’aîné n’avait été aucunement exercé, tandis que les deux autres avaient fait l’objet de diverses expériences (sur l’imitation des gestes notamment), et bénéficié ainsi d’un entraînement sensori-moteur intensif. Il ne paraît pas douteux que l’exercice actualise les effets de la maturation ; reste à savoir s’il ne fait que les hâter, ou s’il est fondamentalement nécessaire à leur réalisation.
Plus visible encore est, dans le développement, la marge entre les aptitudes phonatoires héritées et le langage proprement dit. Si les mécanismes du langage sont héréditaires (le chimpanzé des Kellogg n’a jamais pu apprendre à parler), la langue est le produit de l’action du milieu social. La disposition au langage ne cristallise donc que dans et par le milieu. Comment envisager de séparer ici les deux facteurs ?
Vers 7-8 ans apparaissent les opérations concrètes (sériations, inclusions, etc.). Ce tournant du développement mental est peut-être lié à la maturation de certaines coordinations nerveuses. Mais d’une part, nous ne connaissons pas ces coordinations, et d’autre part, bien qu’il existe entre 5 et 6 ans une accélération de croissance, le lien entre ces transformations biologiques et les opérations mentales paraît bien lâche. Que les conditions nerveuses soient nécessaires, c’est l’évidence ; il est non moins évident qu’elles ne sont pas suffisantes, et que l’actualisation des opérations logiques fait intervenir l’expérience acquise et le milieu social.
Vers 11-12 ans apparaît la possibilité de combiner n à n toutes sortes d’éléments ; la structure de cette combinatoire est celle de l’ensemble des sous-ensembles, par opposition à la structure des ensembles simples qui intervient dans les classifications, les matrices, etc. On constate d’autre part que cette structure nouvelle donne lieu à des schèmes applicables dans tous les domaines : arrangement de jetons, langage, conduites expérimentales étudiées par B. Inhelder (ce n’est qu’à partir de 12 ans que l’adolescent est capable d’expérimenter sur un fait complexe, la flexibilité d’une tige par exemple, en faisant systématiquement varier les facteurs un par un) 12. Expliquerons-nous cette nouvelle structure d’ensemble par des facteurs de maturation ? On peut l’envisager, et s’appuyer sur l’isomorphisme des structures nerveuses et des structures logiques, dans le sens des recherches de la cybernétique ou des travaux de Mc Culloch et Pitts : la structure formelle du réseau correspondrait à une structure analogue du réseau nerveux. Il reste qu’on observe des décalages considérables, selon les milieux, dans la date d’apparition des opérations formelles ; il y a même des sociétés, où les sujets n’y parviennent jamais.
Il est donc encore une fois manifeste que les éléments fournis par la maturation nerveuse constituent une condition nécessaire, mais non suffisante. La maturation ne fait qu’ouvrir un champ de possibilités. Les données dont nous disposons actuellement ne permettent pas en tout cas de conclure à l’innéité de tel ou tel mécanisme opératoire (ni perceptif). Ce ne sont pas nos connaissances sur l’hérédité qui justifieront une interprétation aprioriste de la formation des connaissances.
Attaquons donc maintenant l’apriorisme sur le terrain épistémologique même. Pour justifier l’apriorisme, Kant invoquait deux critères : la généralité et la nécessité (une
[p. 485] notion est a priori lorsqu’elle est absolument générale et lorsqu’il est impossible de penser autrement). Ces deux critères, s’ils sont fondés, devraient être constatables par l’observation et l’expérience. Or, ni l’histoire des sciences, ni la sociogenèse des connaissances ne vérifient l’existence de telles notions.
Les formes a priori de la sensibilité n’ont, on le sait, rien de transcendantal au sens où Kant l’aurait voulu. Pour Kant en effet, le temps a priori était un temps à écoulement uniforme, celui auquel s’applique la métrique newtonienne. Or, ce temps uniforme est le produit d’une longue élaboration sociale, et on n’y voit aujourd’hui qu’un cas particulier du temps déformable de la relativité. De même, l’espace kantien a priori était l’espace d’Euclide à trois dimensions. Or, l’espace euclidien est un espace particulier, aboutissement d’une lente élaboration, et ce n’est pas le seul espace métrique concevable. Il est vrai que notre représentation imagée ou même notre perception de l’espace sont limitées à trois dimensions. Mais l’espace perceptif n’est pas homogène ou isotrope. Et si l’on tient à considérer les trois dimensions comme innées, l’hérédité ici n’est que celle d’une limitation, que tendra précisément à dépasser le progrès de la connaissance.
Ce qui est vrai des formes a priori l’est aussi des catégories. On sait, par exemple, que Lévy-Bruhl a fait l’hypothèse d’une prélogique chez les primitifs, puis s’est rétracté dans ses Carnets (posthumes). Mais c’est sans doute aller trop loin dans les deux sens. Lévy-Bruhl n’a pas assez distingué, en effet, entre les fonctions et les structures. Il peut y avoir une fonction permanente d’adaptation de l’esprit au réel et de recherche de la cohérence, — et néanmoins des structures qui évoluent. On peut garder le terme de prélogique, à condition qu’il désigne une phase de la structuration, qui évolue vers une cohérence à la fois plus stable et plus mobile.
L’étude psychogénétique corrobore cette critique de l’apriorisme par l’épistémologie génétique. Nous le montrerons sur deux plans : celui de la perception, où il n’y a ni nécessité, ni généralité intégrales, mais une équilibration approximative, — et celui des opérations, où il y a bien généralité et nécessité, mais seulement au terme de l’évolution et non à son point de départ.
Elle peut provenir d’un mécanisme inné. Mais un tel mécanisme, s’il existe, n’est pas ajusté dès la naissance avec une suffisante précision ; il n’acquiert cette précision qu’avec l’exercice et l’expérience. Chez le nouveau-né, on peut noter toutes sortes d’erreurs dans les conduites relatives à la profondeur. On peut se référer également aux observations sur les aveugles-nés opérés, celles de Semden (1932) notamment : l’estimation de la profondeur, comme la discrimination des formes, requiert un apprentissage. On a contesté, il est vrai, cette interprétation en invoquant l’effet du choc opératoire. Mais la durée de l’apprentissage est plus longue que celle qui peut être attribuée au choc. D’autre part, une expérience de psychologie animale sur des rats élevés dans l’obscurité (Hebb) conclut aussi à la nécessité d’un apprentissage. Apriorisme et innéité restent douteux.
2° Les constances perceptives :
On les a crues innées ; mais elles ne sont pas contemporaines de la naissance, ni même si précoces que certains l’ont pensé (les faits et les conclusions d’Helen Frank, de Burzlaff, etc., ont été discutés par Beyrl, Brunswik et Cruikshank, Piaget et Lambercier) 14. D’autre part, à un niveau où la constance est indubitablement acquise, elle n’est pas rigoureuse. On trouve chez l’adulte une surconstance : à 4 m, une tige de 9 cm 5 est vue égale à une tige proche de 10 cm 15. Le seuil de constance varie d’ailleurs considérablement selon les sujets. De tels faits sont l’indice d’un mécanisme de régulation, et non pas d’un mécanisme tout monté.
3° La causalité perceptive :
On pourrait croire ici à une connaissance immédiate et a priori. Mais une analyse génétique plus fine montre que les données visuelles ont été préparées par une élaboration tactilo-kinesthésique. Pour le jeune enfant, l’impression de causalité cesse dès qu’il n’y a plus contact entre les deux mobiles. Les schèmes perceptifs de la causalité semblent donc bien l’aboutissement d’une construction dont les origines remontent au niveau sensori-moteur.
Nécessité et généralité caractérisent bien les opérations logico-mathématiques : les critères kantiens de l’a priori sont ceux-là mêmes des invariants. Mais ces invariants ne sont pas tout formés dès l’abord. On sait de reste qu’ils marquent le point final, l’équilibre terminal d’une construction progressive. La généralité et la nécessité de
[p. 486] l’invariant caractérisent donc le terme de la construction, et non son point de départ.
Nous pourrions dire de l’hypothèse aprioriste qu’elle est exacte dans ce qu’elle conteste : la connaissance n’est pas en effet le simple enregistrement des données de l’expérience ; qu’elle est en partie exacte, d’autre part, dans son affirmation de l’activité du sujet dans la connaissance. Mais elle n’est pas recevable en ce qu’elle considère cette activité comme antérieure à toute expérience. C’est en effet au cours de l’expérience, et par l’expérience que cette activité s’organise. On peut alors parler, comme fait Konrad Lorentz à propos du problème de l’instinct, d’un apriorisme dynamique : il n’y a pas de structures préformées, mais un processus de structuration qui tend vers des organisations plus ou moins stables, générales et nécessaires selon le domaine considéré.
II. — L’expérience physique : critique de l’empirisme🔗
Exclusivement invoqué par l’empirisme, et volontiers par le sens commun, le rôle de l’expérience physique est assez aisé à étudier : il intervient explicitement, et dès la naissance. L’empirisme classique soutient que toute connaissance procède des sensations et des traces qu’elles laissent (images mentales). Entre ces éléments s’établissent des associations, qui ne sont que la réplique des liaisons objectives du monde physique (ou de l’expérience fortuite). Ainsi Hume explique-t-il la notion spécifique de causalité. Ces points de vue ont été rajeunis par l’idée d’une association entre les sensations et les mouvements. Signalée par Ribot sous le nom de « transfert », cette hypothèse a été largement exploitée dans la théorie pavlovienne du conditionnement.
Pavlov a du reste élargi considérablement la notion de réflexe : il parle de réflexes de but, d’orientation, d’investigation (exploration), de liberté, etc., de sorte que le terme de réflexe devient synonyme de réaction en général, et s’applique à des activités très diverses du sujet.
De l’empirisme sous ses diverses formes, nous pouvons tirer deux thèses fondamentales :
— la connaissance procède toujours des sens ;
— toute connaissance consiste en une lecture des propriétés de l’objet (cette seconde thèse n’est pas nécessairement liée à la précédente).
Contre ces hypothèses nous proposerons les trois affirmations suivantes, dont l’examen constituera une critique de l’empirisme :
— à quelque moment du développement que l’on se place, la connaissance n’est jamais un simple enregistrement des données ; elle est toujours une organisation de ces données, et, comme telle, suppose des structures préalables (mécanisme de l’assimilation) ;
— sur le plan de la perception déjà interviennent les activités du sujet ;
— la connaissance ne dérive pas seulement de la perception ; elle suppose une action dont le rôle est visible dès le début du développement : des coordinations actives s’ajoutent à la lecture de l’expérience et la structurent.
C’est dire que, de même que pour l’innéité, l’expérience physique nous apparaît comme un facteur nécessaire, mais non suffisant, de la formation des connaissances.
Dans toutes les situations, les actions du milieu sont transformées relativement à la structure antérieure de l’organisme. En biologie, un phénotype est toujours relatif à un génotype déterminé, les mêmes milieux produisant des effets différents selon le génotype. Ainsi une étude sur l’adaptation de mollusques terrestres à la haute altitude (Piaget) a montré que les phénotypes d’altitude présentent tous les mêmes caractères : petite taille (due à la dénutrition), forme plus conique (due à la sécheresse), etc. D’autre part, les espèces les plus transformées sont celles qui, en plaine même, sont les plus variables.
On retrouve des faits analogues sur le plan de la formation des connaissances. Toute expérience est assimilée à des structures antérieures. On ne peut connaître un objet qu’en agissant sur lui, en y ajoutant quelque chose. Cette adjonction, qui provient de l’assimilation, peut être dans certains cas déformante ; mais elle peut aussi avoir pour effet de structurer l’objet, le rendant ainsi compréhensible pour le sujet sans altérer ses propriétés intrinsèques.
Exemple. — Pour interpréter le courant de l’eau dans un ruisseau, un enfant de cinq ans recourt à des schèmes pré-opératoires tirés de l’action propre : l’eau a un but, elle va vers la mer, elle doit ou elle veut y aller ; la force du courant est une force propre de l’eau, l’eau
[p. 487] prend de l’élan sur les cailloux, etc. 16 On a là un exemple d’assimilation déformante. Considérons au contraire la comparaison de la hauteur de deux tours verticales A et B (dont la base est décalée), par un enfant de 8-9 ans : l’enfant choisit un troisième terme, qu’il compare successivement à A et B : cette adjonction, qui suppose toute une logique avec notamment la transitivité, ne déforme pas les propriétés des tours. Si la mesure est faite au moyen d’un petit objet qu’il faut reporter plusieurs fois, on a une opération de partition, et une égalisation par déplacement de l’unité, etc. 17
Il faut remarquer que l’assimilation commence dans l’action elle-même, dès le niveau sensori-moteur. L’action engendre en effet des schèmes sensori-moteurs, qui sont des sortes de concepts pratiques, ou plus exactement des équivalents pratiques des concepts. Ces schèmes, qui ne comportent certes aucune pensée ni même aucune représentation, sont en effet déjà capables de relier des données nouvelles aux données antérieures, et déjà susceptibles de se généraliser.
Exemples. — Déjà chez le tout jeune enfant, on peut parler d’activités réflexes, et non pas seulement d’automatismes passifs : le schème de la succion n’est pas si rigide qu’on l’a cru, et s’applique, en tout cas assez vite à toutes sortes d’objets. La réaction circulaire (le fils de Preyer qui soulève 119 fois de suite le couvercle) constitue de même des schèmes d’assimilation. Ajoutons cette observation personnelle : un enfant de 8-9 mois, à qui l’on présente un objet totalement inconnu de lui, en l’occurrence un porte-cigarette, déroule tous les schèmes qu’il possède ; il le suce, le frotte contre l’osier du berceau, le secoue, ouvre la bouche, tire sur le cordon fixé au toit du berceau, etc. Tout se passe comme si le bébé « se demandait » à quoi l’objet peut bien servir ; on a là l’équivalent pratique de ce qui, sur le plan de la représentation et du langage, deviendra définition par l’usage (Binet) 18.
La fonction symbolique donne lieu au même processus. Plus l’enfant est jeune, et plus ses adjonctions sont déformantes. Les propriétés de l’objet sont d’abord confondues avec celles du sujet (animisme, artificialisme) 19. On voit donc que plus les schèmes sont primitifs, et plus ils sont loin de l’expérience actuelle ce qui contredit l’empirisme. La lecture objective de l’expérience est tardive. Ainsi dans l’exemple déjà cité de la lecture de l’horizontalité (niveau de l’eau dans un bocal incliné) : l’enfant n’y parvient que vers 9-10 ans, quand il devient capable d’ajouter aux données perçues, un cadre de référence 20. De même, l’expérience du physicien n’est objective qu’en fonction d’un cadre logico-mathématique, qui lui permet de lire les données.
On pourrait répondre alors que ce processus d’assimilation ne se manifeste que dans les connaissances notionnelles, médiales ; mais qu’à côté de celles-là existent des connaissances plus primitives, immédiates, celles de la perception, qui ne supposeraient pas de schèmes préalables ou d’adjonction venus du sujet. Nous étudierons maintenant la connaissance perceptive, et montrerons que l’activité du sujet y intervient déjà.
Toute connaissance provient-elle de la perception ? Cette question divisait, on le sait, les philosophes, Locke et Leibniz par exemple. Il n’y a rien dans l’esprit, affirmait Locke, « quod non prius fuerit in sensu » ; à quoi Leibniz objectait « nisi ipse intellectus », ce qui signifierait, dans notre langage, que le contenu de la connaissance peut venir des sens, mais non sa structure. Cette structure est le résultat de l’activité du sujet.
Montrons-le rapidement sur l’exemple de la notion de nombre (dont nous étudierons la genèse plus en détail par la suite). On a parlé d’une perception du nombre, et il est vrai qu’assez tôt certains ensembles peuvent être distingués par leurs qualités figurales. L’impression perceptive de la pluralité est liée à la densité des éléments et à la surface occupée, sous réserve de diverses illusions possibles (cf. illusion de Ponzo : une collection de points alignés paraît plus nombreuse si on la place entre les côtés d’un angle aigu). Mais on ne peut identifier cette impression à la compréhension notionnelle du nombre. Cette compréhension porte en effet sur la structure logique, indépendante de la disposition spatiale. Le nombre est un caractère d’une totalité qui se conserve indépendamment de l’arrangement des parties. C’est une synthèse opératoire de l’ordre et de la somme. La perception fournit ici la matière, mais c’est l’action du sujet qui fournit les opérations de classe et de relation (sériation, inclusion de la partie dans le tout).
Le problème est alors de savoir si les actions qui se surajoutent ainsi à la perception ne sont pas elles-mêmes réductibles à des perceptions. On pourrait en effet soutenir que ces actions ne sont rien que des mouvements déclenchés par des signaux perceptifs.
Or, l’analyse des données génétiques nous conduit à distinguer, dans les perceptions, des effets primaires (effets dus au champ,
[p. 488] et relativement constants), et des effets secondaires, qui sont fonction du développement mental tout entier. Ces effets secondaires sont des activités : comparaisons à distances, mises en relation actives, etc. Ici, l’activité du sujet, qui augmente avec le développement, ajoute sans cesse des éléments nouveaux, qui ne sont pas donnés dans l’objet lui-même : ainsi, les cadres de référence. Mais les effets primaires eux-mêmes, où la Gestalttheorie voyait le produit d’une structuration immédiate et définitive, varient en fonction de l’activité du sujet : ainsi les effets de centration et les couplages 21.
L’étude de la perception ne justifie donc en rien l’empirisme. Du reste, le recours à la perception ne saurait résoudre aucun problème de formation des connaissances, puisqu’on retrouve sur le terrain perceptif les diverses hypothèses épistémologiques : conception empiriste, nativiste, phénoménologique (Gestalttheorie), — ou conception interactionniste comme la nôtre.
Mais nous pouvons dire plus. Contre Mach, qui faisait dépendre la connaissance tout entière de la perception (et qui est à l’origine de l’empirisme logique) nous soutiendrons que la connaissance dérive de l’action. Que la perception y joue un rôle ne signifie pas une exception, ni même une double origine, car la perception comporte elle-même des activités. S’il y a, selon l’expression de Michotte, une perception qui est une « préfiguration des notions », ce n’est donc pas que les notions en soient tirées : c’est qu’on y trouve déjà des activités qui constituent une élaboration partielle, et qui en se développant conduiront aux élaborations opératoires, l’opération n’étant qu’une action intériorisée.
Source fondamentale de la connaissance, l’expérience ne se réduit pas à un enregistrement passif des données. L’erreur de l’empirisme, ce n’est pas d’avoir insisté sur le rôle de l’expérience, mais d’avoir donné de cette expérience une image tronquée, inexacte.
Ce n’est pourtant pas sans raison que les empiristes assimilent l’expérience immédiate à l’expérience au sens scientifique du terme. Mais ils ne voient dans cette dernière qu’un constat des faits. Or, il est manifeste que dans l’expérimentation le sujet est actif, et ajoute aux données brutes. La lecture des faits est toujours relative à un système hypothético-déductif. En ce sens, on peut bien dire que l’expérience immédiate préfigure l’expérience réglée du savant.
Il faut donc repenser génétiquement le problème. À tous les niveaux, l’expérience est nécessaire à la formation des connaissances. Mais la description que l’empirisme en donne est pauvre, inadéquate, et comme nous allons voir partielle.
Il est à peine besoin d’y insister. L’expérience est évidemment nécessaire à l’acquisition des connaissances physiques (notions de poids, de volume, etc.), à celle des connaissances relatives aux propriétés de l’espace (conservation d’un volume physique à travers les transformations de l’objet : étirement, transvasements, etc.). Elle est aussi bien nécessaire à la découverte des propriétés mathématiques de l’espace (cf. invariance de la somme des angles d’un triangle, décrite précédemment), des propriétés du nombre, des propriétés logico-mathématiques élémentaires (correspondances univoques-réciproques, transitivité des égalités ou des inégalités, etc.).
Soient deux barres de laiton identiques (A) et (B), et une boulette de plomb (C) de même poids que (A). Ce n’est que par des manipulations multiples et des comparaisons de ces trois éléments, que l’enfant parvient à savoir que A = B = C. D’où vient pourtant qu’à 7-8 ans, il a besoin de trois pesées, c’est-à-dire de constater que A = B, que A = C, et aussi que B = C, tandis qu’à 9-10 ans deux pesées suffiront, c’est-à-dire que B = C sera déduit sans expérience à partir des égalités constatées A = B et A = C ? Brusque maturation de la notion logico-mathématique de transitivité ? Nous croyons que la transitivité est elle-même le produit de l’expérience. Mais non pas sans doute dans le même sens que les notions de poids. Il nous faut donc maintenant préciser la signification, ou plutôt la double signification de l’expérience.
Il y a au moins deux types d’expérience. Parmi les actions du sujet, nous distinguerons :
— les actions particulières et différenciées : soupeser, pousser en avant ;
— les coordinations générales des actions, par exemple celles qui supposent l’ordre : pour aller de la maison à l’école, il faut dans l’ordre : aller jusqu’à l’église, puis tourner à droite, puis traverser le pont, puis tourner à gauche ; pour revenir à la maison, il faut faire les mêmes déplacements dans l’ordre inverse, etc.
À ces deux types d’action correspondent deux types d’abstraction :
[p. 489] — une abstraction à partir de l’objet, qui consiste simplement à en tirer certaines propriétés : ce bloc est lourd, ce papier est bleu (c’est la seule forme d’abstraction que reconnaissaient les empiristes classiques) ;
— une abstraction à partir de l’action et de ses coordinations : on rencontre l’église avant le pont en allant à l’école, le pont avant l’église en en revenant ; en « roulant » la glaise qu’on vient d’aplatir, on retrouve « la même boulette qu’avant », etc.
C’est pourquoi nous distinguerons deux types d’expérience :
— l’expérience physique, qui porte sur les objets et seulement sur les objets ;
— l’expérience que nous appellerons logico-mathématique, qui porte aussi sur des objets, mais où la « lecture » des résultats n’aboutit pas seulement à la découverte des propriétés intrinsèques des objets — elle aboutit aussi à la découverte de relations indépendantes de la nature de ces objets.
1° L’expérience logico-mathématique
Tirée des coordinations générales des actions, cette expérience procède donc à partir de l’action même, et non pas des objets sur lesquels porte l’action. L’expérience physique qu’elle contient nécessairement nous apprend seulement ici que les propriétés de l’objet ne s’opposent pas à la coordination des actions. Ce qui est lu, ce ne sont pas ces propriétés, mais une relation entre telle et telle actions faite sur l’objet.
Ce souvenir d’enfance d’un mathématicien représente typiquement le processus en question, que l’analyse des données génétiques confirme : l’enfant avait appris les noms de nombre, et jouait à compter des cailloux alignés ; compter, ce n’était alors que faire correspondre les noms « un », « deux », « trois », etc., aux cailloux successivement désignés du doigt, de gauche à droite ; l’idée lui vint alors de compter dans l’autre sens, puis de recommencer le comptage en variant la disposition des cailloux : en colonne, en cercle, en tas ; et c’est toujours le même nombre qui est énoncé à la fin du comptage. L’enfant a ainsi découvert expérimentalement que le nombre cardinal (la somme des unités) est indépendant de leur ordre. Or, les notions d’ordre et de somme ne sont pas des propriétés des cailloux. C’est le sujet qui ordonne, c’est lui qui fait la somme en réunissant les éléments et en les constituant comme totalité. L’expérience aurait pu être faite avec n’importe quel matériel. Elle ne nous apprend rien sur les cailloux, sinon qu’ils ne s’opposent pas à l’ordre et au comptage ; elle nous apprend en revanche une relation fondamentale entre les actions d’ordonner et d’ajouter des unités.
L’expérience logico-mathématique constitue de même toutes les opérations : correspondances bi-univoques, inclusion de classes addition et multiplication de classes ou de nombres, transitivité, etc. Cette expérience reste indispensable tant que les structures ne sont pas achevées. Une fois les structures achevées, le recours à l’expérience devient inutile, la déduction s’y substitue. La nécessité logique est le caractère spécifique de l’achèvement des structures, c’est-à-dire de leur fermeture.
2° L’expérience physique
L’expérience physique au contraire repose sur des actions différenciées : soupeser, pousser ; la connaissance à laquelle elle aboutit est tirée de l’objet. On trouve cette expérience à tous les niveaux :
— au niveau sensori-moteur, le bébé éprouve déjà la solidité, la résistance, le poids des objets ;
— au niveau de la représentation pré-opératoire il découvre des propriétés nouvelles : le bois et le liège flottent, le fer non ; il met en relation les propriétés qu’il observe, par exemple la flottaison et le poids. Le caractère lacunaire ou approximatif de ses constatations le conduit à des explications contradictoires : les petits bateaux flottent parce qu’ils sont légers, les gros pour une autre raison (parce qu’ils sont forts, qu’ils sont capables de se porter tout seuls, plus simplement parce qu’ils sont faits pour ça). Les corps en mouvement déplacent de l’air, mais c’est aussi l’air qui les pousse, etc. ;
— au niveau des opérations concrètes, la découverte du monde physique se poursuit selon le même procédé ; les expériences deviennent plus nombreuses, plus fines, mieux interprétées. Ainsi, avec le dispositif employé pour l’étude génétique de l’idée de hasard (Piaget et Inhelder) : une sorte de roulette, avec une aiguille pivotant sur un axe, et, sur le pourtour, des boîtes de couleurs différentes, contenant des poids différents. Pour le contrôle de cette épreuve, deux aimants sont placés dans les boîtes à l’insu du sujet, les autres boîtes étant les unes plus lourdes et les autres moins lourdes que celles qui contiennent l’aimant. Comment l’enfant va-t-il, dans cette contre-épreuve, expliquer l’arrêt systématique de l’aiguille ? On peut suivre un progrès dans ses réponses, ce qui témoigne à la fois d’une observation meilleure et d’un progrès dans le sens du raisonnement et de l’expérimentation
[p. 490] systématiques : c’est la couleur qui est invoquée d’abord, puis le poids des boîtes, puis un certain optimum de poids 22 ;
— mais c’est seulement au niveau formel que l’expérience peut être conduite par le sujet selon un plan systématique, supposant le raisonnement hypothético-déductif et la logique propositionnelle. Ainsi dans l’explication des oscillations du pendule, c’est seulement à ce niveau que l’adolescent élimine la variable poids. Plus généralement, le sujet énumère les divers facteurs de variation possible, les faits varier un par un, élimine ceux qui ne conviennent pas. 23
Nous pouvons dire en conclusion que les expériences logico-mathématiques sont fréquentes au début, mais cessent avec l’achèvement des structures. Les expériences physiques existent à tous les niveaux ; au début elles sont pauvres, limitées à des situations partielles et à l’occasion ; au fur et à mesure du développement, elles se multiplient, s’enrichissent, se précisent, et surtout bénéficient des structures logiques déjà acquises. C’est pourquoi du reste elles prennent tout leur essor et toute leur valeur démonstrative à la fin des opérations concrètes. Alors, elles ne sont plus simple constat approximatif, mais réponse à une interrogation formulée selon un schéma de logique déductive, et réalisée par des manipulations adéquates.
Cette distinction des formes d’expériences et de leur évolution n’est pas un problème spécial à la psychologie de l’enfant. On le retrouve à travers l’histoire des sciences, et l’on peut mettre en parallèle les deux développements. Nous nous bornerons ici à quelques indications.
D’abord expérimentales, chez les Égyptiens, les mathématiques ont vu progressivement la déduction se substituer à l’expérience. Le théorème de Pythagore est un exemple typique d’expérence logico-mathématique. Avec Euclide, la mathématique se constitue en corps purement déductif (encore qu’il y ait une incertitude quant à la nature des axiomes, soit postulés, soit tirés de la réalité physique).
Au contraire, l’expérimentation physique n’existait chez les Grecs que sous une forme très rudimentaire. La physique d’Aristote est qualitative, elle superpose la théorie explicative au constat des phénomènes naturels, comme fait l’enfant pour expliquer la flottaison, le mouvement, l’action de l’air… La statique d’Archimède est expérimentale, mais son auteur la présente comme axiomatique et déductive. Il faut attendre le xvie et le xviie siècle pour que la physique se constitue en science expérimentale. C’est que l’expérimentation systématique suppose des outils élaborés (calcul infinitésimal, géométrie analytique) qui sont autant d’instruments pour la lecture des faits. La situation est la même dans l’histoire des sciences et dans celle du développement. L’expérience du second type présuppose la première : elle exige des structures logiques et mathématiques préalables. L’analyse d’un phénomène complexe (la flexibilité, l’oscillation du pendule) suppose une dissociation des facteurs en jeu, et le recours à une logique compliquée (opérations combinatoires).
Au terme de l’analyse génétique des facteurs d’innéité et d’expérience, nous avons donc reconnu l’importance égale de ces deux facteurs, et leur insuffisance à expliquer, chacun pris à part, la formation des connaissances. Nous sommes donc aussi éloignés de l’empirisme que de l’apriorisme. Pas de connaissance toute préformée, et qui ne requière aucune expérience ; mais pas d’expérience non plus, qui ne requière une activité du sujet, et une assimilation à un cadre de connaissances préalables, notamment aux structures logico-mathématiques. La connaissance résulte dans tous les cas d’interactions indissociables entre un sujet actif et l’objet en tant que tel.
Nous n’avons appliqué ces analyses qu’à l’individu, et sans tenir compte du facteur social. Mais les mêmes remarques vaudraient pour le sujet collectif. Ainsi, il y a des sociétés organisées selon les structures innées des individus qui les composent (abeilles, fourmis), et l’on a parfois tenté d’expliquer de même les conduites collectives du bébé, voire de l’enfant (instinct social héréditaire). Plus généralement, on peut concevoir un apriorisme sociologique, soutenant que la société ne fait que consacrer par un accord collectif les normes héréditaires dont les individus sont porteurs. Ou bien, on peut concevoir un empirisme sociologique, pour lequel les structures sociales proviendraient seulement de l’expérience collective. Notre critique de l’apriorisme et de l’empirisme est applicable aux domaines des faits sociaux.
Mais on voit déjà que dans l’un comme dans l’autre cas, le recours au facteur social n’apporterait qu’un élément de contrôle, et non pas une solution au problème de la formation
[p. 491] des connaissances, puisque le débat entre l’apriorisme et l’empirisme se retrouve intégralement à propos du facteur social lui-même. Mais on peut considérer aussi que la société apporte à la formation des connaissances autre chose que l’hérédité ou l’expérience. C’est ce qu’il nous faudra examiner maintenant.
III. — Le milieu social : critique du sociologisme🔗
Comme le milieu physique, le milieu social conditionne le développement de l’enfant dès sa naissance. Mais l’action de ce milieu peut s’exercer sous deux formes différentes : par la transmission culturelle, ou par les relations interindividuelles. Le problème est pour nous de savoir si cette double action introduit, dans la formation des connaissances, des éléments nouveaux — ou si elle est réductible aux facteurs précédemment étudiés.
De nombreux auteurs ont insisté sur l’originalité irréductible de l’action du milieu social. Pour Durkheim, les représentations collectives sont qualitativement distinctes des représentations individuelles ; ce sont elles qui forment la raison, du dehors. Pour Marx, la société repose sur la production en commun, elle implique la coopération et la lutte des classes ; dans cette perspective s’inscrivent diverses interprétations sociologiques de la connaissance (Lukacs, Goldmann, etc.). Pour l’empirisme logique, enfin, la connaissance est liée au langage, donc à la société.
Faute de pouvoir être complet, limitons-nous à Durkheim, dont l’apport n’est pas uniquement théorique, et qui s’est préoccupé de problèmes psycho-pédagogiques (L’Éducation morale, par exemple). Pour lui, le développement des connaissances n’est pas une formation, il est seulement une assimilation par l’individu de savoirs et de normes extérieurs à lui.
La langue est un produit institutionnel, qui se transmet de génération en génération. En ce domaine, Durkheim comme Ferdinand de Saussure soulignent que les initiatives individuelles sont subordonnées aux besoins collectifs et à la sanction du groupe. Or qu’est-ce que la langue ? C’est un système comportant des signifiants (les mots) et des signifiés (les concepts). Mais elle est plus que le véhicule des signifiés ; elle comporte en effet des normes inhérentes à son organisation même (la grammaire), et une logique inhérente à ses concepts. Pour Durkheim, les normes grammaticales ou logiques sont communes à tous les membres du groupe linguistique, obligatoires, et transmises d’une génération à l’autre par l’éducation. La langue et les représentations collectives qu’elle véhicule ont toutes deux une histoire, qui remonte aux origines de l’humanité. En apprenant à parler, l’enfant reçoit de l’extérieur, tout élaboré, un système de notions dont l’histoire est millénaire. Des liaisons comme « parce que », « alors » (que l’enfant emploie dès 3 ans), ou « bien que », « quoique », etc. (qu’il n’utilise que beaucoup plus tard, vers 10-11 ans) correspondent à des représentations collectives comme les autres ; elles ont été élaborées comme les autres par le groupe social.
Or Durkheim considère les représentations collectives comme émanant de la société en tant que totalité, transcendante à la somme des individus qui la composent. Ses arguments s’appuient sur deux sortes d’analyses, que nous distinguerons plus nettement qu’il n’a fait lui-même, et qui correspondent aux deux méthodes linguistiques utilisées notamment par F. de Saussure :
— l’analyse synchronique, qui consiste à comparer entre elles, dans un domaine donné, les représentations collectives et les représentations individuelles (ainsi pour la notion de temps : la représentation subjective du temps ne correspond pas à celle de la science) ;
— l’analyse diachronique (historique), qui retrace la genèse des représentations collectives depuis leur origine. Malheureusement, la méthode régressive ne peut remonter jusqu’aux sociétés préhistoriques, dont nous ne savons rien. Aussi Durkheim s’est-il adressé aux sociétés « primitives » de son temps, comme si ces primitifs étaient des néolithiques attardés : l’étude historique est alors remplacée par l’étude ethnographique.
La conclusion de Durkheim est que plus on remonte dans l’histoire, plus les notions sont calquées sur l’organisation du groupe lui-même. Ainsi les représentations collectives originelles sont sociomorphiques, les représentations individuelles s’en détachant par la suite de plus en plus, par le même processus que celui qui fait émerger l’individu du groupe social.
Ces thèses sont-elles transposables sur le plan du développement individuel ? Examinons par exemple le problème de la formation du concept. Durkheim soutient que le concept est essentiellement social, comme
[p. 492] le mot auquel il est attaché. C’est un instrument de communication, une sorte de monnaie d’échange, et un concept individuel n’aurait évidemment aucune fixité. Les faits psychogénétiques confirment-ils cette thèse ? On peut suivre, à partir des débuts du langage, l’élaboration progressive du concept chez l’enfant.
Exemple : À 1 an 2 mois environ, une petite fille qui appelle « vouaou » les chiens aboyant, désigne de ce nom le chien (silencieux) du propriétaire, qu’elle aperçoit de son balcon. Quelques heures plus tard, elle prononce le même mot en pointant du doigt les dessins du tapis, qui pourtant ne semblent guère suggérer l’image d’un chien. Un peu plus tard, le terme s’applique à toutes sortes d’animaux, objets ou personnages aperçus du balcon 24.
Initialement limité, le concept individuel s’étend indéfiniment par assimilations successives. Il est douteux qu’un concept ainsi formé puisse converger avec ceux qu’élaboreraient pareillement d’autres individus. Pour que concept il y ait véritablement, il faut donc limitation. Durkheim soutient à bon droit, de ce point de vue, que le concept n’est pas seulement le résultat de l’abstraction et de la généralisation mentales, et qu’il suppose aussi une délimitation ou une définition imposées par le groupe.
Un second argument de Durkheim étend cette analyse aux cadres de la représentation. Les classifications des objets naturels seraient calquées sur les cadres de l’organisation sociale. Hubert et Mauss ont montré que les primitifs australiens classent les objets en tribus et en clans, comme leur propre groupe social. De même, les Chinois répartissaient jadis la nature selon huit pouvoirs fondamentaux, correspondant aux huit familles prépondérantes dans l’histoire de leur société, etc. Le genre des noms (le soleil et la lune, genres inverses en allemand par ex.) est peut-être un résidu de ces correspondances. Mais cela suffit-il à expliquer les cadres de la représentation, les notions de temps et d’espace par exemple ?
Durkheim l’affirme : le temps individuel est qualificatif, élastique. Comment la notion commune d’un temps universel et homogène en procéderait-elle ? Cette notion commune, dit Durkheim, est sociale, elle est liée au calendrier. De même pour l’espace : l’espace individuel est projectif, « égocentrique » (c’est-à-dire relatif au point de vue du sujet), et l’espace commun, universel et isotrope, ne saurait en être tiré. Cet espace est d’origine sociale, et d’ailleurs, avant notre espace euclidien, on peut trouver (chez les primitifs) des espaces isomorphes aux structures géographiques du territoire de la tribu.
On voit comment ces vues pourraient s’appliquer à l’enfant. On sait en effet que l’espace représentatif est d’abord égocentrique : l’enfant ne peut alors se détacher de son point de vue.
Expérience : On présente à l’enfant une maquette figurant trois montagnes de tailles différentes et diversement placées. Il doit choisir entre plusieurs dessins celui qui correspond aux montagnes telles que les voit un observateur, figuré par une poupée (ou par l’expérimentateur assis en face du sujet), qu’on déplace chaque fois. Jusqu’à 7-8 ans en gros, l’enfant choisit le dessin représentant la scène telle qu’il la voit lui-même 25.
Durkheim dirait alors que l’espace individuel reste toujours égocentrique, mais qu’au cours du développement, l’enfant se réfèrera en outre, et de plus en plus, à la notion collective d’espace. L’espace collectif se superpose ainsi, et au besoin se substitue à l’espace égocentrique primitif.
Ce qui est vrai des concepts de classe et des cadres de la représentation l’est aussi, pour Durkheim, des normes logiques. Elles expriment la vérité collective. Leur genèse historique est liée aux pratiques sociales. La notion de nombre doit être rattachée aux procédures du troc et de l’échange un contre un, etc.
Avant même de confronter ces hypothèses aux données psychogénétiques, nous pouvons formuler contre Durkeim une remarque de portée critique très générale. Le sociologisme parle en effet de la Société comme d’une totalité indécomposable — et cette notion de totalité sociale nous semble prêter aux mêmes objections que la notion de Gestalt. N’y a-t-il en effet de choix qu’entre une solution atomistique et une solution globaliste ?
Nous pensons au contraire, que du point de vue psychologique au moins (c’est-à-dire sans donner cette hypothèse pour sociologique, sans chercher à l’étendre aux problèmes propres de la sociologie), il reste une troisième possibilité : considérer la Société comme un système de relations, chacune de ces relations constituant un tout sui generis (c’est-à-dire modifiant les termes qu’elle unit). Le facteur social peut alors être dissocié en facteurs de nature et de fonction différentes. Nous devrons en particulier distinguer entre deux types de relations sociales :
— la contrainte, qui joue dans la formation des connaissances chaque fois qu’il y a, par exemple, transmission autoritaire de la culture ;
— la coopération, relation mutuelle entre partenaires définissant des échanges à base de réciprocité.
[p. 493] Les arguments synchroniques que l’on peut tirer de Durkheim nous semblent très valables, et faciles du reste à vérifier sur le plan psychogénétique. Mais nous verrons qu’ils militent tous en faveur de la coopération, et non pas (comme Durkheim le soutenait en invoquant les arguments diachroniques) en faveur d’une contrainte, — la pression de la conscience collective. Les arguments diachroniques ne nous semblent nullement convaincants. Le sociomorphisme invoqué par Durkheim n’explique pas plus, à notre avis, les normes logiques que l’égocentrisme enfantin n’explique les structures opératoires. Ce sociomorphisme tel qu’il nous est décrit, d’ailleurs, n’est guère autre chose qu’un égocentrisme à l’échelle de tout le groupe social (ce qui ne veut pas dire que le sociomorphisme soit le produit de l’égocentrisme des individus, ni l’inverse). Il explique les idéologies, non les normes de la pensée rationnelle — tout comme l’égocentrisme expliquerait les croyances, les fabulations, les mythes personnels, et non les normes opératoires de la pensée achevée.
3. Les données psychogénétiques : contrainte et coopération🔗
Sous réserve de la distinction que nous venons de faire, et sur laquelle nous reviendrons ci-dessous, on peut concevoir la formation des connaissances chez l’enfant comme le résultat d’une socialisation progressive. Encore faut-il s’entendre sur le sens du terme « socialisation ». Dans la terminologie durkheimienne, on dirait que le primitif se caractérise par une sociabilité extrême, diffuse, surabondante : il adhère profondément au groupe, et même il ne s’en distingue pas. On a pu en dire autant du jeune enfant, dont la sociabilité « syncrétique » ne distingue pas encore le moi d’autrui. En ce sens, il est loisible de voir, au cours du développement socio- ou psychogénétique, un retrait de la socialité, une progressive « émergence » de l’individuel. Mais du point de vue cognitif, on ne peut considérer le primitif comme plus « socialisé » que le civilisé. Une pensée sociomorphique n’est pas socialisée, si ce dernier terme implique une coopération constructive, un contrôle mutuel, une communication réciproque de la pensée, etc. En ce second sens, le chercheur solitaire en son laboratoire est plus socialisé que le primitif au sein de sa tribu, la pensée scientifique est plus socialisée que la mystique collective, puisqu’il n’est aucune de ses démarches qui ne suppose des instruments collectifs de communication.
Nous dirons de même que, du point de vue cognitif, le bébé est très peu socialisé.
Au niveau sensori-moteur, on ne trouve guère que quelques conduites imitatives, et les coordinations pratiques des actions entre partenaires. Contrainte et coopération constituent les deux pôles de la socialisation progressive de l’enfant.
Le milieu scolaire ou familial transmet à coup sûr des savoirs à l’enfant. Mais dans certaines limites qu’il est capital de préciser. D’abord, il importe de ne pas confondre croyances et connaissances, ou contenu et structure des savoirs. C’est le milieu qui contraint l’enfant de croire au père Noël plutôt qu’à saint Nicolas, ce n’est pas le milieu seul qui lui enseigne que 2 × 3 = 3 × 2, — et même, ce n’est pas du milieu seul que dépend le fait que l’enfant accepte ou refuse la croyance au père Noël. Du milieu procèdent les croyances, non les notions.
Plus précisément, nous dirons que le milieu peut être source d’accélérations ou de retards dans la formation des connaissances, mais non pas directement source de cette formation elle-même. Toute l’habileté pédagogique ne parviendra pas à faire assimiler la notion de proportion avant 10-11 ans. Une expérience récente confirme cette thèse. À Genève, Albert Morf a essayé de « dresser » des enfants à la pratique des opérations formelles, par apprentissage verbal intensif, en suscitant le maximum d’intérêt, etc. Un tel entraînement hâte sans doute l’acquisition des opérations, mais la limite ne peut en être indéfiniment reculée.
On comprend facilement, du reste, qu’il en soit ainsi. L’assimilation d’une notion suppose en effet non seulement un certain délai, mais surtout des structures assimilatrices. L’enfant n’est pas une table rase, et la transmission culturelle ne peut consister ici en un simple enregistrement. Elle implique toujours une reconstruction qui est fonction des instruments de construction spontanée dont dispose l’individu aux différents niveaux de son développement. Sans cette reconstruction, on n’aboutit jamais qu’au verbalisme.
Quant aux normes logiques elles-mêmes, elles ne sauraient être imposées par contrainte : elles supposent une autonomie intellectuelle qui ne peut s’élaborer que par des échanges libres, des coopérations. Si important que soit le rôle du milieu dans la formation des connaissances, ce rôle n’est pas exclusif ; il ne saurait véritablement « expliquer » cette formation.
La coopération prend des formes variables, et l’on trouve une corrélation étroite
[p. 494] entre ses étapes et celles du développement intellectuel. Ainsi :
— au niveau sensori-moteur : pas de coopération véritable entre le bébé et son entourage, seulement des relations (imitation, échanges gestuels, affectifs) qui annoncent cette coopération ;
— au niveau pré-opératoire, les conduites sociales de l’enfant sont à mi-chemin entre les conduites vraiment socialisées et les conduites centrées sur le sujet. Par exemple, il existe dès cette époque des jeux « collectifs », mais sans règles stables. L’enfant se borne à emprunter aux aînés des bribes de règlements, mais ce sont des rituels plus que des règles véritables : chacun continue de jouer à sa guise, personne ne gagne ni ne perd, etc. 26
— au niveau opératoire, les conduites collectives (jeu, constructions en commun, etc.) montrent une réciprocité croissante. Les enfants conviennent ensemble de certaines lois, interrompent une activité collective pour établir un plan de répartition des tâches. Au niveau formel, le besoin de se donner des règles est très fort : les enfants de 12 ans se passionnent pour les codes, les hiérarchies précises, le formalisme juridique. Loin de se lancer immédiatement dans l’action, ils consacrent un temps considérable à définir des statuts et à les écrire 27. Gérald Noelting a étudié, avec B. Inhelder, les étapes successives de la coopération depuis le niveau pré-opératoire : ce sont les mêmes que celles des opérations, les structures des interactions sociales sont isomorphes aux structures des opérations individuelles 28.
On serait tenté de se demander alors si ce sont les progrès de la coopération qui entraînent ceux de la construction opératoire, ou si au contraire ce sont les progrès opératoires qui rendent possible la coopération. Mais, sous cette forme, le problème est vain. Opérations intra-individuelles et coopérations interindividuelles ne sont que deux aspects indissociables de la même réalité. La corrélation dont nous avons pu constater l’existence n’a rien de miraculeux : elle n’est que l’expression de lois d’équilibre communes aux deux domaines isomorphes. Il est équivalent de traduire l’un des aspects dans le langage propre à l’autre. Il est équivalent de considérer les opérations comme la réplique intériorisée des coopérations — ou au contraire de définir les coopérations comme un ensemble d’opérations liant les individus les uns aux autres. Ce second mode d’expression étant moins usuel, donnons-en quelques exemples :
— si deux individus sont d’accord, leur coopération consiste en un ensemble de correspondances entre les opérations du premier et celles du second. La correspondance est le groupement élémentaire auquel l’enfant fait appel pour mettre en relation deux collections ou deux systèmes quelconques ;
— si chacun des deux partenaires ne fournit qu’une partie des éléments (dans une discussion ou une action quelconques), la coopération (mise en commun) consiste en une opération d’addition ;
— si les deux partenaires sont en désaccord, la coopération est alors formée de l’ensemble des opérations permettant de situer les affirmations du premier dans la perspective du second, et vice-versa, ce qui constituera une « réciprocité ».
Dans tous les cas, partout où l’on peut analyser la coopération, on trouve entre les partenaires des liaisons opératoires isomorphes aux opérations des individus eux-mêmes. Qu’il s’agisse donc d’opérations intra- ou interindividuelles, on trouve dans tous les cas une structuration qui obéit aux mêmes lois d’équilibre.
Le recours au facteur social pour expliquer la formation des connaissances peut conduire, sur le plan épistémologique, à diverses hypothèses : on peut concevoir un apriorisme sociologique, un empirisme sociologique, etc. Le conventionnalisme (auquel on attache le nom de Poincaré, bien que ce ne soit qu’un aspect de sa pensée épistémologique) est l’une de ces hypothèses. Nous nous bornerons à en esquisser ici la critique, quitte à revenir plus loin (à propos de l’étude génétique des normes logiques par exemple) sur telle ou telle thèse du conventionnalisme proprement dit, de l’empirisme logique, etc.
On peut se demander en effet si les normes logiques ne sont pas seulement des conventions déguisées, le résultat d’un consensus plus ou moins arbitraire. Poincaré l’affirmait, du moins pour ce qui est de la géométrie. N’importe quel phénomène physique, disait-il, peut être équivalemment exprimé en langage euclidien, riemannien, etc. Les géométries ne sont que des langages conventionnels, plus ou moins commodes selon les cas, mais équivalents entre eux. (C’est même cette conviction qui a empêché Poincaré, comme on sait, de découvrir la relativité.) En soulignant d’autre part les relations entre le langage et la logique, l’empirisme logique a engendré des interprétations conventionnalistes de toute la logique. La vérité de la proposition « 2 + 2 = 4 » ne tient qu’au sens conventionnellement attribué
[p. 495] aux symboles 2, 4, + et =. « Le principe de la nécessité logique, écrit péremptoirement Louis Rougier (in Traité de la connaissance), réside dans les définitions, qui résultent de nos conventions de langage ». Selon ces conventions, on peut trouver différentes mentalités, différents systèmes logiques.
Mais n’est-il pas justement paradoxal de parler de convention nécessaire ? Et d’où viendrait cette nécessité ? La contingence d’une définition, d’un signe, d’un axiome, ne nous permet en rien de préjuger de la nécessité opératoire. D’autre part, on ne voit pas, au cours du développement, la moindre trace d’un appel aux conventions sur le plan de la pensée logique. À supposer même que des conventions soient à l’origine des structures logiques, elles ne s’imposent à l’individu qu’au terme d’un processus de structuration et d’équilibration progressives. Aucun fait génétique ne confirme donc l’hypothèse conventionnaliste — et le conventionnalisme laisse entier le problème de la formation des connaissances.
Les facteurs du développement mental (suite et fin) 29🔗
Maturation, expérience, socialisation constituent des facteurs difficilement séparables dans l’étude du développement mental. Accorder à l’un ou l’autre de ces facteurs une place privilégiée pour l’explication du développement, c’est non seulement méconnaître ou déformer certains faits, mais encore aboutir à des hypothèses épistémologiques dont nous avons fait la critique générale.
Il reste alors la possibilité de ne plus isoler ces trois facteurs, mais de les considérer simultanément dans leur interaction. C’est le propos d’une théorie interactionniste de l’équilibre, puisqu’au demeurant les processus génétiques impliqués aussi bien par la maturation que par l’apprentissage ou la socialisation ont pour caractéristique commune de tendre vers un état, terminal ou provisoire, d’équilibre relatif.
Nous parlerons d’un facteur d’équilibre. Ce terme peut paraître impropre, si l’on considère que le processus d’équilibration est impliqué dans chacun des facteurs précédemment étudiés, et devrait alors être examiné conjointement à chacun de ces facteurs. Nous croyons pourtant que l’équilibre peut faire l’objet d’une étude distincte ; en effet :
— le facteur d’équilibre est plus général que les facteurs précédents. Par exemple, l’isomorphisme que nous avons signalé entre les opérations intra et interindividuelles tient à l’identité des processus d’équilibration, et l’on doit pouvoir étudier ce processus dans sa généralité, sans décider (ce qui nous semble un faux problème) lesquelles de ces opérations sont à l’origine des autres. De même, certaines structures perceptives comme les constances relèvent, comme l’a montré Katz, d’un processus d’équilibration analogue à l’homéostasis de Cannon.
— on peut d’autre part considérer ce facteur comme en partie autonome du fait qu’il obéit à des lois propres : principes de minimum, lois de composition probabilistes, tendance à la réversibilité, etc.
— enfin, l’équilibre est le seul facteur qui puisse rendre compte des structures non héréditaires qui, une fois constituées, s’imposent au sujet avec un caractère de nécessité générale.
Nous appuierons ce dernier argument sur un exemple préalable. Considérons une structure simple comme la série des nombres entiers. On sait que dès avant les opérations concrètes, l’enfant connaît intuitivement (c’est-à-dire par leurs caractères figuraux) quelques nombres isolés, les 5 ou 6 premiers en général, sans parler évidemment des noms de nombre que l’enfant peut réciter, mais sans les comprendre pour autant. Or, c’est seulement au niveau opératoire concret qu’il acquiert la notion de la série des nombres entiers, et seulement au début du niveau formel (vers 11-12 ans) qu’il parvient à la notion intuitive de l’infinité.
Expérience : on marque sur une feuille de papier deux points A et B distants de 4 à 5 cm, et on demande à l’enfant combien de points on pourrait intercaler entre A et B, en supposant
[p. 702] que la pointe du crayon puisse devenir aussi fine que possible. Les petits répondent d’abord qu’on peut mettre cinq ou six points. Incités à mettre des points moins gros, à imaginer un crayon de plus en plus taillé, etc., ils consentent à augmenter ce nombre : cinquante, cent, mille mais toujours avec une certaine limite. L’enfant dit le nombre qui lui semble le plus grand possible, mais il est significatif que ce soit toujours un nombre déterminé. Vers 11 ans au contraire, l’enfant se déclare incapable de fixer un nombre : « on ne peut pas savoir, il y a autant de points qu’on veut, on ne peut pas s’arrêter, on peut toujours imaginer des points plus petits, etc. » Et il lui arrive même de dire (ce qui est illégitime au point de vue mathématique, mais instructif au point de vue psychologique) qu’on peut en mettre « autant qu’il y a de nombres (entiers) » 30.
D’où peut provenir une telle structure, qui suppose la représentation d’une suite indéfinie d’opérations possibles ? Du fait même qu’elle est infinie, on ne saurait la tirer du système nerveux, ni de l’expérience, qui ne porte jamais que sur des objets en nombre fini ! Le milieu social, qui joue à coup sûr un rôle important dans son acquisition, ne l’explique pas davantage ; le langage, par exemple, contient au plus les éléments de la série, non la série en tant que telle. Le caractère tardif de cette notion, et surtout les stades successifs de sa construction, nous invitent à y voir le point terminal, le palier d’équilibre final d’un système de transformations virtuelles, puisque c’est précisément un système total d’opérations virtuelles qui constitue la série. À considérer les choses ainsi, on expliquera en même temps pourquoi, quelles que soient les informations scolaires possédées par l’enfant, cette notion n’est acquise qu’au niveau de la pensée formelle.
Cela dit, il reste plusieurs façons de concevoir la notion même d’équilibre :
— on peut considérer que l’équilibre est atteint lorsque l’intelligence en formation a rejoint, par un quelconque cheminement, des êtres donnés extérieurement à elle. Ces êtres seraient des « universaux », des vérités éternelles. Nous aurions alors une interprétation de type platonicien ;
— on peut considérer d’autre part que les universaux ainsi atteints sont non pas extérieurs à l’esprit, mais immanents à sa propre structure. Il s’agirait alors d’une « intuition des essences », au sens phénoménologique du terme ;
— enfin, et ce sera naturellement la solution que nous adopterons, on peut considérer que l’équilibre n’est pas un terminus transcendantal, mais le résultat de la genèse même. Les structures ne sont plus alors des émergences subites, elles s’expliquent par les étapes mêmes de leur progressive construction. En ce sens, elles sont bien le produit de l’expérience, sans être pour autant des connaissances empiriques, comme nous l’avons déjà indiqué en distinguant deux sens du mot expérience (Bull. ps., 9.9.488-490).
Comme pour les autres facteurs, nous envisagerons ces trois interprétations à la fois du point de vue psychologique et du point de vue épistémologique.
Ce n’est pas par pure curiosité historique que nous examinons ce type de solution. Le platonisme connaît, depuis un demi-siècle, un regain de faveur en épistémologie, chez les logiciens et mathématiciens notamment. Bourbaki, qu’il le veuille ou non, rejoint Platon sur plus d’un point : il y a des vérités logiques éternelles, indépendantes de l’esprit, qui les rencontre… quand il peut (les platoniciens ne se préoccupent guère des conditions et des formes concrètes de la genèse) 31.
Le modèle psychologique correspondant à cette position platonicienne est tout construit. On le doit à Russell qui, avant de rendre célèbre une conception « logiciste » des mathématiques, écrivit un traité de psychologie générale d’un platonisme avoué.
Russell soutient que lorsque nous percevons un objet, une rose rouge par exemple, il intervient simultanément deux processus : la perception proprement dite (qui nous renseigne sur les qualités de l’objet et provient de la simple rencontre de cet objet avec nos organes des sens) et la conception (qui nous permet d’identifier aussitôt l’objet en le classant dans des catégories préétablies, et qui n’ont pas été construites par nous). Une faculté spéciale de l’esprit nous livre immédiatement l’idée, le concept de la rose. On a objecté à cela l’existence de l’erreur, des idées fausses ; mais Russell répondait alors qu’elles existent aussi hors de nous, au même titre que les idées vraies.
De cette théorie, nous retiendrons pour les rejeter (car ils contredisent tous trois à ce que nous apprend la psychologie génétique) les thèmes suivants :
— il n’y a pas d’activité opératoire de l’esprit. « La notion d’opération, écrit Couturat, disciple de Russell et exégète de Leibniz, est essentiellement anthropomorphique ». Nous écrivons 1 + 1, et nous lisons le résultat 2, qui résulte des propriétés objectives des nombres, et nullement de notre activité. La relation existe hors de nous, nous ne faisons que la constater, avec l’illusion de la construire ;
— l’aspect subjectif et l’aspect objectif de
[p. 703] la pensée sont sans rapport aucun. Le premier, qui peut intéresser le psychologue (mécanisme de la croyance, sentiment de certitude) ne saurait expliquer en rien le second (nécessité impérative) ;
— il n’y a pas de genèse de la raison, et en particulier l’expérience n’a aucune part dans les processus de la « conception ». Raison et expérience sont aussi radicalement opposées que rationalisme et empirisme l’ont été dans la tradition philosophique.
À cette théorie extrême, on pourrait objecter en bloc que précisément il y a une genèse de la raison, et que suffisamment de faits prouvent que cette genèse n’est pas quelconque. Mais reprenons un à un les thèmes énoncés ci-dessus :
— l’opération n’est pas anthropomorphique ; c’est une action primitivement effective, puis qui s’est intériorisée et coordonnée à d’autres opérations ; on peut suivre pas à pas l’intériorisation progressive qui conduit de l’action réelle à l’action virtuelle qu’est l’opération. D’autre part, s’il n’y avait pas d’activité opératoire, certaines notions seraient incompréhensibles, voire contradictoires. Que serait la suite des nombres entiers, sans l’opération d’addition (on peut toujours ajouter une unité) ? Si une telle suite existait hors de l’esprit, elle existerait statiquement, donc avec un terme. Un ensemble illimité ne peut être que le produit d’une opération mobile, dynamique, d’une itération, virtuelle qu’on peut indéfiniment renouveler ;
— dissocier les facteurs subjectifs et les facteurs objectifs de la connaissance serait plausible, s’il n’y avait pas d’évolution des idées. Or, sans parler encore de l’évolution psychogénétique, l’histoire des sciences nous apprend constamment que les notions les plus fondamentales évoluent. Le concept de nécessité logique lui-même n’est pas immuable. Le raisonnement par l’absurde, dont personne n’a contesté, plusieurs siècles durant, la valeur probante, n’est plus reconnu comme nécessaire par certains mathématiciens contemporains. Dans la logique dite « intuitioniste » de Brouwer, nier que (p) soit faux (la double négation) n’entraîne pas nécessairement que (p) est vrai. Le principe du tiers exclu, axiome fondamental des logiques classiques, n’a évidemment plus de place dans les logiques tri- ou polyvalentes (Heyting, Reichenbach) ;
— enfin, on ne pourrait accepter le rejet de toute genèse que si l’on pouvait fixer, dans l’enfance, un moment à partir duquel les « idées vraies » sont reconnues, et en deçà duquel elles ne le sont pas. On sait de reste qu’il n’en est rien. Où placerons-nous alors les universaux ? Dans les schèmes sensori-moteurs, qui sont déjà des « notions » pratiques ? Non, car comme tels, ils ne s’appliquent qu’à l’action réelle et immédiate. Dans les représentations pré-opératoires, où jouent les processus de « conception » décrits par Russell ? Certes non, car la pensée catégorielle de ce niveau est précaire et instable (variation constante des concepts en compréhension et en extension, syncrétisme, pensée « grumelée » de H. Wallon, etc.). Au niveau opératoire alors ? Mais il comporte lui-même plusieurs paliers ; au seul niveau concret, les invariants par exemple n’apparaissent pas tous en même temps ; et, d’autre part, maintes « idées vraies » peuvent être acquises avant ce niveau. La vérité, c’est qu’il n’y a pas d’âge de raison assignable, mais des âges de la raison. La genèse mentale est une équilibration par paliers successifs, et jamais à proprement parler définitive.
La phénoménologie husserlienne de la connaissance rétablit le lien entre le sujet et l’objet. La conscience vise ici encore des essences objectives, mais l’« intuition des essences » se fait au sein du phénomène vécu, où sujet et objet sont englobés. On sait que ces idées ont inspiré la Gestalttheorie. La thèse centrale, pour notre discussion, reste l’interprétation statique de la connaissance : les structures sont indépendantes de toute genèse ; on ne nie pas que la genèse existe, mais qu’elle soit un mode de construction.
Or, cette indépendance des structures par rapport au développement paraît bien difficile à soutenir. Les faits d’observation nous montrent en effet non seulement qu’il y a de lents progrès, mais surtout que ces progrès ne se font pas n’importe quand ni dans n’importe quel ordre. Tout progrès génétique se fait à partir d’une structure préalable, qu’il a pour effet de différencier et de dépasser, pour aboutir à une nouvelle structure, laquelle à son tour constitue, provisoirement, un équilibre de niveau supérieur.
Ainsi, les opérations formelles ne sont pas une émergence ex nihilo : elles dérivent en droite ligne des structures du niveau concret ; le réseau est la généralisation des opérations concrètes de classification, le groupe INRC généralise les groupements opératoires de la logique des classes et des relations, etc. Mais les opérations concrètes dérivent elles-mêmes (cette fois par un plus long détour, car la pensée représentative fait longtemps obstacle à la pensée logique) des schèmes sensori-moteurs de la petite enfance. Et ces schèmes dérivent de structures héréditaires.
[p. 704] S’il n’y a donc pas de structures sans genèse, il n’y a pas non plus de genèse sans structure. Cette assertion n’a rien de verbal : le lamarckisme, qui admettait une genèse sans structure, décrit l’évolution comme une série de transformations sans équilibre. Notre hypothèse est au contraire que la genèse ne peut s’expliquer que comme une marche à l’équilibre. Elle tend à une structuration dont les formes ne sont pas données d’avance, mais résultent du processus d’équilibration lui-même.
Bien qu’elle procède en partie de l’interprétation que nous venons de critiquer, la Gestalttheorie mérite ici un hommage. Les gestaltistes ont été les premiers en effet à poser les problèmes psychologiques d’équilibre en termes expérimentaux. Toutes les lois d’organisation, de ségrégation, de prégnance, peuvent s’interpréter en termes d’équilibre. Ces lois sont tout à fait générales, et on a cherché à les appliquer non seulement aux domaines de la perception et de l’intelligence, directement isomorphes au champ nerveux, mais encore à ceux de l’affectivité, de la psychologie sociale, etc. (Koffka, K. Lewin.)
Nous formulerons cependant quelques réserves sur la théorie de la Forme :
— en premier lieu, comme nous l’avons déjà signalé, toutes les formes d’équilibre ne sont pas réductibles à des Gestalts. À côté des structures non additives et irréversibles qu’on trouve dans certains faits perceptifs (mais non pas dans tous), il existe des structures réversibles, où le tout est égal à la somme des parties : ce sont même ces structures-là qui caractérisent les opérations intellectuelles. D’ailleurs, sur le plan physique auquel Koehler se référait, on trouve également deux formes d’équilibre correspondant précisément à ces deux types de structures : à côté de l’équilibre non additif des champs de forces, il y a les équilibres résultant d’un groupe de transformations qui se compensent totalement, et peuvent s’exprimer en termes additifs.
— en second lieu, et pour ce deuxième type de structures notamment, les lois de la Gestalt n’expliquent pas le processus d’équilibration lui-même.
Nous examinerons le problème de l’équilibre en reprenant l’exemple central de la réversibilité. On sait que le comportement peut s’expliquer par des lois probabilistes : les théories de Brunswik, Busch, Mosteller, etc., ont un modèle stochastique 32. Dès lors, pouvons-nous, en partant des comportements élémentaires comme ceux du learning, expliquer comment on parvient à la réversibilité, envisagée comme caractéristique d’un palier d’équilibre ? Trois interprétations différentes de l’équilibration peuvent être envisagées :
1) On peut considérer l’équilibre comme la forme la plus probable, donc comme l’application d’une structure particulière de hasard. Cette forme d’équilibre est celle de l’entropie maximum en thermodynamique — et l’on sait que cette notion est largement exploitée dans la théorie de l’information de Shannon. Dans le domaine de l’histoire des sciences, une interprétation de ce genre a été soutenue par André Lalande : l’évolution des sciences, de la mathématique, de la logique, est une marche vers l’unification, vers l’identique, par assimilations successives et élimination des différences, comme le processus de l’entropie est une marche vers l’homogène.
Mais cette interprétation soulève de notables difficultés. Le développement de la pensée comme celui des sciences ne montrent pas uniquement une « marche vers l’identique ». Le processus d’identification se double d’un processus exactement inverse, par lequel sont progressivement différenciés des éléments primitivement confondus. Plus généralement, l’entropie maximum, c’est le désordre maximum ; au fur et à mesure qu’un mélange évolue, par brassage, vers son entropie maximum, il devient de moins en moins réversible (la probabilité de revenir par hasard au point de départ décroît régulièrement). La marche vers l’entropie est donc une marche vers l’irréversibilité.
2) On peut alors considérer au contraire l’équilibre comme une marche vers l’organisation, un processus anti-hasard. Mais il resterait à savoir d’où vient cette organisation ; le problème est seulement reculé.
3) On peut enfin, compte tenu du fait que l’équilibration se fait non pas seulement par modifications insensibles, mais par paliers successifs, chercher un modèle dans la théorie des jeux, que von Neumann et Morgenstern ont appliquée à l’étude des comportements économiques 33. De ce point de vue, les stades du développement nous apparaîtront comme autant de stratégies successives, dont chacune devient la plus probable en fonction des résultats de la précédente.
C’est cette troisième interprétation que nous retiendrons comme la plus satisfaisante. En première approximation, nous ébaucherons ici son application à un exemple particulier.
b) Les stratégies successives dans l’exemple de la conservation des longueurs🔗
La conservation des longueurs n’est pas une notion innée. Elle n’est guère établie avant 7 ans. Il est difficile de soutenir que c’est le milieu qui l’inculque, et l’on va voir que ce ne peut être le résultat d’une lecture de l’expérience.
Rappelons le dispositif : deux tiges de métal A et B sont présentées horizontalement, l’une au-dessus de l’autre. L’enfant, même très jeune, constate aisément leur égalité par congruence des extrémités. On déplace alors A horizontalement de quelques centimètres vers la droite et l’on demande si les tiges sont toujours égales. On sait qu’avant de répondre qu’« évidemment, elles sont toujours pareilles », l’enfant juge par exemple que A est maintenant plus longue, « puisqu’elle dépasse » (il ne retient alors que l’extrémité de droite). Si on essaie de montrer à un tel sujet qu’il n’en est rien, en replaçant A dans sa position initiale, l’enfant convient qu’elles sont « redevenues pareilles », mais ne modifie pas pour autant son jugement précédent. Il explique même sans embarras que la tige a grandi d’abord, et diminué ensuite. Cette réponse subtile montre que la conservation ne peut être lue dans l’expérience. Aucune expérience ne saurait montrer que le déplacement n’altère pas la longueur 34.
Analysons alors les stratégies du sujet, c’est-à-dire les conduites successives qu’il adopte, au cours du développement, en face de ce dispositif. Nous en distinguerons quatre :
1. Le sujet « centre » un dépassement et un seul (en général celui de la tige supérieure vers la droite, comme s’il s’agissait du point d’arrivée d’un mobile). Il s’agit naturellement ici d’une centration représentative, et non pas perceptive : l’enfant voit bien les deux dépassements en même temps, mais il ne tient compte que de l’un d’entre eux. (D’ailleurs, du point de vue perceptif, l’illusion des lignes décalées est plus forte chez l’adulte que chez l’enfant.) Une telle stratégie conduit à une réponse de non-conservation.
2. La deuxième stratégie consiste à centrer l’autre dépassement (tige inférieure jugée alors plus longue).
3. La troisième stratégie consiste à centrer alternativement les deux dépassements. Elle conduit à des résultats ambigus et variables. D’un côté, A dépasse B, de l’autre côté B dépasse A : l’enfant ne sait pas composer ces deux relations, égaliser les deux différences. Ou bien il hésite à répondre, ou bien il privilégie arbitrairement l’un des deux dépassements : on le voit en répétant l’expérience ; ce n’est pas le même dépassement qui est systématiquement choisi ; l’enfant justifie même parfois en disant que « c’est plus long par là que par là ».
3 bis. Le terme extrême (qui n’est pas toujours réalisé) de cette troisième stratégie consiste à replacer A au-dessus de B, réellement ou mentalement. Ce retour expérimental au point de départ n’est pas encore la réversibilité logique : c’est la « renversabilité » physique. Il y a compensation, mais non conservation. Les tiges sont redevenues égales, mais cela n’implique pas qu’elles le soient constamment restées au cours des déplacements successifs.
4. Dans la quatrième stratégie enfin, la conservation est conçue comme nécessaire. L’enfant raisonne sur les déplacements, et non plus sur les dépassements. Il coordonne alors les états figuraux et les transformations cinématiques ; le déplacement est devenu une opération réversible, c’est-à-dire dont une opération inverse peut toujours annuler les effets. Cette 4e stratégie correspond à l’équilibre maximum, pour deux raisons :
— les transformations y sont au minimum : au début, le déplacement entraînait toutes sortes de modifications : dilations, contractions, etc. ; ici, il ne reste plus que le déplacement lui-même.
— les compensations y sont exactes, et non plus seulement « à peu près équivalentes ». Il y a composition totale des relations de dépassement.
Cela dit, on doit pouvoir évaluer le coût et le rendement de chaque stratégie (il suffit ici d’une évaluation intensive et ordinale, sans recourir à une quelconque quantification). On constate aisément que les stratégies sont de plus en plus coûteuses : les deux premières ne considèrent qu’un dépassement, la troisième fait intervenir en plus une oscillation et parfois (3 bis) l’action de revenir au point de départ, etc. Mais en retour leur rendement est de plus en plus grand. La première stratégie est la moins rentable quant à la prévisibilité des résultats et quant à la sécurité du sujet ; la quatrième assure au contraire une prévisibilité et une sécurité totales (on peut rapprocher ici la théorie hiérarchique des conduites de Janet : les conduites supérieures sont les plus coûteuses, mais les plus rentables, ce sont celles qui permettent l’adaptation la plus poussée et la plus stable).
Il reste à trouver un modèle expliquant comment on parvient progressivement à la stratégie la plus coûteuse et la plus rentable.
On pourrait construire une table d’imputation sous forme de matrice, où entreraient
[p. 706] les actions du sujet et les actions de la nature. Mais ce serait, du point de vue psychogénétique, à la fois trivial et artificiel puisque le sujet ne choisit pas entre quatre conduites simultanément possibles : au départ, il ne connaît pas la quatrième stratégie, et à la fin, il a oublié les premières : la conservation est conçue comme nécessaire, et non pas comme seulement « plus probable », à partir de 7 ans. On ne saurait donc considérer qu’il y a imputation et choix.
Mais on peut en revanche évaluer la probabilité de chaque stratégie successive en fonction des possibilités du sujet et du rendement de la précédente stratégie (il n’est pas exclu que l’on puisse même quantifier ces probabilités en faisant le compte des relations en jeu à chaque niveau) :
1. La première stratégie est la plus probable en ce sens qu’elle est la plus simple ; en l’absence de toute autre information, le sujet choisit une seule centration représentative, car du point de vue probabiliste, si les deux centrations sont indépendantes, le choix d’une seule est plus probable que le choix des deux à la fois.
2. Mais cette conduite ne le satisfait pas. D’abord, il est gênant d’affirmer, sans contrôle, des dilatations et des contractions ; ensuite, il peut y avoir des démentis de l’expérience ; enfin, la centration unique est asymétrique. Cette « insatisfaction » n’est pas une hypothèse gratuite de notre part, on la voit apparaître dans les attitudes mêmes de l’enfant. Ainsi, dans les expériences faites avec B. Inhelder sur la mesure spontanée (construire une tour de même hauteur qu’une tour donnée, mais décalée par rapport à celle-ci), l’enfant au premier stade juge à vue et catégoriquement ; six mois plus tard, il n’est plus si sûr de la justesse de son évaluation 35.
Le passage à la stratégie 2 et surtout à la stratégie 3 marque précisément cette incertitude qui provient du conflit de deux attitudes. L’enfant est en présence de deux caractères, allongement d’un côté et raccourcissement de l’autre. L’hésitation vient de la rétroaction d’un caractère sur l’autre. Il va falloir coordonner ces deux dépassements contradictoires, jusqu’à n’y voir plus que l’effet, double mais unique, du seul déplacement.
3 bis. C’est ce que marque la stratégie 3 bis, qui assure la transition entre 3 et 4 par appel à l’action qui permet de dépasser les configurations représentatives statiques. Puisqu’on peut revenir au point de départ, il est plus probable d’admettre qu’il y a compensation exacte des allongements et des rétractations. Nous avons alors une coordination par régulation, correspondant au niveau des intuitions articulées, encore distinctes des groupements opératoires qu’elles préparent.
4. La stratégie 4 marque l’aboutissement de ces coordinations progressives. S’il y a compensation exacte, le plus simple est d’admettre alors que la seule transformation intervenant dans l’expérience est le déplacement lui-même.
La marche vers le plus probable que montre l’équilibration progressive des conduites n’est, on le voit, ni déterminée dès le départ (comme la tendance à l’entropie maximum), ni liée à une organisation antihasard préétablie. Elle s’opère par coordinations progressives jusqu’à un système unique de transformations. C’est pourquoi du reste la pensée aboutit à des opérations organisées selon une structure de groupe.
On aurait affaire à un mécanisme qui n’est pas sans rappeler celui des homéostats ou des machines à calcul, qui procèdent par tâtonnements et régulations successives, à cause des rétroactions déterminées par les feedbacks multiples. Il reste cependant une différence essentielle : c’est qu’une machine comme l’homéostat d’Ashby repart chaque fois à zéro, tandis que dans l’évolution des stratégies, l’équilibration se fait par paliers successifs, sans retour au point initial.
Les problèmes que nous avons jusqu’ici envisagés sous leur aspect le plus général, ou peut les poser spécialement à propos de la formation des structures logiques. Ces structures émergent-elles par le seul fait de la maturation, ou bien sont-elles acquises comme les connaissances physiques au cours de l’expérience faite sur les objets, ou bien encore sont-elles transmises à l’enfant de l’extérieur, par l’intermédiaire de l’école notamment ? Sont-elles d’origine linguistique, donc sociale et conventionnelle, ou bien reflètent-elles les coordinations du système nerveux ?
Nous examinerons ici quelques-unes de ces questions, en particulier celles qui concernent les relations de la logique et du langage. Nous tâcherons à montrer que les structures logiques sont le reflet mental des coordinations générales des actions, ce qui expliquerait leur caractère à la fois universel et nécessaire (caractère qui les a fait parfois considérer comme des a priori indépendants de toute expérience), — en même temps que leur progressive apparition en fonction de l’expérience (car l’intelligence ne se structure qu’en fonctionnant).
I. Origine et développement des structures logiques🔗
Les structures logiques émergent progressivement à des âges variés, jusqu’à l’adolescence où est constituée la logique interpropositionnelle, structure générale de la pensée adulte, conforme sinon à la logique classique des aristotéliciens, du moins à la logique générale de Boole. Mais à quoi ces structures correspondent-elles dans la pensée du sujet ? Et d’où procèdent-elles ?
Nous avons déjà montré l’impossibilité d’assigner, à une notion quelconque, un commencement absolu 36. Cela vaut naturellement pour les structures logiques, dont les formes primitives sont précédées de formes plus primitives encore. La logique concrète de l’enfant de 7-8 ans est ainsi précédée par les intuitions articulées du niveau pré-opératoire, etc. Il nous faut donc remonter jusqu’au niveau sensori-moteur.
Il pourrait sembler hasardeux de rechercher les origines de la logique à un niveau où il n’y a même pas de pensée verbale. Et pourtant, il est remarquable qu’on trouve, au niveau des conduites du bébé, des structures en partie isomorphes à celles de l’intelligence logique. En plus d’un point, la « logique pratique » du bébé préfigure, du point de vue structural comme du point de vue fonctionnel, la logique proprement dite.
Nous avons rappelé précédemment un exemple montrant en quel sens il est légitime de considérer les schèmes sensori-moteurs comme l’équivalent fonctionnel des concepts 37 : ils constituent en effet les instruments d’assimilation du réel. De tels schèmes sont très précoces. Le schème de la succion est constitué dès les premiers jours ; comme tel, il ne se confond pas avec le simple réflexe : il est susceptible de généralisation, et s’applique du reste à n’importe quel objet entre les repas. Les réflexes archaïques ne donnent pas tous naissance à des schèmes (on sait qu’il y a des réflexes qui disparaissent totalement après le 3e ou 4e mois : signe de Moro, grasping de la main, réflexe de marche automatique, etc.) ; mais plusieurs se généralisent assez vite, et s’enrichissent par incorporation d’éléments nouveaux en fonction de l’expérience. Vers 3-4 mois, l’enfant dispose déjà d’un important clavier de conduites possibles en présence des objets. C’est déjà là un outillage cognitif.
Bien plus, ces schèmes une fois constitués se coordonnent entre eux. Les uns pourront alors servir de moyens pour atteindre une fin assignée par les autres. Ainsi dans les premières conduites de l’intelligence sensori-motrice : pour atteindre un objet éloigné posé sur la couverture, le bébé de 8-10 mois sait tirer d’emblée la couverture à lui ; pour saisir un objet devant lequel on vient de placer un écran, il écarte spontanément l’écran, etc.
Il n’est donc pas exagéré de voir, dès ce niveau, les linéaments d’une logique pratique des classes (les schèmes sensori-moteurs) et des relations (les relations spatio-temporelles « avant », « après », « posé sur », « derrière », « devant », etc., utilisées implicitement dans la coordination des moyens aux buts poursuivis).
Outre ces ressemblances fonctionnelles, on trouve des correspondances structurales encore plus poussées. Dans son dernier stade
[p. 708] (vers 18 mois), l’intelligence sensori-motrice aboutit à des structures proprement dites : les déplacements pratiques (rotations, translations) sont dès lors organisés selon une structure de groupe, présentant les mêmes propriétés que les groupes de l’intelligence conceptuelle : composabilité (le produit de deux déplacements du groupe est un déplacement du groupe), réversibilité (à tout déplacement peut correspondre un déplacement inverse qui l’annule), associativité, etc. Toutes les conduites de détour (préhension ou locomotion) en témoignent.
Ce groupement n’a rien d’inné. Bien qu’il en ait la possibilité motrice, l’enfant ne sait d’abord pas retourner son biberon, si celui-ci lui est présenté à l’envers. Quelques mois plus tard, le groupe des rotations est acquis, et le bébé l’exploite largement, par exemple dans l’exploration des objets nouveaux qu’on lui présente. De même pour les translations.
À ce groupe pratique correspond un invariant : c’est l’objet permanent, première forme, de la conservation. À 12 mois, le bébé ne sait pas retrouver un objet qu’on dissimule (sous ses yeux) derrière un écran ; à 18 mois, il écarte l’écran sans hésiter. Même, il sait retrouver l’objet dissimulé sous un mouchoir, lui-même recouvert par une couverture : c’est déjà là une liaison à plusieurs termes qui équivaut à une transitivité pratique : si A est sous B, et B sous C, alors A est sous C.
Nous voyons donc que les actions se coordonnent selon certaines structures qui préfigurent les structures de l’intelligence opératoire, bien qu’il n’y ait à cette époque ni « pensée » proprement dite, ni seulement représentation. Les actions successives ne sont pas gouvernées par le pur tâtonnement. Elles se distribuent progressivement, dès avant le langage, selon des structures privilégiées, qui constituent des formes d’équilibre au même titre que les structures ultérieures 38.
On pourrait, dira-t-on, expliquer ces phénomènes par des lois de Gestalt. Mais outre que la théorie de la forme rend mal compte de l’évolution génétique, les Gestalt sont, par définition, non additives et irréversibles : or les schèmes et les liaisons que nous venons d’envisager tendent au contraire à la réversibilité et sont composables entre eux. Ils nous semblent donc irréductibles aux totalités décrites par Wertheimer ou Koehler 39.
Après la première année commence le langage (et toutes les autres formes de la fonction symbolique : représentation, jeu symbolique, etc.), auquel on a souvent attribué un rôle fondamental dans la formation de la pensée. Avec le langage, a-t-on dit, débute la pensée, donc la logique.
Or, les choses ne nous paraissent pas si simples. Avant que d’aborder le problème général des rapports de la pensée, de la logique et du langage, rappelons quelques faits massifs. D’une part, comme nous venons de le voir, il existe avant le langage des formes primitives d’intelligence et de logique pratiques. Mais d’autre part, on pourrait s’attendre à ce que les schèmes et relations construits dans l’espace proche de la préhension et tout au plus de la marche se traduisent directement sur le plan de la représentation dès que la formulation verbale le permet. Or il n’en est rien : cette « traduction » dure plus de six années dans certains domaines. Tout ce qui a été acquis pour l’espace proche ne s’étend pas sans plus à l’espace lointain de la pensée représentative. Schèmes et relations doivent non pas être traduits verbalement et ainsi généralisés, mais véritablement reconstruits. On pourrait dire que la représentation, qui en un sens est incontestablement condition nécessaire de la pensée discursive, constituait en un autre sens un obstacle majeur à l’évolution de la logique, puisqu’il faut de longues années avant de le surmonter.
Ainsi, le schème de l’objet permanent, qui s’applique fort bien dans l’espace des manipulations, ne s’applique pas d’emblée aux objets éloignés, inaccessibles à la préhension : l’enfant met plusieurs années avant d’admettre qu’il n’y a qu’une lune 40. Pareillement pour le groupe des déplacements : imaginer une action est autrement difficile que de l’exécuter effectivement. Les représentations de déplacements, même familiers, ne sont coordonnées que vers 5-6 ans. Avant cet âge, l’enfant qui se rend chaque jour tout seul et sans hésitation à l’école est incapable de représenter son trajet sur une maquette, malgré les points de repère qu’il reconnaît bien (l’église, la rivière) 41.
Pendant la période pré-opératoire, on assiste donc à la reconstruction lente des schèmes sensori-moteurs sur le plan de la représentation. Le décalage est si fort qu’on pourrait parler de discontinuité entre l’intelligence sensori-motrice et l’intelligence conceptuelle. En fait, il y a bien continuité
[p. 709] fonctionnelle : les actions s’intériorisent progressivement en représentations, qui, une fois coordonnées, formeront des structures opératoires. Mais l’enfant n’a pas d’emblée les instruments nécessaires pour construire une logique. D’où les inconséquences de sa pensée verbale jusqu’à 7 ou 8 ans, avec les jugements de non-conservation, les raisonnements que Stern a appelés « transductifs » (du spécial au spécial), etc. La représentation, si elle libère l’action de l’actualité spatio-temporelle et permet ainsi à longue échéance la généralité indéfinie du raisonnement formel, emprisonne longtemps la pensée dans la fixité de l’image et du mot.
Exemples : De nombreux faits déjà cités ou sur lesquels nous reviendrons plus loin l’attestent dans divers domaines. Déplace-t-on une tige horizontale A d’abord superposée à une tige B ? L’enfant voit « qu’elle dépasse » et juge donc qu’elle est devenue plus longue. Étire-t-on une boulette de glaise ? Le boudin est plus long, c’est donc qu’il est plus « grand » ; à moins que l’enfant ne remarque plutôt sa minceur, et le juge plus petit. Lui dit-on « Paul est plus grand que Pierre et plus petit que Jean » ? Il conclut alors que Paul et Pierre sont grands, Paul et Jean petits, d’où il suit que Jean est le plus petit, puisque c’est le seul dont on ait signalé la petitesse, alors que Paul a été dit une fois grand, une fois petit.
Perceptive ou verbale, la représentation véhicule ainsi de fausses notions, de « faux absolus » liés à des constats partiels et rigides — « grand », « petit », etc. — sur lesquels la pensée pré-opératoire reste centrée tant qu’elle ne sait pas les coordonner selon un système de relations mobile et réversible. Si l’enfant comprend « Paul plus grand que Pierre », si même il sait bien qu’alors Pierre est plus petit que Paul, il n’est pas capable de composer cette relation avec la relation pourtant analogue « Paul plus petit que Jean ». Il comprend de même que tous les oiseaux sont des animaux, que tous les animaux ne sont pas nécessairement des oiseaux « puisqu’il y a aussi (dit-il spontanément) les vaches, les cochons, les insectes » ; mais faute de savoir coordonner ces deux affirmations en une relation de partie à tout, il ne sait pas conclure qu’il y a nécessairement plus d’animaux que d’oiseaux : il demande à compter.
Les difficultés persistent jusqu’à 7-8 ans sur le plan concret, jusqu’à 10 ans au moins sur le plan verbal. À cette prélogique égocentrique, c’est-à-dire centrée sur le point de vue du sujet et du moment, il manque essentiellement :
— la conservation représentative qui assurera l’invariance de l’objet en dépit de ses modifications figurales ;
— une structuration, notamment dans le sens de l’inclusion (relation de partie à tout, de « quelques » à « tous »).
3. Niveau des opérations concrètes (jusqu’à 11-12 ans)🔗
Les intuitions pré-opératoires s’articulent progressivement et donnent lieu à des régulations compensatrices qui sont le point de départ des structures du niveau suivant. Les opérations de sériation (coordination de relations asymétriques), de multiplication (classifications selon deux critères, par exemple), de correspondance terme à terme, etc., caractérisent alors la logique des opérations concrètes. Cette logique appelle deux remarques.
En premier lieu, s’il s’agit bien d’une logique au sens habituel du terme, elle ne porte encore que sur les objets visibles, aisément manipulables, ou évocables immédiatement. De ce point de vue, la logique concrète constitue donc un palier de transition entre la logique des actions du niveau sensori-moteur, et la logique des énoncés (propositions) du niveau formel. À ne considérer en effet la logique que sous son aspect discursif, on pourrait penser que l’enfant reste prélogique jusqu’à 12 ans. Or, autre chose est de poser à l’enfant des questions toutes verbales sur des objets même familiers, et autre chose de lui présenter ces objets pour voir comment il les manipule et ce qu’il tire de ces manipulations. La logique concrète est déjà beaucoup plus que de l’action, mais elle n’est pas encore entièrement affranchie de l’action effective.
En second lieu, il convient de souligner une fois de plus que cette logique n’apparaît pas ex nihilo. Si elle constitue une nouveauté remarquable dans le domaine de la pensée, elle n’en est pas moins liée à tout ce qui précède. Ce n’est pas une structure a priori qui se surimpose aux représentations plus ou moins organisées du niveau pré-opératoire, mais bien la forme d’équilibre des articulations intuitives précédentes. Une classification, par exemple, suppose des opérations coordonnées (addition et multiplication de classes) ; mais ces opérations sont préparées au niveau précédent par la constitution de classes isolées (un enfant de 5 ans sait reconnaître un chat, il existe pour lui une classe intuitive des chats, réunissant des individus dont certains caractères ont été mis en relation), et par certains processus intermédiaires entre la perception et l’intelligence : l’assimilation, la dichotomie, etc. 42 De même, la notion de correspondance terme à terme (en tant qu’elle entraîne la
[p. 710] conservation de l’équivalence des collections quelle que soit leur disposition figurale) n’est acquise que vers 7-8 ans. Mais un peu plus tôt, l’enfant sait aligner une rangée de jetons sous une rangée donnée, quand on lui demande d’en mettre « la même chose beaucoup » ; et plus tôt encore, lorsqu’il dessine un visage en y mettant scrupuleusement deux yeux, un nez, une bouche, une oreille à droite et une oreille à gauche, il fait déjà sans le savoir de la correspondance bi-univoque, quoique cette opération ne puisse être extraite du dessin. Cette correspondance est d’autant plus importante qu’à l’époque du « réalisme intellectuel » de Luquet, l’enfant se soucie davantage, comme on sait, de « tout mettre », que de représenter strictement ce qu’on voit 43.
4. Niveau des opérations formelles (à partir de 11-12 ans)🔗
À ce niveau, la logique devient indépendante des objets. Elle ne porte plus que sur les énoncés propositionnels, envisagés comme hypothèses, et dissocie alors la forme du contenu concret et empirique auquel elle peut s’appliquer. Naturellement, cette logique n’est pas une pure extension verbale de la précédente, et elle n’aboutit pas seulement à une organisation cohérente de l’univers du discours. Des schèmes opératoires nouveaux, applicables à l’action et notamment à l’expérimentation, apparaissent. Nous en avons déjà signalé quelques-uns. Rappelons : les opérations combinatoires (disposer de toutes les façons possibles 3 jetons de couleurs différentes), les proportions (numériques, métriques, et qualitatives dans certains cas d’« éduction des corrélats » selon la terminologie de Spearman, les doubles systèmes de référence (immobilité, par rapport à un point extérieur, d’un mobile qui se déplace sur un support se déplaçant en sens inverse à une vitesse égale), les invariants dépassant l’expérience, etc. 44
Nous revenons ci-après plus en détail sur quelques problèmes concernant la logique formelle.
Il nous faut maintenant expliquer cette construction progressive, c’est-à-dire comprendre la nature des structures logiques dont nous avons décrit les étapes. L’explication la plus simple, la plus classique, et en même temps la plus tenace chez les psychologues comme chez les logiciens impute ces structures au langage. C’est autour du problème des relations de la logique et du langage que nous centrerons donc notre discussion.
L’empirisme logique de Carnap et du Cercle de Vienne fournit la thèse extrême : les vérités logiques (et mathématiques) ne sont liées qu’à la signification des termes inclus dans les énoncés ; c’est pourquoi elles sont rigoureusement déterminées, à la différence des vérités physiques, qui ne valent que par conformité avec un fait extérieur empiriquement constatable. Il faut vérifier effectivement l’état du ciel pour savoir si l’énoncé « Le ciel est bleu » est vrai ou faux. Au contraire, l’énoncé « Le tout est plus grand que la partie » n’a pas besoin de vérification empirique : il est vrai de par la seule signification des termes qui y sont inclus. La logique n’est alors qu’une syntaxe précise, une sémantique générale. S’il en est bien ainsi, c’est par le canal du langage que l’enfant apprend la logique.
Remarquons tout de suite que, du point de vue psychologique, cette thèse est au premier abord plausible. Il n’y a pas à proprement parler de pensée avant le langage, et ce que nous avons appelé la « logique des actions » peut n’être qu’une métaphore. D’autre part, les progrès du langage et ceux de la logique semblent, en gros, parallèles : les mots comme « donc », « puisque », « quoique », qui expriment des relations logiques complexes d’implication, de disjonction, etc., n’apparaissent que tardivement. Enfin, sous sa forme achevée, la logique est bien un système d’énoncés verbaux.
Mais ces arguments sont loin d’être probants. Sans nier le rôle considérable du langage dans l’élaboration de la pensée logique, peut-on considérer qu’il est nécessaire à leur construction ? Le problème des sources reste entier, et l’on a quelques raisons de soutenir que les coordinations pré-verbales sont achevées, lorsque le langage les exprime. Sinon, comment expliquerait-on que l’enfant résout certains problèmes logiques présentés sous forme verbale deux ans en moyenne après avoir su résoudre leur équivalent concret ?
Pour exposer ce point de vue, nous distinguerons trois problèmes :
— les rapports du langage et de la pensée en général ;
— les rapports de la logique et du langage ;
— les rapports de la logique et de la pensée, problème que nous aurons entre temps ramené à celui des rapports de la logique et de l’action.
Souvent les psychologues ont cherché à réduire l’un à l’autre le langage et la pensée. Pour Watson par exemple, la pensée n’est qu’un langage intérieur ; le postulat behavioriste exigeant de ramener tout fait psychologique à un comportement observable, Watson suppose même que toute pensée s’accompagne de contractions du larynx ; aujourd’hui encore, d’un point de vue d’abord physiologique, les pavloviens comme Ivanov-Smolenski considèrent la pensée comme déterminée par le langage, deuxième système de signalisation. D’autres au contraire ont soutenu le primat de la pensée : pour Karl Bühler, pour Delacroix, le langage est le produit de la pensée ; il la symbolise, mais il ne la crée pas. En vérité, il peut y avoir là matière à vaines querelles : entre le langage et la pensée, les interactions sont constantes ; il vaut mieux admettre, avec Revesz, une « théorie dualiste de l’unité ». Unité, parce que les deux termes sont inséparables et interdépendants, mais dualisme, parce qu’ils ne sont pas équivalents, que l’un ne peut être réduit simplement à l’autre. Cette thèse a été soutenue lors d’un symposium récent, à Amsterdam, qui réunissait sous la direction de Revesz des linguistes, des psychologues, des neurologues, des mathématiciens, etc. La plupart des participants ont adopté les conclusions de Revesz 45.
Notre objectif étant ici de montrer que la logique ne saurait être réduite au langage, nous insisterons surtout sur l’aspect dualiste, sans nier le moins du monde les interactions. Nombreux sont en effet les cas qui montrent que la pensée peut déborder le langage, et inversement. Nous dirons que la pensée plonge ses racines plus loin que le langage, et que le langage pousse ses prolongements parfois plus loin que la pensée. Au symposium d’Amsterdam, le linguiste belge Buyssen a souligné la difficulté qu’il y a à formuler les pensées nouvelles : en leur source, elles dépassent le langage. Le mathématicien Van den Waerden a montré de même qu’il existe des constructions de l’esprit qui ne sont liées, à l’origine, ni à des représentations spatiales, ni à des formulations symboliques : l’intervention mathématique déborde initialement le langage. W. C. Eliasbebg note chez l’enfant des formes d’abstraction non verbale (récognition de figures non distinguées par le langage). Enfin, contre Goldstein divers neurologistes maintiennent l’existence d’une aphasie sans troubles correspondants de la pensée.
Du point de vue génétique, il n’est pas douteux que l’apparition du langage se fait au terme d’un long développement sensori-moteur, qui comporte incontestablement une intelligence non verbale. Certes, l’intelligence sensori-motrice n’est pas représentative, et ce n’est donc pas vraiment une « pensée » au sens strict du terme. Mais n’y a-t-il pas lieu de considérer qu’elle constitue la condition nécessaire (et non suffisante) du développement de la pensée, dont elle fournit les substructures ? Quand apparaît le langage, les schèmes sensori-moteurs sont déjà solidement organisés. C’est la conjonction du langage et de ce schématisme qui constituera la pensée proprement dite : on sait d’ailleurs que cette conjonction ne se fait pas immédiatement ni sans difficulté. Preuve supplémentaire que la pensée n’est pas véhiculée en bloc par le seul langage.
Après l’apparition du langage, la pensée présente trois nouveautés majeures, si importantes qu’on a pu y trouver argument pour opposer radicalement l’intelligence pratique et l’intelligence discursive (cf. Wallon) :
— une vitesse accrue, une accélération permettant de parcourir très vite, et en tous sens, un ensemble de trajets. Le groupe pratique des déplacements coordonne des actions qui sont seulement successives ; la représentation donne au contraire une image du tout ;
— des distances accrues : l’intelligence sensori-motrice a un rayon d’action limité à l’espace proche, la pensée peut au contraire opérer à des distances quelconques ;
— une médiatisation : l’intelligence sensori-motrice procède toujours de façon directe, avec au plus une schématisation de la situation ; la pensée au contraire opère de façon médiate, par l’intermédiaire d’un cadre conceptuel.
Nous avons déjà marqué (ci-dessus, sous I) ces différences et ces parentés. Ne retenons pour l’instant que les différences. Sont-elles imputables au langage ? Certes, le langage possède éminemment les trois caractères que nous venons d’énumérer :
— l’évocation verbale permet une accélération considérable de la représentation ;
— elle permet des mises en relation à des distances quelconques ;
— elle comporte son propre cadre conceptuel, sa syntaxe propre, etc.
Mais si ces trois conditions sont optimales dans le langage, elles ne sont pas sa propriété exclusive. À son apparition vers 18 mois, la pensée symbolique (qui différencie les signifiants des signifiés) déborde largement
[p. 712] le langage, qui n’en est qu’un aspect. Les signifiants ne sont pas exclusivement verbaux. À côté des signes (signifiants arbitraires, d’origine collective), on trouve en effet dès le départ (et durant tout le développement) des symboles, signifiants intrinsèquement liés aux signifiés, qui peuvent se socialiser plus ou moins par la suite, mais ne requièrent pas nécessairement l’intervention du groupe social. Il ne s’agit plus seulement d’indices ou de signaux, puisqu’ils sont manifestement distingués de l’objet qu’ils symbolisent ; mais il ne s’agit pas encore de signes conventionnels, comme le sont ceux du langage. On voit donc un système de symboles individuels se constituer parallèlement au langage. Le jeu symbolique, l’imitation différée, l’imagination, le rêve sont autant de conduites qui manifestent l’existence et l’importance de tels signifiants symboliques.
Le problème n’est donc pas tellement celui du langage comme tel, que celui de la fonction symbolique. Qu’elle constitue une innovation dans le développement, ce n’est pas douteux ; que son apparition soit liée à la maturation de certains centres nerveux, c’est plus que probable. Mais de là à la considérer comme une métamorphose absolue, il y a loin. Si, comme nous l’avons dit, le fait nouveau est dans la différenciation des signifiants et des signifiés, on ne saurait pour autant nier toute continuité entre les indices sensori-moteurs et les symboles. La différenciation, qu’on ne peut imputer au langage puisqu’elle en est la condition, est elle-même fonction du développement antérieur de l’intelligence. Entre les conduites sensori-motrices et les conduites symboliques, dont le langage est un cas particulier, l’imitation forme la transition. C’est elle qui est l’instrument de la différenciation 46.
Nous conclurons donc que la pensée est rendue possible, non par le langage exclusivement, mais par la fonction symbolique, qui l’englobe. Mais cette fonction doit elle-même sa différenciation au développement de l’intelligence antérieure.
Ces considérations suffisent à établir que la pensée déborde le langage à ses origines. Or, il en est de même dans la suite du développement. Le langage ne s’imprime pas en bloc dans l’esprit de l’enfant, et son acquisition ne se fait pas dans un ordre quelconque. Si les substantifs et les verbes sont en effet acquis assez rapidement, les adverbes et conjonctions marquant des relations complexes ne s’acquièrent guère avant l’adolescence. C’est donc que l’acquisition du langage n’est pas le simple fait d’un apprentissage mécanique, qu’elle ne dépend pas seulement de la pression du milieu et de la mémoire du sujet. Comme toute acquisition, elle exige des instruments d’assimilation préalablement élaborés sur le plan de la pensée. Sinon, l’enfant pourra bien retenir et répéter des mots entendus, mais sans rapport adéquat et stable à ce qu’ils expriment ; ces « savoirs verbaux » ne mènent guère qu’au psittacisme, au verbalisme. Wallon, qui pourtant insiste beaucoup sur l’importance du langage dans le développement de la pensée, a accumulé les exemples d’illogismes que l’enfant commet faute de comprendre exactement le langage qu’il emploie 47. Toutes les études que nous avons faites naguère sur la logique de l’enfant à partir d’énoncés verbaux montrent cette incompréhension relative du langage 48 :
On propose par exemple à l’enfant, sous diverses variantes, des problèmes de raisonnement inspirés du test de Burt. Ainsi : « Un petit garçon a un bouquet de fleurs, et dit : Quelques-unes de mes fleurs sont des boutons d’or (sont jaunes). La première sœur dit : Alors, tout ton bouquet est jaune ; la deuxième : alors, une partie de ton bouquet est jaune ; la troisième : alors, aucune de tes fleurs n’est jaune. Laquelle a raison ? » Jusqu’à 9-10 ans, l’enfant donne volontiers raison aux deux premières sœurs ; leurs réponses lui paraissent équivalentes. La relation de partie à tout exprimée par le mot « quelques-unes » n’est pas comprise ; quelques-unes de mes fleurs = mes quelques fleurs, toutes mes fleurs qui ne sont pas très nombreuses. S’agit-il là d’une incompréhension linguistique ou d’une incompréhension logique ? On sait qu’au même âge l’enfant échoue de même à tous les problèmes mettant en jeu, verbalement, la relation de partie à tout : « Y a-t-il plus de Suisses ou de Genevois ? », etc. Il semble donc, à varier ainsi les termes employés dans l’énoncé, que l’ignorance soit plus profonde qu’une simple ignorance verbale. Mais on ne peut encore trancher la question.
Or, on a repris le problème de l’inclusion en termes concrets, c’est-à-dire avec un matériel placé sous les yeux du sujet : une collection de perles, qui sont toutes en bois, avec une vingtaine de brunes et deux ou trois blanches. Y a-t-il plus de perles brunes ou plus de perles en bois ? 49 Le résultat est ici décisif. Jusqu’à 7 ans, il y a plus de perles brunes « puisqu’il y en a seulement trois blanches » ! Mais à 7-8 ans, le problème est correctement résolu sur le plan des opérations concrètes, alors que son exact équivalent verbal (Suisses-Genevois, animaux-oiseaux) ne l’est que deux ans plus tard environ. C’est dire que le langage ne constitue pas ses structures par lui-même. Les structures opératoires précèdent régulièrement les formes verbales correspondantes. Les opérations sont nécessaires, en tant qu’instruments d’assimilation, à l’acquisition de ces formes verbales.
Tous ces faits montrent donc qu’à l’origine comme dans la suite du développement, langage et pensée ne se recouvrent pas exactement. Si le langage peut en certains cas
[p. 713] contenir plus que la pensée, il n’est pas douteux que la pensée contient aussi plus que le langage, comme l’attestent tous les décalages de compréhension en faveur de la pensée concrète.
Mais notre problème central n’est pas résolu pour autant. On pourrait objecter à nos analyses précédentes que la pensée a deux fonctions bien distinctes : une fonction d’invention, de découverte, et une fonction de vérification, de contrôle. On nous accorderait que, pour la première fonction, la pensée déborde sans doute le langage, mais que pour la seconde, elle lui est étroitement liée, donc que la logique explicite est, elle, réductible au langage. D’autre part, nous n’avons pris nos exemples que dans la période d’élaboration de la logique. On objecterait alors que le langage est un outil complexe, qui s’offre en bloc à l’enfant et demande une longue période d’assimilation. Que, donc, la phase prélogique n’est rien d’autre que la phase d’assimilation du langage, et qu’une fois celui-ci assimilé, la logique l’est ipso facto.
Nous répondrons simultanément à ces deux sortes d’objection, en étudiant directement les formes de pensée logique. Nous pensons en effet qu’à tous les niveaux, la logique est plus profonde que le langage. Et nous en ferons successivement la preuve sur deux plans :
— celui des opérations concrètes, où nous montrerons que la logique plonge ses racines en deçà du langage ;
— celui des opérations formelles, où nous montrerons que la logique pousse ses constructions au-delà du langage.
Toutes les opérations caractéristiques de ce niveau semblent déjà contenues dans le langage, où l’on trouve en effet :
— des classifications : le nom constitue déjà, d’une certaine manière, une classe, et les seules définitions indiquent par exemple des emboîtements : les êtres vivants contiennent les animaux, qui contiennent les vertébrés, qui contiennent les oiseaux, qui contiennent les moineaux, etc. ;
— des sériations, quand on dit par exemple : « de plus en plus loin », « de moins en moins grand », etc. ;
— des correspondances bi-univoques (« un par un ») ou co-univoques (« père de », « neveux de »), etc.
Est-ce alors le langage qui véhicule les opérations correspondantes ? Nous voyons trois raisons de penser que non.
La première raison est celle que nous avons déjà donnée (ci-dessus, sous 1.) L’enfant ne parvient aux opérations concrètes qu’en présence d’objets proches et effectivement manipulables. Pourquoi la notion de l’inclusion, acquise vers 7-8 ans dans l’expérience des perles, ne l’est-elle pas tout de suite pour des objets dispersés dans l’espace lointain et non manipulables, comme les Suisses et les Genevois ou les animaux et les oiseaux ? Ces objets sont pourtant univoquement désignés par des mots, dont l’enfant connaît bien la signification, puisqu’il déclare lui-même que « tous les Suisses ne sont pas des Genevois, il y a aussi les Vaudois, etc. » L’opération suppose donc autre chose que du langage. Ici, elle a besoin d’un soutien perceptif ; mais pas plus que le langage, la perception ne suffit à définir l’opération, sans quoi l’épreuve des perles serait réussie bien avant 7 ou 8 ans. Action intériorisée, « manipulation en pensée », l’opération logique est une réalité originale par rapport au langage. Comprendre ce que sont les Suisses et ce que sont les Genevois n’équivaut pas à comprendre la structure logique d’addition des sous-classes A et A’ en une classe totale B, c’est-à-dire les opérations (A + A’ = B), (A = B − A’), (A’ = B − A). L’opération est une action intériorisée, réversible, coordonnée à d’autres. Que le langage intervienne dans l’intériorisation des actions en opérations, et qu’il la facilite, ce n’est pas douteux. Mais ce n’est pas lui qui crée l’opération. Les mots « et », « plus », « moins » les signes +, −, …, bref, les termes du langage courant comme ceux du langage mathématique (artificiel mais d’autant plus précis) désignent des opérations. Ils ne les constituent pas.
Un deuxième argument est fourni par l’existence des décalages, notamment de ceux que nous appelons « horizontaux » (application d’une même opération à des contenus différents), par opposition aux décalages « verticaux » (même contenu structuré par des opérations différentes). Deux ans environ séparent la conservation des quantités simples (longueur, « quantité de matière ») de la conservation des quantités plus complexes (poids). Acquise à 7 ans pour les longueurs, la transitivité ne l’est pas avant 9-10 ans pour les poids, etc. Or les expressions verbales sont exactement les mêmes. L’identité du vocabulaire employé n’entraîne pas immédiatement la généralisation. L’opération est donc bien autre chose que la formulation verbale qui l’exprime.
Un troisième argument est fourni par le verbalisme. Sans l’opération, le langage est
[p. 714] inefficace. A. Morf a entrepris d’exercer verbalement à la compréhension de structures formelles des enfants de niveau inférieur à celui des opérations formelles. Vainement. La compréhension est soit nulle, soit fragile et sans lendemain. La solution apprise pour un problème particulier ne se généralise pas aux problèmes semblables. Un autre exemple de verbalisme est fourni par la numération verbale, que les parents font apprendre prématurément à l’enfant. Que l’enfant sache correctement réciter, avant 7 ans, les noms de nombre jusqu’à 20 ou 30 ne signifie pas qu’il sache compter. Diverses expériences de correspondance, d’échange un contre un, ont montré que la numération parlée n’entraînait pas pour autant la permanence des ensembles ainsi comptés 50. Ces dispositifs ont été repris récemment, avec A. Morf, pour l’étude des jugements analytiques ou synthétiques. Les résultats corroborent entièrement l’idée que, sans opération, le langage est totalement inefficace.
Citons quelques réponses curieuses. Dans ce dispositif, deux collections de jetons sont d’abord mises en correspondance terme à terme : une rangée de jetons bleus, une rangée de jetons rouges disposés exactement sous les précédents. L’égalité une fois reconnue, la première collection est laissée intacte, les jetons rouges sont répartis en 2 sous-ensembles. Par exemple on aura 5 bleus et 2 + 3 rouges. On laisse l’enfant compter, et même on l’y invite. Avant 7 ans, le comptage ne sert strictement à rien : le sujet a beau trouver (= énoncer) 5 chaque fois, il n’en conclut pas à l’égalité des deux collections. Un peu plus tard, on trouve des réponses qu’on pourrait appeler « quasi opératoires » : pour de petits nombres, 10 et 8 + 2 par ex., l’enfant ne compte même pas : « c’est évidemment toujours pareil » ; à partir de 14 ou 15 jetons, il commence à avoir des doutes, compte, et constate l’égalité, parfois avec surprise ; avec 17 jetons, un enfant a même donné cette réponse révélatrice : « je vois bien que ça fait 17 ici et là, mais… mais… ».
La numération verbale n’assure donc pas par elle-même, la conservation numérique des ensembles. Répétons-le, le langage exprime et achève l’opération, il ne la construit pas.
Comme la logique porte à ce niveau sur des propositions, sur des énoncés verbaux, comme elle est formelle, c’est-à-dire qu’elle n’a besoin d’aucune vérification concrète, — il peut sembler que le rôle du langage y est, cette fois, déterminant. Qu’est-ce en effet, dira-t-on, qu’une opération formelle, sinon ce qu’exprime la liaison linguistique correspondante ? Ici, il n’est pas besoin de manipulation réelle ni de soutien perceptif !
— la liaison « si (cet animal est un moineau), alors (c’est un oiseau) » définirait l’implication [moineau ⊃ oiseau] ;
— la liaison « ou bien (c’est un Français), ou bien (c’est un Étranger) » définirait l’exclusion réciproque [Français ⊕ étranger] ;
— la liaison « ou (cet animal est un vertébré), ou (c’est un insecte), ou (ce n’est ni un vertébré ni un insecte) » définirait l’incompatibilité [vertébré | insecte] ;
— la liaison « ou (cet homme est un Français), ou (c’est un marin), ou (c’est un marin français) » définirait la disjonction non exclusive [Français ∨ marin] ; etc.
On fera remarquer d’autre part que ces opérations apparaissent vers 11-12 ans, donc à une époque où l’enseignement scolaire fait une part énorme à l’usage verbal (exposés, formules, démonstrations mathématiques), et où la lecture, les jeux organisés avec règlements, etc., favorisent un maniement intense du langage. En cette coïncidence, on verrait une présomption en faveur de l’origine sociale et linguistique de la logique formelle.
Or, ici encore, sans nier le rôle considérable du langage, sans nier que les activités scolaires ou sociales accélèrent l’acquisition des opérations formelles, — nous refusons d’y voir la source ou la condition suffisante de ces opérations. Ici encore, comme au niveau précédent, nous pensons que langage et opérations ne se recouvrent pas exactement. Le langage ne reflète ici qu’une partie de ces opérations.
Les structures caractéristiques du niveau formel sont le réseau et le groupe des quatre transformations.
Voyons en quoi consistent ces structures très générales, dans quelles conduites on les rencontre, et si elles sont imputables au langage. Nous montrerons que, loin de constituer une émergence due au langage, elles procèdent des opérations concrètes, et débordent le langage à la fois dans leurs origines et dans leur aboutissement.
Le réseau (ou lattice dans la terminologie anglo-saxonne) est un système semi-ordonné, et tel que deux éléments quelconques a et b du système ont toujours, dans le système, une borne supérieure (ou join) définie par leur réunion, et une borne inférieure (ou meet) définie par leur intersection. C’est-à-dire que :
— tous les éléments du système ont un rang, mais plusieurs éléments peuvent avoir même rang : le classement des éléments comporte des ex æquo ;
— il existe dans le système au moins un
[p. 715] élément s contenant à la fois a et b ; c’est le plus petit des s qui est la borne supérieure de a et b ;
— il existe dans le système au moins un élément i correspondant à la partie commune (a × b) de a et b ; c’est le plus grand des i qui est la borne inférieure de a et b.
Une telle structure s’applique aussi bien aux classes qu’aux propositions. On la trouve en théorie des ensembles, parfois sous le nom de « treillis », « ensemble réticulé », etc.
Prenons un modèle très simple en logique des classes. Soient deux classes A et B, et leurs inverses A’ (= non A) et B’ (= non B). P. ex. A = les Français, A’ = les étrangers, B = les étudiants, B’ = les non-étudiants. Rappelons au passage que :
A + A’ = B + B’ = T (tous les individus) et que les produits (A × A’) et (B × B’) sont nuls (il n’existe aucun individu qui soit à la fois Français et étranger, ou étudiant et non-étudiant) : les combinaisons AA’ et BB’ sont, de ce fait, exclues.
Si nous procédions à une classification simple, comme l’enfant sait en réaliser au niveau concret, avec des jetons ou des images par exemple (7), nous aurions quatre classes (cf. matrice à double entrée) :
Tableau I
A B = les étudiants français,
A B’ = les Français non étudiants,
A’ B = les étudiants étrangers,
A’ B’ = les étrangers non étudiants.
Mais on peut aller plus loin, et grouper ces classes deux par deux, trois par trois. Avec les quatre combinaisons de base, et en comptant les combinaisons (o) (= aucune classe) et T (= toutes les classes), on obtient 16 possibilités :
Tableau II
(1) —
(2) A B
(3) A B’
(4) A’ B
(5) A’ B’
(6) A B + A B’
(7) A B + A’ B
(8) A B + A’ B’
(9) A B’ + A’ B
(10) A B’ + A’ B’
(11) A’ B + A’ B’
(12) A B + A B’ + A’ B
(13) A B + A B’ + A’ B’
(14) A B + A’ B + A’B’
(15) A B’ + A’ B + A’ B’
(16) A B + A B’ + A’ B + A’ B’.
On a donc 1 combinaison à 4 termes, 4 combinaisons à 3 termes, 6 combinaisons à 2 termes, 4 combinaisons à 1 terme, et 1 combinaison à 0 terme. Le tableau ci-dessus est le système total des combinaisons possibles. Tel est le réseau. On y voit d’autre part :
— que (6) = A, (7) = B, (10) = B’, (11) = A’, (16) = T
— que les combinaisons (1) à (8) et (16) à (9) sont respectivement complémentaires, c’est-à-dire que leur réunion donne chaque fois T :
Pour obtenir le réseau des 16 combinaisons propositionnelles binaires, il suffit de remplacer dans le tableau ci-dessus A, B et leurs inverses par les prépositions p, q et leurs inverses. (D’autre part, pour des raisons que nous ne pouvons développer ici, le signe + est remplacé en logique des propositions par le signe ∨, qui se lit « ou » et désigne la réunion de deux propositions ou couples de propositions.) Cette substitution faite, (8) se lira par exemple : « les énoncés p et q sont vrais en même temps ou faux en même temps » ; (12), qui contient toutes les combinaisons à l’exception de (5), et correspond donc à la négation (inversion) de (5), pourra se lire : « p et q ne sont pas faux en même temps », etc. Les 16 combinaisons représentent alors les 16 opérations binaires (= réalisées avec deux propositions p et q) de la logique propositionnelle bivalente (= qui n’admet que deux valeurs, vrai et faux, — si p est vrai, non p est faux et inversement). On a ainsi :
Tableau III
(1) négation complète [o]
(2) : conjonction [p. q]
(3) : non-implication (= négation de (14))
(4) : non-implication inverse (= négation de (13))
(5) : négation conjointe [non p. non q]
(6) : affirmation de p (p est vrai quel que soit q)
(10) : négation de q (quel que soit p, q est faux)
(11) : négation de p (quel que soit q)
(12) : disjonction (non exclusive, ou trilemme) [p ∨ q]
(13) : implication inverse [p ⊂ q] ou [q ⊃ p]
(14) : implication directe [p ⊃ q]
(15) : incompatibilité [p | q]
(16) : affirmation complète [p * q]
La caractéristique du réseau est donc son caractère combinatoire. C’est par là que la classification du tableau II se distingue de la classification du tableau I : elle combine les sous-classes du tableau I de toutes les manières possibles. Le réseau est, en quelque sorte, la classification de toutes les classifications possibles.
Le problème est alors de savoir d’où provient cette combinatoire. Il faut souligner d’abord que la classification II ou les opérations du tableau III ne sont pas de pures constructions abstraites de logiciens. On les voit en œuvre dans certaines conduites de l’enfant.
Donnons-lui à classer un tas de jetons de formes et de couleurs différentes : ronds ou carrés, et rouges ou bleus. Au niveau pré-opératoire, l’enfant ne sait pas tenir compte simultanément des deux critères : forme et couleur. Tout au plus, au stade des intuitions articulées, parvient-il à former quatre tas par tâtonnements successifs, p. ex. en séparant d’abord les ronds des carrés, puis en séparant les bleus des rouges dans chaque tas. Mais un tel résultat est rare et hésitant (l’enfant s’en tient parfois à 3 paquets : les carrés, les ronds rouges, les ronds bleus, etc.) Au niveau concret, il sait construire sans difficulté les quatre classes du tableau I, ce qui suppose la multiplication des classes ; il
[p. 716] arrive même, parfois, à disposer les quatre tas selon une figure de matrice. Mais il ne peut aller plus loin avant le niveau formel, faute d’opérations combinatoires.
Ces opérations combinatoires, on les lui fera réaliser en lui demandant d’accoupler les jetons de toutes les façons possibles, en tenant compte ou non de l’ordre, etc. (« ce sont des bonshommes, ils vont se promener deux par deux, trois par trois… »). Avant 12 ans, l’enfant réalise une partie des combinaisons possibles ; après 12 ans, il trouve une méthode, lui permettant d’établir systématiquement et exhaustivement les arrangements, permutations, combinaisons. 51
Un autre excellent exemple est fourni par l’expérience imaginée par Inhelder et G. Noelting. On propose au sujet 4 flacons contenant des liquides incolores (acide sulfurique, eau, eau oxygénée, thiosulfate) et un 5e qui contient de l’iodure de potassium. Appelons respectivement S, E, O, T et I ces liquides. On a préparé dans un verre un mélange S + O, et un autre verre contenant de l’eau pure. En versant (devant le sujet) quelques gouttes de I dans le mélange S + O, on obtient une couleur jaune, dans E : rien. On demande à l’enfant de refaire du jaune en utilisant à sa guise les cinq flacons. Vers 7-9 ans, l’enfant procède déjà systématiquement mais il se borne à verser I successivement dans S, E, O et T. Un peu plus tard, vers 9-12 ans, il commence à mélanger entre eux les flacons, mais sans système. Après 12 ans apparaissent les combinaisons systématiques des éléments n à n. 52
De tels faits montrent suffisamment, croyons-nous, que les opérations combinatoires s’inscrivent dans le prolongement des opérations concrètes, dont elles constituent la généralisation. Le réseau propositionnel du tableau III n’est pas le fait du maniement du langage. Combinaisons verbales du raisonnement, manipulations d’objets concrets (jetons), manipulation systématique des facteurs expérimentaux sont des conduites qui apparaissent en même temps. La combinatoire des propositions, loin d’être par conséquent une conduite spécifiquement linguistique, n’est qu’un cas particulier de la combinatoire générale qui caractérise toutes les opérations du niveau formel. De ce point de vue, la logique du discours procède de la logique concrète, et, par cet intermédiaire, de l’action.
On peut en dire autant de l’autre structure caractéristique du niveau formel, le groupe des quatre transformations (appelé aussi « groupe de Klein ») ou groupe INRC. Les opérations indiquées au tableau III constituent à la fois un groupe et un réseau. Sans entrer ici dans le détail de cette structure de groupe, disons qu’à toute opération I du groupe on peut faire correspondre :
— son inverse N (négation de I, c’est-à-dire sa complémentaire dans le tableau III)
— sa réciproque R (même opération mais entre propositions niées)
— sa corrélative C, qui est par définition la négation de R.
On appellera I toute transformation identique, c’est-à-dire laissant inchangée l’opération de départ. On a ainsi 4 transformations :
C = N R ; R = N C ; N = R C ; N R C = I.
Par exemple, en partant de l’implication (opération 14 du tableau III), on aura :
I = implication (14)
N = non-implication (3)
R = implication inverse (13)
C = non-implication inverse (4)
Ici, si I est vraie, N et R sont fausses et C vraie. Soit I = tout Genevois est un Suisse (= Genevois implique Suisse) ; N = il y a des Genevois qui ne sont pas Suisses (faux) ; R = tout non-Genevois est non-Suisse = tout Genevois est Suisse (faux) ; C = il y a des Suisses qui ne sont pas Genevois (vrai).
Dira-t-on, sur la base de ce dernier exemple, que les transformations résultent de la signification des termes employés ? On pourrait le prétendre si l’on s’en tenait à ce genre de raisonnements où la verbalisation est explicite. Mais, comme pour le réseau, la structure de groupe se retrouve ailleurs : elle intervient dans la compréhension des mouvements à double système de référence (escargot qui se déplace sur une planchette qui se déplace elle-même en sens inverse) 53 ; elle intervient dans les raisonnements expérimentaux étudiés par Inhelder : flexibilité, aimantation, etc. Elle est la structure d’ensemble de tous les schèmes opératoires du niveau formel ; comme telle, elle généralise les structures opératoires du niveau concret. C’est ainsi que la négation et la réciprocité, qui restent distinctes au niveau concret, sont coordonnées dans le groupe des quatre transformations. Nous pouvons conclure, comme pour le réseau, que le langage traduit et achève cette structure, mais qu’il ne la constitue pas.
La logique formelle dépasse donc le langage dans les deux sens. Elle va plus loin que le langage par ses constructions algorithmiques ; mais par ses origines, elle remonte en deçà du langage. Il n’est plus paradoxal d’affirmer que, bien qu’affranchie de tout contenu concret, la logique formelle, parce qu’elle est opératoire et non pas verbale, et parce que l’opération n’est qu’une action intériorisée, devenue réversible et coordonnée à d’autres, — dérive en dernière analyse de l’action. 54
Le langage n’explique pas la pensée ; il n’explique pas davantage cette partie de la pensée que sont les normes logiques. La pensée contient tout ce qu’on veut : des représentations, des savoirs verbaux, des connaissances transmises par la société… Mais ces divers apports ne s’accumulent pas simplement.
[p. 717] Ils sont progressivement assimilés, ils s’organisent entre eux selon certaines structures. La logique, sous ses deux formes concrète et formelle, n’est autre que la structure de la pensée opératoire des niveaux correspondants. Et ces structures, nous l’avons vu constamment, procèdent de l’activité du sujet. Non seulement parce qu’à l’origine il n’y a rien que des activités sensori-motrices, mais aussi parce que toute l’activité mentale (au sens d’opératoire) est faite d’actions, qui ont d’abord été réelles, et qui se sont intériorisées par la suite et coordonnées entre elles.
Dès 18 mois-2 ans, les actions réelles sont coordonnées selon certaines structures d’ensemble. À 8-10 ans, actions réelles et actions virtuelles sont coordonnées selon des structures plus générales qui sont les groupements opératoires de la logique concrète. À 12-14 ans, les opérations proprement dites sont elles-mêmes coordonnées selon une structure d’ensemble encore plus générale : celle de la logique formelle (groupe et réseau), qu’on peut appeler un système d’opérations sur des opérations, d’opérations au second degré. Des unes aux autres de ces structures, il y a, sous ce rapport, filiation continue. Tel est le sens de la continuité fonctionnelle du développement mental, par opposition à la discontinuité des structures achevées en tant que telles. On a déjà montré que continuité fonctionnelle et discontinuité structurale ne sont que deux aspects, et nullement contradictoires, de la même réalité génétique : le processus continu d’équilibration aboutissant à une série discontinue de paliers d’équilibre.
La logique n’est donc pas une réalité linguistique ou sociale, étrangère à l’action et se superposant tardivement à elle. C’est dans l’action, ou plus exactement dans les coordinations générales des actions qu’elle plonge ses racines, c’est à travers l’action qu’elle construit progressivement ses structures. Certes, une telle affirmation heurte un certain nombre de préjugés. Le plus grossier, mais non le moins tenace, est celui qui oppose l’utilitarisme de l’action au caractère désintéressé de la vérité logique. Mais toute action, si utilitaire soit-elle, suppose une structure (ordre, sériation, etc.). De ces structures assurant la coordination des actions en vue d’un but préétabli sont tirées les notions qui constitueront ultérieurement la logique.
L’empirisme logique, nous l’avons vu, oppose les vérités physiques aux vérités logico- mathématiques, comme on opposerait le concret (et l’action) au formel (et au langage). Mais en réalité, cette distinction peut se marquer dans les actions elles-mêmes : les actions particulières (soupeser, pousser), qui nous renseignent sur les propriétés de l’objet dont elles dépendent ; et les actions coordonnées, puisque la signification du résultat de la coordination ne dépend alors que de la signification des actions coordonnées entre elles. Ces dernières coordinations, seules, sont à l’origine de la logique.
On trouve dans l’organisation nerveuse certaines structures isomorphes à des structures logiques. Ainsi la loi du tout ou rien rappelle la structure de l’arithmétique binaire qu’utilise l’algèbre de Boole, base de la logique moderne. Il est vrai que la loi du tout ou rien n’est sans doute pas si générale qu’on a cru (Daniel Auger et Fessard ont obtenu sur des cellules végétales des processus de « potentiels gradués », retrouvés par Hodgkin, Katz et Arvanitaki sur des fibres refroidies de crustacés 55). Mais elle est dominante, et semble caractériser en tout cas les fonctionnements supérieurs.
Bien plus, le réseau nerveux est en partie isomorphe au réseau des opérations logiques. Le neurologiste américain Mc Culloch et le logicien Pitts ont pu ainsi établir la série des structures possibles dans le champ nerveux polysynaptique, et retrouver à ce niveau les combinaisons élémentaires de la logique des propositions. Ils ont montré aussi que l’on peut traduire ces structures en termes probabilistes 56. On pourrait de même traduire Pavlov en langage logique : l’excitation correspondant à l’opération directe, l’inhibition à l’opération inverse, les stéréotypes dynamiques aux schèmes…, et définir en ces termes les lois de sommation, irradiation, généralisation, etc.
Les machines cybernétiques sont construites aussi selon des structures isomorphes aux structures logiques (structure binaire, réseaux électroniques, etc.) et les rappellent dans leur fonctionnement : le feed-back correspond à la régulation par équilibration progressive, l’état d’équilibre répond à une structure de groupe, les efférences qui ne se traduisent pas par des effets extérieurs correspondant alors aux opérations.
Ces remarques n’ont pas pour but une réduction naïve du mental au matériel. Elles montrent la fécondité et l’opportunité du langage des structures et de l’équilibre pour rendre compte des mécanismes de la pensée et du développement. L’étude des structures et la logistique ne sont pas des constructions abstraites de l’esprit : elles ont un modèle en termes de causalité (système nerveux, machines construites pour en donner un modèle mécanique), et un modèle en termes
[p. 718] d’implication (au sens large) sur le plan de la pensée. 57
Cela ne signifie donc nullement que la logique soit inscrite d’avance dans le système nerveux, et que celui-ci l’explique. On voit mal, d’ailleurs, comment le système nerveux pourrait expliquer la logique, si on recourt déjà à la logique pour expliquer le fonctionnement nerveux ! La logique n’est pas préformée. Le système nerveux, nous l’avons déjà dit et il semble inutile de revenir sur ce point, ne fait jamais qu’ouvrir un champ de possibilités. Et il faut bien l’expérience et la vie sociale pour les actualiser, puisqu’aussi bien certaines sociétés ne sont pas encore parvenues au niveau formel. Mais cela nous montre du moins que la logique n’est ni un a priori extérieur à l’esprit, ni une convention collective imposée par le groupe social à ses membres. Elle a ses racines dans l’action même, et jusque dans la réactivité élémentaire des, cellules nerveuses. Elle se développe sous d’innombrables influences dont aucune ne suffit à l’expliquer. Ce qui est sûr, c’est que son développement ne se fait pas au hasard, puisqu’elle est une forme d’équilibre, et que ce n’est pas miracle si elle s’applique au réel, puisqu’elle procède de l’action.
Avec la genèse du nombre, nous envisageons un cas particulier de la formation des notions mathématiques. Il n’est pas inutile de situer d’abord cette étude dans le cadre de l’épistémologie des mathématiques : les caractères généraux de la connaissance mathématique nous suggèrent les problèmes que nous aurons à examiner du point de vue de la psychogenèse ; les théories proposées sur la nature de cette connaissance nous indiquent les hypothèses que nous aurons à discuter à la lumière des faits de développement. Réciproquement, d’ailleurs, l’épistémologie aurait tout intérêt à s’appuyer sur les données génétiques de l’histoire des sciences ou du développement individuel.
Caractères généraux de la connaissance mathématique🔗
Nous rappellerons cinq caractères généraux :
1. Les mathématiques s’accordent toujours avec la réalité physique. Sans doute y a-t-il eu, dans l’histoire des sciences, quelques essais de physique qualitative. Aristote, par réaction contre la dialectique descendante de Platon, propose une physique inductive, partant du sens commun et de l’observation des qualités sensibles. La Naturphilosophie de Hegel propose de même une physique non mathématique (dont Oerstedt s’est inspiré), avec notamment une astronomie qualitative. Mais ces tentatives sont restées sans lendemain, et n’ont guère eu d’influence sur le progrès scientifique. Nous pouvons donc affirmer que tout ce qui est physique est mathématisable.
2. Qui plus est, on observe du point de vue historique un phénomène curieux : l’anticipation des mathématiques sur la physique. Nombre de notions ont été construites pour ainsi dire in abstracto par les mathématiciens, sans recours aucun au réel, et sont pourtant devenues par la suite des instruments de connaissance pour le physicien. La géométrie d’Euclide n’avait, pour les Grecs, aucun sens physique : il a fallu attendre Copernic et Newton pour que l’espace euclidien devienne un espace physique usuel. Les géométries non euclidiennes ont été d’abord de pures constructions déductives, et pourtant l’espace riemannien est devenu avec Einstein l’espace de la relativité. Les nombres imaginaires (racines carrées de nombres négatifs) ont été une anticipation mathématique dont le nom seul dit la gratuité : ils sont devenus aujourd’hui une pièce essentielle non seulement de la théorie des nombres mais aussi de la géométrie, qui leur a donné une signification spatiale, et de la théorie des variables complexes en physique.
3. Les mathématiques dépassent pourtant toujours la réalité physique, notamment dans la direction de l’infini. Il est frappant de le constater chez l’enfant lui-même. À 7 ans, l’enfant assigne une limite fixe (et modeste) à la quantité de points qu’on peut intercaler entre deux points donnés A et B, ou à la décomposition d’une figure en éléments de plus en plus petits. Vers 11-12, il imagine sans difficulté un nombre illimité de points, et conçoit facilement un « regressus ad infinitum » dans la décomposition d’une figure 58.
4. La pensée mathématique est purement déductive : les points de départ une fois fixés, il n’est pas besoin de recourir à l’expérience pour vérifier la validité des résultats, la rigueur de la déduction suffit à l’assurer. D’ailleurs, en bien des cas la vérification expérimentale serait impossible.
5. Pourtant, la construction mathématique est continuelle. Elle part d’un petit nombre d’axiomes, et construit sans cesse du nouveau, sans rien emprunter à l’expérience. La fécondité paraît contredire à la rigueur. On pourrait supposer en effet que, se bornant à rigoureusement déduire, les mathématiques ne font que tirer des axiomes ce qui s’y trouve déjà contenu, autrement dit qu’elles se contentent de répéter les mêmes énoncés sous des formes diverses. C’est du reste ainsi que l’entendent les empiristes logiques du Cercle de Vienne : pour eux, la construction mathématique est illusoire, la mathématique n’est qu’une vaste tautologie. Ce problème nous intéresse au premier chef : ou bien en effet l’opération n’est qu’une illusion anthropomorphique, et l’empirisme logique a raison, ou bien elle est une construction réelle, et on comprend alors que la rigueur déductive aboutisse à un perpétuel enrichissement.
Comment résoudre les problèmes génétiques ? L’épistémologie nous propose deux sortes d’hypothèses, exactement opposées, sur la nature et l’origine des connaissances mathématiques :
1. Les hypothèses empiristes, selon lesquelles les notions mathématiques sont tirées de l’expérience. Il est bien connu que la géométrie des Égyptiens procédait des pratiques de l’arpentage. Et à voir l’enfant de 5 ans compter, pour s’assurer qu’il y a toujours autant de jetons une fois qu’on a réparti 7 jetons en deux collections de 5 et 2, on pourrait croire que chez lui aussi, les notions de nombre dérivent d’une expérimentation sur les objets physiques concrets. C’est l’opinion de Brunschvicg comme celle de Gonseth : pour eux, la mathématique n’est que la partie la plus générale de la physique. Une telle hypothèse a l’avantage de rendre compte de l’accord des mathématiques et du réel. Mais comment expliquer les anticipations ? Et comment peut-on trouver dans les mathématiques des notions ultra-expérimentales, comment peut-on par exemple concevoir un nombre indéfini de géométries possibles ? Par généralisation ? Mais il reste alors à expliquer la généralisation elle-même. On retrouve le problème des deux sortes d’abstractions : l’abstraction « formalisante » et l’abstraction « généralisante », ce qui rappelle la distinction entre deux types d’expériences.
2. Les hypothèses idéalistes, selon lesquelles les notions mathématiques sont essentiellement le produit de l’activité de l’esprit. En définissant la ligne droite, Euclide, nous dit Poincaré, ne décrit pas la ligne d’horizon : il crée de toutes pièces un être mathématique original. Et à considérer l’enfant qui raisonne sur des objets, on voit bien qu’il ne se borne pas à lire des propriétés apparentes : il ajoute aux objets les produits de son intelligence. Les notions de conservation, une fois constituées, s’imposent comme nécessaires, lors même que rien dans l’expérience n’indique si quelque chose se conserve effectivement. Avec les hypothèses idéalistes, nous comprenons d’autre part pourquoi les mathématiques dépassent la réalité, pourquoi elles réalisent leur cohérence interne sans recourir à la vérification expérimentale. En revanche, nous ne comprenons plus pourquoi elles s’accordent au réel, pourquoi les anticipations les plus arbitraires en apparence finissent, à plus ou moins brève échéance, par rejoindre la réalité.
C’est dans le cadre de ces deux hypothèses que nous allons rechercher et interpréter d’abord les faits psychogénétiques. Non que des théories préconçues doivent diriger nos investigations. C’est seulement affaire de méthode. Et nous verrons au contraire que l’étude du développement effectif de la notion de nombre chez l’enfant nous invite à renvoyer dos à dos ces thèses extrêmes, et à proposer une nouvelle interprétation.
À partir de quoi, et par quelles démarches, l’enfant parvient-il à la notion du nombre entier ? On songerait d’abord à assigner au nombre une origine empirique. Léon Brunschvicg, pourtant idéaliste, insiste sur les origines empiriques du nombre (troc, échange un contre un) dans Les Étapes de la philosophie mathématique. Ferdinand Gonseth, mathématicien devenu logicien, déclare très explicitement que le nombre est une qualité des objets, que nous percevons en eux comme nous percevons « leur transparence ou leur couleur ». (Les Mathématiques et la réalité.)
Divers faits psychologiques semblent aller dans le sens de cette thèse. Chez certains animaux, on trouve une perception du nombre dans des collections discrètes (oiseaux qui s’aperçoivent qu’on a ôté un œuf de leur nid, poules qu’on peut dresser à picorer sur les nombres impairs, etc.) Chez l’enfant, toutes les structures logico-mathématiques sont précédées d’une phase pré-opératoire, au cours de laquelle les notions ne sont pas conçues comme nécessaires, mais vérifiées et au besoin découvertes expérimentalement. Pour le nombre, on connaît les expériences de Decroly sur la récognition figurale globale des « premiers nombres », et les statistiques d’Alice Descoeudres, établissant que le nombre 2 est acquis à deux ans, le nombre 3 à trois ans, et ainsi de suite jusqu’à 6-7 ans, où toute la suite des nombres se décroche.
À de tels faits, nous avons déjà donné une réponse générale. Tout en reconnaissant que la formation du nombre requiert l’expérience, nous refusons la thèse empiriste et nions que le nombre soit tiré des objets. Il faut se reporter ici à la distinction entre l’expérience physique et l’expérience logico-mathématique.
[p. 721] La lecture de l’expérience fait toujours intervenir des actions coordonnées, qui ajoutent à l’objet des propriétés qui ne lui sont pas inhérentes. La commutativité, par exemple (1 + 2 = 2 + 1) découverte par l’enfant en comptant des cailloux, est une propriété de l’action de compter, non des cailloux. L’expérience physique n’est, en pareil cas, que l’occasion ou le moyen de découvrir les propriétés des coordinations de l’action. L’expérience n’est, pour cette raison, qu’un stade transitoire dans la formation des opérations : quand les coordinations entre opérations sont suffisamment stables, elle est superflue. L’enfant qui possède la transitivité opératoire conclut, sans vérification, que A = C une fois qu’il sait que A = B et B = C. Gonseth a défini la logique une « physique de l’objet quelconque ». On pourrait retenir cette formule dans la mesure où elle suggère que l’objet en tant que tel est indifférent ; mais le terme de « physique » fait équivoque, puisque la découverte des propriétés logico-arithmétiques n’est pas le résultat d’une expérimentation inductive comme celle de la physique proprement dite.
Signalons que certains psychologues, qui reconnaissent pourtant le rôle de l’action dans la formation des connaissances, n’admettent pas la distinction entre les deux types d’expériences. Ainsi Kostyuk ou Mme Menchinskaia, qui l’ont précisément contesté à propos du nombre. Nous répondrons d’abord que l’expérience logico-mathématique s’appuie naturellement sur des objets physiques concrets. Mais elle leur ajoute quelque chose. Parlons maintenant le langage pavlovien, pour nous mettre sur le même terrain que ces contradicteurs. Tout réflexe conditionné procède d’un réflexe absolu, lié à l’organisation nerveuse. Parmi ces réflexes absolus, certains, comme le réflexe d’orientation-exploration, impliquent déjà l’ordre, puisque les démarches par lesquelles il se traduit ne se font pas dans n’importe quel sens. Nous ne voulions pas dire plus : l’ordre, notion capitale dans la genèse du nombre, appartient à l’organisme du sujet, et non aux choses extérieures.
Nous conclurons donc que le nombre ne saurait être abstrait des objets comme le sont la couleur ou la forme.
La notion d’expérience mentale était fort répandue il y a une cinquantaine d’années. E. Mach, qui est le premier à l’avoir employée, explique qu’elle consiste à imaginer par la pensée la variation des faits. C’est une expérience virtuelle, plus économique que l’expérience effective, mais qui dérive de celle-ci, puisque « c’est la nature de l’expérience antérieurement acquise qui fait le succès d’une expérimentation mentale » (La Connaissance et l’erreur, trad. fr. 1917). Même point de vue chez Rignano, dont La Psychologie du raisonnement (1913) contient de nombreux développements sur l’acquisition du nombre : tout raisonnement est une suite d’expériences « en pensée ». Rignano emploie aussi le terme d’opérations, mais c’est sur l’expérience effective antérieure qu’il met l’accent, la mémoire et l’attention suffisant à leur utilisation mentale. L’Essai sur le mécanisme psychologique des opérations de la mathématique pure, du psychiatre Ph. Chaslin (1926), relève de la même inspiration, quoique l’être arithmétique y soit caractérisé par les opérations qu’on peut effectuer avec lui.
Pour ce qui est des faits présentés par ces auteurs, nous ne les contestons pas. L’expérience mentale joue un rôle très important, et au niveau pré-opératoire, tout raisonnement est en effet la représentation mentale d’une action réelle. Nous retiendrons d’autre part de Mach et Rignano l’idée que toute expérience matériellement exécutée est susceptible de se « mentaliser », de s’intérioriser, et que la pensée la plus abstraite repose, en définitive, sur des actions virtuelles. Mais l’équivoque de l’empirisme subsiste : puisqu’on effet l’expérience mentale n’est que le décalque de l’expérience matérielle, on retrouve à son niveau l’ambiguïté que nous avons dénoncée constamment.
Si donc on veut se référer à l’expérience mentale en tant qu’intériorisation d’une action, il faut distinguer encore entre une expérience mentale physique et une expérience mentale logico-mathématique. Comme exemple de la première, on peut citer la découverte des lois de l’accélération que rapporte Al. Koyré dans ses Études galiléennes (1939) : Galilée s’est représenté l’accroissement des vitesses avant d’avoir fait les expériences matérielles correspondantes. Comme exemple d’expérience mentale de type mathématique, empruntons à Rignano le problème suivant :
Supposons que le nombre maximum de cheveux sur la tête d’un homme soit de 3 millions, et qu’il y ait à Londres 5 millions d’habitants. Combien y a-t-il de Londoniens tels que deux au moins d’entre eux aient le même nombre de cheveux ? La question peut être facilement résolue par expérience mentale. Alignons mentalement les Londoniens, et considérons que le premier a 1 cheveu, le deuxième 2, le troisième 3, etc. Le trois-millionième Londonien aura 3 millions de cheveux, et il reste alors deux millions de Londoniens dont le nombre de cheveux
[p. 722] est forcément le même que celui de l’un des précédents. L’expérience mentale a consisté ici à établir une correspondance ordinale entre les nombres de 1 à 3 000 000 et les Londoniens.
Or, que montre cet exemple ? Qu’on a introduit un ordre dans chacune des deux séries, puis établi une correspondance bi-univoque entre les séries ordonnées, toutes choses qui sont des opérations. L’ordre n’est pas dans les Londoniens, mais dans l’action d’ordonner. On a là un bel exemple de coordination opératoire.
La notion d’expérience mentale, pour exacte qu’elle soit du point de vue descriptif, n’explique donc rien. Pour le problème qui nous occupe, elle nous renvoie à l’étude de l’opération.
Un autre exemple d’interprétation empiriste du nombre est fourni par Helmholtz. Dans un petit ouvrage intitulé Zählen und Messen, il soutient :
— que le nombre ordinal est plus primitif que le nombre cardinal ;
— que l’ordre est une notion d’origine empirique ; nous le tirons de l’intuition mnésique de la succession temporelle de nos états de conscience (il n’est donc pas tant l’ordre des objets que l’ordre de nos souvenirs : cette idée s’inscrit dans la perspective kantienne, qui rattache le nombre au temps) ;
— que l’ordination permet le comptage, d’où le nombre cardinal, et que pour passer de l’ordre interne à l’ordre mathématique, il suffit d’un certain nombre de conventions.
Ces affirmations appellent diverses réserves. D’abord, il est vain d’attribuer au nombre ordinal un primat sur le cardinal, ou inversement. Brunschvicg a montré de façon décisive que, dans le domaine du fini, l’ordination suppose la cardination, et vice-versa. Nous verrons plus loin que génétiquement ces deux opérations sont exactement contemporaines. Retenons pour l’instant que l’ordinal et le cardinal sont deux aspects complémentaires du nombre, en tant que les nombres forment une suite ordonnée : le nombre 3 ne se distingue du nombre 2, que parce qu’il vient après lui, puisqu’ils sont formés tous deux d’unités rigoureusement homogènes ; réciproquement, le 3e nombre n’est tel que parce qu’il y en a 2 avant lui.
Mais c’est surtout l’idée centrale de Helmholtz (l’expérience interne des états de conscience successifs) qui est discutable. Il est certain que les intuitions d’ordre sont primitives ; mais elles sont toujours liées à l’action. La coordination sensori-motrice des moyens en vue d’une fin implique déjà l’ordre. Cet ordre en fonction des résultats de l’action est bien plus primitif que l’ordre introspectif de l’expérience vécue. D’autre part, même lorsque l’introspection est possible, l’ordre des souvenirs est loin d’être une simple intuition, une lecture immédiate. La mémoire comporte elle-même une activité de reconstitution. Elle travaille sur des traces qu’elle structure, et en particulier qu’elle ordonne ; elle ne découvre pas l’ordre dans les représentations, elle l’y introduit. Nous retrouvons sur ce plan le problème de l’activité opératoire, conçue comme ajoutant aux objets des structures qui n’y sont pas d’abord contenues.
Après avoir rejeté les solutions empiristes, nous examinerons deux interprétations célèbres du nombre, qu’on peut appeler « idéalistes » en ce qu’elles imputent le nombre à une activité de l’esprit. Pour Poincaré, le nombre provient d’une intuition opératoire primitive : celle de l’itération (n + 1) qui permet d’ajouter toujours une unité à une quantité donnée ; c’est introduire le quantitatif dès l’abord, en quelque sorte a priori. Pour Russell et Whitehead au contraire, le quantitatif est tiré du qualitatif, le nombre de la logique des classes (cardinal) ou des relations (ordinal). La critique de ces points de vue requiert donc une mise au point préalable sur les rapports de la quantité et de la qualité.
L’opposition qualité-quantité est classique dans l’histoire des idées. Mais où placer la démarcation entre l’une et l’autre ?
Delacroix, dans son article sur « La fabrication du nombre » (Nouveau Traité de Dumas, t. V) soutient que la matière du nombre est toute qualitative, sans aller toutefois jusqu’à affirmer que le nombre est qualité pure. Spaier est allé plus loin (La Pensée et la quantité) : le nombre, dit-il, est un concept qualitatif ; et il ajoute que la quantité, c’est la qualité mesurée, et la mesure, l’application du nombre à la qualité. On tourne ainsi dans un cercle vicieux. C’est qu’en réalité, qualité et quantité sont inséparables.
[p. 723] Au point de vue génétique, et contrairement à un préjugé répandu qui tient surtout à des ambiguïtés de langage (on assimile volontiers quantité et mesure), la quantité est aussi primitive que la qualité. Quand le bébé empile des plots, quand il joue à balancer plus ou moins vite un objet suspendu, il n’est pas douteux qu’il intervient déjà des effets quantitatifs de différence. Pour dissiper toute équivoque de terminologie, nous partirons de la « quantité » logique, celle qui caractérise l’extension du concept, et nous distinguerons trois sortes de quantités, la troisième n’étant d’ailleurs qu’un cas particulier de la deuxième. Soit une classe B emboîtant une classe A, et soit A’ la classe complémentaire de A sous l’ensemble B (B = A + A’ ou A’ = B − A). Nous parlerons de :
— quantité intensive, si l’on sait seulement que B inclut A, sans rien connaître des relations entre les sous-classes A et A’ B est « plus grand » que A (le tout est plus grand que la partie) ;
— quantité extensive, si l’on connaît en outre la relation entre A et A’, par exemple sous la forme « presque tous les B sont des A » (donc : A plus grand que A’). Cf. la notion de « presque tous » utilisée en théorie des ensembles ;
— quantité métrique ou numérique, qui est la même que la précédente, mais avec un rapport défini entre A et A’ ce qui suppose l’intervention d’une unité. Par exemple, A = A’, donc B = 2A.
Partout où interviennent des structures opératoires, on trouve donc un aspect qualitatif (définition, cf. « compréhension » du concept) et un aspect quantitatif, qui peut être lui-même soit intensif, soit extensif et en particulier numérique. Ces définitions posées, revenons au problème du nombre.
La quantité numérique est, pour Poincaré, une donnée première. L’intuition de l’itération (qui suppose l’unité) est pour ainsi dire innée, comme d’ailleurs le groupe des déplacements : on la trouve déjà dans la marche. Négligeons ici le fait que le groupe des déplacements, pour précoce qu’il soit, n’apparaît qu’au terme d’une construction sensori-motrice. Retenons simplement l’idée que le nombre est indépendant de la logique et antérieur à elle.
D’où vient alors que la série des nombres n’est acquise que vers 7-8 ans, précisément à l’époque où la logique est constituée ? Certes, on trouve avant cet âge des enfants qui savent compter assez loin : mais ce ne sont alors que signes verbaux mémorisés. De même, les nombres figuraux de Decroly, Lay ou Mlle Descœudres ne constituent pas une objection. Ce qui est sûr c’est qu’on ne trouve rien, avant 6-7 ans, qui corresponde à l’intuition itérative dont Poincaré fait la base du nombre. Rien, non plus, qui montre une conservation du tout lorsqu’on modifie l’agencement des parties. Qu’on desserre ou resserre une collection de jetons, de façon à détruire une correspondance optique préalable, aussitôt le nombre change, même si le comptage oral aboutit à énoncer le même mot 59.
Entre les nombres figuraux (ou verbaux) et les nombres opératoires, la différence est donc radicale. Les premiers ne sont que des entités représentatives permettant d’individualiser quelques ensembles particuliers du point de vue qualitatif. Les seconds seuls sont des nombres véritables, impliquant l’ordre, la correspondance, l’invariance de la somme des parties, etc. Il est remarquable que ces nombres-là n’apparaissent que solidairement à la formation des structures logiques de classes (inclusions) et de relations (coordination de relations asymétriques = sériation). Cela va contre Poincaré : le nombre n’est pas une donnée immédiate, c’est la pluralité et la quantité intensive qui sont primitives. Le nombre en tant que tel est d’élaboration tardive. Sa construction converge avec celle des opérations logiques.
Nous rangerons-nous alors à l’opinion soutenue par Russell et Whitehead (Principia mathematica), qui prolonge d’ailleurs des tentatives de Frege ? Pour ces auteurs, le nombre est tiré de la logique. Le nombre ordinal se tire des structures de relations asymétriques transitives, le cardinal des structures de classes.
Pourtant, il existe des différences notables entre le nombre cardinal et la classe logique. Un concept est défini par ses qualités, alors que le nombre cardinal fait justement abstraction des qualités des objets qu’il contient (unités toutes équivalentes). D’autre part, l’addition n’a pas le même sens pour les classes logiques (A + A = A, la réunion d’une classe à elle-même ne la modifie pas) et pour les quantités numériques (a + a = 2a, l’addition d’un nombre à lui-même donne un autre nombre). Il faut donc expliquer le passage des unités qualifiées aux unités numériques susceptibles d’itération.
Russell résout la difficulté en s’appuyant sur la théorie des ensembles. En théorie des
[p. 724] ensembles, le nombre est défini comme la puissance d’un ensemble, deux ensembles sont dits équivalents ou de même puissance lorsque leurs éléments peuvent être mis en correspondance biunivoque et réciproque. Russell applique ces notions aux classes logiques. Soit les classes formées par les maréchaux de Napoléon, les signes du Zodiaque, les mois de l’année, les apôtres, etc. Leurs éléments peuvent être mis en correspondance terme à terme. Cette correspondance épuisant toutes les classes citées, celles-ci sont équivalentes. Le nombre cardinal est alors défini comme « la classe des classes équivalentes » : le nombre 1 est la classe de toutes les classes singulières, le nombre 2 est la classe de toutes les paires, le nombre 3 de tous les trios, etc.
Remarquons d’abord que cette thèse nous explique peut-être chaque nombre isolément, mais pas la suite des nombres. Et cette suite, répétons-le, est fondamentale. D’autre part, en ajoutant (logiquement) les jours de la semaine et les doigts de la main, on ne saurait obtenir les maréchaux de Napoléon, au lieu que 7 et 5 font bien 12. Il semble donc qu’il y ait chez Russell un cercle vicieux : on tire le nombre de la classe, après l’y avoir introduit par l’intermédiaire de l’opération de correspondance. Cette opération est-elle en effet logique, ou arithmétique ?
Il y a lieu en fait de distinguer entre deux types de correspondances :
— la correspondance qualitative, quand à chaque terme particulier correspond un terme bien particulier. C’est là une opération dont les racines sont très primitives : on la rencontre dans l’imitation, dans le dessin (chaque élément du dessin correspond à un élément particulier du modèle, interne ou externe), etc.
— la correspondance numérique ou « quelconque », c’est-à-dire entre termes non qualifiés, ou traités comme tels. Ainsi, on peut faire correspondre n’importe quel apôtre à n’importe quel signe du zodiaque, n’importe quel jeton d’une collection 1 à n’importe quel jeton d’une collection 2. Pour cela, il a fallu qu’on rende chaque élément équivalent, c’est-à-dire substituable à chaque autre. Mais alors, on a précisément défini une unité.
L’opération de correspondance terme à terme entre deux classes, telle que Russell la décrit, est bien une correspondance quelconque, numérique. Mais elle n’est telle que parce qu’elle suppose déjà l’unité numérique 60.
L’examen des hypothèses empiristes nous a conduits à considérer le nombre non comme une réalité statique, abstraite des objets, mais comme une réalité dynamique, liée à l’activité opératoire. L’étude de la formation des structures logiques nous a appris d’autre part que cette activité, loin de procéder d’a priori structuraux, innés ou émergents et de nature spirituelle, présente une continuité fonctionnelle totale avec les actions élémentaires. Notre théorie du nombre ne saurait donc être idéaliste, au sens courant, pas plus qu’elle n’est « rationaliste » au sens kantien du terme, puisqu’elle admet la nécessité de l’expérience et la genèse. Tout ce que nous avons dit des opérations logiques s’applique exactement au nombre. Toutefois, il fallait encore montrer le caractère particulier du nombre, ce en quoi il se distingue de la logique dont les structures s’élaborent parallèlement. Il nous reste :
— à marquer plus précisément encore la différence entre les êtres logiques et les êtres arithmétiques ;
— à vérifier le caractère opératoire de la notion de nombre en étudiant quelques nombres « particuliers » : les nombres algébriques et les nombres fractionnaires, qu’on a souvent opposés indûment aux nombres entiers positifs.
L’une des difficultés de la thèse de Russell, que nous avons relevée d’autre part à propos de Helmholtz, est de maintenir la distinction entre nombre ordinal et nombre cardinal. Nous partons au contraire de l’idée, confirmée génétiquement, que l’ordination et la cardination sont, à tous les niveaux, complémentaires, — que, dans le fini du moins, les nombres entiers sont toujours simultanément cardinaux et ordinaux. Mais alors, il n’y a plus de raison de tirer, comme Russell, les premiers des structures de classes et les seconds des structures de relations, puisque ce sont les mêmes. Nous définirons précisément le nombre comme la synthèse opératoire de la classe et de la relation asymétrique transitive, les opérations arithmétiques comme la synthèse des opérations d’inclusion et de sériation, dont les étapes génétiques sont étroitement parallèles 61.
Sur le plan des objets qualifiés, donc de la logique, emboîtement et sériation sont des opérations distinctes. Classer par inclusions successives, c’est identifier, c’est
[p. 725] abstraire les qualités communes et éliminer les différences particulières. Sérier, c’est au contraire graduer, distinguer des objets selon un ordre spatial ou temporel orienté. Ces deux opérations distinctes fusionnent sur le plan du nombre, dont le caractère spécifique est de faire abstraction des qualités, de sorte que tous les éléments (unités) sont substituables les uns aux autres, et que l’on peut procéder simultanément à une sériation (ordination) et à une inclusion (cardination).
Les composantes du nombre sont donc bien des opérations logiques. Mais leur synthèse est originale. C’est pourquoi d’ailleurs, avec le nombre, nous sortons des groupements élémentaires qui caractérisent les structures logiques du niveau concret, pour arriver d’emblée à une structure nouvelle : celle du groupe. On pourrait dire que le nombre est plus rapidement « formalisé » que les opérations logiques, puisque nous avons un groupe dès le niveau concret : c’est encore une fois en raison de la nature particulière du nombre. Ordre et inclusion sont ici d’emblée indépendants du contenu, puisque toutes les unités sont interchangeables. De là, une réversibilité totale. Nous avons ainsi expliqué pourquoi les nombres apparaissent en même temps que la logique concrète (et non pas avant, comme l’aurait voulu Poincaré) et pourquoi ils ne sont pas cependant réductibles à ses structures (comme l’aurait voulu Russell).
Puisque les nombres entiers forment un groupe, le zéro et les nombres négatifs font partie de ce groupe : ce sont, au point de vue mathématique, des nombres comme les autres. Trouverons-nous, dans le comportement opératoire de l’enfant, l’équivalent du zéro et des nombres négatifs ? Sans aucun doute, si notre interprétation psychogénétique est valable. Et de fait, dès 7-8 ans, l’enfant emploie sans difficulté les quantités négatives et milles, et comprend même, avec un dispositif concret, la fameuse « règle des signes » qui tourmente tant d’écoliers au cours d’algèbre. Zéro et entiers algébriques sont donc bien constitués en même temps que la structure générale du groupe (additif) des nombres.
Le problème présente ici d’autant plus d’intérêt, que de tels nombres n’ont été découverts que tardivement dans l’histoire des mathématiques. L’arithmétique des Grecs partait de 1. Il faut attendre Diophante d’Alexandrie (iiie siècle après J.-C.) pour que soit introduit le nombre négatif. C’est que les Grecs n’ont pas pris conscience de la nature opératoire de leur propre mathématique. Leur « idéal scientifique », comme le montre bien P. Boutroux dans son livre sur L’Idéal scientifique des mathématiciens, était contemplatif et « réaliste », qu’il s’agisse d’un réalisme de type physique comme chez Pythagore (« les choses sont des nombres »), où d’un réalisme des Idées comme chez Platon : physiques ou idéaux, les êtres numériques étaient indépendants du sujet et contemplés par l’esprit.
C’est seulement avec Descartes et Viète que la pensée mathématique prend conscience de son dynamisme opératoire. D’ailleurs, quoique devenus usuels en mathématiques, les nombres négatifs et le zéro ont continué de soulever des difficultés épistémologiques. D’Alembert disait encore que ces nombres n’étaient pas aussi « clairs et distincts » que les autres ; il prétendait ailleurs que si le nombre 3 est attaché à la sensation de trois objets, le nombre (−3) vient de la déception de ne pas les trouver ! (cf. M. Muller : Essai sur la philosophie de Jean d’Alembert, Payot, 1926). C’est que D’Alembert gardait du nombre une conception figurale. Voulant tout tirer du sensible, il ne savait rendre compte des nombres négatifs qu’en formulant cette étrange hypothèse : les quantités négatives ne diffèrent des positives que par le signe, mais « ce signe ne sert qu’à modifier et à corriger une fausse supposition ».
Or nous avons montré que la nature du nombre n’est ni statique, ni perceptive, mais dynamique et liée à l’action d’abord réelle, puis intériorisée en opérations. Dès lors, le nombre négatif est strictement identique au nombre positif. La pratique des quantités négatives est d’ailleurs courante chez l’enfant : il y a l’expérience de l’avance et du recul dans la marche et dans certains jeux (marelle, jeu de l’oie) ; dans le jeu de billes, si un joueur doit plus de billes qu’il n’en a, sa dette lui est remise jusqu’à la fin des parties pour que le jeu puisse continuer, etc. Mais surtout on trouve chez l’enfant des structures impliquant les quantités négatives, et les composant avec les quantités positives et entre elles.
Une expérience simple peut être réalisée avec une automobile munie d’une marche avant et d’une marche arrière. On fixe un but, et on oriente le mobile dans le sens du but ou en sens inverse. Au niveau des opérations concrètes, l’enfant sait parfaitement coordonner le sens de la marche et l’orientation du mobile.
De même, dans l’expérience des trois perles A, B, C, fixées dans cet ordre sur une tige rigide que l’on fait passer sous un tunnel cylindrique
[p. 726] de carton. Selon qu’on déplace la tige de gauche à droite ou inversement, les perles apparaissent dans l’ordre A, B, C ou C, B, A. Si, les perles étant cachées dans le tunnel, on imprime à celui-ci une rotation de 180°, les ordres précédents sont inversés. Ils sont rétablis si l’on imprime au tunnel deux rotations successives ; etc. Au niveau des opérations concrètes, l’enfant sait coordonner les translations de la tige et les rotations du cylindre : très vite, il généralise les résultats observés et prévoit facilement l’ordre d’apparition 62.
On voit là, sous une forme prénumérique et qualitative, la compréhension de la « règle des signes » (−) × (−) = (+) : deux inversions ramènent l’ordre positif, etc. On voit également le caractère opératoire du nombre négatif, et l’on vérifie ainsi, indirectement, le caractère opératoire du nombre positif lui-même. Psychogenèse et épistémologie s’accordent pour considérer les nombres négatifs et le zéro comme faisant partie du groupe des nombres entiers : le zéro correspond à l’opération identique du groupe, le nombre négatif à l’opération inverse.
La suite des nombres donne lieu à un groupe additif, mais on peut construire aussi un groupe multiplicatif, qui ne comprendra pas le zéro mais inclura les nombres fractionnaires. Dans ce groupe, si l’opération directe est (× a), l’opération inverse est (: a) = (× 1/a), et l’opération identique est (× 1). Avec le groupe additif, ce groupe constitue un « corps ». Si notre interprétation opératoire est valable, on doit trouver le nombre fractionnaire au niveau où l’on trouve le nombre entier.
Une opinion répandue considère que le nombre fractionnaire n’a pas la même origine que les autres nombres. Il procéderait de l’expérience spatiale et perceptive de la partition. À l’appui de cette thèse, on fait valoir que l’unité numérique est indivisible et que seul le continu spatial peut être divisé.
Or, on peut faire remarquer d’abord que l’unité indivisible est une notion relative à l’action en cours. Mais surtout, l’observation psychogénétique montre que la mesure spatiale se construit parallèlement au nombre. Aussi, quoique les notions spatiales soient, à la différence des opérations logico-arithmétiques, constituées par des opérations « infralogiques », — il est illégitime de faire dériver le nombre fractionnaire de la mesure. Nous avons montré ailleurs 63 que la construction infralogique et la construction logique sont parallèles : comme le nombre est la synthèse des opérations logiques de l’inclusion et de la sériation, la mesure est la synthèse des opérations infralogiques de partition et de déplacement, qui correspondent respectivement aux précédentes.
Expérience : nous avons signalé déjà l’expérience de la mesure spontanée : construire, avec des plots de différentes tailles, une tour aussi haute qu’une tour donnée, mais à partir d’une base décalée. On observe successivement plusieurs conduites :
— Vers 4 ans, l’enfant entasse des plots jusqu’à atteindre le sommet de la tour de référence, sans tenir aucun compte de la dénivellation des bases. Il juge à vue du résultat, et résiste à toute suggestion de mesure, bien qu’on lui ait fourni tout le matériel nécessaire (mètre, ficelles, baguettes, etc.).
— Un peu plus tard, l’enfant essaie de tenir compte de la dénivellation, mais il se borne encore à comparer visuellement le décalage des bases et celui des sommets. La seule vérification qu’il envisage (mais qui est interdite), c’est de transporter une tour près de l’autre.
— C’est au niveau des opérations concrètes que l’enfant utilise un moyen terme, ce qui suppose la transitivité : tour I = mesurant, mesurant = tour II, donc tour I = tour II. Successivement, l’enfant utilise : le corps propre (hauteur prise entre les deux mains écartées, puis, par ex., mesure prise le long du corps) ; — une troisième tour qu’il construit et transporte ; — enfin les baguettes ; mais ici encore on trouve plusieurs stades : d’abord l’enfant recherche une baguette exactement aussi grande que la tour de référence, puis il prend une baguette plus grande sur laquelle il marque la hauteur, enfin il sait utiliser une baguette plus petite qu’il reporte un certain nombre de fois. C’est la mesure proprement dite 64.
On voit clairement que la mesure fait la synthèse de la partition (du continu spatial), et du déplacement (de l’unité choisie). Ces opérations sont exactement contemporaines des opérations numériques. Il est facile de vérifier, en faisant partager des quantités continues (gâteau, liquide) et discontinues (billes, jetons), que les deux partitions, donc les deux unités : métrique et numérique, sont équivalentes. Le nombre fractionnaire ne dérive donc pas de la mesure spatiale (ni réciproquement) : il est le produit d’une construction opératoire, au même titre et en même temps que le nombre entier, dont il ne diffère pas essentiellement.
Kronecker distinguait entre deux sortes de nombres : les nombres naturels, qui viendraient de Dieu, et les autres, qui seraient des créations de l’esprit humain. Toutes les analyses qui précèdent vont à l’encontre de ce point de vue. Malgré leur apparente simplicité, les entiers arithmétiques ne sont pas plus « naturels » que les autres, et malgré la terminologie, les nombres « irrationnels » sont tout aussi rationnels ; les nombres « imaginaires » tout aussi réels ; que les nombres entiers. Tous les nombres, de 1, 2, 3… jusqu’à i sont au même titre, sinon au même degré, les produits de l’activité opératoire. Aucun d’eux n’est directement extrait des objets. Même les plus élémentaires sont le résultat d’adjonctions dues aux mécanismes de l’intelligence.
S’il en est ainsi, on comprend non seulement pourquoi la notion de nombre peut se libérer de tout contenu concret et donner lieu à des constructions déductives, mais aussi pourquoi le nombre s’accorde au réel lors même qu’il semble entièrement fabriqué par l’esprit.
Sur le premier point, il n’y a pas de difficultés : la nature déductive du nombre provient de sa nature opératoire, la nécessité des déductions n’étant rien d’autre que le caractère général de la fermeture des structures.
Sur le second point, il faut bien comprendre que la théorie opératoire que nous proposons n’est pas un idéalisme déguisé, où « l’activité » remplacerait la construction de l’esprit. Il faut bien comprendre que l’action plonge ses racines dans l’organisme, que les coordinations des actions s’appuient sur les coordinations nerveuses, que celles-ci sont un aspect des coordinations propres à un organisme, c’est-à-dire à tout système qui assimile le milieu sans se détruire.
C’est donc par l’intérieur de l’organisme, si l’on peut dire, que la mathématique rejoint la réalité. Comme nous l’avons indiqué pour les structures logiques, on peut bien dire que le nombre est « tiré du réel », mais pas au sens où, classiquement, l’entend l’empirisme, c’est-à-dire qu’il n’est pas lu dans les choses par un constat expérimental. Les structures sont déjà dans l’organisme. L’organisme, qui est une partie du réel, opère avec la réalité des échanges constants, qui l’enrichissent. Il ne saurait d’autre part coordonner ses actions contrairement aux lois de la réalité. La connaissance est un de ces échanges. Ses structures ne sauraient demeurer étrangères au réel, et c’est bien pourquoi la construction mathématique finit, tôt ou tard, par rejoindre les choses 65.
JeanPiaget.
Chapitre II.
La construction opératoire de l’espace
a🔗
Plus a été poussée en ces dernières années l’analyse mathématique des rapports entre le nombre et l’espace, plus est apparu le parallélisme de ces deux sortes de réalités. Cette convergence est d’autant plus frappante qu’il fut longtemps de mode de considérer le nombre comme représentatif des mathématiques pures, parce qu’exclusivement intellectuel, et l’espace comme le premier domaine relevant des mathématiques appliquées, parce que de nature sensible ou perceptive. Il ne reste rien de cette opposition, mais les raisons de son élimination sont particulièrement instructives pour l’épistémologie génétique.
Avec les travaux de Weierstrass, de G. Cantor et de Dedekind déjà, une traduction s’est révélée possible entre le continu géométrique et ce qu’on a appelé le continu analytique ou ensemble des nombres réels (rationnels et irrationnels). La « puissance du continu » est, en langage de théorie des ensembles, la caractéristique numérique équivalente aux propriétés du continu spatial. C’est, p. ex., par une même construction de séries convergentes que Cantor détermine les points d’accumulation dont est composé le continu géométrique (chacun de ces points étant conçu comme la limite d’une série d’intervalles emboîtés) et qu’il définit les nombres irrationnels comblant les lacunes entre les nombres rationnels.
Les progrès de la topologie, d’autre part, sont allés sur de nombreux points à la rencontre du nombre. C’est ainsi que l’étude topologique des polyèdres aboutit à une topologie combinatoire et algébrique, qui ne diffère plus guère d’une algèbre pure ; certains groupes discrets et commutatifs développés récemment par Pontryagin, réalisent une synthèse si étroite du topologique et de l’algébrique que leurs éléments peuvent être envisagés soit comme matière à calcul algébrique, soit comme
[p. 144] des points reliés par un principe de voisinage. La théorie des espaces abstraits permet de son côté de parler en langage spatial d’ensembles quelconques à la condition de déterminer une loi de voisinage, mais celle-ci peut s’éloigner grandement des notions ordinaires attachées à ce vocable : tel l’« espace des nombres rationnels » 1, etc. Réciproquement la théorie des ensembles parle d’ensembles ouverts et fermés, de frontières, d’extériorité ou d’intériorité, etc. en des sens indifféremment géométriques ou abstraits. C’est finalement par un choix conventionnel que l’on décide, en certaines régions limitrophes, si l’on adopte le point de vue du voisinage spatial ou le langage analytique des ensembles et des nombres.
Aussi bien un jeune mathématicien, B. Eckmann, a-t-il récemment considéré le dualisme du nombre et de l’espace comme un exemple, non pas de dualité statique opposant deux natures qualitativement distinctes, mais bien de « complémentarité » au sens de la microphysique, c’est-à-dire précisément de dualité de points de vue, eu égard à deux aspects également nécessaires de la même réalité 2.
Or, psychologiquement, on pourrait s’imaginer à première vue, une opposition essentielle entre l’espace fondé sur les perceptions et la motricité les plus élémentaires et le nombre, produit d’opérations tardives et rapidement formalisables. Ce contraste apparent est même si trompeur que Kant, p. ex., faisait de l’espace et du temps des formes a priori de la sensibilité, tandis qu’il réservait au nombre le rôle de schème de liaison entre le temps et l’entendement.
Mais, en confirmation de ce que nous venons d’entrevoir des opérations logico-arithmétiques, qui plongent leurs racines dans les coordinations les plus primitives de l’action, nous allons constater que la construction génétique de l’espace est, en réalité, exactement parallèle à celle du nombre, sur les différents plans perceptif, sensori-moteur, intuitif et opératoire, à la seule différence que le schématisme logico-arithmétique procède de l’action sur les éléments discontinus du réel et le schématisme spatial de l’action exercée sur les éléments continus, (les deux schématismes se rejoignant ensuite toujours plus étroitement). En effet, si l’on a soin d’étudier la perception chez l’enfant, et non pas seulement chez l’adulte (où elle subit
[p. 145] par choc en retour toutes sortes d’influences émanant de l’intelligence opératoire elle-même), on s’aperçoit que les mécanismes perceptifs ne réussissent pas davantage à construire, par leurs seuls moyens, un espace cohérent qu’ils n’aboutissent à la construction des classes, des relations logiques et des nombres. Et si l’on suit la construction de l’espace dans la pensée intuitive et sur le plan des opérations concrètes avant le développement de la pensée formelle, on s’aperçoit que cette construction correspond pas à pas à celle des opérations logico-arithmétiques, à cette seule différence près qu’il s’agit d’opérations infralogiques portant sur l’élaboration de l’objet lui-même, ou des objets de divers ordres, et non pas d’opérations logiques ou numériques portant sur les divers modes de réunion d’objets discontinus (en classes, relations sériées ou nombres).
Les données de la construction génétique convergent donc, au lieu d’en diverger, avec les résultats de la construction théorique, et la correspondance est même si grande que, contrairement aux opinions courantes sur la structure métrique euclidienne de l’espace originel, ce sont au contraire les rapports topologiques qui sont les premiers à s’organiser, d’où le parallélisme entre les emboîtements spatiaux (ainsi que les relations d’ordre ou de placement), et les classements (ainsi que les sériations) logiques.
§ 1. Classification des interprétations épistémologiques de l’espace🔗
La construction de l’espace est solidaire, non seulement de tout le développement mental à chacun de ses paliers, mais encore sans doute de toute l’évolution biologique jusque, et y compris, aux processus élémentaires de la morphogenèse vitale. Au sommet de ce développement l’espace est engendré par les opérations déductives de la géométrie. Mais ces opérations formalisées sont précédées par des opérations concrètes qui plongent leur racine en des intuitions diversement articulées. Celles-ci procèdent d’un espace sensori-moteur et perceptif qui s’appuie lui-même sur un espace postural et réflexe, « agi » avant d’être perçu ou conçu. Mais tout instinct animal suppose déjà une géométrie (cf. les figures régulières des cellules d’une ruche ou d’une toile d’araignée), et toute la morphogenèse elle-même (que l’instinct prolonge en partie) est une création continue de « formes » élaborées en connexion avec le milieu. Il est donc évident que les mêmes problèmes épistémologiques peuvent être posés à propos de
[p. 146] chacun de ces paliers, avec d’ailleurs, la même diversité possible dans les solutions. Il existe, en particulier, autant de différences entre les diverses interprétations de la perception spatiale — donc entre les épistémologies considérant l’espace comme une « forme de la sensibilité » — qu’entre les multiples théories de la déduction géométrique, envisagée à titre d’activité de l’intellect.
L’histoire même des explications de l’espace est, à elle seule, extrêmement significative de ce point de vue. On peut dire, en effet, que l’interprétation de la géométrie moderne a évolué, dans les grandes lignes, d’une conception mettant tout l’accent sur la nature perceptive ou « sensible » de l’espace, à une conception réduisant la géométrie à une sorte de logique : or, à chacun de ces extrêmes, on retrouve les mêmes oscillations entre les formes innéistes et les formes empiristes, avec le même effort pour échapper à ces deux exagérations contraires et pour trouver des rapports d’interdépendance entre le sujet et l’objet.
Sans doute Descartes, s’appuyant sur sa découverte de la géométrie analytique, admettait-il une sorte de parallélisme entre l’algèbre et la géométrie, tel qu’aux figures constituées par les courbes correspondent les équations du calcul algébrique et réciproquement ; mais ce parallèle, appuyé sur le dualisme métaphysique de l’étendue et de la pensée, n’a point abouti, dans son système, à une unité réelle de la construction opératoire et de l’intuition spatiale. Avec Kant, le dualisme s’accentue entre l’espace conçu (comme le temps) à titre de forme a priori de la « sensibilité » et l’entendement logique, avec, entre deux le schématisme du nombre, fondé d’ailleurs sur le déroulement temporel et non pas sur l’étendue. Pendant presque tout le xixe siècle, l’interprétation de l’espace demeure ainsi centrée sur le contact perceptif du sujet avec l’objet physique, oscillant entre le « nativisme » ou l’apriorisme d’une part, et diverses formes d’« empirisme » ou de génétisme, d’autre part, mais avec toujours, à l’arrière-plan, cette notion d’une opposition entre le caractère sensible ou intuitif de l’étendue et l’aspect logique ou combinatoire de l’analyse et de l’algèbre. Par contre, au cours du xixe siècle également, se préparait déjà la crise de la géométrie d’où sont issues, dans la période contemporaine, les interprétations de l’espace tendant à détacher celui-ci de l’intuition perceptive ou imagée, pour le concevoir en fonction d’une construction déductive ne s’appliquant plus simplement, et après coup, à des formes données
[p. 147] au préalable par la sensibilité, mais les engendrant réellement (de toutes pièces ou grâce à une généralisation intervenant dès le contact sensori-moteur avec l’objet physique).
Cette crise a été due, comme chacun le sait, à l’élaboration graduelle des géométries non euclidiennes, lesquelles mettaient en évidence l’existence d’une pluralité de modèles dont un seul correspond directement à notre manière de percevoir l’espace proche et pratique. Et l’aboutissement des controverses nées de cette découverte fondamentale a été marqué par deux événements décisifs, qui ont solidairement libéré l’interprétation de l’espace de l’intuition sensible : la théorie de la relativité et l’emploi de la méthode axiomatique. D’une part, en effet, la mécanique einsteinienne a montré que l’espace du monde physique cesse d’être euclidien à une certaine échelle et passées certaines vitesses, preuve que l’espace de notre perception est lié à des conditions limitatives qui lui enlèvent sa valeur de cadre a priori ou d’expression adéquate de l’objet en général. D’autre part, la libre construction déductive d’un ensemble indéfini de modèles spatiaux a prouvé symétriquement que l’espace intuitif est aussi impropre à épuiser l’activité opératoire spatialisante du sujet que les caractères de l’objet spatialisé.
À vouloir classer les différentes interprétations possibles de l’espace, nous nous trouvons donc d’abord en présence d’une hétérogénéité de plans, selon que tout l’accent est mis sur l’explication de l’espace perceptif ou sur celle de l’espace construit déductivement. Mais le rôle attribué à l’intuition sensible ou à la déduction variant lui-même, de façon considérable, selon la période envisagée de l’histoire dont nous venons de rappeler le schéma, le problème intéressant n’est pas de dégager l’opposition entre une théorie de la perception spatiale et une théorie de la déduction géométrique, mais de retrouver, sur chacun des plans que les diverses épistémologies ont exploré tour à tour, au cours des temps, les mêmes divergences ou les mêmes convergences, exprimées tantôt en termes de sensibilité, tantôt en termes de construction logique. Or, ces comparaisons sont d’autant plus suggestives que les paliers, étudiés respectivement dans ta succession historique des doctrines, correspondent à des étages, tous réels et tous actuels, du développement psychologique de l’espace. Il n’est pas faux, en effet, de dire avec Kant, que l’espace est une forme de la sensibilité : il existe, chacun en conviendra, un espace perceptif et il soulève, en lui-même, toutes les questions épistémologiques ; le problème
[p. 148] est seulement de savoir s’il explique l’espace de la géométrie moderne et, sur ce point, l’histoire elle-même suffit déjà à rétablir les justes perspectives. Il existe, également, un espace organique, un espace postural, un espace sensori-moteur, un espace de l’intuition imagée, un espace des opérations concrètes, un espace des opérations formelles et un espace axiomatique. L’essentiel est donc non pas de confronter pêle-mêle les théories se référant à l’un quelconque de ces niveaux, mais de mettre en évidence, sur chacun d’eux ou sur les principaux d’entre eux, les variations possibles de l’interprétation épistémologique.
À cet égard, les principales doctrines, historiques ou actuelles, se réfèrent, soit aux sources intuitives, soit à l’élaboration déductive, soit aux deux à la fois. C’est donc essentiellement en fonction de ces états extrêmes qu’il convient d’orienter notre classification. Or, qu’il s’agisse de perception ou de motricité élémentaires, ou de construction intellectuelle, en ces deux cas on retrouve le même tableau de combinaisons possible entre les recours aux facteurs internes et les facteurs externes, combinaisons en nombre limité, mais susceptibles de présenter tous les intermédiaires entre elles.
Une opposition essentielle sépare d’abord, sur chaque plan, les théories qui conçoivent l’espace perceptif ou notionnel, comme une réalité toute faite, sans devenir ni construction, et celles qui l’interprètent comme un système de rapports progressivement élaborés : nous appellerons ces deux classes les théories non génétiques et les interprétations génétiques. C’est ainsi que l’espace absolu de Newton et de Clarke, conçu comme un sensorium Dei ou l’espace de Kant, forme a priori de la sensibilité transcendantale de l’homme (c’est-à-dire sensorium hominis) sont des modèles de conception non-génétiques, tandis que l’espace conçu par Poincaré, Brunschvicg ou Enriques comme une coordination progressive des mouvements et des actions, puis des relations intellectuelles, qualitatives ou métriques, est une réalité essentiellement génétique.
Mais une autre opposition interfère avec la précédente : on peut considérer l’espace de la géométrie comme imposé par la réalité extérieure, c’est-à-dire par un espace physique existant indépendamment de nous dans un monde d’objets dont il constitue le réseau ou le contenant, ou on peut l’interpréter comme une forme des perceptions ou de l’intellect du sujet, imposée aux phénomènes objectifs dès le contact perceptif le plus élémentaire ou au fur et à mesure de leur interprétation rationnelle.
[p. 149] C’est ainsi que, parmi les points de vue non-génétiques, celui de Newton est essentiellement réaliste, tandis que celui de Kant se fonde sur une élaboration endogène ; de même, parmi les points de vue génétiques, celui d’Enriques s’appuie sur le donné physique interprété de façon empiriste et celui de Brunschvicg sur l’activité du sujet.
Il résulte de ce qui précède une table à double entrée dont l’une des dimensions est occupée par la distinction dichotomique des théories non génétiques et génétiques. Ces dernières sont susceptibles de degrés divers, mais on ne saurait concevoir de point de vue qui nie l’opposition du génétique et du non-génétique, car, à vouloir la supprimer, on retombera dans la négation de la genèse elle-même. L’autre dimension du tableau comprend au contraire trois possibilités : les interprétations fondées sur l’objet, sur le sujet ou, entre deux, celles que se refusent à tout dualisme radical entre les facteurs endogènes et exogènes, et se les représentent soit comme fondus en un seul tout dès le départ (points de vue non-génétique) soit comme liés par un système d’interactions indissociables (points de vue génétiques). On aboutit ainsi à six possibilités principales, dans lesquelles on reconnaît les six positions épistémologiques générales, décrites au § 4 de l’Introduction, mais appliquées au problème spécial de l’espace.
Sur le plan de l’espace perceptif et sensori-moteur, les solutions non génétiques et les solutions génétiques ont longtemps porté le nom d’apriorisme et de « nativisme », d’une part, et d’« empirisme », d’autre part, mais de nombreuses nuances sont à distinguer dans chacune de ces deux classes, et de nouvelles attitudes irréductibles à ce cadre classique ont été adoptées en ces dernières décades. Le terme de « nativisme », notamment, recouvre en réalité (du moins au point de vue épistémologique) deux solutions distinctes : celle qui fait de la perception spatiale une « faculté » innée, appréhendant directement du dehors un espace tout construit dans le monde extérieur, et celle qui réduit la perception de l’espace à une conscience de notre propre organisation, cette dernière assimilant à sa structure interne les données externes. Seule cette dernière forme de nativisme peut être comparée à l’apriorisme kantien, dont il est la traduction psychologique et physiologique, tandis que la première forme de nativisme aboutit à un réalisme épistémologique. En troisième lieu, une théorie non génétique de l’espace perceptif a vu le jour en ces dernières années sous le nom de « théorie de la Forme » (en liaison avec l’épistémologie phénoménologique)
[p. 150] et admettant une organisation spatiale embrassant en une seule totalité les facteurs internes et les facteurs externes. Quant aux théories dites longtemps « empiristes », il faut également distinguer à leur sujet deux types bien différents, si distincts même l’un de l’autre qu’ils conduisent à une nette opposition épistémologique : en effet, si elles sont l’une et l’autre génétiques, la première seule est « empiriste » du point de vue de la connaissance, tandis que la seconde aboutit à reconnaître l’existence d’une interaction relativiste entre le sujet et l’objet. La première est celle qui fonde l’espace sur les « sensations » associées entre elles, tandis que la seconde l’appuie sur l’action (dès la motricité et l’activité sensori-motrice et perceptive). En outre, entre deux s’intercale le point de vue, inconnu au xixe siècle, du conventionnalisme, dont on sait que Poincaré a cherché à le fonder sur une analyse remontant jusqu’à la coordination sensori-motrice également.
Bref, les théories génétiques de l’espace perceptif conduisent soit à un primat de l’objet (empirisme proprement dit), soit à un primat du sujet (conventionnalisme), soit à une interaction entre eux (relativisme de l’action). Ces trois points de vue correspondent ainsi terme à terme aux solutions non génétiques : primat de l’objet (nativisme réaliste), primat du sujet (apriorisme) et interaction (phénoménologie de la « Forme »). Cette correspondance est même si évidente qu’on trouve de nombreux intermédiaires entre les deux termes de chaque couple : p. ex. la théorie de Wundt est à mi-chemin du nativisme de Hering et de l’empirisme de Helmholtz ; le conventionnalisme de Poincaré s’appuie sur une interprétation sensori-motrice des « groupes de déplacements » qui n’est pas éloignée du nativisme aprioriste ; de la « théorie de la Forme » enfin, à celle de l’espace actif et moteur on peut concevoir toutes les transitions reliant une interprétation statique au dynamisme de l’action.
Quant aux interprétations de l’espace déductif et notamment des diverses formes de la géométrie axiomatique, on retrouve les mêmes six possibilités, mais avec une transposition importante des termes en présence. Tandis que, dans le cas de l’espace perceptif, le sujet est le moi percevant et que l’objet est constitué par les formes ou les figures des corps eux-mêmes, dans le cas de l’espace déductif, et surtout de cette déduction épurée caractérisant l’axiomatique contemporaine, le sujet est représenté par l’activité déductive formalisée : l’objet
[p. 151] est alors tout ce qui est jugé extérieur à cette activité formelle (ou, selon les points de vue, en interaction avec elle), c’est-à-dire qu’il est l’espace dit « intuitif » par le géomètre, que cette réalité intuitive soit conçue comme l’expression d’une expérience physique possible, ou simplement d’un donné extérieur à la déduction axiomatisée. D’où les six combinaisons suivantes.
Il faut, en premier lieu distinguer les conceptions non génétiques de l’axiomatique géométrique, c’est-à-dire celles qui considèrent les propositions de la géométrie déductive comme atteignant une consistance permanente, indépendante de leur découverte historique et des opérations psychologiques en jeu dans leur élaboration ; et les conceptions génétiques, selon lesquelles l’axiomatique elle-même est en devenir et ne saurait être rendue indépendante de sa propre construction mentale.
Parmi les conceptions non génétiques, on retrouve le primat de l’objet, celui du sujet et l’interaction des deux, l’objet et le sujet étant définis comme on vient de le voir. Le réalisme de l’objet consistera donc, dans le cas de la pensée axiomatique, à considérer les principes admis à titre d’axiomes ou les propositions construites grâce à eux, comme l’expression d’une faculté appréhendant directement des êtres (de raison, ou expérimentaux) extérieurs à elle. C’est ainsi que pour les Grecs, les axiomes, considérés en tant que vérités évidentes, traduisaient l’existence de formes extérieures à nous. Selon Russell ils expriment a priori, mais analytiquement (et sans construction synthétique inhérente au sujet), la possibilité de l’expérience, et sont ainsi dans une situation comparable à celle des concepts logiques en tant que connaissance immédiate des universaux 3 ; etc. Les conceptions caractérisées par le primat du sujet consisteront au contraire à admettre une construction axiomatique (donc épurée de toute intuition), se suffisant à elle-même et ne correspondant au réel (intuitif ou expérimental) qu’à titre de cadre nécessaire, commun à l’esprit et aux choses. C’est ainsi que D. Hilbert, dans un article intéressant sur les rapports de la logique et de la réalité, considère les axiomes d’ordre et de congruence comme s’appliquant au réel (p. ex. aux lois de l’hérédité ou biologie), non pas parce que
[p. 152] extraits des choses, mais parce que découlant de ce qu’il appelle une sorte d’« harmonie préétablie », c’est-à-dire d’une préformation synthétique a priori conditionnant à la fois l’esprit qui pense et le réel pensé par lui 4. Enfin le point de vue de l’indissociation entre l’esprit et les choses est représenté par les interprétations phénoménologiques, qui voient dans la construction géométrique l’expression d’intuitions rationnelles de divers ordres, échelonnées entre l’intuition vulgaire et ce que M. Winther a dénommé si heureusement la connaissance « transintuitive ».
Quant aux interprétations génétiques, on retrouve les trois possibilités du primat de l’objet, du primat du sujet et de l’interaction entre les deux. Le premier de ces trois points de vue est représenté par les auteurs qui expliquent la construction des axiomatiques par une abstraction progressive à partir des données sensibles et de l’expérience physique. Enriques a ouvert cette voie en philosophie géométrique et Gonseth a développé une théorie du schématisme que nous examinerons plus loin (§ 11), le « schéma » qui caractérise l’ossature des axiomatiques étant, selon lui, simultanément l’expression des comportements du sujet et la vision simplifiée ou « sommaire » des caractères de l’objet, mais avec une tendance à accentuer ce second aspect. Le primat du sujet s’affirme au contraire dans les théories conventionnalistes, dont la plus décisive a été celle d’H. Poincaré et qui se retrouvent en partie dans certaines des conceptions de l’épistémologie nominaliste du cercle de Vienne, la notion de convention prenant alors la forme du « langage » logique ou « tautologique ». Enfin, l’interaction entre le sujet et l’objet constitue la notion centrale des interprétations opératoires de la déduction spatiale ou géométrique, interprétations que l’on trouve en partie chez Enriques et surtout chez Gonseth (malgré l’accent mis par ces deux auteurs sur l’objet plus que sur l’action), et que nous développerons dans la seconde partie de ce chapitre.
Il importe maintenant, ces divers points de vue une fois classés, d’examiner successivement (et sans les confondre) les problèmes de l’espace perceptif ou sensori-moteur et ceux de ce que nous appellerons l’espace opératoire, en confrontant avec les données psycho-génétiques actuellement connues les principaux types d’hypothèses distingués à l’instant.
§ 2. L’espace perceptif. A : le « nativisme » et l’« empirisme » : hérédité et sensation🔗
Nous percevons dans le monde extérieur des formes, des successions ordonnées, des projections, des similitudes, des distances (notamment en profondeur), des grandeurs bi ou tridimensionnelles, etc. L’espace semble donc donné dans la perception ou dans l’objet perçu, et rien ne paraît au premier abord plus clair que la thèse empiriste selon laquelle il suffit de dissocier ces caractères spatiaux des autres qualités de la réalité sensible pour obtenir par abstraction un espace à la fois expérimental et intuitif (en tant que l’image prolonge la sensation). Et pourtant sur le terrain même de la critique philosophique l’analyse réflexive de Berkeley, en son fameux « Essai d’une théorie nouvelle de la vision », aboutissait déjà à montrer qu’on ne « voit » directement ni l’espace ni les objets dans l’espace. Après que le phénoménisme de Hume ait achevé de dissoudre le support substantiel de l’espace extérieur, Kant a renversé le rapport initial établi par l’empirisme, entre le sujet percevant et les choses, en situant l’espace dans la sensibilité a priori du sujet lui-même.
Ce conflit entre l’empirisme et l’apriorisme philosophique, est-il susceptible d’être résolu sur le terrain de la psychologie génétique ? Certes celle-ci n’atteint les perceptions spatiales qu’en des situations où le sujet est en rapport avec une expérience et l’examen de ces perceptions ne saurait se faire que selon un ordre quelconque de succession, d’où l’apparence d’un préjugé en faveur de l’expérience et de la genèse progressive. Mais ce n’est qu’une apparence, et si l’espace constituait une forme a priori préexistant à l’exercice de nos organes des sens et à tout contact moteur, perceptif ou intellectuel entre le sujet et les choses, cela se reconnaîtrait néanmoins au moment de cet exercice et de ce contact. Les biologistes sont habitués à raisonner sur certaines variations ne se produisant qu’en un milieu déterminé mais ayant cependant pour cause l’actualisation d’un caractère endogène latent, et rien n’empêcherait de donner une explication analogue sur un plan purement mental pour rendre compte d’organisations perceptives non imposées par l’expérience au sujet, mais émanant au contraire de celui-ci seul. Il est vrai que tout appel à l’hérédité recule simplement le problème épistémologique, et que celui-ci serait à poser lors du premier contact perceptif entre les organismes ancestraux et le milieu perçu. Mais, à défaut de certitude, l’analyse psychobiologique pourrait cependant fournir une preuve inductive d’un haut degré de probabilité en faveur de l’apriorisme, s’il était vrai. Que si, au contraire, les mêmes expériences répétées déclenchent
[p. 154] chez des sujets d’âge mental différent (ou mieux encore aux stades successifs de développement du même sujet), des réactions perceptives témoignant d’organisations spatiales bien distinctes, l’apriorisme en sortirait affaibli. Et, même à faire, alors, l’hypothèse d’une maturation endogène des structures a priori, la dissociation des facteurs internes et externes, ainsi que de la maturation et de l’exercice, demeurerait concevable puisqu’elle correspond à l’une des tâches actuelles de la psychologie génétique.
C’est donc à bon droit que Johannes Müller, Helmholtz, Hering, Kundt, Panum, Wundt et tant d’autres, ont porté la question de l’empirisme et de l’apriorisme sur le terrain de la psycho-physiologie et que certaines variétés du « nativisme » ont été considérées comme des traductions physiologiques ou psychologiques de la thèse kantienne affirmant l’existence d’une « forme » de sensibilité transcendantale. Kant n’a jamais nié, en effet, que l’espace donne lieu à une prise de conscience seulement à l’occasion de l’expérience : il a simplement affirmé que cette expérience n’explique pas l’espace, mais provoque une actualisation de formes virtuelles antérieures à elle (le raisonnement étant susceptible de se répéter sur le plan du sensorium ancestral). Certains types de théorie nativistes ne disent pas autre chose, mais, comme nous l’avons vu au § 1, elles ne sont pas toutes identiques entre elles de ce point de vue, puisque d’attribuer à la rétine, avec Joh. Müller et avec Hering, un pouvoir inné de percevoir les distances et les dimensions peut être pris dans un sens kantien ou, au contraire, peut se référer à l’hypothèse d’une faculté héréditaire permettant de lire de façon immédiate (sans exercice ni expérience) les données du monde physique extérieur. Le grand adversaire des théories nativistes, Helmholtz dit, en effet, « qu’elles attribuent la localisation des impressions dans le champ visuel à une disposition innée, soit que l’âme ait une connaissance directe des dimensions de la rétine, soit que l’excitation de fibres nerveuses déterminées donne lieu à certaines représentations d’espace par un mécanisme préétabli » 5. Et il considère comme « une extension de l’opinion de Kant » la théorie de Joh. Müller, dont il cite ce texte frappant : « aucune sensation ne peut exister en dehors de la notion d’espace et de temps. Mais quant à ce qui remplit l’espace, nous ne sentons rien autre que nous-mêmes dans l’espace, quand nous parlons de sensation ou de sens ; le jugement ne nous fait distinguer, dans l’espace rempli objectivement, que les parties de nous-mêmes qui sont dans l’état d’affection, sensation qui est accompagnée de la conscience de
[p. 155] cause extérieure de l’excitation. Dans chaque champ visuel, la rétine voit sa propre étendue à l’état d’affection », etc. 6 Mais, chez d’autres physiologistes, et notamment chez Hering, lorsqu’il substitue à la thèse globale de son devancier une analyse détaillée des régulations physiologiques en jeu dans ces mécanismes « innés », la perception de l’espace devient simplement une faculté d’appréhender directement les données extérieures.
Or, et indépendamment de ces diverses nuances a prioristes ou réalistes, le nativisme s’est heurté à un retour offensif de l’empirisme, soutenant la nécessité de l’expérience et notamment de l’exercice moteur (mouvements des yeux pour les perceptions visuelles, etc.) dans la construction de l’espace perceptif. Mais l’« empirisme » lui-même s’est présenté sous les formes les plus diverses, du point de vue épistémologique, et souvent fort éloignées de celles qui correspondent à ce terme en théorie de la connaissance proprement dite. Faire appel à l’expérience et à la motricité peut, en effet, conduire à une interprétation fondée exclusivement sur les sensations (visuelles, tactiles, etc. ou motrices c’est-à-dire kinesthésiques) ainsi qu’à leurs associations, passivement subies, et nous sommes alors bien dans la ligne classique de l’empirisme. Mais avec les « signes locaux » de Lotze, les « signes locaux complexes » de Wundt et surtout avec les signes locaux interprétés d’emblée par des raisonnements inconscients, comme chez Helmholtz, nous nous éloignons de plus en plus de l’empirisme épistémologique. Lorsque Helmholtz écrit que « les sensations sont, pour notre conscience, des signes dont l’interprétation est livrée à notre intelligence » 7 et qu’il considère chaque perception spatiale comme solidaire de toute l’expérience antérieure de l’individu, constamment interprétée en s’appuyant sur la motricité, « la répétition régulière de l’association de deux représentations » s’imposant à nous « avec d’autant plus de force et de nécessité qu’elle s’est offerte à nous plus souvent » 8 devient une formule qui, tout en conservant sa forme classiquement associationniste, laisse entrevoir bien d’autres développements que ceux de l’empirisme. Quant à Wundt, qui se dit lui-même en marge à la fois de l’apriorisme et de l’empirisme, mais que Helmholtz classe dans les empiristes, on sait qu’il invoque, en lieu et place des « raisonnements inconscients » du grand physiologiste, une synthèse ou fusion (Verschmelzung) des sensations, dont les unes sont rétiniennes (mais sans localisation innée et indiquant simplement l’existence de positions
[p. 156] distinctes) et les autres relatives à la rotation de l’œil 9. Cette fusion, antérieure à la prise de conscience, est considérée par Wundt comme impliquant une « genèse » de l’espace, appuyée sur des processus sensori-moteurs complexes : une base héréditaire sensorielle, mais sans signification spatiale des éléments comme tels, et une synthèse construite en relation avec l’exercice moteur, mais préconsciente. On voit que l’« empirisme » de Wundt, comme celui de Helmholtz, laisse une marge assez large d’interprétations épistémologiques possibles.
Les deux problèmes fondamentaux que nous paraissent soulever ces conflits historiques entre le « nativisme » et l’« empirisme » sont celui de l’hérédité des cadres spatiaux perceptifs et celui de la signification épistémologique de la « sensation ». Ces deux problèmes sont d’ailleurs solidaires. Sur le premier point, il faut, en effet, distinguer encore deux questions : celle de la genèse biologique des formes héréditaires et celle des rapports entre les structures innées éventuelles et la connaissance actuelle du sujet individuel (connaissance telle qu’elle se manifeste au cours de la psychogenèse). C’est la discussion de cette seconde question qui conduit au problème du rôle épistémologique de la sensation.
L’appel à l’hérédité soulève donc deux sortes de questions très différentes. Or, pour ce qui est de la formation des structures héréditaires, ce n’est rien dire de décisif, du point de vue épistémologique, que d’attribuer à certaines structures la qualité de se transmettre héréditairement : la question est simplement déplacée et tous les problèmes se retrouvent alors sur le terrain biologique. Que la rétine ait le pouvoir inné, comme le voulait Joh. Müller, de percevoir les distances par une sorte de prise de conscience directe des images déposées sur elles 10 et que toute impression rétinienne comporte, comme l’ajoutait Hering, une sensation de hauteur, de largeur et même de profondeur (par une combinaison de points correspondants d’une rétine à l’autre, donnant deux à deux la même localisation et appelés « identiques ») le problème devient alors, pour décider de la signification épistémologique de ces facultés innées, de savoir comment s’est formée la rétine au cours de la série
[p. 157] animale aboutissant à l’homme. Si, par hasard, la solution lamarckienne d’une lente acquisition des organes en fonction de l’habitude et des pressions du milieu se trouvait être la vraie, la conjonction de l’hypothèse de l’hérédité de l’acquis avec le nativisme spatial aboutirait en définitive à une justification de l’empirisme épistémologique, même si l’espace devenu inné chez l’homme s’imposait a priori à l’individu. Ce n’est qu’en appuyant le nativisme sur un préformisme biologique ou sur un mutationnisme à explications purement endogènes des variations héréditaires, que l’appel à l’innéité entraînerait la négation des interprétations empiristes au sens épistémologique. — Ce que nous venons de dire de la rétine s’applique naturellement aussi bien à tout autre organe intervenant dans la construction de l’espace, qu’il s’agisse des muscles de l’œil, dont les mouvements interviennent, selon Lotze, Helmholtz et Wundt, dans l’estimation des distances (et qui sont commandés par des réflexes liés héréditairement aux signes locaux, selon Lotze) ou des organes d’équilibre invoqués dans la suite par de Cyon, etc.
Bref, eût-on lié la genèse de l’espace à la structure innée d’un organe quel qu’il soit, ou de l’organisme entier, le problème épistémologique, au lieu de se poser en termes de relations entre l’activité du sujet et les objets donnés dans l’expérience, serait alors à situer sur le terrain des rapports entre l’activité organique ou morphogénétique et le milieu ambiant. Or, comme nous le verrons en détail à propos de l’épistémologie biologique, ce déplacement des questions ne les supprime ni ne les atténue en rien, et les mêmes sortes de solutions (selon les six combinaisons énumérées au § 1 de ce chap. II ou au § 4 du chap. I) se retrouvent dans le domaine des interprétations de l’évolution et de la variation organiques. Si haut que l’on remonte, et en se plaçant même au point de vue tout hypothétique du premier corps vivant microscopique différencié de la réalité physico-chimique lui servant alors de milieu, on peut déjà concevoir ce milieu s’imprimant sur lui selon les pressions extérieures invoquées par l’empirisme ; mais on peut concevoir aussi cet être vivant comme imposant aux autres corps les structures endogènes engendrées par le mécanisme qui aurait présidé à sa formation (et qui tiendraient en ce cas à des relations nécessaires, jouant un rôle d’a priori par rapport aux échanges ultérieurs) ; on peut enfin réunir cet organisme naissant et son milieu en un seul système d’interactions expliquant son évolution après avoir rendu compte de sa genèse même.
[p. 158] L’appel à l’hérédité est donc purement et simplement un renvoi du problème épistémologique à la biologie et non pas une solution de ce problème.
Par contre, si le recours à l’hérédité recule les solutions plus qu’elle ne les avance, il est une seconde question, sur laquelle la psychologie génétique est susceptible de fournir d’ores et déjà certains enseignements, sans attendre que le problème biologique de l’évolution et de l’organogenèse soit résolu : c’est de savoir comment une structure spatiale héréditaire s’impose à la perception ou à l’intelligence du sujet. Cette seconde question, que nous avons distinguée plus haut de celle de l’hérédité elle-même, est, en effet, fort différente et, à certains égards, aussi importante pour l’épistémologie que ne le serait la solution du problème de l’hérédité biologique : c’est la question de l’ontogenèse, opposée à celle de la phylogenèse, tout en étant, comme on le sait, en partie solidaire de cette dernière.
C’est sur ce second point que le conflit du « nativisme » et de l’« empirisme » est le plus instructif à examiner rétrospectivement et à comparer à la position actuelle des problèmes. À lire Joh. Müller, Hering, ou des nativistes plus récents comme Stumpf ou Dunan, il semblerait que le secteur héréditaire de la perception spatiale fût de nature à expliquer l’espace tout entier, comme si ce palier des structures innées constituait la base, large et solide, d’une sorte de pyramide dont les étages diminueraient en dimensions et en importance, au fur et à mesure que l’on s’élève, jusqu’à un sommet exigu et fragile qui serait l’espace notionnel ou déductif. C’est ainsi que les distances, données d’après Joh. Müller et Hering, à titre de rapports rétiniens héréditaires, et déjà organisées selon les trois axes de coordonnées de l’espace euclidien, formeraient le fondement de toute perception ultérieure et de toute construction rationnelle des longueurs, etc. Or, le tableau que nous suggérerait l’état actuel des connaissances psychogénétiques, dans le domaine de l’espace, est exactement l’inverse. À supposer que l’on puisse admettre une perception héréditaire des distances selon les trois dimensions (faisons-en l’hypothèse pour un instant), il ne saurait s’agir que d’un secteur limité de l’espace proche : sur ce petit palier initial, il faudrait alors placer un palier déjà plus large des distances conquises au cours de l’activité sensori-motrice, puis après ce palier viendrait un étage encore plus important constitué par la représentation intuitive des distances, etc. Bref, on aboutirait ainsi
[p. 159] à une pyramide renversée, reposant sur son sommet et s’élargissant au fur et à mesure de la hauteur, c’est-à-dire des niveaux de développement de plus en plus éloignés du donné héréditaire. Plus précisément il faudrait invoquer une sorte de spiraloïde à tours toujours plus vastes, s’intégrant les précédents, et dont le point de départ seul maintiendrait le contact avec les structures organiques innées.
Prenons un exemple en un domaine où le rôle de l’hérédité est beaucoup plus certain que dans celui des distances entre signes locaux rétiniens. Il existe une organisation posturale commandant aux positions du corps propre : quel qu’en soit le mécanisme héréditaire, nous sommes capables, et même précocement, de nous mettre en station droite ou verticale, et en station couchée ou horizontale. Bien avant de savoir marcher, le bébé sait tenir son buste ou sa tête dressés et cette posture équilibrée se distingue d’une série d’autres possibles. On peut donc, à bon droit, parler d’un espace postural pour désigner l’ensemble des coordinations entre mouvements et positions, caractérisant cette forme d’activité organique (laquelle joue même, comme l’a montré Wallon, un rôle important dans les débuts de la vie mentale), et, de ce point de vue, la connaissance pratique de la verticale et de l’horizontale peut être considérée comme héréditaire. Mais, du fait que l’on admettra un comportement inné impliquant ces deux rapports, faudra-t-il en conclure qu’ils se retrouveront sur tous les autres paliers de la conduite, et qu’un jeune enfant saura percevoir les objets, puis les imaginer par représentation intuitive, puis enfin combiner des opérations, selon ces mêmes relations de verticalité et d’horizontalité ? Autrement dit, la posture droite héréditaire entraîne-t-elle l’existence d’une perception innée de la verticale, puis d’une intuition innée et enfin d’une « idée innée » de cette verticale ? L’observation montre qu’il n’en est rien. L’enfant a beau savoir se tenir debout dès la seconde moitié de la première année, et couché dès sa naissance, il faudra attendre jusque vers sept à huit ans et davantage pour qu’il soit capable de se représenter intuitivement les verticales et les horizontales et surtout de les coordonner les unes aux autres en un système opératoire de références : lorsqu’on lui demandera, p. ex., de dessiner des cheminées verticales sur un toit, des poteaux verticaux sur un versant de colline, le niveau horizontal de l’eau dans un bocal incliné, etc. (ou de placer simplement des cartons figurant ces objets, sans avoir à les dessiner), on s’aperçoit qu’il est incapable de mettre en relation les objets en fonction des éléments de référence donnés perceptivement (la table, le support du bocal, les parois de la chambre, etc.). Son espace intuitif n’est donc pas encore
[p. 160] structuré selon les axes de coordonnées fournis par les objets verticaux et horizontaux 11. Bien plus, si l’on examine la perception elle-même des inclinaisons, entre 5 et 7 ans, on retrouve un défaut analogue de structuration d’ensemble (voir plus loin § 3). La connaissance pratique de ses propres postures verticales ou horizontales n’engendre donc nullement d’emblée, chez l’enfant, les structures perceptives, intuitives ou opératoires auxquelles on pourrait s’attendre.
Tout se passe ainsi comme s’il existait de nombreux paliers successifs d’activité, relativement indépendants en ce sens que, sur chacun, une reconstruction nouvelle est nécessaire, empruntant des éléments aux paliers précédents, mais en les intégrant en une totalité non déterminée par eux : les éléments héréditaires de départ sont donc loin de constituer des intuitions ou des notions innées valables pour tous les niveaux ; ils n’aboutissent au contraire à des structures déjà montées que sur le palier spécial et limité qui sert, non pas de base statique, mais pour ainsi dire de tremplin ou de plateforme de lancement à l’ensemble des constructions ultérieures. Si donc, pour en revenir aux hypothèses nativistes concernant les distances selon les trois dimensions, la rétine était le siège d’une estimation innée des longueurs, cela ne signifierait nullement que ce noyau perceptif héréditaire fût capable de déterminer à lui seul la construction de toutes les perceptions et de toutes les intuitions ultérieures de la distance. Cela signifierait tout au plus que le nouveau-né parviendrait d’emblée à distinguer certaines grandeurs notablement différentes, mais sans préjuger d’un développement ultérieur des perceptions ni surtout de la construction intuitive, puis opératoire des notions de grandeurs élaborées beaucoup plus tard : celles-ci ne pourraient donc en aucune manière être considérées comme un système de notions innées, du seul fait que l’on établirait l’existence d’un noyau perceptif héréditaire, relatif à une certaine échelle d’espace proche.
Quant à admettre que chacun des paliers du développement compris entre les premières perceptions postnatales et les constructions formelles débutant vers 11-12 ans, est, successivement et à son tour, déclenché par la mise en activation de quelque fonction héréditaire, c’est naturellement là une tout autre question, car il va de soi que si la capacité de former des
[p. 161] intuitions ou des notions formelles, etc. est liée à certains fonctionnements nerveux hérités, cela ne signifie en rien que le détail de ces images ou de ces notions soit inné. L’hypothèse de l’innéité ne saurait être défendue qu’en ce qui concerne les perceptions et les mouvements élémentaires, mais, nous venons de le voir, ces éléments initiaux ne peuvent, à eux seuls, supporter tout le poids des constructions ultérieures : ils constituent un tremplin de départ et non pas le palier dont la structure déterminerait d’avance celle de tous les suivants.
Ceci nous conduit au second grand problème épistémologique que soulève le conflit historique de l’empirisme et du nativisme : celui de la signification de la « sensation ». À relire aujourd’hui les discussions fameuses de Helmholtz et de Hering, etc., on ne peut qu’être frappé du rôle attribué par ces auteurs aux sensations élémentaires, qu’il s’agisse de sensations visuelles considérées comme purement rétiniennes, ou de leur combinaison avec des sensations kinesthésiques variées. Si, pour les partisans de l’innéité, les sensations à structure héréditaire commandent toute la constitution de l’espace, pour les « empiristes » l’espace sensori-moteur semble, lui aussi, contenir en son sein (une fois construit avec le secours de l’expérience), tout l’espace notionnel ultérieur, considéré comme un simple « abstrait » tiré de l’espace sensible. Autrement dit, même les auteurs qui, comme Lotze, Helmholtz et Wundt, réagissent contre le primat attribué illégitimement à la sensation visuelle et font une part à l’activité dans la construction de l’espace, limitent cette activité à un domaine encore extrêmement restreint (celui des mouvements oculaires pour l’espace visuel, etc.), comme si les actions et les déplacements du corps entier n’étaient pas à considérer dans leur totalité, ainsi que le supposera plus tard H. Poincaré.
Le nativisme pur est lié, chez Hering, à ce que l’on pourrait appeler une théorie de la sensation-copie, les sensations éprouvées sur la rétine ayant le pouvoir, grâce à leur organisation innée, de traduire directement les diverses sortes d’étendues externes (les sensations correspondantes des deux rétines se confondant alors en une seule). L’innéité de la faculté que posséderait la rétine de donner lieu à une prise de conscience directe de sa propre étendue se double ainsi d’une sorte de réalisme de la sensation, ne différant de celui qui caractérise le sensualisme que par l’adjonction d’une notion d’harmonie préétablie entre la faculté héréditaire de percevoir l’espace et la réalité perçue.
[p. 162] C’est à ce réalisme de la sensation-copie que Helmholtz a eu le mérite d’opposer une conception des sensations-signes (« signes dont l’interprétation est livrée à notre intelligence »). Mais signes de quoi et signes utilisés en vue de quoi ? Qui dit signe dit que la chose signifiée est assimilée à un schème d’action quelconque : de quelle activité s’agit-il alors, en ce qui concerne les « signes locaux » ou, de façon générale, les sensations spatiales considérées comme signes ?
En un texte extrêmement suggestif, J. J. Ampère prête à son père, le grand physicien A. M. Ampère, l’opinion que voici :
Par partie représentative d’une sensation [opposée à la « partie affective »], il ne faut pas entendre la représentation d’un objet extérieur, ni même de ses qualités ; car la sensation, à parler vrai, ne représente rien ; elle naît en nous à l’occasion d’une cause extérieure à nous ; mais cette cause, qui est une certaine disposition des molécules matérielles, ne peut ressembler à une impression reçue par notre âme, pas plus qu’une cloche ne ressemble à un son. La philosophie moderne a rejeté avec raison ces prétendues images des choses, qui s’en détacheraient pour venir frapper nos sens et apporter à notre âme ces ressemblances des objets que Lucrèce appelait des simulacres ou des « membranes ». Nos sensations ne représentent donc point les causes de nos sensations comme images de ces causes ; mais elles les représentent comme signes de leur action.
Confondre le signe et la chose signifiée est une des erreurs les plus fréquentes à l’homme qui ne réfléchit pas. Comme disait mon père : « Le paysan ne peut concevoir que le nom qui est un signe ne soit pas inhérent à la chose signifiée, et que du fer ne s’appelle pas nécessairement du fer ». Ainsi faisons-nous pour nos sensations, signes de la présence des êtres qui les produisent, et que souvent nous ne distinguons pas de ces êtres. 12
Mais, pour Ampère comme pour Maine de Biran, toute activité, susceptible d’utiliser ces signes, se réduisait à un effort volontaire du « moi », avec le double réalisme du sujet senti comme cause immédiate et de l’objet résistant. D’où les notions d’un « transfert » de la « causalité intérieure » sur les choses et d’un « transfert analogue » de la « juxtaposition continue » de nos sensations visuelles ou tactiles sur les corps, engendrant ainsi l’« espace réel » par analogie à l’« étendue phénoménale » ? 13[p. 163] Bien plus profonde est, nous semble-t-il, l’activité qui est à la source de la construction de l’espace : elle consiste en mouvements dont les coordinations, inconscientes et automatiques d’abord, puis intentionnelles, s’appuient certes sur les « signes » constitués par le donné sensible, mais de façon à incorporer les objets signifiés dans un réseau toujours plus complexe, permettant de les suivre et de les retrouver.
Or, c’est ici que se manifeste l’insuffisance des premières théories « empiristes », si exacts qu’aient pu être les faits sur lesquelles elles se fondaient, dans le domaine trop restreint de motricité, qu’elles ont envisagé. Selon Lotze l’impression sur un point donné de la rétine provoque un mouvement réflexe de direction déterminée, destiné à centrer l’image dans la zone centrale de vision nette : ce seraient ces mouvements élémentaires qui, associés aux divers points de la rétine, conduiraient à leur attribuer une fonction de « signe local », d’où la construction d’une intuition générale de l’espace. De même, selon Helmholtz, les « sentiments d’innervation » liés au fonctionnement des nerfs oculaires permettraient d’établir les positions des objets par rapport au corps, d’après les déplacements que les innervations impriment aux images 14. Selon Wundt, nous l’avons vu, il y aurait « fusion » antérieure à la conscience, entre les sensations rétiniennes et celles liées à la rotation de l’œil, et ce seraient les perceptions élémentaires issues de cette synthèse qui constitueraient les « signes locaux complexes » auxquels croit cet auteur. Ebbinghaus qui est nativiste quant aux dimensions de hauteur et de largeur, fait appel à des constructions analogues en ce qui concerne la profondeur, etc.
Mais, si exacte que soit la notion d’une connexion nécessaire entre les données rétiniennes et les mouvements de l’œil, deux réserves fondamentales sont à faire quant à une explication de la genèse de l’espace fondée essentiellement sur de tels mécanismes partiels et ce sont ces réserves qui conduisent à préciser le problème épistémologique soulevé par cette genèse.
La première est que, durant la période où se construit le plus activement l’espace sensori-moteur, c’est-à-dire durant la première année de l’existence, la vision est solidaire d’une activité d’ensemble dont elle ne constitue qu’un élément restreint. Un citadin, n’ayant jamais vu les Alpes de près, demandait un jour, en regardant une montagne en formé de pyramide
[p. 164] assez régulière et vraiment peu pointue, comment les touristes qui en redescendaient avaient pu trouver place sur le sommet, et même comment un seul individu arrivait à s’y asseoir sans se piquer fâcheusement l’arrière-train. Toute personne ayant grimpé tant soit peu, perçoit, au contraire, les montagnes autrement que le sujet pour lequel ces objets ne correspondent à aucun schème de conduite particulier. Il est évident que dans le cas du bébé il en est a fortiori de même : les tableaux visuels qui l’entourent ne constituent en rien un espace avant que les figures perçues aient été transformées en objets d’actions et qu’il se soit constitué entre ces objets un système de coordinations pratiques. La raison en est qu’un seul champ perceptif ne saurait suffire à déterminer un espace, l’espace étant le passage possible d’un champ à l’autre. Quant aux perceptions visuelles particulières, comme celles d’un jouet, d’une lampe ou d’un visage, ce n’est qu’une suite d’actions de manipulation, de déplacement, etc. qui leur permettront de s’organiser spatialement : ici encore l’espace ne résulte pas seulement de perceptions momentanées, mais surtout de la coordination possible des perceptions successives, et cette coordination n’est pas assurée par les seuls mouvements des muscles de l’œil, mais par l’activité tout entière. Certes, il existe, déjà sur le plan de la perception, une activité perceptive consistant à diriger les regards, à comparer, à analyser, etc. (et nous y reviendrons au § 4), mais la constitution de l’espace est loin de dépendre d’elle seule et suppose sa mise en relation avec l’ensemble des autres actions.
D’où le second point. Si le retournement d’un objet est nécessaire pour lui assurer une forme constante à trois dimensions, si les déplacements autour d’un objet fixe sont indispensables pour parvenir à une coordination des perspectives auxquelles il donne lieu, si les mouvements du regard sont la condition de l’évaluation d’une longueur, etc., comment faut-il caractériser la fonction épistémique essentielle du mouvement ou, plus précisément, de l’action sensori-motrice. Est-ce la « sensation » kinesthésique, l’impression musculaire, le « sentiment d’innervation » (s’il existe !), etc. qui constituent l’instrument de connaissance important à cet égard ? Il est évident que non, si la sensation est un « signe ». La « sensation » motrice n’est qu’un indice au même titre que la « sensation » visuelle, etc. et, de ramener le mouvement à ses indices sensoriels revient à lui enlever sa vraie valeur de connaissance, au profit du signal par lequel il manifeste sa présence ou sa production.
L’essentiel de l’activité sensori-motrice est donc à chercher dans les « schèmes » d’ensemble, qui constituent l’annonce de ce que seront plus tard les opérations de la pensée, par opposition
[p. 165] aux représentations imagées ou symboliques. Même si la prise de conscience de l’action ne procède qu’à partir de son résultat, pour remonter ensuite à contresens son cours naturel, c’est cependant le schème de cette action qui explique ce résultat et qui constitue ainsi l’élément opérant du savoir, par opposition aux points de repère signalétiques. Il s’agit donc, en bref, de trouver une théorie de la perception et de l’activité perceptive qui évite à la fois de réduire l’objet sur lequel porte l’action à ses indices sensoriels, et l’activité sensori-motrice qui s’exerce sur lui aux seules sensations internes qui en manifestent l’existence.
§ 3. L’espace perceptif. B : l’interprétation « gestaltiste » des formes géométriques🔗
Au cours de tout le xixe siècle, les auteurs de travaux expérimentaux dont nous venons de discuter les thèses ont cru à l’existence de « sensations » isolables (au moins théoriquement), qu’ils aient été « nativistes » ou « empiristes ». De plus, tous se sont accordés, dans l’interprétation de l’espace visuel, à conférer une importance privilégiée aux images rétiniennes ; les nativistes purs, comme Joh. Müller et Hering sont même allés jusqu’à prêter à la rétine une conscience de sa propre étendue, comme si la perception de l’espace consistait à lire directement, sur l’image rétinienne, les distances, les directions et les formes. C’est par une double négation de l’existence des sensations isolées et du privilège attribué à la rétine, que débute au contraire la théorie des perceptions spatiales développée par la psychologie de la forme (ou de la « Gestalt »). Cette psychologie a, d’autre part, renouvelé le problème de la perception en le posant en des termes qui comportent une épistémologie implicite, d’un intérêt évident. Il vaut donc la peine de s’y arrêter spécialement et de préciser, à l’occasion de son examen critique, les positions de l’épistémologie génétique eu égard à la perception spatiale en général.
On sait assez que, du point de vue de la psychologie de la forme, une perception n’est pas un composé d’éléments donnés au préalable (qui seraient les « sensations » de l’associationnisme atomistique), mais qu’elle constitue d’emblée une structure totale, parce que solidaire de l’équilibre du champ perceptif envisagé dans son ensemble. Même la perception d’un seul point isolé constitue une telle structure d’ensemble, car ce point est une « figure » qui se détache sur un « fond »,
[p. 166] perçu comme un plan ou comme un espace à trois dimensions. Or, ces structures totales ou « Gestalten », qui caractérisent donc la totalité de chaque champ perceptif comme toute figure particulière perçue à l’intérieur d’un champ, sont organisées selon des lois d’essence géométrique : ordre, symétrie, régularité, proportions, etc. La théorie de la Forme fournit ainsi la conception nouvelle d’une géométrie perceptive donnée dès le départ de la vie mentale, sans être liée à une hypothèse nativiste, et englobant la motricité sans recourir à l’expérience empiriste. En effet, les structures spatiales d’ensemble commandant à toute perception visuelle, seraient dues à un équilibre, s’établissant en chaque cas, presqu’instantanément, entre les objets perçus, les rayons lumineux émanant d’eux, puis frappant la rétine, et les courants nerveux déclenchés par son intermédiaire : la rétine n’est plus alors que l’un des chaînons de ce circuit total, et les « formes » perçues, loin de se confondre avec les images rétiniennes, résulteraient de la structure de ce tout indissociable, une fois l’équilibre atteint. Échappant simultanément à l’apriorisme et à l’empirisme, la théorie de la forme aboutit de la sorte à une phénoménologie de l’espace, appuyée sur un ensemble impressionnant de travaux expérimentaux.
Il faut, à cet égard, distinguer soigneusement les faits invoqués et les interprétations. Du point de vue des faits, la découverte essentielle des psychologues « gestaltistes » est celle d’une loi de « prégnance », exprimant que toute structuration s’effectue selon les formes les « meilleures », c’est-à-dire les mieux équilibrées et les plus simples possibles. Or, ces « bonnes formes », dont l’étude a été poussée très loin dans le domaine des structurations perceptives se trouvent déterminées par un ensemble de critères spatiaux, essentiellement euclidiens. C’est ainsi que parmi les différentes manières, logiquement équivalentes, de relier entre eux, au moyen de lignes virtuelles, des éléments discontinus présentés simultanément, la perception construit ses figures en fonction de la « proximité » des points considérés (cette notion de proximité, qui est fondamentale dans l’espace perceptif, étant pris par la plupart des gestaltistes dans le sens des distances euclidiennes relatives et non pas du « voisinage » topologique). De même les figures symétriques s’imposeront plus facilement que les asymétriques, les figures à rapports métriques simples, que les irrégulières, les proportionnées plus que les disproportionnées, etc. Il s’ensuit que les perceptions les plus primitives seraient susceptibles d’appréhender les figures euclidiennes élémentaires, telles que les cercles, carrés, triangles, etc., perçues directement à titre de formes d’ensembles et non pas composées progressivement à partir de sensations isolées préalables. Un
[p. 167] point important à noter, à cet égard, est l’existence, chez des animaux de niveaux variés (mammifères, oiseaux et jusque chez les insectes), d’une récognition de ces figures géométriques, avec « abstraction », plus ou moins poussée des formes dans un ensemble donné, selon le degré de développement de l’espèce animale considérée.
D’autre part, tout objet vu en perspective ou en profondeur serait d’emblée perçu selon certaines structurations générales, telles que la constance des formes (p. ex., une roue de voiture perçue projectivement comme une ellipse est cependant reconnue d’emblée comme circulaire) et la constance des grandeurs (l’objet éloigné est vu selon sa grandeur réelle jusqu’à une certaine distance). Il existerait ainsi à tous les niveaux une certaine coordination des perspectives et une certaine métrique perceptive. Tout objet étant, d’autre part, perçu en référence avec d’autres ou avec son fond, la perception comporterait également un système élémentaire de coordonnées, fourni par les verticales et les horizontales (en largeur et en profondeur). Enfin, la « transposition » des formes (récognition des figures rapetissées ou agrandies), et la perception des proportions constitueraient un principe de similitude. Bref, la perception comporterait dès le départ une certaine géométrie, à la fois euclidienne et projective.
Si une telle description des faits était exacte sans retouches ni atténuations, il existerait donc à tous les niveaux de développements un espace perceptif déjà organisé, analogue à celui qu’admettaient Kant et les nativistes les plus résolus, mais non inné et déterminé seulement par les lois d’équilibres régissant le circuit total des influences externes et des courants nerveux. En quoi consistent alors ces lois d’équilibre ? C’est ici que débute l’interprétation.
Étant donné le fait (d’observation et d’expérience) que toute perception constitue toujours une totalité, et non pas une association entre éléments donnés isolément au préalable, la théorie de la forme en conclut que cette totalité est irréductible à la somme de ses éléments et qu’elle est par conséquent réfractaire à toute composition additive. Or, si un cercle, un carré, un système de coordonnées, un ensemble de rapports proportionnels, etc., paraissent relever tous de ce modèle de composition additive que constituent les groupes géométriques (groupe des déplacements et sous-groupe des rotations, mesures, groupe des similitudes, etc.), c’est que les structures, correspondant aux êtres rationnels envisagés par le géomètre, sont loin d’épuiser l’espace perceptif et ne constituent
[p. 168] même, à proprement parler, que des cas exceptionnels dans l’ensemble des « formes » ou « Gestalten » ordinairement perçues. La règle, dans le domaine de l’organisation perceptive, c’est au contraire la déformation des parties en fonction de la totalité : c’est donc le règne de ce que la psychologie classique appelait faussement les « illusions » de la perception, c’est-à-dire précisément la manifestation des contraintes exercées par la totalité de la figure sur certaines de ses parties. Et alors, par un paradoxe sur lequel il conviendra d’insister, il se trouve que, si les « bonnes formes » se confondent, dans les grandes lignes, avec les figures simples et régulières de l’espace euclidien, l’immense majorité des « formes » perçues habituellement se trouvent être des formes dont la composition est irréductible aux lois de la géométrie. C’est ainsi que les théoriciens de la « Gestalt » ont été unanimes à incorporer à leur tableau des faits, et à utiliser dans leur argumentation en faveur du primat des « totalités », les phénomènes bien connus d’« illusions » ou de déformations spatiales perceptives : une droite entrecoupée de hachures paraît plus longue que la même droite sans hachures (illusion d’Oppel-Kundt), une droite prolongée de pennures paraît plus longue si celles-ci sont orientées vers l’extérieur (Müller-Lyer), un cercle inscrit concentriquement dans une autre un peu plus grand paraît de plus long diamètre qu’un même cercle contenant un cercle plus petit concentrique (Delbœuf) ; les angles aigus sont surestimés par la perception, et les angles obtus sous-estimés ; le petit côté d’un trapézoïde est surévalué ; etc. Et surtout deux grandeurs voisines ne sont distinguées qu’à partir d’un certain seuil d’égalité, lequel est lui-même proportionnel aux grandeurs comparées en jeu (loi de Weber) : en ce cas, la transposition et la proportionnalité perceptives jouent dans le sens de l’erreur et non pas de la relativité objective. De même toute différence notable de grandeurs est accentuée par effet de « contraste », etc., etc.
S’il existe un espace perceptif organisé d’emblée, il comporte donc cette première grande différence avec l’espace de la géométrie qu’il est, à tout le moins, sujet à un ensemble considérable de déformations systématiques. Or, répétons-le, l’ambition paradoxale de la théorie de la Forme consiste à vouloir expliquer, selon le même principe des totalités à composition non additive, les formes géométriques comme telles et les déformations de l’espace perceptif, tandis que l’opposition
[p. 169] de ces deux sortes de réalités constitue peut-être le fait le plus significatif à considérer par une épistémologie de la perception.
Mais, avant d’entreprendre une telle discussion, encore convient-il de faire une réserve au sujet des données expérimentales elles-mêmes, sur lesquelles se fonde la théorie de la Forme : sans être contestables à ce niveau achevé de l’évolution des perceptions qu’est celui de l’homme adulte, elles sont cependant incomplètes et même souvent inexactes en ce qui concerne cette évolution chez l’enfant. Pour ce qui est, en effet, du problème capital des constances perceptives, lequel commande toute l’interprétation à donner des structures de la perception spatiale, il n’est pas avéré que la constance des grandeurs soit donnée indépendamment du développement 15. De même la constance des formes s’élabore durant la première année en fonction des progrès de la manipulation (renversement de l’objet, etc.) 16. Le schème de l’objet permanent se construit lui-même et c’est en fonction de cette construction que les constances de la forme et de la grandeur sont attachées à l’objet, ce qui montre assez le rôle de l’action dans ces constructions 17. Pour ce qui est de l’organisation générale du champ perceptif, il existe une grande différence entre l’enfant est l’adulte eu égard au système des coordonnées : s’il est sans doute exact que toute perception suppose des éléments de référence, ceux-ci ne sont nullement organisés d’emblée selon des axes généraux et on assiste à une généralisation graduelle, jusque vers 9-10 ans, dans ce domaine comme dans les autres secteurs de l’activité perceptive 18. Quant aux « bonnes formes » elles-mêmes, le caractère progressif de leur « abstraction », chez l’animal et chez le bébé, ainsi que l’évolution très lente de leur récognition au sein de figures enchevêtrées ou incomplètes 19 montre assez qu’ici encore, il y a développement.
Si de la description des faits, ainsi rectifiée, nous passons maintenant à leur interprétation, nous nous trouvons en présence d’un problème qui dépasse de beaucoup les questions
[p. 170] précédentes et qui rejoint, mais sans quitter le terrain précis de la perception spatiale, celui de l’épistémologie de la perception en général.
Pour la théorie de la forme, dont les analyses proprement psychologiques se sont prolongées très rapidement en une conception épistémologique d’ensemble, les lois d’organisation de la perception traduisent une géométrie qui est simultanément celle du monde physique du moins en certains de ses aspects, et celle de l’organisme lui-même : les « Gestalten » exprimeraient, en effet, les lois d’équilibre régissant tous les systèmes à composition non additive (c’est-à-dire tels que les parties dépendent de la structure du tout) comme les champs électro-magnétiques, ou les « champs » de courants nerveux 20, etc. Il existerait ainsi des « formes physique » 21 autant que des « formes » physiologiques et psychologiques, et c’est dans la conformité générale de ces « formes » que se trouverait le secret de l’objectivité de notre géométrie perceptive ; ses déformations traduiraient alors les caractères effectifs de l’espace réel, dans les domaines où la nature des champs de force entraîne l’existence de compositions non additives, par opposition aux relations simples données entre objets juxtaposés.
Une telle solution serait donc de caractère essentiellement phénoménologique, les formes d’équilibre en jeu étant censées demeurer indépendantes de toute construction et régir à la fois les objets et le sujet, quel que soit le niveau d’évolution de celui-ci. Mais cette interprétation soulève deux sortes d’objections, les unes du point de vue de ce que nous appelions (Introd. § 7) l’épistémologie génétique « restreinte », et les autres du point de vue de l’épistémologie génétique « généralisée ».
Du point de vue « restreint », d’abord, il est évident que la réduction des formes géométriques perceptives à des formes d’équilibre de caractère universel ne conserve sa valeur que dans la mesure où de telles « formes » psychologiques s’imposent indépendamment du développement. Dans la mesure, au contraire, où intervient une construction génétique, l’activité du sujet, rendue inutile dans l’interprétation « gestaltiste », reprend sa valeur, ce qui conduit à une autre conception des rapports entre le sujet et l’objet que celle d’une
[p. 171] indifférenciation radicale. Réciproquement, le rôle des « formes physiques » perd d’autant en importance que les formes perceptives correspondantes sont élaborées par l’activité du sujet.
Mais c’est du point de vue « généralisé » que la notion de « formes physiques » est le plus discutable. Soutenir que les droites, les cercles, les carrés, etc., perçus par le sujet, lui sont imposés par les lois d’équilibre qui régissent tous les phénomènes à composition non additive, c’est en effet admettre : 1° le primat, dans la réalité physique des systèmes à composition non additive (p. ex., selon Köhler, la répartition des charges électriques dans un conducteur homogène et isolé), par opposition aux systèmes additifs (p. ex., selon Köhler, la composition mécanique des forces) ; 2° l’existence des « formes physiques » dans la réalité elle-même, indépendamment de l’esprit du physicien.
Or, sur le premier point, on peut se demander si la distinction des deux types de composition, additive et non additive, sur laquelle se fonde la théorie de la « Gestalt », ne repose pas sur une confusion entre deux sortes de critères. L’un serait la solidarité entre les parties et le tout, c’est-à-dire le fait que l’élément ne saurait exister sans la totalité, et réciproquement ; mais une telle notion de la totalité peut aussi s’appliquer à des systèmes à composition additive, comme les « groupes » : dans le « groupe » des déplacements, p. ex., un déplacement particulier ne saurait être défini qu’en fonction de l’ensemble (c’est-à-dire des six paramètres qui le déterminent), sans exclure pour autant que deux déplacements puissent être additionnés l’un à l’autre en un déplacement total, ou soustraits l’un de l’autre 22. Le second critère serait la déformation des parties en fonction du tout. Or cette seconde notion de la totalité, qui correspond bien aux totalités perceptives, par opposition aux « groupes » et aux « groupements » opératoires, s’applique effectivement à certains systèmes physiques, mais essentiellement à ceux dans lesquels intervient un mélange, c’est-à-dire le hasard. En effet, c’est lorsque se produit un brassage entre les différentes composantes d’une totalité que celle-ci n’apparaît plus comme une simple résultante des parties, mais comme une réalité propre
[p. 172] susceptible d’altérer ces dernières (cf. les énergies d’échange, etc.). La réalité propre du tout est alors liée à un système de compensations probables, telles qu’aucune des composantes partielles ne se présenteraient de la même manière indépendamment du système total. Au contraire, en une totalité par composition additive, tel qu’un groupe géométrique, les éléments sont également solidaires du tout, mais ils ne sont plus déformés par lui comme ils le sont en cas de brassage.
C’est la confusion entre les deux sortes de critères qui permet à la théorie de la Forme d’expliquer simultanément, et au nom des mêmes principes, les « bonnes formes » de la géométrie, qui sont en fait des produits de composition additive, et les déformations propres aux illusions perceptives : celles-ci résultent, comme les « formes physiques » auxquelles on les compare, de compositions non additives, mais (nous le verrons au § 4) par intervention du hasard. Du fait qu’il y a, dans tous ces cas (c’est-à-dire que la composition soit additive ou non), solidarité des parties et du tout, la théorie de la Forme en conclut que cette solidarité entraîne ipso facto la possibilité de déformations : d’où sa facilité à passer de l’espace perceptif à l’espace géométrique ou l’inverse. En réalité, le problème subsiste entier, et nous le reprendrons au § 4.
Quant aux structures physiques, telles qu’elles sont actuellement connues, le fait général est la solidarité des éléments et des totalités, mais cette solidarité ne détermine donc pas à elle seule l’existence de « Gestalt physiques », puisqu’elle s’applique aussi bien aux compositions additives que non additives. Tandis que les systèmes additifs sont représentés par la mécanique, les systèmes, non additifs, impliquent un facteur de brassage, donc d’irréversibilité, et de déformation, manifesté par des « transformations non-compensées » comme on dit en thermodynamique. La grande coupure à introduire au sein du monde physique est ainsi à chercher entre les phénomènes réversibles et les processus irréversibles, et ces derniers, qui correspondent aux « Gestalt physiques » de Köhler, ne constituent donc pas nécessairement un fait premier, comme le voudrait la théorie de la Forme, mais soulèvent toute la question des rapports entre le hasard et la causalité mécanique 23. Or, quelle que soit la solution que l’on donne à ce dernier problème, on ne voit guère comment les
[p. 173] compositions non additives expliqueraient la genèse des « bonnes formes » de la géométrie : lorsqu’une forme simple et régulière finit par résulter d’un jeu de brassages fortuits, c’est en vertu d’un jeu de compensations entre les déformations, lequel imite, mais n’engendre pas, l’ordre géométrique.
Mais, quoi qu’il en soit de cette discussion (que nous retrouverons au § 4 à propos de la perception en général), le grand problème épistémologique que soulève l’interprétation propre à la théorie de la Forme, est de savoir si les « formes physiques » existent dans la réalité objective indépendamment de l’esprit du physicien. Il faut, à cet égard, distinguer deux questions, correspondant à nouveau aux compositions additives et non additives. Dans le cas des totalités résultant d’un mélange, pourquoi le tout ne peut-il être calculé par additions des parties ? C’est ou bien que le hasard existe objectivement ou bien qu’il est l’expression de notre ignorance du détail des causes. Mais, dans l’un et l’autre cas, il n’est assurément conçu que relativement à nos opérations de composition combinatoire. Il est donc difficile d’admettre qu’il faille tout d’abord réifier les structures physiques non additives pour en tirer ensuite l’explication de notre esprit, au lieu d’expliquer simultanément, et les unes par les autres, ces formes physiques et celles de notre structure mentale. Mais ce qui nous intéresse pour le moment est de savoir s’il est légitime de réifier les formes géométriques elles-mêmes à titre de formes générales d’équilibre des choses pour en tirer l’explication des « Gestalten » propres à nos perceptions. Or, c’est ici que le cercle paraît manifestement vicieux. Que veut-on dire, en effet, en attribuant à la nature la possession de droites, de cercles ou d’autres formes géométriques particulières ? Il est assuré qu’elles n’y existent pas à l’état de réalisation entière, puisque tant les émissions d’énergies que les structures de la matière sont discontinues : l’horizontale caractérisant le niveau d’une eau tranquille n’a plus rien d’un plan ou d’une droite à l’échelle microscopique, etc. Les droites ou les ellipses, etc., seront-elles alors constituées par des lignes de force, ou par les trajects des corpuscules dépourvus eux-mêmes de structure géométrique simple ? Mais précisément, plus avance l’analyse microphysique de l’espace et plus se complique la géométrie des éléments de la réalité : cette géométrie n’est, p. ex., pas archimédienne, c’est-à-dire que les formes métriques élémentaires n’y sont justement pas représentées. Bref, les formes géométriques « simples » que nous découvrons dans
[p. 174] la nature, telle que le plan, ou la sphère réalisée par une bulle de savon, les divers polyèdres constitués par les cristaux, etc. sont toujours relatives à une certaine échelle d’observation et traduisent la géométrie de l’observateur autant que les propriétés de la matière observée. Si l’explication des formes perceptives par l’hypothèse des « formes physiques » soulève déjà des difficultés considérables du point de vue d’une épistémologie génétique « restreinte », elle s’enferme donc dans un véritable cercle vicieux du point de vue de l’épistémologie génétique « généralisée ».
§ 4. L’espace perceptif. C : l’« activité perceptive » et l’épistémologie génétique de la perception🔗
Les recherches que nous avons pu faire sur le développement des perceptions chez l’enfant nous ont conduit à opposer à l’interprétation « gestaltiste » un autre système de notions explicatives, dont nous voudrions dégager ici leur signification épistémologique en ce qui concerne l’espace perceptif, d’une part, et la valeur de connaissance de la perception en général, d’autre part.
Toute perception est un système de rapports, aucun élément n’étant jamais perçu à l’état isolé : tel est le fait fondamental sur lequel a insisté la théorie de la Forme, et que nous pouvons retenir comme point de départ de ce qui suit, indépendamment des interprétations rejetées au § précédent.
Mais en quoi consiste cette relativité première, inhérente à la perception ? Elle est à la fois très proche et très différente de celle qui caractérise l’intelligence. Très proche parce qu’elle constitue aussi un principe de composition. Mais très différente, parce que, contrairement à une relation logique telle que A < B, qui ne déforme pas les valeurs de A et de B par le seul fait de les comparer l’une à l’autre, un rapport perceptif déforme, dans la règle, les valeurs mises en relation : la perception du rapport A < B24 aura pour effet ordinaire de surévaluer légèrement B et de dévaluer légèrement A, autrement dit d’accentuer la différence A < B, sauf si cette différence est objectivement très petite ; en ce dernier cas elle sera alors sous-estimée et le rapport sera perçu sous la forme d’une égalité illusoire A = B (conformément à la loi de Weber). Seul le terme de passage entre le rapport perceptif accentuant la différence A < B et le
[p. 175] rapport illusoire A = B donnera alors une perception exacte de A < B, sans surévaluation ni dévaluation de l’inégalité, mais cette perception correcte demeurera donc l’exception, parce que constituant le point de transition ou de compensation entre deux déformations contraires.
Les deux problèmes préalables de la connaissance perceptive sont donc de comprendre, d’une part, la raison de ces déformations systématiques, et, d’autre part, la nature des compositions perceptives fondées sur de tels rapports.
Or, la raison des déformations systématiques de la perception est, à elle seule, d’un grand intérêt épistémologique. La connaissance opératoire ou rationnelle cherche à fournir une description complète des objets analysés, du point de vue auquel ils sont envisagés par l’opération en jeu, ce qui aboutit à une compréhension simplifiée, puisque relative à un certain système opératoire, mais exacte. Au contraire la perception est essentiellement probabiliste et procède par une sorte de tirage au sort (d’où l’importance de la comparaison avec les phénomènes de mélange, sur laquelle nous insistions au § 3). En effet, lorsque deux lignes A et B sont comparées perceptivement l’une à l’autre, leur estimation respective n’est pas la même selon le point ou le segment centré par le regard (extrémité, milieu, etc.), parce que les éléments centrés sont relativement dilatés et les éléments non fixés relativement contractés. Or, tous les points (ou segments égaux) de l’une des deux lignes A et B pourraient être choisis comme centre de fixation du regard, et associés à tous les points (ou segments égaux) de l’autre. Si cette comparaison se faisait selon toutes les associations possibles, et encore simultanément, elle aboutirait à une relation objective entre les deux lignes. Mais il se trouve que certains points seulement sont fixés sur l’une et l’autre ligne et que la comparaison procède ainsi par tirage au sort parmi les points de fixation possibles, ce qui provoque les déformations si les lignes comparées sont inégales (et cela même si les points centrés sur chacune des deux se trouvent dans des positions relatives équivalentes : milieu, etc.).
Un tel tirage au sort obéit alors à des lois de probabilité dont les principes sont, dans les grandes lignes, les suivants. D’une part, toute centration 25 entraîne donc la surestimation de la zone centrée et la dépréciation des éléments périphériques : c’est ainsi qu’il suffit, lors de la comparaison d’un étalon fixe avec des grandeurs variables, que l’étalon soit plus souvent ou mieux regardé, en tant même qu’étalon, pour être surévalué
[p. 176] de ce seul fait 26. Mais, d’autre part, il va de soi que ces dilatations et contractions respectives des zones centrales et périphériques alternent sans cesse entre elles, puisque ce qui est central peut devenir périphérique et réciproquement au fur et à mesure des déplacements du regard : la décentration, c’est-à-dire la mise en relation des centrations différentes et successives est donc facteur de correction et de régulation, selon une loi générale que nous retrouverons sous d’autres formes et en bien d’autres domaines que la perception. Il s’en suit que si les lignes comparées A et B sont égales, chacune est surévaluée à tour de rôle par la centration et que, si aucune cause ne détermine un regard préférentiel sur l’une des deux (p. ex. en tant que choisie comme étalon), les déformations alternatives se compenseront par décentration. Si, au contraire, les lignes sont inégales, A < B, et assez différentes l’une de l’autre, les points fixés avec le plus de probabilité seront ceux de la partie de B qui dépasse A, d’où un renforcement de la différence A < B27. Si, au contraire, la différence est minime entre A et B, dans le rapport objectif A < B (et qu’elle est inférieure au coefficient de dilatation de la ligne A lorsque cette ligne est centrée, d’où les visions successives contradictoires A > B et A < B), les points différentiels sont d’autant moins probablement fixés que cette différence est plus petite, d’où une égalité illusoire (A = B, résultant de l’équilibre entre les visions successives A > B et A < B), qui caractérise ce que l’on appelle le seuil différentiel. Or, comme ces probabilités sont fonction du rapport entre les grandeurs considérées, le seuil différentiel présente une étendue proportionnelle à ces grandeurs : cette proportionnalité constante est exprimée par ce qu’on appelle la loi de Weber-Fechner, qui constitue donc un cas particulier de la loi des centrations relatives et comporte, comme cette dernière, une explication probabiliste fondée sur le calcul des combinaisons entre les points (ou les segments) possibles de centrations 28.
Cela dit, il est clair que si, dans la règle, les rapports perceptifs sont ainsi déformants en vertu de leur nature statistique, et non pas adéquats, avec rigueur, aux données objectives qu’ils traduisent, ils ne sauraient être composés entre eux selon des lois logiques : leur composition résultera elle-même de combinaisons probables et non pas opératoires. Examinons
[p. 177] d’abord en quoi consiste cette composition, puis nous chercherons à dégager la nature de l’activité combinatoire d’ordre perceptif qui en assure la réalisation.
Si nous nous référons, pour caractériser la structure des opérations de la logique qualitative, aux « groupements » décrits au § 3 du chap. I, nous constatons, en effet, qu’aucun des critères du groupement ne s’applique aux compositions des rapports perceptifs, ce qui revient précisément à dire ce qu’a sans cesse soutenu la théorie de la Forme : à savoir que les compositions perceptives ne sont pas « additives ». Les rapports perceptifs ne sont, en effet, pas transitifs, c’est-à-dire que la composition de deux d’entre eux n’en déterminent pas un troisième univoquement : si p. ex. A et B puis B et C sont confondus en vertu de la loi de Weber, on peut avoir la succession A = B ; B = C et A < C. Les rapports perceptifs ne sont pas réversibles, puisque leurs déformations mêmes impliquent sans cesse des « transformations non compensées » 29 : c’est ainsi qu’une suite d’éléments gradués ne donnent pas lieu aux mêmes estimations perceptives selon qu’ils sont comparés en ordre ascendant ou descendant. Les rapports perceptifs ne sont donc pas non plus associatifs, puisque la perception finale d’une suite de perceptions successives dépend du chemin parcouru. Ils ignorent toute identité générale puisqu’on ne saurait retrouver inchangée une perception de départ : p. ex. la température d’une chambre paraît plus élevée, ou moins, si l’on rentre après être sorti un instant au froid, etc. Enfin la perception ignore toute distinction tranchée entre la tautologie et l’itération, puisque la répétition d’une même perception la déforme, mais sans rapports numériques simples.
De façon générale, on voit ainsi que la connaissance perceptive, même limitée à son domaine propre qui est celui du contact direct avec l’objet, est, non seulement déformante, mais encore foncièrement irrationnelle en ses compositions les plus élémentaires. Il est clair, en ces conditions, que la perception des « bonnes formes » géométriques, telles qu’un cercle, un carré, etc., ne constitue pas un fait premier, mais un cas particulier dans lequel les mécanismes perceptifs aboutissent à des rapports adéquats à l’objet à cause des relations objectives privilégiées qui se trouvent en jeu dans ces figures : l’égalité des rayons du cercle, celle des côtés du carré ou des angles
[p. 178] droits, etc. sont l’occasion de décentrations ou compensations complètes, tandis que dans la perception d’un rectangle ou d’une ellipse, la longueur peut dévaluer la largeur, etc.
Mais il reste la question de comprendre comment, malgré ses déformations et l’illogisme de ses compositions, la perception parvient à appréhender des formes bien structurées. Or, sur ce point, l’analyse génétique met en évidence une dualité remarquable de plans, dans les mécanismes de la perception, dualité qui échappe lorsqu’on se borne à expérimenter sur l’adulte. Lorsque l’on compare les perceptions propres aux divers âges successifs, on constate que certains effets évoluent simplement dans le sens d’une atténuation progressive avec le développement, tandis que d’autres se renforcent de façon constante ou se constituent même en cours de route, en opposition qualitative avec les précédents.
Les facteurs dont l’importance diminue avec l’âge sont précisément ceux que nous venons de rapporter aux centrations simples ou relatives. Les déformations dues à la centration sont en principe les mêmes à tout âge, mais elles s’atténuent avec le développement, comme si la décentration gagnait en importance. Cela revient à dire (puisque les effets de centration se traduisent sous forme de transformation non compensée) que les compensations dues aux décentrations augmentent avec l’âge, et que la perception s’engage quelque peu dans la direction de la réversibilité opératoire.
Mais, en opposition avec les facteurs primaires de centration, il est un grand nombre d’effets dont l’importance s’accroît avec l’âge et qui sont tous caractéristiques d’une activité proprement dite, par opposition au caractère réceptif de la perception initiale. Le terme de réceptif doit d’ailleurs être pris en un sens relatif puisque la centration (visuelle, tactile, etc.) est déjà elle-même une action, tenant de l’exploration et impliquant le choix des points permettant d’embrasser le plus grand nombre de rapports possibles à la fois. Mais, si elle est déjà active, elle l’est moins que les activités perceptives débutant avec la décentration et consistant en analyses, transports (spatiaux ou temporels), comparaisons (doubles transports appliquant, sur chacun des deux termes à comparer, les caractères perçus sur l’autre) transpositions (= transports de rapports), anticipations, etc., c’est-à-dire en activités sensori-motrices toujours plus intégrables dans les mécanismes de l’intelligence elle-même. Or, ce sont ces actions proprement dites de la perception qui constituent l’activité combinatoire d’ordre perceptif conduisant aux compositions de formes, c’est-à-dire
[p. 179] aux structurations des rapports selon des ensembles plus ou moins cohérents 30.
Bref, en plus de chaque perception actuelle, il est nécessaire de distinguer l’action des perceptions successives les unes sur les autres : c’est cet ensemble d’actions que nous réunissons sous le nom d’« activité perceptive ». Si nous appliquons maintenant à la construction de l’espace perceptif cette distinction entre la perception en tant que relativement réceptive et l’activité perceptive elle-même, il est clair que c’est de cette dernière que relève la structuration progressive de l’espace par opposition aux rapports élémentaires donnés dès la centration immédiate. En effet, si l’on distingue, dans l’espace perceptif comme dans l’espace opératoire, les rapports de caractère topologique (continu, voisinage et séparation, enveloppements avec rapports d’extériorité, d’intériorité et de frontière, et enfin ordre linéaire ou cyclique), les rapports projectifs (perspectives, etc.) et les rapports euclidiens (similitudes, distances ou longueurs, coordonnées et mesure), il apparaît ce qui suit : 1° Seuls les plus simples des rapports topologiques sont donnés dès la centration perceptive, parce que ces rapports demeurent intérieurs aux éléments centrés et qu’ils sont perçus de proche en proche en vertu des facteurs les plus primitifs de la perception (« proximité » engendrant le voisinage, etc.) ; 2° les rapports projectifs relèvent au contraire d’une coordination de points de vue successifs qui supposent une activité perceptive étroitement liée aux actions en général et à la motricité du sujet ; 3° les rapports euclidiens, enfin, impliquent une coordination des figures ou des objets eux-mêmes, qui suppose les activités combinatoires de transports, transpositions, etc. liées à leur tour aux manipulations et aux déplacements du sujet.
À commencer par la fin, il est facile de montrer que les coordonnées perceptives (horizontale et verticale), dont nous avons déjà vu que, loin d’être données dès le départ, elles se construisent peu à peu jusque vers 8-9 ans, dépendent de toute une activité de comparaison et de mise en relations (entre les objets considérés et les éléments de référence), qui dépasse de
[p. 180] beaucoup la perception simplement réceptive. Toute perception d’un élément quelconque suppose, il est vrai, à tous les niveaux, un système de référence fourni par les autres objets du « champ », ne serait-ce que par le « fond » lui-même. Mais, de ces systèmes momentanés de référence à un système stable, impliquant la permanence des axes horizontaux et verticaux, il y a toute une série de paliers à franchir, qui relèvent précisément d’une activité perceptive toujours plus riche, finissant par s’intégrer dans l’intelligence elle-même (voir § 5). De même, la constance des grandeurs, qui constitue sans doute le plus typique des rapports euclidiens de caractère perceptif, n’est acquise définitivement que vers 9-10 ans, et suppose dès le départ une activité perceptive caractérisée par certaines régulations et décentrations. Si les jeunes sujets sous-estiment les grandeurs en profondeurs, la plupart des adultes les surestiment par surcompensation. C’est bien là la preuve qu’il intervient ici une activité régulatrice, par opposition à la passivité relative de la perception pure. La constance des formes elles-mêmes, comme d’ailleurs celle des grandeurs, s’élabore sous ses formes frustes au cours de la première année, en fonction de la construction du schème des objets permanents, c’est-à-dire de l’intelligence sensori-motrice entière, dont l’activité perceptive n’est qu’un cas particulier.
Quant aux rapports projectifs construits par la perception, il va de soi qu’ils dépendent eux aussi d’une activité perceptive complexe, puisqu’ils sont solidaires des précédents : tant l’estimation des grandeurs à distance malgré la vision projective rapetissée que la constance des formes au sein de déformations perspectives variées supposent, en effet, une structuration simultanément euclidienne et projective, qui est liée à l’ensemble des actions du sujet (déplacements et manipulations), c’est-à-dire de son intelligence sensori-motrice autant que de son activité perceptive.
Seuls, par conséquent, certains rapports topologiques élémentaires sont donnés dans la perception immédiate, indépendamment d’une activité plus complexe. Le « voisinage » correspond ainsi à la « proximité », l’un des facteurs les plus primitifs de la perception ; la « séparation » correspond aux distinctions sensorielles et le continu à l’absence de distinction de proche en proche (A = B ; B = C mais A < C). Cela ne revient pas à dire, cependant que ces rapports spatiaux essentiels soient donnés indépendamment de toute activité, c’est-à-dire que les perceptions les plus réceptives qui les fournissent soient elles-mêmes absolument passives : elles ne le sont que relativement aux activités plus poussées qui engendrent les rapports projectifs et euclidiens. Les proximités, distinctions et continuités, qui fondent les rapports spatiaux fondamentaux dépendent, en effet, eux-mêmes de ces actions initiales que sont
[p. 181] les centrations du regard, du toucher, etc. et par conséquent de l’échelle des phénomènes relativement aux organes sensoriels. Les rapports spatiaux les plus primitifs témoignent donc déjà d’une interaction indissociable entre le sujet et les objets, et non pas d’une réception pure du sujet par rapport aux objets.
Ceci nous conduit à l’épistémologie de la perception en général. À considérer les relations entre la perception sous son aspect le plus réceptif et l’activité perceptive sous son aspect sensori-moteur, nous sommes obligés de conclure que la perception ne constitue point une connaissance qui se suffise à elle-même. Deux cas sont d’ailleurs à distinguer : la perception d’objets dits « significatifs » (dans le vocabulaire gestaltiste), c’est-à-dire à signification extrinsèque et dont la signification est donc relative à une action quelconque (p. ex. un marteau ou un bâton) et la perception des figures ou des formes à signification intrinsèque, c’est-à-dire ne dépassant pas le domaine des rapports simplement spatiaux.
Dans le premier cas, il va de soi que la perception ne dépasse pas le niveau d’un simple indice : la connaissance du marteau ou du bâton n’est pas donnée dans la simple figure perceptive ou sensible de ces objets, mais bien dans l’action qui les utilise d’une manière ou d’une autre, et la perception ne remplit que la fonction d’un indice par rapport à ces actions. L’élément perceptif joue alors, à l’égard de l’action, le même rôle que l’image à l’égard du concept, c’est-à-dire celui d’un signifiant par rapport à son signifié (à sa signification). Mais, dans le cas de l’image, le signifiant est différencié en tant que tel, et constitue ainsi un symbole, tandis que, dans le cas de la perception, l’élément perceptif est moins différencié de l’élément moteur et appartient au même schème de l’objet perceptible et utilisable : la perception n’est donc qu’un indice, et non pas un symbole, l’indice étant justement à définir comme un signifiant relativement indifférencié, parce que correspondant à un simple aspect de l’objet signifié et constituant sans plus une partie du schème de cet objet.
Or, dans le cas des « formes » à signification intrinsèque et non plus extrinsèque, il en va exactement de même comme l’avaient déjà vu Ampère et Helmholtz (voir § 3), lorsqu’ils considéraient la sensation comme un « signe », sans peut-être en tirer toutes les conséquences que cette affirmation comporte. La seule différence est que l’action significative n’est plus ici une action quelconque d’utilisation, mais une activité perceptive
[p. 182] ou sensori-motrice. Mais si l’on admet ce qui précède quant aux différences entre la perception simple, liée à chaque centration, et l’activité perceptive consistant en décentrations, transports, comparaisons, transpositions et anticipations, il est clair que cette activité consiste essentiellement à assurer le passage des perceptions les unes aux autres, autrement dit à établir les ressemblances et les différences entre les rapports successivement perçus. Elle aboutit donc à autre chose qu’à de la simple perception : à la constitution de « schèmes perceptifs », qui sont déjà des schèmes de transformation et non plus seulement des lectures de rapports statiques. Or, il est évident que ces schèmes rejaillissent sur la perception elle-même, en ce sens que toute perception qui dépasse le contact le plus primitif avec l’objet 31 comporte des rapports virtuels complétant les rapports actuels ou réels : la perception habituelle est donc une perception de schèmes et non pas seulement d’objets, ces schèmes constituant précisément l’ensemble des rapports virtuels que l’activité perceptive pourrait retrouver dans l’objet perçu ou actualiser à son occasion. On comprend alors en quoi la perception constitue essentiellement un indice : elle est le signifiant d’un schème perceptif, celui-ci constituant la signification de l’objet perçu, et une signification débordant les éléments sensoriels puisqu’elle se rapporte aux relations virtuelles que l’activité perceptive pourrait construire à propos de la perception considérée.
En percevant, p. ex., un cube en perspective (et l’on ne saurait le percevoir qu’en perspective), nous n’avons pas besoin, pour « voir » l’égalité des faces, celle des arêtes rectilignes ou celle des angles, de les « transporter » respectivement les uns sur les autres, ou de « transposer » leur égalité couple à couple, ni même de déplacer le cube (ou de nous déplacer nous-mêmes autour de lui pour centrer chaque face l’une après l’autre), etc. La perception directe du cube fournit d’emblée l’ensemble des rapports virtuels que l’on pourrait actualiser en détaillant l’objet, par fixations successives : elle est donc un indice évoquant (à la manière dont la partie évoque le tout, puisque l’indice est un aspect de son propre signifié) le schème du cube, et ce schème n’est autre chose que l’ensemble des perceptions possibles à son sujet, c’est-à-dire des rapports d’égalité, etc. pouvant être perçu successivement. Or ce schème
[p. 183] est indépendant du langage, de l’image et de la représentation proprement dite : il se construit en fonction de la seule activité perceptive et constitue sans plus la totalité des décentrations, transports, transpositions, récognitions, etc. possibles. C’est pourquoi ce schème se transforme en fonction du développement mental par opposition aux perceptions simples, c’est-à-dire données sous forme actuelle en chaque centration.
Ce caractère d’indice de la perception par rapport au schème perceptif est d’autant plus évident que la perception comme telle consiste, ainsi que nous l’avons vu, en un simple tirage au sort, certains points parmi l’ensemble des fixations possibles étant seuls centrés par opposition à tous ceux qui donneraient lieu à des rapports différents. Épistémologiquement, la perception est donc loin d’être cette copie photographique des objets qu’imaginait l’empirisme ; elle demeure même éloignée de cette « forme » commune aux réalités physiques, physiologiques et psychologiques qu’imagine la phénoménologie gestaltiste : elle n’est qu’un point de repère par rapport à l’action réelle de relier les formes perçues les unes aux autres, c’est-à-dire par rapport à l’activité perceptive. Quant à celle-ci, le seul fait qu’elle procède par schèmes montre assez qu’elle est assimilation (des objets à ces schèmes) autant qu’accommodation, ainsi que toute action : les schèmes perceptifs ne sont d’ailleurs que des cas particuliers des schèmes d’assimilation sensori-motrice, sur lesquels nous reviendrons au § 5 et supposent donc comme eux une interaction du sujet et de l’objet et non pas une copie simple de celui-ci par celui-là.
Bref, du point de vue épistémologique, la perception constitue un système d’indices obtenus par une sorte de tirage au sort se référant à des rapports construits grâce à une activité sensori-motrice qui relie ces indices en leur attribuant des significations déjà schématiques. C’est donc la motricité qui est l’essentiel, dans la prise de contact avec le réel, l’élément sensoriel n’étant que le signifiant par rapport aux significations actives et motrices, c’est-à-dire l’indice statique des transformations réelles ou possibles, assurées par l’activité sensori-motrice.
On comprend alors la vraie signification de l’espace perceptif, au sujet duquel le sens commun est victime de tant d’illusions, parfois partagées par certains mathématiciens : loin d’être plus réel que l’espace intellectuel, l’espace sensible ne repose que sur des indices de la réalité et non pas sur son expression immédiate, et ces indices ne se traduisent en connaissance
[p. 184] — même en connaissance simplement perceptive — que par l’intermédiaire d’une activité sensori-motrice dépassant d’emblée le sensible et recourant à la motricité, c’est-à-dire s’engageant dans une direction qui est précisément celle de l’intelligence elle-même.
En effet, et c’est là sans doute la leçon la plus importante que comporte l’examen de l’espace perceptif, cet espace se construit de façon déjà analogue à l’espace intellectuel lui-même ; mais à deux différences près, tenant toutes deux au fait que la perception est la connaissance de l’objet présent et que l’intelligence fonctionne à des distances spatio-temporelles variées entre le sujet et les objets. La première différence est que l’indice sensible et la signification motrice tiennent lieu, de façon plus indifférenciée entre elles sur le plan perceptif qu’intellectuel, de ce que seront à des niveaux plus élevés l’image spatiale intuitive servant de symbole concret au raisonnement et les rapports conceptuels prolongeant les rapports moteurs. La seconde est que l’espace perceptif est essentiellement incomplet et déformé, par opposition à l’espace intellectuel toujours plus complet et dû à une connaissance toujours moins déformante.
L’espace perceptif est essentiellement incomplet et déformé (c’est-à-dire, comme on l’a souvent remarqué, hétérogène, non isotrope, lié à de faux-absolus au lieu d’être relatif, etc.) pour cette raison bien simple qu’il ne se suffit jamais à lui-même. En présence d’un objet ou d’un tableau complexes, la perception se fixe sur un point, puis sur un second, un troisième, etc. Or, chacune de ces centrations constitue un morcellement du réel, d’une part, et une déformation de celui-ci en fonction des lois statistiques inhérentes au mécanisme des centrations relatives. Mais il y a plus : pour relier les unes aux autres ces diverses centrations, il est indispensable de dépasser les perceptions elles-mêmes puisqu’elles ne sont pas simultanées, mais successives, et que l’action, dans le temps, des perceptions les unes sur les autres n’est déjà plus de la perception simple et suppose une activité de mise en relation. L’existence d’une activité perceptive marque donc, à elle seule, l’obligation où se trouvent les perceptions de se dépasser comme telles pour se relier entre elles. Mais l’activité perceptive est courte et insuffisante, faute de symbolisme différencié et de mécanisme proprement opératoire. Elle s’engage, il est vrai, dans la direction où se constitueront l’intuition représentative et l’intelligence opératoire. Dès le plan sensori-moteur, elle s’intègre
[p. 185] en une intelligence pratique ou sensori-motrice dont nous allons nous occuper maintenant. Puis, lorsque le système d’actions, avec l’espace élargi et assoupli qui le caractérise (son expression la plus caractéristique étant le « groupe » pratique des déplacements), sera complété par l’apparition du pouvoir représentatif, l’espace perceptif s’intégrera finalement en un espace intellectuel, qui ne se superposera pas à lui comme une image du réel se surajoute à la réalité elle-même, mais bien comme un organisme achevé succède à l’organisation embryonnaire qui le prépare sans encore l’égaler.
§ 5. L’espace sensori-moteur. Les interprétations d’H. Poincaré sur le caractère « a priori » de la notion de groupe et la nature conventionnelle de l’espace euclidien à trois dimensions🔗
Entre l’espace perceptif, dont nous venons de voir pourquoi il ne se suffit pas à lui-même, et l’espace représentatif qui aboutira à une organisation proprement opératoire, vient s’insérer une forme d’espace plus générale que les structures perceptives et dont celles-ci ne constituent qu’un cas particulier : c’est l’espace sensori-moteur, essentiellement constitué par les manipulations et les déplacements du sujet lui-même. Ces actions élémentaires, dont l’organisation remonte aux deux premières années de l’existence, sont bien orientées par les perceptions, mais fournissent de l’espace une connaissance pratique qui les dépasse et qui forme la substructure des opérations futures.
Nous avons déjà constaté (§ 3) comment la construction des constances perceptives de la grandeur et de la forme supposait l’élaboration d’un schème d’action qui dépasse la perception : celui des objets permanents, susceptibles d’être retrouvés en dehors du champ perceptif actuel et conservant, à l’intérieur de celui-ci, leurs propres dimensions et leurs formes propres. Or, l’objet permanent, lequel fournit le premier exemple de ces « solides invariables » dont tous les géomètres ont vu l’importance quant à la formation de notre géométrie, constitue le produit le plus authentique d’une intelligence sensori-motrice, antérieure au langage et aux représentations, que l’on a étudiée chez les singes anthropoïdes et le bébé 32. D’autre part, il est clair que l’activité perceptive, dont nous venons de montrer
[p. 186] qu’elle est la source des constructions mêmes de la perception, déborde les cadres de cette dernière et relève de cette même intelligence sensori-motrice, qui oriente les mouvements comme les perceptions et règle ainsi l’activité entière, avant le développement de l’intelligence représentative, pour se conserver ensuite sur le plan spécialisé de la vie perceptive et motrice de l’enfant plus âgé et de l’adulte lui-même.
Si l’espace perceptif est essentiellement incomplet à lui seul, parce qu’immanent à chaque champ successif de perceptions, sans coordination générale entre ces champs, l’intelligence sensori-motrice a donc pour fonction de relier ces champs successifs entre eux, non pas encore par une représentation d’ensemble (qui ne débutera qu’avec l’apparition de la fonction symbolique), mais, par un mécanisme moteur réglant le passage d’un champ à l’autre et assurant la continuité de l’action. Dans la mesure où les schèmes perceptifs (dont aucun ne constitue ainsi à lui seul un espace d’ensemble, milieu commun à tous les phénomènes perçus) sont, en effet, reliés par les déplacements du sujet, c’est-à-dire où ils sont complétés par des schèmes sensori-moteurs n’englobant pas seulement les mouvements des organes de la perception (mouvements de l’œil et de la tête, ou de la main et du bras, etc.), mais ceux de la totalité du corps propre par rapport aux objets perçus, alors se constitue un espace pratique plus général appuyé sur l’ensemble des schèmes sensori-moteurs et perceptifs du sujet. Il existe évidemment une même continuité entre cet espace sensori-moteur et celui des schèmes perceptifs, qu’entre ces derniers et la perception comme telle, mais l’espace sensori-moteur n’en constitue pas moins une réalité d’ensemble, dont l’équilibre final demeure inexplicable par les seules lois de la perception et même de l’activité perceptive.
Or, la leçon épistémologique que comporte la nécessité de ce système des schèmes sensori-moteurs pour coordonner l’espace en seul tout — encore qu’il s’agisse d’une totalité d’actions successives et non pas de représentations simultanées — est que l’espace, en tant que milieu commun aux objets d’action et de perception, ne se perçoit pas en lui-même : il intègre les perceptions en un système qu’elles ne suffisent pas à construire, et ne donne pas lieu lui-même à une perception proprement dite. Il est une « forme » du comportement et non point de la sensibilité. C’est le grand mérite d’H. Poincaré d’avoir montré d’avance ce que la psychologie génétique est ainsi en état de vérifier : que les sens ni l’expérience ne suffisent à constituer un espace sans l’existence d’un schème qui les oriente, en leur permettant de choisir entre diverses interprétations possibles
[p. 187] (ce choix n’étant pas imposé une fois pour toutes par les données perçues ou expérimentées en elles-mêmes).
En quoi consiste ce schéma ? Il convient ici de distinguer dans l’ensemble des conceptions si profondes et si décisives de Poincaré, ce qui demeure essentiel et incontestable, une fois traduit en termes de genèse réelle de la conduite ou de l’esprit, et ce qui est solidaire d’une psychologie dépassée par les études ultérieures, ou d’un conventionnalisme contredit par les progrès de la physique. Rien n’est d’ailleurs plus souple, plus nuancé et plus riche en implications souvent malaisées à dégager que les exposés successifs de Poincaré en ce qui concerne l’espace, et les retouches multiples qu’il a sans cesse introduites lui-même montrent assez qu’on ne saurait enfermer sa philosophie géométrique dans les formules définitives d’un nominalisme pragmatiste, comme on a parfois voulu le faire 33. Il est clair, en particulier, qu’il existe un certain parallélisme entre ses idées concernant le nombre ou le raisonnement mathématique en général, et ses idées proprement géométriques. Dans les deux cas, il a pris une position complexe, dont l’un des pôles n’est pas éloigné de l’apriorisme lui-même et dont l’autre seulement s’oriente vers le conventionnalisme. C’est ainsi que, pour lui, « le concept général de groupe préexiste dans notre esprit, au moins en puissance » (Sc. et Hypoth., p. 90), cette affirmation correspondant évidemment, sur le terrain géométrique, à ses hypothèses arithmologiques concernant l’intuition rationnelle du « nombre pur » (voir chap. I § 5) : cela va d’autant plus de soi que, comme on le sait, l’ensemble des nombres entiers positifs et négatifs constitue un groupe dont l’élément est l’opération + 1. Entre le raisonnement par récurrence, fondé sur cette intuition a priori (et dans lequel Poincaré voyait le raisonnement mathématique par excellence), et le rôle que le célèbre géomètre attribuait à la notion de groupe dans la structuration spatiale progressive, il existe donc un lien étroit. Mais, dans les deux cas du nombre et de l’espace, l’intuition, conçue comme plongeant ses racines en des cadres préformés, est également dotée ensuite du pouvoir de se prolonger en combinaisons opératoires toujours plus libres : c’est dans cette autre direction que se manifeste le conventionnalisme de Poincaré, plus souvent cité à propos de sa philosophie
[p. 188] géométrique, quoiqu’appuyé sur le même apriorisme que dans sa théorie du nombre.
Or, tant en ce qui concerne ses hypothèses sur l’innéité de la notion de groupe que pour ce qui est de la construction du schéma euclidien à trois dimensions, c’est à l’analyse de l’espace sensori-moteur que recourt toujours, en fin de compte, Poincaré dans le développement de ses conceptions. C’est donc sur ce terrain, dont il a eu le grand mérite d’apercevoir l’importance dès la fin du siècle dernier, par opposition au champ trop étroit de la perception pure (sur lequel s’étaient combattus les nativistes et les empiristes durant presque tout le xixe siècle), qu’il nous faut discuter le problème de la signification épistémologique de la notion de « groupe » ainsi que du rôle de l’expérience ou de la convention dans l’élaboration de l’espace euclidien.
C’est, en effet, à l’organisation sensori-motrice des déplacements et non pas à la perception de l’étendue ou des formes que Poincaré fait remonter la découverte mentale de l’espace. À tout changement se produisant dans le milieu extérieur peut correspondre une réaction du sujet tendant à remettre ou à retrouver les choses dans la situation antérieure à cette modification. Or, il existe un ensemble de changements tels qu’on peut les corriger par un simple déplacement du corps propre : ainsi un mobile sortant latéralement du champ visuel peut être retrouvé tel quel par une simple rotation de la tête, et un mobile changeant de dimensions apparentes au fur et à mesure qu’il s’éloigne récupère sa grandeur lorsqu’on s’approche à nouveau de lui. De tels changements constituent les « changements de position ». Il est au contraire des transformations qui ne peuvent être annulées par un mouvement corrélatif du corps propre : ainsi la combustion d’un morceau de bois ou la dissolution du sucre dans l’eau. Ce sont alors des « changements d’état ». C’est à cette distinction, considérée comme une sorte de fait premier, que Poincaré fait remonter le début de la construction de l’espace : celui-ci, en tant que système des changements de position, tiendrait donc aux comportements sensori-moteurs les plus élémentaires. Or, malgré les difficultés psychologiques que cette thèse comporte, verrons-nous, en dépit de sa simplicité, elle présente le grand intérêt de situer d’emblée le problème sur le plan de l’action ou du mouvement, et non plus de la perception. « Pour un être complètement immobile, dit avec vigueur Poincaré, il n’y aurait ni espace, ni géométrie » (Val. sc., p. 82).
Mais il y a plus. Comment le sujet parvient-il à organiser ses mouvements de manière à corriger ceux des objets comme
[p. 189] tels ? Indépendamment de la manière un peu étroite dont Poincaré se représente le rôle de la motricité dans la connaissance, il introduit ici une hypothèse fondamentale : c’est que ces déplacements du corps propre forment eux-mêmes un « groupe ». En effet, deux « déplacements du corps en bloc » peuvent être coordonnées en un seul ; chacun d’entre eux peut être annulé par un déplacement inverse ; le produit d’un déplacement direct avec son inverse est un déplacement nul et ces déplacements sont associatifs. D’où dérive alors cette notion de groupe ? Assurément pas de l’expérience externe, puisque pour découvrir que les mouvements des solides constituent un groupe, il s’agit précisément de coordonner les mouvements propres selon une telle structure : c’est à la corrélation de ces deux sortes de déplacements que nous distinguons les changements de position des changements d’état. Le même raisonnement vaudrait contre une interprétation fondée sur l’expérience intérieure, puisque les éléments du groupe en question sont justement les « déplacements du corps en bloc » c’est-à-dire ceux qui se reconnaissent au fait qu’ils corrélatent avec les mouvements des corps extérieurs. Le groupe des déplacements auquel Poincaré fait remonter l’organisation de l’espace est donc à considérer comme une sorte de loi ou de cadre de notre activité même, comme « préexistant au moins en puissance » selon la formule citée plus haut. En un mot, pour pouvoir suivre les mouvements du monde extérieur, le sujet est bien obligé de coordonner les siens, et cette coordination même implique la structure de « groupe ».
Cela admis, trois conséquences fondamentales s’ensuivent : le groupe des déplacements du corps propre entraîne la structuration des mouvements extérieurs selon un modèle corrélatif, par un mélange de conventions et d’utilisation de l’expérience, puis il permet, selon le même processus, l’attribution à cet espace externe de trois dimensions et d’une structure euclidienne.
Que le groupe des mouvements propres entraîne la construction d’un groupe des déplacements de l’objet lui-même, cela va de soi puisque les deux structures s’organisent en même temps. Mais dès la distinction des changements de position et des changements d’état, et dès la structuration du groupe constitué par les premiers de ces changements extérieurs, intervient, selon Poincaré, ce mélange de formes « préexistantes », de convention et d’expérience, dont l’union caractérise sa doctrine si subtile. Le rôle de l’expérience se manifeste par la présence, que nous découvrons dans la nature, de ces « corps remarquables » appelés solides et susceptibles de se déplacer par translations, rotations, etc. en conservant leurs formes et dimensions. Mais cette constatation expérimentale n’est pas pure. Il n’existe, en effet, jamais dans le réel, de déplacement sans déformation aucune, tel qu’il aurait lieu pour un solide
[p. 190] euclidien idéal : la chaleur ou la pesanteur peuvent altérer le mobile et nous convenons alors, par une première dissociation conventionnelle, de considérer à part les purs déplacements, qui constituent un groupe, et les altérations physiques de l’objet. Mais si cette convention est possible c’est, nous l’avons vu à l’instant, que nous possédons nous-mêmes le pouvoir préétabli de construire la notion de groupe.
Après quoi vient la structuration de cet espace réel selon trois dimensions. On sait combien Poincaré est revenu fréquemment sur cette question, en retouchant sans cesse son exposé, tant est délicate la délimitation qu’il a tentée des rôles respectifs de l’expérience, de la convention et, sur ce point particulier, de deux sortes de notions préexistantes : le rôle de nos organes héréditaires et les intuitions a priori de notre esprit. La notion de dimensions est d’abord introduite par la considération topologique du continu et des coupures : un continu n’a qu’une dimension s’il est divisé par des coupures elles-mêmes discontinues (p. ex. une ligne, coupée par des points) ; il en a deux s’il peut être divisé par des coupures formant un continu à une dimension (p. ex. une surface coupée par une ligne) ; etc. Cela admis, combien de dimensions comporte l’espace de nos activités pratiques ? Il faut d’abord noter que le continu perceptif ou physique est contradictoire (voir § 4, la formule de la loi de Weber : A = B ; B = C mais A < C) et que, pour lever la contradiction, les mathématiques le remplacent par une échelle comportant une infinité non commensurable d’échelons. Mais ce continu mathématique est irreprésentable : « nous ne pouvons nous représenter que des continus physiques et des objets finis » (Val. Sc., p. 98). D’autre part, « l’espace absolu est un non-sens et il nous faut commencer par le rapporter à un système d’axes invariablement liés à notre corps » (Ibid., p. 99). Localiser un objet revient donc à « se représenter les mouvements qu’il faudrait faire pour l’atteindre » (p. 80), car « la seule chose que nous connaissions directement, c’est la position relative des objets par rapport à notre corps » (Ibid., p. 79). Dès lors, pour déterminer le nombre des dimensions de l’espace caractérisant les objets qui nous entourent, il devrait suffire, semble-t-il, de lire les données de l’expérience physique ainsi que d’analyser nos procédés de localisation visuelle, tactile, etc. et nos propres déplacements, en appliquant à chacun de ces cas le critère topologique cité à l’instant servant à déterminer le nombre des dimensions. Mais alors, on s’aperçoit de deux sortes de circonstances essentielles : c’est que ni nos organes, ni l’expérience ne nous imposent de réponse décisive. P. ex., si nos sensations de convergence et d’accommodation n’étaient pas toujours d’accord, l’espace visuel aurait quatre dimensions. Quant à l’expérience, elle ne donne que des indications et s’accommoderait de bien
[p. 191] d’autres modèles que ceux que nous lui appliquons. En bref, l’esprit construit le continu mathématique à trois dimensions « mais il ne le construit pas avec rien, il lui faut des matériaux et des modèles. Ces matériaux comme ces modèles préexistent en lui. Mais il n’y a pas un modèle unique qui s’impose à lui, il a du choix ; il peut choisir, p. ex., entre l’espace à trois et l’espace à quatre dimensions. Quel est alors le rôle de l’expérience ? C’est elle qui donne les indications d’après lesquelles il fait son choix » (Val. sc., p. 132).
La structure euclidienne de l’espace pratique comporte une explication analogue. Tout d’abord l’espace sensori-moteur est déjà de « caractère quantitatif » à cause « du rôle que jouent dans sa genèse les séries de sensations musculaires. Ce sont des séries qui peuvent se répéter, et c’est de leur répétition que vient le nombre ; c’est parce qu’elles peuvent se répéter indéfiniment que l’espace est infini » (Ibid., p. 133). Cette répétition est à la fois source de la « relativité essentielle de l’espace » (p. 118) et de la métrique. Mais pourquoi notre métrique spontanée est-elle euclidienne ? Ici encore notre esprit comporte plusieurs modèles : ils sont même équivalents, et tels qu’ils puissent se traduire les uns dans les autres, puisque l’on sait exprimer les rapports non euclidiens au moyen de figures euclidiennes et réciproquement. Mais, ici encore, l’expérience, d’une part, et nos organes, de l’autre, présentent leurs suggestions : les déplacements des solides naturels se composent à la manière des substitutions du groupe euclidien et nos actions les plus simples présentent la même structure. Choisissant alors le modèle le plus commode nous appliquons au réel le schéma euclidien, tandis que rien ne nous empêcherait d’utiliser un autre langage.
On voit donc comment c’est dès l’élaboration de l’espace sensori-moteur qu’interviendrait, selon Poincaré, la série des choix et des « coups de pouce », dont il invoque ensuite la nécessité pour justifier son conventionnalisme, alors que, par ailleurs, l’organisation sensori-motrice du groupe des déplacements atteste l’intervention, à ce niveau élémentaire déjà, des notions préformées « préexistant » à la fois dans nos organes et en notre esprit. Le triple problème que soulève ainsi l’épistémologie géométrique de Poincaré est celui de l’innéité de la notion de groupe, de la nature des conventions pratiques et des rapports entre l’activité, héréditaire ou individuelle, du sujet et l’expérience physique.
Pour ce qui est du premier point, les résultats de l’analyse psychogénétique fournissent une réponse détaillée. En étudiant l’espace sensori-moteur durant toute la période s’étendant de
[p. 192] la naissance à l’apparition de la représentation (langage et intuition imagée), nous avons pu confirmer le rôle essentiel attribué par Poincaré à la structure de groupe 34 : il est parfaitement exact que les déplacements du sujet (et non pas seulement les « déplacements du corps en bloc » mais aussi les mouvements de manipulation, telles que les rotations ou les translations successives imprimées à l’objet, etc.) finissent par acquérir une structure de groupe. On peut p. ex., observer vers le milieu de la seconde année la manière dont l’enfant se déplacera d’une chambre à l’autre de son appartement et d’un point à l’autre de son jardin en coordonnant ses mouvements successifs selon un système de compositions réversibles, ou la façon dont il retrouve un objet caché en composant selon la même structure les déplacements antérieurs de cet objet. On s’aperçoit alors que la notion de « groupe » ne constitue nullement un mode de description artificiel dont le mathématicien se servirait pour analyser du dehors le comportement du sujet, mais qu’elle exprime réellement la forme d’équilibre atteinte par ses déplacements, ou par ses actions sur l’objet, une fois achevées les coordinations sensori-motrices. C’est ainsi que la composition de deux déplacements en un seul exprime la capacité même de coordination, que l’opération inverse exprime cette conduite fondamentale qu’est la possibilité du retour, que l’associativité traduit cette autre conduite essentielle qu’est la capacité de détour et que l’opération identique traduit la conservation du point de départ lors de la composition d’un aller et d’un retour. Bref, le groupe exprime la nature même des compositions réversibles et associatives auquel le sujet parvient une fois achevée la coordination de ses déplacements.
Seulement si Poincaré a ainsi dégagé avec une grande profondeur la structure formatrice la plus importante de l’espace, aussi bien du point de vue génétique réel que du point de vue mathématique abstrait, il nous semble s’être mépris en situant cette structure de groupe au point de départ des comportements sensori-moteurs, alors qu’elle en constitue seulement le point d’arrivée et la forme d’équilibre finale. Il va de soi que l’on ne saurait demander à un mathématicien de génie de trouver le temps de soumettre ses hypothèses psychologiques au contrôle expérimental ; aussi Poincaré s’est-il borné à reconstituer logiquement, si l’on peut dire (ou introspectivement, ce qui revient au même) un développement conjectural, au lieu de décrire le développement réel : il a donc supposé, comme allant de soi, l’existence d’une distinction élémentaire entre les changements de position et les changements d’état, puis a construit sa théorie sur cette donnée hypothétique. Or,
[p. 193] les actions de l’enfant (et spécialement du bébé) sont toujours plus riches et plus imprévues que les reconstitutions génétiques abstraites. Il se trouve donc que, loin de distinguer d’emblée les changements de position et d’état, le nourrisson a besoin de quelques bons mois, et presque d’une année, pour parvenir à cette dissociation, et cela pour une raison qui est fondamentale au point de vue géométrique autant que physique : son univers initial n’est point formé d’objets permanents et tout déplacement lui apparaît ainsi d’abord comme un changement d’état. Il est clair, en effet, que le groupe des déplacements est corrélatif de la notion d’objet : non pas seulement parce que le groupe euclidien se traduit physiquement dans le mouvement des solides invariables, mais parce que l’objet permanent, c’est-à-dire susceptible d’être retrouvé, est seul à garantir le bien-fondé de la réversibilité. La construction du groupe des déplacements est donc solidaire de celle de l’objet lui-même, et, sans objets, il ne saurait y avoir que coordinations égocentriques et déformantes, c’est-à-dire des systèmes d’actions sans retour.
Mais comment le nourrisson parvient-il à construire simultanément le groupe pratique des déplacements (des siens et de ceux des objets manipulés) et le schème sensori-moteur de l’objet permanent, apte à être retrouvé « derrière » des écrans, « sous » d’autres objets, etc. (sans revenir sur les schèmes perceptifs de la constance des formes et des dimensions de cet objet) ? C’est ici que se posent toutes les questions du rôle des notions « préexistantes » éventuelles, du rôle de l’expérience, de celui des « coups de pouces » ou conventions pratiques et de l’intervention des deux sortes d’abstraction distinguées précédemment : à partir de l’objet, et à partir de l’action ou de ses coordinations comme telles.
Or, de même que nous n’avons pu suivre Poincaré dans son hypothèse d’une « intuition du nombre pur », parce que les données génétiques nous paraissent montrer l’existence d’une construction active des classes, des relations et des nombres, de même il nous est difficile d’admettre une préformation de la notion de groupe. « Cette notion préexiste, ou plutôt ce qui préexiste dans l’esprit, c’est la puissance de former cette notion. L’expérience n’est pour nous qu’une occasion d’exercer cette puissance », affirme Poincaré 35. S’il ne s’agit que de la puissance de former la notion, cela est trop dire que de la qualifier de préexistante, car elle pourrait alors ne connaître
[p. 194] qu’une nécessité terminale, et non point initiale (ainsi que nous le montrions plus haut). S’il s’agit par contre d’opposer « préexistant » à empirique ou expérimental, qu’entend-on par là ? Ou bien la notion de groupe est regardée comme a priori, mais ceci est contredit par le seul fait de son développement génétique ; ce développement est même fort loin d’être achevé vers 1-2 ans, car, une fois acquises les compositions réversibles sur le plan de l’action pratique il faudra les reconstruire sur le plan des opérations concrètes (7-8 ans) et formelles (11-12 ans) ; la réversibilité opératoire est ainsi le produit d’une lente évolution, dont elle ne constitue que la forme d’équilibre finale. On bien, on entend que la structure de groupe, au lieu d’être tirée de l’expérience, par une abstraction simple à partir de l’objet, est découverte au cours des expériences, c’est-à-dire des actions exercées sur l’objet, mais par abstraction constructive à partir des coordinations mêmes de l’action.
Or, c’est bien cette dernière solution que l’analyse génétique nous paraît suggérer, en parallèle complet avec ce que nous avons vu à propos des classes, des relations et des nombres. Il faut bien comprendre, en effet, que sur le terrain des comportements sensori-moteurs, dont Poincaré a vu avec tant de profondeur qu’il comportait une organisation spatiale annonçant, grâce au rôle des mouvements, l’espace opératoire et proprement intellectuel, le schématisme du groupe se présente sous une forme encore singulièrement limitée, et ne dépassant pas le niveau de ce que sont, sur ce même palier, les schèmes purement pratiques tenant lieu de classes, de relations et de quantités numériques. Poincaré aperçoit la quantité et même « le nombre » dans « les séries de sensations musculaires » issues de la répétition d’un mouvement, autrement dit dans l’itération des actions. Il a psychologiquement raison, mais il est clair que cette quantification motrice est du même ordre que, p. ex., la conduite, déjà susceptible d’une acquisition par dressage chez la poule, consistant à ne piquer que les grains pairs, ou impairs, d’une rangée de vingt éléments espacés : le « nombre » est alors lié à un certain rythme moteur. Or, ce nombre sensori-moteur ne contient assurément pas, à l’état préformé, la série illimitée des nombres entiers (ici Poincaré exagère tant soit peu en évoquant l’infini à propos des sensations musculaires I), pas plus que les schèmes sensori-moteurs ne contiennent d’avance la logique des classes ou celle des relations. Mais, comme nous y avons insisté au cours de tout le chap. I, les classes, les relations asymétriques et leurs synthèses numériques, tout en se construisant progressivement
[p. 195] et au cours des actions exercées sur l’objet, ne sont pas extraites de l’objet par abstraction de ses qualités, et tiennent au contraire à la coordination même des actions : c’est donc par une abstraction à partir des actions coordonnées propres aux paliers antérieurs, que les classes, les relations et les nombres s’élaborent, au travers d’une série de constructions propres à chaque palier nouveau, et cela dès les coordinations organiques élémentaires et jusqu’aux coordinations opératoires les plus élevées et les plus formelles. Sans être ni préformées ni d’origine empirique, les classes, les relations et les nombres sont ainsi le produit de coordinations successives, dont les matériaux sont tirés des coordinations précédentes, mais qui donnent lieu à de nouvelles compositions lors des coordinations suivantes.
La construction simultanée du schème de l’objet permanent et du « groupe » pratique des déplacements est due à un processus exactement semblable, et la situation de ce groupe pratique à l’égard des coordinations organiques antérieures ou des coordinations opératoires ultérieures est exactement la même que celle des classes, relations et nombres. D’une part, en effet, la coordination des mouvements propres ne suffit pas à elle seule, malgré Poincaré, à constituer un « groupe », car c’est en agissant sur les objets que le sujet construit à la fois la notion d’objet et les groupes complémentaires des déplacements de l’objet et des déplacements propres : une longue suite de décentrations à partir de l’action immédiate est ainsi nécessaire pour situer le corps propre dans un monde d’objets et de déplacements objectifs par rapport auxquels les mouvements de ce corps seront eux-mêmes groupés. Mais, d’autre part, ce ou ces groupes ne sont pas extraits de l’objet, malgré la confirmation que leur offre l’expérience : ils sont abstraits de la coordination même des actions, malgré le fait que ces coordinations s’effectuent nécessairement au cours d’actions appliquées au réel. Ainsi, le schème de l’objet permanent, quoique s’appliquant aux objets physiques, résulte de l’organisation des déplacements réalisés par le sujet, et cette organisation, quoique s’appliquant aussi aux mouvements physiques, constitue la forme d’équilibre de coordinations dont les matériaux sont empruntés à l’action propre. Il s’ensuit que le groupe pratique des déplacements, sans être préformé par les coordinations organiques antérieures, constitue une synthèse (ou forme d’équilibre) nouvelle d’éléments tirés d’elles par abstraction à partir de l’action 36 ; et que, sans préformer les groupes opératoires ultérieurs, il leur fournira les éléments qu’ils réorganiseront sur le plan de la représentation et des
[p. 196] opérations conceptuelles, et en les empruntant à ce groupe sensori-moteur par une nouvelle abstraction à partir de l’action.
Ceci nous conduit au problème de la « convention », car c’est dès la construction du groupe pratique des déplacements que Poincaré fait intervenir les « coups de pouce » permettant de dissocier les changements de position des changements d’état, et par conséquent d’attribuer aux objets en mouvement le schème du déplacement des « solides invariables », alors qu’en fait les mobiles varient toujours quelque peu. En quoi consiste donc une telle « convention » ? Elle se confond précisément avec le processus de l’assimilation du réel aux schèmes de l’action. Agir sur l’objet, c’est, en effet, lui attribuer des caractères nouveaux. Mais Poincaré ajoute que le choix des conventions est toujours dicté par la « commodité ». Or, il est clair qu’une convention n’est commode que dans la mesure où elle facilite la réussite de l’action. Il est ainsi permis de traduire la notion de convention commode en cette autre notion : celle de l’action efficace. Le déplacement des solides invariables est p. ex. un schème auquel nous assimilons les mouvements réels, schème qui est tiré de la coordination des actions exercées sur ces solides et non pas d’eux-mêmes ; ce schème s’applique aux objets en les enrichissant alors de caractères nouveaux, dont le plus remarquable est la réversibilité : cet apport du sujet à l’objet peut, si l’on veut, être qualifié de convention commode, mais il est d’abord la manifestation d’une action qui réussit. En son point de départ, la « convention » se réduit en bref à l’abstraction à partir de l’action.
Mais le terme de convention acquiert des significations nouvelles en ce qui concerne les trois dimensions de l’espace pratique et surtout son caractère euclidien, dont Poincaré tend à faire une simple forme de langage, équivalent en droit aux « langages » non euclidiens mais plus « commode » qu’eux.
En ce qui concerne les trois dimensions, il est bien difficile, malgré toute la subtilité de Poincaré, de nier le rôle prépondérant de l’expérience extérieure. Si nous pouvions transformer un gant gauche en un gant droit, sortir un objet d’une boîte sans lever le couvercle et enfiler un anneau fermé autour d’une tige sans passer l’extrémité de celle-ci par l’ouverture intérieure de l’anneau, l’expérience nous imposerait la quatrième dimension. C’est par l’expérience que l’enfant apprend qu’un objet dans sa boîte ne peut s’en échapper et qu’un anneau ne
[p. 197] peut passer au travers d’une tige rigide (nous avons vu un bébé essayer d’entourer la tige avec l’anneau en appliquant simplement celui-ci contre celle-là ou des enfants de 4-6 ans s’imaginer que, de trois objets traversés dans l’ordre ABC par un fil de fer, l’objet B pourra se trouver en tête, soit BAC ou ACB, par une simple rotation du fil) 37. Il nous semble donc psychologiquement évident que l’expérience impose les trois dimensions, tandis qu’elle n’engendre pas sans plus le groupe des déplacements. Mais en quoi consiste cette contrainte de l’expérience ? En une simple limitation ; c’est la coordination des actions qui engendre les dimensions, et cette coordination pourrait conduire à 1, 2… n dimensions. L’expérience nous arrête à trois et c’est à ce seul rôle limitatif que se borne son pouvoir sur un tel terrain. Quant à l’influence éventuelle des organes héréditaires, elle est du même ordre.
Un peu différente est la question du caractère euclidien de notre espace pratique et du groupe des déplacements physiques, car ici intervient une collaboration plus intime de l’expérience et de l’action. Nous vivons dans un milieu macroscopique d’échelle intermédiaire entre l’échelle microphysique et l’échelle astronomique, et nos actions habituelles portent sur des objets de petite vitesse relativement à la terre conçue comme référence immobile. S’il existait un « observateur intra-atomique » ainsi que l’a supposé L. de Broglie ou des organismes à activité interstellaire, leurs actions devraient compter avec des vitesses voisines de celle de la lumière. Nous pouvons admettre que les coordinations communes à toutes ces actions diverses suffisent à engendrer une métrique générale. Mais celle-ci se différenciera selon les cas en métriques euclidiennes ou non euclidiennes. L’échelle de notre action nous suggère la métrique euclidienne, ce qui ne signifie pas qu’elle soit conventionnelle, mais, à nouveau, qu’elle est adaptée et efficace. L’échelle de la mécanique einsteinienne impose une métrique riemanienne : cela n’est pas non plus dû à une convention, et l’on sait même que c’est son conventionnalisme qui a sans doute empêché Poincaré de découvrir pour son compte la théorie de la relativité, dont il était si proche. Ici à nouveau, l’expérience dicte donc un choix, mais au lieu de procéder par exclusion limitative, comme c’est le cas à propos du nombre des dimensions, il s’agit davantage d’une considération d’échelle par rapport
[p. 198] à notre activité courante : cette activité serait capable de construire n’importe quelle métrique, mais elle procède par approximations successives en fonction des besoins de l’action, et si la métrique euclidienne a suffi aux activités comprises entre l’âge de la pierre taillée, ou des flèches à pointe de silex, et l’âge de l’automobile, l’ère atomique en nécessitera peut-être d’autres.
Nous voici parvenus au terme des quelques remarques génétiques qu’il s’agissait de présenter à propos de l’espace perceptif et de l’espace sensori-moteur. Pour introduire à l’analyse de l’espace représentatif, nous allons commencer par poser le problème de l’« intuition », en prenant comme base de discussion le point de vue de Hilbert.
§ 6. Le point de vue de D. Hilbert et le problème de l’« intuition » géométrique🔗
Nous avons déjà rappelé comment, suivant en cela le sens commun lui-même, la plupart des auteurs ont opposé longtemps aux opérations logico-arithmétiques, conçues comme l’expression la plus authentique de l’activité de l’esprit, la connaissance perceptive et intuitive de l’espace, considérée comme liée à l’expérience ou à la « sensibilité ». Mais la réflexion sur les géométries non euclidiennes, d’abord, puis la double conquête que représentent la géométrisation de la gravitation due à la théorie de la relativité et la découverte de la méthode axiomatique, ont conduit à scinder l’espace en deux réalités distinctes : l’espace physique, indissociable des « champs » énergétiques, dont il exprime la contexture et l’espace intellectuel, système de coordinations logiques comparable à tout autre système abstrait, tels que le système des êtres numériques ou analytiques. Mais alors se posent les trois questions de savoir comment relier l’espace physique et l’espace axiomatique, quels rapports établir entre cet espace intellectuel et l’espace perceptif ou sensori-moteur, et enfin quelles relations déterminer entre l’espace et les opérations logico-arithmétiques.
C’est à ces trois questions qu’a répondu à sa manière H. Poincaré : l’espace déductif ou axiomatique comme les constructions formelles numériques ou analytiques est une libre construction « conventionnelle », qui s’appuie en son point de départ, sur l’activité pratique et sensori-motrice pour s’en libérer ensuite ; quant à son accord avec l’espace physique, il est dû à un ajustement progressif entre les intuitions de notre
[p. 199] esprit et les données de l’expérience. L’unité est ainsi rétablie entre les espaces intellectuel et sensible, ainsi qu’entre tous deux et l’espace physique. De plus, le parallèle est assuré entre les constructions géométriques et les constructions numériques, puisque le nombre dérive aussi d’activités élémentaires pour se déployer aussi en élaborations conventionnelles.
Or, il se trouve que l’un des mathématiciens qui ont le plus profondément fondé la géométrie axiomatique, David Hilbert, a pris lui-même position à l’égard de ces problèmes, mais de manière sensiblement différente 38. Par un curieux renversement des points de vue, eu égard aux auteurs qui opposaient l’espace, donnée intuitive, au nombre et à la logique, Hilbert conçoit la géométrie axiomatique comme une pure construction logique et a priori, mais pour rejeter la géométrie non axiomatique dans la physique elle-même. Autrement dit, la dissociation que cherchait à éviter Poincaré est entièrement maintenue par D. Hilbert.
L’interaction entre l’esprit et le réel est tout d’abord remplacée par une « harmonie préétablie ». C’est ainsi que le réel semble obéir aux mêmes lois que la construction axiomatique. Jusqu’en biologie, dans les études mendéliennes, « les nombres trouvés expérimentalement vérifient les axiomes euclidiens de la congruence et les axiomes relatifs au concept géométrique « situé entre » ; ainsi la loi de l’hérédité paraît être une application des axiomes de la congruence linéaire, c’est-à-dire des théorèmes élémentaires sur le transport des segments » 39. De même les problèmes du fini et de l’infini se posent, selon Hilbert, en termes analogues pour l’univers et pour la pensée. La théorie de la relativité montre l’adéquation entre la géométrie riemanienne et l’expérience, etc.
D’où vient alors cette « harmonie préétablie » ? C’est qu’il existe, « en dehors de l’expérience et de la déduction, une troisième source de connaissances » : l’a priori kantien. « J’accorde volontiers que certaines vues a priori sont nécessaires à la construction des ensembles théoriques et sont à la base de toute connaissance. Je crois que les connaissances mathématiques sont aussi, en dernière analyse, fondées sur de telles vues intuitives (anschaulich), qu’un certain résidu intuitif a priori est une base nécessaire à la théorie des nombres… Je pense qu’il en a été ainsi, quant à l’essentiel, dans mes recherches sur les principes des mathématiques. L’a priori n’y est ni
[p. 200] plus ni moins qu’une manière de voir fondamentale ou l’expression de certaines conditions préliminaires indispensables de la connaissance et de l’expérience. 40 »
Seulement, Hilbert délimite autrement que Kant les frontières entre l’a priori et l’expérimental : c’est à tort que Kant a indu l’espace et le temps dans les cadres a priori. « La géométrie n’est en effet que cette partie de la physique qui décrit les relations de position des corps solides les uns avec les autres dans le monde des choses réelles. L’expérience seule nous assure cependant qu’il y a des corps solides en mouvement ; la proposition qui affirme que la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits et l’axiome des parallèles sont, ainsi que Gauss le reconnut, à vérifier ou à démentir par le secours de l’expérience » 41. « Nous pouvons dire… que les vues de Gauss et de Helmholtz concernant la nature empirique de la géométrie sont devenues un résultat certain de la science. Elles doivent servir aujourd’hui de point d’appui à toute spéculation philosophique concernant l’espace et le temps » 42.
On voit donc l’un des principaux créateurs de l’axiomatique géométrique adhérer à l’empirisme spatial de Gauss, pour appuyer au contraire le nombre et la logique sur un a priori excluant l’espace ! Ainsi l’axiomatique géométrique se transforme, d’une part, en une pure logique, tandis que, d’autre part, l’espace intuitif et pratique est relié à la seule expérience. Il en résulte que l’espace axiomatique est bien rattaché aux opérations logico-arithmétiques, mais c’est au prix d’une élimination de l’espace réel, renvoyé à la physique, et d’une rupture de tout contact entre l’espace axiomatique et l’espace perceptif, sensori-moteur ou même intuitif. Sans doute subsiste-t-il un lien entre la pensée et la nature : « Nous ne pouvons comprendre cet accord entre la nature et la pensée, entre l’expérience et la théorie qu’en considérant l’élément formel, et le mécanisme qui lui est attaché, aussi bien du côté de la nature que du côté de l’intelligence » 43, mais, cet élément formel étant fondé sur un a priori, le lien est « préétabli » sous la forme d’une « harmonie » donnée, et il n’est plus dû à notre activité.
Les problèmes dont nous avons à chercher la solution génétique sont donc clairement posés et la divergence des opinions soutenues par les mathématiciens eux-mêmes montre
[p. 201] assez que les trois questions des rapports entre l’espace intuitif et l’espace intellectuel, entre tous deux et l’espace physique ainsi qu’entre tous deux et les opérations logico-arithmétiques ne relèvent pas de la seule logique ou de sa mise en relation avec les lois de la physique, mais supposent une analyse précise du développement mental lui-même.
Il importe, de refaire ici deux remarques préalables, au sujet de l’intuition géométrique, et d’y insister même avec une certaine vigueur, sous peine de retomber dans les difficultés inextricables qui pèsent sur la plupart des discussions concernant les rapports de l’axiomatique et de l’espace « intuitif ».
Le premier point à relever est que la notion d’« intuition » spatiale ou géométrique, telle qu’elle est employée par les mathématiciens (en particulier lorsqu’ils l’opposent aux notions formelles et axiomatisées), ne correspond à rien de définissable et recouvre au contraire un champ essentiellement hétérogène, tant et si bien que l’emploi du mot « intuitif » devient fréquemment contradictoire. La chose est d’ailleurs aisément explicable : les mathématiciens, qui définissent tout avec précision, considèrent avec raison que l’intuitif est le domaine où fait défaut la rigueur formelle ; mais de cette supposition légitime, ils tirent cette conclusion illégitime que le règne de l’intuition constitue une entité positive, comme si l’on pouvait délimiter ou même caractériser une réalité positive avec des caractères négatifs. Il s’ensuit cette conséquence grave que l’on croit dire quelque chose en opposant les notions d’intuitif et d’axiomatique, alors que cette dichotomie revient simplement à distinguer les notions d’axiomatique et de non-axiomatique, et que cette seconde notion recouvre en fait une série de réalités génétiquement distinctes et souvent même qualitativement opposées. Même Gonseth qui a bien vu la gradation des niveaux possibles à intercaler entre les formes intuitives inférieures de l’espace et le schéma axiomatique, donne de l’intuition une définition tellement « sommaire » (selon un terme qu’il affectionne) qu’elle est d’un faible secours (voir § 11). Il est donc indispensable, si l’on veut traiter des rapports entre l’espace perceptif ou sensori-moteur et l’espace axiomatique, d’avoir à disposition une classification et une sériation précises des stades successifs du développement réel, historique ou génétique. C’est l’absence d’un tel tableau des structures psychologiques effectives de l’espace, qui permet à Hilbert de maintenir les antithèses que l’on a vues, tandis que tout le problème des rapports entre l’espace concret et l’axiomatique
[p. 202] est à reprendre en termes d’évolution. À cet égard nous distinguerons trois paliers entre l’espace sensori-moteur et l’espace axiomatique : 1° Un espace intuitif au sens limité, caractérisé par la représentation imagée et statique, apparaissant au niveau préopératoire compris entre 2 et 7 ans et subsistant jusque chez l’adulte, p. ex. dans la représentation des points et des lignes à titre de petites surfaces circulaires ou de bandes étroites. 2° L’espace des opérations concrètes, susceptible de compositions réversibles et cohérentes, mais à propos seulement des objets manipulables. Cette forme de représentation portant sur les transformations dues à l’action, apparaît au niveau mental compris entre 7-8 et 11-12 ans. 3° L’espace des opérations formelles, correspondant à une géométrie déjà exprimable en propositions déductibles, mais dont le contenu reste imaginé (c’est l’espace caractéristique du niveau mental ultérieur à 11-12 ans et qui correspond au mode de pensée utilisé dans les Éléments d’Euclide). Ce sont ces trois niveaux distincts qui, réunis à l’espace sensori-moteur, correspondent à ce que les mathématiciens appellent « intuitif », lorsqu’ils opposent l’« intuition » à l’axiomatique. Par contre, lorsque l’on distingue simplement l’intuition de la déduction, on appelle intuitif les deux premiers de ces niveaux, joints à l’espace sensori-moteur. Pour notre part, nous appellerons intuition imagée le premier seul de ces trois niveaux, en le distinguant à la fois de l’espace sensori-moteur (§ 5) et de l’espace opératoire (niveaux 2 et 3).
La seconde remarque indispensable à faire, préalablement à toute analyse de l’« intuition » géométrique, est que les mêmes niveaux génétiques dits « intuitifs », compris entre l’espace sensori-moteur et l’espace axiomatique, correspondent à des formes logico-arithmétiques successives d’intuitions imagées, puis d’opérations. Or, ce point est aussi important à noter que le précédent. C’est, en effet, fausser complètement les perspectives sous lesquelles on envisage les différentes formes de l’« intuition » spatiale que de les considérer comme spéciales au domaine géométrique ; on en vient à opposer ainsi une « intuition » de l’espace, qui serait par essence sensible ou imagée (sauf à devenir « transintuitive » lorsque l’on considère ses formes supérieures et rationnelles) à l’« intuition pure » du nombre ou des mécanismes logiques, laquelle serait au contraire d’emblée intellectuelle ou opératoire. En fait, il n’est pas de plus grande erreur psychologique que cette antithèse, qui a vicié presque toute la philosophie géométrique du xixe siècle.
[p. 203] L’observation un peu précise du développement mental fournit au contraire trois enseignements complémentaires, et aussi significatifs les uns que les autres quant à l’analyse épistémologique de l’espace :
1° Les opérations concrètes, qui s’intercalent entre la simple intuition imagée et les opérations formelles (donc les opérations du deuxième des trois niveaux distingués à l’instant) ne sont pas des opérations portant sur un espace donné indépendamment d’elles mais bien des opérations engendrant l’espace (sous sa forme connue de l’intuition adulte). Chacun (sauf les platoniciens) admet que les opérations logiques et numériques ne sont pas des opérations portant sur des êtres logiques, ou sur des nombres, donnés au préalable, mais qu’elles constituent la source même de ces êtres (classes ou relations) et de ces nombres. Au contraire, lorsqu’il s’agit des opérations spatiales, telles que les réunions et partitions, les placements et déplacements, les mesures, etc., on raisonne comme si ces opérations s’appliquaient à un espace donné antérieurement à elles : or, c’est là une simple illusion due au fait que l’espace « intuitif » adulte étant achevé, nous opérons sur lui comme du dehors ; chez l’enfant au contraire ce sont ces opérations qui engendrent l’espace « intuitif » (au sens des mathématiciens), de la même manière que les opérations de classement engendrent les classifications logiques et que l’opération + 1 engendre la suite des nombres entiers.
2° Ces opérations concrètes, véritables racines de l’espace dit « intuitif » par les mathématiciens sont isomorphes, et de développement parallèle (avec correspondance synchronique), aux opérations logico-arithmétiques. C’est ainsi qu’à l’emboîtement des classes correspond la partition, à la sériation correspond le placement et le déplacement, ces opérations de partition et d’ordre commençant par demeurer qualitatives (au sens d’intensif) sur le plan spatial comme sur le plan logique. De même, d’autre part, que la synthèse de l’emboîtement des classes et de la sériation engendre le nombre, de même la partition et le déplacement fusionnent en opérations de mesure, etc.
3° Enfin, en parallèle exact avec l’intuition spatiale préopératoire (niveau 1) il existe une intuition prélogique et prénumérique avant que se constituent les opérations logico-arithmétiques. Ce qui fait croire que les opérations spatiales concrètes portent sur un espace donné antérieurement à leur constitution, c’est l’existence des espaces perceptifs, sensori-moteurs et surtout de l’intuition imagée, génératrice de certaines figures simples et statiques (non encore susceptibles de transformations) :
[p. 204] les opérations concrètes s’appliquent, si l’on veut, à ces formes perceptives et imagées, mais cette « application » consiste en réalité à les transformer en structures nouvelles, présentant de nouveaux caractères, qualitativement irréductibles aux précédents. Or, il en est exactement de même des opérations logico-arithmétiques : celles-ci sont précédées, d’abord (nous l’avons déjà vu) par les schèmes sensori-moteurs tenant lieu de concepts pratiques ou de quantités motrices, puis par de véritables « intuitions » préopératoires, au sens même où l’on parle de l’intuition spatiale imagée. C’est ainsi qu’avant de savoir construire des nombres au moyen de l’opération + 1 l’enfant procède par configuration d’ensemble (voir chap. 1 § 1), donnant lieu à des correspondances bi-univoques optiques, mais non intellectuelles, c’est-à-dire sans équivalence durable une fois rompus les contacts visuels. De même, avant de savoir raisonner sur des classes logiques susceptibles d’emboîtements et de déboîtements réversibles, il intuitionne des collections d’objets, sans parvenir à conserver les totalités, mais en les dotant de rapports intuitifs élémentaires (analogies, etc.). Bref, toute la pensée prélogique et prénumérique est « intuitive » sur le plan logico-arithmétique comme sur le plan spatial, avant que les opérations concrètes ne transforment ces deux domaines à la fois. Or, de même que les opérations logico-arithmétiques ne se bornent pas à une simple « application » à ces données intuitives, mais les reconstruisent totalement en leur imposant de nouvelles structures, de même les opérations spatiales concrètes, se constituant vers 7-8 ans, élaborent un espace nouveau au moyen des données perceptives et intuitives (imagées) antérieures, et un espace que l’adulte interprète ensuite faussement comme dû à la perception elle-même ; c’est ainsi que la structuration de l’espace selon des axes de coordonnées verticaux et horizontaux est l’œuvre des opérations concrètes et nullement de la perception seule ni des intuitions imagées, et n’est même terminée que vers 9-10 ans seulement ! C’est après coup que de tels systèmes opératoires de coordonnées naturelles sont fusionnés avec l’espace perceptif, alors qu’ils n’en dérivent nullement en fait.
L’analyse génétique conduit donc à remettre en question la description tout entière que propose D. Hilbert des rapports entre le formel et l’intuitif. À l’encontre de l’apriorisme de Hilbert qui met en correspondance le formel et l’expérimental par le moyen d’une harmonie préétablie, l’étude du développement montre toutes les transitions entre l’espace intuitif et l’espace formalisé : il est donc inutile d’invoquer une préformation ou une raison innée, pour rendre compte du formel, car l’accord des formes rationnelles et de l’expérience s’explique
[p. 205] alors par l’accord entre les coordinations générales de l’action — source de la nécessité formelle, qui apparaît au terme de la composition tirant d’elles ses matériaux — et les actions particulières constituant l’expérience comme telle. Ce passage graduel de l’intuitif au formel a été bien aperçu par Gonseth, mais, au lieu de considérer en ce cas l’« intuition » comme un ensemble complexe de transitions entre le sensori-moteur et le « théorique », cet auteur maintient l’intuitif sur le même plan que l’expérimental et le formel. En l’une de ses dernières publications 44, en effet, ces « trois aspects de la géométrie » sont mis en exact parallèle entre eux : « l’équivalence de vérité des trois aspects est l’idée dominante de la doctrine préalable de la géométrie élémentaire » 45. Or, si au lieu de mêler les niveaux hétérogènes de l’évolution ou de la hiérarchie des mécanismes mentaux, on se place au point de vue du développement psychologique et de l’histoire, et par conséquent de la construction effective de l’espace, il n’y a pas de doute que le domaine de l’« intuitif » se rétrécit au fur et à mesure des progrès de cette construction, tandis que les domaines de l’« expérimental » (l’espace physique) et du « formel » (l’axiomatique) se partagent toujours plus complètement les dépouilles du premier : c’est bien la meilleure preuve que l’« intuition » n’est qu’un ensemble de termes de passage, un complexe indifférencié initial, dont la différenciation conduit, d’une part, à la composition réflexive des structures formelles, appuyées sur la coordination des actions ou opérations, et d’autre part, à la mise en relation des objets physiques eux-mêmes, grâce aux actions particulières qui en fournissent l’expérience.
§ 7. L’intuition imagée et les opérations spatiales concrètes de caractère « intensif »🔗
Pour comprendre ce qu’est la vérité géométrique, même sous sa forme purement axiomatique, il ne suffit donc pas de sauter de l’espace perceptif ou de l’« intuition » aux constructions formalisées : il importe de suivre palier par palier les étapes de la formation réelle. Nous allons ainsi, dans ces § 7 et 8, décrire les élaborations propres aux trois niveaux distingués au § 6 : celui de l’intuition imagée, celui des opérations concrètes et enfin celui des opérations formelles.
[p. 206] Nous avons insisté (§ 4 et 5) sur le fait que l’espace perceptif est essentiellement incomplet, parce que toujours lié au champ présent et proche du sujet, sans possibilité de relier ces divers champs en un espace unique et général. L’espace sensori-moteur fournit ensuite en partie cette possibilité, mais de façon purement pratique et motrice, c’est-à-dire grâce à des anticipations courtes, et sans représentation d’ensemble de la totalité des déplacements ou des chemins parcourus. L’« espace » en tant que milieu unifié, commun à tous les phénomènes, est donc une conquête de l’intelligence représentative, et demeure étranger à la perception ou au mouvement comme tels. Il s’agit alors de comprendre le mécanisme de sa construction.
Pour l’empirisme, qui croit à la perception-copie, simple reproduction du monde extérieur, et qui voit dans l’image un prolongement direct des perceptions, l’espace intuitif n’est pas autre chose que la réunion des diverses images, conservées à titre de souvenirs des perceptions successives. Mais, de même que les éléments sensoriels de la perception comme telle ne constituent qu’un système d’indices servant de signifiants aux diverses activités perceptives et motrices, de même les images spatiales (images de formes, de longueurs, etc.) constituent des symboles ayant pour signification, non plus simplement des activités perceptives ou des mouvements effectifs, mais des actions possibles sur les objets. La nature propre de l’intuition spatiale imagée est donc d’emblée complexe : elle est à la fois symbolique en son expression et active en son contenu, mais se référant, au début, à des actions courtes, isolées et non encore groupées en opérations composables entre elles de façon cohérente.
Qu’est-ce d’abord qu’une image mentale ? C’est une imitation intériorisée, servant de simple signifiant symbolique aux actions portant sur les objets ou à ceux-ci en tant qu’objectifs des actions. Une image auditive, telle qu’un mot ou qu’une mélodie, entendus intérieurement, n’est pas autre chose qu’une imitation intériorisée (c’est le cas du « langage intérieur » en général) ou qu’une esquisse d’imitation, non encore extériorisée, de parole ou de chant. Une image visuelle est de nature semblable : imaginer une forme consiste à pouvoir la reproduire, non pas seulement parce que cette reproduction s’appuiera sur l’évocation imagée, mais parce que cette évocation à elle seule est déjà un début de reproduction motrice 46. Or, l’imitation
[p. 207] étant elle-même, en ses racines, le prolongement de l’accommodation des schèmes sensori-moteurs, on voit comment les images visuelles peuvent être conçues comme issues, non pas de la perception proprement dite, mais bien de l’activité perceptive ou sensori-motrice en tant que source de l’imitation. Bien plus, c’est parce qu’elle est due à l’accommodation des schèmes sensori-moteurs (imitation), et non pas à leur activité entière, que l’image joue un rôle de signifiant symbolique, tandis que l’assimilation sensori-motrice, qui caractérise l’essentiel de cette activité, est au point de départ de l’assimilation conceptuelle, lorsqu’elle peut s’appuyer à la fois sur les symboles imagés et sur les signes verbaux.
Cela dit, il est incontestable que l’intuition spatiale élémentaire s’appuie sur des images, comme toute pensée intuitive et préopératoire, mais il est non moins clair que ces images ne signifient rien à elles seules, sinon en se référant à des actions possibles, auxquelles les objets sont assimilés et qui leur confèrent alors leurs déterminations spatiales. Demandons, p. ex., à des enfants de 4 à 6 ans d’imaginer la section d’un volume en pâte à modeler (tel qu’un cylindre à couper transversalement ou longitudinalement), ou la surface obtenue par rabattement des côtés d’un cube, etc. ou encore, simplement, la forme que prendra un nœud en le serrant ou en le desserrant quelque peu, etc. Il se trouve alors que les petits demeurent incapables de la moindre anticipation par l’image avant que l’action réelle ait été esquissée ou commencée, mais lorsque le cylindre est entamé, que le volume commence à être déplié ou le nœud en voie d’être serré ou desserré, alors le mouvement déjà esquissé peut être prolongé en imagination. En d’autres termes, l’image ne précède pas l’action, mais l’action réelle, une fois ébauchée, peut se prolonger en image 47.
L’intuition géométrique à ses débuts est donc un ensemble d’actions intériorisées, dont l’image n’est que le symbole constitué par leur accommodation imitatrice. Mais comme les actions mises en œuvre mentalement par l’intuition naissante sont plus riches que les activités sensori-motrices (dont elles procèdent en leur source), par le fait même qu’elles peuvent se compléter symboliquement, elles vont rapidement donner lieu à des coordinations dépassant l’espace proche, et fourniront ainsi le point de départ de l’espace représentatif en tant que milieu commun aux divers phénomènes. Or, chose intéressante, ces coordinations parcourent, à nouveau, mais sur ce nouveau plan élargi constitué par la pensée, les étapes déjà
[p. 208] franchies en petit, et dans le champ proche seulement, par l’espace perceptif. En d’autres termes, les premières intuitions spatiales seront d’ordre topologique, comme l’étaient les premières perceptions de l’espace, puis, ensuite seulement se construiront simultanément les intuitions projectives et euclidiennes, de même que les perceptions spatiales développées par l’activité perceptive sont devenues, elles aussi, après coup, projectives et euclidiennes.
C’est ainsi que, si l’on examine l’évolution du dessin (dans lequel L. Brunschvicg voit le début de la construction des formes géométriques), on s’aperçoit que les premiers rapports accessibles aux petits sont les rapports topologiques de voisinage et d’enveloppement (avec la distinction des formes ouvertes et fermées et des éléments intérieurs, extérieurs ou même à cheval sur la frontière) : p. ex. à un âge où l’enfant ne copiera les carrés et les triangles qu’en leur donnant une forme de cercles (c’est-à-dire de simples courbes fermées) il saura fort bien situer un petit rond soit sur la frontière, soit à l’extérieur ou à l’intérieur d’une autre ligure. Les rapports intuitifs d’ordre sont également précoces (mais sous une forme encore non opératoire, c’est-à-dire sans inversion possible, ni compréhension de la symétrie de la relation « situé entre » en cas de renversement), etc. 48 Au contraire les rapports euclidiens (grandeurs, proportions, et surtout structuration selon un axe de coordonnées) et projectifs (choix et coordination des perspectives, par opposition au mélange des points de vue) n’apparaissent que plus tard et en corrélation les uns avec les autres 49 : en effet, dans le domaine de l’intuition imagée comme dans celui de la perception, les rapports topologiques ne supposent qu’une mise en relation de proche en proche, et demeurant intérieure aux figures ou aux configurations données, tandis que les coordinations projectives et euclidiennes supposent une mise en place de chaque figure par rapport à toutes les autres et par conséquent une structuration d’ensemble de l’espace. Or, si les rapports euclidiens les plus simples intervenant dans le dessin (d’un carré ou d’un triangle, p. ex.) sont accessibles à l’intuition imagée (encore que la copie d’un losange, p. ex. présente déjà des difficultés bien supérieures, à cause de la mise en relation des inclinaisons), les constructions d’ensemble que supposent un système de coordonnées ou une coordination de perspectives dépassent les possibilités de la simple image intuitive.
[p. 209] Bref, l’intuition spatiale propre au niveau s’insérant entre l’espace sensori-moteur et les premières opérations concrètes (soit de 2 à 7 ans en moyenne) consiste en actions imaginées dans leur résultat, mais courtes et, au début, peu composables entre elles. Aussi ne suffit-elle pas, pendant longtemps, à la construction d’un espace d’ensemble, pour les mêmes raisons que les perceptions successives n’y parvenaient pas non plus, sans intervention d’une activité perceptive et sensori-motrice. Le même phénomène se reproduit ainsi sur un palier supérieur et à cette autre échelle qu’est celle de la représentation, par opposition à l’action effective : mais ce sont les opérations concrètes qui joueront cette fois le rôle coordinateur et structurateur. En quoi consistent alors ces opérations ?
Les actions, effectives ou mentales, qui sont à la racine de l’intuition de l’espace, demeurent, au niveau de l’intuition imagée initiale, orientés à sens unique vers leur objectif et non susceptibles encore de composition réversible. Mais le progrès même de ces actions conduit à une articulation graduelle des intuitions et s’engage ainsi dans la direction de la réversibilité. Les actions mentalisées se constituent alors en opérations sitôt que leur coordination atteint le niveau de la composition réversible : les opérations spatiales concrètes représentent donc la forme d’équilibre mobile vers laquelle tendent les actions intériorisées (intuitions) initiales, mais qu’elles atteignent seulement après avoir conquis la mobilité nécessaire et la capacité de se coordonner selon les deux sens de parcours. Or, sitôt atteint ce niveau de composition réversible, terme de l’articulation des actions courtes et rigides du début, un ensemble de caractères qualitativement nouveaux oppose les opérations aux actions à sens unique du niveau précédent : une certaine logique de l’espace est par le fait même fondée, ou, plus précisément, l’espace devient une logique de l’objet, après en avoir été simplement une représentation statique ; il cesse d’être une simple description d’états pour être promu au rang de système de transformations.
Un bon exemple montrant à la fois la filiation des opérations spatiales, par rapport aux actions intuitives, et le caractère qualitativement nouveau du groupement de ces opérations, est le développement spontané des conduites annonçant la mesure. Lorsqu’on demande à des enfants de différents âges de construire une tour aussi haute qu’un modèle séparé par une certaine distance et situé à un niveau différent, on constate que les plus jeunes se contentent de comparaisons perceptives,
[p. 210] à vue, ou en s’aidant de bâtons pour relier les sommets (sans tenir compte du décalage des bases) ; et ensuite que, après avoir cherché à rapprocher matériellement les objets à comparer, ils se servent de mouvements imitatifs pour reporter la hauteur (gestes des bras, points de repères sur le corps propre, etc.). Après quoi ils ont l’idée de construire une troisième tour, servant de moyen terme mobile, et, enfin (seulement vers 7 ans) ils parviennent à se servir de bâtons ou de règles à titre de communes mesures. Or, ce dernier comportement transforme les actions précédentes en opérations, du fait même qu’elles deviennent susceptibles de compositions transitives, associatives et réversibles, de type A = B ; B = C donc A = C. On voit ainsi en quoi ce groupement opératoire se distingue qualitativement des simples comparaisons perceptives et intuitives, tout en constituant la forme d’équilibre mobile atteinte au terme de l’articulation des intuitions antérieures 50.
Or, du point de vue épistémologique, ce sont ces premières structures proprement opératoires de l’espace qui sont les plus instructives quant aux relations de l’espace intuitif avec l’espace formalisé, parce que ce sont ces premiers groupements d’opérations qui complètent et tentent de remplacer l’espace perçu ou imaginé par un système de transformations intellectuelles, et cela en coordonnant les intuitions statiques particulières jusqu’à les englober dans une structure d’ensemble (de façon analogue à celle dont les schèmes sensori-moteurs ont déjà élaboré un système pratique en s’intégrant les simples schèmes perceptifs : cf. § 4).
Une double constatation nous paraît dominer à cet égard l’ensemble de la question. D’une part, l’espace n’apparaît nullement dès le début comme une structure mathématique, car il est d’abord construit au moyen d’opérations qualitatives de caractère « intensif » (voir chap. I § 3), avant de donner lieu à une quantification mathématique, c’est-à-dire « extensive » ou « métrique ». De ce point de vue, la construction de l’espace est exactement parallèle à celle du nombre : de même que l’élaboration du nombre est préparé par des opérations logiques, non encore numériques, dont la fusion seule, en synthèses nouvelles, constitue les opérations arithmétiques, de même l’espace mathématique, de caractère extensif ou métrique, procède d’un espace « intensif » dont les transformations qualitatives fusionnent ensuite seulement, en opérations mathématisées.
[p. 211] Mais, d’autre part, les opérations intensives qui constituent d’abord l’espace opératoire ne sont pas identiques aux opérations logiques de classes et de relations asymétriques, dont la synthèse aboutit à la formation du nombre, mais, tout en leur étant isomorphes, elles demeurent, sur le plan concret, d’un caractère distinct, que nous appellerons « infralogique ». C’est seulement à partir du moment où elles sont formalisables, c’est-à-dire où elles sont exprimées par de simples propositions hypothético-déductives et soumises comme telles au système des opérations formelles, et non plus concrètes, qu’elles deviennent assimilables aux opérations logiques. Sur le plan concret, au contraire, elles s’en distinguent et l’importance de cette distinction entre les opérations infralogiques et les opérations logico-arithmétiques est attestée par le fait qu’un espace concret constitue un schème unique c’est-à-dire d’un seul tenant ou continu, par opposition à une suite de nombres entiers ou rationnels, et à un système de classes ou de relations, dont les totalités ne sont pas astreintes à remplir cette condition. C’est même ce caractère qui a longtemps donné lieu à l’illusion que l’espace est plus « sensible » que le nombre, alors qu’il est d’une nature intellectuelle et opératoire exactement comparable à la sienne (avec, auparavant, des stades intuitifs préopératoires exactement semblables), à cette seule différence, précisément, que ses opérations constitutives sont de nature « infralogique » et non pas « logique ».
En quoi consistent donc ces opérations infralogiques, constitutives de l’espace intellectuel ainsi que, nous le verrons, du temps et des notions physiques élémentaires ? Elles sont isomorphes aux opérations logiques mais, alors que celles-ci partent des objets à titre de données invariantes pour se borner à les réunir (groupements additifs et multiplicatifs de classes) ou à les sérier (groupements additifs et multiplicatifs de relations), les opérations infralogiques portent sur la construction même de l’objet et ont pour rôle de réunir et de sérier les éléments de cet objet et non plus les objets comme tels : c’est pourquoi, un objet se distinguant d’un ensemble d’objets précisément parce qu’il constitue au système d’un seul tenant, les opérations infralogiques ne reposent pas sur les ressemblances (comme les classes et les relations symétriques de nature « logiques ») ou sur les différences (comme les relations asymétriques « logiques »), mais sur les rapports de voisinage ou sur les différences de position. Ce sont donc ces actions ou opérations formatrices des objets qui constituent l’espace (et le
[p. 212] temps, etc.) : l’espace n’est pas autre chose que l’ensemble des rapports déterminés par les transformations de positions des éléments de l’objet considéré (abstraction faite de la vitesse des déplacements, qui détermine le temps), tandis que les classes et relations logiques consistent à relier les objets entre eux indépendamment de telles transformations. Mais répétons-le, il va de soi que cette distinction est limitée au domaine des opérations concrètes : sur le plan formel, rien n’empêche de traiter un « ensemble de points » comme une classe logique, un ordre de succession comme un système de relations asymétriques, etc.
Il est clair, d’autre part, que nous n’entendons nullement, en opposant ainsi les opérations concrètes infralogiques aux opérations concrètes logico-arithmétiques, engendrer déductivement l’espace, car il y aurait un cercle vicieux évident à vouloir expliquer toutes les structures spatiales par les transformations internes de l’objet quand celui-ci implique déjà l’étendue. Nous voulons simplement décrire comment les choses se passent dans la réalité du développement psychologique, et insister à cet égard sur deux aspects de cette genèse réelle : 1° que les opérations infralogiques prolongent, en tant qu’elles portent sur les transformations de l’objet, la construction même de l’objet déjà amorcée par la perception et l’intelligence sensori-motrice (voir § 4) ; 2° que la construction opératoire de l’espace, au sein même de ce que les mathématiciens appellent, de manière globale, l’« intuition » géométrique et de ce qu’ils considèrent ainsi comme une donnée préalable à l’axiomatisation, annonce en réalité cette formalisation elle-même, et procède de lois d’organisation intellectuelle et d’équilibration graduelle, semblables aux lois qui président à la formation du nombre.
Cela dit, l’analyse génétique montre que, au niveau où les intuitions spatiales imagées progressivement articulées (entre 4 et 6-7 ans) se constituent en opérations proprement dites, c’est-à-dire en groupements caractérisés par leurs compositions réversibles, il faut distinguer trois grands systèmes d’opérations spatiales : le premier à se constituer (6-8 ans) porte sur les transformations de proche en proche des figures (rapports topologiques) ; le second (achevé vers 8-9 ans seulement) intéresse la coordination des points de vue selon lesquels les figures sont transformées (rapports projectifs) ; le troisième (corrélatif du second et ne s’achevant qu’avec lui) porte sur les transformations dues aux déplacements et se référant à des
[p. 213] axes de coordonnées (rapports euclidiens, y compris les similitudes). Or, chacun de ces trois systèmes consiste d’abord en opérations exclusivement « intensives » au sens défini chap. 1 § 3), avant de donner lieu à des quantifications extensives ou métriques.
Nous n’allons refaire ici la description détaillée de ces diverses opérations infralogiques, dont l’intérêt est seulement génétique et non pas mathématique, puisque nous l’avons donnée ailleurs 51. Contentons-nous donc de quelques exemples, destinés à faire apercevoir à la fois le caractère « intensif » de ces groupements et leur isomorphisme par rapport aux groupements de classes et relations logiques.
Les deux groupements fondamentaux d’opérations topologiques élémentaires portent sur la partition et l’ordre. La partition implique deux opérations, inverses l’une de l’autre, l’une consistant à séparer par des coupures quelconques les éléments d’un continu perceptif (p. ex. une ligne ou une surface), l’autre à réunir en fonction de leurs voisinages les parties ainsi séparées. Or, ces deux opérations, si simples soient-elles, ne sont nullement données avec leur réversibilité, dans les intuitions imagées préopératoires : au contraire, les petits s’imaginent qu’un carré ou un triangle ne sauraient être débités en parties toujours plus petites, leurs éléments ultimes demeurant toujours carrés ou triangulaires ; et que si, d’aventure, on dépassait ces éléments ultimes pour aboutir à des « points » (au sens de petites surfaces perceptibles), la réunion de ces derniers n’aboutirait plus à une figure continue. Lorsque ces opérations de décomposition et recomposition se constituent vers 7 ans sous leur forme réversible et aboutissent à ce résultat fondamental qu’est la conservation des totalités spatiales (voir plus loin), il va de soi, d’autre part, qu’il ne saurait s’agir de transformations infinies comportant une quantification extensive (comme les notions mathématiques de limite, de point d’accumulation, de coupure, etc.) ni métrique (par correspondance des segments avec les nombres rationnels et irrationnels : la partition et l’addition partitive demeurent donc longtemps à l’état d’opérations « intensives » finies dont le « groupement » est isomorphe à celui de l’emboîtement des classes : A + A’ = B ; B + B’ = C, etc. (voir chap. I § 3) ; la seule différence est que les éléments A, A’, B’, etc. ne sont plus alors des objets réunis en classes en fonction de leurs ressemblances qualitatives, mais des « parties » finies d’objets, réunies en « parties » d’ordre supérieur (jusqu’à l’objet total) en fonction de leurs voisinages 52. — Quant aux opérations d’ordre, que
[p. 214] nous appellerons « placements » 53, elles correspondent aussi à des intuitions élémentaires, mais qui ne sont groupées que vers 6-7 ans : procéder de l’ordre direct à l’ordre inverse, et comprendre que la relation « placé entre » se conserve indépendamment des inversions, suppose le même mécanisme de composition réversible que la partition, mais est isomorphe au groupement logique de la sériation des relations asymétriques (avec addition non commutative des relations, par opposition à l’addition partitive ou à celle des classes, qui sont toutes deux commutatives). Les opérations de placement ne sont d’ailleurs pas seulement appliquées aux éléments des suites linéaires mais aussi à des enveloppements successifs (courbes fermées s’enveloppant dans le plan, ou boîtes s’enveloppant les unes les autres dans l’espace). Notons à cet égard que c’est la notion d’enveloppement qui fournit l’intuition psychologiquement la plus simple des dimensions de l’espace, antérieurement à toute structuration euclidienne des coordonnées 54.
De telles opérations intensives portant sur les rapports topologiques, le sujet passe à la construction de l’espace projectif dès qu’elles sont effectuées en fonction d’un « point de vue » considéré comme tel, c’est-à-dire en fonction de la coordination des « points de vue » possibles. Rien n’est plus instructif, à cet égard, que la construction opératoire concrète de la droite projective ou ponctuelle. Il est clair que, dans l’espace de la perception, la droite est l’une des premières formes reconnaissables, sitôt dépassé le niveau des premières perceptions syncrétiques ne portant que sur les rapports de voisinage et de séparation. Mais, si la droite perceptive est ainsi fort précoce, il s’en faut de beaucoup que l’enfant sache d’emblée construire une droite entre deux points, en l’absence d’un système perceptif de référence ou surtout en opposition avec lui. Si l’on place, p. ex., deux jalons aux extrémités d’une table rectangulaire, en demandant d’en situer d’autres en ligne droite entre deux, l’enfant y réussit facilement si cette droite est parallèle au bord de la table, mais il éprouve les plus grandes difficultés à 4-6 ans encore, si la droite à construire est oblique par rapport à ce bord. On voit ici de la façon la plus claire la carence de l’intuition imagée préopératoire : cette forme de représentation spatiale est donc incapable à elle seule d’anticiper une ligne droite, lorsque celle-ci se trouve en conflit avec la configuration perceptive ! Le problème est résolu opératoirement (vers 7 ans seulement) lorsque les jalons sont « placés » par le sujet entre les termes limites de manière à ce que, situé
[p. 215] à l’une des extrémités, il ne voie plus, en visant correctement, qu’un seul jalon cachant tous les autres. Cette opération spontanée de la visée, qui engendre la droite projective, correspond ainsi à la célèbre définition de Platon, dans le Parménide (137E) : « On appelle droite la ligne dont le milieu se trouve sur le trajet entre les deux extrémités » 55. La droite projective est donc une ligne, ordonnée topologiquement, mais telle que les éléments se trouvent tous les uns derrière les autres, considérés d’un certain « point de vue » (du point de vue dit « de bout »). Or cette intervention des « points de vue » caractérise chacune des opérations projectives concrètes, entre autres celles qui aboutissent à la mise en perspective correcte dans les dessins spontanés. La plus importante de ces opérations est sans doute celle qui coordonne les points de vue selon leurs réciprocités (d’où la notion des symétries entre points de vue opposée) et engendre ainsi une coordination qualitative d’ensemble de l’espace projectif prémathématique.
En corrélation étroite avec cet espace projectif, ainsi caractérisé par la décentration des intuitions initiales égocentriques (cet égocentrisme initial étant dû à l’ignorance des différences entre le point de vue propre et celui des autres observateurs) et par la mise en correspondance des relations inhérentes aux divers points de vue, se constitue l’espace euclidien : celui-ci est dû, non plus à la coordination des points de vue, mais à celle des objets eux-mêmes, considérés comme les parties d’un seul objet total, qui est le système des éléments rapportés à des axes de coordonnées.
L’espace euclidien marque donc l’achèvement de l’espace opératoire, sur le plan des opérations concrètes, et non pas son point de départ. Une telle assertion peut paraître curieuse, tant est ancrée l’habitude de considérer les relations élémentaires de la métrique euclidienne comme primitives génétiquement. Cette illusion tient à deux raisons dont il est facile d’apercevoir le caractère erroné. La première est qu’on s’imagine la genèse réelle comme devant être conforme à la succession historique des découvertes réflexives, alors que cette genèse en inverse souvent l’ordre et se trouve ainsi bien plus proche qu’il ne semblerait de la reconstruction théorique et même axiomatique de l’espace. De même que la notion de correspondance bi-univoque est apparue tard dans la science (avec la définition cantorienne de la puissance en théorie des ensembles) alors que, comme l’a montré L. Brunschvicg elle
[p. 216] intervient déjà dans l’échange un contre un qui constitue le nombre pratique, de même les notions topologiques précèdent les opérations euclidiennes génétiquement comme axiomatiquement. La seconde raison qui explique le primat attribué à l’espace euclidien tient à la confusion de l’espace perceptif et de l’espace représentatif sous le même vocable imprécis d’espace intuitif, dont on aperçoit, sur ce point peut-être encore mieux que sur les autres, combien hétérogènes et sources de contradictions sont les réalités qu’il recouvre. Perceptivement, les rapports euclidiens sont effectivement assez précoces, mais sans doute pas primitifs non plus, puisqu’ils ne se stabilisent qu’avec l’organisation de la constance perceptive des grandeurs (seconde moitié de la première année). Mais sur le plan représentatif (intuition imagée puis opérations concrètes) les schèmes déjà construits par la perception et par l’intelligence sensori-motrice (notamment le schème de l’objet permanent, lié à la fois à la constance perceptive des grandeurs et au groupe pratique des déplacements) sont tous à reconstruire et leur nouvelle élaboration procède selon le même ordre que sur le plan initial : ce n’est donc qu’une fois achevées et groupées opératoirement les intuitions topologiques que les opérations euclidiennes se constituent en corrélation avec les opérations projectives.
La meilleure preuve du caractère tardif des opérations euclidiennes — et aussi de l’opposition qualitative fondamentale qui sépare les intuitions imagées de départ des mécanismes opératoires concrets, confondus avec elles sous le nom d’« intuition » représentative — et que, durant toute la période de la pensée intuitive comprise entre 2-3 et 6-7 ans, le sujet ne parvient pas à concevoir la conservation nécessaire des rapports fondamentaux de distance, de longueur, de surface, etc. : il admet que la distance entre deux objets se modifie sitôt qu’on intercale un troisième objet entre eux (les premiers restant immobiles) ; que deux tiges, reconnues de mêmes longueurs lorsque leurs extrémités coïncident, cessent d’être égales lorsque l’on déplace l’une des deux en l’avançant de quelques cm ; qu’une surface change de valeur totale si l’on arrange différemment ses éléments ; que les surfaces restantes ne sont pas équivalentes lorsque l’on a enlevé en des régions distinctes de deux mêmes aires totales deux surfaces partielles égales, etc. Ce n’est que vers 7-8 ans que ces diverses formes de conservation sont reconnues comme nécessaires 56.
[p. 217] Or, il tombe sous le sens que cette conservation des longueurs, surfaces, etc. n’est pas un résultat de la mesure, mais au contraire la condition préalable de toute opération de mesure : il est, en effet, impossible de comparer deux grandeurs en déplaçant l’une pour l’appliquer sur l’autre, si le mouvement modifie la première et que l’égalité constatée par superposition ne signifie plus rien une fois les termes séparés ; et il est encore plus impossible de les comparer par l’intermédiaire d’une commune mesure, si le mètre servant de moyen terme se dilate ou se contracte en cours de route. Il est donc nécessaire d’admettre que la conservation des grandeurs euclidiennes se construit antérieurement à toute métrique et par le seul moyen d’opérations infralogiques de caractère « intensif ». C’est bien ce que montre l’observation : c’est en apprenant à réunir les parties en un tout, par une composition réversible ne reposant que sur ces relations de partie à totalité (p. ex. A + A’ = B, d’où A < B et A’ > B, mais sans mise en relations quantitative entre A et A’) que la conservation des grandeurs s’acquiert ; et cela avant que leur mathématisation devienne possible, c’est-à-dire avant que les parties (A et A’) puissent être comparées entre elles (sous la forme A > A’, A < A’ ou A = A’), donc avant toute quantification « extensive » ou métrique.
Cette nécessité d’une construction préalable des diverses formes de conservation des grandeurs est ainsi la meilleure preuve de l’existence génétique des opérations infralogiques de caractère intensif. Sur le terrain euclidien (c’est-à-dire donc de la coordination des objets, par opposition à celle des points de vue), ces opérations infralogiques intensives consistent essentiellement à réunir les éléments en totalités (additives ou multiplicatives), et à les placer selon un ordre de succession (ou plusieurs ordres simultanés de placement), mais en faisant porter ces réunions ou ces relations d’ordre aussi bien sur les emplacements immobiles (rapportés à des éléments de référence supposés fixes) que sur les grandeurs mobiles. D’où, en premier lieu la construction des systèmes élémentaires de coordonnées, lesquels consistent, antérieurement à toute métrique, en simples correspondances de partitions ordonnées selon deux ou trois dimensions ; et, en second lieu, la composition des déplacements », qui apparaissent avant leur quantification métrique, comme de simples changements d’ordre ou de « placement » 57.
§ 8. La constitution de la mesure et la mathématisation de l’espace par quantification extensive et métrique🔗
Les opérations concrètes infralogiques, dont la description précède et qui donnent sa forme définie à ce que les mathématiciens appellent l’« intuition » de l’espace, sont donc entièrement comparables aux opérations logiques concrètes, concernant les classes et les relations ; la seule différence est qu’elles portent sur les transformations de l’objet et non pas sur les réunions ou sériations d’objets discrets, l’addition des classes prenant de ce fait la forme de la partition et de l’addition des parties, et celle des relations asymétriques la forme d’opérations de placement et de déplacement. Or, nous avons vu (chap. I § 6) comment le nombre entier résultait de la fusion opératoire des « groupements » de classes et de relations asymétriques en un seul « groupe » présentant, dans le fini, un caractère simultanément cardinal et ordinal. On peut donc s’attendre, si la correspondance des deux systèmes logique et infralogique est exacte, à ce que la mesure (laquelle équivaut dans le domaine spatial à ce qu’est le nombre sur le terrain des ensembles discontinus) résulte de même d’une fusion des opérations de partition et de déplacement. On peut s’attendre également à ce que la quantification « extensive » résulte d’une généralisation, s’étendant aux rapports entre les parties d’un même tout, des relations établies par les opérations « intensives » entre les parties et le tout comme tel.
I. Qu’est-ce d’abord, du point de vue génétique, que la mesure d’une longueur ? Partons de l’un des axiomes métriques les plus intuitivement évidents, appelé depuis Eudoxe le postulat d’Archimède. Soit un segment de droite AB et un point C, situé au-delà de B : quelle que soit la position de C, on pourra toujours, en reportant successivement un certain nombre de fois la longueur AB, dépasser le point C. Demandons-nous maintenant si un sujet, en possession des seules intuitions spatiales imagées et préopératoires, ou des seules opérations concrètes de caractère « intensif », décrites au § 7, saisira un tel axiome ? Au niveau des simples intuitions imagées, il n’en sera rien : non seulement les jeunes sujets croient qu’une longueur déplacée ne se conserve pas, mais encore, en voulant reporter un certain nombre de fois le segment AB, ils construisent en général des segments A’B’ > AB puis A”B” > A’B’ en partant de l’idée que, en s’ajoutant aux précédents, ces nouveaux intervalles deviennent eux-mêmes plus grands. Au niveau des opérations intensives concrètes, par contre, ils sont capables de vérifier par superposition la congruence de deux
[p. 219] longueurs quelconques (non successives) A1 B1 = A2 B2 et A2 B2 = A3 B3 et d’en tirer la conclusion A1 B1 = A3 B3. Mais cette double découverte de l’égalité par congruence et de la transitivité des congruences ne suffit point encore psychologiquement à constituer la mesure : il ne s’agit toujours que d’opérations infralogiques « intensives », comparables aux opérations simplement logiques, et cela tant que n’intervient pas l’itération d’une unité comme dans l’axiome d’Archimède : AB + AB = 2 AB ; 2 AB + AB = 3 AB ; etc. Or, l’expérience montre qu’il existe un décalage appréciable entre le moment où devient accessible l’emploi d’une « commune mesure » qualitative (transitivité des congruences) et le report d’un segment-unité AB, c’est-à-dire d’une partie donnée appliquée sur les autres parties du même tout, jusqu’à épuisement de la totalité considérée alors comme un multiple de la partie choisie comme unité.
C’est que, dans les opérations infralogiques décrites précédemment, il n’intervient qu’un seul type de rapports quantitatifs : ce sont les rapports « intensifs » de partie à tout 58, soit A < B et A’ < B si B = A + A’, mais sans quantification de la relation entre une partie (A) et les autres (A’). Dès lors, à s’en tenir à ces rapports « intensifs », il n’existe que deux sortes d’opérations possibles de départ (plus celles qui en sont tirées directement, par multiplication, etc.) : la partition, qui consiste à décomposer B en A et A’ (ou à recomposer B en réunissant A et A’) et le placement qui consiste à situer A avant A’ ou sur A’, etc. (ou le déplacement qui situe A après A’ ou sous A’, etc.) Mais il n’existe pas de groupement opératoire « intensif » dont les opérations puissent engendrer simultanément une partition et des déplacements, parce que l’addition partitive revient à réunir les uns aux autres des éléments d’objets, indépendamment de leur ordre de succession, et que le déplacement consiste (antérieurement à toute métrique) à modifier précisément les relations d’ordre. Au contraire, mesurer le tout B au moyen de la partie A consiste simultanément à répartir le tout en éléments (dont la partie A), et à déplacer la partie A sur la partie restante A’, de manière à comparer l’élément A choisi comme unité avec la différence B − A : il en résulte le rapport B = nA (p. ex. B = 2 A si A = A’), lequel implique effectivement une partition et un déplacement réunis, tous deux fusionnés en une nouvelle opération. Cette opération nouvelle n’est autre que la comparaison des parties A et A’ par déplacement de l’une sur l’autre, et une telle comparaison diffère à la fois de la simple relation
[p. 220] d’inclusion A < B et du simple déplacement de A par rapport à A’, qui caractérisaient les partitions et placements de caractère intensif. Constitutive d’une partie unité, la comparaison métrique est, en effet, source d’itération, par opposition aux emboîtements immobiles de la partition pure, et aux déplacements sans partition ; et cette itération atteste à elle seule la synthèse réalisée entre les deux sortes d’opérations, opérations d’emblée complémentaires, mais demeurant jusque là distinctes. Seulement la construction d’une partie susceptible d’itération, et servant ainsi d’unité, supprime par le fait même les qualités différentielles attachées auparavant aux parties non rapportées les unes aux autres, résultant de la partition « intensive ».
On voit ainsi combien la construction de la mesure est parallèle, logiquement comme génétiquement, à celle du nombre lui-même, bien que celle-là ne résulte pas d’une simple application de celui-ci aux grandeurs spatiales. Dans les deux cas il y a d’abord élaboration des opérations qualitatives intensives : addition des classes et des relations asymétriques, d’une part, addition partitive et addition des déplacements d’autre part. D’où la possibilité de compositions transitives, et réversibles, se traduisant dans le domaine logique par les premières déductions concrètes cohérentes (avec conservation des ensembles considérés) et, dans le domaine infralogique, par l’utilisation de moyens termes servant à la comparaison par congruence simple (A = B ; B = C d’où A = C). Les groupements logiques une fois constitués, les correspondances numériques opératoires résultant de leur synthèse s’ensuivent sans plus (par opposition aux nombres intuitifs allant de 1 à 5-6 et qui ne sont pas susceptibles de transformations opératoires tant qu’ils reposent sur de simples configurations imagées). Dans le domaine de la mesure, au contraire, le passage de la transitivité des congruences à l’itération et au fractionnement de l’unité prend encore un certain temps, occupé précisément à la fusion progressive de la partition et du déplacement : ce retard (de 1 à 2 ans) de l’achèvement des opérations proprement métriques sur la constitution du nombre entier opératoire est dû aux difficultés intuitives plus grandes de concevoir un continu comme formé par l’itération de l’une de ses propres parties alors que cette partie n’est pas délimitée d’avance par une coupure perceptible. Ce décalage entre les stades terminaux du développement du nombre entier et de la mesure rend d’autant plus frappant le parallélisme des mécanismes formateurs, en montrant
[p. 221] ainsi à la fois leur indépendance relative et leur convergence finale.
II. Mais la mathématisation de l’espace ne consiste pas seulement en une construction de la quantité métrique. Entre les parties A et A’ d’un même tout B, il peut y avoir comparaison sans que A’ soit réduit à un multiple de A, c’est-à-dire sans que A soit constitué en une unité itérable. Il suffit alors d’établir les relations A < A’ ou A’ < A, et que cette différence entre A et A’ soit susceptible de report ou de transformation régulière dans le cas des emboîtements suivants (entre B et B’ au sein de C, puis entre C et C’ au sein de D, etc.) : nous parlerons en ce cas de quantification « extensive » en général (la quantité métrique étant un simple cas particulier des quantités extensives).
Or, l’analyse génétique montre que la quantité extensive apparaît en même temps que quantification métrique de l’espace, et même souvent quelque peu auparavant (entre l’achèvement des groupements intensifs et la constitution de la mesure). L’exemple le plus simple en est le dessin de verticales de mêmes hauteurs et espacées à distances égales, mais vues en profondeur. En ce cas, les éléments présentent les rapports suivants (si nous appelons A le terme le plus éloigné et A’, B’, C’ etc., les différences entre A et B, B et C, C et D, etc.) : A < B < C < D… et A’ = B’ = C’ etc. ou même A’ < B’ < C’, etc. (avec par exemple égalité des différences entre les différences). Nous avons observé aux mêmes niveaux génétiques, l’apparition de la quantification extensive dans le développement des réactions aux questions de similitude, de transformations affines du losange, etc. 59
On sait que toutes les branches de la géométrie dans lesquelles n’intervient pas le mouvement (topologie, géométries projective et affine, similitudes) sont dites « qualitatives », car les relations en jeu peuvent y être engendrées indépendamment de toute métrique. En réalité, elles ne sont nullement qualitatives dans le sens des opérations simplement logiques ou infralogiques, dont la quantification se réduit aux rapports « intensifs » entre la partie et le tout, et elles font nécessairement intervenir cette quantification extensive due aux relations entre les parties d’un même tout, dont nous venons de
[p. 222] rappeler la formation génétique. Qu’il s’agisse des rapports anharmoniques, intervenant en géométrie projective, des affinités et similitudes ou proportions, etc., il est évident que leur construction, même purement graphique dans le sens où Von Staudt a opposé les méthodes graphiques qualitatives aux méthodes métriques, suppose des rapports précis entre les parties elles-mêmes. C’est ainsi qu’en une proportion telle que A1/B1 = A2/B2 il ne suffit pas de savoir que les segments partiels A1 et A2 sont inférieurs à leurs totalités respectives B1 et B2, mais il s’agit de préciser de combien. Ou bien alors on traduira la proposition en rapports métriques, ou bien on construira les demi-droites B1 et B2 à partir de leur point d’intersection, ainsi que les segments successifs A1 et A’1 (= B1 − A1) ; A1 et A’2 (= B2 − A2) : le segment A1 se trouvera en ce cas dans le même rapport à l’égard de B1 que A2 à l’égard de B2, si les différences A’1 et A’2 sont également proportionnelles, et cette égalité des rapports se reconnaît graphiquement au fait que les droites reliant les extrémités de A1 et de A2 ainsi que de A’1 et A’2, sont parallèles entre elles. La construction graphique des proportions met ainsi ipso facto les parties A’1 et A’2 en relation avec leurs parties complémentaires A’1 et A’2 : c’est ce qui atteste la nature « extensive » des proportions 60, par opposition à un « corrélât » logique intensif ne connaissant que les rapports de partie à tout, p. ex. « L’Île-de-France est à la France comme le Latium à l’Italie. » Il est clair que cette quantification extensive se retrouve en topologie, dans la définition des points de condensation (« tout entourage » dans le postulat de Weierstrass signifie des entourages de plus en plus petits) ; dans le postulat des intervalles emboîtés de Cantor, etc.
§ 9. Les opérations formelles et la géométrie axiomatique🔗
Nous venons de voir (§ 7 et 8) que la notion confuse désignée par les mathématiciens sous le nom d’« intuition » spatiale recouvre déjà deux réalités bien distinctes, l’une consistant en représentations imagées inaptes à traduire les transformations, l’autre consistant en opérations concrètes, c’est-à-dire en actions intériorisées, et devenues susceptibles de compositions transitives, réversibles et associatives, soit infralogiques et intensives (comme les opérations logiques),
[p. 223] soit extensives et métriques. Or, entre ces deux paliers « intuitifs » de la connaissance spatiale (l’un préopératoire et l’autre opératoire mais concret) et la géométrie axiomatique, au sens moderne du terme, s’intercale encore un troisième niveau, qui, comme nous l’avons vu (§ 6), correspond à la géométrie déductive et formelle des Grecs, mais qui fait aujourd’hui figure de construction demeurée intuitive, quoiqu’en un sens supérieur. Ce troisième palier est caractérisé génétiquement par la constitution des opérations « formelles » opposées aux opérations « concrètes » examinées jusqu’ici.
Les opérations concrètes portent directement sur les objets manipulables, ou sur leurs symboles représentatifs, tels que les figures pouvant être dessinées et schématisées à des degrés divers. Elles n’en sont pas moins des actions ou des opérations du sujet, et le problème épistémologique demeure entier de savoir quelle est en elles la part du sujet lui-même, et celle de l’expérience, ainsi que de déterminer si cette expérience est comparable à l’expérience physique ou comporte d’autres rapports entre le sujet et l’objet (voir § 12). Mais les opérations concrètes sont des actions proprement dites, matérielles ou mentalisées, et c’est ce qui leur vaut le qualificatif équivoque d’« intuitives ». Les opérations formelles, au contraire, portent sur des propositions, c’est-à-dire sur des hypothèses, et non plus sur des objets, ce qui semble au premier abord marquer une coupure extrêmement nette correspondant historiquement à l’opposition de la géométrie déductive grecque, de Pythagore à Euclide et à ses continuateurs, par rapport à la géométrie dite « empirique » des arpenteurs égyptiens.
Mais tant l’analyse génétique que l’analyse axiomatique tendent à atténuer cette distinction de nature entre les opérations concrètes et les opérations formelles initiales, à tel point que la coupure paraît aujourd’hui s’être déplacée, et séparer fondamentalement l’axiomatique des Anciens et celle des contemporains. Un tel changement de perspective est d’ailleurs à lui seul de nature à mettre en garde une épistémologie génétique quant à la valeur relative et mouvante des antithèses, considérées d’abord comme définitives, et c’est ce que nous verrons tout à l’heure. Pour le moment, il s’agit de comprendre le pourquoi de cette continuité, rétablie après coup entre les opérations concrètes et les opérations formelles élémentaires. Du point de vue de l’axiomatique contemporaine, la déduction formelle propre à Euclide est encore intuitive,
[p. 224] pour cette raison bien simple que les propositions entrant à titre de composantes dans le mécanisme déductif des raisonnements sont choisies en fonction de leur signification concrète, c’est-à-dire de leur contenu lui-même, rapporté à des figures réelles ou possibles. L’un des créateurs de l’axiomatique moderne, Pasch, réclamait dès 1882 des procédés de raisonnements indépendants de la signification des concepts géométriques, seules les relations entre ces concepts étant appelées à intervenir : la géométrie déductive des Grecs, quoique formelle en son mécanisme opératoire, s’est au contraire attachée d’abord aux significations des concepts eux-mêmes, d’où son caractère encore semi-intuitif.
Du point de vue génétique, le passage continu des opérations concrètes aux opérations formelles n’est pas moins évident qu’historiquement et éclaire les remarques précédentes. Chacune des opérations concrètes examinées aux § 7 et 8 devient, en effet, susceptible vers la fin de l’enfance (dès les environs de 12 ans), de se traduire sous la forme de simples propositions. Ce n’est pas à dire que ces opérations, au niveau des systèmes concrets (de 7 à 11 ans) ne consistaient pas en jugements exprimant déjà, par le moyen de propositions, des actions extérieures possibles, mais intériorisées en simples schèmes opératoires. Seulement, il s’agissait de jugements ou de propositions intervenant seulement à l’occasion d’une manipulation réelle, d’une construction graphique ou d’une représentation imagée symbolisant ces réalités. Au contraire, les propositions sur lesquelles vont porter les opérations formelles se détachent de l’action, même possible, ou, plus précisément, commencent à la dépasser indéfiniment : c’est ainsi que la partition d’un continu aboutit, sur le plan concret, à des éléments finis (« points » en nombre limité, etc.), tandis que vers 12 ans l’enfant reconnaîtra la possibilité de continuer sans fin une telle partition, l’opération formelle s’affirmant ainsi d’emblée irréalisable et substituant l’hypothèse à l’objet représentable. C’est pourquoi, sur le plan formel, toute distinction disparaît entre les opérations infralogiques, portant sur l’objet continu et les opérations logico-arithmétiques portant sur les objets discontinus réunis en classes, sériés en relations asymétriques : le continu devient susceptible d’un traitement logico-arithmétique et les relations spatiales s’insèrent dans le cadre des relations en général. Tout se passe donc comme si le mécanisme opératoire constitué par les opérations concrètes, une fois les intuitions initiales suffisamment articulées, se libérait au niveau formel grâce à la mobilité nouvelle que permet la formulation abstraite de la déduction pure.
[p. 225] Il s’agit donc de comprendre ce qu’est cette logique des propositions, qui se superpose, à partir du présent niveau, à celle des opérations concrètes (infralogiques aussi bien que logiques), car c’est cette logique des propositions qui, par son développement autonome, conduira jusqu’à l’axiomatique proprement dite.
Or, la logique des propositions diffère de celle des opérations concrètes par le fait qu’elle est doublement opératoire, consistant ainsi en opérations au second degré ou opérations effectuées sur d’autres opérations. En effet : 1° Toute proposition est en son contenu une opération (intrapropositionnelle), mais énoncée verbalement ou lieu d’être exécutée en action 61 : p. ex., des axiomes d’Euclide tels que « deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles (ax. I), le tout est plus grand que la partie (ax. VIII), deux grandeurs pouvant s’appliquer l’une sur l’autre par congruence sont égales (ax. V), deux parties égales enlevées à des totalités égales laissent des restes égaux, etc., sont des vérités que l’enfant découvre vers 7-8 ans par le moyen d’opérations concrètes (après les avoir ignorées et même niées auparavant, au niveau des intuitions imagées initiales) et que la pensée formelle énonce simplement à titre de propositions verbales, pour raisonner par leur intermédiaire, comme le raisonnement concret les appliquait à l’action sans les formuler explicitement. 2° Les propositions qui sont ainsi déjà opératoires en leurs contenus respectifs sont ensuite combinées entre elles selon un ensemble d’opérations interpropositionnelles (implications, incompatibilités, alternatives, etc.), lesquelles ne portent plus sur les classes et les relations intérieures à chaque proposition mais sur les liaisons des propositions entre elles : ce sont donc des opérations qui portent (mais au second degré) sur les opérations primaires énoncées par les propositions.
Rappelons d’abord que ces opérations interpropositionnelles peuvent être réduites les unes aux autres grâce en particulier au jeu des disjonctions (∨), et des conjonctions (.), c’est-à-dire des « formes normales » disjonctives ou conjonctives. D’autre part, les deux opérations fondamentales (p ∨ q) et (p . q) constituent l’opération directe et inverse du système
[p. 226] (loi de dualité). En outre, pour comprendre ce qu’est l’implication, il suffit de remarquer que deux propositions qui s’impliquent mutuellement sont équivalentes : si A implique B et que B implique A, A et B sont équivalents. Si donc A implique B sans que la réciproque soit vraie, A n’est que partiellement équivalent à B : en affirmant B, on affirme alors A ou autre chose. Appelons A’ cette autre proposition que B peut entraîner : il s’ensuit que B implique A ou A’ et réciproquement [B ≡ (A ∨ A’)], c’est-à-dire que B est équivalent à « A ou A’ ». P. ex. la proposition « x est une ellipse » implique « x est une section conique », mais la proposition « x est une section conique » implique « x est, soit une ellipse, soit une section conique autre que l’ellipse ». L’implication entre propositions suppose donc une classification préalable correspondant à leur contenu intrapropositionnel. Il en est ainsi des incompatibilités, etc. et de la contradiction elle-même : « x est à la fois A et A’ » est contradictoire en tant que A et A’ partagent B en deux sous-classes complémentaires 62.
De ces remarques résulte le fait que les propositions s’emboîtent les unes dans les autres à la manière des classes logiques elles-mêmes, c’est-à-dire par divisions dichotomiques successives. Un système de propositions peut donc être disposé sous forme de « groupement » : A implique une suite de propositions emboîtées B, C, D… etc., et est incompatible avec les propositions complémentaires A’, B’, C’…, etc., respectivement emboîtées aussi en B, C, D… Un système de propositions constitue donc un ensemble opératoire 63, dont l’opération fondamentale est l’implication p ⊃ q toujours réductible à la forme : p ∨ p’ = q.
On comprend ainsi comment la logique des propositions, qui caractérise la pensée formelle, est elle-même une logique opératoire, mais au second degré : les propositions sur lesquelles elle porte ne sont pas autre chose que des opérations, isomorphes aux opérations concrètes, mais généralisées et exprimées par un ensemble de signes au lieu d’être effectuées en action ; et le système comme tel des propositions est à son tour un ensemble opératoire, puisque ces propositions sont, en tant que propositions, reliées par des opérations interpropositionnelles, c’est-à-dire par des opérations semblables à celles qui permettent la construction des groupements de classes ou de relations.
Mais comment le mécanisme des opérations formelles, qui prolonge ainsi, de la façon la plus continue, celui des opérations
[p. 227] concrètes et a pu, par conséquent, porter si longtemps sur des propositions à contenu « intuitif » évident, a-t-il abouti, en fin de compte, à cette inversion de sens que marque l’axiomatique contemporaine ? La logique utilisée par l’axiomatique moderne ne diffère point en effet, fondamentalement, nous ne disons pas de la logique classique (ou logique des théoriciens) mais de la logique formelle spontanée et vivante, donc de cette logique des opérations formelles que la logistique a explicitée sous le nom de calcul des propositions et dont nous venons de constater les attaches avec le concret : tout au plus, y a-t-il eu progrès dans la formulation, c’est-à-dire dans la technique logistique, mais cette technique n’a pas modifié en son fonctionnement même le raisonnement humain. Elle en a fourni une expression axiomatique sur son terrain propre, ce qui est autre chose, et a, par conséquent, affiné grandement l’analyse logique, c’est-à-dire la réflexion de la pensée logique sur elle-même. Mais il n’y a pas plus d’écart entre la technique logistique et le raisonnement formel spontané des géomètres, qu’entre celui-ci et les opérations concrètes. Comment donc les opérations formelles ont-elles finalement engendré l’axiomatique géométrique actuelle ?
Comparée à la déduction formelle et pseudo-axiomatique pratiquée par Euclide et par la géométrie classique, la méthode axiomatique des géomètres contemporains présente essentiellement ce caractère nouveau que, s’astreignant à tout démontrer déductivement en procédant d’axiomes aussi élémentaires que possible, et à tout définir au moyen des notions adoptées à titre d’indéfinissables, elle ne se borne plus à suivre les implications dans leur déroulement progressif à partir de propositions initiales intuitivement évidentes, mais elle cherche à analyser régressivement les implications de départ en dissociant toujours davantage les unes des autres les propositions choisies comme axiomes. Remontant ainsi à la source, par analyse réflexive systématique, elle est conduite à poser ses axiomes, non plus en vertu de leur évidence intrinsèque — l’évidence étant le dernier résidu intuitif hérité des niveaux de pensée précédents — mais dans la mesure où ils peuvent servir de support à une construction déductive telle qu’aucun lien n’échappe plus à la formulation. La pensée axiomatique ne constitue donc pas, par elle-même, un nouveau système d’opérations intellectuelles : elle recueille tel quel l’héritage des opérations formelles, mais les applique selon une autre direction, orientée vers l’origine et non plus dans le sens de la seule construction.
[p. 228] Or, une constatation importante, du point de vue de la psychologie de la pensée et de l’épistémologie génétique, doit être faite à ce sujet : c’est qu’une telle recherche de dissection purement formelle des sources, au lieu de s’éloigner de ce qui est psychologiquement primitif, comme la technique d’apparence artificielle de l’axiomatique pourrait le faire craindre, elle s’en rapproche au contraire bien davantage que l’axiomatique d’Euclide, fondée sur l’évidence, mais sur une évidence qui constitue en réalité le produit d’une longue évolution de pensée par opposition aux points de départ réels.
D’une part, en effet, la logique d’Aristote (que L. Brunschvicg compare avec raison à la géométrie d’Euclide) est beaucoup plus éloignée des démarches de la pensée réelle que la logique moderne (laquelle constitue sur son terrain propre une vraie axiomatique), parce que la première ne porte que sur les concepts du langage, tandis que la seconde atteint les opérations formatrices de ces concepts. C’est pourquoi les lois des « groupements » que l’on peut former au moyen de ces opérations se trouvent être en même temps les lois d’équilibre de la pensée, dès le niveau des opérations concrètes, et il en est notamment ainsi de la réversibilité, qui commande l’évolution entière de l’intelligence dès le niveau sensori-moteur jusqu’aux opérations interpropositionnelles (formelles) inclusivement.
D’autre part, en ce qui concerne la géométrie elle-même, les axiomes d’Euclide expriment des vérités logiques ou métriques acquises au niveau seulement des opérations concrètes et sans signification générale dans les domaines antérieurs, tandis que l’axiomatique véritable des modernes atteint les racines psychologiques de l’espace, en particulier sur le terrain topologique. Dans leur bel ouvrage sur la Topologie Alexandrof et Hopf introduisent p. ex. un ensemble d’axiomes successifs conduisant par paliers des notions fondamentales à un espace coordonnable. Or, il est frappant de constater combien cette succession correspond à l’ordre génétique : sont ainsi introduits en premier lieu des « Berührungspunkte », ou points de contact, après lesquels apparaît le « voisinage », mais sans encore de « séparation », puis vient celle-ci, etc. comme s’il s’agissait de reconstituer la genèse réelle de l’espace sur le palier perceptif aussi bien que sur les paliers ultérieurs. Il subsiste naturellement cette différence essentielle que la quantification extensive de ces notions est immédiatement introduite (avec la définition des points d’accumulation, etc.), mais, une telle quantification mise à part, cette axiomatique peut fournir
[p. 229] un fil conducteur à la recherche génétique, tandis que les axiomes d’Euclide servent tout au plus, du point de vue psychologique, à déceler des rapports devenus évidents à partir d’un certain niveau mental et qui ne le sont nullement au départ.
Or, cette convergence relative entre l’analyse axiomatique et l’analyse génétique va de soi si, comme nous avons cherché à le montrer plus haut (chap. 1 § 7), les notions choisies comme indéfinissables et les propositions choisies comme indémontrables (axiomes sur lesquelles repose la construction axiomatique) constituent en réalité un noyau opératoire irréductible, caractérisé par certaines implications implicites entre opérations (par opposition aux implications entre propositions) et dû par conséquent à certaines abstractions à partir des coordinations inhérentes aux actions du sujet. Les axiomes géométriques de Hilbert sont aussi révélateurs à cet égard que les axiomes ordinaux de Peano discutés à propos du nombre entier. Lorsque Hilbert se donne p. ex. l’axiome d’ordre selon lequel, si B est situé entre A et C il l’est aussi entre C et A, il est clair que, même sans aucun appel à l’« intuition » spatiale ou temporelle, et en ne considérant que cette pure symétrie formelle de la relation « entre », par opposition à l’asymétrie des relations de succession AC et CA, l’axiome en question implique lui-même la possibilité de distinguer deux sens de parcours de la suite ABC : or, si un sens de « parcours » ne correspond pas à un mouvement dans le temps ou dans l’espace, il suppose tout au moins une opération logique d’énumération, c’est-à-dire une action orientée dont on pourrait expliciter toutes les conditions (et qui correspond à une opération concrète bien définie comme nous l’avons vu au § 7). De même les axiomes sur la congruence des segments admettent p. ex. (ax. III) la possibilité de reporter, à partir d’un point déterminé, un segment A’B’ congruent à un segment donné AB, ce qui implique l’itération possible de cette opération ; ils admettent ainsi l’égalité des segments totaux A’C et AC si les segments partiels de l’un A’B’ et B’C’, sont congruents aux segments partiels de l’autre, AB et BC (ax. IV) ce qui implique une addition partitive et une mise en correspondance bi-univoque possible des points ABC et A’B’C’, ainsi que des segments compris entre les points. Or, se donner l’addition des parties en un tout, ainsi que l’itération du report d’un segment (laquelle réapparaît dans l’axiome d’Archimède, également choisi par Hilbert), c’est évidemment se donner dès le départ un ensemble déjà fort complexe d’implications entre opérations ; cela est fort légitime et n’entame
[p. 230] en rien la rigueur des propositions ultérieures, fondée sur l’implication entre seules propositions, mais cela suffit à rendre indémontrable, par une méthode d’analyse logique directe, la compatibilité des axiomes admis, puisque ces axiomes impliquent déjà toute la logique (ordre et addition des parties en un tout) ainsi que l’itération elle-même. Il est donc évident que l’axiomatique géométrique repose sur un cercle opératoire préalable, que ne rompt en rien la constitution de métathéories, puisque celles-ci introduisent de nouveaux axiomes chargés de toutes leurs implications logiques propres : ce cercle consiste en un ensemble d’implications mutuelles entre opérations (au sens du § 7 du chap. I) et suppose par conséquent une suite indéfinie d’abstractions à partir des coordinations antérieures de l’action du sujet. Mais c’est pourquoi, d’autre part, l’analyse axiomatique converge, beaucoup plus que l’on n’aurait pu s’y attendre, avec l’analyse génétique.
Cela dit, on voit en quels termes va se poser génétiquement le problème central des rapports entre la géométrie axiomatique et ce que les mathématiciens appellent globalement l’« intuition », c’est-à-dire l’ensemble des niveaux compris entre l’espace perceptif et les opérations formelles initiales. À cet égard, il faut noter l’existence de trois sortes de solutions, chez les mathématiciens eux-mêmes. Pour les partisans exclusifs de la méthode axiomatique, celle-ci est aux antipodes de l’intuition, et elle ne lui doit rien ou du moins s’efforce, avec un succès croissant (dont on extrapole le passage à la limite) de ne plus rien lui devoir. Pour les empiristes, comme E. Borel, et les intuitionnistes, l’axiomatique est une traduction après coup et toujours un peu artificielle, des résultats obtenus au préalable par la pensée non axiomatique, c’est-à-dire par l’« intuition » sensible ou « rationnelle ». Pour F. Gonseth, enfin, l’axiomatique est un « schéma », mais présentant cette particularité d’être déjà en germe, à des degrés divers, dans l’intuition elle-même, tandis qu’il demeure de l’intuitif, également à des degrés divers, en toute axiomatique (du moins en toute axiomatique « efficace », par opposition à celle de Zermelo, p. ex., qui ne correspondrait à plus rien de tel). Mais c’est, en général, à l’« intuition » envisagée plus ou moins en bloc, qu’est opposée l’axiomatique, soit pour la défendre, soit pour la dévaluer, soit pour la situer en tant que science « abstraite » en regard des méthodes intuitives ou expérimentales. Même Gonseth distingue sans doute trop peu les divers paliers hétérogènes de l’intuition et ne souligne point assez l’aspect opératoire
[p. 231] des formes supérieures de cette connaissance non axiomatique de l’espace (voir plus loin § 11).
Nous accordons pleinement à Gonseth le caractère de « schéma » de toute axiomatique à l’égard de la science réelle correspondante (nous avons défendu ce point de vue quant aux rapports entre la logistique et les mécanismes de la pensée, et le retrouverons au chap. XII). Mais, si ce terme de schéma prend ainsi tout son sens en tant que relatif à une analyse méthodologique, il recouvre par contre une série de problèmes, au point de vue génétique : dans la mesure, en effet, où comme l’admet Gonseth lui-même, il existe dans l’« intuition » une série de paliers différents, il s’agit alors à la fois de caractériser, sur chacun d’eux, le rapport entre les actions du sujet et les objets de cette activité, et d’analyser de ce même point de vue le mécanisme opératoire rendant possible chacun de ces niveaux. Or, tout schématisme présente deux pôles, l’un d’assimilation à l’activité du sujet, l’autre d’accommodation au réel. En tant que mécanisme assimilateur, l’essentiel de sa construction tient à une abstraction à partir des coordinations de l’action ; en particulier, un schéma axiomatique étant réflexif autant que constructif, c’est-à-dire remontant aux sources autant qu’il reconstruit l’ensemble, la question est alors d’expliquer ses connexions avec les coordinations antérieures. D’autre part, en tant qu’accommodation au réel, le schématisme spatial aboutit à une adéquation de plus en plus générale : les schèmes initiaux étant centrés sur l’activité du sujet, il s’agit de comprendre comment celui-ci parvient à les décentrer, jusqu’à construire des schémas adéquats à toute expérience possible.
Or, à envisager les rapports entre chacun des paliers, envisagés en ce chapitre, et son successeur, on assiste à un double processus, qui se renouvelle périodiquement lors de chaque nouveau passage. C’est ce double processus qui aboutit précisément, en fin de compte, à la construction du « schéma » axiomatique. D’une part, tout système de schèmes constituant un cercle d’actions ou d’opérations interdépendantes, il y a, lors de chaque passage d’un niveau déterminé au suivant, élargissement et articulation plus mobile du cercle antérieurement plus étroit et plus rigide, et c’est en cette articulation, tendant vers la réversibilité complète, que se trouve l’explication de la décentration des schèmes initiaux ; d’autre part, lors de chaque élargissement des schèmes antérieurs, les articulations nouvelles qui en résultent rejaillissent sur les coordinations de départ et les intègrent dans le nouveau cercle : c’est pourquoi
[p. 232] le processus évolutif est toujours réflexif autant que constructif.
Ainsi, le point de départ de chaque palier (sans jamais de commencement absolu, puisque les coordinations organiques précèdent elles-mêmes les coordinations mentales), est toujours conditionné par un cercle, que forment les connaissances ou les actions, au niveau considéré et dont le sujet ne peut sortir, parvenant seulement à l’élargir et à l’assouplir en lui assimilant de nouveaux éléments. Ce cercle est dû au fait que la connaissance est nécessairement une assimilation de l’objet aux activités du sujet, et que celles-ci constituent un tout fermé comme l’organisation réflexe et organique elle-même. Toute prise de contact avec le milieu (et ceci intéresse l’épistémologie entière et pas seulement celle de l’espace), de la plus simple des sensations aux reconstructions les plus « abstraites » est donc toujours relative à une action du sujet et c’est le schématisme de ces actions, aptes à se reproduire et à se généraliser qui constitue les premiers schèmes spatiaux. La différenciation des données de l’expérience n’est donc jamais due (à tous les niveaux) qu’à une accommodation de ces schèmes d’assimilation, accommodation de plus en plus précise et générale, mais d’abord à peine différenciée de l’assimilation elle-même.
Il est donc clair que les schèmes initiaux sont centrés sur le sujet lui-même et tout l’espace perceptif, puis sensori-moteur, commence par relever de cet égocentrisme spatial. Mais, après avoir tout rapporté à son corps, le sujet en arrive à situer au contraire celui-ci « dans » un espace de plus en plus décentré. Cette décentration, qu’amorce déjà l’espace sensori-moteur et qui occupe toute l’élaboration représentative des rapports spatiaux jusqu’aux opérations concrètes, puis formelles, est l’œuvre de l’articulation progressive des schèmes et de la réversibilité opératoire qui en marque l’équilibre. Le schème perceptif est essentiellement rigide et étroit ; assoupli et élargi par le schème sensori-moteur, il aboutit à cette première décentration qu’est la construction de l’objet et du groupe pratique des déplacements. Le schème imagé est plus vaste, mais encore statique, avant que son articulation aboutisse aux compositions mobiles, transitives et réversibles du schème opératoire concret, et que le cercle limité de ces opérations concrètes conduise enfin à celui des opérations formelles, c’est-à-dire au seuil du schéma axiomatique.
Or, si nous rappelons ici l’ensemble de cette succession pour interpréter la construction des schémas abstraits ou axiomatiques, c’est que, associés par couples, ces niveaux de l’élaboration progressive du mécanisme opératoire forment comme une suite de rapports proportionnels, et que cette suite marque
[p. 233] la continuité complète de ce processus général de décentration et d’articulation des schèmes, ainsi que d’élargissement graduel des cercles constitués sur chaque palier successif. On peut dire, en effet, que les schémas axiomatiques sont aux schèmes formels ce que ceux-ci sont aux opérations concrètes ; que ces dernières sont aux schèmes intuitifs imagés ce que ceux-ci sont aux schèmes sensori-moteurs, etc. 64 : chacun des seconds termes de ces rapports constitue un équilibre mobile et assoupli des totalités plus étroites et plus rigides représentées par le premier terme, et chaque passage d’un niveau au suivant marque un affranchissement du mécanisme actif puis opératoire appuyé sur les coordinations du niveau précédent.
S’il est donc vrai, comme nous le supposions au début de ce § (et du § 7 du chap. I) que les notions indéfinissables et les propositions indémontrables, servant de point de départ à toute axiomatique, plongent leurs racines en un système d’opérations, dont les implications, irréductibles à la formulation explicite et complète, reposent elles-mêmes sur des coordinations antérieures (tel le cercle des opérations logiques à compatibilité indémontrable, sinon par elles-mêmes), les attaches qui relient l’axiomatique à la pensée concrète ne sont pas à chercher dans leur contenu, c’est-à-dire dans une correspondance entre l’« abstrait » et la réalité extérieure actuelle (par rapport à la théorie considérée) : c’est dans la forme même, c’est-à-dire à l’intérieur du sujet, donc dans la filiation entre les coordinations formelles axiomatisées et les coordinations dont elles procèdent génétiquement, qu’est le lien entre l’abstrait et le concret, car l’« abstrait » résulte, en ce cas, d’une abstraction par rapport aux coordinations de l’action et non pas d’une abstraction par rapport à l’objet.
En effet, ce qui donne sa vraie signification au processus de décentration des schèmes, dans la direction de la mobilité réversible, c’est que, aux étapes de la construction génétique
[p. 234] que nous venons de rappeler, correspondent des étapes corrélatives dans le sens « réflexif », c’est-à-dire dans le sens d’une intégration des schèmes du niveau précédent, mais avec remaniement de leurs propres connexions et abstraction des éléments généralisables de leurs propres coordinations. C’est sur ce point que se marque, le plus nettement, la différence entre la notion d’un simple « schéma », conçu comme une adaptation « sommaire » au réel, et le système des schèmes relatifs à l’activité propre du sujet, car, à chaque nouveau palier, le rôle de cette activité devient de plus en plus grand dans le sens de la coordination nécessaire par opposition à l’adéquation expérimentale. Or, cette coordination, qui se reconnaît à la nécessité hypothético-déductive des constructions (cette nécessité que les idéalistes considèrent comme a priori, tandis qu’elle se constitue par équilibration progressive au cours du développement sans être donnée toute faite au départ) n’est pas autre chose que la coordination propre aux actions du sujet, à l’œuvre dès l’assimilation la plus primitive, mais décentrée, ou rendue réversible, par le processus que l’on a vu et « réfléchie » par le processus que nous allons décrire maintenant.
En effet, une action n’étant jamais isolée, il est impossible que le sujet assimile une donnée nouvelle à son activité sans qu’intervienne une coordination antérieure. Repartons à cet égard, de deux des catégories d’axiomes qu’utilise Hilbert pour sa reconstruction abstraite de l’espace : les axiomes d’ordre, d’une part, et celui que nous rattachions plus haut à l’addition partitive (si les segments A’B’ et B’C’ constituant un segment total A’C’ sont respectivement égaux aux segments AB et BC, le total A’C’ l’est aussi au total AC) 65. Il est clair que ces axiomes, quoiqu’indémontrables dans le système considéré, c’est-à-dire précisément choisis comme propositions premières, s’appuient eux-mêmes, grâce au jeu des « implications non explicites entre opérations » (que nous opposions aux implications entre propositions) sur les opérations formelles de la logique, dont les notions d’ordre et de réunion des parties en un tout sont des éléments constitutifs nécessaires. Mais les opérations formelles tirent elles-mêmes leurs matériaux, par abstraction à partir des coordinations antérieures, des opérations concrètes, tout en recombinant ces matériaux sous une forme nouvelle. Quant aux opérations concrètes, qui connaissent déjà les compositions d’ordre et d’addition partitive (voir § 7 et 8),
[p. 235] elles les ont constituées par une nouvelle élaboration d’éléments empruntés (également par abstraction à partir des coordinations antérieures), aux intuitions imagées initiales. Celles-ci ne les ont pas créées, mais réélaborées à partir de matériaux empruntés (à nouveau selon le même mode d’abstraction implicite) à l’ordre et à la partition sensori-motrices et perceptives. Quant aux compositions sensori-motrices, qui connaissent effectivement un certain ordre intervenant dans les suites de mouvements et une certaine partition perceptive, elles consistent en reconstructions, sur un nouveau plan, de matériaux tirés des coordinations réflexes (lesquelles s’appuient sur des coordinations organiques de divers degrés).
Les opérations d’ordre et d’addition partitive intervenant en une axiomatique aussi abstraite que celle de Hilbert plongent donc leurs racines, par implications préalables et abstraction à partir des coordinations antérieures, jusque dans le fonctionnement le plus élémentaire de la vie mentale et organique. C’est ce que Hilbert exprime en parlant d’un résidu a priori irréductible (voir § 6), mais, cela ne revient alors qu’à baptiser la difficulté. En réalité, aucun indice génétique ne nous conduit à considérer les notions d’ordre et de partition comme préformées ou préexistantes au point de départ des activités psychobiologiques : elles ne s’élaborent que très progressivement et nous avons assez vu la complication de leur construction chez l’enfant (§ 7). Mais elles ne se construisent pas avec rien et ne consistent qu’en réélaborations de matériaux (formes élémentaires d’ordre non réversible, partition imprécise et irréversible, etc.) qui seuls sont fournis d’avance. En outre ces matériaux ne sont pas abstraits des coordinations antérieures à la manière dont des caractères donnés sont abstraits de l’objet : c’est dans l’action sur les objets actuels que les nouvelles compositions s’élaborent, qui utilisent en les retravaillant les schèmes précédents ainsi différenciés, et c’est la continuité de ce processus d’assimilation qui relie sans cesse les coordinations présentes au schématisme antérieur. Il y a donc à la fois construction non préformée et assimilation à un passé qui se réélabore au cours de la construction même, mais il n’y a ni a priori ni commencement actuel absolu.
On conçoit alors comment la pensée axiomatique, située au sommet (actuel) de l’échelle, puisse être caractérisée par un progrès réflexif en même temps que par sa mobilité constructive. Bien plus, on comprend pourquoi le retour vers les sources effectué par les axiomatiques modernes présente deux
[p. 236] aspects corrélatifs : d’une part, la redécouverte des relations spatiales élémentaires, telles que les rapports topologiques, qui sont primitifs du point de vue de la genèse comme de celui des axiomes ; d’autre part, la prise de conscience des coordinations logiques, données sous la forme d’un cercle dont le sujet ne saurait sortir, puisqu’on ne peut pas démontrer logiquement la compatibilité des axiomes de la logique. Nous reviendrons au § 10 sur le retour aux notions initiales. Quant au cercle logique, nous venons de voir comment il s’appuie de proche en proche sur celui des coordinations motrices et organiques elles-mêmes. En effet, si, du point de vue structural, la logique n’est pas innée mais se construit peu à peu (comme tout le développement de l’enfant le démontre), il n’en reste pas moins que cette structuration progressive n’est pas due à l’objet physique, mais aux activités du sujet portant sur un objet quelconque, et que celles-ci témoignent, à tous les niveaux, d’une fonction invariante de cohérence, débutant avec la morphogenèse organique et les coordinations motrices héréditaires, pour se continuer au travers de l’organisation des schèmes sensori-moteurs et intuitifs jusqu’aux opérations concrètes et formelles. Or, l’espace, avons-nous vu aux § 7 et 8, n’est qu’un système d’actions et d’opérations infralogiques, portant sur l’objet comme tel et non pas sur les classes d’objets discontinus, et d’actions isomorphes aux actions et opérations logiques et numériques. L’existence d’une logique nécessaire, dont il est à jamais impossible de sortir, bien que sa structuration puisse se poursuivre encore et donner lieu à de nouveaux progrès, est donc liée à une réflexion sur les conditions mêmes des activités du sujet : or, ces activités forment un cercle de schèmes assimilateurs, et un cercle directement issu de tous les cycles antérieurs par élargissements successifs.
§ 10. La généralisation géométrique et l’ordre de succession des découvertes historiques🔗
Le double processus constructif et réflexif qui caractérise ainsi la construction de l’espace permet d’expliquer ce que l’on pourrait appeler le paradoxe génétique de la géométrie : l’ordre de succession des découvertes historiques se trouve être, en effet, sinon exactement inverse, du moins orienté en sens inverse de l’ordre de succession des étapes psycho-génétiques elles-mêmes.
Notons d’abord que cette inversion de sens entre la genèse et l’histoire, tout en se rencontrant en d’autres domaines, n’est pas générale. Sur le terrain du nombre, p. ex., on peut dire
[p. 237] que la construction historique débute par le nombre entier positif, avant de découvrir les nombres fractionnaires et surtout les nombres négatifs, à la manière dont l’enfant construit son arithmétique. Il est vrai que la notion de correspondance bi-univoque, qui est à la source du nombre entier, n’est effectivement devenue objet de réflexion scientifique que fort tard, ce qui constitue sur ce point particulier une inversion de sens comparable à celle que présente l’histoire de la géométrie. Mais cette inversion porte ici sur les coordinations opératoires formatrices du nombre et non pas sur les nombres eux-mêmes, tandis que, dans le domaine de l’espace, ce sont les différentes structures spatiales qui donnent lieu à l’inversion. Dans un autre domaine, comme celui des principes de conservation physique dont nous parlerons au chap. V, il y a également correspondance partielle entre l’histoire et la genèse : la conservation de la substance précède dans les deux cas celle du poids, et celle-ci précède à son tour celle des volumes corpusculaires.
Dans le domaine de l’espace, au contraire, nous avons constaté le primat, tant sur le terrain du développement perceptif que sur celui de la formation de la pensée, des structures topologiques par rapport aux structures projectives et euclidiennes, ces deux dernières apparaissant en second lieu et en solidarité les unes des autres. Or, historiquement la géométrie euclidienne a précédé de beaucoup la constitution de la géométrie projective, et celle-ci a précédé de beaucoup la découverte de la topologie.
Que l’espace euclidien se constitue seulement au terme des processus psycho-génétiques, nous avons vu pourquoi il en est ainsi. Sur le terrain de la perception, elle suppose la constitution d’une sorte de métrique perceptive fondée sur un invariant relatif (élaboré qualitativement) : la constance perceptive des grandeurs malgré l’éloignement. Or, la construction d’un tel invariant est liée à celle de l’objet et du groupe pratique des déplacements. Sur le terrain de la pensée, la structure euclidienne aboutit à la mesure, c’est-à-dire à une synthèse opératoire des opérations de partition et de déplacement, et rejoint ainsi le nombre entier et fractionnaire, constituant une structure achevée en parallélisme avec celle de l’arithmétique.
C’est sans doute à ces circonstances que la géométrie euclidienne a dû sa primauté historique, sur le plan de la pensée formelle socialisée et donnant lieu à l’essor d’une recherche scientifique collective. Mais la considération de la mesure n’explique pas tout et il est remarquable qu’Euclide n’énonce même
[p. 238] pas explicitement (sans parler des notions topologiques de voisinage, d’ordre, de continu, etc.) des axiomes relatifs au déplacement et à ce que Helmholtz appelait la « libre mobilité » des figures. C’est que les Grecs s’attachaient à l’objet et non pas à l’action, à la figure plus qu’à l’opération, c’est-à-dire au résultat de la construction et non pas à la construction elle-même. C’est pourquoi il y a inversion de l’ordre génétique, mais cette inversion, dans le cas des rapports entre la structure euclidienne et les structures topologiques, est consolidée par l’intérêt attaché aux considérations métriques : la mesure est conçue comme l’expression des propriétés de l’objet lui-même.
La géométrie analytique, déjà entrevue chez les Grecs par Pappus d’Alexandrie à propos de sa théorie des lieux n’a trouvé sa forme systématique qu’avec la constitution de l’algèbre, ce qui va de soi, mais soulève, quant au caractère tardif de l’algèbre elle-même, un problème dépassant le cadre de l’espace et que nous retrouverons au chap. III, à propos de la prise de conscience des opérations en général.
Quant à la géométrie projective, qui est génétiquement solidaire de l’espace euclidien, elle aurait donc pu, si ce qui précède est exact, être découverte par les Grecs eux-mêmes, et effectivement, elle a été entrevue par Appolonius de Perge à l’occasion de ses travaux sur les sections coniques. Sa construction plus tardive, liée aux débuts de la géométrie moderne (xvie et surtout xviie-xixe siècles) est sans doute due au primat initial de l’objet : la perspective apparaît comme une déformation de l’objet en fonction des points de vue du sujet bien avant que les transformations liées aux changements de point de vue soient considérés comme pouvant donner lieu à une recherche objective comme une autre. Il s’y ajoute, ici encore, la question de la mesure, dont la portée est secondaire en une géométrie qui ne conserve ni les angles ni les distances. Au contraire, du point de vue génétique, la coordination des points de vue du sujet soulève un problème d’opérations concrètes aussi important que celui de la coordination des objets, et l’absence de métrique projective accessible au niveau concret facilite au contraire la découverte des rapports projectifs (intensifs et extensifs) élémentaires.
Enfin, vient l’immense essor de la géométrie au cours du xixe siècle, dont tous les aspects sont remarquables quant à l’inversion de sens de l’histoire et de la genèse, ainsi que relativement au processus réflexif de la découverte (ce processus
[p. 239] dont le prolongement aboutit précisément aux axiomatiques de la période contemporaine).
Tout d’abord, l’histoire de la découverte des géométries non euclidiennes a été bien souvent écrite. Après les travaux de Wallis (1663) montrant que le postulat des parallèles est lié à la théorie des similitudes, de G. Saccheri, cherchant à prouver le postulat par la construction d’un quadrilatère (à trois angles droits et dont il voulait démontrer que le quatrième ne peut être ni aigu ni obtus), après ceux de Lambert (1786) sur le même sujet, Gauss, Lobatschevski et Bolyai aux environs de 1830, puis Riemann, montrèrent le caractère cohérent de géométries qui n’admettraient pas le Ve postulat d’Euclide. Quels ont donc été les mobiles de ces recherches, qui ont eu un si grand retentissement, tant du point de vue de l’épistémologie scientifique que de la géométrie elle-même ? Ils ont été de deux types, dont la corrélation effective est d’un grand intérêt génétique. Le premier de ces mobiles est la réflexion régressive sur les principes, qui est au point de départ réel de l’axiomatique moderne : le Ve postulat résistant à la démonstration bien qu’imposé par la perception, à son échelle grossière d’approximation, et par l’intuition imagée dont les inexactitudes sont courantes, l’inversion réflexive a consisté à chercher à quels résultats aboutirait une construction faisant abstraction de lui. Or, c’est selon cette méthode qu’ont été faites depuis lors nombre de découvertes, dues à l’élimination, non pas seulement de postulats indémontrables, mais d’axiomes évidents : p. ex. la géométrie non archimédienne de G. Veronese, qui écarte une relation métrique élémentaire. Mais le second mobile, auquel ont obéi Gauss et Lobatschevski, complète le premier d’une manière extrêmement instructive : soupçonnant la liaison du postulat des parallèles avec une certaine échelle d’approximation de nos perceptions et de nos représentations imagées, ces géomètres se sont demandé si une échelle plus précise, fournie par des mesures de triangulation en montagne ou par la détermination de triangles interstellaires confirmerait le caractère euclidien du réel. Cette préoccupation n’enlève naturellement rien au caractère d’anticipation du cadre mathématique non euclidien par rapport à la physique moderne, mais montre assez que la régression réflexive dans la direction des principes est corrélative d’un effort supérieur de prise de possession de l’objet.
La constitution de la théorie géométrique des groupes (F. Klein, S. Lie, etc.), par prise de conscience du caractère opératoire
[p. 240] des déplacements et des transformations en général, en opposition avec les figures statiques des Anciens ou avec leur simple expression analytique, et surtout l’analyse du continu, point de départ de la topologie et de la découverte des aspects qualitatifs élémentaires de l’espace, attestent aussi de façon frappante l’inversion de sens entre la genèse réelle et l’ordre de succession historique des découvertes. Il est impossible, en effet, de comprendre pourquoi l’intervention de la notion de groupe se soit produite si tard, alors qu’il s’agit d’une notion première du point de vue de la construction opératoire réelle de l’espace, et pourquoi la découverte des caractères topologiques ait suivi de tant de siècles au lieu de précéder celle des relations projectives et euclidiennes, alors qu’ils sont primitifs psychologiquement comme axiomatiquement, sans admettre que les processus formateurs d’un système de notions scientifiques soient simultanément constructifs et réflexifs et que la prise de conscience régressive accompagne toute construction nouvelle, mais en sens inverse de cette dernière.
Il reste il est vrai à expliquer pourquoi cette inversion est plus importante dans le domaine de l’espace qu’en d’autres : mais c’est que (nous l’avons vu au § 9) la construction géométrique suppose une continuelle décentration des structures par rapport à l’égocentrisme spatial initial. Or l’égocentrisme étant inconscient, et la décentration supposant une inversion de sens laborieuse, procédant par mise en relation des points de vue divers et insertion des rapports apparents et immédiats dans le système des transformations possibles, il va de soi que ce passage des faux absolus initiaux à la relativité de l’espace joue un rôle particulièrement important dans le paradoxe génétique discuté précédemment.
C’est pourquoi nous ne saurions nous satisfaire d’un système d’explication génétique qui, comme celui d’Enriques, serait fondé sur l’analyse des sensations et sur l’abstraction intellectuelle à partir des seules données sensorielles : si la topologie correspond, comme il le dit, aux sensations tactilo-musculaires générales, la métrique au tact spécialisé et la géométrie projective aux sensations visuelles, on ne comprend pas pourquoi, génétiquement comme historiquement, les trois sortes d’espaces et de géométries ne se sont pas développées simultanément. Au contraire, la chose s’explique en fonction d’une élaboration active et opératoire continue, avec progrès simultanément constructif et réflexif, et décentration indispensable à toute généralisation.
[p. 241] Mais il y a plus. La succession historique des grandes étapes de la pensée géométrique révèle ainsi la double nature d’un processus génétique circulaire, qui relie l’articulation toujours plus étendue et mobile des schèmes opératoires à une réflexion atteignant toujours plus profondément les éléments, en ordre inverse de celui de leur intégration : or, le processus généralisateur comme tel, en jeu dans les opérations géométriques, manifeste l’existence du même cercle, et cela n’est pas surprenant, puisque les découvertes qui jalonnent l’histoire de la géométrie résultent précisément de généralisations successives.
Poincaré, entre autres, a montré que l’on peut construire les géométries non euclidiennes au moyen des seuls éléments euclidiens : cependant la géométrie euclidienne n’est qu’un cas particulier de cet ensemble. Or, la réciproque est vraie et l’on peut, en s’appuyant sur les travaux de Cayley et de Klein reconstruire l’espace euclidien au moyen d’éléments non euclidiens. « Le paradoxe est donc parfaitement symétrique, dit p. ex. Gonseth : de deux quelconques de nos géométries, chacune paraît tour à tour être contenue dans l’autre ou la contenir » (Fondements, p. 93). Or, un tel cercle paraîtrait insupportable à la logique s’il n’exprimait précisément le double processus d’assimilation constructive et d’incorporation rétroactive des matériaux antérieurs dans la composition nouvelle, double processus qui caractérise la construction opératoire elle-même. Contrairement à la généralisation simple, qui englobe une loi spéciale dans une loi plus générale, la généralisation opératoire procède en effet de la manière suivante. Après avoir engendré un premier système, elle lui emprunte certains éléments pour construire, au moyen de compositions nouvelles, un second système, qui déborde le premier et le comprend à titre de cas particulier : la réciproque peut alors être vraie puisque, au moyen de certains des matériaux du second système, les opérations du premier reconstruiront celui-ci à son tour. Comme il ne s’agit pas de simples implications entre propositions, auquel cas deux systèmes s’impliquant mutuellement se confondraient l’un avec l’autre, mais bien de compositions effectuées au moyen d’éléments qui ne les comportent pas d’avance, ces compositions forment un cercle tel que l’on puisse passer d’un système à l’autre, selon le choix des axiomes, sans que leurs inclusions réciproques aboutissent à une fusion.
Un tel cercle opératoire finit d’ailleurs par embrasser toute la géométrie. Le groupe fondamental de la topologie (groupe des homéomorphies) contient, en effet, comme sous-groupe le
[p. 242] groupe fondamental de la géométrie projective (avec conservation de la droite et des rapports anharmoniques), lequel contient lui-même, à titre de sous-groupe celui des affinités (avec conservation des parallèles) ; ce dernier contient à titre de sous-groupe le groupe des similitudes (avec conservation des angles) et celui-ci enfin contient à titre de sous-groupe celui des déplacements (avec conservation des distances). Mais ce groupe fondamental de la géométrie euclidienne, se relie, nous venons de le rappeler, aux géométries non euclidiennes, et, de cet ensemble, on peut remonter au groupe de la « métrique générale » qui se rattache lui-même de façon directe à celui de la topologie. L’ensemble des groupes opératoires constitutifs de l’espace forme ainsi un cercle tel que l’on peut passer de l’un des systèmes à l’autre, soit par l’adjonction soit par la suppression de l’un des invariants caractéristiques des sous-groupes.
Il existe donc une interdépendance complète entre toutes les transformations possibles de l’espace et c’est cette interdépendance qui manifeste au-dehors le cercle des implications entre opérations préalable à toute construction axiomatique. Or, ce cercle lui-même constitue, nous l’avons vu, la forme la plus évoluée des coordinations successives atteintes par l’analyse génétique et dont l’axiomatique est ainsi solidaire, mais du dedans et par l’intermédiaire des notions opératoires de départ.
L’exposé qui précède revient à attribuer la formation de l’espace, comme des opérations logico-arithmétiques elles-mêmes, à la coordination progressive des actions exercées par le sujet sur les objets. Au lieu de procéder par construction de collections discontinues d’objets, fondée sur les schèmes logiques de ressemblances et de différences (ou sur les schèmes numériques qui unissent en un seul tout la classe et la relation asymétrique), les opérations spatiales partent il est vrai de la continuité, des voisinages et des différences d’ordre (puis de la mesure qui réunit la partition et le placement) mais pour rejoindre tôt ou tard les opérations formelles générales qui s’appliquent simultanément au discontinu numérique ou logique et au continu spatial. Ainsi le formel qui fonde les constructions axiomatiques se dégage peu à peu des actions et opérations du sujet, en dissociant l’espace géométrique de l’espace
[p. 243] physique ou expérimental et en dépassant l’« intuition » à laquelle il est relié par tous les intermédiaires.
On voit la parenté de certaines de ces conclusions avec plusieurs des vues développées depuis plus de vingt ans par F. Gonseth. Aussi nous semble-t-il indispensable, avant de conclure, de prendre position à l’égard de la philosophie géométrique et de l’épistémologie entière de ce mathématicien, de manière à marquer simultanément les convergences et les points de bifurcation possibles. Une telle discussion ne nous sera pas seulement utile pour préparer la conclusion du présent chapitre : elle introduira en même temps à l’étude des questions plus larges abordées au chap. III, c’est-à-dire à l’analyse du mode d’existence propre aux connexions mathématiques.
L’ambition de Gonseth dépasse, en effet, le cadre de l’épistémologie géométrique. Il s’agit d’une théorie de la connaissance scientifique, en général, et cela — comme jadis le positivisme classique, puis comme celui de Mach, etc., comme la gnoséologie de F. Enriques, comme l’épistémologie « unitaire » du cercle de Vienne et comme l’épistémologie génétique que nous défendons ici — en se plaçant exclusivement sur le terrain des sciences et de leur développement, sans aucun appel aux cadres préalables des philosophies d’école ou des épistémologies métaphysiques : « concevoir tout d’abord les rapports de l’abstrait et du concret sur l’exemple privilégié des mathématiques et de leur application, étendre ensuite cette conception à tous les ordres de la pensée » 66, tel est le dessein.
Quant à la méthode, elle consiste d’abord à écarter deux sortes de préjugés : celui des faits irréductibles, car les progrès de la connaissance physique renouvellent sans cesse nos visions de l’objet (M. R. p. 375) et celui de la vérité absolue (p. 376), car il n’est point de critère du vrai qui ne soit lui-même sujet à révision. La refonte de nos intuitions les plus élémentaires par la microphysique et la crise de la vérité mathématique ouverte par Brouwer sont ainsi deux « leçons » appelées à orienter toute l’épistémologie, en la mettant simultanément en garde contre le réalisme empiriste et le réalisme platonicien. Les connaissances initiales demeurent donc essentiellement « sommaires » et l’accroissement des connaissances consiste en un passage du plus au moins sommaire : il n’existe que des concepts « en devenir », et « ouverts vers leur avenir » (M. R., p. 28). Cette position de départ est donc identique à
[p. 244] celle de L. Brunschvicg, p. ex. (voir plus loin § 12 et chap. VIII § 7) et à celle que nous défendons ici. Mais, chose curieuse, Gonseth, tout en recourant sans cesse lui-même à l’histoire des sciences ainsi qu’à la psychologie de l’enfant, prétend se désolidariser de la méthode historico-critique de Brunschvicg et de la méthode proprement psychologique, et cela pour deux raisons un peu surprenantes, car elles semblent contradictoires. La méthode historico-critique est insuffisante parce qu’« il y a un élément instantané que l’histoire prépare et soutient, mais ne détermine pas… Il est donc tout naturel de se demander, avant de se tourner vers l’histoire, comment se constituent les instantanés dont la succession fait l’histoire. Or, c’est justement ce que la méthode historique n’explique pas » (M. R., p. 47). Mais, si Gonseth se refuse à voir dans les « instantanés » les produits du déroulement historique lui-même, il ne songe pas, pour les expliquer, à la psychologie seule : « Elle ne s’occupe guère, en effet, que de phénomènes de pensée plus ou moins instantanés, que d’idées simples et brèves. Elle évite les grandes constructions mentales où tout un passé d’efforts fructueux est inscrit » (ibid., p. 29). La méthode de Gonseth consistera donc à partir de l’analyse du savoir intuitif, c’est-à-dire, si nous comprenons bien, des connaissances élémentaires ni trop ni trop peu « instantanées » et à chercher comment s’en dégage l’abstraction scientifique.
Il convient ainsi, dès le départ, de distinguer deux aspects dans l’épistémologie de Gonseth, aspects dont l’intérêt respectif est d’ailleurs bien différent : une recherche des fondements de la mathématique et de la pensée scientifique elle-même, et une analyse du mécanisme de la pensée spontanée ou préscientifique, c’est-à-dire des sources intuitives. Celles-ci sont envisagées comme suit : « Tout cet amas de connaissances fondamentales et imparfaites ; toutes ces vues justes, mais seulement de façon approchée ; toutes ces idées inachevées sur lesquelles s’exerce notre activité mentale, nous voulons les appeler les éléments de la connaissance intuitive » (M. R., p. 15). Mais l’importance de l’épistémologie géométrique de Gonseth justifie une discussion de ses idées sur le développement mental lui-même, car en un tel domaine toutes les suggestions d’un mathématicien, quel que soit leur degré d’approximation psychologique, sont aujourd’hui précieuses, tant la philosophie mathématique s’est détournée du concret, sous la double influence du réalisme platonicien et du nominalisme logistique.
Dans son premier ouvrage 67, tout entier consacré à l’analyse de la pensée mathématique et physico-mathématique (et qui est sans doute le meilleur qui soit sorti de sa plume), Gonseth
[p. 245] est déjà parvenu à sa thèse centrale. D’une part, les mathématiques procèdent de l’expérience : une démonstration comme celle du théorème selon lequel on peut, par un point, mener une et une seule perpendiculaire à une droite est « une simple description, à peine idéalisée, d’une expérience physiquement réalisable » (F. M., p. 4). À la réflexion, ce caractère expérimental de la géométrie élémentaire dans son ensemble devient tout à fait saisissant » (p. 4). Bien plus, « il n’est point de domaine des mathématiques, si petit soit-il, où l’axiomatique puisse se suffire à elle-même » (p. 13). Mais inversement, l’expérience ne peut jamais être interprétée, et en mathématiques encore moins qu’ailleurs, sans se référer à un « schéma ». « Il est donc impossible de prouver expérimentalement que l’espace est euclidien » (p. 103), car « on n’expérimente jamais sans idée préconçue, de même que notre corps ne peut se mouvoir que selon les normes intuitives inscrites dans nos centres nerveux » (p. 104), ces normes consistant en partie dans le groupe expérimental des déplacements, décrit par H. Poincaré. Bref, « à la base de toute expérimentation, il y a un canevas abstrait, sur lequel se bâtit une image à la ressemblance du monde », mais « dans toute construction abstraite il y a un résidu intuitif qu’il est impossible d’éliminer » (F. M., p. 105).
Ainsi « la distinction entre l’abstrait et l’expérience n’est que de tendances, non d’essence » (F. M., p. 107), car « notre intuition n’est pas un ensemble cristallisé de règles immuables » (p. 109), cependant que l’abstraction se développe paliers par paliers. En quoi consiste cette évolution ? « Toute science abstraite ne peut se fonder que par la méthode axiomatique… D’autre part, les axiomes eux-mêmes, si l’on remonte assez haut, échappent à l’empire de la logique formelle » (p. 204). La solution est donc à chercher dans l’analyse du processus de schématisation qui constituera la source de l’axiomatisation comme telle, mais à partir de « schémas » déjà en jeu dans l’intuition elle-même.
Ici débute l’analyse contenue dans Les Mathématiques et la réalité. L’observation nous met d’abord en présence d’une série d’étages successifs. Il y a au point de départ les jugements intuitifs élémentaires, « ébauches encore en constant état de devenir » (p. 15) et dont « les critères de l’objectivité sont en dernière instance la convenance à nos propres fins et le succès de nos actions », car « la pensée imite l’action et l’action réalise la pensée » (p. 17). Puis il y a la réflexion de la pensée sur les connaissances initiales, devenant elles-mêmes « un objet de connaissance » (p. 18) et ainsi de suite en une hiérarchie de jugements sans fin, mais qui « se résolvent pour une part, en jugements intuitifs sur la validité ou l’inexactitude desquels il ne peut y avoir aucun doute » (p. 23), dans les limites
[p. 246] naturellement de la sphère d’activité propre à chacun (p. 19). Mais sur quoi s’appuie ce développement ? Non pas sur une réalité toute faite donnée en dehors de nous, car « la réalité telle que nous l’apercevons est une construction plus ou moins autonome de notre esprit, dont les fins essentielles sont l’action possible » (p. 54). Non pas non plus sur des structures ne varietur de l’esprit, puisque celui-ci est en constante évolution, mais sur le « processus mental » lui-même qui les engendre, en corrélation avec la « construction de la réalité » (p. 53). Or, ce processus mental consiste en une schématisation continue, analogue p. ex. à celle qui constitue la droite, en tant qu’« image sommaire, schématique et provisoire » (p. 59) tirée de notre perception des arêtes d’un cristal (arêtes dont l’examen microscopique donnerait une tout autre vision).
La clef du développement mental serait donc à chercher dans la schématisation. La schématisation élémentaire est elle-même constituée par les « formes intuitives » et voici comment Gonseth explique la « forme intuitive relative à la notion d’espace ». Supposons un automate doté d’un appareil enregistrant les positions lumineuses, et d’un appareil moteur « accordé sur l’appareil visuel » rendant possible le mouvement de la main jusqu’à la source lumineuse. Ajoutons-y maintenant la conscience humaine : « nous avons conscience de la position de la source lumineuse dans l’espace. L’enregistrement visuel, de même que l’exercice musculaire sont comme connectés tous les deux à un champ de moments de conscience. Celui-ci est une totalité mentale à laquelle il faut attribuer une existence objective et une certaine structure » (p. 63). « En d’autres termes… l’espace de nos représentations est une réalité purement mentale : c’est quelque chose comme la trace sur notre conscience actuelle du champ virtuel des moments de conscience » (p. 63). Et la « forme intuitive » ainsi construite n’est autre chose que le complexe de tous les moments de conscience actuels ou virtuels relatifs à l’idée de l’espace » (p. 63). D’autre part, « le complexe des moments de conscience reliés au phénomène couleur, envisagé dans sa totalité, sera dit aussi la forme intuitive relative à la couleur » (p. 64). En résumé, les formes intuitives peuvent être comparées à « des représentations partielles et schématiques d’une réalité qui, d’ailleurs, ne nous est point donnée autrement. Elles nous fournissent les premiers éléments pour la construction de toute réalité » (p. 65).
Après quoi, « l’introduction des repères marque le passage de l’intuitif à l’expérimental » (p. 67), les variations externes pouvant, grâce à eux, s’accorder aux variations de l’organisme percepteur, à la condition que l’organisme sache « situer l’état actuel de cet organe par rapport à la totalité de ses états virtuels » (p. 70). Le « processus de schématisation » ainsi mis en branle permet alors la conquête du réel : « Le concret n’est
[p. 247] jamais donné en lui-même… Le réel ne se laisse serrer de près qu’à l’aide de l’idéal et du schématique » (p. 72). La plus importante de ces schématisations est celle qui engendre la géométrie élémentaire : « C’est pourquoi nous appellerons « schématisation axiomatique » le processus mental dont les notions géométriques sont l’aboutissement. Axiomatique parce que les premiers rapports qu’on aperçoit entre les éléments de ce schéma sont les axiomes de la géométrie » (p. 77). Après quoi « l’introduction des relations logiques n’est pas autre chose qu’une nouvelle schématisation axiomatique » (p. 82). Ainsi les notions de point, de droite, etc. nées de l’intuition « ne prennent leur aspect rationnel que du fait de l’axiomatisation, c’est-à-dire de l’acte mental qui aboutit à la création du schéma abstrait » (p. 88). De façon générale, « l’idée de l’ordre rationnel et la méthode déductive ne sauraient être que des liens idéaux imitant schématiquement certaines liaisons concrètes, certaines lois profondes du réel » (p. 120).
C’est selon le même « processus mental » que Gonseth explique l’idée de nombre entier et les lois de la logique elle-même. Le nombre suppose la répartition des objets « en classes et en sous-classes » (p. 123) ainsi qu’« un certain ordre de succession, où chaque objet n’intervient qu’une fois » (p. 124), comme l’observation de l’enfant permet de l’établir. Comme tel, nous dit Gonseth, « le nombre est comparable à toute autre qualité sensible, telle que grand, jaune ou pesant. Un groupe d’objets a la qualité trois, p. ex., comme l’un d’eux a peut-être la qualité rouge ou la propriété d’être transparent. En un mot : Le nombre, dans sa signification primitive et dans son rôle intuitif, est une qualité physique des groupes d’objets » (p. 127). Quant à la logique elle-même, elle est « la physique de l’objet quelconque » (p. 155). Une étude subséquente de Gonseth 68 a précisé qu’elle n’était pas que cela et comporte également un rôle normatif, etc. Mais en sa source, elle s’appuie sur l’objet. Or, la notion d’objet n’est pas donnée d’emblée chez l’enfant : elle est « un abstrait schématisant » (p. 161), c’est-à-dire une « forme primaire » (p. 169), de la connaissance mais construite et non pas imposée de façon définitive (comme le prouve la microphysique). Cela admis, les rapports logiques élémentaires sont ceux des objets entre eux : ils n’expriment « pas la nécessité abstraite d’une logique donnée et formée d’avance, mais les nécessités telles que les présente le monde des objets physiques, et telles qu’elles entrent dans l’idée générale de la loi naturelle » (p. 170). Mais, outre les « formes mathématiques » de l’objet, du nombre et de l’espace » (p. 175), les formes intuitives relatives aux qualités de l’objet conduisent à une logique de l’objet qualifié : la logique des classes d’Aristote,
[p. 248] qui s’est « donnée pour une théorie abstraite de l’être et des essences quand elle n’était qu’une esquisse schématique d’une théorie de ce genre » (p. 190).
Au total, l’existence mathématique pose « le dilemme que voici : ou bien la justification des notions premières et de leurs rapports est fournie par leur genèse et leur évolution ; ou bien les mathématiques sont condamnées à fonder leur autonomie sur l’abstrait », mais « si l’on écarte systématiquement le problème de l’adéquation… à l’instant où il se pose naturellement, c’est-à-dire lors de l’introduction des notions fondamentales, les difficultés écartées, mais non résolues, réapparaissent sous une autre forme : la question laissée sans réponse des relations extérieures fait simplement place à une question de politique intérieure » (p. 361).
Nous avons tenu à faire une large place à l’exposé de cette épistémologie mathématique, tant le point de vue génétique auquel recourt Gonseth pour expliquer l’adéquation de l’espace et du nombre à la réalité physique converge en principe avec celui que nous défendons ici. Il est donc d’une certaine importance de chercher à déterminer si la théorie proposée de la schématisation suffit à remplir le programme tracé, notamment en ce qui concerne la formation de l’espace.
Il convient, à cet égard, d’envisager séparément les réflexions portant sur le fondement des mathématiques en général et les aperçus de Gonseth sur le processus génétique lui-même. Sur le premier terrain, on ne peut que sympathiser avec la manière à la fois subtile et vigoureuse dont il a repris et développé les thèses de Poincaré et de Brunschvicg sur la nature psychologique des notions scientifiques de départ en opposition à la fois avec le réalisme platonicien ou le formalisme logistique et avec l’empirisme. Les notions essentielles selon lesquelles l’abstraction et le concret sont toujours interdépendants, à la manière d’un schématisme et du réel correspondant, ni l’un ni l’autre de ces deux termes ne pouvant être isolé à aucun niveau du développement, et selon lesquelles l’axiomatique la plus épurée n’est jamais que le résultat d’un processus réflexif prolongeant le schématisme mental lui-même, renouvellent de façon frappante la grande tradition que l’on pourrait appeler psycho-génétique dans l’éternelle question du fondement des mathématiques.
C’est assez dire combien nous nous trouvons en complet accord avec Gonseth sur sa position du problème et sur l’esprit essentiellement génétique, critique et antimétaphysique qui
[p. 249] anime son épistémologie. Mais la question des sources « intuitives » elles-mêmes peut-elle être considérée comme résolue par la conception particulière de la schématisation et des « formes intuitives » défendue par ce mathématicien ? Sur ce point délicat nous sommes un peu embarrassés car, après tout, ce n’est pas la faute de F. Gonseth si en 1926 et en 1936, date de la parution de ses deux principaux ouvrages, la psychologie de l’enfant, qu’il invoque si souvent, ne pouvait lui fournir ce qu’il en attendait quant au développement de l’espace, du temps, du nombre et surtout des opérations logiques. Aussi bien est-il intéressant de noter les fluctuations de sa pensée en ce qui concerne l’apport de la psychologie à l’épistémologie. En 1926 (F. M., p. 105) il note, au sujet des rapports entre l’intuitif et l’abstrait que « ces questions, dont les racines plongent pour une part dans la psychologie, sont d’une extrême complication ». En 1936, sans doute déçu entre temps par le manque d’indications précises de la psychologie expérimentale, il formule les propos désabusés cités plus haut (M. R., p. 29) comme si les recherches génétiques évitaient les « grandes constructions mentales » ! En 1944, par contre, rassuré au vu de quelques résultats, il décerne au psychologue ce certificat précieux de la part d’un spécialiste de l’axiomatique : « Un certain accord de tendances, un certain parallélisme de vues entre le généticien et le philosophe de la connaissance devient ainsi — chose peut-être imprévue — une condition sine qua non de la légitimité de la systématique de ce dernier : la génétique devient juge de l’authenticité de la philosophie » 69.
Nous devrions donc ne pas insister sur la psychologie de départ de F. Gonseth, d’autant plus qu’il a modifié nettement son point de vue initial et que l’on ne saurait demander à un mathématicien d’être en même temps psychologue expérimental (chacun sait d’ailleurs combien la réciproque est vraie). Mais si amicus Gonseth, magis amica veritas, et il est un problème de principe qui se pose ici quant aux méthodes et à l’avenir même de l’épistémologie scientifique.
Ce problème est le suivant. Une fois sortie du cadre de la déduction mathématique et logistique, l’analyse de la pensée intuitive, de la perception, de la motricité et de tout ce qui conditionne le « processus mental » conduisant à l’abstrait,
[p. 250] donc de la « schématisation elle-même » peut-elle être conduite autrement que par les méthodes précises de la neurologie et de la psychologie génétique, sans parler de la sociologie ethnographique et de l’histoire ? Si oui, nous retombons inévitablement dans la pure discussion d’idées ou la simple analyse réflexive, et l’épistémologie scientifique, qui prétendait se garder de la philosophie d’école, devient ni plus ni moins une philosophie parmi les autres (nous craignons que Gonseth glisse sur cette pente dès qu’il se laisse aller à baptiser son système personnel, car l’« idonéisme » fût-il l’absence de tout système, c’est lui donner une dangereuse apparence que d’éveiller par son nom même le soupçon du contraire). Sinon, c’est exclusivement à l’étude des faits qu’il faut s’adresser et non pas à la construction conceptuelle, si concrète et intelligente soit-elle. Or, il est de toute évidence que cette étude expérimentale, dont la psychologie génétique fait sa spécialité, non seulement vise l’analyse des « grandes constructions mentales » que sont le développement individuel et collectif de la pensée, mais encore et surtout englobe l’« instantané » autant que le développement. N’est-ce pas, d’ailleurs, une attitude un peu précritique que de vouloir isoler l’instantané lui-même, et un « processus mental » est-il vraiment une succession d’états « instantanés » ? Si l’on entend par là des états d’équilibre, c’est précisément l’objet de la psychologie génétique que de nous en décrire la constitution progressive. Si l’on entend simplement un état quelconque, la victoire de l’analyse moderne sur les arguments de Zénon trouve son parallèle même en psychologie.
Cela dit, une première constatation s’impose quant à la reconstruction « schématique » du développement mental que nous offre Gonseth : c’est qu’il s’est en fait tout accordé dès le départ lui-même, le mode de construction auquel il recourt consistant ainsi davantage en une explicitation graduelle de ce qui est implicitement contenu dans l’élémentaire qu’en une construction réelle. Qu’est-ce, en effet, que la « forme intuitive » qui serait à la source de tout le processus de schématisation ? C’est « la trace, sur notre conscience actuelle, du champ virtuel des moments de conscience » (M. R., p. 63), champ qui comprend « la totalité de ses états virtuels » (p. 70). Mais qui ne voit qu’un être assez bien doué pour tenir déjà compte de tout le champ perceptif virtuel en chacune de ses perceptions est d’avance en état de résoudre l’ensemble des problèmes de la déduction et de l’axiomatisation. La formule n’en est pas moins intéressante, car il est évident que c’est cette
[p. 251] intervention du virtuel qui marque le passage de la perception pure à l’activité intelligente (sensori-motrice ou réflexive) ; seulement ce passage, au lieu d’être instantané, occupe un certain nombre de bonnes années, car il s’agit psychologiquement de conquérir peu à peu le maniement du virtuel ! Sur le terrain de la perception visuelle, p. ex., il est facile de montrer que des enfants de 5-7 ans encore ne perçoivent que fort peu en fonction du virtuel, puisqu’il leur arrive de voir (non pas de juger par raisonnement, mais de voir, au sens strictement perceptif du terme) trois objets disposés à quelque distance les uns des autres comme s’ils présentaient simultanément les rapports A = B, B = C et A > C ; B étant situé entre A et C ils perçoivent bien l’égalité A = B, ainsi que l’égalité B = C, mais en comparant directement A à C ils perçoivent un rapport A > C sans se soucier des déplacements virtuels du moyen terme B ! Quant à la coordination entre les localisations visuelles et la motricité, que Gonseth s’accorde, d’ailleurs avec la même générosité que Poincaré, il va de soi que sa signification épistémologique dépend essentiellement de la manière dont elle s’élabore : selon qu’elle est innée (et encore s’agirait-il dans ce cas de savoir si elle est due à une mutation fortuite, à une influence du milieu, etc.), acquise en fonction de l’expérience seule, ou due à une interaction d’éléments innés et acquis, elle conduira à une notion toute différente du schématisme spatial. Il ne suffit donc pas d’invoquer cette coordination à titre de fait constatable pour en tirer une théorie de la schématisation, mais bien de déterminer son mécanisme génétique. Or, tout semble indiquer, en l’état actuel des connaissances, que l’aspect sensoriel joue essentiellement, en de telles coordinations, un rôle de signalisation tandis que l’aspect moteur est déterminant : le passage du moteur à l’opération constitue alors le vrai problème de la constitution de l’intuition de l’espace et l’on ne saurait le considérer comme résolu en dehors d’une analyse psycho-génétique décrivant avec précision les étapes réelles d’un tel développement.
Nous voici conduits à la question centrale de l’épistémologie géométrique de Gonseth : quelle est la signification de la notion de « schéma » ? Fidèle à sa méthode d’approximations successives, Gonseth se garde de s’enfermer d’avance en une définition, et si nous lui demandions pourquoi il n’a jamais circonscrit de façon limitative l’emploi de ce concept, il nous répondrait sans doute qu’il entend respecter le devenir imprévisible du schématisme lui-même et ne point procéder par
[p. 252] construction conceptuelle. Mais c’est exclusivement sur le terrain du développement que nous nous placerons pour demander, soit un choix, soit une conciliation, entre les deux significations possibles, génétiquement et épistémologiquement bien différentes, de ce terme essentiel, qui réapparaît presque en chacune des pages de l’œuvre de Gonseth : ou bien, en effet, le « schéma » est un « schème », au sens d’une structure inhérente à l’activité sensori-motrice ou intellectuelle du sujet, ou bien il est une image schématisée d’un objet, d’un ensemble d’objets ou d’un secteur quelconque de réalité, ou bien encore il est les deux à la fois. Mais, s’il est l’un ou l’autre, on ne peut passer de l’un des deux sens au second, et, s’il est l’un et l’autre, il s’agit de comprendre pourquoi il réunit ces deux sens et par conséquent de dégager le rapport entre les facteurs qui interfèrent en son élaboration.
Nous appelons, pour notre part 70, « schème » d’action ou d’opération le produit de la reproduction active d’actions de tous genres, de la conduite sensori-motrice à l’opération intériorisée, et qu’il s’agisse d’actions simples (p. ex. le schème de la préhension) ou de coordinations entre actions (p. ex. le schème de la réunion ou de la sériation). Ainsi défini en fonction de l’activité du sujet, le rôle du « schème » est essentiellement d’assurer l’incorporation ou l’assimilation de nouveaux objets à l’action elle-même ; et celle-ci, par sa répétition en des conditions renouvelées et généralisées, acquiert de ce seul fait un caractère schématique. S’appliquant nécessairement à une matière donnée, le schème est en outre susceptible d’accommodation, et, ses accommodations successives donnent effectivement lieu à des connaissances « sommaires », sujettes à constantes révisions, comme le dit bien Gonseth. Ce schématisme assimilateur peut donc rendre compte de tout ce que Gonseth attribue aux « schémas », mais c’est à la condition de préciser que l’accommodation de tout « schème » à une réalité extérieure s’appuie sur une assimilation préalable.
Or, si l’on distingue dans le schème ces deux pôles d’assimilation et d’accommodation, l’un source de coordinations et l’autre d’application aux données de l’expérience, on se trouve en présence, non pas seulement d’un type unique, mais de deux sortes bien distinctes d’abstractions, et celles-ci nous paraissent précisément différencier tout ce qui oppose le « schéma »
[p. 253] (dans, le sens de l’image-canevas d’une réalité perceptible) au « schème » en tant qu’expression de l’activité du sujet. Il y a en premier lieu l’abstraction à partir de l’objet, laquelle consiste à extraire de celui-ci des caractères plus ou moins généraux (la couleur, etc.), fournissant la matière de cette connaissance sommaire et schématique due à l’accommodation plus ou moins poussée des schèmes d’assimilation. Mais il y a en second lieu une abstraction à partir de l’activité du sujet : ce second type d’abstraction consiste à dissocier des aspects particuliers de l’action considérée certains mécanismes coordinateurs généraux (p. ex. réunir deux actions en une seule, inverser les actions, etc.) et à construire de nouveaux schèmes au moyen des éléments ainsi extraits (c’est-à-dire différenciés) des actions comme telles.
On voit d’emblée l’importance de cette distinction eu égard à la construction de l’espace, car les difficultés propres à l’épistémologie de Gonseth tiennent sans doute au passage continuel de l’un des sens à l’autre, lorsqu’il s’agit d’expliquer les « schémas » logiques, numériques ou spécifiquement spatiaux. Quand Gonseth nous dit, p. ex., que la logique élémentaire est entre autres, une « physique de l’objet quelconque », ne faut-il pas préciser qu’elle est auparavant la coordination des actions rendant possible la constitution d’une telle physique, autrement dit qu’elle constitue plutôt une « action sur l’objet quelconque » ? Or la nuance est appréciable, car, si la notion d’objet se construit, comme Gonseth le soutient, au lieu d’être donnée toute faite, il est clair que les coordinations entre actions intervenant dans cette construction constituent pour la logique un point de départ antérieur aux combinaisons des rapports entre les objets, c’est-à-dire aux résultats de cette construction elle-même. L’objet est un « abstrait schématisé », avant d’être « schématisant », et c’est la coordination même des actions ayant schématisé le réel en objets qu’il faut donc invoquer en premier lieu (ce qui nous ramène aux difficultés signalées plus haut en ce qui concerne la genèse des « formes intuitives »).
Mais il y a plus. C’est évidemment faute de distinguer l’abstraction par rapport à l’objet et l’abstraction par rapport à l’action que Gonseth en arrive à cette assimilation paradoxale du nombre intuitif à une « qualité physique », telle que la couleur, le poids ou la transparence. Cette opinion surprenante semble l’indice que, parti d’une notion du « schéma » voisine du « schème » d’action, mais sans souligner suffisamment l’aspect actif et opératoire de tout schème (à tous les niveaux
[p. 254] de l’évolution), le système de Gonseth a glissé dans la direction du schéma conçu comme une image simplifiée ou un canevas de la réalité extérieure. Or, si la psychologie peut rendre le moindre des services au mathématicien, c’est en lui démontrant que les actions de réunir « en classes et en sous-classes » ainsi que de sérier, invoquées par Gonseth lui-même pour expliquer la construction du nombre, sont d’une nature bien différente de la perception d’une couleur ou d’un poids : essentiellement motrices, par opposition aux images qualitatives susceptibles de leur servir de signaux ou de symboles, ces actions ne tirent pas le nombre de l’objet, comme la vision ou l’acte de soupeser en extraient la couleur et le poids, mais elles lui imposent un schème de dénombrement qui, devenu mobile et réversible, engendre les opérations axiomatisables.
Pour ce qui est alors, de l’espace opératoire lui-même, il est clair que l’essentiel de l’opposition entre le réalisme physique, d’une part, et l’activité déductive, d’autre part, va se retrouver à l’intérieur de la notion de « schéma », puisque le schéma géométrique comme les schémas numériques et logiques, peut être considéré à tour de rôle comme une image « sommaire » abstraite des objets, et comme un schème d’opérations, élémentaires ou axiomatisées, extrait de la coordination des actions exercées sur ces objets. Le grand service que nous rend l’épistémologie géométrique de Gonseth est d’avoir atténué la virulence de ce conflit entre l’empirisme et le formalisme, là même où elle semblait faire obstacle à toute conciliation, c’est-à-dire sur le terrain des structures supérieures de la pensée géométrique. Mais le problème n’est que déplacé, et se retrouve dans le domaine de la pensée « intuitive » c’est-à-dire, en fait, de tout le développement intellectuel précédant la phase terminale d’axiomatisation.
En résumé, il nous paraît subsister deux difficultés dans l’épistémologie de Gonseth. La première est que, faute d’une position génétique assez nette, le « schématisme » y demeure trop statique et passe ainsi à côté de ce qui fait l’essentiel du fonctionnement des schèmes sensori-moteurs et intellectuels : la transformation de l’action en opérations grâce au jeu des coordinations réversibles. D’où, en second lieu, l’assimilation un peu rapide du logique et du mathématique au physique, tandis que le point de vue opératoire conduit à distinguer deux plans différents dans les actions mêmes que le sujet exerce sur le réel : les coordinations comme telles, qui engendrent la logique et les mathématiques, et les actions particulières, différenciées
[p. 255] selon les divers champs qualitatifs de l’objet et qui constituent le début des connaissances physiques. Or, la meilleure preuve que l’on ne peut échapper à une telle distinction est que Gonseth lui-même est obligé de reconnaître une dualité entre les « formes mathématiques » et les qualités physiques (M. R., p. 175-176), et surtout entre l’« analogie » principe de déduction, et la causalité (p. 306). « La condition, pour que notre intervention dans le monde naturel soit efficace, c’est que les règles intrinsèques de l’entendement aient, comme signification extérieure, celle des lois naturelles » (p. 307) : la reconnaissance d’un tel dualisme montre assez la nécessité d’en assurer l’explication dès les processus formateurs du schème d’action lui-même. Entièrement d’accord avec l’épistémologie de Gonseth dans la mesure où il lie la formation des axiomatiques aux lois du développement mental tout entier, nous croyons donc trouver une explication de ce développement, plus adéquate au but poursuivi, dans la théorie des schèmes d’action et du passage de l’action à l’opération elle-même. Or, une telle position du problème est susceptible de conduire jusqu’à un renversement complet des relations ordinairement établies entre la géométrie et le réel : dans la mesure où les coordinations élémentaires font appel à des mécanismes proprement héréditaires (et Gonseth n’en nie nullement l’éventualité), le lien entre les opérations logico-mathématiques et le monde extérieur peut être assuré d’abord du dedans par l’intermédiaire de l’organisation vivante qui se trouve elle-même, et dès ses formes les plus élémentaires, en interaction avec la réalité physique, sans qu’il soit besoin d’assimiler l’expérience logique et mathématique à l’expérience physique de l’individu. C’est même cette connexion intérieure entre l’esprit et l’univers, s’établissant au travers des mécanismes les plus fondamentaux de la morphogenèse vitale, qui est sans doute seule à rendre compte des anticipations possibles de la connaissance logico-mathématique sur la connaissance physique, alors que ces anticipations demeureraient inexplicables si les « schémas » mathématiques se construisaient simplement a posteriori, en fonction du contact actuel et extérieur de l’action avec les êtres matériels.
§ 12. Conclusion : l’espace, le nombre et l’expérience : l’interprétation de L. Brunschvicg🔗
Comme nous le rappelions au début de ce chapitre, rien ne paraît plus différent au sens commun que l’espace et les êtres logico-arithmétiques,
[p. 256] l’espace étant situé par lui dans les objets et les classes ou les nombres paraissant n’exprimer que des collections d’objets artificiellement construites. Que l’espace soit lié à l’objet et que les opérations logico-arithmétiques portent sur les ensembles d’objets, c’est bien ce que confirme l’analyse génétique. Mais la grande illusion du sens commun est de croire qu’on s’installe dans l’objet ou qu’on saisit l’objet par des voies plus directes qu’on ne constitue des réunions d’objets. Or, génétiquement, la notion générale de l’objet s’élabore exactement de la même manière que les collections d’objets et cette construction n’est ni plus aisée ni plus précoce dans un cas que dans l’autre. Le nourrisson n’a pas davantage la notion de la permanence des objets que celle de la conservation des totalités d’éléments perceptivement constatées, et les étapes de la structuration de l’objet spatial complexe sont exactement les mêmes que celles de la structuration des opérations logiques et du nombre.
Au niveau perceptif, il n’y a pas plus d’espace unique que les collections discontinues, perçues comme des pluralités plus ou moins riches, ne constituent des classes logiques ou des nombres. Au niveau sensori-moteur, les déplacements joints aux perceptions permettent certaines coordinations organisant un espace proche, avec conservation pratique de l’objet, mais sans espace représentatif dépassant les limites de l’action : de même les schèmes sensori-moteurs constituent l’équivalent pratique des concepts logiques, avec un début de quantification (répétitions cumulatives, etc. dont les rythmes permettent certaines estimations quantitatives dans l’action), mais également sans représentation. Au niveau de la pensée intuitive préopératoire, il se constitue des images spatiales statiques et une imagination de certaines actions relatives aux transformations possibles des objets, mais sans conservation ni réversibilité : du point de vue de la logique et du nombre, il apparaît également des intuitions préconceptuelles et prénumériques, mais sans conservation des ensembles ni inversion possible des configurations. Au niveau des opérations concrètes, les premières opérations transitives et réversibles s’organisent dans le domaine de l’espace, de façon entièrement isomorphe aux premières opérations logico-arithmétiques. Au niveau des opérations formelles enfin, une logique formelle et hypothético-déductive embrasse simultanément les transformations spatiales et numériques.
Ce parallélisme génétique étroit conduit à une interprétation extrêmement simple : l’espace est le système des transformations
[p. 257] intérieures à l’objet, si l’on entend par objet une totalité unique considérée en fonction du voisinage de ses éléments, tandis que la logique et le nombre constituent le système des transformations portant sur les collections d’objets (ou sur les relations entre objets), ceux-ci étant considérés comme invariants et caractérisés par leurs ressemblances ou leurs différences indépendamment de leurs voisinages. C’est ainsi que, dès l’action élémentaire, quelques cailloux consistent, du point de vue du nombre, en unités « distinctes », c’est-à-dire indépendantes les unes des autres et invariantes, que les opérations arithmétiques réunissent et ordonnent à la fois (ou que la classe réunit simplement, et que les relations asymétriques sérient) ; les mêmes cailloux sont, au contraire, du point de vue de l’espace, les éléments d’un objet unique, éléments reliés par des rapports intérieurs à la figure qu’ils forment à eux tous : voisinage, séparation, etc. ou distance, position en fonction d’axes de référence, etc., ou encore perspective, etc. Que l’on déplace les cailloux, leur nombre en reste le même, mais l’objet total qu’ils constituent change de forme ou de « figure », et ses transformations constituent les rapports spatiaux comme tels. Dès lors, si le nombre apparaît comme le produit des opérations logico-arithmétiques, c’est-à-dire des opérations portant soit sur les ressemblances (classes) soit sur les différences (relations asymétriques) soit sur les deux à la fois (classe et relations asymétriques fusionnées en systèmes d’unités numériques), l’espace est à concevoir génétiquement de même comme le résultat des opérations infralogiques portant sur les transformations de l’objet comme tel. Mais ces deux systèmes d’opérations, quoique distincts et quoique se traduisant finalement en un système unique de propositions axiomatisables, sont constamment isomorphes : la partition du continu et la réunion des enveloppements topologiques correspond ainsi à l’emboîtement des classes logiques ; les opérations d’ordre (placement et déplacement) correspondent aux opérations de sériation logique et la mesure, synthèse des deux précédentes se construit parallèlement au nombre lui-même, synthèse des groupements de classes et de relations asymétriques.
Or, il est d’un grand intérêt de constater que cette parenté génétique étroite se trouve en plein accord avec le parallélisme des notions mathématiques elles-mêmes. Le nombre entier, d’un côté, et le continu spatial de l’autre, constituent les deux pôles de la pensée mathématique, entre lesquels une série d’échanges croissants tissent une série inextricable de symétries et de
[p. 258] réciprocités. Le nombre a fourni à l’espace le détail de sa métrique, mais l’espace lui a rendu le nombre irrationnel, destiné, à construire numériquement un continu correspondant au continu spatial. Le calcul infinitésimal a été inspiré par les transformations spatiales peu après que la géométrie analytique ait reçu de l’algèbre le moyen de mettre les courbes en équations. Le domaine du nombre a prêté à la topologie l’usage de la théorie des ensembles, mais la topologie a répondu par une promesse de topologisation de la théorie des fonctions. Quant aux fondements des mathématiques, il est une école, de Kronecker à Brouwer et à Weyl, dont l’arithmétisation des mathématiques constitue l’idéal, tandis que le continu spatial est considéré par d’autres comme la source de tous les progrès. Bref, le continu et le nombre entier apparaissent bien comme deux réalités indépendantes, mais dont les relations aboutissent à une interaction intime.
Il y a donc là, tant du point de vue de l’embryologie des connaissances que de leur état d’achèvement provisoire en la période de l’histoire des sciences que nous vivons aujourd’hui, une donnée fondamentale, qui atteste à la fois l’unité de la pensée mathématique en sa double conquête de l’objet et des collections possibles d’objets, et la nature essentiellement opératoire et assimilatrice de l’espace comme du nombre. Le parallélisme de ces deux sortes de schèmes opératoires est ainsi de nature à faciliter la discussion finale à laquelle il faut en venir maintenant quant à la situation de l’espace dans les interactions entre le sujet et les objets, autrement dit dans les interactions entre la construction active ou déductive et l’expérience.
Nous pouvons partir, sur ce point, des conclusions auxquelles a abouti L. Brunschvicg dans sa célèbre analyse des « racines de la vérité géométrique » 71. Nous nous sommes trop peu référé, jusqu’ici, à la position qu’a prise ce philosophe dont la pénétration génétique et historico-critique n’a d’égale que sa pénétration mathématique. Mais c’est parce que nous nous rencontrions de trop près avec ses thèses pour les sentir comme extérieures : le rôle fondamental que notre maître Brunschvicg fait jouer, dans la genèse de l’espacé, aux opérations concrètes telles que la pratique du dessin, engendrant la notion du contour de l’objet et les figures en général, la visée déterminant la ligne droite, les rotations et translations, etc.,
[p. 259] n’a pas été pour peu dans l’investigation systématique que nous avons tentée au sujet du développement des représentations spatiales chez l’enfant, et ses vues sur ce point se sont révélées étonnamment conformes aux résultats de l’expérience. « Il est clair qu’il n’y a pas d’autre perception effective de l’espace que celle des corps qui le remplissent » soutient d’abord Brunschvicg (p. 498), d’où le rôle décisif de l’action : « C’est notre action qui sous-tend aux états de conscience un réseau d’objectivité » (p. 499). L’action constitue ainsi un « faisceau de sensations » en relation avec le mouvement, « et ce faisceau, en tant qu’il est précisément le but atteint par opposition aux moyens mis en œuvre, aux mouvements volontaires qui ont été effectués, c’est l’objet » (p. 500). En quoi consistent alors ces actions, formatrices de l’espace ? C’est d’abord le dessin, qui fixe « l’indéformabilité du contour » (p. 501) : « quelque paradoxal que soit un pareil énoncé, ce n’est pas en contemplant l’objet que l’on est arrivé à poser comme réglé de vérité l’immutabilité du contour, c’est en agissant pour en reconstituer artificiellement l’aspect » (p. 502). C’est ensuite la visée, qui engendre l’alignement rectiligne (p. 503-4). C’est surtout le déplacement : si comme disait Montesquieu, avant que les cercles fussent tracés, les rayons en étaient égaux, c’est simplement que « l’égalité des rayons, inhérente au mouvement de rotation de la droite génératrice, est constitutive du cercle » (p. 505). De même les parallèles sont engendrées par la translation d’une tige droite normalement à sa longueur (p. 506), etc. « Nous voyons maintenant par quels degrés l’esprit se rend capable de constituer l’expérience arithmético-géométrique qui a fait de la science de la mesure spatiale la base d’une science universelle » (p. 507).
Mais en quoi consiste cette « expérience » ? « La suggestion de l’expérience est nécessaire à la constitution de l’espace ; mais l’expérience ne suffit pas à nous apporter d’elle-même un espace constitué ». Car « ce que nous voyons est dans l’espace ; mais nous ne voyons pas l’espace. Le lieu de toute intuition n’est nullement objet d’intuition. L’espace a sa racine dans l’expérience ; il a son achèvement dans la raison » (p. 514). L’espace est ainsi le « produit de la collaboration entre l’esprit et les choses » (p. 520), mais d’une collaboration dans laquelle « il n’y a pas à concevoir les collaborateurs hors de l’œuvre de collaboration » (p. 521).
Seulement ces formules, auxquelles nous ne saurions que nous rallier entièrement, sont finalement prises par L. Brunschvicg dans le sens d’une assimilation complète de l’expérience géométrique à l’expérience physique. C’est sur ce point qu’il s’agit, nous semble-t-il, de faire porter la discussion et de
[p. 260] nous demander si le rôle de l’action et de l’expérience spatiales entraîne nécessairement jusqu’à cette conséquence réaliste ce que l’on a parfois appelé l’idéalisme brunschvicgien.
Nous avons été conduits, au chap. I, à admettre que les structures logiques et numériques n’étaient pas abstraites de l’objet à la manière des rapports physiques, mais résultaient de la coordination des actions du sujet exercées sur les collections d’objets. À tous les niveaux de la conduite, en effet, les actions effectuées sur les objets supposent une coordination préalable entre les schèmes d’assimilation, de même que l’organisme ne saurait assimiler le milieu extérieur et par conséquent réagir sur lui sans constituer lui-même un processus cyclique imprimant sa forme aux substances et aux énergies externes interagissant avec lui. Des schèmes sensori-moteurs aux opérations réversibles, c’est donc cette coordination des actions qui permet les classements, les mises en relations, et par conséquent les quantifications et dénombrements nés de la synthèse de ces deux sortes de structures. Cela ne signifie nullement, ni que la logique ni que le nombre entier soient préformés à titre de structures a priori dans la constitution mentale du sujet : il n’existe point de structures a priori, car toutes les structures se construisent. Mais toute structuration implique un fonctionnement antérieur à elle, car sans un fonctionnement continu, lié en son point de départ à l’organisation biologique même, aucune action n’est possible (cette organisation pose de son côté un problème épistémologique dont nous n’avons pas à traiter ici et que nous retrouverons aux chap. IX et X). Ce fonctionnement se poursuit au travers de structures successives, dont chacune tire ses éléments, par une sorte d’abstraction, des structures précédentes, tout en les regroupant selon une forme d’équilibre supérieure. Cette abstraction, dont sont tirés les êtres logiques et arithmétiques, est donc une abstraction à partir de l’action ou même des coordinations de l’action, et il faut la distinguer soigneusement de l’abstraction à partir de l’objet, car elle ne revient pas à considérer l’action comme un objet et se borne à en extraire (par la simple continuité du processus assimilateur) ses éléments opératifs et non pas des qualités quelconques : c’est ainsi que les schèmes sensori-moteurs supérieurs tirent des schèmes initiaux (réflexes et perceptifs) leurs possibilités d’anticipation et de reconstitution partielles, pour les prolonger et les regrouper en conduites de détours et de retours ; que les schèmes intuitifs retiennent des schèmes sensori-moteurs leurs assimilations et leurs accommodations
[p. 261] imitatives, pour les prolonger en représentations imagées plus ou moins articulées et que les schèmes opératoires abstraient de celles-ci leurs articulations pour les prolonger en compositions réversibles, etc. Bref, la logique et le nombre sont dus aux coordinations des actions comme telles du sujet, et ne sont pas extraits de l’objet, quand bien même ce n’est qu’à l’occasion des actions sur les objets que ces coordinations se manifestent ; et la construction des structures logiques et numériques successives est due simultanément à une abstraction à partir du fonctionnement antérieur de l’action et à des généralisations opératoires rendant toujours plus mobiles et réversibles les compositions qui portent sur les éléments ainsi abstraits de l’action (réunions, sériations, etc.).
Les connaissances physiques sont dues, au contraire, aux actions différenciées et particulières, par opposition à la coordination générale des actions : actions de soupeser, de pousser, d’accélérer ou de freiner, etc. ; et elles abstraient ainsi leurs éléments des objets sur lesquels portent ces actions (étant entendu que ces objets sont toujours connus au travers seulement de leur assimilation à ces actions particulières), et non plus des coordinations de ces mêmes actions, comme la logique et l’arithmétique. Seulement, comme les actions particulières, différenciées en fonction de l’accommodation aux objets variés, et la coordination générale des actions, accommodée de façon permanente aux objets quelconques, sont toujours unies et demeurent indissociables en fait, il va de soi que les opérations logico-arithmétiques seront reliées de la façon la plus continue aux opérations physiques, sans pour autant se confondre avec elles.
Qu’en est-il alors des structures spatiales ou géométriques ? Tiennent-elles comme la logique et le nombre aux coordinations comme telles des actions, ou, comme les connaissances physiques, aux contenus particuliers de celles-ci ? Deux faits sont ici décisifs : d’une part, l’étroit parallélisme génétique entre le développement de l’espace et celui du nombre, notamment entre les opérations constitutives du premier et les opérations logico-arithmétiques ; d’autre part, la continuité historique d’une géométrie déductive indéfiniment féconde, par opposition à la soumission constante de la déduction physique au contrôle de l’expérience.
Du point de vue génétique, déjà, la nature des actions puis des opérations formatrices de l’espace montre assez qu’elles relèvent, comme les opérations logico-arithmétiques, des coordinations
[p. 262] générales de l’action par opposition aux actions particulières. La seule différence entre les rapports topologiques élémentaires d’enveloppement ou d’ordre et les classes logiques ou les nombres est que, en ces derniers cas, les éléments sont reliés indépendamment de leurs voisinages et par conséquent de façon discontinue, tandis que, dans le premier cas, les éléments sont reliés en un objet total grâce à leurs voisinages ordonnés selon des relations continues. Or, le voisinage et la continuité sont des caractères généraux de l’action autant que (emboîtement fondé sur les ressemblances ou la sériation des différences, qui caractérisent tous deux l’assimilation la plus élémentaire elle-même : l’action procède, en effet, de proche en proche et de façon continue, aussi bien qu’elle réunit en totalités ou met en relation les éléments des situations discontinues sur lesquelles elle procède. Ce n’est même que très lentement et très progressivement que ces caractères de voisinage et de non-voisinage, c’est-à-dire les aspects spatiaux et logico-arithmétiques de l’action, se différencient l’un de l’autre : en fait, c’est à partir seulement du niveau des opérations concrètes réversibles (7-8 ans), tandis que toutes les intuitions imagées pré-opératoires portent sur des configurations en partie spatiales, même lorsqu’il s’agit de collections prélogiques ou prénumériques (voir chap. I § 12). D’autre part, la source psychologique des « homéomorphies » topologiques est à chercher dans la correspondance qualitative permettant de discerner des ressemblances formelles indépendamment de la constance des dimensions et des formes elles-mêmes ; or, ces correspondances sont en étroite parenté avec les assimilations formatrices des classes logiques.
Quant à la coordination des points de vue, source de la géométrie projective, et à celle des mouvements, source de la métrique euclidienne, ce sont là également des coordinations générales, quoique déjà moins que les coordinations ou assimilations topologiques initiales. Ainsi l’espace, comme la logique et le nombre, tient aux coordinations les plus élémentaires de l’action et son évolution procède donc par restructurations successives au moyen d’abstractions à partir de ces coordinations elles-mêmes : c’est ce qui explique la capacité des opérations spatiales, une fois constituées, de donner prise à une déduction indéfinie.
Historiquement, l’opposition relative entre la géométrie et la physique parle exactement dans le même sens. Alors que toute déduction physique pure conduit à des indéterminations,
[p. 263] nécessitant le recours à l’expérience, et que la généralisation simple portant sur des caractères abstraits de l’objet aboutit tôt ou tard à des théories chimériques et incompatibles avec les faits, la déduction géométrique est indéfiniment féconde et assurée de sa vérité intrinsèque. On répondra qu’une phase empirique a précédé la déduction, en géométrie comme en tout chapitre de physique : mais nous avons vu (chap. 1 § 1-2) qu’expérience ne signifie pas nécessairement abstraction à partir de l’objet, et que le sujet peut expérimenter sur ses propres actions au moyen d’objets quelconques, sans aboutir à autre chose qu’à découvrir les coordinations nécessaires des premières, par opposition aux caractères particuliers des seconds. On dira aussi que la géométrie est en accord perpétuel avec l’expérience, ce qui semble lui conférer un caractère physique supérieur à celui de la physique elle-même. Mais c’est que, précisément les coordinations les plus générales de l’action aboutissent à une accommodation permanente à l’objet quelconque, une fois susceptibles de compositions réversibles, puisque l’action porte toujours sur des objets, et que cette accommodation stable se distingue des accommodations particulières, autant que les coordinations entre actions diffèrent de celles-ci envisagées en leurs diversités.
Seulement, si l’espace est ainsi comparable à la logique et au nombre, il existe cependant une différence importante entre les opérations logico-arithmétiques et les opérations spatiales, du point de vue de leurs rapports respectifs avec l’expérience. Mais cette divergence tient précisément et même exclusivement à l’intervention des rapports de voisinage dans les relations spatiales, par opposition aux ressemblances, différences et équivalences entre unités distinctes, qui caractérisent la logique et le nombre. Relativement à une certaine échelle d’observation, les objets physiques sont, en tant même que physiques, plus ou moins voisins les uns des autres, exactement comme ils sont plus ou moins ressemblants, ou différents, ou fréquents, etc. Or, si ressemblants, différents ou dénombrables qu’ils soient, ils ne constituent des classes, des séries ou des ensembles dénombrés qu’après avoir été effectivement classés, sériés ou comptés par le sujet (l’expression même de « dénombrable » indique cette propriété de l’objet de se prêter à une action virtuelle de dénombrement, sans pour autant présenter par lui-même un caractère numérique actuel). Au contraire, deux objets physiques peuvent présenter entre eux un rapport de voisinage (ou de distance, etc.) en tant que physiques, indépendamment
[p. 264] des structures spatiales mathématiques que nous construisons en agissant sur eux. La raison en est que les objets agissent les uns sur les autres de proche en proche, donc en fonction du voisinage, tandis que les ressemblances et différences ne s’influencent pas à distance (contrairement à ce qu’admet la causalité magique !) pour constituer des classes, etc., indépendantes du contact spatial. Il intervient donc, à côté de l’espace mathématique, dû aux coordinations du sujet lui-même, un espace physique ou espace de l’expérience portant sur les objets différenciés par leurs caractères propres. Autrement dit, parmi plusieurs formes élaborées grâce à l’activité du sujet, les unes peuvent mieux convenir que d’autres à tel système d’objets spécifiques, déterminés par leurs propriétés physiques, c’est-à-dire par les actions particulières s’appliquant à eux (en opposition avec les coordinations générales de l’action) 72.
Mais s’il existe ainsi un espace physique distinct de l’espace mathématique, tandis qu’il n’existe pas de logique ou de nombres physiques, parce que le voisinage intervient au sein des relations causales, mais que les ressemblances, différences ou équivalences n’agissent pas à distance, il ne s’ensuit nullement que l’espace physique corresponde terme à terme à l’espace mathématique. D’une part, en effet, l’espace physique est plus pauvre que l’espace construit par le sujet. D’autre part et surtout (cette seconde raison commande sans doute la première), toute propriété de l’espace réel est solidaire des autres qualités physiques. C’est ainsi que la mesure d’une distance physique consiste à déplacer un mètre en réalité et non pas en pensée, et que ce déplacement dépend alors de la masse des objets, du champ gravifique, etc. : il constitue de ce fait un mouvement réel, impliquant le temps et la vitesse. L’espace physique n’est donc pas une propriété des objets dissociable sans plus de son contexte : il n’est pas un contenant, séparé et homogène, mais ne fait qu’un avec son contenu hétérogène lui-même. Néanmoins, par le fait que toutes les opérations caractérisant l’activité du sujet déterminent des transformations possibles de l’objet, les propriétés de l’espace physique peuvent se traduire en espace mathématique. Mais la réciproque
[p. 265] n’est pas vraie, et celui-ci demeure plus riche que celui-là, car toute transformation logiquement possible n’est pas physiquement réalisable.
C’est ainsi que (nous l’avons vu au § 7) la notion de dimension apparaît génétiquement en fonction des actions d’enveloppement, chaque système d’enveloppement pouvant donner lieu à la libération d’un élément intérieur selon une dimension nouvelle, suivant que cet élément traverse un point, une ligne, un plan, etc. pour devenir extérieur. Or, c’est l’expérience physique qui nous apprend que, dans le monde réel des actions à notre échelle, l’espace n’a que trois dimensions : on ne peut en effet sortir un objet d’une boîte fermée, ni transformer un gant gauche en un gant droit, etc. (ce qui montre assez combien l’espace physique est plus pauvre que le mathématique !). Mais ces trois dimensions sont alors une propriété physique des objets sur lesquels s’exercent nos actions particulières, et non plus une propriété de la coordination générale des actions. Il est possible qu’il intervienne en outre ici un facteur d’hérédité, puisque nous ne pouvons même pas intuitionner (par opposition à percevoir ou à concevoir), un espace à quatre dimensions. Mais il s’agirait alors d’un fait d’hérédité « spéciale », c’est-à-dire d’une propriété chromosomique des lignées humaines (ou des Mammifères supérieurs, etc.) par opposition à l’hérédité générale (hérédité cytoplasmique) des êtres vivants : il s’agirait donc à nouveau d’actions particulières, par rapport aux coordinations communes à tous les organismes. — De même, si l’espace physique est euclidien à l’échelle de nos actions ordinaires, c’est que, pour nos instruments habituels de mesure, les angles d’un triangle sont égaux à deux droits. Mais la mesure des angles à une autre échelle, comme les fameuses mesures du ds2 dans la physique relativiste, peuvent aboutir à la détermination d’autres formes spatio-physiques. En particulier, si, au lieu de vivre à nos petites vitesses, nous devions agir quotidiennement sur un monde à grandes vitesses, les courbures du contenu spatio-temporel auquel devraient s’accommoder nos actions seraient sans doute sensibles à nos organes.
Du point de vue des rapports entre l’activité du sujet et le réel, il résulte de cette distinction entre l’espace physique et l’espace mathématique que, outre les relations spatiales découvertes grâce aux coordinations de l’action, un grand nombre de connaissances géométriques peuvent être suggérées par l’expérience physique, c’est-à-dire par une abstraction relative
[p. 266] à l’objet et aux actions particulières exercées sur lui, et non pas seulement relative aux coordinations générales des actions du sujet. Mais, ce qui est remarquable, c’est qu’alors l’expérience agit par suggestion plus que par contrainte, autrement dit que l’accommodation aux données extérieures est plus aisée que dans le cas d’une loi physique quelconque, puisque nous pouvons reconstruire par nous-mêmes ce que cette expérience nous propose. Dans un passage célèbre, Poincaré a écrit : « Le seul objet naturel de la pensée mathématique, c’est le nombre entier. C’est le monde extérieur qui nous a imposé le continu, que nous avons inventé sans doute, mais qu’il nous a forcés à inventer » (Val. sc., p. 149). Nous ne croyons d’ailleurs pas que le continu soit sans racines internes dans la coordination des actions, car si le groupe des déplacements émane de l’activité du sujet, comme l’admet Poincaré lui-même, il n’est pas concevable sur le plan sensori-moteur lui-même sans intervention de la continuité (d’autre part la théorie de la Gestalt nous a appris le caractère élémentaire du continu dans les « formes » perceptives et motrices). Mais, si la formule de Poincaré est trop restrictive pour le continu lui-même, elle est valable dans un grand nombre d’autres cas : il existe de nombreuses inventions géométriques que l’expérience nous a forcés à faire, quand bien même nous aurions pu les tirer des schèmes relatifs à la coordination de nos actions. Il faut simplement dire, en ces cas, que les découvertes faites sur l’espace physique ont précédé les inventions de l’espace mathématique, tandis qu’en un non moins grand nombre d’autres cas c’est la marche inverse qui s’est produite. L’essentiel n’est d’ailleurs pas là : il est dans la convergence nécessaire entre les deux sortes de structures. Or cette convergence va de soi, puisque nous ne connaissons les objets physiques qu’au travers des actions particulières s’exerçant sur eux (l’espace physique étant toujours lui-même relatif à l’échelle de ces actions), et que les coordinations générales de l’action, qui engendrent l’espace mathématique, seront toujours en accord avec ces actions particulières, tout en les dépassant.
Or, cette dualité et cette convergence de l’espace physique et de l’espace mathématique, comparées à l’unicité du système des opérations logico-arithmétiques, sont extrêmement révélatrices quant aux interactions entre le sujet et les objets. Nous avons distingué les opérations spatiales des opérations logico-arithmétiques en ce que les premières sont constitutives de l’objet lui-même, tandis que les secondes concernent les
[p. 267] réunions ou relations entre objets discontinus. Portant sur l’objet, en tant que totalité quelconque d’un seul tenant, il est alors évident que l’espace intéresse l’objet physique, en même temps qu’il traduit la coordination des actions effectuées sur lui, puisque cet objet physique est toujours donné en fonction des actions particulières s’appliquant à lui et que ces actions particulières sont indissociables de leurs coordinations générales. Il en serait de même des constructions logico-arithmétiques, si les ressemblances, différences ou équivalences entre éléments des ensembles d’objets présentaient une signification physique indépendante de l’espace (donc des voisinages, des distances, etc.), mais elles n’en ont pas, ou du moins n’en ont plus dans la physique moderne (comparée à l’ontologie logico-physique d’Aristote), parce que les objets physiques des divers ordres (jusqu’à l’univers physique entier, considéré comme objet total) relèvent précisément des opérations constitutives de l’objet, et non pas des opérations indépendantes de l’espace (sauf, verrons-nous, aux limites mêmes des actions particulières, c’est-à-dire en microphysique). Il en résulte que les opérations spatiales, quoiqu’exactement isomorphes en leur genèse et en leur achèvement, aux opérations logico-arithmétiques, assurent d’une manière particulièrement étroite le contact entre le sujet et l’objet, les « opérations constitutives de l’objet » qui engendrent l’espace relevant de la coordination des actions du sujet, et l’objet physique, avec l’espace physique lui-même, relevant des actions particulières du sujet sur les objets.
Cette interaction intime entre le sujet et l’objet qu’assurent ainsi les opérations logico-arithmétiques, l’espace mathématique, qui leur est isomorphe, et l’espace physique (solidaire de l’objet physique en chacun de ses aspects), explique alors de la façon la plus simple le développement à la fois génétique et historique de l’espace, quant aux relations entre la déduction et l’expérience. Comme nous l’avons vu plus haut (fin du § 6), il n’est guère possible de maintenir avec Gonseth un parallélisme entre les trois aspects intuitif, déductif et expérimental de l’espace, parce que, génétiquement et historiquement, l’espace intuitif qui englobe d’abord tout, se résorbe peu à peu, en se dissociant en deux domaines dont l’importance respective s’accroît à ses dépens : l’espace formalisé et l’espace expérimental. Or, la chose s’éclaire dès que l’on pose le problème en termes de relations entre les actions particulières, sources de la connaissance physique (y compris l’espace physique) et la coordination générale des actions, sources de la connaissance
[p. 268] logico-mathématique (y compris l’espace géométrique) : partant du point de jonction entre ces actions à peine différenciées et les coordinations les plus élémentaires, l’espace en sa genèse psychologique commence par être simultanément physique et mathématique, c’est-à-dire par relever simultanément de l’objet et du sujet (que l’intuition confond en un bloc indifférencié) ; mais l’évolution même des notions spatiales, qui seule est décisive pour une épistémologie génétique, montre au contraire une dissociation graduelle entre les opérations spatiales d’un côté (donc les opérations constitutives de l’objet en général, relevant des coordinations opératoires du sujet, toujours mieux épurées et formalisées), et l’espace expérimental de l’autre (donc l’espace de l’objet physique, relevant des actions toujours plus différenciées par accommodation à la variété des objets et à la multiplicité de leurs qualités physiques, dont l’espace de l’expérience est solidaire). Historiquement il en va exactement de même : alors que la géométrie d’Euclide veut être simultanément une déduction logique et une physique (comme la logique d’Aristote d’ailleurs), la géométrie axiomatique de Hilbert et la géométrie des champs gravifiques d’Einstein marquent au contraire la dissociation, et la convergence partielle, qu’assure la différenciation achevée entre les coordinations générales ou logico-mathématiques de l’action et les actions particulières sur lesquelles s’appuie la connaissance physique.
Expliquer un effet par un ensemble de conditions considérées comme causales revient à montrer, d’une part, par quelles transformations il a été produit, et, d’autre part, comment la nouveauté du résultat correspond à certaines transmissions à partir des états initiaux : or ce double aspect de production et de conservation caractérise les transformations opératoires aussi bien que causales et se reconnaît dans les deux cas au fait que la construction en jeu apparaît nécessaire. D’une manière générale, et du point de vue de leur interprétation génétique, les opérations reviennent à transformer le réel et correspondent ainsi à ce que le sujet peut faire des objets en ses manipulations déductives ou déductibles (c’est-à-dire d’abord matérielles, mais susceptibles d’une épuration formelle progressive), tandis que la causalité exprime ce que font les objets en agissant les uns sur les autres et sur le sujet : il serait donc inconcevable qu’il n’existât pas un rapport intime entre ces deux sortes d’actions, sinon les constructions logico-mathématiques du sujet ne rejoindraient jamais le réel pendant que celui-ci modifierait celui-là à son insu.
Mais trois sortes de relations sont alors possibles, entre lesquelles il s’agit de choisir. Selon la première, les opérations logico-mathématiques du sujet se développeraient de façon autonome par abstractions réfléchissantes à partir des coordina-
tions générales de ses actions et, au fur et à mesure des progrès de cette construction endogène, les instruments opératoires nouvellement élaborés palier par palier seraient tour à tour attribués aux objets, ce qui conduirait à la formation de nouveaux modes d’explication, donc de nouvelles structures causales. Dans la mesure où l’on a commencé par étudier les opérations du sujet, en négligeant plus ou moins le détail des problèmes de la causalité, c’est bien ainsi que les choses peuvent paraître se passer : par exemple au niveau où l’enfant devient apte à la transitivité opératoire, il parvient de ce fait même aux notions de transmission médiate du mouvement ; lorsqu’il arrive à coordonner deux systèmes de référence, il acquiert du même coup le pouvoir de dominer certains problèmes vectoriels, etc. En un mot, dans cette première perspective, les opérations se développeraient par leurs propres moyens, et la causalité ne constituerait qu’une sorte de réplique ou de série de répliques successives des structures opératoires graduellement acquises. En ce cas la notion d’une attribution des opérations à l’objet prendrait une signification voisine d’un certain apriorisme, certes génétique ou évolutif et non pas statique, mais avec accent mis sur le rôle du sujet davantage que sur celui des objets.
Seulement une telle interprétation soulève deux sortes d’objections, les unes du point de vue de la causalité et les autres de celui des opérations elles-mêmes. A commencer par ces dernières, il est en effet évident que, plus elles sont élémentaires et a fortiori plus on remonte dans la direction de leurs racines préopératoires (fonctions, etc.), et moins elles sont dissociées de leur matière, qui tient alors à l’objet et indirectement à la causalité. La grande différence, par exemple, qui oppose les opérations « concrètes » de 7 à 11 ans aux opérations formelles ou propositionnelles ultérieures est qu’elles portent directement sur les objets et demeurent ainsi en partie solidaires de leurs contenus : d’où les décalages, comme dans le cas des conservations, sériations, transitivités, etc., ne s’appliquant au poids qu’avec un ou deux ans de retard par rapport aux quantités simples. Or, ces résistances du contenu à la forme (et, en d’autres cas, les facilitations dues à des contenus aisés à structurer opératoirement) ne sauraient être séparées des facteurs de causalité : il semble évident, en effet, dans l’exemple du poids
que les difficultés d’interprétation dynamique présentées par cette notion jouent un grand rôle dans le retard de sa structuration opératoire, du fait des contradictions qu’il s’agit de surmonter entre les exigences de celle-ci et la diversité des situations causales objectives. On en pourrait dire autant du volume, dont la logicisation tardive semble liée à des problèmes géométriques de continu interne (ensemble des parties), mais aussi, pour ce qui est du volume des corps, à des modèles physiques corpusculaires, ces deux sortes de considérations dépassant le domaine des opérations concrètes.
De façon générale, ces dernières se présentent sous deux formes d’ensemble, isomorphes quoique distinctes, et dont les développements psychogénétiques respectifs sont étroitement solidaires : les opérations logiques portant sur les objets discontinus en fonction de leurs ressemblances et différences, et les opérations infralogiques portant sur le continu spatial en fonction des voisinages et séparations. Or l’espace est l’un des domaines de jonction les plus étroits entre le sujet et les objets par sa double nature logico-mathématique et physique, les opérations spatiales jouant un rôle fondamental dans le développement de la causalité. Il est donc très vraisemblable que celle-ci intervienne de près dans l’évolution des opérations.
Quant aux structures préopératoires, rappelons qu’elles sont entre autres caractérisées par une indifférenciation entre le spatial et le logico-arithmétique (par opposition aux différenciations et coordinations propres aux opérations concrètes) : les collections figurales, les nombres figuraux, etc., en sont des exemples, et ces formes prélogiques de classification, etc., sont liées de très près à un contenu causal ou précausal (définitions par l’usage, collections figurales à base de liaisons fonctionnelles, etc.). D’autre part les fonctions constituantes qui s’élaborent aux mêmes niveaux et représentent la demi-logique propre à ces structures expriment aussi bien des dépendances physiques conduisant à la causalité que des dépendances notionnelles conduisant aux opérations du sujet. Inutile de rappeler que, en définitive, celles-ci comme celle-là plongent leurs racines dans l’action elle-même, en ses composantes sensori-motrices fondamentales. Certes les opérations du sujet tirent leur substance des coordinations générales, tandis que la causalité puise une partie de ses informations dans les
actions particulières, mais il est clair qu’entre celles-ci et celles-là il existe des liens étroits, et, que leur différenciation reste très graduelle.
Pour toutes ces raisons il est donc fort douteux que le développement des opérations soit indépendant de celui de la causalité et le détermine en un sens unique de parcours. Réciproquement l’hypothèse d’une subordination simple du causal à l’opératoire rencontre des difficultés considérables du point de vue de la causalité elle-même. Certes, il existe une convergence remarquable entre les stades de formation des opérations et ceux de l’explication causale et, certes, le sujet ne comprend les phénomènes qu’en attribuant aux objets des actions puis des opérations plus ou moins isomorphes aux siennes. Mais cela ne signifie pas que ces opérations se soient formées indépendamment de la causalité. Du point de vue de cette dernière le problème peut être centré comme suit : pourquoi certaines formes d’explication paraissent-elles plus simples que d’autres et les précèdent-elles dans l’histoire et dans le développement individuel ? Par exemple les notions de poussée ou d’entraînement mécaniques semblent plus élémentaires que celles de chaleur ou de champ électromagnétique, alors que dans le réel les premières ne correspondent pas à plus de phénomènes. Dire qu’elles sont plus primitives parce que correspondant à des opérations plus simples ne fait que déplacer le problème, car il reste à expliquer pourquoi celles-ci nous paraissent telles. Dire que ces opérations comme ces explications mécaniques sont jugées simples dans la mesure où elles procèdent toutes deux des actions ou de leurs coordinations imposées dès les débuts du développement par la structure de notre organisme nous met par contre sur la voie, mais montre alors immédiatement combien sont plus complexes qu’une filiation à sens unique les relations entre les schèmes conduisant aux opérations et ceux qui dès le départ présentent une signification causale.
Il faut en effet noter que, dans la mesure où l’on croit pouvoir faire dériver les opérations de certains aspects caractérisant les actions matérielles antérieures, on se situe d’emblée sur un terrain causal : réunir des objets en collections préfigurant des classes, ou les ordonner en suites préfigurant des sériations, ou encore les mettre en correspondance selon différents arrangements, revient toujours (avant que de telles actions
soient intériorisées en opérations purement mentales et déduc-tives) à agir sur des objets, donc à les déplacer, les pousser, les situer en positions stables, etc. Il y a ainsi dès le départ tout un contexte causal au sein duquel se constituent les opérations et, s’il est ensuite facile de faire abstraction de ce dynamisme, des vitesses, des durées et même des configurations spatiales pour aboutir à des formes extratemporelles et extraphysiques (mais non pas métaphysiques pour autant, exemple l’infini arithmétique), il ne faut donc pas oublier que l’indépendance de l’opératoire par rapport au causal est un produit d’épuration et non pas une donnée première. Lorsque enfin les mêmes opérations serviront au sujet à s’expliquer le mouvement transitif, les transmissions cinématiques et dynamiques, etc., on pourra certes parler d’une « attribution » de ces opérations aux objets, mais à la condition de ne pas oublier que, pendant leur formation, le sujet lui-même était, par son organisme, un objet parmi les autres, soumis à toutes sortes de dépendances et d’interactions physiques dans le détail des actions au moyen desquelles il a manipulé ou transformé les objets ; et, de plus il ne faut pas oublier que le sujet, si jeune soit-il, prend conscience de ces aides ou résistances du réel en même temps que de ses pouvoirs sur les objets, de telle sorte que, pour lui comme pour l’observateur qui suit son développement, la causalité est aussi primitive que les schèmes formateurs des futures opérations.
En un mot, subordonner sans plus la causalité aux opérations soulève autant de difficultés du point de vue de la causalité elle-même que de celui des opérations.
Examinons alors l’hypothèse inverse : c’est la causalité qui précéderait l’opération ou les actions préopératoires, et le développement de ces opérations constituerait un reflet intériorisé puis formalisé des notions causales successivement imposées par le réel au sujet. A vrai dire et indépendamment des tendances générales de l’épistémologie empiriste, une telle
interprétation ne manque pas d’arguments, à commencer par le plus général : si les opérations sont nées des actions et consistent comme elles à transformer le réel, il semble aller de soi que le sujet va s’efforcer de le transformer matériellement et donc causalement, avant de se donner le luxe de le transformer formellement en l’enrichissant de classifications, sériations, dénombrements ou mesures, etc. En un mot on pourrait soutenir qu’avant de structurer les objets, le sujet va chercher à les utiliser et donc à les modifier en vue d’effets ou de réussites physiques, ce qui implique un ensemble indéfini d’interactions causales. En une telle perspective chaque progrès opératoire naîtrait d’un besoin de compréhension initialement déclenché par un problème causal, qu’il s’agisse sans plus d’« expliquer » ou, pour ce faire, d’éliminer d’abord un certain nombre de contradictions réelles ou apparentes. Un ensemble d’exemples pourraient être interprétés en ce sens. S’il faut ainsi attendre l’âge moyen de 9 ans pour que se constituent la conservation des longueurs, la construction des systèmes de coordonnées, etc., sans revenir sur la conservation du poids, il n’est nullement exclu que ces progrès opératoires soient liés de près aux transformations notables qui se produisent à cet âge dans les explications dynamiques de l’enfant1 : alors que jusque-là les mouvements et les vitesses (élans, etc.) étaient eux-mêmes des forces, on assiste à une différenciation de la cinématique et du jeu des forces, ce qui impose des précisions nouvelles quant aux chemins parcourus, aux positions et orientations dans l’espace, etc. Le poids joue alors entre autres un rôle nouveau et l’horizontalité de l’eau (cas particulier d’application des coordonnées naturelles) est à la fois découverte géométriquement et expliquée causalement par le poids du liquide (jusque-là jugé léger) et sa tendance à descendre. Bref un grand nombre de faits pourraient être invoqués en faveur du rôle de la causalité dans les conquêtes de la structuration opératoire. Mais à présenter ainsi les choses on se heurte à des difficultés aussi grandes que dans l’hypothèse précédente. La principale serait que, à vouloir considérer le développement des explications causales comme précédant celui des opérations ou comme indépendant d’elles, il faudrait interpréter la causalité comme
due, soit à l’expérience des objets, soit aux actions propres mais en tant qu’expériences physiques particulières au sein des interactions entre l’organisme et les objets : en effet, recourir aux coordinations générales de l’action serait déjà faire appel aux structures formatrices des futures opérations, puisque réunir des actions, les emboîter, les ordonner, les mettre en correspondance, etc., impliquent déjà une structuration prélogique ou prémathématique. En un mot expliquer la causalité indépendamment des opérations reviendrait à considérer les relations causales comme des données directement observables dans l’expérience immédiate des objets ou des actions, et pouvant être tirées d’eux par abstraction simple ou physique (en opposition avec l’abstraction réfléchissante ou logico-mathématique) sans le recours à une construction ou à une composition.
Or Hume a définitivement prouvé qu’en s’en tenant à cette méthode de simple lecture empirique avec abstraction à partir des objets seuls on n’aboutit pas à la causalité, mais à de pures successions régulières ou lois. Il est vrai que Michotte a montré depuis l’existence d’une perception de la causalité dont chacun peut contrôler le bien-fondé, mais nous avons cherché à préciser ensuite deux points qui sont essentiels pour notre discussion actuelle. Le premier est que cette perception porte sur la résultante d’une composition : de l’aveu même de Michotte on ne voit rien passer du mobile actif A au mobile passif B, mais on perçoit un « effet » dépendant des vitesses, durées et déplacements ; nous ajouterons donc que cette impression de production résulte d’une composition élémentaire selon laquelle, au cours de la transformation, ce qu’a gagné B correspond à ce qu’a perdu A. S’il n’y a pas encore là d’opérations il y a tout au moins construction préopératoire par régulations perceptives ou sensori-motrices, et non pas perception d’une transmission actuelle : on perçoit que « quelque chose a passé » et non pas que quelque chose « passe » de A à B, ce qui est bien différent. En second lieu ces impressions perceptives seraient inexplicables si elles ne provenaient pas d’une traduction en termes d’indices visuels, des perceptions tactilo-kinesthésiques liées à l’action sensori-motrice elle-même en son ensemble. Ceci nous ramène à l’action.
Effectivement dès le niveau sensori-moteur on assiste à la
formation d’une causalité liée aux actions de déplacer, pousser, tirer, balancer, etc., et l’on pourrait donc y voir tout un développement antérieur à celui des opérations. Mais tout le problème est à nouveau d’établir s’il y a là le produit de simples constatations, comme si la relation causale était observée à la manière d’un déplacement ou d’un changement de lumière, ou s’il s’agit déjà de constructions ou compositions. Or tout le développement de la causalité sensori-motrice dans le sens de l’objectivation et de la spatialisation montre assez qu’elle est solidaire des constructions de l’objet de l’espace et du temps, autrement dit de l’intelligence entière. D’autre part dès les premières conduites causales de pousser ou tirer, etc., ces actions constituent déjà des produits de composition à partir de la préhension et de relations spatiales. C’est assez dire qu’en toute causalité sensori-motrice on trouve à l’œuvre le système des schèmes de l’intelligence et leurs coordinations générales, premières formes de ce qui constituera plus tard les opérations.
§ 3. L’interaction
entre les compositions opératoires et la causalité🔗
Notre hypothèse sera donc qu’à tous les niveaux l’élaboration de la causalité procède en interaction avec celle des opérations, ce qui revient à dire que chacun de ces deux développements favorise l’autre (à la suite de conflits comme de convergences) sans qu’on puisse parler jamais d’une action à sens unique, sinon lors d’occasions particulières, momentanées et avec alternances. Mais une série de problèmes se posent alors et nous n’allons ici que les énoncer puisqu’ils seront l’objet des discussions qui vont suivre.
La première de ces questions est celle de la différenciation progressive des deux systèmes en présence. Lorsque le sujet vérifie la commutativité d’une addition numérique, chacun s’accordera à voir en ce comportement une opération non causale, tandis que s’il cherche à comprendre pourquoi deux pendules qu’on lâche face à face permutent leurs positions initiales, on peut parler de causalité. Mais si la première de ces opérations n’est pas encore exécutée symboliquement ou déduc-
déductivement, et que le sujet a besoin de manipuler des objets pour contrôler ou même comprendre la commutativité, par exemple de 2 + 3 = 3 + 2, les actions qu’il accomplit sont alors à la fois opératoires (ou préopératoires) et causales, puisqu’il déplace des objets et que, entre ses mains et ces objets, intervient un processus de nature dynamique. Cependant l’intention du sujet n’est pas de chercher à l’analyser et il peut négliger cet aspect mécanique pour se centrer sur son problème de commutativité, d’autant plus qu’en l’espèce l’action causale de déplacer les objets lui est devenue familière et que son explication n’aurait pas d’influence sur la compréhension de la relation commutative. Par contre, au niveau sensori-moteur où le bébé fait des expériences sur les déplacements d’objets, il pourra s’essayer à modifier AB en BA, mais tout son effort portera alors sur les mouvements nécessaires à ce changement de position : l’accent sera donc mis sur le problème causal, ce qui ne l’empêchera pas de reconnaître qu’il s’agit toujours des mêmes objets A et B, et c’est là un début de commutativité.
On peut ainsi supposer, puisque la causalité procède de l’action propre avant d’être généralisée aux relations entre objets et puisque les opérations de leur côté dérivent des actions et de leurs coordinations, que, plus on remonte haut, plus les actions du sujet seront indifférenciées, donc simultanément préopératoires et causales, tandis qu’avec le progrès des opérations il y aura tout à la fois différenciation et collaboration, dans un sens qu’il s’agira de dégager. Mais la question préalable, étant donné ces interactions continuelles, est de préciser les critères dont nous nous servirons :
a) Les opérations logico-algébriques du sujet consistent à transformer les objets concrets ou abstraits en les enrichissant de formes nouvelles (classes, ordre, correspondances ou mor-phismes, etc.), dont la production procède par abstractions réfléchissantes à partir d’opérations de rang inférieur ou des coordinations générales de l’action.
b) Les opérations géométriques procèdent de même, mais par construction de formes qui par ailleurs peuvent déjà appartenir à l’objet (espace physique), d’où la possibilité d’abstractions réfléchissantes permettant la production de
nouvelles formes (pouvant à un niveau supérieur dépasser le réel) et d’abstractions « simples » ou physiques (à partir des structures spatio-temporelles des objets).
c) Les faits et les lois (dès les relations répétables) portent sur les propriétés observables des objets et leurs variations, qui sont découvertes les unes et les autres par abstraction simple (à partir des objets). Par contre, la lecture même de ces faits suppose déjà l’utilisation d’instruments d’assimilation (classes, relations, mesures, etc.) dont la formation relève de l’abstraction réfléchissante. Il en est a fortiori de même lorsque les variations isolées sont reliées en covariations ou dépendances fonctionnelles, la fonction y = f(x) étant une « application » qui suppose elle aussi une activité coordinatrice du sujet, même si les variations de x et de y sont découvertes par abstraction physique ou simple.
d) La causalité consiste en un système de transformations non directement observables rendant compte des variations c) par un processus déductif analogue à la construction opératoire a), mais aboutissant à la construction d’un modèle attribué aux objets. La causalité comporte donc comme les constructions géométriques et les fonctions un mélange d’abstraction simple fournissant les données et d’abstractions réfléchissantes intervenant dans l’élaboration du modèle.
e) Les actions causales du sujet sur les objets ou celles dont le sujet est le siège ne donnent pas lieu à des intuitions directes, sinon déformantes : elles ne sont connues que grâce à des réglages actifs fournissant la connaissance de covariations en fonction des résultats observés sur les objets1 et exigent ainsi une élaboration déductive analogue à d. Ces actions causales sont donc connaissables par analogie avec la causalité entre objets, de même que celle-ci l’est par analogie avec les opérations du sujet.
Cela dit, deux distinctions essentielles restent à faire. En ce qui concerne les opérations a, on peut parler d’opérations particulières dans le cas, par exemple, d’une réunion de classes (A + A = B) ou d’une dissociation (B — A’ = A), etc. Mais il faut aussi considérer les transformations d’une opération en une
(1) Par exemple le réglage des actions de poussée et des conduites instrumentales, par opposition à la vision où seule la direction du regard est réglée activement (les accommodations physiologiques demeurant inconscientes).
en une autre, comme l’inversion, la réciprocité ou la corrélativité dans le groupe INRC, en comprenant également dans cette catégorie les formes générales de composition comme la transitivité, l’associativité ou la distributivité.
En second lieu, lorsque, pour découvrir les faits et les lois c, le sujet a besoin d’opérations en tant qu’instruments de lecture et de structuration, nous parlerons alors d’opérations « appliquées à l’objet » ; elles comprennent non seulement les mises en relation élémentaires ou les mesures, mais l’immense ensemble des fonctions dont se sert le physicien pour exprimer les lois de son domaine d’étude. Par contre, dans la construction d’un modèle causal, à partir des formes qualitatives de transmission comprises par l’enfant jusqu’aux structures de groupes et d’opérateurs utilisées par le physicien, les opérations en jeu ne deviennent explicatives que lorsqu’elles peuvent être « attribuées » aux objets puisqu’il s’agit de comprendre comment agissent ceux-ci. Or nous verrons dans ce qui suit que ces opérations attribuées consistent moins en opérations particulières qu’en transformations d’opérations au sens rappelé à l’instant donc en formes générales de composition opératoire1. C’est donc à leur propos qu’il s’agira maintenant d’établir si les progrès opératoires agissent à sens unique sur ceux de la causalité ou s’il y a interaction et de quelle manière.
L’un des cas les plus courants de convergence entre une forme générale de composition opératoire et un processus invoqué dans l’explication causale est celui de la transmission médiate semi-interne des mouvements, etc., qui s’élabore vers 7-8 ans au niveau où débute par ailleurs la transitivité opératoire. Celle-ci constitue, en effet, l’une des conditions nécessaires de la construction des groupements d’opérations
(1) Précisons en outre d’emblée, pour éviter toute équivoque, qu’en attribuant une transformation opératoire aux objets le sujet est bien obligé de l’appliquer pour son propre usage : il n’y a donc rien de contradictoire à ce qu’elle soit simultanément appliquée et attribuée.
concrètes : les équivalences (relations symétriques), les sériations, les emboîtements de classes et les correspondances supposent toutes cette transitivité, instrument indispensable des inférences médiates. Or à la même époque, on voit apparaître sur le terrain causal un mode général de composition de nature analogue.
Dès les débuts sensori-moteurs de la causalité le sujet découvre certes des transmissions de tout genre puisque la relation causale la plus simple entre un agent et un patient suppose la transmission de quelque chose (mouvement ou force, etc.) : dès qu’il s’exerce à déplacer, pousser ou tirer un objet, le bébé apprend à connaître de telles transmissions. Ce sont elles que nous retrouvons dans les faits de la R 1 où il s’agissait d’examiner comment les jeunes sujets jugent de la résistance lorsqu’une boule active A au bas d’une pente vient mettre en mouvement une boule passive B (ou un wagon) dont on varie le poids. Or, dès 5 ans 1/2 la moitié des sujets (et certains cas dès 4 ans) s’attendent à ce qu’une augmentation du poids de B diminuera l’effet de la poussée, tandis que pour les autres, elle le favorise.
Mais il faut attendre jusqu’à 7-8 ans pour qu’à ces transmissions immédiates s’ajoute la notion d’une transmission médiate, c’est-à-dire à travers des objets médiateurs immobiles et il s’agit de comprendre sous l’effet de quels facteurs. La R 2 a ainsi porté sur des intermédiaires formés par une rangée de billes dont la dernière part seule après que la première a été heurtée par une bille active. A un niveau I A (4-5 ans), celle-ci est censée agir à distance (sans que les intermédiaires jouent un rôle) ou passer derrière les autres pour pousser la dernière (ou même s’y substituer !). Au niveau I B (6 ans), le passage du mouvement est conçu comme un enchaînement de transmissions immédiates : la première touchée pousse la seconde, etc., avec mouvement général et sans que rien ne traverse les billes. Au stade II, par contre, il y a transmission médiate, mais sous une forme semi-interne (l’élan, etc., passe à travers les billes) et semi-externe (celles-ci avancent néanmoins quelque peu). Ce n’est qu’au stade III que la transmission médiate devient purement interne, c’est-à-dire sans translation molaire (mais avec secousse interne, « vibrations », etc.).
La R 3 a vérifié ces résultats en utilisant comme intermédiaires des objets manifestement immobiles : un verre renversé qu’on enfonce à la main dans une mousse artificielle, deux pièces de monnaie sur lesquelles on appuie deux doigts, etc. : malgré ces précautions les sujets du stade II continuent à croire à de petits déplacements sans quoi la transmission leur paraîtrait impossible et il faut à nouveau attendre le stade III pour une médiation purement interne.
La R 4 a porté sur deux transmissions de sens contraires (une bille active heurtant la rangée des billes immobiles à chaque bout). Au niveau I A on n’obtient guère d’explication mais en I B les actives opposées se repoussent par l’intermédiaire des passives à la suite des chocs contraires et simultanés. Au niveau II A la même idée domine mais avec passage semi-interne. Au niveau II B il y a prévision, soit d’un arrêt total, soit d’une transmission jusqu’à la médiane qui renvoie alors les élans chacun de son côté. Au
stade III enfin, les deux courants se croisent et s’il y a trois billes actives à droite et une à gauche, alors trois billes passives partiront à gauche et une à droite. On voit donc qu’il y a transmission semi-interne dès le niveau II A et interne en III.
La R 5 montre une relation étroite entre les résultats de la R 2 et les directions suivies par les billes placées soit en une rangée unique, soit certaines latéralement en différentes positions. Au stade I le sujet prévoit des départs en toutes directions y compris en arrière ou perpendiculaires à la rangée. Au stade II des obliques sont prévues et les perpendiculaires rapidement éliminées. Au stade III les prévisions sont correctes.
La R 6 oppose un mouvement par transmission à un mouvement inertial de deux billes posées sur les deux côtés d’une cornière soumise à une rotation par un choc. Nous reviendrons (sous 15) sur le mouvement inertial. La transmission est comprise dès le niveau II A, mais sans d’abord détailler le rôle du bord vertical de la cornière, comme c’est le cas au stade III.
Pour les engrenages de P. Gréco (R 7), une action par contact (transmission immédiate) est admise dès le stade I mais il faut attendre le niveau II A pour un engrènement continu, le niveau II B pour que les inversions de sens soient anticipées avec compréhension et le stade III pour les questions de blocage et de déblocage. Les roues reliées par une ficelle (R 8) donnent des résultats analogues : pas de compréhension du rôle du fil au stade I, transmission par le fil au niveau II A, mais sans que les chemins parcourus par deux repères sur le fil ou sur une même roue soient égaux. Ils acquièrent cette équivalence et même « nécessairement », au niveau II B mais la ficelle n’est pas encore le siège d’une force, ce qu’elle devient au stade III. A propos des chemins parcourus, citons encore la R 9 où le fil ne fait pas tourner des roues mais entraîne deux perles auxquelles il est fixé, et le long d’un trajet de forme carrée. En cette situation simplifiée au maximum, il n’y a néanmoins pas transmission par le fil au niveau I A mais action à distance d’une perle sur l’autre. Au niveau I B le fil est nécessaire mais si on propose de le couper sur tel ou tel point le sujet en prévoit fort mal les conséquences. Au niveau IIA la transmission médiate va de soi et le sujet prévoit même les directions pour un modèle croisé (fil en diagonale M) mais (comme à la R 8) il ne parvient que laborieusement à l’égalité des trajets parcourus par les deux perles, pourtant déplacées simultanément. Au niveau IIB cette équivalence devient nécessaire, mais, si le sujet prévoit naturellement bien les effets des sections du fil sur la transmission, il y a encore flottement quant à ce que donne le fil sur le segment compris entre la section et la perle la plus proche. Cette dernière difficulté est levée au stade III.
Le synchronisme entre les débuts de la transmission proprement médiate et ceux de la transitivité opératoire (7-8 ans) se retrouve en d’autres domaines mais avec de petites variations, c’est-à-dire de légers décalages possibles selon la nature de ce qui est transmis. Pour le son ou les vibrations entre deux diapasons posés sur une table (R 10), les transmissions du stade I sont immédiates et à distance, tandis qu’en IIA il y a début de transmission médiate, mais demeurant externe : le son circule sur la table ou par un fil imaginé, etc., et non pas à travers le bois. Au niveau IIB c’est un « courant » traversant le bois ou l’air et au stade III une vibration de l’air lui-
même, par ailleurs immobile et ne véhiculant plus le son par une translation. La R 11 a porté sur les aimants et leurs pôles, et en particulier sur une suspension de cinq billes de métal se retenant les unes les autres en vertical à partir d’un aimant. Une opposition nette s’est révélée entre le stade I où la force de l’aimant tient à une « colle » qui a tous les pouvoirs, y compris de « souffler » pour produire des répulsions, et le stade II dès 7 ans, où la force de l’aimant « traverse » les billes qui lui sont suspendues. A noter qu’au stade III le jeu des pôles est expliqué par des inégalités de forces : deux forces égales, fortes ou faibles se repoussent, donc augmentent les distances, soit (+) × (+) = (— ) × (— ) = (+), et deux forces inégales se complètent, donc s’attirent et diminuent les distances, soit (+) × (— ) = (— ) × (+) = (— ), ce qui ressemble à la règle des signes. Par contre pour ce qui est de la transmission dans l’eau d’un tube en U à propos duquel on demande ce que devient la dernière goutte versée (R 12), les sujets du niveau II A pensent comme en I B que cette goutte traversera tout le liquide, tandis que la poussée de proche en proche des couches d’eau n’est acquise qu’au niveau II B.
A propos des relations entre la transmission médiate et la transitivité citons encore deux sortes de faits. Tout d’abord, en cas de non-transmissions, c’est-à-dire des blocages de la boîte de Vergnaud (R 13, où il s’agit de retirer une ou deux barres successivement pour qu’elles ne retiennent plus celles qu’on veut sortir), on retrouve un synchronisme net entre l’apparition de ces transmissions négatives (rétentions) dans leur ordre de succession et la transitivité opératoire des débuts du stade II. La R 14 a porté sur les relations entre celle-ci et un transfert de matières et non plus de mouvements : deux verres pleins aux trois quarts, de formes très différentes A et C sont montrés à l’enfant ainsi qu’un verre vide B pouvant servir de moyen terme mais dont on ne dit naturellement rien ; après examen de la situation, on cache le tout derrière un écran puis on l’enlève en demandant ce qui s’est passé, le liquide rouge de A étant maintenant en C et le liquide vert de C étant en A. Au niveau IA les sujets supposent un croisement direct et s’apprêtent à verser (simultanément ou successivement) A dans C et C dans A avec les verres témoins, sans passer par B. Au niveau I B il en va de même, mais au moment de l’essai le sujet en voit l’impossibilité. Dès les débuts du stade II, par contre, le rôle nécessaire du verre B est compris.
La parenté que révèlent ces multiples faits entre la transitivité opératoire et la transmission médiate (en particulier sous ses formes semi-internes) semble donc évidente. Mais c’est à trois différences près. La première est qu’en une inférence telle que A = B, B = C, donc A — C, on part des relations de proche en proche pour reconstituer la relation à distance (A = C), tandis qu’ordinairement dans la transmission le sujet constate un effet à l’extrémité d’une série et reconstitue ce qui s’est passé de proche en proche à partir de l’autre extrémité. Mais cela n’enlève rien à l’unité de la composition
opératoire. En second lieu, et ceci est l’essentiel, la transitivité opératoire transmet une simple forme (équivalence ou différence orientée, etc.) tandis que la transmission causale médiate porte sur le passage d’un mouvement, d’une force, etc., c’est-à-dire d’un contenu relatif à l’objet. Cette seconde différence en entraîne une troisième : dans le cas de la transitivité logique, les relations initiales telles que A = B et B = C se conservent lorsque le sujet en tire la relation finale A = C, tandis que dans la transmission matérielle le mouvement, etc., qui a passé de A à C est gagné par C mais perdu pour A, puisqu’il s’agit du transfert d’un élément se conservant au cours d’une succession temporelle et non pas d’une forme intemporelle. Faut-il alors penser que c’est la transmission logique ou formelle qui entraîne génétiquement la découverte de la transmission matérielle, ou l’inverse, ou qu’il y a interaction ?
La transitivité opératoire, ou transmission de nature formelle1, ne se constitue certes pas ex nihilo. Bien avant qu’elle s’impose et se généralise, le sujet peut en découvrir certains aspects, ne serait-ce que perceptivement quand les trois éléments A = B = C ont été vus simultanément avant d’être comparés par couples AB et BC sans AC. De plus elle ne se généralise que progressivement, puisque la transitivité des poids (à volume égal) n’apparaît que vers 9-10 ans. Ce qui est nouveau à 7-8 ans dans les premières compositions transitives qui s’imposent alors, c’est le sentiment de nécessité logique qui les caractérise et cette nécessité ne saurait provenir que d’un facteur général : la fermeture du système (par exemple de la sériation) jusque-là inachevé, mais qui, une fois refermé sur lui-même par sa méthode récurrentielle de construction, comporte des lois de composition inhérentes au système comme tel et acquérant de ce fait un caractère de nécessité interne. On peut donc distinguer dans la constitution de la transitivité opératoire deux processus de nature différente : la structuration formelle tenant aux lois du système, et une certaine fonction de cohérence ou d’enchaînement consistant en une exigence d’unité ou d’équilibre interne. Cette fonction ne serait en sa source qu’un cas particulier du besoin d’équili-
(1) Au sens des formes opposées aux contenus (= transmissions réelles ou causales), sans allusion au stade des « opérations formelles ».
bration, mais, en présence d’une suite de relations A = B = C… ou A < B < C… elle consiste à chercher à tenir compte de la totalité de l’enchaînement par opposition aux secteurs particuliers.
Or, si une structure formelle ne saurait être déterminée par son contenu (encore que, rappelons-le, le contenu et la forme demeurent en partie indissociés au niveau des opérations concrètes), et en particulier si la nécessité ne peut tenir qu’à la forme, cette fonction de cohérence, d’enchaînement ou d’unité ne saurait par contre qu’être favorisée ou inhibée selon les contenus. Rappelons maintenant que la fonction générale des opérations est d’agir sur le réel en l’enrichissant de cadres et de structures permettant son assimilation et que cet effort général de compréhension, où le sujet doit sans cesse inventer et construire pour pouvoir assimiler, se traduit par des essais de transformations et non pas de copie. En une telle situation il va alors de soi que les secteurs du réel les plus aptes à favoriser le fonctionnement des opérations et notamment à fournir des contenus aux exigences fonctionnelles d’enchaînement ou de cohérence, ne seront pas ceux qui demeurent immobiles ou statiques, mais bien ceux où le réel lui-même agit et se transforme, autrement dit tous les domaines de la causalité. En d’autres termes, l’enfant peut certes à l’occasion s’intéresser à sérier pour sérier, à classer pour classer, etc., mais dans les grandes lignes, c’est à l’occasion d’événements ou de phénomènes à expliquer et de buts à atteindre par agencement causal que les opérations seront le plus exercées.
La solution semble alors la suivante. L’élément commun à la transitivité opératoire et à la transmission causale, en l’état où chacune des deux n’est encore qu’en voie d’acquisition, serait donc une fonction de totalisation ou d’enchaînement tendant à dépasser les secteurs de départ pour tenir compte de l’ensemble du système1. Un tel fonctionnement serait favorisé par les situations causales, où le rapport entre les séquences successives
(1) Notons qu’on trouve à tous les niveaux des équivalents d’une telle fonction. Par exemple un animal placé en un milieu inconnu tend à l’explorer le plus complètement possible. De même, dans une expérience de conditionnement due à A. Rey, où le cobaye dispose de trois casiers successifs A, B et C et où un signal annonce une secousse électrique en A, l’animal commence par sauter de A en B pour revenir en A après le danger, tandis que dans la suite, et sans nouveaux conditionnements, il fait tout le trajet ABC puis CBA, ce à quoi il n’était donc nullement dressé.
s’impose spécialement, puisqu’elles sont temporelles, et jouerait en tant que fonctionnement général progressif dans la fermeture des systèmes opératoires, d’où la constitution de cette forme de composition qu’est la transitivité alors sentie comme nécessaire. Réciproquement et en réponse à cette action fonctionnelle des contenus sur l’élaboration d’une forme (la forme n’étant au niveau concret que la structuration de contenus successifs), la transitivité rejaillirait sur la causalité en conduisant à la transmission médiate avec passage au travers des médiateurs (même s’ils conservent un certain mouvement : forme « semi-interne »).
En un mot l’échange entre la causalité et l’opération consisterait dans ce cas en une action des contenus (causaux) sur un fonctionnement cognitif qui favoriserait la construction d’une forme opératoire réagissant en retour sur les contenus. Autrement dit, l’abstraction réfléchissante qui a permis l’élaboration de la transitivité, d’où son attribution à l’objet sous forme de transmissions causales médiates, aurait été facilitée en son exercice par la connaissance d’un certain nombre de faits causaux (transmissions immédiates successives) acquise par abstractions physiques, mais renforçant le besoin de fermeture de la structure opératoire en formation. Un tel processus peut paraître bien compliqué, mais l’histoire des sciences abonde en cas de ce genre. Si l’on ose comparer les petites choses aux grandes (si parva licet…), rappelons les circonstances de l’invention du calcul infinitésimal. Mathématiquement il était virtuellement en voie de constitution sitôt effectuée la synthèse par Descartes de l’algèbre (finie) et de la géométrie (finie) en une géométrie analytique : il ne restait qu’à la prolonger en une algèbre de l’infini et en une théorie des passages à la limite. Mais pour que Newton et Leibniz franchissent ce double pas, qui aurait pu résulter de généralisations directes par abstractions purement réfléchissantes, il a fallu l’incitation produite par des problèmes physiques, autrement dit la suggestion émanant des contenus empruntés à la dynamique : le calcul de l’infini qui en est résulté n’en constitue pas pour autant un produit de l’expérience ou des abstractions simples tirées de l’objet seul. Mais celles-ci ont joué un rôle d’accélération en favorisant un fonctionnement généralisateur, bien que ce dernier ait alors retrouvé le terrain mathématique sur lequel s’est effectuée la
construction mémorable en question1. Rappelons aussi la théorie des fonctions aux dérivées partielles dont le développement a été constamment favorisé par les analyses physiques (Euler et d’Alembert, ce dernier à propos des cordes vibratoires, Laplace en partant du potentiel, Fourier au sujet de la chaleur). Tout récemment un exemple spectaculaire a été celui des delta de Dirac, dont la formulation physique initiale manquait de rigueur mathématique mais qui a donné naissance à l’une des plus belles conceptions de la mathématique contemporaine : la théorie des distributions de L. Schwartz2.
D’une manière générale il semble incontestable que les problèmes de la causalité physique ont fréquemment été l’occasion d’inventions mathématiques par une sorte, non pas de copie du réel, mais de reconstruction opératoire d’un phénomène dont la connaissance a été préalablement imposée par l’expérience. Il n’y a donc rien de surprenant à retrouver en petit de tels processus dès les débuts des connaissances opératoires et physiques chez l’enfant.
§ 5. Transmissions immédiates
et inférences immédiates ; signification des attributions🔗
Si la causalité a pu jouer un rôle dans la constitution de la transitivité, en favorisant aux stades préopératoires une fonction d’enchaînement, il peut être utile de faire encore quelques remarques sur les rapports entre les structures causales et logiques les plus élémentaires à des niveaux où elles demeurent relativement indifférenciées et où tant les inférences que les transmissions demeurent immédiates.
On observe de telles inférences immédiates dès le niveau sensori-moteur, dans l’interprétation des indices familiers. Un
(1) J. B. Grize a cependant montré que, même sur ce terrain mathématique, les dérivées ont longtemps gardé une signification temporelle et qu’il a fallu attendre le début du xixe siècle pour que le temps soit définitivement éliminé du calcul différentiel.
(2) D’où la dédicace que Lighthill a mise à son ouvrage Fourier Analysis a généralised Functions :
To Dirac who saw that it must be true
Laurent Schwartz who proved it
and George Temple who showed how simple it could be made.
nourrisson qui manifeste de l’impatience à l’heure du repas se calme aussitôt en voyant paraître sa mère à quelques mètres de lui, ce qui en termes verbaux se traduirait par « maman donc têtée » ; ou encore voyant un objet suspendu il tendra la main, non pas pour le saisir, mais pour le balancer, ce qui équivaut à l’inférence « suspendu donc balancement ». On voit alors immédiatement qu’en de telles conduites il intervient une forme due à l’intelligence du sujet et qui est la liaison inférentielle ou implicatrice au sens de simples implications signifiantes ou larges (par opposition aux implications propositionnelles) et un contenu qui est causal, puisque la combinaison de « maman » ou « objet suspendu » et de l’action propre produit causalement la têtée ou le balancement. Or, il est clair, et c’est le seul sens de cette première remarque, que si le rapport causal découvert et vécu dans l’action propre ne suffit pas à assurer le développement d’un pouvoir inférentiel, puisque celui-ci dépend de l’activité cognitive du sujet et du système des schèmes assimilateurs récognitifs et généralisateurs, ce fonctionnement interne de l’assimilation intelligente n’en est pas moins favorisé et sans cesse renforcé par les situations causales où les anticipations sont suivies de contrôles effectifs (réussite ou échec du balancement selon que l’objet suspendu était bien un mobile, etc.).
Ce n’est certes pas à dire que toutes les inférences immédiates des niveaux préopératoires aient un contenu causal : elles peuvent être classificatoires (« pipe implique papa »), etc., encore que dans la majorité des cas ce qui intéresse le sujet dans les objets est ce qu’ils peuvent produire, par eux-mêmes ou comme instruments de l’action propre, donc leur aspect causal. Mais sur le terrain causal, il va de soi que le fonctionnement de l’intelligence, dans ses efforts de prévision ou de compréhension, est d’autant plus stimulé et développé que les problèmes posés par le réel sont plus variés et plus intéressants : d’où une incitation fonctionnelle permanente renforçant le développement des schèmes en leur ensemble, c’est-à-dire de toutes catégories (classes, relations, etc.) mais naturellement surtout de ceux qui peuvent être structuralement analogues aux liaisons en jeu dans le problème causal considéré.
A cet égard le niveau I B où, dans les problèmes de transmission, le sujet réduit les transmissions médiates à un enchaî-
30 Les explications causales
nement de transmissions immédiates successives est, il va de soi, spécialement fertile en possibilités d’exercice de ce que nous appelions au § 4 une fonction de totalisation ou d’enchaînement, pouvant conduire à l’élaboration de la transitivité.
Une autre remarque nous paraît s’imposer pour éviter les équivoques possibles. Il reste donc entendu que si la causalité favorise les exercices fonctionnels de l’intelligence, les constructions opératoires de celles-ci n’en procèdent pas moins par abstractions « réfléchissantes » et non pas physiques ou simples. D’où cette conséquence que la structure opératoire finale, une fois utilisée dans l’explication causale, est bien attribuée aux objets et non pas tirée directement d’eux. Mais, et c’est ce qu’il importe de souligner, rien n’empêche que l’élaboration de la structure opératoire (par exemple la transitivité) s’effectue à l’occasion de la solution du problème causal et donc au même moment. La structure en jeu est en effet une forme, et comme telle construite par l’activité du sujet pour structurer un contenu donné : que ce contenu soit d’abord relatif à des classes (transitivité des emboîtements) ou à des relations (transitivité des équivalences ou des différences ordonnées) et qu’il soit ensuite seulement causal (transitivité des transmissions), ou que la construction débute à l’occasion d’un contenu causal pour être ensuite généralisée à d’autres, cela n’a pas d’importance et peut varier selon les sujets. En chacun de ces cas la forme est due à une abstraction réfléchissante et le contenu connu par abstraction simple, de telle sorte qu’en chacun de ces cas la forme opératoire est, ou bien seulement appliquée, ou bien en outre attribuée aux objets (contenus), et, si la construction de la forme a débuté à l’occasion d’un problème causal, cette attribution est alors instantanée, c’est-à-dire s’effectuant au même moment que la construction elle-même (de même qu’en d’autres cas c’est seulement l’application qui est contemporaine de la construction des formes).
Quant à la différence entre application et attribution, le critère en est simple : lorsque le sujet se livre à des classifications, sériations, dénombrements ou mesures, etc., c’est lui qui agit, tandis que les objets se laissent faire sans imposer au sujet l’une de ces opérations plutôt qu’une autre. Lorsque par contre une composition opératoire est attribuée à l’objet, comme la transitivité dans le cas de la transmission, ce sont les
les objets qui agissent, c’est-à-dire en l’espèce qui assurent eux-mêmes la transmission, et c’est au sujet à se soumettre aux faits. Bien entendu il conserve son activité propre, c’est-à-dire qu’une opération attribuée est toujours simultanément appliquée et attribuée à l’objet, mais la réciproque n’est pas vraie, car une opération peut être appliquée à des objets sans leur être attribuée : par exemple dix cailloux ne sont dix que si un sujet les dénombre par correspondance avec d’autres ensembles, tandis qu’un mouvement se transmet sans l’intervention du sujet. Certes l’enfant (et pas seulement lui) croit que le nombre est dans les cailloux, comme il croit qu’une montagne a toujours eu son nom, et, quand il attribue la transitivité aux mouvements des billes, il se place à leur point de vue sans se douter qu’en fait il imagine (ainsi que le physicien) qu’elles opèrent comme lui. Mais dans le premier cas l’erreur de l’attribution n’enlève rien à la validité du dénombrement (qui tient aux seules correspondances, indépendamment de leur interprétation idéologique), tandis que l’attribution d’une opération à un processus causal est susceptible de contrôle expérimental et de progrès continus dans l’affinement du modèle, donc de l’interprétation.
A cet égard il convient en particulier de noter que dans le cas de l’attribution de la transitivité opératoire à la transmission médiate du mouvement, la première comporte un invariant nécessaire dû à sa réversibilité, tandis que la seconde n’entraîne pas d’emblée une conservation quantitative du mouvement (ni a fortiori de l’énergie), et ne sera suivie d’un tel progrès qu’au stade III.
Encore une remarque : l’attribution des opérations à un système physique considéré alors comme causal peut n’être pas simplement favorisée par les convergences entre les données objectives extérieures et les tendances opératoires du sujet. Il est au contraire fréquent que les contradictions entre les faits observés et le modèle opératoire choisi obligeront à remanier celui-ci : en ce cas l’effort même de cohérence qui en résulte engendre un nouveau système d’opérations attribuables aux objets, du seul fait que l’élimination des contradictions implique un jeu d’inférences qui, par leur nature déductive elle-même, constitue une structure opératoire nouvelle. C’est ainsi que, dans le cas de l’enchaînement des transmissions immédiates
de mouvements du niveau I B, le modèle choisi est contradictoire avec le fait que les billes ne partent pas les unes à la suite des autres : d’où une nouvelle construction opératoire fondée sur la médiateté et la transitivité et qui conduit aux transmissions semi-internes du stade II (le mouvement « traverse » les billes en même temps qu’il les déplace légèrement, mais très peu). Nous reviendrons sur ce rôle formateur des contradictions au § VI des conclusions.
Une autre forme précoce de composition soulève les mêmes problèmes et avec encore plus d’acuité : c’est la compensation des quantités (par exemple des poids) dans les situations d’équilibre, comparable sur le terrain causal au schème opératoire fondamental de la réversibilité. En de telles compositions interviennent, en effet, trois ensembles de facteurs : des données de fait, tirées par abstraction simple des expériences du corps propre ou des observations quotidiennes dans la manipulation des objets, la structure opératoire de réversibilité tirée par abstraction réfléchissante des autorégulations du sujet et enfin une tendance fonctionnelle générale du sujet à l’équilibration, source des autorégulations et donc finalement du schème des opérations réversibles, mais dont elle pourrait bien (telle est l’une des questions à discuter) être favorisée par les actions causales. En effet, si une relation simple de causalité est irréversible, les états d’équilibre (qui sont à expliquer causalement comme les transformations) sont au contraire caractérisés par la compensation des travaux virtuels, donc par une réversibilité de fait ou mécanique (= égalité des travaux de sens opposés). On voit donc que ce domaine des compensations est l’un de ceux où peuvent s’intriquer de la manière la plus intime et la plus complexe les facteurs exogènes et endogènes, ou la causalité physique et l’opération.
Rappelons d’abord les faits. Dès 4 ans (R 15) les sujets prévoient qu’une règle poussée perpendiculairement au bord d’une table va tomber si elle dépasse celle-ci d’un peu plus de la moitié, mais sans invoquer le poids
avant environ 7 ans et en parlant simplement de « grands » ou « gros bouts ». Mais il s’agit là vraisemblablement d’une symétrie inspirée par les actions du corps propre, car si au lieu d’une règle on se sert d’une plaquette rectangulaire (R 16) on constate que jusqu’au stade II la plaquette avancée obliquement (45°), et non plus perpendiculairement au bord de la table, chutera en fonction d’une ligne constituant sa petite médiane, et non pas d’une ligne oblique correspondant au bord de la table et tenant compte de l’égalité entre la partie soutenue par celle-ci et la partie non soutenue. De même un couteau ouvert est posé en son milieu sans tenir compte des inégalités de poids entre le manche et la lame, etc. D’autre part si, sur une balance à plateau, l’enfant prévoit dès le niveau I B que l’équilibre sera atteint avec deux plots semblables de poids égaux (symétrie), il n’en est déjà plus de même avec quatre plots (deux d’un côté et deux de l’autre) ou avec des objets dissemblables de poids égaux.
Le problème est encore moins résolu lorsque, avec un support circulaire (où le point d’équilibre est marqué par un anneau au centre, auquel sont attachés des fils et qui se déplacera en cas d’inégalités) il s’agit d’équilibrer n poids suspendus à un fil d’un côté par autant de poids attachés au fil qui pend de l’autre côté (R 17). Il faut attendre le stade II (vers 7 ans) pour que le sujet soit certain de la compensation par égalisation des poids, sans parler des directions. De même, les problèmes de contrepoids ne sont pas dominés au stade I lorsqu’il s’agit de retenir ou de faire monter un objet : dans des expériences d’intelligence pratique où la tâche est de trouver un moyen pour suspendre un panier métallique (R 18) on voit l’enfant jusque vers 7 ans utiliser n’importe quel objet pour y accrocher le panier (jusqu’à un crayon dressé dans une boîte légère) sans tenir compte des poids en présence. Dans le cas d’un wagon sur un plan incliné pouvant être monté ou retenu selon les contrepoids suspendus de l’autre côté de la poulie, les sujets du stade I ne voient aucune relation stable entre les deux poids en jeu1 (R 19). Il est vrai qu’à ce stade I la composition des poids n’est pas additive, ceux-ci variant selon qu’ils sont situés plus haut ou plus bas, etc., mais les faits que nous venons de rappeler sont relatifs à des hauteurs équivalentes où cependant les compensations par égalisation des quantités demeurent incomprises au stade I. Par contre en ces différentes expériences, le stade II est caractérisé par cette compréhension du moins à hauteurs égales (voir la R 16 ; voir aussi l’équilibre indifférent de la R 20 où deux poids égaux suspendus verticalement à des hauteurs inégales sont censés se déplacer pour rejoindre la même hauteur).
Le problème est alors le suivant. Avec le niveau des opérations concrètes apparaissent les compositions additives et les quantifications, ainsi que le maniement de la réversibilité conçue comme nécessaire. Du point de vue causal le déséquilibre
(1) Ces problèmes de contrepoids sont physiquement plus complexes puisque les conditions d’équilibre varient avec la pente. Mais nous nous en tenons naturellement ici à la simple compréhension des faits que pour retenir un objet il faut un certain poids et que pour le faire monter un poids supérieur est nécessaire.
résultant de l’inégalité des poids en balance ou les compensations jusqu’à l’équilibre par égalisation relèvent d’une même structure, mais attribuée à l’objet et non plus inhérente aux classes, relations ou nombres construits par le sujet. Faut-il alors admettre que le modèle causal n’est que le produit d’une projection dans le réel des schèmes opératoires auxquels le sujet parvient à ce niveau de développement, ou que ces schèmes dérivent de l’expérience physique ou encore qu’il intervient des interactions analogues à celles qu’on a vues au § 4 ?
Cherchons d’abord à réduire les données du problème à leur forme la plus générale, puisque dans les faits qui précèdent interviennent des notions aussi variées que la symétrie, la compensation, la réversibilité et l’équilibre. Rappelons que la réversibilité opératoire peut s’exprimer sous la forme d’une symétrie (c’est même le langage actuellement utilisé pour décrire la structure de groupe) : l’opération P— 1, inverse de P, sera ainsi dite sa symétrique. En second lieu un système physique est en équilibre lorsque ses mouvements (ou travaux) virtuels se compensent, ce qui nous ramène à une symétrie. D’autre part, une compensation quelconque, qu’il s’agisse d’une compensation active du sujet cherchant à annuler les effets d’une perturbation extérieure ou d’une compensation physique précocement comprise (telle que d’augmenter la vitesse d’une boule active en modifiant la pente ou la hauteur de départ pour compenser une augmentation de masse de la boule passive), revient à égaliser une action et l’action contraire donc à nouveau à rétablir une symétrie. Il en est a fortiori de même dans les égalisations du poids ou de grandeurs dont il a été question plus haut.
Cela dit, il est évident que, bien avant d’atteindre la réversibilité opératoire sentie comme nécessaire, et donc bien avant aussi les compositions causales valables du stade II correspondant à ces opérations réversibles, le sujet découvre ou apprend à connaître un ensemble assez considérable de symétries ou de compensations. Sans parler des symétries perceptives, on peut citer dès le niveau sensori-moteur de multiples conduites compensatrices ou tendant à la symétrie : écarter un obstacle qui est venu gêner l’accès à un but, redresser un objet qui glisse ou rétablir l’équilibre de corps propre, placer ou
lancer un objet d’un côté du sujet après l’avoir fait de l’autre, etc. Les symétries citées plus haut (prévision de la chute d’une règle qui va dépasser le bord de la table de plus de sa moitié, équilibre sur la balance ou une balançoire, etc.), ne sont donc que des cas particuliers s’inscrivant dans une longue suite de situations vécues.
Il en résulte, d’abord, que les opérations réversibles ne surgissent pas ex nihilo, mais constituent, comme nous y avons souvent insisté ailleurs, le cas limite des autorégulations lorsque la précorrection des erreurs ou la précompensation des perturbations succèdent à la correction ou à la compensation après coup, sur résultat d’actions déjà exécutées ou subies. Ensuite il va de soi que les compensations causales du stade II de forme quasi opératoire sont préparées par les symétries et compensations approchées du stade préopératoire I. Par contre il est douteux que ces ébauches encore lacunaires et en partie contradictoires suffisent à expliquer les progrès du stade II en ce secteur de la causalité, et l’influence de la réversibilité opératoire avec ses compensations quantitatives semble nécessaire. Seulement ici à nouveau, si cette composition causale constitue à partir du stade II une composition opératoire attribuée aux objets, il n’en reste pas moins que durant tout le stade I les régulations compensatrices du sujet sont très vraisemblablement renforcées ou facilitées par ses expériences causales : il semble, en effet, évident que l’expérience et surtout l’exercice des compensations sont susceptibles d’acquérir un sens bien plus concret en des domaines où les échecs et simplement les difficultés résultent d’une résistance des choses elles-mêmes en leur réalité que dans ceux de la pensée où les non-compensations se traduisent simplement par des erreurs susceptibles de n’être pas reconnues comme telles. Cette action de l’expérience physique sur les autorégulations, sources de la réversibilité, ne signifie naturellement pas que celle-ci soit sans plus abstraite du réel, mais simplement que le long processus endogène aboutissant aux opérations réversibles est sans cesse renforcé par les réactions aux problèmes matériels et la nécessité de leur trouver une solution.
En fin de compte la source commune de la réversibilité opératoire et des compensations propres aux actions causales est naturellement à chercher dans l’organisme, puisque celui-ci
est tout à la fois le siège de multiples compensations physicochimiques par lesquelles il participe des lois de la matière et d’une activité homéostasique de plus en plus différenciée d’où procèdent un nombre croissant de régulations, dont celles du comportement qui caractérisent les conduites du sujet. Mais nous y reviendrons dans les conclusions de cet essai (sous X).
Un domaine particulièrement riche de combinaison entre les abstractions réfléchissantes sources des opérations et les abstractions physiques ou simples qui interviennent dans la solution de tout problème causal est celui des notions que l’enfant se donne de la composition des corps et des changements d’états de la matière. Le développement de ces explications présente un double intérêt pour notre problème général.
En premier lieu il peut arriver qu’un phénomène physique suggère par sa nature même l’utilisation d’une composition opératoire de forme additive, d’où une « attribution » précoce, tandis qu’en d’autres secteurs elle sera plus tardive parce que rien dans les objets considérés ne semble l’imposer. C’est ainsi que dans le cas de la dissolution du sucre le fait que le morceau initial se dissocie visiblement en petits morceaux et ceux-ci en grains de plus en plus exigus permet aux sujets, dès le niveau II A, de supposer que l’eau les sépare et, dès le niveau II B, qu’ils finissent par subsister sous une forme invisible (dans les cas où ils ne se transforment pas en sirop) et que leur réunion équivaut additivement au tout initial1. Par contre un tel modèle corpusculaire ne se constitue en général que vers 11-12 ans pour des corps qui ne se dissolvent pas ou pour ce qui est des changements d’état de la matière, dont la rapidité et les modifications qualitatives posent d’autres problèmes. Ce contraste entre la dissolution du sucre comprise dès 7-8 ans et les autres situations dominées au stade III
(1) Voir Piaget et Inheldeb,Le développement des quantités physiques chez l’enfant, chap. IV.
seulement rappelle la différence entre les transmissions médiates semi-internes du stade II, avec mouvements prêtés aux objets et la transmission purement interne du stade III où le sujet admet l’existence de réalités non perceptibles (passage d’un courant dans le cas de la transmission ou corpuscules dans le présent cas).
Un autre intérêt des compositions additives prêtées par le sujet à certains corps par opposition à d’autres est la relation de dépendance qui existe entre les notions et les modes de l’activité propre. C’est ainsi que la manipulation des objets qui comporte un réglage actif entraine rapidement l’idée que les solides sont composés de parties (macroscopiques) collées ensemble et les liquides de parties mobiles, tandis que, du fait que la vision ne comporte pas de tels réglages sinon quant à la direction du regard, il n’y a pas de lumière qui passe de l’objet à l’œil ou d’une lampe à la tache lumineuse projetée à quelque distance, mais par contre le regard est une réalité quasi substantielle qui part de l’œil et rejoint les objets.
Cela dit, rappelons dans les grandes lignes les faits observés. Pour ce qui est de l’ancienne expérience sur le sucre (reprise à la R 21 pour ce qui est du mécanisme même de la dissolution) et de celle de la diffusion d’une pastille de charbon dans l’eau (R 22), l’évolution est bien claire. Au point de départ (stade I) il n’y a pas conservation de la matière (le sucre disparaît et, pour le charbon, l’eau devient simplement noire) ni conservation des grains (qui deviennent liquides avant de disparaître ou en colorant l’eau), et la dissolution du sucre est d’abord attribuée (niveau I A) à de simples cassures dues à la cuiller ou à la chute du morceau initial. Au stade II, il y a conservation de la matière et des grains (sous forme de petits solides, sauf s’ils se liquéfient ou « transforment l’eau en couleur »), dont la somme équivaut au morceau total du début ; mais ces grains qui seraient visibles à la loupe ne contiennent pas eux-mêmes d’éléments plus petits. Au stade III ils sont par contre dessinés comme contenant des ultra-grains à titre d’éléments derniers. Une autre recherche destinée à mettre en relation les compositions internes et externes (R 23) a consisté à faire verser dans une grande assiette soit un liquide soit une certaine quantité de gravier fin, en demandant le pourquoi des différences, et à plonger des baguettes dans de l’eau, de l’huile, de la mélasse, du sucre en petits morceaux, poudre ou farine, pour faire expliquer les actions de mouiller ou coller. Au stade I l’eau s’écoule parce qu’elle est « fine » ou « mince » et qu’elle « glisse », etc., tandis que les cailloux tiennent parce qu’ils sont « épais » ou parce qu’« on ne peut pas les casser, le lait c’est déjà cassé » ; et ils sont incassables parce que les morceaux en sont serrés au sens de bien collés. Quant aux actions de mouiller et de coller on ne trouve que des explications par pouvoirs à sens tautologique : l’eau mouille « parce qu’on ne la fait pas dure, autrement ça ne serait pas de
l’eau » et les corps qui collent le font parce que « c’est un peu collant ». Au stade II, par contre on note un triple progrès :
1) L’écoulement de l’eau et l’entassement des cailloux tiennent à des actions causales entre les parties de l’ensemble : dans le cas des cailloux les couches inférieures retiennent les supérieures, tandis que les couches d’eau se mélangent, « elle va dessus dessous », « elle ne peut pas rester en haut », etc.
2) Quant à cette différence de résistance, elle tient au fait que « les liquides ça se déplace tout seul », tandis que les cailloux sont en sable, en miettes ou en grains de poudre mais bien tenus en un seul tout (comme par « une sorte de ciment », etc.).
Les actions de coller ou mouiller sont alors expliquées par des modèles analogues : les choses fines mouillent sans coller, « les choses épaisses tiennent le mieux » comme la mélasse dont les gouttes sont plus « grosses ». Quant au sucre en farine, il adhère à la baguette parce qu’il « croche », tandis qu’en morceau « les grains ont des petites pointes, ils se tiennent avec les petites pointes », etc.
Enfin au stade III ces modèles semi-macroscopiques et semi-microscopiques cèdent le pas à des structures proprement corpusculaires, mais avec difficulté à rendre homogènes les éléments ultimes des liquides et des solides, à cause en particulier du caractère continu des premiers ; d’où des formules comme celle-ci (12 ;5): les gouttes « sont comme emboîtées l’une dans l’autre » tandis que les grains des cailloux « restent rassemblés », c’est-à-dire agglomérés.
Il ne semble pas douteux que l’évolution que nous venons de retracer dépende étroitement de celle des opérations additives. Au stade I où sur le terrain opératoire il n’y a pas encore de conservation des ensembles selon la manière dont sont réunis les éléments et donc pas encore d’opération réversible d’addition, on ne trouve pas non plus de modèle corpusculaire, sinon sous forme de morceaux macroscopiques, ni de conservation des morceaux ou grains une fois qu’ils ont été visibles : le sucre se dissout d’abord à cause de cassures (R 21), avant de s’anéantir ; le charbon diffuse sous forme de simple couleur, etc. Par contre au stade II, où se constituent opératoirement les réunions ou additions et la conservation du tout, on voit s’élaborer parallèlement des modèles corpusculaires semi-microscopiques tels que l’ensemble des grains équivalent au morceau total, et tels que les éléments se tiennent plus ou moins de diverses manières. Au stade III cette composition additive est généralisée jusqu’à l’échelle de l’inobservable microscopique. De plus il ne s’agit pas simplement d’opérations du sujet appliquées aux objets, mais bien d’opérations attribuées, puisque ce sont les éléments des objets eux-mêmes qui sont compris comme se dissociant ou se réunissant de façon causale.
Mais en ce qui concerne les relations entre les opérations et cette causalité, le problème est un peu différent de ce que nous avons vu pour la transitivité ou la réversibilité. Sans doute les compositions additives sont-elles, comme ces formes opératoires précédentes, préparées par des conduites préopératoires consistant en actions manuelles et matérielles de réunir. Seulement on voit mal ce qui dans l’expérience de l’enfant pourrait constituer des réunions spontanées dues aux objets eux-mêmes indépendamment de l’action humaine : les pierres d’un mur sont agencées par le maçon, tandis que celles d’une paroi rocheuse paraissent avoir été toujours là (sauf pour l’artificialisme encore si courant à ce stade I). On ne discerne donc guère d’action de la causalité entre objets sur les opérations additives.
Il est vrai que si l’on oppose aux additions ou réunions logico-arithmétiques, qui portent sur des objets discrets, les additions infralogiques ou partitives qui concernent les objets continus, la situation change quelque peu. L’opération initiale est alors, en effet, la partition ou sectionnement, tandis que la réunion des parties ou morceaux en un objet total en est l’opération inverse. Or, il semble que dans l’expérience physique et causale des objets que peut avoir l’enfant à son échelle indépendamment de ses actions propres, le sectionnement soit plus fréquent que la réunion, ce qui pourrait faciliter le fonctionnement préopératoire des partitions. Seulement le sectionnement est une chose et la réunion des parties séparées avec conservation du tout en est une autre : au niveau I B des notions sur la dissolution du sucre, le sujet ne dit plus toujours comme au niveau I A que le morceau s’est cassé en tombant, etc., et il commence à admettre que l’eau a contribué â dissocier des grains préexistants, mais il n’en arrive pas pour autant à une addition qui conserve le tout. La réversibilité même de la partition semble donc plus difficilement trouver, dans le réel, des incitations causales qui favoriseraient le développement des opérations correspondantes et en définitive celles-ci semblent jouer un rôle assez fondamental, comme le montre dans l’histoire des sciences l’influence des compositions additives et même numériques (Pythagore) dans la formation de l’atomisme grec.
Par contre si la causalité propre aux objets à eux seuls semble peu apte à accélérer le développement des opérations additives, il va de soi que les actions préopératoires consistant à
réunir ou dissocier des solides sont de nature à la fois dynamique, cinématique, spatiale et logico-arithmétique puisque ces solides sont soumis à des déplacements matériels qui les rapprochent ou les espacent, etc. En ce sens il est clair que la causalité favorise la formation des compositions additives, au point qu’on pourrait se demander si un être vivant rigoureusement immobile (à supposer que ce soit possible) arriverait à concevoir des additions ou soustractions. Mais il s’agit là d’une causalité propre à l’action du sujet ainsi qu’à ses interactions avec les objets, et non pas d’une causalité limitée au domaine des liaisons entre les objets à eux seuls.
Il en faut dire autant du cas où l’expérience géométrique se rapproche le plus de l’addition : le groupe des déplacements impose, en effet, la composition additive de ceux-ci, puisque la somme de deux d’entre eux est encore un déplacement a + a’ = b. Cela est si vrai que les partisans d’une intuition primitive et extralogique du nombre ou de l’itération + n ou n + 1, comme l’était Poincaré, ont parfois vu en la succession des pas dans la marche une sorte de prototype matériel de cette itération. Seulement les opérations géométriques sont des opérations du sujet autant que des modifications de l’objet, et quand le sujet effectue lui-même des déplacements (ceux des objets qu’il manipule comme ses mouvements à lui), il s’agit certes, lors des débuts physiques de ces opérations, d’actions causales autant qu’opératoires, mais d’une causalité inhérente à l’action propre, donc d’un cas particulier de celle dont il a été question à l’instant.
Si l’attribution des compositions additives macroscopiques aux modèles corpusculaires dépassant l’observable ne s’effectue que difficilement, il en sera a fortiori de même pour les changements d’états de la matière bien qu’aux opérations additives ne s’ajoutent alors que des opérations spatiales de déplacement et de condensation. Il n’en est que plus intéressant de réexaminer nos hypothèses à ce sujet, mais rappelons d’abord les faits.
La R 24 a porté sur la fusion du cétaceum. Au cours du stade I le sujet se refuse d’abord à considérer le liquide comme constituant la même substance que la poudre initiale : « l’eau se montre quand ça chauffe » ou « ça a fait de l’eau », mais sans qu’il s’agisse de la transformation d’une matière permanente. Au cours du stade II (7 à 10 ans), cette identité est par contre reconnue mais sans que les grains subsistent dans le liquide parce qu’ils se transforment en eau », etc. Il n’y a pas de conservations quantitatives entre les deux états mais, lors du retour à l’état initial, on retrouve les mêmes quantités : Nic à 8 ;8 dit que ce sera le même poids « parce qu’il y a autant de grains » qu’avant la fusion et Pan à 9 ans précise que « si avant il y avait un million maintenant il y a aussi un million et c’est le même poids », et cela malgré le fait qu’entre deux « ils ont fondu ». Au stade III on assiste à un début de permanence de grains invisibles dans le liquide mais moins que dans le cas du sucre qui se dissout dans l’eau, tandis qu’ici le solide se transforme souvent en liquide. Par contre si l’on fait constater la conservation du poids en passant de l’un des états à l’autre le modèle corpusculaire en est notablement renforcé : Rus à 10 ;11 dit par exemple « de tous ces petits grains il y aura du liquide qui sort et il y aura plus du tout de petits grains. — (On pèse.) — Même poids !… Il n’y a pas moins de petits grains. Il y (en) a la même quantité… parce qu’on n’en a pas ôté ! ». Et Bes à 11 ;6 après avoir dit que les grains « ont fondu » change d’idée du seul fait qu’on pose la question de conservation du poids : « Ah oui, il y aura toujours le même nombre… Vous chauffez il y a le même nombre. Vous refroidissez il y a encore le même nombre. » Les transformations de la paraffine d’une bougie (R 25) donnent lieu aux mêmes réactions de début : au stade I la « cire » fondue n’est plus de la bougie mais « son jus », etc. Par contre au niveau II A ce sont les mêmes morceaux (« bosses », « écorces », etc.), mais « collés » ou « mélangés » dans le solide et séparés puis fondus dans le liquide. Au niveau II B il s’ajoute à ce modèle corpusculaire macroscopique l’idée du « serré », mais les éléments finissent encore par fondre. Au stade III enfin les deux progrès sont que des corpuscules subsistent invisibles dans le liquide et surtout qu’ils « se déplacent, c’est comme des billes qu’on verse par terre », tandis qu’à l’état solide « ils sont très rapprochés » et ne peuvent « plus bouger ».
Quant au passage du liquide à l’état gazeux on l’a d’abord analysé avec un bouilleur de Franklin et de l’éther sulfurique (R 26) où le passage de la vapeur est invisible bien que s’effectuant au long d’un tube transparent. En ce cas les sujets du niveau I B ont beau voir le liquide diminuer dans l’une des ampoules et apparaître puis augmenter dans l’autre ils se refusent à admettre un passage de matière et préfèrent croire que l’eau vient chaque fois du dehors bien que le dispositif soit visiblement fermé. Au niveau I B il y a passage de matière mais jugé incompréhensible. Au niveau II A il en est de même, et avec en plus conservation de la matière, mais sans aucune idée d’évaporation. Celle-ci s’impose par contre à 9-10 ans (II B), mais avec hésitation entre les idées de transformation et d’émanation. Enfin au stade III la vapeur est conçue comme « de minuscules parcelles d’eau » qui à l’état liquide « sont réunies, plus resserrées ».
Rappelons en outre que dans une recherche (R 27) sur la vapeur d’eau et sur l’odeur, les sujets du stade I croient que la vapeur sort de l’eau mais
sans identité substantielle entre deux et que l’odeur reste attachée au corps parfumé, sans mouvement jusqu’au nez. Au niveau II A elle est de l’air ou de la vapeur qui se déplace et celle-ci est déjà formée de « fines couches d’eau », etc. Au niveau II B l’odeur résulte d’un mélange entre l’air, qui circule, et « quelque chose dedans » émanant des corps, mais sans constituer encore des corpuscules proprement dits. Enfin au stade III l’odeur comme la vapeur sont formées d’éléments ultimes (« grains », « points », etc.) et qui en certains cas échappent à la dichotomie solides-liquides, donc granules ou gouttes, mais présentent le caractère d’« aller de tous les côtés » au lieu de rester serrés.
On voit que malgré la précocité des notions sur la glace que l’expérience familière montre être « de l’eau collée » ou « serrée », etc., et malgré les actions quotidiennes imposant ces notions du serré et de l’espacé (mais naturellement sur le terrain macroscopique par opposition au « serré » corpusculaire caractérisant au stade III la notion de densité), les changements d’états de la matière posent au sujet des problèmes longtemps insolubles. On note même, au début, le refus d’admettre une identité de substance entre les états alternatifs, et la tendance d’abord invincible à substituer l’idée d’émanation à celle de transformation. Cependant les opérations en jeu dans les explications finales ne sont que très élémentaires, à cette difficulté près, il est vrai considérable, qu’il s’agit de les attribuer à des micro-objets non perceptibles. Elles se réduisent, en effet, d’une part à de simples compositions additives, et, d’autre part, à la notion que les particules, en passant des états solide à liquide et à gazeux, s’espacent et deviennent plus mobiles. Or, lorsqu’il s’agit d’éléments macroscopiques, non seulement ces trois opérations sont courantes dès les débuts du niveau II A, mais encore elles correspondent à de multiples actions matérielles préopératoires, dont nous avons vu, à la fin du § 7, la signification simultanément causale et quasi opératoire. Le fait que les mêmes opérations soient si difficiles à attribuer aux objets dès qu’ils se situent à l’échelle de l’inobservable, où l’action sur les corpuscules individuels devient impossible, semble donc confirmer rétroactivement que, dans les cas où tout est visible, l’action joue un rôle à la fois causal et formateur d’opérations dans la constitution de ce type de causalité par compositions additives.
Cela dit, relevons encore que cette forme d’explication ne revient pas seulement à attribuer aux objets des réunions ou disso-
ciations de caractère général ou indéterminé, mais que l’attribution va jusqu’à englober les rapports numériques eux-mêmes. Le nombre entier résulte d’une synthèse de l’ordre et de l’inclusion intervenant dès la suite des nombres naturels ou dans les correspondances biunivoques établies par le sujet entre un ensemble et un autre. Comme tel le nombre intervient de façon essentielle dans la plupart des opérations appliquées à l’objet. Mais, lorsqu’au stade II déjà, les sujets Nie et Pan admettent que le nombre des grains de cétaceum se retrouvera lors du retour à l’état solide bien qu’ils aient disparu pendant la fusion, ou lorsque Rus au stade III voyant que le poids du liquide conserve celui du solide conclut que le nombre des grains est invariant dans le liquide lui-même, ces nombres ne relèvent plus des opérations appliquées, mais d’une attribution proprement dite, et le sens en est évident : entre les grains de l’état A et ceux de l’état B (ou même d’un retour à A’ avec disparition momentanée en B) il existe une correspondance biunivoque qui n’est plus effectuée par le sujet, mais qui tient aux objets comme tels et se présente sous la forme, soit d’une identité continue, soit d’une résurgence de l’identité après une phase de disparition : cette correspondance numérique est donc en un tel cas attribuée à l’action des objets eux-mêmes.
§ 9. Les problèmes de direction lors des
poussées ou des tractions🔗
Avec les transitivités, compensations et compositions additives examinées jusqu’ici il s’agissait des relations entre la causalité et des formes générales de coordination opératoire et nous avons constaté que, si l’explication causale résulte toujours en de tels cas d’une attribution des opérations à l’objet, le développement de celles-ci n’en comporte pas moins un certain nombre de facilitations provenant de l’expérience physique, par l’intermédiaire d’un fonctionnement plus ou moins renforcé ou inhibé selon les contenus qu’il s’agit de structurer. Avec la question des directions, nous abordons des problèmes nouveaux, du fait qu’il ne s’agira plus tant de coordinations générales et de relations entre les formes opéra-
toires et les contenus expérimentaux, mais d’opérations spatiales, dont le caractère propre est d’élaborer des formes dont certaines correspondent par ailleurs à des formes semblables existant dans les objets eux-mêmes et susceptibles d’être atteintes perceptivement ou par expérience physique.
D’où trois problèmes principaux. Le premier reste intérieur aux opérations géométriques : c’est celui des relations entre l’abstraction réfléchissante, source de ces opérations, et l’abstraction simple ou physique d’où procède en partie la connaissance de l’espace matériel ou des objets. Le second se rencontre sans cesse dans les domaines où l’explication causale interfère avec une structuration spatiale particulière : celle-ci dirige-t-elle celle-là, ou l’inverse, ou y a-t-il interactions et sous quelles formes ? Le troisième nous ramène à notre préoccupation générale : dans ces cas où la causalité est liée à des coordinations spatiales faut-il encore dire qu’elle résulte d’une attribution d’opérations à l’objet ou sa constitution ne dépend-elle alors que des données de l’expérience ?
Un certain nombre de résultats permettent de préciser les deux derniers de ces problèmes. En faisant pousser des tiges B obliques ou perpendiculaires à la tige active A qui en touche une extrémité (R 28) on constate que les sujets du stade I ne prévoient guère que des translations sans rotation pour la tige passive. A un niveau II A la rotation partielle de B par rapport à A est comprise mais sans coordination avec la translation par rapport au système extérieur de référence. Au niveau II B la coordination est recherchée mais mal réussie et au stade III les deux systèmes de référence sont coordonnés entre eux et le résultat de la poussée correctement prévu. Une expérience analogue au moyen de plaquettes rectangulaires poussées en différents points par une aiguille ou un crayon (R 29) a donné les mêmes résultats au niveau I A (translations sans rotations), mais les rotations sans coordinations avec les translations sont anticipées dès le niveau I B (sans doute parce qu’en utilisant deux tiges semblables à la R 28 on laissait le sujet mettre davantage l’accent sur la direction de la tige active). Au niveau II A la coordination est recherchée avec des succès divers, au niveau II B elle est réussie après tâtonnements et au stade III d’emblée. Si l’on fait les mêmes expériences en utilisant la traction (R 30), on trouve des résultats analogues, mais avec des références plus précoces au rôle du poids des différentes parties de l’objet tiré : au niveau II A encore l’action de tirer ajoute du poids à la partie touchée (comme c’était d’ailleurs le cas pour la poussée) mais dès le niveau II B c’est le plus grand secteur (par rapport au point d’impact) qui est le plus lourd. De même, si au lieu d’un rectangle on présente une plaquette triangulaire, le point d’impact pour pousser ou tirer l’objet dans le sens du propulseur n’est plus choisi au milieu de la base mais sur la ligne de partage en poids égaux. Par contre une plaquette rectangu-
laire munie d’un trou décentré est encore poussée en son milieu et ce n’est qu’au stade III qu’en ce cas la direction est prévue en fonction des poids et ceux-ci jugés en fonction du volume.
Ces premiers faits montrent déjà que la direction des objets poussés ou tirés peut être prévue ou interprétée de deux manières selon que l’accent est mis sur les déplacements géométriques ou que les forces actives sont combinées avec les résistances (poids) du mobile passif. Or le premier de ces deux procédés ou bien conduit à des erreurs ou bien semble suffisant mais du point de vue seulement de la prévision et non pas de l’explication. Avec un second groupe de faits, quatre baguettes parallèles ou en croix poussées à leur base (R 31) ou des ensembles de trois à n tiges articulées (R 32), nous sommes en présence d’un facteur nouveau : l’intervention d’une figure d’ensemble avec effets collectifs (R 31) ou transmission du mouvement d’un élément au suivant. Dans le cas des baguettes, elles sont d’abord (stade I) interprétées spatialement comme un tout (par exemple ||||) de telle sorte qu’un mobile venant les pousser de droite à gauche à leur base les inclinera vers la gauche dans le sens du mouvement même si le sujet (niveau I B) est capable de prévoir la bonne direction pour un seul élément. Au stade II cette direction juste est prévue pour les quatre mais avec en II A certaines déviations globales témoignent encore de la considération de la figure en tant que tout, et la question des baguettes perpendiculaires aux côtés d’une plaque carrée qui les fait tourner n’est pas encore résolue faute de compréhension du détail de l’action des quatre angles. L’ensemble des questions n’est résolu qu’au stade III. Avec les dispositifs articulés de R 32, le dispositif (où une poussée de la tige verticale inférieure fait tourner la tige horizontale autour d’une vis en son milieu et descendre la tige verticale supérieure tirée par la précédente) donne lieu à de bonnes prévisions et explications dès le niveau II A. Par contre si l’on ajoute des éléments avec combinaisons diverses des poussées et tractions, on observe deux méthodes : l’une qui réussit consiste à suivre de proche en proche les articulations, ce qui subordonne la prévision à la compréhension dynamique ; l’autre qui échoue ou retarde les solutions consiste à raisonner sur la figure d’ensemble en cherchant des symétries, contrastes ou analogies tenant davantage aux configurations qu’au dynamisme.
Les R 33, 34 et 35 ont porté sur le choc d’une boule sur le côté d’une autre, ou d’une bille sur le côté d’une boîte circulaire, les deux problèmes étant celui de la direction de départ du mobile passif B en fonction du point d’impact et de celle du mobile actif A après le choc. Au stade I la direction de B prolonge celle du lancement A et celle-ci continue sa route ou « va ailleurs ». Au niveau II A la boule B part dans la direction opposée à celle du choc, mais sans tenir compte des variations de détail du point d’impact et la direction de A après le choc demeure en général mal prévue. Après les progrès graduels du niveau II B, mais sans encore que la ligne de départ de B passe par son centre (« c’est seulement le point où ça touche qui est important » dit encore un sujet de 11 ;0) le stade III est caractérisé par deux compréhensions : celle du rôle de ce centre de B, et une déviation correcte de A due à la réaction de B qui la « repousse », la « renvoie », etc., de façon symétrique au choc qu’elle a reçu. En bref dans le domaine de ces directions après choc, celles-ci semblent nettement subordonnées au développement de
l’explication dynamique plus que dictées par des raisons géométriques.
Par contre, dans le cas d’une paroi fixe on peut se demander si la découverte progressive de l’égalité des angles d’incidence et de réflexion n’est pas affaire de pure symétrie spatiale. Nous avons donc repris du point de vue causal les anciennes expériences de B. Inhelder sur l’induction de cette loi en cas de choc d’une boule contre une paroi (R 36) et repris avec elle le cas de la réflexion en miroir (R 37). Or, pour ce qui est de la paroi, elle n’est d’abord (stade I) qu’un obstacle à éviter par la boule : d’où la prévision de trajectoires courbes ne la touchant pas pour éviter l’arrêt. Au niveau II A la paroi modifie la direction en envoyant la boule du côté opposé mais sans considération des angles parce que les variations de la réflexion dépendent de la force de la lancée ou de la « reprise de l’élan » après le choc, etc. Au niveau II B, par contre la paroi n’est plus qu’un médiateur et le sujet recherche les covariations entre les directions de l’incidence et de la réflexion. Au stade III enfin l’égalité est postulée et souvent expliquée par les relations de l’action et de la réaction. En ce qui concerne les réciprocités des images en miroir entre personnages en différentes positions (R 37), il n’est plus question de dynamique, mais la compréhension des directions n’en reste pas moins liée aux interprétations causales, soit que le « reflet » fasse « collision » avec le miroir (Bor à 8 ;6) soit que « votre reflet arrive là (↗) et mon regard arrive là (↖) ».
Rappelons aussi deux recherches du point de vue des relations entre la causalité et les systèmes de coordonnées naturelles, l’une sur les mouvements et régulations motrices nécessaires pour maintenir verticale une longue baguette au bout du doigt (R 38) et la seconde (R 39) sur les raisons de l’horizontalité du niveau de l’eau. La première de ces analyses montre que si l’on trouve à tout âge des réussites pratiques, les explications ne sont d’abord centrées que sur l’action propre ; au stade III par contre elles le sont sur l’objet dont Sop (10 ;8) dit que « le bas doit rester sous la pointe » et cela « parce qu’il y a beaucoup de poids en dessus » (Sed 12 ;1) et qu’ainsi l’équilibre impose la situation verticale. Pour ce qui est de l’horizontalité de l’eau les sujets qui ne parviennent pas à la prévoir l’expliquent, une fois constatée, par l’action du récipient sur le liquide, ce qui correspond aux relations intrafigurales au moyen desquelles ils anticipent l’orientation du niveau (oblique, etc.) sans relation avec les références extérieures. Au contraire les sujets qui savaient prévoir l’horizontalité (donc qui font appel géométriquement à ces références extérieures), l’expliquent par la descente ou le poids de l’eau, ce qui exclut un niveau incliné pour des raisons d’équilibre, mais ce qui suppose l’indépendance du liquide par rapport au récipient et correspond ainsi causalement à des relations inter- ou extrafigurales.
Signalons enfin une recherche (R 40) sur la direction de gouttes ou filets d’eau en fonction du mouvement longitudinal d’un tube percé de trois trous : on questionne l’enfant sur les directions de chute d’une seule goutte, puis du filet d’eau continu et sur ce qui se passe au départ et à l’arrêt brusque du tube. A ce niveau I A il n’y a pas de différence dans les directions selon que le tube est immobile ou en mouvement. En I B l’eau part dans la même direction que le tube, par indifférenciation et non par transmission, tandis qu’au niveau II A elle part en arrière. Après des réactions intermédiaires en II B les réponses du niveau III A tiennent compte des deux systèmes
de référence et donnent pour une goutte la trajectoire exacte : en avant puis verticale. Mais ce n’est qu’en III B que celle du filet d’eau est comprise en tant que « traînée ».
De ces multiples faits on peut d’abord conclure qu’en tous les cas étudiés la structuration géométrique des directions est liée à une dynamique, mais à deux réserves près quant à la nature de cette liaison. En premier lieu, on pourrait supposer que le facteur spatial intervient seul dans les cas de simples prévisions sans explication causale : par exemple dans le cas où la plaquette rectangulaire poussée perpendiculairement à gauche du point médian de sa base est censée se déplacer « tout droit », sans rotation et par subordination à la direction suivie par le propulseur ; ou même lorsque la prévision est juste et que le sujet anticipe, sans en comprendre le pourquoi, une rotation de quelques degrés parce que le point de poussée n’est « pas au milieu ». Mais, d’abord il faudrait, si c’était ainsi que les choses se passent, parler d’opérations spatiales (ou de fonctions préopératoires) seulement « appliquées » à l’objet et non pas « attribuées », faute de causalité. Cependant il est probable qu’il ne s’agirait là que de cas limites, car le manque d’explication explicite du sujet ne signifie pas l’absence de causalité implicite, et le fait qu’il intervient une poussée, et la poussée d’un objet matériel, solide et indéformable, peut conduire le sujet à attribuer à cette poussée des pouvoirs variés, dont ceux de maintenir l’objet « droit » ou de le faire tourner. En second lieu, supposer qu’il y a constamment liaison entre la structuration spatiale et l’explication dynamique ne signifie pas que celle-ci soit toujours valable. Il y a donc deux cas à distinguer, selon qu’elle l’est ou non, et même trois cas, car si elle n’est pas valable, l’anticipation elle-même peut être juste ou fausse. En cas de prévision juste et d’explication fausse (lorsque, par exemple, l’enfant prévoit bien la rotation de la plaquette rectangulaire, mais pense que la partie poussée ou tirée devient plus lourde de ce fait même, bien qu’étant la plus petite), on pourrait penser à une avance du géométrique sur le dynamique. Seulement dans le cas d’anticipations et explications fausses (comme pour la plaquette de même forme, mais percée d’un gros trou d’un côté et que le sujet pousse en son milieu pour la faire « aller droit ») ce primat du spatial tient à une insuffisance de l’explication dynamique (la « grandeur »
et surtout le périmètre du rectangle étant jugés plus importants que la répartition des poids). En fait, c’est tantôt le spatial qui guide le dynamique, tantôt l’inverse, et cela jusqu’au cas le plus intéressant qui est le troisième où l’explication comme l’anticipation sont correctes (exemple l’égalité des angles d’incidence et de réflexion expliquées par l’action de la boule et la réaction de la paroi).
En ce troisième cas, il est alors permis de soutenir que toute la géométrie des directions pourrait être déduite de la dynamique1 : la symétrie des angles précédents tient à celle des actions et réactions ; l’horizontalité de l’eau tient à son poids ; les rotations et translations des tiges ou plaquettes tiennent aux relations entre les poussées et les résistances dans les deux sortes d’interactions qui existent entre les mobiles actifs et passifs et entre ceux-ci et le support sur lequel ils frottent (d’où la nécessité de coordonner deux systèmes distincts de références), etc. S’il en est ainsi il est clair que les opérations spatiales de déplacement, direction, etc., deviennent explica-tives, mais en tant que solidaires de la dynamique et en tant qu’« attribuées » aux objets, puisque ce sont ceux-ci en leurs connexions causales qui déterminent ces relations géométriques en isomorphisme avec celles qui sont propres à nos opérations. Il va de soi qu’en retour l’interprétation causale n’est possible qu’étant données les formes et positions initiales des objets, c’est-à-dire en leur accordant dès le départ des propriétés spatiales autant que cinématiques et dynamiques.
Cette interdépendance étroite de la géométrie physique des objets isomorphe à celle du sujet et de leur dynamique est d’ailleurs décelable dès les notions les plus élémentaires. Pour l’enfant qui construit celles-ci, une droite, par exemple, est géométriquement une ligne telle que chacun de ses segments peut coïncider avec chaque autre de même longueur, si on le reporte sur celui-ci, à condition d’aller de l’avant et de n’être pas ramené au point de départ comme sur une circonférence. Du point de vue cinématique ou dynamique, elle caractérise d’autre part les trajectoires qui se poursuivent sans changer de direction. Or si, dans le premier de ces deux cas, c’est le sujet
(1) D’une façon d’ailleurs comparable à ce que fait le sujet lorsqu’il construit sa géométrie à lui au moyen d’opérations issues d’actions propres qui comportent toutes une cinématique et même un dynamisme.
qui construit la droite (opération logico-mathématique pouvant être appliquée à l’objet), dans le second ce sont les objets, mais ils retrouvent ainsi les propriétés inhérentes à la première de ces constructions et constituent donc des opérateurs géométriques autant que dynamiques. A l’autre extrémité de nos connaissances, lorsque la théorie de la relativité réduit les mouvements des astres à des mouvements inertiaux, mais obéissant aux lois d’espaces à courbures, on pourrait y voir une géométrisation totale de la mécanique céleste ; seulement, comme ces courbures dépendent elles-mêmes des masses, selon Einstein, on retrouve l’interdépendance de la dynamique et de la structure spatiale1. Un cas frappant de cette interaction, à ajouter aux exemples génétiques précédents, est celui de la conservation des dimensions des mobiles, que laisse invariantes le groupe des déplacements. On sait, en effet, qu’il faut attendre le niveau II B (9-10 ans) pour que le sujet, ayant constaté par congruence l’égalité des longueurs de deux réglettes, admette qu’elles demeurent équivalentes lorsque l’on avance quelque peu l’une des deux et qu’elle dépasse l’autre d’environ une moitié : auparavant l’enfant considère celle qu’on a poussée comme devenue plus longue, à cause du dépassement (celui-ci, lorsqu’on interroge le sujet sur ce point, étant lui-même jugé plus grand que le dépassement inverse de l’autre bâtonnet). On peut résumer cette situation en disant que, jusqu’au niveau II A inclusivement, le sujet ne différencie pas suffisamment les déplacements des allongements, et nous verrons au § 12 que, dans le cas d’élastiques ou de ressorts (R 54), c’est réciproquement leur étirement qui est assimilé à une sorte de déplacement en raison de la même indifférenciation. En outre cet allongement des
(1) Il est vrai qu’en ces vingt dernières années on assiste à des essais de réduction totale de la dynamique à la géométrie, les champs et les corps n’étant alors plus conçus comme des entités plongées dans l’espace (ce qu’ils ne sont déjà plus chez Einstein) ou interagissant avec lui, mais comme des parties ou formes de l’espace sans autre existence que spatiale. Seulement il convient, d’une part, de ne pas oublier l’existence de la vie et, si les macromolécules constitutives des organismes ne sont que spatiales, cet espace finira par s’enrichir d’un nombre impressionnant de propriétés nouvelles assez voisines d’un système d’« actions ». D’autre part, tant que l’on distingue des opérations géométriques du sujet l’espace-temps objectif du « milieu » (et la biologie nous y oblige), on pourra parler en ce sens d’un espace des objets, même si ceux-ci ne sont que les sièges de transformations spatio-temporelles ; et alors on retrouvera entre ces transformations objectives et les opérations du sujet la même relation qu’entre la causalité en tant que production de formes et de mouvements (puisque cet espace est spatio-temporel) et les structures opératoires en tant que productions intemporelles. Voir à ce sujet la Partie II de cet ouvrage.
mobiles (supposé dans le cas des réglettes et réel dans celui des élastiques) n’est pas jugé homogène, mais de coefficient supérieur vers l’avant, ce facteur convergeant avec celui des estimations ordinales (plus long = arrivant plus loin). Or l’intérêt de ces réactions, et de leur disparition ou atténuation au niveau II B (conservation de la longueur des réglettes et début de la compréhension de la dilatation de l’élastique) est que cette évolution en apparence purement géométrique est liée de près à celle de la dynamique elle-même : on verra au § 10 que le mouvement est conçu au niveau II A comme constituant par lui-même une force, tandis qu’au niveau II B force et mouvement sont différenciés, celle-là étant considérée comme la cause de celui-ci. On voit alors la parenté de ces deux sortes de développements : tant que le mouvement demeure lui-même dynamique, le mobile est pourvu d’une sorte de « moteur interne » (en plus de son moteur externe, tous deux en un sens quasi aristotélicien) et ce pouvoir se traduit par un concept indifférencié tenant à la fois du déplacement et de l’allongement vers l’avant, alors qu’au point de vue géométrique ceux-ci ne sont pas encore mis en référence avec un système immobile de coordonnées extérieures à eux (les seules références étant constituées par les objets que le mobile dépasse, y compris le moteur externe, ou par une sorte d’autoréférence entre un état et le suivant) ; au niveau II B où la force se différencie relativement du mouvement, le moteur externe suffit à expliquer celui-ci, qui se réduit en ce cas à un simple déplacement, tandis que géométriquement ce dernier est mis en référence avec un système immobile et extérieur de coordonnées (lequel s’élabore précisément vers 9-10 ans, comme le montrent l’exemple précédent de l’horizontalité de l’eau, ou le fait que les objets inclinés tombent dorénavant verticalement et non plus dans le prolongement de leur inclinaison, etc.). En un mot, l’invariance des longueurs, la différenciation des déplacements, les références interfigurales, etc., se constituent en liaison avec la différenciation des forces et des mouvements, ces deux ensembles de progrès géométriques et dynamiques s’appuyant les uns sur les autres.
Au total les opérations logico-géométriques sont donc susceptibles d’être attribuées à l’objet d’une manière comparable à ce que nous avons vu de la transitivité, des compensations réver-
sibles ou des compositions additives, donc des opérations logico-mathématiques les plus générales, mais à une différence près qui est fondamentale. Dans ce dernier cas, deux systèmes seulement sont en présence, les opérations du sujet et les opérateurs objectifs, isomorphes aux premières, mais enrichies d’une signification dynamique. Dans le cas des opérations spatiales il intervient par contre trois systèmes : la géométrie purement spatiale du sujet, la géométrie spatio-temporelle de l’objet et sa dynamique. Or, nous venons d’être conduits à admettre que sur le terrain des objets, donc des opérations attribuées, les opérateurs spatiaux et la dynamique sont interdépendants. Mais il reste à examiner si le développement des opérations géométriques du sujet précède ses explications causales géométrico-dynamiques, donc si les opérations spatiales appliquées précèdent les attributions ou s’il y a action dans les deux sens à l’instar des situations examinées aux § § 4-8. En définitive il s’agit de savoir si l’abstraction réfléchissante demeure nécessaire à l’ensemble de cette vaste construction tripartite, comme elle l’est dans les cas antérieurement analysés (quitte à être stimulée fonctionnellement par l’action de contenus relevant de l’abstraction simple), ou si l’abstraction physique simple suffit à tous les besoins.
Certes, lorsque l’enfant découvre que le niveau de l’eau est horizontal parce qu’elle est lourde et qu’en cas d’inclinaison les parties plus élevées pèseraient et descendraient, il faut bien qu’il soit en possession des opérations nécessaires pour construire un système de coordonnées et pour comprendre l’opposition des directions verticales et horizontales. Mais si la construction d’un tel système s’achève vers 9 ans environ, âge moyen de ces explications causales, et cela grâce à la généralisation des opérations de mesures à deux et trois dimensions, faut-il admettre qu’il y a eu d’abord l’élaboration géométrique et ensuite seulement ses applications et attributions au processus physique, ou que la première s’est déroulée à l’occasion d’une série de problèmes physiques et causaux, dont ce dernier nous fournit un exemple parmi bien d’autres possibles ? De même quand, vers 11-12 ans, le sujet devient capable de coordonner rotations et translations en tenant compte de deux systèmes de références à la fois, il est clair que sans cette dernière capacité, liée aux opérations formelles ou opérations sur des opéra-
tions (groupe INRC, etc.), il ne résoudrait pas son problème causal. Mais ici encore, y a-t-il eu d’abord opérations logico-géométriques et ensuite applications puis attributions, ou constructions corrélatives stimulées par le problème physique mais effectuées par abstractions réfléchissantes ?
Du fait même qu’il y a en ces cas, de façon permanente et à tous les niveaux, trois systèmes en présence (la géométrie du sujet, celle de l’objet et la dynamique), un ordre régulier de succession ou de priorités paraît peu vraisemblable. Certes l’abstraction simple à partir des contenus d’observation ne suffit pas à engendrer les transformations opératoires, même si sur le terrain de la géométrie de l’objet elle fournit déjà des formes et favorise ainsi la construction par le sujet de formes semblables, mais ouvertes sur bien d’autres concevables grâce au pouvoir des transformations. De même il semble clair que si l’ensemble des lois fournies par l’expérience dans un domaine donné ne suffit pas à l’élaboration d’une explication causale sans l’élaboration d’un appareil opératoire qui en fournisse la raison, il n’en provoque pas moins cette élaboration par les besoins qu’il suscite, c’est-à-dire en créant une appétence. En effet, ici comme partout, une appétence est déjà une semi-compétence, car la sensibilité à un problème ne se fait sentir qu’au niveau où se cherchent les instruments propres à le résoudre. En un mot sur le terrain des opérations spatiales plus encore que sur les autres en raison de la trilogie dont il vient d’être question, le contenu physique stimule sans cesse la construction des formes opératoires puisqu’il comporte déjà des formes géométriques qui vont s’insérer à titre d’états réalisés dans le système des formes possibles qui les dépassent mais en les intégrant.
Après avoir examiné les compositions additives puis les questions de directions nous sommes en mesure d’aborder la composition des forces qui relèvent des deux à la fois, puisque les forces dépendent des masses, qui peuvent s’additionner (arithmétiquement) et, sinon des accélérations (mais à partir du
du stade III seulement), du moins des vitesses, qui ont toutes deux des directions. Mais avant d’examiner ces compositions rappelons d’abord l’évolution de la notion elle-même de force et sa différenciation progressive à partir de l’action.
Notons en premier lieu qu’une notion complexe comme f = ma peut résulter, soit d’une synthèse entre des composantes initialement distinctes comme c’est le cas du poids et du volume en tant que composantes de la densité, soit de différenciations et coordinations progressives à partir de notions indifférenciées plus simples, comme c’est le cas en cinématique de la vitesse-rapport v = e : t à partir de la vitesse-dépassement. On va voir les raisons d’adopter cette seconde solution dans le cas de la force, à partir de la grandeur « action »1 ou poussée spatio-temporelle et en passant par une étape que l’on
peut formuler fte = mve (donc te, et non pas encore mdv équi-
valent de ma entrevu au stade III seulement)2.
En tant que dérivant de la notion indifférenciée d’« action », l’idée de force ne correspond donc pas à une opération particulière du sujet qui serait attribuée en sa spécificité à l’objet, mais à des pouvoirs généraux prêtés au réel en analogie avec ceux de l’action propre. Ce sont alors leurs compositions progressives qui prendront par attributions successives des formes de plus en plus opératoires. Quant aux convergences entre les forces en jeu dans le réel et celles qui interviennent dans le comportement du sujet elles vont de soi tant qu’il s’agit d’actions matérielles8.
(1) En effet, la grandeur physique « action » A se définit comme étant le produit de l’énergie E par le temps t, donc A = E·t, ce qui revient à A = Fe·t puisque l’énergie se mesure au travail Fe (où F — la force et e = la distance parcourue). Il s’ensuit que l’action équivaut aussi à A = Ft·e où Ft est l’« impulsion ». D’autre part, de A = l/2mv2·t on tire A = l/2mv.e (puisque v = e/t), et, en se contentant de la « force vive » de Leibniz mv2, on a A = mv·e, c’est-à-dire la poussée (p = mv) par l’espace parcouru. C’est cette poussée spatio-temporelle mve qui paraît constituer la notion indifférenciée initiale, sans qu’il y ait encore là une synthèse de notions préalables et distinctes, m, v et e. Plus précisément, la notion cinématique indifférenciée v se complète, lorsqu’elle intervient en une interprétation dynamique (au niveau II A où la force se confond avec le mouvement lui-même) par un lien global avec le poids de l’objet (m) et l’espace plus ou moins long qu’il parcourt (e).
(2) Il est à rappeler que Newton écrivait lui-même sa seconde loi sous la forme f = d(mv) : dt. Les formes f = ma ou f = mdv : dt sont en réalité d’Euler et non pas de Newton (en un corollaire de la mécanique d’Euler de forme m = f : a). Les meilleurs textes actuels reviennent à la formule originelle de Newton, généralisable en mécanique relativiste, où la masse ne se conserve pas.
(3) Même sur le terrain des opérations purement déductives ou formelles on peut apercevoir les analogies suivantes qui paraissent comporter quelque vérité
Cherchons donc à retracer les étapes de la formation de cette notion d’action ou de force au vu de la R 41 et des débuts de la R 42 et à les mettre en relation avec celles qui ont été indiquées (§ 9) pour les directions :
La R 41 a porté sur des billes contiguës suspendues par des fils à une tige horizontale, un balancement de la première et son choc sur la seconde faisant alors partir la dernière par une transmission analogue à celles de la R 2. Au niveau I A l’accent est mis sur les pouvoirs de la bille active, avec parfois mention des vitesses et même des poids mais indifférenciés au sein d’une « action » encore voisine de l’action propre. Dans la R 42, on a posé deux sortes de questions : d’abord la comparaison entre les « efforts », etc., respectifs d’un personnage, etc., faisant un détour sans charge de A à B et un autre parcourant la droite AB mais avec une charge ; ensuite la comparaison entre le lancement (par choc) d’un mobile de A à B et sa poussée de proche en proche sur le même parcours. A ces deux questions les sujets du niveau I A répondent en invoquant alternativement l’un ou l’autre des facteurs en jeu sans parvenir à les confronter. Si la notion centrale de ce niveau I A est bien celle d’une action spatio-temporelle de poussée, etc., on ne saurait encore l’assimiler à la grandeur physique « action » puisqu’elle demeure essentiellement psycho- ou biomorphique.
Au niveau I B on assiste à des débuts notables de décentration. Pour les billes suspendues, les sujets insistent davantage sur les facteurs cinématiques et les poids (mais sans conservation) et conçoivent une succession d’actions sous la forme d’un enchaînement de transmissions immédiates externes (cf. le § 4). Aux questions de la R 42 ils répondent par une équivalence qualitative entre les forces dépensées pour un trajet droit avec charge et un détour sans charge mais ils échouent à l’épreuve du lancement et de l’entraînement. Pour les directions, on se rappelle le début des rotations quand l’objet passif n’est pas poussé en son milieu. On peut donc parler d’un passage de l’action psychomorphique à des ébauches de l’action à signification physique.
Au niveau II A, qui est on s’en souvient celui du début des transmissions médiates semi-internes (§ 4) et d’une série de progrès dans la prévision des directions quand les chocs ou poussées n’ont pas lieu en plein fouet, les résultats de la R 42 montrent qu’en horizontal les sujets jugent équivalentes les forces nécessaires pour lancer un objet au moyen d’un choc ou pour le pousser de proche en proche sur la même distance. En la R 41 l’accent est
malgré leur caractère osé. A la poussée spatio-temporelle p — mv correspondrait une action opératoire quelconque dont le pouvoir est fonction 1) De la quantité d’éléments manipulés (domaine de l’opération, en extension), ce qui répondrait à m ; et 2) Du trajet opératoire qu’on leur fait parcourir en un seul acte (par exemple en une procédure récursive), ce qui répondrait à v. Cela admis le correspondant opératoire de d(mv) serait alors une modification de l’opération, par exemple dans la direction de ce qu’on peut appeler (depuis Goedel) une structure plus « forte », c’est-à-dire disposant d’instruments synthétiques plus « puissants ». Il semble acceptable, par exemple, de soutenir qu’un raisonnement par récurrence est plus « fort » qu’une suite de syllogismes à eux seuls, à la fois parce qu’il porte sur une suite illimitée d’éléments et parce que sa procédure en est plus rapide.
mis sur les vitesses et leurs changements (prise d’« élan ») de telle sorte qu’on peut déjà parler d’une sorte de « force » au sens de dp. Mais une distinction importante est observée quant aux réactions des niveaux II A et II B : en II A cette force ou élan demeure intérieure au mouvement, en ce sens que celui-ci ou la vitesse constituent eux-mêmes la force1, ce qu’on peut écrire sous la forme fte = pe (où p = mv), tandis qu’en II B la force en est différenciée et représente la cause du mouvement ou de ses changements, soit f → (dp). En polonais où il existe deux mots différents pour élan (soit grande vitesse soit prise de l’élan) les enfants interrogés par A. Szeminska modifient significativement leur terminologie à cet égard.
Le niveau II B, qui marque des progrès notables dans les problèmes de direction (essais de coordinations entre les rotations et translations ou de covariations entre les angles d’incidence et de réflexion, etc., voir le § 9), en relation sans doute avec cette différenciation plus poussée de la dynamique et de la cinématique. Mais le fait que la force devienne cause du mouvement, tout en poussant le sujet à se poser une série de problèmes dynamiques nouveaux le conduit curieusement par cela même à certaines régressions apparentes. Par exemple du fait que le poids produit des effets variés et joue notamment un rôle dans la constitution de la verticale (ou de l’horizontalité de l’eau, etc.), son action ne se conserve plus selon les situations : il augmente avec la poussée ou lors d’une position vers le bas et diminue souvent avec la vitesse (ce que l’on peut écrire m = p : v).
Enfin au stade III les sujets de la R 41 admettent une accélération régulière des billes à la descente, tandis que disparaissent les difficultés signalées au niveau II B. On peut donc parler d’un début de la force f = ma.
Ces résultats se retrouvent dans une recherche analogue (R 43) mais où les pistes étant incurvées des deux côtés, la bille monte sur la pente opposée puis redescend, etc. Au stade I les hauteurs atteintes restent sans rapport avec celles des points de départ. Au niveau II A les prévisions sont meilleures mais avec centration sur la longueur de la descente et non pas encore de la hauteur. Au niveau II B celle-ci intervient lors des constatations, mais comme pour un certain nombre de sujets la vitesse est censée diminuer avec la descente ils sont d’abord très surpris du résultat contraire. Au stade III enfin le rôle de la hauteur est prévu dès le départ, et, outre l’accélération, on peut noter certains progrès dans la notion de force : l’équivalence des hauteurs des points d’arrivée et de départ fait parler certains sujets d’une « nécessité de la poussée » ou d’une « force en suspens » qui rappelle l’énergie potentielle, mais n’est encore que la généralisation de l’idée qui se constitue à ce stade que les forces continuent d’exister à l’état immobile.
L’évolution de la notion de force est donc assez curieuse en ce qu’elle ne procède pas par synthèse d’éléments préalables
(1) Notons à cet égard que cette conception du mouvement et de la vitesse comme étant eux-mêmes des forces s’est conservée dans l’histoire de la physique, du moins sporadiquement, jusqu’à une date assez récente et se retrouve en certains manuels pour la « force » centrifuge ; ce qui a donné lieu aux remarques critiques de Hertz, pour lequel une force n’a de signification que « présente avant le mouvement » (The Principles of Mechanics, Ed. Dover, p. 6).
mais par différenciation et coordination de caractères initialement indifférenciés. En effet, le sujet ne part pas d’une notion de la masse qui serait donnée indépendamment de la force et par simple composition des quantités de matière, ni d’une notion du mouvement avec sa vitesse, sans référence aux forces, pour les synthétiser en une notion nouvelle. Au contraire, dans les stades de débuts, la masse possède déjà une force de même que le mouvement comme tel et c’est tardivement, une fois différenciés, qu’ils sont coordonnés en ce que l’on peut appeler une synthèse.
A commencer par la masse, l’enfant ne parle d’abord que de « grosseur » et de poids. Il va certes de soi que pour nous le poids est une force, mais dans le sens précis d’une masse liée à l’accélération de l’attraction terrestre. Or pour les jeunes sujets cette accélération ne joue pas de rôle et on pourrait donc croire que ce qu’il appelle poids n’est que quantité de matière, donc masse. Mais ce poids exerce, selon eux, toutes sortes d’actions relevant de la force et en toutes directions : un caillou lourd plongé dans un verre d’eau entraine l’eau vers le bas ou la repousse en haut (et pas à cause de son volume : une balle trouée qui en descendant se remplit d’eau fera également monter le niveau parce que devenant lourde) ; de même en un gros tube percé de trois trous à hauteurs différentes, le plus élevé donnera le plus grand jet parce qu’il y a plus d’eau en dessous de lui et qu’elle exerce alors sa pression en montant aussi bien qu’en descendant, etc. Bref, le poids est d’abord une force par indifférenciation entre la quantité et l’action donc une sorte de coefficient d’action. Nous avons vu que jusqu’au niveau II A il en est de même du mouvement, qui est force autant que vitesse et déplacement.
Lorsque ces notions se différencient suffisamment, il s’effectue alors une synthèse entre les compositions additives applicables au poids en tant que masse, et les opérations ordinales constitutives de la vitesse, et c’est cette synthèse opératoire qui est alors attribuée aux objets en même temps qu’elle est source des compositions vectorielles des forces dont nous allons parler (§ 11). Rappelons seulement que de telles synthèses entre notions devenues distinctes mais d’abord peu différenciées se rencontrent sur le terrain purement opératoire : c’est ainsi que le nombre entier se constitue vers 7-8 ans par synthèse
entre l’inclusion des classes et l’ordre inhérent aux relations sériables, alors qu’aux niveaux préopératoires les nombres figuraux, les collections figurales et les débuts de sériation participent tous les trois d’aspects empruntés simultanément à ce qui deviendra plus tard nombres, classes et sériations. Mais la synthèse de la force quoique de forme analogue (additions et ordre) est plus tardive, puisqu’elle ne se réalise sans doute qu’à l’occasion des compositions dont il va maintenant être question.
§ 11. La composition des forces
et la constitution des vecteurs🔗
Le critère du fait que la formation d’un opérateur est achevée est assurément sa capacité de compositions : la constitution progressive de celles-ci joue sans doute, en effet, le rôle décisif dans cette formation, parce qu’une force au sens opératoire n’existe qu’en collaboration ou en opposition avec d’autres. C’est ce qu’il s’agit d’examiner maintenant.
En une recherche préliminaire (R 44) on a disposé trois poids F1 — F3 pendant au moyen de poulies sur trois des côtés d’un plateau carré et tirant sur un indicateur mobile situé au centre (une simple allumette à l’intersection des fils). A un niveau I A l’enfant n’imagine pas que si l’on ajoute un poids dans l’une des trois directions l’indicateur se déplacera dans la direction de ce poids : il peut se diriger en n’importe quel sens, comme si le poids ajouté le repoussait ou le faisait dévier ; ou encore il peut ne pas bouger parce que « trop lourd », c’est-à-dire capable de se retenir. A la constatation, par contre, la traction est comprise. Lorsque ensuite deux poids égaux sont rajoutés en F1 et F2 (F3 restant inchangé) l’allumette sera tirée non pas sur la médiane, mais d’abord du côté de l’un, et après du côté de l’autre car les forces n’agissent qu’en mouvement et ne collaborent pas entre elles (ce qui tient peut-être à un même principe d’action individuelle autonome). Bien entendu ces sujets ne savent ni expliquer l’équilibre ni comprendre pourquoi il ne change pas avec adjonctions égales aux trois poids. A un niveau I B le sujet comprend qu’une adjonction déplacera l’indice du côté du poids augmenté mais ils ne savent pas prévoir le résultat de deux adjonctions égales : ou bien l’indice ne bougera pas (comme pour deux poids égaux en sens opposés, sans donc souci des directions), ou bien il y a choix (d’un côté ou d’un autre), ou il y a alternance comme au niveau I A. Au stade II (37 % à 6-7 ans, 71 % à 8-9 ans et 66 % à 10-12 ans) le problème de la résultante médiane pour deux augmentations égales sur les trois forces est résolu, mais dès qu’il s’agit de variations différentes des trois compo-
santes la composition devient impossible, il y a alors retour aux réactions préopératoires de type I B et il faut attendre un stade III vers 11-12 ans pour trouver une intuition des directions exactes.
La R 45 a porté sur d’autres questions préliminaires : deux poids A et A’ tirent en sens opposés un même fil tendu horizontalement sur deux poulies fixées contre une paroi verticale puis l’on suspend au milieu de ce fil un troisième poids B dont il s’agira alors de prévoir et d’expliquer les effets, une fois compris les rapports entre A et A’. Or les rapports eux-mêmes sont mal compris au stade I en liaison avec ce qu’on a vu au § 6 : à un niveau I A le sujet ne sait même pas ce qui va monter ou descendre dans ce dispositif en M ; en I B il sait que l’un des deux poids A ou A’ retient l’autre mais sans aucun souci de quantification. Un sujet de 4 ;9 pour retenir en A un poids de 50 g met en A’ un petit jouet d’environ 5 g. Pour A = 1, B = 0 et A’ = 1 un sujet de 6 ;6 dit que c’est A qui « tend » le plus parce qu’il a été placé le dernier (dans le temps). Un autre sujet de 6 ans comparant B = 2 à A = 1 et A’ = l pense que B > (A + A’) parce que chacun des A est isolé, etc. Mais la plus belle manifestation du manque de composition quantitative propre à ce stade est que si l’on charge A et A’ aux dépens de B, non seulement le fil AA’ passera par un niveau horizontal mais encore, si l’on continue, B montera au-dessus de la ligne AA’ et fera avec son fil comme un toit (par exemple pour A et A’ = 8 poids de 50 g et B = 2 poids) ! Au stade II cette ascension aberrante prend fin mais déjà pour A = B = A’ et a fortiori si B est plus léger que A ou A’ la ligne AA’ est encore souvent prévue horizontale parce que B a ne pèse plus rien ». A part cela, il y a bien compensations entre A et A’ comme on l’a vu au § 6 mais l’équilibre est expliqué par le fait qu’un poids ne peut plus tirer quand d’autres le retiennent, ce qui revient à dire qu’un poids ne peut pas tirer et retenir à la fois. Au repos les poids ne « font plus rien, ils tiennent juste la ficelle » (7 ;7) ou encore : « Quand ça bouge ça tire et quand ça ne bouge pas ça tend » (9 ;0). Au stade III enfin les trois nouveautés sont la bipolarité des fonctions (chaque poids est tiré en même temps qu’il tire et est retenu en même temps qu’il retient), la réciprocité qui en résulte et qui s’étend à l’ensemble du système (« parce qu’ils tirent tous » 10 ;2 ou « il n’y a plus de sens » 12 ;3, mais une interaction générale) et le fait que la force continue d’agir à l’état immobile.
Le défaut de quantification suffisante (qui intervient aux stades I et parfois encore II) jouant un rôle essentiel dans les difficultés de la composition, nous l’avons analysé pour lui-même dans les R 46 et 47. Il s’agissait dans ces deux recherches de poids suspendus l’un au-dessous de l’autre à intervalles variés, ou en colonnes parallèles ou encore accrochés les uns horizontalement et les autres verticalement, etc., pour juger de leurs effets équivalents ou différents (à égalité objective des poids), soit lorsqu’ils sont situés du même côté d’un plateau où les fils qui les relient tirent un élastique (R 46), soit en sens opposés des deux côtés du plateau, donc dans une situation de balance (R 47). Les deux sortes de résultats ont entièrement convergé, mais il n’était pas inutile de les contrôler l’une par l’autre étant donné la complexité de l’évolution observée. Au stade I il n’y a pas additivité parce que, pour des raisons évidemment psychomorphiques, l’action du poids est une action complexe où la force en jeu ne tient pas seulement aux corps
pesants mais aux fils et à leurs longueurs, à la hauteur des colonnes, aux positions, etc., bref à tout un contexte rappelant celui de l’action propre ; c’est le cas en particulier selon la manière dont un poids est accroché à un autre ce qui conduit à des efforts communs plus puissants que les actions individuelles additionnées, etc. Un sujet de 6 ;10 va jusqu’à dire que le fil F étant moins lourd que chaque poids P il peut dévaloriser la somme, d’où (3P + F) < (3P), puisque F < P ! Pour d’autres un long fil favorise la traction, etc. Au niveau II A par contre il y a additivité stricte indépendamment des positions et en fonction du seul nombre des poids, selon les processus de compensation et de réversibilité décrits sous (6). En revanche au niveau II B, où, comme on l’a vu sous (10), la notion de force se différencie des mouvements et vitesses pour devenir leur cause, ces progrès dynamiques entraînent une régression apparente à la non-additivité mais pour de toutes autres raisons qu’au stade I : par exemple le propre du poids étant de tendre vers le bas sa force augmentera vers le bas en une colonne verticale et diminuera en disposition horizontale, etc. Au stade III enfin il y a retour à l’additivité mais en un sens dynamique : « ils forment un tout, ils tirent la même chose ». A cumuler les résultats de ces R 46 et 47 plus ceux de la R 48 (où des poids empilés ou disposés de diverses manières sur un plateau enfoncent une tige en un support mou), on trouve pour ces quatre niveaux 86 % des sujets appartenant au stade I à 4-6 ans, 78 % au niveau II A à 7-8 ans, 73 % de II B à 9-10 ans et 61 % du stade III à 11-12 ans.
L’autre obstacle à la composition étant la modification des forces selon qu’il y a mouvement ou repos, il est utile de rappeler encore la R 19 : jusqu’au niveau II A inclusivement il faut plus de force pour retenir un wagon immobile sur une pente que pour le faire monter : en effet, tant qu’on le retient il a tendance à descendre, tandis que si on le monte il ne descend plus et cette tendance vers le bas étant supprimée il suffit d’une force moindre.
Venons-en enfin aux lois mêmes de la composition selon les intensités et les directions des forces. A la R 49 des poids pouvant être disposés en demi-cercle sont placés deux à deux à 0-0° (parallèles) puis à 90-90° (opposés) et ensuite à 30-30° et 60-60° et tirent par couples un élastique retenu par un crochet au centre. (D’autres variations ont permis de confirmer les résultats obtenus.) Au niveau I A il n’y a pas d’anticipations correctes. Au niveau I B le sujet comprend que si les poids tirent au maximum à 0-0° et s’immobilisent à 90-90°, les effets seront décroissants en passant de 0-0° à 30-30° puis à 60-60°. Mais les angles ne sont pas invoqués et les seuls facteurs retenus sont la longueur des fils entre les poulies et l’élastique (elle varie selon l’allongement de celui-ci) ou les distances par rapport à l’extrémité libre de l’élastique ou au crochet. Au stade II l’angle est remarqué et décrit, mais son action n’est pas comprise : le sujet en reste aux facteurs de longueurs des fils ou de distance. Ce n’est qu’au stade III (11-12 ans) que l’enfant explique la diminution de l’action des poids par le fait qu’ils tirent de côtés différents et son augmentation lorsqu’ils se rapprochent, et qu’il saisit ainsi le rôle des directions et de l’angle.
La R 17 (déjà citée au § 6) le montre d’une manière systématique. Le dispositif est circulaire avec poulies déplaçables le long de la circonférence. (I) deux poids sont d’abord placés à angles variables et la question est de trouver le poids qui les équilibrera une fois situé à l’opposé de la résultante
des deux premiers. En une seconde partie (II) les positions des deux premiers poids sont fixes (60 et 90°) mais leur valeur varie et la question est de trouver la direction de l’opposée de leur résultante. Dans le cas I l’intensité à trouver en F3 dépend donc de la direction des forces données F1 et F2, tandis que dans le second II la direction de F3 à chercher dépend de l’intensité de F1 et F2. En fait les deux évolutions ont été assez parallèles avec parfois une légère avance dans les questions de direction. Au stade I il y a échec à toutes les questions y compris pour I celle où F1 et F2 sont à 0° et où F3= F1 + F2 et pour II la question où F1 = F2 et où la direction de F3 est la médiane. Au stade II (7-10 ans) il y a réussite pour ces deux questions mais échec en I dès que l’angle augmente et en II dès que les poids de F1 et F2 sont inégaux. En ce dernier cas on assiste à trois sortes de solutions : le sujet choisit ou bien l’opposé de la bissectrice ou médiane, comme si les poids étaient égaux, ou bien l’opposé du plus grand poids pour le neutraliser, comme si cela revenait à « aider le petit » (ainsi que le disent plusieurs sujets), ou bien les environs de l’opposé du poids le plus faible, ce qui revient à nouveau à l’aider mais en contrebalançant le grand au lieu de l’annuler. Au stade III enfin toutes les questions sont résolues par coordination des directions et des intensités. Dans la R 50 on a repris ces questions en facilitant leur solution par des manipulations dirigées en une situation où les trois poids sont égaux à mêmes distances entre eux, et où le sujet peut faire varier les intensités et directions. Au stade I il n’y a eu aucun progrès sauf en ce qui concerne une question préliminaire (deux forces égales et opposées). Par contre des sujets intermédiaires entre les niveaux I (I B) et II se rapprochent naturellement de ce dernier grâce à l’exercice. Au stade II on assiste à des progrès partiels pour les questions I sans II ou II sans I, mais pas de coordination stable entre les directions et intensités. Enfin un certain nombre de sujets qui au prétest étaient intermédiaires entre les stades II et III ont passé au stade III mais avec quelque instabilité et quelques régressions partielles au posttest. Les deux R 51-52 dues à V. Bang fournissent d’utiles compléments à ces faits en faisant porter les comparaisons sur des élastiques en différentes situations, en particulier sous la forme d’une fronde dans laquelle la visée du but et la lancée du projectile dépendent visiblement des angles. Or, l’attitude spontanée au stade I consiste à placer les fils simplement plus en arrière même avec un angle plus obtus ( contre V) pour tirer plus loin ; certains sujets prévoient encore à 7 ans « plus loin parce que plus écarté » avant de constater « plus loin parce que plus serré ». Aucun des jeunes sujets ne pense de lui-même à fermer l’angle. Lorsque les composantes sont inégales (un fil plus long que l’autre) l’attitude initiale est de tirer « plus fort ». Dans le cas de deux élastiques joints parallèlement (A et A’) suivis d’un élastique unique B, c’est B qui au stade I a le plus de force parce qu’il s’allonge davantage et au niveau II A encore le sujet prévoit d’abord qu’en tirant le tout l’indice séparant A et A’ de B restera « vers le milieu parce qu’ils sont de la même grandeur » sans tenir compte des nombres. Cependant, tandis qu’au stade I la force est localisée uniquement du côté où l’on tire, dès le stade II il y a distinction de la force d’étirement et de celle de résistance. Si l’on revient à la fronde en mettant d’un côté deux élastiques parallèles A et A’ et de l’autre un seul B de même longueur au départ, les sujets du stade I en restent à la symétrie, « ça va
droit » et il faut attendre le niveau II B (9-10 ans) pour que l’inégalité soulève un problème dès la prévision et pas seulement après constatation. Ce n’est qu’au stade III que le problème est dominé, notamment si l’on oppose à A et A’ parallèles un élastique B de longueur double. En un mot, la technique des élastiques que l’on tire à la main, et en particulier dans le jeu de la fronde, n’aboutit pas aux facilitations que l’on aurait pu attendre et donne des résultats qui se répartissent selon les mêmes stades que celle des poids suspendus à des fils ou des élastiques tirés par des poids.
Les caractères généraux de ces compositions, par opposition à leurs propriétés spécifiquement vectorielles, correspondent d’une manière frappante à ceux des compositions opératoires sous leurs formes communes, et surtout aux compositions de relations spatiales. L’idée de départ (stade I) est que chaque force existe à titre individuel et autonome, sans relation avec les autres, comme s’il s’agissait d’actions non encore opératoires dont les propriétés ne dépendent d’aucun système, d’aucune classification, ni d’aucun groupement de relations, donc d’actions pouvant s’effectuer indépendamment les unes des autres et en fonction seulement de leurs propres conditions (positions, etc.). Au stade II il y a par contre début de compositions : additivité au niveau II A, compensations en positions opposées et résultante médiane par symétrie pour deux forces égales divergentes. Mais ces compositions, dictées par les régularités opératoires les plus générales, s’arrêtent là et le sujet ne comprend ni l’affaiblissement des effets quand des forces égales s’écartent ni la direction des résultantes quand elles sont inégales. La raison de l’incompréhension de relations aussi simples en est à nouveau que les forces ne sont pas encore relativisées sous forme d’opérations groupées et demeurent, en dehors des compositions les plus élémentaires, à l’état d’actions s’effectuant pour elles-mêmes avec leurs fonctions propres (au sens des fonctions constituantes préopératoires) : effectivement au stade II un poids n’est pas censé pouvoir tirer et être tiré à la fois, ou retenir et être retenu, etc. Et surtout l’action cesse d’exister en dehors de son déroulement moteur ou cinématique, alors qu’une opération ne cesse pas de jouer son rôle, même annulée ou compensée par d’autres. En effet, composer deux forces, c’est supposer à la fois que chacune continue d’agir comme si elle était seule en jeu, et que leur interaction conduit à un résultat différent de celui de l’une ou de l’autre à l’état isolé. Or c’est là précisément le secret des
compositions opératoires par opposition aux actions ou aux fonctions préopératoires n’exprimant leurs dépendances qu’en cas de changement ou de variation actuels. Il existe donc un remarquable parallèle entre le développement des compositions opératoires sous leur aspect général et celui des compositions de forces et c’est en quoi celles-ci jouent le rôle d’opérations attribuées aux objets. Nous y reviendrons à propos du stade III et des compositions proprement vectorielles.
Mais encore deux remarques. Tout d’abord on voit maintenant pourquoi la synthèse constitutive de la force (§ 10) ne pouvait s’achever qu’en fonction des compositions de cette dernière. Ce sont elles, en effet, et elles sont seules à pouvoir y parvenir, qui libèrent cette notion de force de ses attaches avec les caractères indifférenciés de l’action (dont les limitations s’imposent encore au niveau II B) et qui, au stade III, en font une opération ou un opérateur proprement dits.
On notera d’autre part les relations assez étroites entre les étapes de cette composition des forces et ce que nous avons vu au § 9 quant aux directions des mouvements consécutifs aux poussées, tractions ou chocs, donc aux directions, non pas des forces, mais des mouvements qui leur sont dus. On a noté au stade I un primat de la direction du projecteur, l’objet passif se bornant à la suivre, sans considération du point où il est touché : on retrouve donc là l’idée initiale d’une indépendance de la force active n’ayant pas à tenir compte d’autres conditions que les siennes. Puis on assiste à une différenciation progressive des directions, d’abord sans coordination des rotations et translations, puis avec progrès au niveau II B lors de la construction d’un système de références. Mais ce n’est, comme dans les présentes situations qu’au stade III que les problèmes sont résolus par la considération de deux systèmes de références à la fois et des relations d’action et réaction.
La question qu’il nous reste à résoudre est donc de comprendre pourquoi il faut attendre ce stade III pour que le sujet atteigne des compositions vectorielles aussi élémentaires que de trouver la résultante de deux forces inégales et divergentes. Rappelons d’abord que l’utilisation de diagonales est implicitement comprise dès les débuts du stade II, avec la construction des tables à double entrée ou matrices, et elle l’est explicitement au niveau II B avec les systèmes de coordonnées naturelles.
Au niveau II A déjà le sujet parvient spontanément à construire une matrice à deux dimensions pour exprimer le produit cartésien de deux ensembles de relations : par exemple pour ordonner des feuilles selon leurs grandeurs et leurs teintes de plus en plus foncées il construira une table à double entrée telle que les grandeurs sont sériées de gauche à droite et les teintes de haut en bas ; en ce cas la relation entre deux feuilles dont l’une est à la fois plus grande et plus foncée que l’autre se lit en diagonale ou selon une oblique reliant deux casiers n’appartenant ni à la même colonne ni à la même rangée. Lorsqu’il s’agit de directions spatiales en un système de coordonnées rectangulaire il en va a fortiori de même et il n’existe donc plus de difficultés pour le sujet à trouver une direction intermédiaire entre deux autres quand celles-ci sont divergentes.
Mais dans la représentation graphique usuelle des vecteurs il intervient en plus une convention qu’il pourrait sembler inutile de rappeler, puisque nous ne demandons nullement aux sujets de nos expériences de s’y référer, ni surtout d’utiliser des connaissances scolaires : c’est de représenter une force de plus grande intensité par un trait de longueur proportionnelle à celle-ci. Or, il y a là bien plus qu’une convention : il y a l’exigence, pour comparer des directions et des intensités, de trouver, non pas seulement un langage commun, mais des propriétés homogènes. En ce cas, si la direction répond à la question « où va l’objet » déplacé par la force (par exemple l’indicateur tiré par le poids des R 44 ou 17), l’intensité correspond à la question « jusqu’où va-t-il ». L’opération fondamentale de l’addition de deux vecteurs (⊕) par opposition à l’addition scalaire ou numérique (+) consiste donc : 1) A se représenter les trajets qu’effectueraient les mobiles animés par chacune des deux forces comme si elle était seule en jeu ; 2) A imaginer ces trajets avec leurs deux caractères inséparables de direction et de longueur ; 3) A les mettre bout à bout en ou pour relier les deux extrémités (grande diagonale) ou plus simplement à relier leurs extrémités en prenant pour résultante le point médian de cette petite diagonale ; autrement dit à réunir les deux trajets en un seul en tenant compte de leurs longueurs et pas seulement de leurs directions.
On voit alors immédiatement que la constitution et la composi-
tion des vecteurs présente le même caractère central que celles des opérations en général comme nous le disions plus haut en opposant la composition des forces à celle d’actions quelconques : c’est de considérer chaque composant comme continuant à agir avec ses propriétés à lui, tout en s’intégrant en une totalité dont les propriétés sont différentes et nouvelles. Seulement s’il est facile, en une addition telle que 5 + 7 = 12, de comprendre que 5 et 7 sont toujours présents1 au sein des 12, cela l’est beaucoup moins lorsque deux trajets en produisent un troisième qui n’a plus, ni les mêmes longueurs, ni les mêmes directions que celles des composants !
C’est ici qu’intervient la nécessité de recourir aux opérations formelles du stade III et que l’on peut considérer les compositions de forces ou de vecteurs comme des opérations formelles attribuées aux objets eux-mêmes. Le premier caractère de ces opérations hypothético-déductives est, en effet, de pouvoir porter sur le possible, ce qui permet dans le cas particulier de pouvoir considérer une force simultanément comme agissant ainsi qu’elle le ferait à l’état isolé et comme modifiée en interaction avec d’autres ; ou encore comme continuant d’agir tout en étant au repos ; ou également comme pouvant accomplir un trajet d’une certaine longueur même si elle ne l’effectue pas en fait. Or ce « possible » est bien de caractère physique et ne concerne pas seulement les hypothèses du sujet en tant qu’assomptions non encore contrôlées : il intervient dans les « travaux virtuels » des états d’équilibre comme en toute composition. En second lieu les opérations formelles sont des opérations sur des opérations et ne demeurent pas à la première puissance : or c’est déjà le cas de la force lorsqu’elle devient synthèse, et ce l’est a fortiori des compositions précédentes. En troisième lieu les opérations formelles comportent une combinatoire et un groupe de quaternalité : or les vecteurs supposent un « ensemble de parties » avec sa nature combinatoire et la coordination de deux systèmes de référence implique une quaternalité (sans parler naturellement du groupe et du corps qui caractérisent l’espace vectoriel, sur lequel pourraient porter bien d’autres recherches psychogénétiques). En un mot
(1) Il est par contre moins facile de comprendre pourquoi, si 5 et 7 sont premiers, 12 est divisible par 2, 3, 4 et 6 : d’où le caractère synthétique de cette opération comme de la causalité, ce que Kant n’avait pas si tort de soutenir…
les caractères les plus généraux des opérations formelles se retrouvent tous dans ces compositions et à titre de transformations effectuées par les objets et non pas seulement appliquées à eux par le sujet.
§ 12. Linéarité, proportionnalité
et distributivité🔗
Nous avons vu à propos de la transitivité et des transmissions (§ § 4-5), des compensations ou de la réversibilité (§ 6), des compositions additives (§ § 7-8) et des opérations spatiales (§ 9) que l’on pouvait discerner un double mouvement dans le développement de ces structures opératoires fondamentales : un mouvement d’attribution, d’une part, qui permet au sujet une fois élaborées ses opérations grâce aux abstractions réfléchissantes, de les retrouver dans les objets pour soumettre ceux-ci à ses explications causales, mais réciproquement, et dès les stades de formation, un ensemble d’influences de la causalité sur le sujet, dans la mesure où son expérience des objets lui fournit un ensemble de contenus favorisant cette structuration opératoire. Il va de soi qu’un tel double processus, s’il est général, doit se retrouver à propos des compositions de forces, mais nous n’avons insisté aux § § 10 et 11 que sur l’aspect d’attribution, car au premier abord on voit mal en quoi ces compositions, visiblement calquées sur les structures algébrico-numériques et géométriques dont est tiré l’espace vectoriel, peuvent contribuer au développement spontané des grandes structures opératoires. Mais lorsqu’on se rappelle le rôle essentiel de la linéarité et en particulier des proportions et de la distributivité constamment à l’œuvre dans le jeu des vecteurs, on ne peut que centrer sur elles la question précédente, d’où les deux problèmes suivants. D’une part, ces structures éminemment logico-mathématiques se retrouvent-elles réellement parmi les propriétés des objets ou ne constituent-elles que des opérations appliquées par le sujet pour les commodités de ses calculs ? D’autre part, si elles sont effectivement attribuées, quelle est alors la contribution possible des proportions et distributivités physiques dans la construction psychogénétique
de ces schèmes opératoires par ailleurs géométriques, algébriques et logiques ?
A commencer par les proportions, de nombreuses recherches antérieures ont montré qu’en tous ces domaines la proportionnalité quantitative n’est atteinte qu’au stade III, en débutant par une forme qualitative nécessaire à la compréhension de l’équivalence des deux rapports et permettant une quantification ultérieure qui intervient alors plus ou moins rapidement. Il était donc intéressant de chercher si dans une composition linéaire de vecteurs comme la multiplication des vecteurs en jeu dans un état d’équilibre par un même scalaire conservant l’équilibre, la compréhension au moins qualitative sera plus précoce ou toujours du même niveau. La R 53 a répondu à cette question : en un dispositif vertical où deux poids inégaux x > y font dévier un élastique selon une direction donnée et l’on demande simplement au sujet, après avoir modifié x, ce qu’il faut ajouter en y pour conserver la même direction. Au stade I on n’obtient aucune solution. Au niveau II A le sujet ajoute des poids égaux comme si en égalisant les adjonctions x’ et y’ rien ne sera modifié, ou bien même il s’arrange à obtenir une égalisation finale (x + x’) = (y + y’) pour empêcher l’élastique de dévier davantage. Dès le niveau II B on observe comme d’habitude des conduites intermédiaires témoignant d’un début du sentiment de la proportionnalité mais conduisant à des réalisations simplement additives : du moment qu’on a x > y le sujet rajoute davantage de poids en x qu’en y mais sans chercher le double ou le triple en x selon que y’ = 1 ou 2y. Ou bien encore il s’en tient à des adjonctions égales, mais dans l’intention relationnelle de conserver « la même différence ». Ce n’est qu’au stade III qu’intervient la composition multiplicative avec une argumentation soulignant la découverte de l’égalité des rapports : « Ça fera le même poids mais deux fois plus » (11 ;1), etc.
Quant à la distributivité on l’a étudiée en deux situations, l’une d’étirement ou causalité propre à l’objet (R 54), l’autre de transvasement ou action causale du sujet mais aboutissant à une composition de simples quantités de matière (R 55). L’étirement d’un élastique offrait un bel exemple de distributivité inhérente à l’objet et facile à étudier en faisant comparer les allongements, par exemple, de deux segments successifs a (proximal) et b (tiré à son extrémité). Au niveau I A le segment que l’on tire s’allongera davantage que l’autre. En I B si a > b cette inégalité se conservera à l’étirement, mais en dépit et non point à cause de cette transformation : a grandit davantage simplement parce qu’il est déjà grand, etc. Au niveau II A, avec l’apparition des transmissions « semi-internes » il s’ajoute aux actions de tirer l’idée d’une modification du caoutchouc lui-même, de telle sorte que si a > b les adjonctions a’ > b’ sont déterminées par une sorte de corrélat qualitatif 1 (b « n’arrivera jamais à rattraper » a), mais sans encore aucune homogénéité : a peut grandir proportionnellement beaucoup plus que b, etc. Le niveau II B marque le début des constructions multiplicatives mais demeurant en partie indifférenciées des additions (par exemple pour Ana à 9 ;5 le double de 6 sera encore 6 + 2, etc.), cette indifférenciation rela-
(1) Au sens de Spearman : a’ est à a comme b’ est à b mais sans quantification.
tive signifiant que l’étirement est lui-même encore mal différencié d’un déplacement comme si l’action de tirer revenait à déplacer les frontières des segments de l’élastique en plus de la dilatation du caoutchouc lui-même. Enfin les sujets du stade III en viennent à postuler l’homogénéité des transformations se réduisant alors au seul étirement : si le tout est E et les parties a, b, e, etc., l’idée de départ est donc que T(E) = T(a) + T(b) + T(c) + …, ce qui semble correspondre à la notion de transmission médiate interne propre à ce niveau et ce que le sujet exprime qualitativement en disant que l’élastique s’allongera sur toute sa longueur de la même manière. Seulement lorsque du principe il passe au calcul le problème se complique du fait que la distributivité n(a + 6) = na + nb est en fait un jeu de proportions :
= = .
Or si une proportion simple telle que a : b : : a’ : b’ serait accessible dès les débuts du stade III, cette relation distributive est plus complexe en tant que proportion entre le tout et les parties, de telle sorte qu’en un niveau III A le sujet en arrive encore à une hétérogénéité des coefficients d’étirement, mais pour des raisons raffinées telles que le coefficient du grand segment doit être supérieur à celui du petit, etc. Ce n’est qu’à un niveau III B (11-12 ans) que la solution est trouvée avec sa simplicité apparente (« puisque ça s’étend d’une façon égale, il faut que les deux parties doublent », ou « il n’y a pas de raison pour que ça s’étende plus à un endroit qu’à un autre ») qui recouvre comme toujours une grande complexité opératoire.
Mais si la distributivité est si difficile à dominer dans le cas de l’élastique, peut-être est-ce parce que, causalement, cette distribution homogène de la perturbation est malaisée à saisir1. Aussi convenait-il d’examiner la distributivité d’une simple composition de quantités de liquides : verser de l’eau en deux récipients de formes différentes A et B, puis transvaser A et B en C, faire une marque en C et doubler sa quantité (ce que nous noterons 2 C) : demander alors ce que donnera le retour de l’eau de 2 C en A et en B (ou en A + A’ et B + B’, où A’ et B’ sont des verres semblables à A et à B). Or les stades obtenus correspondent d’une manière assez frappante à ceux dont il vient d’être question : pas de coordination des transformations au stade I ; comparaisons additives au niveau II A par comparaisons directes entre la quantité 2 C et les verres disponibles ; début de composition multiplicative en II B mais avec indifférenciations variées entre l’addition et la multiplication ; réussite immédiate au niveau III A pour la duplication, mais encore échec pour le triple, puis réussite générale en III B. On voit ainsi que ce n’est pas l’élasticité qui faisait obstacle à la distributivité de la R 54, car, si les sujets du stade I n’ont pas encore la conservation de la quantité de liquide transvasée, ce qui revient à lui octroyer une capacité de dilatation comparable à l’élasticité, la conservation ne fait plus problème dès le niveau II A, sans pourtant entraîner la distributivité.
(1) Un contrôle a cependant été effectué au moyen de ressorts dont l’étirement est dû à des poids distincts suspendus à leurs extrémités : les résultats obtenus ont été les mêmes.
Ces faits montrent à l’évidence le caractère d’opérations valablement attribuées à l’objet (relativement, il va de soi, à un certain niveau d’analyse) que prennent, une fois constituées, la linéarité, la distributivité et la proportionnalité, et selon les trois significations complémentaires habituelles que nous conférons au terme d’attribution lorsqu’elle est fondée : a) Qu’il s’agit de propriétés des objets qui existaient en eux (à une certaine échelle) avant que le sujet ne les y découvre ; b) Que pour les atteindre le sujet a besoin de construire des opérations applicables à ces objets, cette construction comportant une part nécessaire d’abstractions réfléchissantes ; c) Mais que cette application ne consiste pas simplement en de tels cas à soumettre les objets à des structures librement choisies (comme c’est le cas des applications sans attributions) et revient en plus à établir un isomorphisme entre les structures opératoires utilisées et les caractères objectifs découverts grâce à elles, cet isomorphisme assurant ainsi une attribution et fournissant par cela même le principe d’une explication qui satisfait les conditions de l’assimilation intellectuelle, c’est-à-dire de la compréhension des objets par le sujet.
a) Pour ce qui est du premier de ces trois points1, le fait remarquable dans les résultats précédents est l’obligation progressive que les données d’expérience imposent au sujet de renoncer à ses interprétations initiales, fondées sur le simple groupe des déplacements ou sur les compositions numériques additives qui lui suffisent, pour y substituer des modèles d’étirement ou en général de compositions multiplicatives. Lorsque les sujets du niveau II A et en partie II B de la R 53 rajoutent des poids égaux à des poids inégaux pour que rien ne soit modifié ou pour maintenir « la même différence » ils raisonnent comme si les effets des poids consistaient en trajets ou en déplacements a et b tels que a + x et b + x conservent aux points d’arrivée le même écart qu’aux points de départ. Et lorsque les enfants des mêmes niveaux à la R 54 voient essentiellement dans l’allongement de l’élastique le déplacement des indicateurs marquant la frontière terminale des segments ou du tout, ils substituent également à la notion d’éti-
(1) Les développements qui suivent sont dus à la collaboration étroite de G. Henriques, R. Maier et surtout de G. Cellérier, que je remercie vivement tous trois.
rement celle de trajets composables par simples additions. C’est donc bien à une résistance de l’objet qu’ils sont obligés de se plier en découvrant en lui, lors des échecs de leurs prévisions, des propriétés imprévues et irréductibles à la composition additive de nature spatiale ou numérique.[*] Il s’agit, en effet, en ces deux cas, de dépasser sous la pression des faits objectifs les modèles de simples déplacements ou de groupe additif des entiers au profit d’un modèle causal plus affiné et ceci va de pair avec ce que nous avons vu (§ 9) de la constante nécessité de lier la géométrie du réel à des opérateurs dynamiques.
b) Mais comment s’effectue le passage des compositions additives aux opérations multiplicatives∫ ? L’expérience physique à elle seule n’a jamais suffi à assurer la construction d’une multiplication. Par contre celle-ci procède par abstraction réfléchissante à partir de l’addition puisque multiplier x par n c’est effectuer n additions de x, soit nx = (1er)x + (2e)x + … + (nième x). Il s’agit donc d’une application récursive du dénombrement, et portant non pas sur des ensembles d’objets mais sur les actions mêmes que le sujet exécute sur ces ensembles. La multiplication consiste ainsi en une opération sur des opérations, donc à la seconde puissance, d’où le caractère tardif de la compréhension de sa signification effective par opposition au verbalisme scolaire, que cette signification consiste en attributions des compositions multiplicatives à l’objet ou en utilisations purement logico-mathématiques. De même les proportions sont tirées par abstraction réfléchissante de la multiplication, en tant qu’égalité de deux rapports multiplicatifs (divisions). Enfin la distributivité n(a + b) = na + nb repose elle-même sur les proportions (a + b) : n(a + b) : : a : na : : b : nb.
c) Venons-en alors aux caractères communs des attributions que comportent ces compositions relevant de la linéarité, de la distributivité ou de la simple proportionnalité. De façon générale la distributivité caractérise la manière selon laquelle se répartit une perturbation, donc les effets d’une causalité extérieure, dans un système physique en équilibre dont les liaisons ou contraintes déterminent la direction des forces. Prenons comme exemple une situation intermédiaire entre celles des R 45 et 53 : deux poids inégaux a et b suspendus à des poulies fixées à la même hauteur d’une paroi verticale, et
[*Note FJP : nous avons substitué « lors des échecs de leurs prévisions, des propriétés » à « lors des échecs de ses prévisions ou propriétés ».]
aboutissant à la déviation d’un poids c lié au fil horizontal tendu entre ces deux poulies, donc entre a et b. En ce cas, le système est en équilibre quand c = a c b. Si maintenant on ajoute un poids c’ en c il faut pour rétablir l’équilibre ajouter a’ en a et b’ en b, de façon à avoir c + c’ = (a + a’) ⊕ (b + b’) et non pas a’ + b’ = c’. Mais, les solutions additives restant indéterminées, la solution générale sera de la forme kc = ka ⊕ kb, ce qui implique à la fois la proportionnalité et la distributivité.
Mais il y a plus et l’espace vectoriel implique la distributivité, à plusieurs de ses étages. De façon générale on peut le considérer comme un groupe commutatif (celui des vecteurs), muni d’opérateurs dont chacun détermine un automorphisme du groupe. L’ensemble des opérateurs (les scalaires) comporte lui-même une structure très forte, celle du corps, mais on peut se limiter à l’ensemble des entiers et se contenter d’un anneau (en ce cas on dispose d’un module au lieu de l’espace vectoriel en sa totalité). Or, la distributivité intervient alors comme l’une des conditions qu’une action ou transformation quelconques doit remplir pour faire partie de ces opérateurs. Ces conditions sont au nombre de trois pour une transformation ϕ agissant sur les éléments du groupe G des vecteurs : 1) Qu’il s’agisse d’une application (donc univoque à droite) ; 2) Qu’elle respecte la fermeture de G, donc qu’elle transforme un vecteur en un autre, sans sortir des frontières du système ; et 3) Qu’elle soit coordonnée avec l’opération ⊕ du groupe. En ce dernier cas, on a ϕ(a ⊕ b) = ϕ(a) ⊕ ϕ(b) ; ϕ et ⊕ étant commutatifs l’un par rapport à l’autre.
L’opérateur ϕ engendre alors un automorphisme et la distributivité comme la linéarité sont donc des cas particuliers du morphisme lorsque ϕ est, soit la multiplication ordinaire, soit celle d’un vecteur par un scalaire. Il est alors clair que lorsque les sujets du stade II dont il a été question plus haut cherchent à exprimer la loi de l’étirement des segments de l’élastique par une composition additive de déplacements ils n’atteignent pas la constitution d’un opérateur vectoriel : bien que leur opération satisfasse aux conditions 1) et 2), ils échouent à former un automorphisme puisque l’addition à elle seule n’est pas distributive. Au contraire les sujets du stade III en parvenant à la proportionnalité et à la distributivité constituent des
« attributions » valables sur le terrain des compositions vectorielles.
Mais il convient de se rappeler le problème réciproque. On a vu, d’une part, en quoi la linéarité ainsi que ses propriétés de proportionnalité et de distributivité font partie des propriétés physiques de l’objet et sont donc inhérentes aux rapports de causalité en tant que celle-ci dépasse les observables pour atteindre un système de connexions nécessaires. On a vu, d’autre part, comment le sujet parvient à construire par abstraction réfléchissante ses opérations multiplicatives en tant qu’opérations additives à la seconde puissance, puis ses structures de proportionnalité par égalisation de rapports (donc à nouveau par relations de relations ou relations à la deuxième puissance), et enfin ses structures de distributivité grâce aux proportions (a + b) : n(a + b) = a : na = b : nb. C’est donc cette construction endogène de telles opérations qui permet de les « attribuer » au réel et ainsi de rejoindre certaines propriétés fondamentales des objets. Mais il reste à nous demander jusqu’à quel point ces applications accompagnées d’attributions ont contribué au moins au cours des dernières phases du développement (niveau II B) et surtout les phases de transition de II B à III A ou de III A à III B) à la constitution des opérations du sujet lui-même. Or ce peut être le cas de deux manières.
En premier lieu il peut intervenir comme d’habitude une action des contenus sur les formes en construction, non pas que celles-ci soient tirées de ceux-là, mais qu’ils favorisent leur élaboration en imposant au sujet l’obligation de dépasser les formes dont il dispose. C’est le cas assez nettement dans l’évolution des proportions lorsque au niveau II B on voit apparaître les solutions intermédiaires entre l’addition et la multiplication : pour une différence a > b le sujet en arrive ainsi à l’idée que les adjonctions a’ et b’ doivent également respecter la relation a’ > b’ sans en rester à l’égalité a’ = b’ et l’addition de plusieurs unités constitue alors le début du processus multiplicatif en tant qu’addition d’additions. Or il est clair que cette sorte de sentiment de la proportionnalité précédant sa construction effective sera spécialement renforcée dans les situations causales, bien qu’on l’observe en tous les domaines où intervient cette structure : que la grandeur des effets soit
proportionnelle à celle des causes constitue même presque une vérité analytique une fois admis que la causalité est autre chose qu’une succession régulière et qu’elle comporte une production proprement dite. Dans le cas de la distributivité (expérience de l’élastique de la R 54), la substitution du concept d’étirement homogène à celui de déplacement impose le remplacement de la notion de simple différence additive par celle de coefficient. Or celle-ci ne porte plus, comme les différences, sur les seules résultantes statiques, mais sur la transformation elle-même (de a en na) et conduit ainsi aux proportions et à la distributivité.
Mais lorsqu’il s’agit de structures complexes comme celles dont il est question ici par opposition aux compositions élémentaires examinées précédemment il apparaît sans doute un facteur nouveau, bien qu’en principe déjà à l’œuvre antérieurement. Lorsque la structure déjà formée en certaines situations est appliquée à d’autres, ces « applications » constituent des morphismes qui enrichissent le domaine de la structure considérée. Or, lorsque l’application se prolonge en « attributions » ces morphismes relient alors les structures internes du sujet à celles qu’il découvre dans la réalité et il se construit autant de morphismes différents qu’il y aura d’attributions distinctes : en ce cas les explications causales ou physiques du sujet le conduiront à des remaniements conceptuels d’autant plus riches (et d’une richesse croissante en passant du géométrique au cinématique et au dynamique) qui pourront provoquer des différenciations de la structure considérée en sous-structures avec leurs caractères propres. En particulier, si l’on se réfère aux opérateurs vectoriels décrits plus haut, il se produira des compositions entre deux ou n opérateurs et Cellérier fait l’hypothèse d’un « semi-groupe d’opérateurs » dans la mesure où cette composition est associative.
De façon générale il semble donc clair que les applications d’une structure opératoire constituent l’un des facteurs de son développement : or sur le terrain physique, le principal moteur des applications est la recherche de l’attribution elle-même.
§ 13. La composition
de deux mouvements hétérogènes et le mouvement ondulatoire🔗
Avant de passer aux questions des réactions il reste à nous demander en quoi consiste la composition de deux mouvements non homogènes en leurs sources et directions, quoique chacun d’entre eux soit fort simple. A ce problème peut être rattaché celui de la coordination complexe que suppose la compréhension du mouvement ondulatoire.
La R 56 nous fournit un exemple particulièrement simple de composition entre deux mouvements différents : on projette horizontalement une balle de ping-pong tout en lui imprimant un mouvement de rotation de sens contraire, de telle sorte qu’après avoir parcouru un court trajet en avant elle revient en arrière. Or, on trouve dès 5-6 ans des sujets qui parviennent à imiter avec succès l’action de l’expérimentateur. Néanmoins ce n’est qu’à 10-12 ans (stade III) qu’on obtient une explication complète. Au stade I le retour de la balle est attribué à sa légèreté, sa vitesse, etc., ou à la table, à l’air qui la pousse, etc. Au stade II il est dû aux mouvements de l’expérimentateur, mais décrits globalement sans la distinction nette des deux mouvements en jeu comme c’est le cas dès 10-11 ans.
La R 57 a porté sur un problème analogue mais où les deux mouvements sont assurés par deux objets distincts : une ficelle se déroule sous l’effet de la descente verticale d’une bobine autour de laquelle elle était enroulée ; puis, la bobine continuant de tourner au bas de sa trajectoire, la ficelle se réenroule et la bobine remonte. C’est le jouet dit « yo-yo », que connaissaient la plupart de nos sujets et que les autres commencent par manipuler avant l’explication. Néanmoins au niveau I A ils considèrent tous les effets comme dus aux pouvoirs de l’action propre ou de la bobine qui veut remonter. Dès le niveau I B il y a début d’analyse objective, mais avec confusion des actions de la bobine et du fil. Au stade II l’idée qui prédomine est celle de l’élan de la bobine pris à la descente et lui permettant de remonter, cet élan encore surtout attribué à l’action du sujet en II A et à la bobine elle-même en II B. Ce n’est qu’à 11-12 ans que l’explication est correcte.
La R 58 porte sur un jouet plus complexe, le « bibip », où deux personnages situés l’un devant l’autre semblent marcher grâce à un double balancement à la fois transversal (gauche droite) et longitudinal (jambes) et à une légère traction (faible poids suspendu au bord de la table et tirant le premier personnage) jusqu’au moment où le fil est vertical et où elle prend fin. On peut ajouter une baguette servant de balancier pour faciliter la perception des mouvements latéraux des poupées. Au stade I tout s’explique par la traction, au stade II le balancement transversal est, au cours des tâtonnements, jugé nécessaire, mais sans la découverte du pourquoi : le sujet continue ainsi, lorsqu’on arrête la marche, à pousser le second
bonhomme par derrière au lieu de réactiver les oscillations latérales. Au stade III par contre la coordination des deux mouvements est comprise et l’arrêt des bonshommes au bord de la table l’est également.
Le fait frappant, dans les R 56 et 57 est que le sujet ne réussit pas à tirer les informations suffisantes de son action propre, soit qu’il imite ce qu’il voit sans en comprendre le pourquoi (balle), soit qu’il surestime le rôle des mouvements de secousse qu’il croit devoir faire au lieu de s’en tenir à une simple suspension (yo-yo). Le résultat est alors que la coordination des deux mouvements en jeu est aussi difficilement atteinte que dans la situation plus complexe de la R 58. La raison en est évidemment qu’il y a deux mouvements hétérogènes à coordonner. On pourrait penser à cet égard à une multiplication au sens d’un produit logique ou qualitatif (classer ou sérier selon deux critères « à la fois »), par opposition aux multiplications quantifiées ou numériques. Mais si la multiplication des nombres n’est comprise que bien après leur addition, celle des classes ou des relations en produits cartésiens ou matrices à double ou triple entrée n’est pas plus difficile que les compositions additives. Pourquoi donc, dans le cas de mouvements aussi connus que la translation ou la rotation d’une balle à la R 56 ou la descente d’une bobine et le réenroulement d’un fil à la R 57, la composition est-elle presque aussi malaisée qu’avec les tractions et balancements de la R 58 ? C’est que dans le cas de deux classes, par exemple, telles que x et y avec leurs complémentaires x’ et y’, les quatre associations multiplicatives xy, xy’, x’y et x’y’, sont homogènes en ce sens que « x ⋅ non y » se construit en symétrie avec « non x ⋅ y ». Dans le cas de deux mouvements distincts, les rapports sont plus complexes : dans le cas de la balle de ping-pong la rotation se compose avec la translation directe non pas comme une opération inverse, mais comme une sorte de réciproque qui la compense progressivement avant de l’emporter sur elle : nous sommes donc plus près d’un groupe de quaternalité avec coordination des inverses et des réciproques que dans le cas de la matrice des classes où le passage d’un casier à l’autre relève d’une quaternalité élémentaire sans cette double réversibilité. Dans le cas de la bobine, de même sa descente et sa remontée n’ont pas les mêmes rapports avec le fil, puisque c’est cette descente qui est cause du déroulement du fil, tandis
qu’en continuant à tourner la bobine le réenroule puis est alors tirée par lui vers le haut. Dans le cas du « bibip » le balancement latéral permet la traction horizontale, mais lorsque celle-ci cesse le balancement prend fin.
En un mot nous sommes ici en présence d’interactions complexes, sans règles simples de composition et avec un mélange d’actions et de réactions dont la forme générale sera examinée au paragraphe suivant. Cette complexité se retrouve dans le cas du mouvement ondulatoire qui a été étudié sous différentes formes :
La R 59 a porté sur les ondulations d’un long ressort (un slinky) de 3-4 m ou d’une corde, dont l’enfant secoue lui-même l’extrémité libre et constate la propagation de l’onde jusqu’au retour au point de départ. Au niveau I A il voit dans le ressort une sorte de « boule » qui circule, et au niveau I B un segment du ressort ou de la corde qui circule sous l’effet d’une poussée (et non pas d’une action de tirer). Au stade II un anneau ne peut plus circuler indépendamment des autres, mais le sujet continue à chercher dans la propagation de l’onde une simple translation : celle d’un bruit, d’une lumière, de l’air, etc. Ce n’est que vers 10-11 ans (stade III) que le double mouvement est bien analysé, de l’onde d’une part et des montées et descentes des segments de l’objet, d’autre part.
La R 60 reprend ces problèmes à propos des vaguelettes produites par la chute d’une goutte d’eau sur un petit bassin. Au niveau I A c’est la goutte elle-même qui se déplace en s’élargissant en vagues. Au niveau I B elle se déplace encore jusqu’aux bords mais en s’associant à d’autres gouttes. Au stade II (7-10 ans et souvent au-delà) elle se borne à pousser l’eau autour d’elle en vagues toujours conçues comme des translations. Ce n’est à nouveau qu’à 11-12 ans (stade III) que l’ondulation est comprise.
La R 61 a porté sur la montée de l’eau dans un tube hélicoïdal incliné (vis d’Archimède). En plus des mouvements de l’eau il s’agit de prévoir si un anneau (bracelet de montre) passé autour d’un anneau ou un papier collé sur le verre se déplaceront et comment. Au niveau I A le liquide et l’anneau sont censés tourner et monter avec la spirale en un mouvement général englobant le contenant comme le contenu : la lecture de l’expérience ne détrompe en rien le sujet. Au niveau I B il en est de même mais l’anneau commence à être vu glisser vers le bas. Au stade II, le tube n’avance plus, mais l’eau monte sans que le sujet comprenne qu’en fait elle descend chaque fois en passant d’un tour au suivant : elle est alors poussée par l’air, par l’élan dû à la rotation, etc. Enfin à partir de 11 ans (stade III) les mouvements sont correctement analysés.
On voit combien ces faits sont cohérents avec tous ceux qui nous ont déjà montré les difficultés de composition des directions. Les questions des R 56, 57 et 58 n’étaient résolues que tard en tant que comportant des opérations sur des opérations
puisqu’il s’agissait de coordonner des mouvements hétérogènes. Dans le cas de la propagation ondulatoire il y a plus encore, car l’un de ces mouvements est une alternance de montées et de descentes sur place de parties ou particules de l’objet (anneaux ou gouttes) tandis que l’autre (pulsations) consiste à déplacer non pas ces particules elles-mêmes (comme le croient les sujets du stade I des R 59 et 60) mais bien leur mouvement de montées et descentes alternatives, seulement en le transmettant alors aux particules suivantes : il y a donc là une transmission de mouvements, mais d’un type bien particulier puisque les mouvements transmis sont de direction perpendiculaire à celle de la transmission elle-même. Il est donc très normal qu’une telle transmission à la seconde puissance ne soit pas comprise avant le stade des transmissions purement internes (voir le § 4), mais il est remarquable qu’elle le soit déjà à ce stade, puisqu’il s’agit alors d’une sorte de mouvement de mouvements.
En fait le problème est résolu, comme dans le cas des couples de mouvements hétérogènes examinés au début de ce paragraphe, par un système de quaternalité dont les éléments observables sont les suivants : pour ce qui est des parties de l’objet, leur montée (a) ↑ et leur descente (b) ↓ et pour les sinusoïdes des pulsations leur montée (c) & et leur descente (d) (. On retrouve ces quatre composantes dans le tube hélicoïdal de la R 60 mais à la condition en plus de coordonner les deux systèmes de référence interne et extérieur. Il y a donc là une structure que l’on va retrouver maintenant sous sa forme la plus générale à propos de l’action et de la réaction.
La compréhension des relations causales comporte nécessairement une certaine réciprocité entre ce que font les objets actifs et passifs. Certes la notion centrale est celle de transmission conçue comme à la fois source de production (modification au moins cinématique de l’objet passif) et de conservation relative (puisque quelque mouvement, etc., se transmet sans dis-
paraître). De plus, s’il y a transmission, ce que gagne l’objet passif B est perdu pour le mobile actif A ce qui, en cas d’égalité de forme et de quantité de matière entre eux, n’implique pas encore de réciprocité, sinon sous ces aspects d’équivalence entre les gains et les pertes. Par contre dès qu’il y a inégalité il y a problème : si B est plus lourd que A, la moitié déjà des sujets du niveau I B (5-6 ans) admettent que le poids de B diminue l’action de A, tandis que pour les autres le poids de B renforce celui de A et B ira plus loin qu’à poids égaux. Il y a donc assez précocement l’intervention d’une notion de résistance, sous la forme d’un simple freinage, et cette notion s’impose de plus en plus au cours du stade II. Mais nous sommes encore loin de la réciprocité entière exprimée par la troisième loi de Newton. En effet, dans la notion de réaction interviennent deux propriétés nouvelles bien distinctes de celles de la simple résistance en tant que source de freinage : l’égalité en intensité de la réaction et de l’action et l’opposition des directions, donc un aspect vectoriel, non explicite au XVIIe siècle (en particulier les lois du choc de Descartes sont presque toutes erronées en partie faute de cette considération)1, mais très présent implicitement dans cette troisième loi. Cela dit il convient d’examiner maintenant la formation de cette structure d’action et de réaction, de vérifier ses relations avec les compositions vectorielles et de chercher de quelles opérations elle constitue l’attribution, ce qui nous conduira à analyser d’autres formes de réciprocités.
La R 62 a porté sur les actions et réactions en cas de simples poussées : l’adulte et l’enfant enfoncent chacun une même pièce de monnaie des deux côtés d’un bloc de pâte à modeler et la question porte sans plus sur la profondeur des deux enfoncements. Au niveau I A le sujet se borne à évaluer les forces de poussées sans aucune considération des résistances ni même de relation entre les enfoncements et les forces indiquées : « Vous appuyez très fort et moi moins fort » dit Flo à 4 ;0, donc les enfoncements seront « les deux la même chose ». Au niveau I B (fonctions constituantes), l’enfoncement est fonction de la force de poussée seulement il y a référence à l’action de « retenir » en cas de question suggestive. Au niveau II A on voit apparaître les poussées et repoussées ce qui va de pair avec la réversibilité opératoire naissante, mais comme si elles étaient successives et non pas simultanées ou avec des séries d’inégalités incorrectes. Ce sont ces réciprocités simultanées que s’efforcent d’atteindre les sujets du niveau II B, mais souvent avec l’idée propre aux transmissions médiates semi-internes et semi-externes
(1) Sans parler de l’absence de distinction claire entre l’énergie cinétique et la quantité de mouvement.
du stade II que les poussées et repoussées font avancer le bloc et qu’ainsi un partenaire en repoussant l’autre favorise l’enfoncement de sens opposé. Au stade III enfin il y a compréhension de l’égalité des enfoncements parce que « quand vous poussiez je retenais et quand je poussais vous reteniez » simultanément et « ça fait la même force » parce qu’à une plus forte poussée de l’adulte correspond une plus forte rétention de l’enfant et à une plus faible poussée de ce dernier correspond une plus faible réaction. De même dans l’action de l’enfant poussant l’adulte tous deux sur patins à roulettes (mais sans poser la question des vitesses, etc.) les sujets du stade III prévoient et comprennent leur recul : « c’est l’effet contraire », « c’est la force et le recul », « c’est comme le principe des canons », etc., et, avec un revolver à flèches : « le fusil recule quand la balle sort », etc.
La R 63 a porté sur le départ d’un ballon allongé dans la direction inverse de celle où sort l’air quand on le dégonfle. Au niveau I A il n’y a pas de prévision des directions ni de compréhension d’un lien causal entre la marche du ballon et la sortie de l’air. Au niveau I B ce lien est affirmé mais le courant d’air demeure à sa sortie sans direction stable et s’arrange à entraîner le ballon dans les directions voulues. Au niveau II A l’air se partage : une moitié sort en arrière et l’autre pousse de l’intérieur le ballon en avant (ce qui est vrai en partie, mais selon de tout autres significations). Au niveau II B l’air sort et rebondit soit contre les parois de la chambre soit contre l’air ambiant et c’est son retour ainsi provoqué qui propulse le ballon en avant. Au niveau III A, cette hypothèse du rebondissement est encore souvent invoquée, mais liée aux idées de pression et de décompression qui impliquent déjà la réaction. Au niveau III B enfin la réaction est comprise comme conséquence nécessaire de la sortie de l’air, sans plus de nécessité d’un rebondissement.
La R 64 a étudié le rebondissement pour lui-même dans le cas d’une balle de caoutchouc qu’on laisse tomber à terre. Au cours du stade I la balle remonte à la fois parce qu’on la fait remonter et parce qu’elle en a les pouvoirs (elle est « faite pour », « elle est ronde de tous les côtés »). Au cours du stade II on trouve trois types de réponses : a) Elle remonte parce qu’elle est lourde, ce qui favorise sa descente, « elle prend son élan par terre et puis elle rebondit » ; b) elle remonte parce que légère ce qui favorise sa remontée ; c) Elle est « souple », élastique, etc., mais ce n’est là encore qu’une tautologie sans explication. En effet lorsqu’on enduit la balle de talc, ce qui rend visible son aplatissement sur la table, les sujets du stade II prévoient bien que celui-ci sera d’autant plus grand que la balle tombe de plus haut mais le considèrent comme gênant la remontée et non pas le contraire. Ce n’est qu’au stade III que le rebondissement est expliqué par une réaction comprise comme une tendance de la balle à reprendre sa forme, cette tendance étant d’autant plus forte que la déformation par aplatissement a été plus grande.
Les divers faits convergent donc pour montrer que la notion d’une réaction orientée en sens inverse de l’action (par opposition à une résistance conçue comme un simple freinage) n’est élaborée qu’au stade III (vers 11-12 ans), au niveau où se composent les forces sur un mode vectoriel. Ce synchronisme est encore renforcé par l’examen des réactions au sein des liquides.
Une ancienne recherche sur une presse hydraulique, avec B. Inhelder, avait déjà permis de le constater. Le dispositif consistait en un tube en U, où un piston à droite pouvait être chargé de poids, tandis que le niveau de l’eau à gauche ne dépendait pas seulement de ces poids mais aussi de la densité du liquide, selon qu’il s’agissait d’eau pure, d’alcool ou de glycérine diluée. Or ce n’est à nouveau qu’au stade III que le liquide est compris comme exerçant une réaction en sens inverse des poids du piston, tandis que jusque-là la seule direction considérée est celle de la poussée, comme si le poids du liquide agissait dans le même sens que celui du piston.
La R 65 a repris le problème sous une forme plus simple : en deux tubes verticaux de 50 × 10 cm remplis d’eau (ou d’alcool) on fait descendre de petits tonneaux de même poids et même volume, puis de poids différents à volume égal, de volumes différents à poids égal et enfin de volumes et poids différents mais avec compensation, les questions portant sur les vitesses de chute (assez lentes pour les comparaisons). En ce qui concerne le poids, les sujets du stade I ne lui attribuent aucun rôle ou pensent que la légèreté du tonneau favorise sa descente autant que sa lourdeur. Au stade II la chute est due au poids absolu, tandis qu’au stade III il est coordonné avec le volume. Quant à celui-ci, il est d’abord négligé au profit du poids, ou encore identifié au poids comme si la lourdeur était fonction de la grosseur ; en cas de contradiction avec les faits, elle est levée par des compromis selon lesquels, par exemple, le petit tonneau « a quelque chose de gros dedans » (Sti à 6 ;8). Au cours du stade II il est progressivement dissocié et conçu comme cause de ralentissement, mais par simple freinage : il « freine », « la grandeur ça retient », etc. Enfin au stade III, et en particulier dans les comparaisons entre l’alcool et l’eau, le volume déclenche la « pression » de l’eau orientée dans le sens contraire à la descente du tonneau : « la pression… elle monte » (Joy 12 ;10), etc.
Cette compréhension en tant de domaines différents d’une réaction orientée en sens contraire de l’action et d’égale intensité suppose donc les directions vectorielles et il y a là une première raison pour qu’elle se manifeste au stade III seulement. Mais ce n’est pas la seule, car il reste à comprendre la formation de cette réaction sitôt qu’il y a action, et surtout le fait que ces deux forces s’opposent sans s’annuler. En effet, une opposition de directions sans annulation constitue une liaison opératoire différente de l’inversion qui est une négation, c’est-à-dire une annulation, et elle correspond à une réciprocité : si la composition d’une opération avec son inverse revient à l’annuler (+ A — A = 0), le produit de deux réciproques (ici deux forces équivalentes et opposées, même si elles agissent sur des points différents) consiste en une compensation, donc en une annulation des différences et non pas des termes eux-mêmes. Or, si la réciprocité intervient dès 7-8 ans dans les opérations de relations, en même temps que l’inversion pour les opérations
de classes, la condition nouvelle à laquelle doit satisfaire la composition des actions et réactions est d’utiliser simultanément les inversions et réciprocités et de les composer entre elles, donc de construire un système à deux réversibilités, puisque l’action peut donner lieu à augmentations (+) ou à diminutions (— ), la réaction également, mais que, en plus, toute variation de la première entraîne une réciprocité de la seconde. Il intervient donc ici une structure isomorphe à celle qui, sur le terrain des opérations interpropositionnelles du sujet constitue un groupe INRC, et cette composition n’est possible qu’au stade III où intervient l’« ensemble des parties » (qui est à la fois combinatoire et source des opérations propositionnelles, donc du groupe INRC).
Mais dans le cas des actions et réactions causales, cette structure opératoire est naturellement « attribuée » aux objets (et même avec une matrice à neuf casiers selon les valeurs +, = et — pour chacune des deux dimensions). Cette « attribution » est d’ailleurs si évidente que le logicien Parson, dans sa critique de notre ouvrage avec B. Inhelder, où l’application de cette structure à l’induction des lois physiques est déjà développée, a cru que nous décrivions ainsi les faits physiques eux-mêmes sans voir qu’il s’agissait des opérations du sujet. En réalité, dans la recherche des lois celui-ci en demeure à l’application de ses propres opérations, tandis qu’avec l’explication causale l’attribution devient nécessaire pour « comprendre » les processus en jeu.
Le rôle de la réciprocité ne s’impose pas seulement en ces systèmes très généraux d’actions et de réactions, mais intervient aussi dans les cas de causalité circulaire ou à feedbacks :
La R 66 porte ainsi sur un exemple de feedback positif où une barre verticale faisant balancier permet en s’inclinant le passage d’une bille après l’autre le long d’une descente en zigzags : chaque bille au terme de cette descente heurte alors le bas du balancier, qui entre-temps à repris sa position verticale, ce qui l’incline et ouvre la voie à une nouvelle bille au haut du dispositif. Or si, au niveau I A il n’intervient pas encore de causalité explicite, les enfants parviennent par contre dès le niveau I B à comprendre le lien entre le choc de la bille contre le bas de la barre et l’ouverture qui en résulte au haut et « laisse passer » la bille suivante. Mais le sujet n’y voit qu’un processus à sens unique et ne se demande pas pourquoi le balancier reprend entre deux sa position verticale. Au cours du stade II, le progrès ne se marque que dans le sentiment de la nécessité de l’action de la bille au bas du trajet qui déplace « forcément » le haut de la barre
avec effet rétroactif sur la boule suivante. Pourtant au niveau II B certains sujets constatent que le balancier « bouge » sans cesse et se demandent « pourquoi il tourne ». Mais ce n’est qu’au stade III que le balancement est noté et que le retour de la barre qui « revient en place » est compris comme constituant la condition nécessaire de la fermeture du circuit. Ce n’est donc qu’à ce niveau que la réciprocité est comprise en une situation de causalité semi-circulaire où pourtant tout est visible.
Un circuit un peu plus compliqué est analysé dans la R 67 : une boîte munie de deux orifices A et B est présentée à l’enfant et l’on place près de A (à l’extérieur) un produit fumigène dont le sujet constate qu’à elle seule sa fumée monte comme toute autre ; sous l’orifice B se trouve (dans la boîte) une bougie qu’on allume : en ce cas l’air chaud passe par B, crée un vide d’air dans la boîte et la fumée extérieure entre en A et rejoint l’air chauffé par la bougie, de manière à sortir en B, selon un circuit non complet mais suffisant pour poser un problème. Au stade I le phénomène s’explique sans plus par les pouvoirs et les intentions de la fumée. Au niveau II A le sujet cherche deux explications indépendantes pour les processus en A et en B. Au niveau II B il y a recherche de l’unité mais sans réussite complète et le sujet finit par trouver des compromis tels que « le bleu de la flamme attire la fumée, le jaune la repousse ». Enfin vers 11-12 ans (stade III) le système d’ensemble est trouvé, y compris l’appel d’air produit par l’air chaud qui monte en B.
L’intérêt des faits de la R 66 est que tout, dans les éléments du circuit, est facile à expliquer (les mouvements d’un balancier sont compris précocement) et que néanmoins le circuit comme tel n’est dégagé que tard. Pourtant le caractère rétroactif de l’action d’une bille sur la suivante est saisi dès le niveau I B, malgré le fait que cette suivante se met en marche bien après la première au haut du dispositif, tandis que la première a déjà roulé et sort du circuit au bas de la descente au moment où elle agit sur la seconde. Mais cette action par l’intermédiaire de la barre est comprise comme s’il s’agissait de tirer un mobile à 50 cm au moyen d’un long fil. Par contre le retour du balancier à sa position verticale, bien que parfaitement compréhensible joue dans le circuit un rôle comparable à celui d’une réaction et c’est ce qui fait problème. Si nous appelons x et x’ l’inclinaison du balancier en bas (x) ou en haut (x’) et y ou y’ le passage d’une bille soit en bas (y’ en inclinant le balancier) soit en haut (y en conséquence de cette inclinaison), nous avons en effet les quatre fonctions suivantes :
a) x’ = f(y’) ; b) y = f(x) ; c) = f() et d) = f()
la fonction d intervenant quand la première bille descend avant de pousser la barre (donc ne passe pas encore).
Or, si les fonctions a et b sont déjà découvertes au stade II et même partiellement au niveau I B, elles ne suffisent pas à assurer la fermeture du circuit, bien que constituant une sorte de réciprocité par permutation des termes. Pour fermer le circuit il faut une coordination des réciprocités avec les inversions, donc l’adjonction des fonctions d et c, qui impliquent le retour de la barre à la verticale et ne sont ainsi spontanément explicitées qu’au stade III. En effet la composition des quatre fonctions en jeu constitue un groupe de quaternalité : si b est la R de a, alors c est la NR donc la corrélative C de A, et d qui est la N de a est donc de ce fait sa RC. Nous retrouvons ainsi la même structure que dans les processus d’action et de réaction et ce n’est donc pas un hasard qu’il faille attendre le stade III pour que le système total soit explicité bien que chacun de ses éléments soit compréhensible en lui-même.
Quant au circuit de la R 67, il est plus complexe puisque le sujet ne voit ni la chaleur monter en B, ni le vide d’air qui s’ensuit, donc l’action de la combustion en B sur la fumée en A en attirant l’air. En outre et surtout il s’agit d’inverser l’ordre apparent de succession puisque la source du circuit est en B et non pas en A comme il semble d’abord. Néanmoins les quatre processus de la montée de l’air en B, de son action sur A, de la descente de la fumée en A et de sa remontée en B sont coordonnés au même niveau de 11 ans que ceux de la R 66.
§ 15. Les principes de raison suffisante
et l’inertie🔗
Nous avons vu jusqu’ici être attribuées aux objets les grandes formes de composition opératoire que sont la transiti-vité (§ § 4-5), la réversibilité (§ 6), l’additivité (§ § 7-8), la multi-plicativité (§ § 9-12), et la réciprocité (§ 14). Mais il intervient en plus dans les compositions propres aux opérations du sujet un principe régulateur dont les applications explicites sont tardives et concernent surtout les déductions mises en forme, mais dont la signification implicite est plus précoce et devient générale dès le stade III des raisonnements hypothético-déductifs : c’est le principe de raison suffisante. Il peut se
présenter sous quatre formes selon que l’on ne parle que de « raison » (nil est sine ratione, disait Leibniz) ou qu’on insiste sur sa qualité « suffisante », et selon qu’on l’exprime sous ses aspects positifs ou négatifs. La première de ces formes (I A) revient donc à dire que tout état et tout changement comporte un certain nombre de conditions nécessaires, et, en négatif (I B), que si l’une n’est pas remplie l’effet ne se produit pas : sublata causa, tollitur effectus. Les troisième et quatrième formes sont plus intéressantes : pour qu’il y ait production de l’état ou du changement un certain nombre de conditions réunies sont suffisantes (II A) ; d’où alors deux conséquences en négatif, selon que l’on se place en deçà ou au-delà des frontières de cette totalité des conditions. En premier lieu si elles ne sont pas toutes remplies, il n’y a pas production de l’effet, ce qui nous ramène à I B ; mais, en second lieu (II B), il n’y a pas de raison pour qu’il en intervienne d’autres, en plus de celles qui suffisent.
Ainsi exprimés il va de soi que ce ou ces principes de raison suffisante ne sont que régulateurs, à la manière des principes formels de la logique. C’est ainsi que le principe de contradiction nous interdit de nous contredire, mais il ne nous renseigne pas sur ce qui est contradictoire ou non : nous savons donc seulement que a est incompatible avec (soit a. ), mais cela ne nous dit pas si b implique ou s’il est compatible avec a, et c’est aux inférences tirées des définitions détaillées de trancher la question. De même pour les principes de raison suffisante : Aristote, admettant que tout mouvement dépend d’un « moteur externe » en concluait que, séparé de celui-ci, il n’y a plus de raison pour qu’un mobile conserve son mouvement, même en ligne droite (le « moteur interne » n’étant pas « suffisant »). Au contraire, en faisant du mouvement inertial un état stable, Galilée et Descartes concluaient que, mises à part les résistances extérieures, il n’y a pas de raison pour qu’un tel mouvement prenne fin.
Néanmoins, malgré leur caractère simplement régulateur, ces principes de raison suffisante ne sont pas de nature exclusivement méthodologique, mais donnent lieu à certaines « attributions » aux objets eux-mêmes, en particulier sous la forme II B dont Fermat et Maupertuis ont tiré des principes de moindre action fondés chez l’un sur le choix du meilleur chemin, etc., et
chez l’autre sur une sorte d’économie naturelle des quantités d’action. De tels principes nous intéressent à un double point de vue. En premier lieu, ils s’appliquent aux structures aussi bien opératoires que causales. C’est ainsi qu’une axiomatique peut se proposer de dégager les conditions nécessaires et suffisantes d’un système (par exemple la logique bivalente des propositions) et en ce cas les axiomes, tout en restant distincts, doivent être réduits au minimum, sans redondance entre eux (d’où la réduction à quatre des cinq axiomes initialement postulés par Whitehead et Russell, mais dont l’un était inutile). En second lieu, les mêmes principes peuvent être « attribués » aux objets eux-mêmes et revêtir alors une signification causale, car, comme le disait déjà Leibniz, « la cause dans les choses répond à la raison dans les vérités » (Nouveaux essais, IV, chap. XVII, § 3).
A cet égard la forme II B du principe peut donner lieu à deux sortes d’attributions. Il y a tout d’abord les problèmes relatifs aux chemins parcourus ou aux processus temporels, comme le chemin optique de Fermat, et qui relèvent de ce qu’on appelle aujourd’hui les « principes d’extremum ». Il s’agit en général d’actions minimales (chemin le plus court de proche en proche parmi tous les chemins voisins), mais parfois maximales, en particulier en cas de probabilité croissante. Parfois encore les deux se combinent, comme lorsque le minimum d’énergie potentielle vers lequel tend un mobile au bas d’une pente correspond à un accroissement d’énergie cinétique pendant la chute. En second lieu on peut dire de façon générale qu’en des états stationnaires symétriques, comme ceux dont il va être question, il n’y a pas de raison pour qu’un changement se produise, tandis que les asymétries constituent des raisons de transformations. Enfin, si l’on a vainement cherché, d’Euler à Maxwell à « expliquer » le principe d’inertie par la raison suffisante (on a vu plus haut que celle-ci n’explique rien tant qu’on ne précise pas d’avance ce que sont les conditions nécessaires et suffisantes en jeu dans le processus à interpréter), par contre il semble clair qu’une fois la droite reconnue comme le chemin le plus court et le mouvement rectiligne et uniforme comme un état (et non point un changement momentané), la forme II B du principe impose sa conservation.
Les R 68 et 69 nous ont fourni des exemples d’extremum. Lors de la R 68 on a demandé de prévoir et d’expliquer la disposition de 1 à 19 petites billes que l’on place successivement dans un verre de montre ou en un nombre d’emblée élevé, mais en désordre, une secousse les faisant alors prendre aussitôt une belle forme régulière par rangées droites. Au stade I la première bille ira au milieu et les autres n’importe où, ou bien aussi au milieu (conçu alors comme une médiane) mais en agissant chacune pour son compte. Au stade II il y a interactions et la forme finale est expliquée comme étant la plus stable, c’est-à-dire celle qui exclut tout nouveau déplacement. Au stade III enfin les billes tendent toutes vers le point le plus bas, d’où le minimum de distance par rapport au centre, le minimum de surface et le maximum de densité, les droites étant dues au fait qu’« elles se mettent l’une contre l’autre : s’il n’y a pas d’espaces, elles ne peuvent pas être autrement qu’en lignes (droites) ».
La R 69 utilise un cadre circulaire que l’on place dans une assiette contenant de l’eau savonneuse : sur la lame de savon se formant dans le cadre on pose un fil noué et lorsqu’on pique la partie de lame à l’intérieur du fil celui-ci prend aussitôt la forme d’un cercle parfait. Après explication on fait prévoir ce qu’on obtiendra avec un cadre carré. Au cours d’un stade I les sujets attribuent le rond aux pouvoirs de l’expérimentateur ou du savon, etc., et ne supposent pas qu’en répétant l’essai le cercle se reproduira nécessairement. Au stade II le cercle est dû au trou que l’on a fait dans la lame de savon, ou aux poussées intérieures ou extérieures s’exerçant de façon homogène « de tous les côtés », ce qui nous rapproche de la raison suffisante. Au stade III il s’y ajoute l’idée de maximalisation : « ça part dans tous les sens et ça fait rond »… « parce que c’est là où il y a le plus de place » et certains ajoutent qu’avec une autre forme « ça prend plus de cordon ».
En un mot, la bonne forme des perles dans le verre de montre ou du fil dans la lame de savon sont dues à l’égalisation des effets dont aucun n’a de raison de l’emporter sur les autres. Il est vrai qu’il s’agit ici de formes d’équilibre et non pas d’un plus court chemin. Mais, d’une part, le principe des vitesses virtuelles n’est pas éloigné de celui de raison suffisante, car on peut soutenir que si deux travaux virtuels se compensent c’est qu’il n’y a pas de raison (inégalités ou asymétries) pour que l’un l’emporte sur l’autre. D’autre part, on voit que chez les sujets du stade III de ces deux recherches, l’absence d’inégalités entre les effets entraine en plus des notions d’extremum : l’égalité des poussées aboutit à la suppression de tout espace perdu, d’où une surface qui est minimale pour un ensemble donné de perles qui se serrent, mais qui est maximale dans le cas du fil tendu qui entoure la lame de savon.
Notons encore combien ces explications sont à la fois ration-
nelles et mécanicistes, malgré le finalisme que Max Planck voulait attribuer au concept de moindre action, et cela chez des sujets de 10-12 ans dont la physique, peu d’années auparavant était encore imprégnée de sens commun aristotélicien.
Par contre le problème de l’inertie est beaucoup plus complexe, car pour en arriver à comprendre qu’il n’est pas de raison pour qu’un mouvement acquis change de vitesse ou de direction en l’absence de toute nouvelle intervention d’une force extérieure il faut, d’une part, admettre que tout mouvement non rectiligne change de direction même s’il est circulaire, et, d’autre part, résister à l’ensemble des faits quotidiens en apparence contraires. Aussi n’avons-nous trouvé jadis avec B. Inhelder, que quelques sujets de 13 à 15 ans pour soutenir que si l’arrêt a d’un mobile est dû au frottement, à la résistance de l’air, etc., soit a ⊃ b v c v d v … alors la suppression de ces causes entraîne la conservation du mouvement, soit … ⊃ . Par contre il est intéressant d’étudier les progrès de la notion d’inertie sous forme de conservations momentanées, entre les stades I à III B.
La R 70 a porté sur les questions de savoir 1) De quel côté tombera l’enfant debout sur un tapis si on tire celui-ci dans une direction donnée ou 2) Une poupée debout sur un carton ; 3) Où il faut placer un personnage dans un wagon pour qu’il ne tombe pas au départ ; 4) Ce qu’il adviendra d’une bille à l’arrière d’un wagon lorsque celui-ci partira, puis lorsqu’il s’arrêtera ; 5) Idem si la bille est placée au milieu. Au stade I les questions 1 et 2 ne sont pas mieux résolues que les suivantes. Au stade II elles le sont, y compris en général 3, mais les questions 4 et 5 donnent lieu à une prévision fausse et assez systématique : la bille partira en même temps que le wagon et dans le même sens que lui, par transmission immédiate de son mouvement (et sans que le sujet se doute qu’ainsi la bille aurait une vitesse double de celle du wagon). Enfin au stade III les sujets admettent qu’au départ les billes vont dans le sens contraire (et même restent sur place par rapport aux références extérieures) et qu’à l’arrêt elles héritent par transmission du mouvement du wagon et partent en avant.
La R 6, déjà citée (§ 4) utilise comme dispositif la rotation d’une cornière horizontale que l’on frappe près de l’une de ses extrémités : du côté heurté la bille posée sur la cornière est projetée en avant, tandis que de l’autre côté une seconde bille tombe verticalement, demeurant immobile par inertie sur un support se retirant sous elle. En ne tenant compte ici que de cette deuxième bille, nous constatons qu’au stade I le sujet ne fait aucune différence entre les deux situations, sinon que la bille située plus loin du choc tombe avec moins de force. Au niveau II A la boule non projetée est encore censée s’engager quand même dans le sens de la rotation, bien que le sujet note nettement les différences d’intensité, encore attribuées à la dis-
tance à partir du point de choc. Le niveau II B est caractérisé par des réactions intermédiaires, le sujet comprenant par moment que la seconde bille n’est pas projetée, mais faussant cette intuition par des considérations pseudo-dynamiques (vibrations, etc.). Au niveau III A les sujets arrivent par tâtonnements à comprendre le caractère passif de la chute de cette boule, mais ne saisissent pas encore le rôle du bord vertical de la cornière ni surtout de son absence dans la direction où tombe la bille non projetée. Enfin le niveau III B est celui de la solution juste dès les anticipations (rôle du rebord compris).
La R 71, concernant la force centrifuge a fourni des indications sur la direction tangentielle du départ des mobiles sur un disque en rotation. Au stade I les trajectoires sont quelconques, puis orientées de façon circulaire sur le plateau lui-même sans prévision de chutes (ce qui est encore fréquent à 7 ans et au-delà). Au stade II la chute est prévue mais la direction de départ est prévue perpendiculaire au bord du plateau (encore pour le quart ou le tiers des sujets à 9-10 ans et parfois au-delà), en arrière ou un peu en avant. Au stade III enfin la direction de départ est tangentielle. Les questions portant sur un rail en montagne russe avec départ obligé d’une bille lors d’une incurvation brusque, ou en trajet horizontal mais avec un tournant en épingle donnent les mêmes résultats.
Ces divers faits concordent pour montrer le caractère tardif de la compréhension des processus inertiaux et il est aisé d’en saisir le pourquoi. Admettre qu’une boule recule par rapport à un support en mouvement, et reste sur place par rapport aux références extérieures, c’est à la fois résister aux suggestions de transmission et coordonner deux systèmes de référence. D’autre part, la conservation d’un mouvement rectiligne et uniforme (surtout quand elle se manifeste après l’arrêt du support, comme à la R. 70) n’est pas une conservation comme une autre, puisqu’elle porte sur le mouvement en tant qu’état et non pas sur des propriétés statiques : elles suppose donc autre chose qu’un jeu d’identités additives (ne rien ôter ni ajouter), de réversibilités ou de compensations. Elle implique, comme le disaient nos anciens sujets cités plus haut, une analyse des causes d’arrêt et la conclusion déductive qu’en leur absence il n’y a plus de raison pour que le mouvement ne continue pas. En d’autres termes la conservation inertiale du mouvement est sans doute la plus inférentielle des liaisons causales en même temps que la plus nécessaire parmi les structures opératoires attribuées à l’objet, parce que, comme le principe de raison suffisante dont elle est une expression, elle constitue une condition préalable à la fois de la cohérence du réel et de l’intelligibilité des phénomènes.
§ 16. Le « poids » et ses compositions
avec les grandeurs spatiales🔗
Le « poids » est peut-être la notion dont le développement est le plus complexe et le plus difficile à analyser dans le détail. La raison en est d’abord que ce terme recouvre deux concepts distingués par la physique, mais qui ne le sont ni par l’enfant ni par le sens commun adulte : celui de masse ou quantité de matière et celui du poids proprement dit qui est le résultat sur la masse de la force de pesanteur orientée vers le centre de la terre. Mais la masse elle-même joue déjà un rôle dynamique actif dans la composition de la force f = ma, d’où m = f : a et un double rôle de résistance : à la mise en mouvement et à l’arrêt du mouvement. Quant au poids il est à tous les niveaux considéré comme une force ou plus précisément comme un coefficient d’action, mais non pas d’emblée dirigés vers le bas, et, puisqu’il n’est pas différencié de la masse, on comprend la complexité des problèmes qu’il soulève pour le sujet mais aussi pour l’observateur cherchant à comprendre ce que cherche à exprimer le sujet.
Dans les grandes lignes, et en conservant le terme multi-voque de « poids » pour rester fidèle au vocabulaire des enfants, nous assistons comme il va de soi à une succession de phases passant de l’indifférenciation à des différenciations entre ce que nous appellerons le poids-quantité, ou propriété d’un corps, et le poids-action ou manifestation d’effets dynamiques variés. Quant à ce dernier, sa coordination avec le poids-quantité n’est guère possible qu’à partir du moment où le poids est composé avec des grandeurs spatiales : avec le volume pour ce qui est de la densité et des modèles corpusculaires qu’elle suppose, ou pour ce qui est de la flottaison ; avec la surface pour ce qui est de la pression ; avec les longueurs ou distances pour ce qui est du moment ou du travail. Ce n’est, en effet, qu’avec de telles compositions que la dynamique du poids-action commence à se structurer et à s’intégrer le poids-quantité, tandis qu’au niveau II B encore, qui est celui de la conservation du poids-quantité lors des changements de forme de l’objet, le sujet s’en tient à des compromis selon lesquels le
le poids reste invariant mais « donne » ou « pèse », etc., de façon variable avec des actions ou même des positions différentes. Mais ce n’est qu’au stade III que les compositions des poids avec les grandeurs spatiales deviennent possibles, parce qu’elles supposent la construction de relations ainsi que des opérations vectorielles (combinant elles-mêmes des forces et des directions, donc des relations spatiales), ainsi que des proportions, la distributivité, etc., bref un ensemble d’opérations sur des opérations.
La R 72 a porté sur l’écoulement de l’eau en trois tuyaux, descendant, horizontal et montant à partir d’un bassin, ainsi que sur les mouvements d’une bille sur un plan incliné. Le poids n’intervient pour celle-ci qu’au niveau II A (on se rappelle qu’il en est de même pour la règle tombant au bord de la table à la R 15 voir plus haut au § 6), tandis que pour l’eau ce n’est qu’en II B car jusque-là elle est considérée comme légère. Au stade I elle descend parce que « fine », etc., et la bille parce qu’elle roule. Au niveau II A il s’y ajoute que la pente (jusque-là considérée simplement comme la seule voie libre) devient source d’élan.
La R 16 dont il a déjà été question au § 6 a porté sur la chute d’objets allongés au bord de la table et sur leur équilibre lorsqu’ils sont placés sur un support cylindrique, tels quels ou additionnés de poids fixés par des ventouses. Au stade I l’équilibre est prévu sans référence au poids, sauf lors des interventions de ventouses mais en ce cas sans compréhension de l’équilibre : un sujet de 6 ans montre, par exemple, correctement la répartition symétrique des poids des parties du cercle quand on les lui demande, mais n’arrive pas à placer des ventouses pour maintenir l’équilibre. Au niveau II A le poids est constamment invoqué et au niveau II B plusieurs partitions sont possibles pour un même objet, ce qui conduit au stade III à la compréhension du centre de gravité (point d’intersection des partitions). Une autre recherche analogue (R 73) mais avec fourchettes piquées dans un bouchon à des hauteurs et selon des inclinaisons diverses a montré le rôle précoce des symétries dès le stade I mais sans quantification. Le poids des fourchettes est situé à leur extrémité libre et la chute est prévue dans le prolongement de leur inclinaison. Au niveau II A cette prévision subsiste, mais le poids de l’objet est situé à son point d’insertion (là où il « tire ») et il y a quantification détaillée. Au niveau II B les chutes sont prévues verticales et au stade III le sujet trouve des compensations entre les positions et les poids.
La R 48 étudie la composition des poids sur un plateau placé au haut d’une tige qui s’enfonce plus ou moins dans de la mousse synthétique selon les charges. Au niveau I A il n’y a pas de relations entre les poids et les enfoncements. Au niveau II B la relation est trouvée mais ordinale et sans additivité (deux ou n plots n’ont pas le même poids selon la manière dont ils sont placés). Au palier II A il y a additivité et conservation d’un même poids indépendamment de ses positions, tandis qu’en II B l’action du poids varie avec sa position (poids empilés ou juxtaposés, etc.). Au
stade III, l’additivité réapparaît et est fondée sur les égalités de volumes.
La R 47 (poids suspendus en directions opposées), donne des résultats analogues avec le même contraste entre les niveaux II A et II B mais l’additivité du stade III est justifiée par l’égalité des forces.
La R 20, déjà citée elle aussi a porté sur l’équilibre indifférent de deux poids égaux suspendus à des hauteurs diverses à un même fil retenu par une poulie. Au niveau I A le poids n’intervient pas ou reste peu quantifié. En I B le poids élevé est plus lourd et tendra à descendre. Au niveau II A les poids deviennent constants mais les plots tendront à se rejoindre à la même hauteur. En II B leur action varie avec la hauteur et le plus bas descendra encore plus. Au stade III la situation est comprise. A la R 74 un grand plot posé à plat sur une pente légère (à la montée) est tiré par un poids suspendu verticalement au bout de la piste. Au stade I il n’y a pas de relations régulières entre les poids ni de conservation (cf. la R 18 portant sur les suspensions, où au stade I la valeur du contrepoids n’est pas encore considérée pourvu qu’il soit en situation de retenir). Lorsque le plot et le poids sont comparés en suspension verticale l’un et l’autre, le sujet ne voit pas de contradiction à soutenir qu’en ce cas le poids est plus léger que le plot, mais plus lourd lorsqu’il le tire dans la situation initiale. Au stade II le poids se conserve et si le plot, jugé d’abord plus léger que le poids qui le tire est ensuite constaté plus lourd, son mouvement est alors attribué à des facilités de glissée, etc. Au stade III la situation est comprise en fonction de la direction des forces. Notons encore qu’à propos du wagon sur un plan incliné de la R 19 on a demandé s’il fallait plus de force pour le tirer ou le pousser, en incliné ou en horizontal et selon que les charges sont placées à l’avant, à l’arrière ou au milieu du wagon : ce n’est qu’au stade III qu’il y a équivalence et encore seulement en position horizontale.
La R 75 a confirmé et analysé le fait qu’un caillou plongé dans l’eau fait monter celle-ci à cause de son poids et non pas de son volume, celui-ci ne devenant décisif qu’au stade III. Au niveau I A le niveau de l’eau ne changera pas. En I B, il descendra ou montera mais sous l’effet du mouvement du caillou, parce que, si celui-ci est placé d’avance dans le verre, l’eau aura le même niveau que sans sa présence. Au niveau II A le poids fait monter l’eau, même si le solide est posé d’avance, et d’autant plus qu’il est plus bas ; une balle trouée fait également monter l’eau car quand elle se remplit elle devient lourde et agit sur le reste de l’eau. Au niveau II B les réactions sont intermédiaires par liaison entre le poids et la « grosseur » mais la question de la balle trouée n’est pas toujours résolue, ce qu’elle est au stade III où le rôle du volume est compris. Rappelons qu’à la R 39 l’horizontalité de l’eau n’est par contre pas expliquée par son poids et par son rôle dans la tendance de l’eau à descendre avant le niveau II B (9 ;6 à 11 ans), l’eau étant jusque-là jugée légère.
La flottaison des solides avait été étudiée jadis avec B. Inhelder1. Elle a été reprise à la R 21 avec des liquides de densités différentes : trois verres contiennent de l’eau et de l’alcool mêlés selon des densités d1 > D, d2= D et d3 < D par rapport à la densité D d’une huile que l’enfant verse
(1) Voir Inhelder et Piaget,De la logique de l’entant à la logique de l’adolescent (P.U.F.).
lui-même avec le même compte-gouttes. Jusqu’au niveau II A y compris, l’eau est censée rester la même dans les trois verres, tandis que l’huile versée est considérée, bien que provenant du même récipient, comme changeant d’un verre à l’autre. Au niveau II B c’est l’inverse mais sans allusions spontanées au poids relatif. Celui-ci n’intervient qu’au stade III avec la considération du volume (plus ou moins lourd à volume égal).
La R 76 a porté sur la flottaison de plaques de sagex de grandeurs variables sur lesquelles sont fixés des poids également variables. Au niveau I A le poids est seul invoqué par opposition aux grandeurs, mais, avec la polyvalence habituelle à ce niveau, il peut aussi bien faire flotter que couler. Au niveau I B la grandeur des plaques intervient, mais est finalement assimilée au poids. Au niveau II A le poids tend à enfoncer et le sagex à retenir en fonction de sa grandeur, mais comme celle-ci comporte un plus grand poids le sujet sent une contradiction sans en sortir. Au niveau II B il s’y ajoute la résistance de l’eau (au sous-stade où elle devient lourde, comme vu à la R 72). Au stade III l’explication est trouvée par une mise en relation avec les surfaces (III A) puis les volumes du sagex et du poids réunis comparés au même volume d’eau (III B).
La R 77 a porté sur le poids des objets selon leurs positions (verticale ou horizontale, etc.) sur sa localisation dans l’objet et sur la transmission de son action lorsqu’ils sont empilés, Au stade I les multiples formes du poids (tirer, porter, peser sur, etc.) ne sont ni coordonnées ni même caractérisées de façon régulière. Au niveau II A on assiste à une différenciation entre le poids quantité et les poids-actions mais sans coordinations : dans les questions de transitivité l’objet supérieur ne pèse pas sur la table à travers les autres mais chacun porte davantage que le précédent. Au niveau II B débutent les coordinations et la transitivité ou transmission ne fait plus problème. Au stade III s’y ajoute la solidarité des parties de l’objet (modèles corpusculaires).
La R 78 a porté sur la pression par enfoncement de plots selon leurs surfaces et leur poids, et sur la transmission de compressions lorsqu’un plot est posé sur des cubes de plastique vides de poids négligeable. Au niveau I A cette transmission est niée, au niveau I B il y a flottements mais en II A elle est acceptée sans plus d’hésitations et avec effets cumulatifs. Au niveau II B les cubes ne transmettent que plus ou moins parce qu’ils retiennent l’action (transmission X résistance) et au stade III il y a transmission avec conservation de l’effet. Quant à la pression comme telle au stade I le poids intervient seul, en II A il s’y ajoute des résistances mais sans allusion aux surfaces. Le rôle de celles-ci est reconnu après constatations au niveau II B et correctement prévu au stade III.
A propos de la pression, le rôle de celle-ci a été analysé dans la R 79 à propos d’un tube cylindrique muni de trois orifices à hauteurs différentes, dont s’échappent des jets dont la longueur est fonction de la pression du liquide. Au stade I cette longueur est prévue en fonction de la hauteur à laquelle sont placés les trous et au niveau II A encore l’eau est censée monter aussi bien que descendre pour rejoindre l’orifice d’où elle sort en un jet ; après constatation des longueurs de jets, elle ne fait plus que descendre. Dès 9-10 ans (II B) et surtout au stade III la prévision est bonne mais la pression est évaluée en fonction du volume et non pas de la surface. Pour
ce qui est de l’air où cette relation inverse avec le volume est correcte, on verra que la pression en fonction de la diminution de volume est comprise au stade III (R 94, etc., voir plus loin au § 20). Par contre, dans le cas de vases communicants de diamètres inégaux, la notion de pression atmosphérique n’est pas comprise, mais tout en se rapprochant parfois d’un poids relatif à la surface, les sujets du stade III invoquent un équilibre de « puissances », donc en un sens de pressions ou de poids distincts de ceux qui se mesurent à la balance (R 80).
Enfin, la R 81 a utilisé une brouette à longs bras saisis à différentes distances du poids à soulever. Au stade I la longueur des bras facilite l’action faute de transmission des effets du poids : celui-ci étant situé à l’autre bout il n’agit pas le long des bras. Au stade II il agit mais moins ou est « moins senti », tandis qu’au stade III la composition du poids avec la longueur donne lieu à des intuitions du moment et surtout du travail, comme on le verra au § 15.
De ces multiples faits il est ainsi possible de conclure à l’existence de cinq ou même six niveaux caractérisés, comme déjà indiqué, par un passage de l’indifférenciation à la différenciation entre le poids-quantité et le poids-action et à leur coordination finale. Le stade I est celui de l’indifférenciation où le poids (sans que ce vocable soit même toujours utilisé) est fonction de la « grosseur », mais en tant à la fois que quantité de matière et que siège de pouvoirs variés. Au niveau I A cette « grosseur » n’est encore quantifiée qu’ordinalement de sorte que l’équilibre en des situations de balance n’est en général pas prévu sauf en ce qui concerne les symétries précoces inspirées par le cas du corps propre et mentionnées au § 6 (cas de la règle dépassant le bord de la table, etc.). Au niveau I B certaines compensations assurant l’équilibre sont en partie comprises, mais sans conservation du poids selon leur position (empilés ou juxtaposés, suspendus à un fil court ou long, etc.) et par conséquent sans additivité possible. Le stade II est celui d’une différenciation entre le poids-quantité et le poids-action dont les progrès sont respectivement notables mais limités par le manque de coordination entre eux. Au niveau II A le poids-quantité atteint une première variété de conservation : celle du poids de l’objet que l’on change simplement de position (mais ce n’est pas encore le cas lorsqu’on modifie sa forme) : d’où une additivité possible, cette conservation et cette additivité marquant donc sans conteste un début de composition opératoire au sens du § 6. Du point de vue du poids-action les progrès se marquent alors dans les situations d’équilibre,
mais, pour ce qui est des directions suivies par le poids en tant que force, on note une curieuse lacune et assez systématique : le poids ne descend pas toujours verticalement et, en certains cas, ne tend même pas à descendre. La R 73, par exemple, montre qu’à ce sous-stade encore une règle tenue en position inclinée descend dans son propre prolongement, si on la lâche, et non pas verticalement. De même les R 72 et 39 montrent que la descente de l’eau n’est pas attribuée à son poids, puisqu’elle est jugée légère : le rôle de la pente ouverte vers le bas est encore celui d’un espace libre (par opposition aux obstacles extérieurs empêchant la montée) et le niveau de l’eau n’est ni reconnu horizontal ni expliqué par le poids. Le wagon sur un plan incliné de la R 19 demande plus de force pour le retenir sur place, parce qu’alors il a tendance à descendre, que pour le faire monter, car en ce dernier cas cette tendance disparaît.
Au sous-stade II B par contre deux modifications notables s’observent quant au poids-quantité et au poids-action. Le premier devient susceptible de conservation même en ce qui concerne les changements de forme de l’objet (boulette d’argile transformée en saucisse ou morcelée, etc.). Le second est dorénavant conçu comme orienté vers le bas et verticalement. Ces deux progrès sont l’un et l’autre importants, le premier en généralisant la liaison du poids avec la quantité de matière et le second en assurant la connexion du poids-action avec les systèmes de coordonnées naturelles (verticalité des descentes et horizontalité de l’eau qui en résulte) et ils se constituent au même sous-stade II B. Mais ce qui manque encore est la composition de ces deux notions du poids-quantité et du poids-action dorénavant mieux différenciées dans les deux directions de la masse et du dynamisme en général. Ce défaut de coordination suffisante explique en particulier le fait que la synthèse de la notion de force n’est pas encore possible à ce niveau, bien que la liaison du poids avec les systèmes géométriques de référence marque une première étape dans le sens de sa spatialisation. En effet, de ce que le poids tende à descendre verticalement, les sujets du niveau II B en concluront par exemple qu’il agit et « pèse » davantage vers le bas qu’en haut ou qu’il est inégalement réparti dans l’objet, etc., cette régression apparente à la non-additivité étant due en réalité aux
progrès du dynamisme, mais aussi au manque de coordination avec le poids-quantité.
Pour que celle-ci s’effectue, il faut, en effet, une condition de plus qu’une simple détermination des directions : il est nécessaire de lier le poids, en tant que propriété quantifiable des objets, à leurs dimensions spatiales en général. La principale de ces liaisons est celle du poids et du volume, d’où la constitution de la notion de densité et la solution des problèmes de flottaison. A propos de ceux-ci on peut même distinguer deux niveaux, l’un III A où le poids devient relatif aux surfaces, l’autre III B où il est rapporté aux volumes comme tels. En ce dernier cas on comprend bien la coordination entre le poids-quantité et le poids-action puisque, en comparant le poids des corps considérés en leur volume au poids des mêmes volumes d’eau le sujet fait simultanément appel à des poids-quantités et à une interaction dépendant d’eux. Quant à la notion de densité1, elle ne saurait être construite qu’au stade III parce qu’au stade I le poids est jugé équivalent au volume ou « grosseur », et qu’au niveau II A il en est dissocié mais attribué à la qualité des diverses substances ; au niveau II B le sujet se rapproche de l’idée de densité avec l’hypothèse du plus ou moins « rempli » mais de façon encore semi-macroscopique ; enfin la mise en relation du poids et du volume qui s’effectue au stade III suppose la notion du « serré » mais à une échelle corpusculaire. Or, celle-ci implique sans doute, au point de vue spatial, la notion du continu intérieur aux surfaces (jusque-là jugées avant tout selon leur périmètre) et surtout aux volumes, c’est-à-dire la considération de l’« ensemble des parties » et non plus seulement des partitions disjointes2. Rappelons en outre que pour aboutir à des poids égaux avec des substances de densités différentes (cire légère et argile lourde ou sable et millet) les sujets du stade I construisent des quantités égales ou même plus grandes pour les matières plus lourdes, tandis qu’au niveau II A le problème est résolu. Par contre, lorsque l’enfant a ainsi réussi à construire lui-même un morceau d’argile du même poids qu’un bouchon, ce n’est qu’à 9-10 ans
(1) Voir Piaget et Inhelder,Le développement des quantités physiques chez Venfant, 3e éd. augmentée, chap. VIII et IX.
(2) Il intervient sans doute aussi une associativité et une commutativité, plus difficiles à maintenir à l’échelle corpusculaire qu’au plan macroscopique.
(niveau II B) qu’il en déduit que pour avoir le poids de la moitié du bouchon il suffit de diviser en deux sa boulette d’argile ! On comprend en ce cas les difficultés de la distributivité (voir le § 12), la présente question étant nettement plus facile.
La pression de son côté n’est comprise qu’au stade III, ainsi que les rapports entre le poids et les longueurs, avec des prévisions conformes à l’idée de moment, tandis que les explications correspondantes sont à chercher, comme on le verra au § 15, dans la direction du travail. Or la pression relève naturellement du poids-action, mais en fonction d’un poids-quantité rendu relatif à la surface. Quant aux intuitions du moment, elles confèrent un statut valable à l’idée jusque-là sans fondement que l’action du poids varie avec sa position. En un mot, chacune de ces mises en relation entre le poids et une dimension spatiale revient tout à la fois à tenir compte de sa quantité et à préciser son action diffuse ou concentrée ou encore son point ou son étendue d’application, ce qui implique donc en tous ces cas une coordination entre le poids-quantité et le poids-action.
Pour ce qui est de la structure de ces mises en relation, elles reviennent toutes (et c’est la marque du stade III) à construire des relations de relations, donc à attribuer aux objets des opérations effectuées sur des opérations, puisqu’il s’agit, d’une part, du poids en tant qu’opérateur ou que source quantifiée d’action, et, d’autre part, de la détermination de sa zone momentanée d’application, évaluées en termes de longueurs, surfaces ou volumes. Il y a donc là une structuration causale comparable aux compositions de vecteurs, à cette différence près qu’il n’est plus question de coordonner l’intensité des forces avec leurs multiples directions possibles, mais avec les secteurs de l’espace où se localisent leurs actions, soit qu’elles en partent, soit qu’elles y aboutissent. Or dans la mesure où les corps sont conçus à ce stade III comme formés de particules ce sont elles qui déterminent ces rapports avec l’espace, qu’elles se distribuent sous une forme plus ou moins serrée (densité), ou qu’elles assurent la solidarité entre les parties de l’objet, de celui qui pèse (pression) ou de celui sur lequel s’exerce la pesée (moment). Il intervient donc bien, en de tels cas, deux sortes d’opérations coordonnées entre elles bien que situées à des échelles différentes.
En tant que déplacement d’une force, le travail est situé au point de jonction entre les compositions vectorielles et les relations, dont il vient d’être question, du poids avec des grandeurs spatiales. La différence est que dans un travail il intervient deux forces : celle qu’on déplace (force passive) et celle qui est utilisée pour la déplacer (force active). Comme elles sont équivalentes le physicien peut mesurer le travail au moyen de l’une (résultat obtenu) aussi bien que de l’autre (dépense nécessaire), mais psychologiquement la distinction s’impose et l’on peut soutenir que la notion de travail n’est construite qu’une fois comprise cette équivalence. Plus précisément le travail est effectué par un transfert ou une transformation d’énergie d’une forme dans une autre mais nous reportons au § 18 l’examen de ce concept.
La R 81, citée au § 16 pour le « moment », a fourni un premier sondage sur le travail : étant donné un escalier de quatre marches, combien une grue doit-elle porter de plots sur la première marche pour fournir un travail équivalent au transport d’un seul sur la quatrième ? Les sujets du niveau I jugent du travail accompli par la hauteur seule ou alternativement par le nombre de plots et la hauteur mais sans synthèse. Au stade II il y a essais de compensations mais sans réussite métrique et ce n’est qu’au stade III qu’il y a solution numérique.
La R 42 déjà citée au § 10, a repris le problème précédent en horizontal (transport de poids par un camion) et en vertical (avec une grue), mais en mesurant la force active au moyen du nombre des bidons d’essence utilisés par le camion ou la grue. Au niveau II A les sujets ne tiennent encore compte que des poids en négligeant les trajets ou l’inverse. Au niveau II B il y a compensations qualitatives ou additives (et les mêmes en vertical et en horizontal) : par exemple si un bidon suffit pour déplacer un plot à la quatrième case (en horizontal) il en faudra 1 et 1/2 pour deux plots, ou 2 plots au premier étage équivalent à 1 au troisième, etc. Ce n’est à nouveau qu’au stade III que les proportions métriques interviennent. La reprise du problème de l’escalier a donné les mêmes résultats qu’à la R 33.
La R 82 a porté sur la démultiplication en fonction de trois poulies de grandeurs différentes (A cinq fois plus grande que B et huit fois plus grande que C fixées les trois sur le même axe), avec deux questions principales : si l’on suspend trois poids égaux à même hauteur et au moyen de trois fils du même côté des trois poulies et qu’on fait tourner l’axe, monteront-ils ensemble ou l’un arrivera-t-il le premier ? Si deux poids égaux sont retenus par le même fil à mêmes hauteurs sur les côtés opposés de deux
deux des poulies, que se passera-t-il si on laisse tourner l’axe, puis, après constatation, pourquoi le poids de la grande roue descend-il ? Et pourquoi l’équilibre n’est-il atteint pour un poids en A que par cinq en B et par huit en C ? Au stade I aucune explication n’est acquise. Au niveau II A la montée des trois poids est encore mal prévue mais bien expliquée par mise en relation entre la grandeur des circonférences et la longueur des fils ; par contre le problème d’équilibre est entièrement incompris, le sujet se bornant à faire appel au pouvoir des roues, comme si la roue A faisait descendre le poids qui en pend au lieu que ce soit celui-ci qui fasse tourner la roue. Au niveau II B, la montée est en général bien prévue et toujours bien expliquée, mais pour l’équilibre l’enfant suppose une action conjuguée du poids suspendu et de celui de la roue (la descente en A étant due aux deux réunis). Au stade III enfin les mouvements des poids, lors des questions d’équilibre, sont mis en relation avec la grandeur des circonférences, ce qui implique une relation de la famille du travail en tant que déplacement d’un poids : pour juger du nombre de poids en C équilibrant un seul poids en A, il suffit par exemple de « regarder combien de fois le périmètre de C entre dans celui de A ».
La R 83 a porté de son côté sur la démultiplication en fonction du nombre des poulies ou des fils. On présente aux sujets un fil en forme de puis de /\/ (avec bases mobiles) puis un double fil vertical et enfin un quadruple fil vertical tiré par un fil oblique, les questions étant de prévoir les déplacements et les vitesses, puis les relations entre poids ensuite accrochés aux bases. Au stade I aucune question n’est résolue de façon régulière. Au niveau II A la traction sur le fil gauche de donne une prévision exacte des déplacements à droite, mais il n’en est pas de même pour /\/ et après constatations les explications n’invoquent que les longueurs des fils. Aucune réussite pour les poids. Au niveau II B, par contre, interviennent les duplications des fils, d’où un poids supérieur sur le fil simple (à gauche) pour équilibrer celui de droite. Enfin au stade III la proportionnalité est atteinte et la démultiplication est expliquée par l’égalité des travaux fournis en fonction du nombre des fils.
La R 84, enfin, a porté entre autres sur un disque en rotation sur lequel se trouve l’enfant debout et dont la vitesse augmente ou diminue selon que le sujet serre ses bras ou les écarte. Tandis qu’au stade I les réactions ne sont ni régulières ni exemptes de contradiction et qu’au stade II l’explication est fondée sur le poids qui est censé varier avec les positions, le stade III est caractérisé par une mise en relation du poids invariant avec « un plus grand tour » ou « un parcours plus long », donc par l’appel à une notion de la famille du travail.
Les problèmes que soulève la notion du travail sont de comprendre le pourquoi de sa valeur explicative et la nature de sa composition opératoire. Sur le premier point on constate, à comparer le travail au moment, qu’ils peuvent répondre à la même formulation : df (mesuré par exemple en mètres-kilogrammes) pour le moment et fd (mesuré en kilogrammes-mètres) pour le travail, mais à cette différence essentielle près qu’en df,
le terme d est une longueur statique et qu’en fd il est un trajet1. Or, à placer sur une balance à levier 1 kg à 30 cm et 3 kg à 10 cm du centre, les sujets du niveau II B arriveront bien à découvrir que ces rapports poids × longueurs fournissent une condition d’équilibre et à établir ainsi la loi des moments, mais ils n’en comprendront pas la raison. Par contre si l’on déplace les bras de la balance les sujets du stade III trouveront une explication de cette loi en constatant qu’en ce cas le poids de 3 kg ne s’élève que d’une petite hauteur tandis que celui de 1 kg s’élève trois fois plus : le « travail » étant alors le même, 3 × 1 = 1 × 3, on a l’impression de mieux comprendre du seul fait qu’il s’agit de deux actions et non plus simplement de relations statiques poids × longueur, autrement dit que les objets, en se déplaçant, « font » quelque chose (ce qu’à ce stade ils continuent d’ailleurs de « faire » à l’état immobile, mais sous forme de « travaux virtuels »). Or, il n’y a pas là qu’anthropomorphisme, car c’est la substitution des opérations à de simples relations qui, de façon générale, permet de compléter la loi par une explication causale en mettant en lumière les transformations elles-mêmes.
La structure de la notion de travail découle de ce qui précède, mais à la condition de nous rappeler que de déplacer une force en suppose une autre à titre de moteur. C’est pourquoi on ne saurait encore parler de travail quand les sujets du stade II de la R 82 comprennent qu’une grande roue fait monter plus vite un poids suspendu à un fil qu’une petite roue, parce que ce fil s’enroule alors autour d’une plus grande circonférence. Par contre on peut admettre qu’ils sont en possession de la notion lorsqu’ils prévoient qu’un poids sur la grande roue suffira à en équilibrer plusieurs sur des roues plus petites ou les fera monter s’ils demeurent en dessous d’une certaine valeur, parce qu’en ces cas une force en déplace une autre selon des trajets différents. De même dans la R 42 c’est le rapport entre les bidons d’essence et les poids déplacés à diverses distances qui constitue l’indice de la compréhension du travail.
En un mot, si les compositions étudiées au § 16 entre le poids et les grandeurs spatiales comportent déjà des relations de
(1) Sans parler des cas où le cosinus est autre que 1 en en englobant dans les notions de la« famille du travail » le déplacement horizontal d’un poids.
relations et par conséquent, mais en faisant intervenir l’échelle corpusculaire, des opérations sur des opérations, il y a plus encore dans les utilisations du concept de travail. Il y a d’abord la composition d’une force et d’un déplacement (considéré en sa longueur et souvent en sa direction, donc en équivalence de complexité psychologique avec les vecteurs). Mais il y a en outre la composition entre cette relation, qui est déjà de la deuxième puissance, et la force active rendant possible le déplacement de la passive : il en résulte ainsi une liaison à la troisième puissance, d’où son caractère tardif.
Mais il y a plus, et, du fait que les trois termes de la composition (les forces active et passive et le déplacement produit par la première force) sont de nature dynamique, nous nous rapprochons d’un concept de caractère supérieur. Physiquement un travail résulte d’un changement de forme d’une énergie (et lorsqu’il est question de bidons d’essence comme à la R 42 il va de soi qu’il s’agit d’énergie). Psychologiquement il est difficile de trouver un critère pour l’apparition de cette notion d’énergie et il est clair que dans la transmission d’une impulsion (§ 4) l’enfant n’atteindra pas plus que les cartésiens la relation 1/2 mv2. Par contre nous allons voir au § 18 l’exemple d’une transmission de pouvoirs, distincte de celle des mouvements et qui nous rapprochera de l’idée d’énergie. Or la notion de travail, comprise ainsi qu’on vient de le proposer, comme l’action, en succession spatio-temporelle, d’une force sur une autre, n’est pas loin d’une telle transmission, du moins dans les situations de démultiplication (R 82 et 83).
§ 18. L’échange des rôles actif et passif
et la notion d’énergie🔗
Le stade III étant celui où, de façon générale, la pensée atteint le maniement des hypothèses sur le terrain de ses opérations, ou du possible et du virtuel dans le domaine physique, il va de soi que les sujets de ce niveau distingueront rapidement « ce qu’on peut faire » et « ce qu’on fait », comme disait l’un d’entre eux en un langage aristotélicien. Mais cette distinction de la puissance et de l’acte est encore loin d’attester
la présence d’une notion d’énergie et n’indique que la reconnaissance du fait qu’une force n’existe pas seulement en état de mouvement mais continue d’agir au repos ou virtuellement. Par contre les données suivantes soulèvent un problème nouveau :
La R 85 a porté sur un jeu de deux pendules constitués par des boules A et B retenues par des fils a et b, ceux-ci étant reliés (aux deux tiers de leur hauteur) par un élastique horizontal. On fait prévoir ce qui se passera si on écarte et lâche la boule A, puis on fait la démonstration jusqu’au moment où le mouvement de B augmente et celui de A diminue, et l’on fait prévoir et expliquer la suite. Puis vient une seconde constatation, lors de la reprise du mouvement de A et du ralentissement de B, ce qu’on fait expliquer avec nouvelle prévision de la suite, etc. Au niveau I A le rôle des fils demeure incompris. En I B il est reconnu après constatation (sans d’ailleurs d’ordre séquentiel nécessaire des actions), mais la réactivation de A est expliquée par le fait que cette boule « reprend son élan » comme si chacune pouvait redevenir active indépendamment de l’autre. Au niveau II A il y a prévision et explication de la transmission de A à B mais l’inverse n’est pas prévue ; une fois constatée elle est expliquée par une transmission réciproque. Au niveau II B celle-ci est anticipée mais sans continuations du processus. Au niveau III A la prévision s’améliore et en III B (quelques sujets de 12 ;8 à 15 ans) l’ensemble est prévu et expliqué avant toute constatation.
La difficulté du problème tient assurément à la présence de trois réversibilités, dont la troisième est particulièrement complexe : celle des oscillations d’un seul mouvement pendulaire (A ou B), celle des oscillations de deux mouvements de sens contraires (A et B se croisent lorsqu’elles sont à vitesses égales) et celle du changement des rôles dans la transmission, puisque A entraîne d’abord B avec affaiblissement de son propre mouvement, et que B entraîne ensuite à son tour A, etc. Il est frappant à cet égard de voir des sujets de 12-15 ans prévoir cette alternance des rôles actif et passif de chaque boule, alors que la plupart des adultes non physiciens n’y pensent pas.
C’est alors cette alternance des rôles actif et passif de chacune des deux boules qui nous autorise, lorsqu’elle est prévue et comprise avant tout essai, à parler d’un nouveau mode de transmission, distinct de celui du mouvement ou de l’impulsion (§ 4). Il est vrai que, pour la physique, l’explication peut être fournie strictement en termes de « tirer » et de « pousser » et que, s’il est plus simple de la donner dans le langage des interchanges d’énergie, celle-ci intervient aussi dans les faits du § 4. Mais, du point de vue des opérations du sujet non physicien, ces phénomènes sont bien moins aisément
assimilables que les transmissions de ce § 4. En effet, ce qui se transmet ici n’est plus une simple poussée, puisque c’est quand l’une des boules ralentit ses oscillations que l’autre accroît les siennes, et non pas une fois mais par réciprocités alternées. Ce qu’acquiert à tour de rôle la boule devenue passive est alors un pouvoir et non plus seulement un mouvement : c’est le pouvoir de devenir active à son tour. Il est donc permis de voir là l’apparition d’une notion nouvelle et même si le sujet n’emploie pas le vocable d’« énergie », de la baptiser ainsi puisqu’il s’agit d’un opérateur de niveau supérieur et spécial au sous-stade III B. Cela ne signifie naturellement pas que les sujets de ce sous-stade généraliseront la notion et verront dorénavant dans la transmission du mouvement une composition 1/2 mv2 s’ajoutant à mv. Mais cela signifie qu’en certaines situations le sujet parvient à des compositions complexes et nous avons vu qu’à propos du travail dans la démultiplication il n’en est pas loin. Bien plus, on sait que l’énergie cinétique 1/2 mv2 équivaut au travail fd effectué en accélérant la masse m à partir du repos et il est donc frappant, du point de vue génétique, de voir ces deux notions de travail et d’énergie se constituer au même niveau en des situations expérimentales distinctes. Seulement, dans le cas actuel, où aucune quantification n’intervient encore (contrairement à celui de la démultiplication), on n’a pas l’impression d’un schème opératoire construit au préalable sur le terrain logico-mathématique puis attribué aux relations entre objets physiques, sinon en ce qui concerne la réciprocité générale, mais alternée, qui est prêtée aux boules : il semble qu’on soit au contraire en présence d’une de ces situations où le problème physique comporte des relations imprévues qu’il s’agit de structurer au moment de leur découverte.
Des § § 4 à 18 nous n’avons eu à faire qu’à des situations de causalité mécanique : elles sont, en effet, particulièrement accessibles à l’enfant, avec progrès continus des niveaux I A à III B et même parfois certaines réussites précoces, parce qu’elles
correspondent aux actions causales par manipulations proprement dites : la collaboration des pouvoirs moteurs de la main et du contrôle visuel explique sans doute le caractère privilégié du mécanisme par ces liaisons directes avec l’action propre. Mais les activités matérielles du sujet comportent bien d’autres dimensions : la vision peut fonctionner pour elle-même indépendamment des actions manuelles, le son joue un rôle continu dans les échanges sociaux autant que physiques, le sujet peut remarquer ses perceptions thermiques sitôt qu’il a froid ou trop chaud, sans parler des contacts avec les corps chauffés ou glacés, des brûlures, etc. Mais à part la direction du regard, les actions relatives à la température et le réglage de la voix (ou de l’attention lorsqu’il s’agit de mieux ou de ne pas écouter), ces diverses conduites ne donnent occasion qu’à des régulations beaucoup moins actives et étendues que les activités manuelles ou sensori-motrices en général et surtout ne conduisant pas jusqu’à la prise de conscience des mécanismes intimes de la rétine, de l’équilibre thermique ou des cordes vocales de la même manière que, dans l’action musculaire des membres, on peut distinguer en cas de besoin chaque mouvement différent des bras, de la main ou des doigts. Il est donc important d’examiner ce que donnent du point de vue de la causalité des expériences élémentaires en ces domaines.
La R 86 a fourni de premières indications sur les conceptions de la transmission de la chaleur, au moyen d’une bille d’acier chauffée devant le sujet puis trempée dans de l’eau froide, ou d’une boule froide dans l’eau chaude (avec contrôle sur un glaçon). Même en ces situations de transmission cependant immédiate les sujets du stade I se refusent à admettre que la chaleur « passe » de la boule dans l’eau ou l’inverse bien qu’ils prévoient des réchauffements ou refroidissements, mais ceux-là comme ceux-ci sont dus à une sorte d’action par contagion qui n’est pas une transmission au sens d’un déplacement dans l’espace. Le tiers des sujets de 6 ans admettent ainsi que la boule chaude chauffera l’eau, mais sans se refroidir elle-même et on trouve encore de telles affirmations chez deux sujets sur dix à 7-8 ans et chez un sur dix à 11-12 ans. Pour d’autres (plus de la moitié jusque vers 11 ans il y aura échange complet (souvent avec alternances répétées) sans égalisation. Quant à celle-ci elle n’est admise qu’au stade II mais par un quart (7-8 ans) et un tiers (9-10 ans) des sujets. De plus ce n’est guère qu’au stade III que les effets sont simultanés et continus.
La R 87 a alors porté sur la conductibilité de manière à préciser les idées sur la transmission : on chauffe à la bougie l’extrémité d’un tube de verre ou d’une bande d’aluminium et des morceaux de cire fondent à l’autre bout. Au stade I c’est la flamme qui passe par le trou du tube ou le long du
métal pour atteindre la cire. Au stade II la chaleur est progressivement différenciée du feu mais avec indifférenciation entre le rayonnement et la conduction. Ce n’est qu’au stade III que celle-ci est comprise.
La R 88 a repris les problèmes de l’eau mais en utilisant un récipient à deux casiers séparés par une paroi amovible en verre et en y mettant respectivement des quantités égales ou inégales (double) d’eau chaude et froide, ou d’eau chaude et « très chaude ». Au stade I il n’y a ni passages ni quantifications. Au stade II il n’y a pas non plus transmission franche à travers la cloison de verre : 6 sujets sur 29 admettent un semi-passage sous forme d’influences (rayonnement). Lorsqu’on met dans les casiers des quantités égales et a fortiori inégales d’eau chaude de même température (sortie du même thermos sous les yeux de l’enfant) les trois quarts des sujets admettent encore que la résultante sera plus chaude comme si l’augmentation des quantités de liquide entraînait celle des chaleurs. Ce n’est qu’au stade III qu’il y a transmission proprement dite et quantifications valables.
On voit ainsi la différence considérable entre ces réactions et celles qui concernent la transmission du mouvement : au stade I il n’y a même pas de transmission immédiate, comme si le passage de la chaleur équivalait à une action unilatérale sans déperdition, à la manière des influences qu’un être vivant peut exercer sur un autre sans perdre pour autant ses pouvoirs. Après un stade intermédiaire II ce n’est qu’au stade III que la transmission médiate est comprise, à l’âge des transmissions purement internes pour ce qui est du mouvement. Il y a donc décalage d’un stade entier entre les deux sortes de notions. La raison pourrait en être que le modèle causal dont relèvent les questions de chaleur est celui du mélange probabiliste irréversible et non plus un modèle réversible, mais nous savons que sous ses formes simples non combinatoires (mélanges de perles à partir de collections disjointes, etc.) ce modèle probabiliste est accessible dès le stade II. Le décalage subsiste donc néanmoins et pour juger de sa nature il convient maintenant d’examiner les questions de la lumière.
La R 89 a porté entre autres sur la vision et la nature de l’image en un miroir ou de la lumière projetée par une lampe. Pour la presque unanimité des sujets la vision comporte un passage dirigé de l’œil vers l’objet et non pas l’inverse (sauf s’il ne passe rien comme chez les petits). Dans le cas d’une lampe de poche allumée, la majorité des aînés admet bien une action de la lampe sur l’œil mais on retrouvera le problème à la R 91 et nombre de sujets continuent à croire à un passage de l’œil à la lampe. Pour ce qui est du miroir, il n’y a pas de réflexion au stade I tandis que dès 7-8 ans le miroir renvoie l’image ou la lumière sous forme de « reflets ». Mais lorsqu’on place derrière l’enfant un objet qu’il voit dans le miroir, la solution la plus fréquente est celle d’un passage de l’œil au miroir et de là à l’objet, mais avec
quelques cas de rencontre dans le miroir entre ce qui part de l’œil et de l’objet.
La R 90 a utilisé une boîte avec vitres en polaroïd susceptible de multiplier les couleurs. Au stade I celles-ci sont substantifiées sous forme d’émanations matérielles des objets (comme les ombres au même niveau), et susceptible de se cacher, de réapparaître et de « déteindre » mais sans grands trajets possibles. Au stade II elles constituent des « reflets » susceptibles de se produire n’importe où mais sans précisions sur leur mode de passage. Au stade III par contre il s’y ajoute les reflets de la lumière du jour et une recherche des compositions.
La R 91 enfin a porté sur la transmission de la lumière et de la chaleur à propos d’une lampe projetant un cercle lumineux sur un écran proche ou éloigné. Jusqu’au niveau II B il n’y a aucune transmission mais des sortes d’action à distance. Au stade I la quantité de lumière est fonction de la grandeur du cercle, qui est prévue décroissant avec la distance ; lorsque les faits montrent que le plus grand cercle est le plus éloigné, les sujets du niveau I B encore n’hésitent pas à lui attribuer plus de lumière, mais sans transmission au sens d’un déplacement dans l’espace et en précisant qu’il n’y a « rien » entre la lampe et l’écran. Au niveau intermédiaire II A il en est de même sur ce dernier point, mais la contradiction est sentie quoique non levée, tandis qu’en II B le rapport inverse entre la quantité de lumière et la distance l’emporte enfin de façon décisive et le sujet commence à employer des expressions cinématiques telles que la lumière « sort », « vient droit », etc. Au niveau III A la transmission devient explicite, mais l’agrandissement du cercle à distance encore mal expliqué. Enfin au niveau III B, le sujet invoque un cône de lumière avec élargissement des rayons en fonction de la distance, d’où la plus grande surface du cercle conciliée avec l’affaiblissement de la quantité de lumière.
On constate donc que, malgré l’utilisation quotidienne des lampes de poche et les notions courantes sur les « rayons » du soleil ou des sources lumineuses, la transmission de la lumière n’est guère plus précoce que celle de la chaleur : ce n’est qu’au stade III que le sujet admet l’existence d’une lumière « entre la machine (la lampe de la R 91) et le rond… je ne la vois pas mais je sais qu’elle est là ». Or dans les transmissions de mouvement « à travers » les billes de la R 2 (voir le § 4) le sujet ne voit non plus rien passer et ne constate également que la résultante finale : il n’en déduit pas moins, dès le niveau II A, l’existence nécessaire d’un passage semi-interne de ce mouvement, tandis que pour la lumière comme pour la chaleur il faut attendre le niveau III des transmissions purement internes pour qu’il y ait un passage en tant que déplacement et non plus une sorte d’action immédiate quoique à distance. On pourrait il est vrai invoquer les effets possibles des techniques d’éclairage ou de chauffage : on tourne un bouton
électrique et la lumière surgit, etc. Mais elles devraient au contraire conduire à l’idée de transmission médiate : on parle de « courant », etc. Or, dans le cas de la transmission des mouvements, les sujets qui veulent indiquer un passage à l’intérieur même des billes parlent parfois d’« électricité » pour désigner un flux et comme synonyme de ce que d’autres appellent précisément « courant ». Pourquoi donc n’en est-il rien en réponse à nos questions ?
L’hypothèse qui nous paraît s’imposer est que l’attribution des opérations aux objets, donc le succès des explications causales (et notamment dans le domaine des transmissions), est fonction des actions causales du sujet lui-même et de la finesse des réglages actifs ou régulations matérielles qui assurent leurs réussites. En ce cas, l’attribution de la transitivité, des compositions additives, des compensations à direction réversible, etc., est facilitée dans le domaine mécanique par la richesse des conduites manuelles contrôlées visuellement, donc d’actions déjà causales mais qui, par leurs coordinations, jouent par ailleurs un rôle important dans la genèse des opérations. Par contre il n’est rien de tel pour la chaleur ni la lumière et ce n’est pas le fait d’apprendre à tourner les boutons des radiateurs ou des lampes électriques qui fournit quoi que ce soit quant à la connaissance des structures ni même des transmissions relatives à ces secteurs de la réalité physique.
Ce n’est pas simplement parce que dès le stade II l’air joue un rôle dans la transmission du son que nous associons ici les deux problèmes, ce qui serait bien artificiel : c’est parce que si, comme nous venons de le supposer, l’attribution des opérations aux objets dépend de la richesse et de la régulation des actions causales du sujet, qui constituent la zone d’interférence entre ses idées sur les connexions objectives et ses propres opérations, alors l’air occupe une position intermédiaire spécialement intéressante entre les solides et liquides manipulables et les réalités telles que la chaleur, la lumière et le son qui ne le sont
pas à l’échelle de leurs compositions structurales. C’est pourquoi un examen un peu systématique des notions se rapportant à l’air pourra nous fournir, à titre d’analyse finale, un tableau rétrospectif des liaisons ou des absences de liaison entre la causalité mécanique et les autres formes de structuration. Mais commençons par le son :
La R 89, qui porte en partie sur l’audition, montre qu’au niveau I A rien ne passe de l’objet à l’oreille : « Le bruit (on tape sur la table) part vers tes oreilles ? — Non. — Il fait un chemin ? — Il reste là. — Il y a des gens qui disent qu’il vient vers nos oreilles ? — C’est faux » (6 ;10). Dès le niveau I B le bruit passe à l’oreille mais en général revient ensuite vers sa source, en tant qu’émanation de l’objet retournant à lui. Au stade II il part en lignes droites dans toutes les directions et dès les approches du stade III il est un « tapotement » qui« résonne », etc., et qui se répand par l’intermédiaire de l’air s’il n’est pas lui-même en air.
La R 92 a repris le problème au moyen d’un son produit par une aiguille suspendue lorsqu’on la heurte avec une autre aiguille. Au niveau I A le son reste dans l’aiguille tout en pouvant circuler à son intérieur. Au niveau I B il rejoint les oreilles mais chez la plupart des sujets retourne ensuite dans l’aiguille. Au stade II il est un ébranlement qui se répand partout grâce à l’air. Au stade III celui-ci devient susceptible de vibrer lui-même et de transmettre ainsi le son.
La R 93 a utilisé un dispositif à deux cordes différemment tendues dont on pouvait faire varier la longueur des segments pour produire des sons de hauteurs différentes. Ce rapport du son avec la longueur (loi de Pythagore) est découvert, dans les diverses questions posées, au stade II et surtout au niveau II B, mais, sauf au stade III où la longueur et la tension sont alors dissociées, les explications fournies ne font appel qu’à cette dernière, en tant que facteur de nature mécanique plus aisée à comprendre (la longueur n’a de sens que dans l’hypothèse ondulatoire).
On constate ainsi que la transmission du son soulève bien moins de difficultés que celles de la lumière et de la chaleur. Il convient à cet égard de se rappeler que pour les sujets du stade I on pense avec la voix. Lorsqu’en ce cas on demande à l’enfant de fermer la bouche et de dire s’il peut penser quand même, on obtient parfois des réponses du type : « C’est ma petite bouche de derrière la tête qui parle à ma bouche de devant. » La bouche servant par ailleurs à souffler, il s’établit ainsi dès l’action une connexion étroite entre la parole et l’air, ou même entre la pensée et le souffle et on sait assez combien les expressions des langues anciennes désignant l’âme se réfèrent à ce dernier. Or la parole constituant une conduite bien davantage et bien plus précocement socialisée que la vision, etc.,
puisqu’on échange des sons plus que des impressions visuelles ou thermiques, il ne s’agit plus alors d’un seul sujet centré sur son action propre mais d’une communication continue entre les diverses sources de son : il est difficile de ne pas voir une influence psychomorphique de cette situation dans les réactions des jeunes sujets pensant que les sons subsistent dans les objets même quand on ne les entend pas, puis ne vont que dans les oreilles et nulle part ailleurs pour retourner ensuite à leur source ; et enfin sont précocement liés à l’air, celui-ci pouvant être intérieur comme extérieur aux individus en jeu.
Pour ce qui est maintenant de l’air, il s’agit, en effet, sans doute de la notion la plus polyvalente au point de vue causal, utilisée par les jeunes sujets et plus encore que celle du poids (sinon même antérieurement à elle) :
Dès 2 ;11 une petite fille observée jour par jour attribuait les vagues d’un lac au vent et celui-ci aux arbres. A 4 ;6 elle lui fait jouer le rôle de déplacer la lune ; après quoi elle remue de l’air à la main dans la direction opposée et souffle par deux fois de la bouche : « Maintenant elle est grande, c’est avec l’air, elle est gonflée maintenant. » Après bien d’autres propos du type précédent, elle fait à 5 ;6 naître les bébés d’une bulle d’air qui sort du ventre de la mère. A 5 ;8 elle tourne sur elle-même jusqu’à en avoir le vertige et pense que tout ce qui l’entoure se met à bouger à cause de l’« amain », c’est-à-dire de l’air fait avec les mouvements de la main ou du corps entier ; puis elle distingue l’« amain blanc » ou transparent et l’« amain bleu » du ciel (qu’atteint la taille de son père, ce qui explique pourquoi rien ne paraît alors bouger pour lui). Bref l’air sert à expliquer n’importe quel phénomène dont la cause est obscure.
Dans la R 72 la montée de l’eau par capillarité en un tube étroit est expliquée par l’air chez un certain nombre de sujets de 6 à 11 ans. Relevons parmi ces réactions celle d’un enfant de 6 ;2 : « On pourrait dire que c’est comme une paille (servant à aspirer un sirop) : quand on souffle ça monte. » Et à 9 ;6 : l’air « aspire l’eau. — Comment ? — L’air est dans tout le tube : quand on le descend, l’air pousse l’eau en haut » ; par contre cela ne marche pas avec de l’huile parce que « l’air ne peut pas passer dessous pour le soulever ». Autrement dit pour ces deux sujets aspirer consiste à pousser par dessous.
La R 11 déjà citée au § 4 a montré qu’au stade I la force d’attraction de l’aimant tient à une« colle » mais dont les pouvoirs vont jusqu’à « souffler » et « faire du vent » en cas de répulsion. Au stade II l’air n’intervient plus sinon parfois sous les espèces d’un « air de l’aimant » qui est son courant ou la force qui« attire ».
La R 94 n’a par contre concerné exclusivement que l’air, à propos du mécanisme d’une grosse seringue, et, comme il arrive souvent dans les dispositifs où l’air joue un rôle causal effectif il n’est invoqué que tardivement. Au stade I il n’y a aucun air dans la seringue parce que jusqu’au stade II
l’air n’existe pas à l’état immobile : lorsqu’on cherche à enfoncer le piston jusqu’au bout, la seringue étant bouchée, les sujets du stade I « sentent » bien la résistance, mais l’attribuent au fait que le verre se resserre (ce que rien n’indique) en particulier si l’on bouche l’orifice supérieur, tandis qu’en l’ouvrant le verre « s’écarte ». Au niveau II A l’air est invoqué à la suite des constatations, mais alors doué de pouvoirs contradictoires : ou bien il aide le piston à descendre ou bien il le repousse en « se bagarrant » avec lui. Au niveau II B l’air est invoqué dès le départ et il repousse le piston parce que, déplacé par lui à une place qui ne lui convient pas, « il veut revenir », etc. A ce stade II (A et B) l’air existe donc déjà à l’état immobile, mais il n’agit qu’en mouvement sans idées de pression. Celle-ci est par contre comprise au stade III : l’air comprimé repousse le piston et si l’on tire celui-ci sans déboucher la base de la seringue, certains sujets comprennent l’effet d’aspirateur du vide d’air et la nécessité pour une quantité donnée d’air d’occuper un volume normal et constant.
La R 95 a porté sur une sorte de manomètre à eau : on souffle dans un tube traversant le bocal dont le fond est rempli d’eau ; celle-ci monte alors dans un autre tube et redescend sans cette pression. Au stade I le sujet ne prévoit pas la montée de l’eau sous l’influence de l’air ; à la constatation l’air entraîne l’eau en la traversant. Au stade II l’air pousse l’eau mais la traverse encore quelque peu : un papier posé sur le second tube est chassé par un air dont le sujet continue à se demander s’il est ou non celui qu’on insuffle dans le premier tube (ce qui est admis au stade I). Au stade III le mécanisme est compris : l’air se masse sur l’eau et sa pression la déplace.
La R 96 a utilisé un« ludion », jouet formé d’un tube placé verticalement dans une bouteille pleine d’eau aux trois quarts : si l’on bouche la bouteille la pression de l’air fait entrer de l’eau dans un petit orifice au bas du tube qui descend alors tandis qu’en débouchant le flacon on fait remonter le tube. Au stade I l’air ne joue aucun rôle : le bouchon ou l’eau ont les pouvoirs suffisants pour tout expliquer. Au niveau II A l’air joue un rôle nécessaire mais à effets contradictoires comme à la R 94 : il aide le tube à descendre puis le fait remonter, etc. Au niveau II B il se borne à pousser vers le bas, mais la pression (avec diminution de volume) n’intervient qu’au niveau III A (les sujets III B comprenant en plus qu’il fait entrer de l’eau par le bas du tube).
La R 97 a étudié les réponses à la simple question de savoir pourquoi il faut deux trous pour l’écoulement du liquide d’une boîte de conserve. Au stade I un seul trou suffit et l’air ne joue aucun rôle. Au niveau II A il intervient mais avec la polyvalence habituelle : il sort de l’eau ou vient du dehors, s’en va pour que l’eau ait la place de sortir ou se mêle à elle pour l’aider, flotte ou la pénètre, etc. Au niveau II B il acquiert la fonction précise de pousser l’eau, mais sous la forme d’un courant à directions variables par rapport au liquide et qui le fait ressortir avec ou après lui. Au stade III enfin l’air prend la place du liquide qui sort seul.
Rappelons qu’à la R 63 (ballon à réaction : § 14) l’air qui sort du ballon par l’arrière peut au niveau I B s’engager en n’importe quelle direction et faire volte-face pour pousser le ballon dans l’autre sens. Au niveau II A encore il peut se partager avec une partie orientée dans un sens et l’autre à
l’opposé. Ce n’est qu’au niveau II B que sa direction se stabilise, le retour en arrière étant dû au rebondissement contre des parois.
La R 98 a utilisé un cylindre en papier léger dont on allume le haut : l’air chaud qui monte au fur et à mesure de la combustion est remplacé par de l’air froid descendant dans le cylindre qui s’envole alors à peu près brûlé. Au stade I ce vol est dû au papier qui est « volant », au feu, au vent, etc. Au stade II le sujet invoque la présence d’air ou de « chaleur » dans ou sous du papier pour expliquer l’envol, cet air pouvant provenir du dehors, de l’intérieur du papier ou même être produit par ses mouvements pendant la combustion, mais la nécessité de la forme cylindrique n’étant pas encore comprise, comme au stade III, où l’air froid descend dans le cylindre en remplacement de l’air chaud qui monte.
La R 99 a remplacé le cylindre par une spirale en papier que l’on fait tourner autour d’une tige, au-dessus d’une source de chaleur. Au stade I la bougie ou l’axe (immobile) suffisent à tout. Au niveau II A l’air intervient, qui peut faire « tourner » ou« monter » (ce qui revient au même comme dans le tube hélicoïdal cité au § 13), sans qu’il suive lui-même de direction déterminée. Au niveau II B il pousse la spirale en créant un courant qui suit ses contours. Au stade III enfin le rôle de la pente et de l’inclinaison du papier est compris comme condition de poussée efficace.
Dans la R 100 l’air chaud fait tourner une hélice et le rôle de l’inclinaison des pales est compris dès le niveau II B sans doute à cause du plan horizontal sur lequel tourne l’hélice par opposition à la spirale précédente. Au niveau I A il n’y a pas d’intermédiaire entre la bougie et le mouvement de l’hélice, en I B sont invoquées la chaleur et la fumée. Au niveau II A l’air intervient, mais sans autre précision et en II B la forme recourbée des pales devient nécessaire.
A vouloir dégager des évolutions régulières en des faits aussi hétéroclites, on doit d’abord constater que durant le stade I l’air est constamment invoqué dans les situations où il n’a que faire, et où il joue le rôle d’une sorte de deus ex machina pour rendre compte de phénomènes par ailleurs difficiles à expliquer, tandis qu’aux yeux du sujet il n’intervient pas dans les circonstances où en fait il exerce une action causale. La raison en est qu’au stade I l’air ne constitue pas encore une substance permanente qui continue d’exister à l’état immobile (par contre à la R 92 le son subsiste toujours dans l’aiguille même quand on ne l’entend pas) : il n’acquiert de réalité qu’en mouvement, comme par une série de créations ex nihilo, à la manière de cet air soi-disant produit grâce aux mouvements de la main par la petite fille de 5 ;8 citée au début des faits précédents. Certes dès le stade I l’air a le pouvoir de pousser, ce qui est objectivement exact, mais à cette différence près, et elle est considérable, que l’air poussant un objet a été
souvent produit par les mouvements spontanés de cet objet lui-même, ce qui est une forme primitive de l’ἀντιπεριστασις : on en a un exemple à la R 98 quand le papier qui brûle s’envole grâce à l’air qu’il produit lui-même par ses mouvements. Nous en avons cité de multiples exemples jadis (arbres, vagues, poussières, nuages, etc., qui produisent le vent en se déplaçant et sont ensuite activés par leur propre vent). Mais en plus de ces poussées, qui sont donc fréquemment des auto-poussées, l’air sert à n’importe quoi : il entraine, il aspire (et sur ce point voir les confusions à la R 72 entre aspirer et pousser par-dessous, même dans le cas de la paille servant à boire un sirop), il attire le ludion aussi bien que le repousse, il peut résulter de la « colle » de l’aimant quand elle « souffle » pour produire une répulsion, il revient sur ses pas pour pousser le ballon de la R 63, il traverse l’eau et la dirige n’importe où, il fait grandir la lune en la gonflant et même à l’occasion naître les bébés, etc. Par contre, là où il joue effectivement un rôle, à l’état immobile ou même parfois en mouvement, il n’est pas invoqué (R 94 où les sujets du stade I expliquent les résistances rencontrées par le piston en imaginant des déplacements du verre, R 95, 96, 97, 99 et 100 où l’air reste entièrement absent là où son action est presque évidente).
Comment donc, de cette situation où l’air n’est qu’une force ou un pouvoir spontanés et momentanés, le sujet va-t-il passer (lors du stade II) à l’idée d’une substance continuant d’exister à l’état immobile ou mise en mouvement par d’autres corps (qui n’en sont plus la source mais seulement une cause de déplacement) et n’agissant plus alors que par poussées ou entraînements ? L’air étant invisible et ses directions non observables sinon indirectement par l’intermédiaire des effets obtenus, ce changement d’attitude fait d’autant plus problème qu’il y a évolution très régulière des niveaux II A à II B (R 94, 96, 97, 63, 99 et 100) : en II A l’air pousse ou entraîne, mais ses directions demeurent contradictoires et ses points d’application mal précisés, tandis qu’en II B les directions sont correctes en gros, et le comment des poussées est analysé lorsqu’il y a lieu (rebondissement de la R 63, pales des hélices de la R 100). Bien entendu, il ne peut s’agir, en de tels progrès de la compréhension, que de l’attribution d’opérations à l’objet-air : conservation et transitivité motrice au niveau II A,
et début d’une géométrisation des directions (systèmes de coordonnées) au niveau II B. Enfin au stade III apparaissent comme d’habitude les notions de pression et de volume occupé en liaison avec les opérations déjà rencontrées. Mais sur quels indices ou faits expérimentaux peuvent alors se fonder de telles attributions ? Dans le cas des solides et même des liquides, les progrès du mécanisme sont liés à toutes sortes d’actions causales efficaces en même temps qu’au développement des opérations du sujet. Dans le cas de l’air on ne voit par contre à l’œuvre que celles-ci, mais auraient-elles le pouvoir de modifier aussi profondément les interprétations physiques de l’air sans un apport expérimental corrélatif et solidaire de cette structuration ? Or, cet apport semble exister, mais il n’est pas dû à une manipulation directe de l’air lui-même : il paraît évident que c’est par une assimilation continuelle de ce cas singulier à l’ensemble des structures causales construites sur le terrain des solides et des liquides que les idées sur l’air se transforment. En d’autres termes c’est plutôt la cohérence générale du système des notions et opérations physiques qui joue ici le rôle décisif, et non pas une élaboration locale. Si l’on ose risquer cette comparaison, il y a même là quelque analogie avec la manière dont les physiciens en sont venus jadis à préciser dans le détail les propriétés et les actions de l’éther en correspondance avec les faits connus par ailleurs, à cette différence près que l’air existe et que ses effets sont perceptibles.
Au total, malgré son caractère hors cadre, l’air joue un rôle non négligeable dans le développement de la causalité en tant qu’attribution des opérations aux objets. D’abord pouvoir quasi magique lié à une substance n’existant que par instants, mais produite à la fois par des actions du sujet et par celles des corps en mouvement, l’air se mécanise ensuite, avec retard à cause de ses origines bâtardes, mais finalement avec succès en tant qu’entraîné dans le vaste processus de structuration opératoire dont il ne saurait s’échapper, non pas à cause de découvertes particulières qu’il aurait provoquées, mais en vertu d’analogies ou plutôt d’exigences déductives générales auxquelles il lui est interdit de se soustraire.
Au terme de cet essai d’introduction nous croyons avoir atteint une partie du but indiqué : interpréter cette combinaison surprenante de production et de conservation que comporte toute variété de causalité par les caractères analogues que présentent les grandes formes de composition opératoire, en tant que ces structures d’opérations seraient attribuées et non pas simplement appliquées aux objets, donc en tant que ceux-ci constitueraient des sortes d’opérateurs fonctionnant comme ceux de notre raison, ce qui rendrait leurs actions compréhensibles.
Il va de soi que ces analogies ou même isomorphismes (exemple les groupes) de caractères généraux ne signifient ni identité, ni même isomorphisme de détail entre une relation causale particulière et une opération donnée et nous reviendrons plus loin sur ces différences (sous VI). Seulement ce qui est remarquable est de retrouver dans les structures causales des formes nécessaires de composition opératoire, telles que la transitivité (voir le § 4), la réversibilité ou les symétries (§ 6), l’additivité (§ § 7-8), la multiplicativité avec les proportions et la distributivité (§ § 9-12), la composition des inversions et réciprocités (§ 14), la raison suffisante (§ 15)1, les coordinations d’actions avec des grandeurs spatiales (§ § 16-17), l’alternance des rôles entre opérateurs (§ 18), et même de constater comment les notions tirées d’actions du sujet sans réglage suffisamment actif pour se traduire en liaisons mécaniques sont finalement intégrées à l’ensemble du système (§ § 19-20).
Si la définition de la causalité en tant qu’attribution des
(1) A ces formes générales d’organisation opératoire attribuées aux objets on peut ajouter la récurrence. Celle-ci est implicite et demeure surtout « appliquée » dans le cas des transmissions en général et spécialement dans celui des blocages de Vergnaud (R 13). Mais son rôle est évident dans une recherche nouvelle qui fait partie du groupe des travaux sur l’action : disposer des dominos placés verticalement à faible distance les uns des autres de façon à ce que la chute du premier sur le second entraîne de proche en proche les chutes sur toute la série. En ce cas, il est clair que la relation causale entre n et n + 1 se généralise à tous à partir de 1 et 1 + 1, et permet aussi bien les reconstitutions rétroactives que les anticipations : la récurrence est alors attribuée aux objets eux-mêmes et ne constitue pas seulement une opération intérieure aux raisonnements du sujet.
opérations aux objets reste dans la tradition courante du rationalisme, l’intérêt des parallélismes observés est donc de nous forcer à retrouver dans le développement même de ces explications causales l’union nécessaire de ces deux constituantes de toute composition opératoire que sont la production et la conservation, alors que l’une des deux est en général surestimée aux dépens de l’autre. En d’autres termes, ce n’est pas sur l’attribution de genres ou d’aspects opératoires particuliers que l’accent est à mettre dans les faits qui précèdent, mais bien sur celle des compositions comme telles, en leurs deux caractères inséparables de transformation et de cohérence. Mais s’il existe une telle parenté de nature entre la causalité et les opérations, ce qui signifierait qu’elles tiendraient toutes deux aux lois de la réalité, donc aux racines communes du sujet et des objets, pourquoi tant de travail et de difficultés jusqu’à leur découverte ou leur prise de conscience ? Pourquoi cette longue évolution dont nous venons de retracer les étapes dans la psychogenèse ? Pourquoi ces confusions initiales, sources d’erreurs et d’ignorances, entre le sujet et les objets, puisqu’au terme de leurs conflits ils finissent par coordonner leurs actions et même par découvrir qu’elles sont profondément convergentes ? Ce sont les grandes lignes de cette dialectique faite tour à tour d’indifférenciations, d’oppositions et de déformations mutuelles, puis de différenciations et de coordinations qu’il nous reste à retracer. On peut très sommairement les caractériser comme suit : origines communes dans l’action, mais avec, dès le départ, une influence prédominante des actions particulières pour la causalité et des coordinations générales pour les liaisons logiques entre schèmes ; indifférenciation encore très tenace au stade I, avec solidarités positives, mais aussi déformations mutuelles entre les aspects causaux et préopératoires de la pensée ; différenciation partielle au stade II avec coordinations dans la mesure seulement où il y a différenciations ; différenciation et coordination en constant progrès au stade III.
I) Pour ce qui est des origines communes il n’est plus besoin de longs commentaires. Toute action sensori-motrice est causale en son mécanisme psychophysiologique et en ses résultats sur les objets, puisqu’elle revient à les utiliser matériellement en les déplaçant, les reliant, etc. Cependant aucune
de ces actions particulières ne demeure exclusivement causale puisqu’en se répétant, se généralisant, se reliant à d’autres, etc., elle participe de l’élaboration continue d’un schématisme dominé par les exigences d’une coordination générale, ce second aspect des actions étant à l’origine des futures opérations de l’intelligence. Il y a donc dès le départ à la fois connexion étroite entre le côté causal des actions et le côté que l’on peut appeler logique, et cependant distinction, mais sans que celle-ci autorise le tracé d’une ligne de démarcation nette, puisque, plus l’action est simple et moins il y a de différences entre ses propriétés particulières relevant de près ou de loin de la causalité et ses pouvoirs d’assimilation schématisante source des activités logiques ou prélogiques du sujet. Mais l’intérêt de cette indissociation relative initiale est qu’elle témoigne d’une complémentarité dans le fonctionnement plus que de confusions dans la prise de conscience, celle-ci ne se développant sur un plan différent de celui de l’exécution qu’à partir de la conceptualisation due à la fonction sémiotique, donc au stade I de l’intelligence représentative.
II) Pour ce qui est par contre de ce stade I de la pensée représentative, les questions de relations entre la causalité et les structures préopératoires se posent ainsi au plan de la conceptualisation, c’est-à-dire des notions causales ou précausales, d’une part, et de l’organisation prélogique des jugements ou fonctions, d’autre part. C’est donc à ce plan qu’il faut maintenant parler d’indifférenciation relative.
Or cette indifférenciation est même si importante qu’on peut sans doute l’invoquer pour répondre aux deux questions fondamentales que soulèvent les réactions propres à ce stade : pourquoi les concepts, inférences, etc., des sujets de 2-6 ans demeurent-ils préopératoires, sinon à cause d’intrusions illégitimes de la causalité, et d’une causalité elle-même insuffisante ? Et pourquoi celle-ci demeure-t-elle telle et pour ainsi dire précausale, sinon sous l’influence des structures logiques de ce niveau qui, à leur tour, demeurent rudimentaires ? En un mot l’hypothèse serait que les structures causales et logiques de ce stade I subiraient les unes et les autres les effets ralentissants d’une indifférenciation relative, tandis qu’une coordination due à une différenciation suffisante leur serait profitable.
A commencer par les caractères généraux de réversibilité et de conservation qui manquent aux structures prélogiques de ce stade, il semble difficile de contester que cette lacune soit due au primat de l’action causale sur l’opération déductive. Lorsque le sujet transvase un liquide, modifie la forme d’un objet ou la disposition spatiale d’une collection, etc., ces actions demeurent d’autant plus éloignées du statut d’opérations réversibles qu’elles paraissent aux sujets de nature plus causale, en tant que la causalité introduit des effets nouveaux, non préformés et modifiant l’objet sans que l’on puisse assigner d’avance des limites à ces transformations (ce qui sera seulement le cas lorsque cette causalité deviendra une attribution d’opérations). Autrement dit la plupart des actions causales étant irréversibles, il est nécessaire pour qu’une action s’intériorise en opération qu’elle se différencie suffisamment des actions causales ou de l’aspect causal des actions en général, sinon l’indifférenciation constituera un facteur de retard.
Pour ce qui est de l’inclusion de la partie dans le tout, un sujet nullement exceptionnel à qui l’on demandait si, pour une vingtaine de perles en bois dont 15 à 18 brunes, le collier que l’on pourrait faire avec les perles en bois serait plus ou moins grand que celui des perles brunes, a répondu en substance que le collier des brunes serait plus long parce que, celles-ci une fois enfilées, on ne saurait plus les mobiliser pour les mettre dans l’autre : réponse irréfutable s’il s’agit d’actions causales synchronisées, mais témoignant du fait qu’à ce niveau la pensée procède encore comme l’action matérielle sans la mobilité nécessaire pour comparer un tout non dissocié B à une partie dissociée A, puisque l’acte matériel d’en sortir A ne rend alors cette partie comparable qu’à sa complémentaire A’.
De même les difficultés de la sériation (ne procédant d’abord que par couples successifs sans médiations) ou l’incapacité d’évaluer des nombres ou quantités par correspondances autres qu’optiques, c’est-à-dire fondées sur la disposition spatiale et la longueur des rangées, montrent assurément aussi la subordination où en reste le raisonnement à l’égard des enchaînements matériels et causaux1 : dire qu’une rangée de 10 jetons en
(1) Nous parlions jadis à cet égard de subordination figurative du nombre à l’espace, mais il intervient en plus des considérations de grandeurs, symétries, etc., en un sens également causal.
contient davantage qu’une autre rangée de 10 mais un peu moins longue, c’est se fier aux mêmes considérations de symétrie ou d’asymétrie qui font qu’une règle posée perpendiculairement au bord d’une table tombe si elle la dépasse de plus de la moitié (voir § 6) ; et ne sérier les objets que par couples rappelle de près les transmissions sans médiateurs des débuts de la causalité1.
III) En un mot on peut légitimement supposer que le caractère préopératoire de la pensée du stade I tient à un manque de différenciation suffisante d’avec les liaisons causales. Mais la réciproque est sans doute vraie et le caractère précausal ou de causalité psychomorphique des interprétations physiques propres à ce même stade ne saurait s’expliquer sans une indifférenciation relative d’avec les liaisons prélogiques.
Les deux caractères les plus généraux de celles-ci sont, en effet, les difficultés de réglage du « tous » et du « quelques » et l’absence de réciprocité des relations. Sans doute, si l’on soutient que ces défauts de composition opératoire sont dus à l’indifférenciation des liaisons logiques et causales, il va de soi que l’insuffisance de ces structures prélogiques empêchera réciproquement la causalité d’atteindre un niveau rationnel. Mais nous voulons dire plus et montrer que certaines liaisons prélogiques se traduisent directement en formes précausales assez spécifiques. Les rapports mal dominés du tous et du quelques (difficultés de l’inclusion) débutent, par exemple, par une situation dans laquelle le sujet distingue peu l’individu et la collection : « la limace » ou « une lune » ne signifient ainsi, ni le même objet individuel, ni simplement une même espèce, mais demeurent intermédiaires entre le singulier et le collectif à la manière d’une sorte d’individualisation représentative du tout, ou d’exemplarité. Or, quand, dans le problème de la formation des ombres, l’enfant dira que l’ombre d’un écran produite sur la table « c’est l’ombre de dessous les arbres », etc., ou quand pour expliquer le mouvement d’un objet il dira que
(1) Rappelons encore que dans les expériences au moyen desquelles Bever et Mehler ont cru pouvoir prouver l’existence d’une quantification précoce et même « innée » chez des enfants de 2-3 ans (et que nous avons reprises sans trouver les mêmes résultats), il est visible que toute action modifiant l’ensemble donné paraît au sujet en augmenter la quantité comme si une action causale ne pouvait qu’enrichir quantitativement son objet.
« c’est le vent » qui le pousse, il ne saura pas non plus décider entre les deux possibilités « x = x’ » au sens du même objet individuel et « x est analogue à x’ en tant qu’appartenant à la même classe X ». Il en résulte alors qu’il admettra que l’ombre des arbres ou le vent du dehors ont instantanément passé par la fenêtre pour agir sur la table. Tous les raisonnements par « transduction » sont fondés sur ce processus analogique, et celui-ci intervient fréquemment dans les actions causales sans contact spatial ou intelligible si fréquentes au niveau IA.
Quant au manque de réciprocité des relations il joue de même un rôle important dans la causalité, notamment dans les difficultés d’établir les liaisons nécessaires entre une relation et sa converse : par exemple si A est posé sur B qui est posé sur C, le poids qui « pèse » dans le sens ABC n’est pas le même que celui qui « est porté » dans le sens CBA. Toutes les inéga-lités entre les chemins parcourus par des objets tirés par un même fil relèvent de difficultés analogues de composition entre relations, etc.
De façon générale les difficultés combinées de l’emboîtement (tous et quelques) et de la composition logique des relations entraînent une absence de quantification et cette lacune constitue l’un des caractères les plus constants de la causalité propre au stade I.
En conclusion, l’indifférenciation relative entre les liaisons causales ou précausales et logiques ou prélogiques entraîne de continuelles interactions du sein desquelles il est possible de discerner des influences dans les deux sens de parcours. Il serait donc assez artificiel de vouloir distinguer dans le détail à ce niveau des opérations « appliquées » ou « attribuées » à l’objet : d’abord parce qu’il n’existe pas encore de formes opératoires distinctes des liaisons directes entre contenus, donc pas d’opérations ; et ensuite parce que les actions du sujet exercées sur les objets entraînent par indifférenciation une assimilation des réponses de ceux-ci aux manipulations de celui-là, d’où le psychomorphisme. Or, si ce dernier peut être taxé d’attribution complète des actions du sujet à l’objet, celle-ci demeure d’un autre type que les attributions distinctes de l’application et que la formation des opérations permet au stade II après différenciation suffisante de la forme opératoire et du contenu causal des actions.
IV) C’est donc au stade II que cette différenciation s’effectue, mais elle demeure encore limitée, et la première question est de comprendre pourquoi. En effet, les opérations dites « concrètes » ne sont que partiellement dissociées de leur contenu et consistent en structurations successives de contenus différents, avec des décalages horizontaux systématiques : rappelons, par exemple, que les conservations (avec les mêmes trois arguments généraux de l’identité, de la réversibilité et des compensations), les sériations et les transitivités ne s’appliquent au poids que vers 9 ans alors qu’exactement les mêmes formes opératoires sont utilisées dès 7 ans pour les quantités simples de matière. Or la raison en tient assurément à une continuation des influences de la causalité sur la logique, si évidentes au stade I : c’est en fonction de ses propriétés dynamiques complexes (voir le § 16) que le poids ne peut être logicisé que plus tardivement, etc.
Réciproquement, si la causalité propre au stade II ne parvient pas à dépasser certaines limites (transmissions semi- et non pas entièrement internes, difficulté des compositions vectorielles, etc.), la première raison en est, bien entendu, que des opérations dont les progrès sont freinés par l’insuffisance de leur différenciation naissante avec la causalité ne peuvent pas en retour promouvoir celle-ci au-delà de ce niveau. Néanmoins, en se différenciant jusqu’à un degré suffisant, ces opérations commencent à s’organiser pour elles-mêmes et les progrès de leurs coordinations permettent, comme on l’a vu, non seulement de multiples « applications » (ne faisant d’ailleurs qu’un avec la structuration des contenus, donc avec l’organisation même de ces opérations concrètes), mais encore un certain nombre d’« attributions » expliquant les progrès de la causalité à ce stade (transmissions médiates, etc.). Seulement une seconde raison intervient qui impose une limite à ces progrès : c’est que les premières formes d’organisation des opérations demeurent assez élémentaires et de première puissance, en opposition avec les opérations sur des opérations qui caractériseront le stade III grâce au travail continu des abstractions réfléchissantes. En effet, ces premières structures opératoires ne consistent encore qu’en « groupements », qui sont des groupes incomplets et des semi-réseaux et ignorent encore la combinatoire et les groupes INRC à deux réversibilités. Il en résulte que
la pensée opératoire ne procédant ainsi que par « contiguïtés », c’est-à-dire de proche en proche (faute de combinatoire), la causalité issue de ses attributions ne connaîtra également que des séquences pour ainsi dire unilinéaires dans l’ordre du temps (séquences successives sans interactions multiples et simultanées) comme de l’espace (directions privilégiées sans compositions vectorielles entre directions de forces inégales), etc.
On pourrait il est vrai supposer que les compositions de proche en proche qui limitent la mobilité des structures opératoires de ce stade II sont précisément dues aux influences retardatrices (faute de différenciation et donc de coordination suffisantes) de la causalité sur les opérations : en effet, les opérations concrètes portant directement sur les objets et les caractères de ceux-ci relevant en grande partie de la causalité, ils pourraient, de ce fait, non seulement retarder les structurations (on vient de le voir pour le poids), mais encore imposer aux opérations leurs modes unilinéaires de composition de proche en proche. Mais il y a plus, car le passage des opérations sur les objets aux opérations sur des opérations qui marquera l’avènement du stade III suppose une construction continue par abstraction réfléchissante qui ne dépend pas seulement des objets sur lesquels elle porte, mais qui implique un certain travail de la pensée ne pouvant être accéléré à volonté ni en fonction des seules circonstances extérieures, et c’est sans doute de lui que dépend en bonne partie la vitesse des différenciations entre la causalité et les opérations.
V) Au stade III enfin la différenciation de la causalité et des opérations est suffisante pour permettre à la fois le libre progrès de celles-ci et des attributions assez riches assurant le développement tout aussi remarquable de la causalité de ce niveau. Jusqu’ici l’évolution de ces sortes de structures complémentaires demeurait assez paradoxale. D’une part nous avons constaté sans cesse (§ § 4 à 18) l’appui mutuel qu’elles se prêtaient, les opérations fournissant par attributions une forme déductible à la causalité et l’expérience physique nécessaire à celle-ci activant par ailleurs le travail de construction des opérations. Mais, d’autre part, nous venons d’admettre (de II à IV) que l’indifférenciation d’abord considérable (stade I)
puis encore relative (stade II) de ces mêmes structures faisait obstacle à leur développement. En fait il n’y a rien là de contradictoire, car leurs services réciproques sont fonction de coordinations qui supposent une différenciation suffisante, tandis que l’indifférenciation est source de confusion ou de déformation.
L’examen du stade III nous semble confirmer le bien-fondé de cette interprétation, puisqu’il est celui où les opérations se dissocient suffisamment de leur contenu pour pouvoir fonctionner formellement et qu’alors les « attributions » aux objets des opérations ainsi épurées font faire à la causalité des progrès décisifs en tous les domaines étudiés. C’est donc à ce stade seulement que la pensée du sujet commence à ressembler fonctionnellement à la pensée scientifique dont les deux caractères les plus frappants sont sans doute les suivants : d’un côté un accord permanent entre les instruments déductifs et l’expérience, accord dont la banalité va d’autant moins de soi que les premiers sont mieux dissociés et différenciés de la seconde ; et d’un autre côté une série ininterrompue de services mutuels que se rendent ces deux sortes de procédures, les expériences les plus finement approchées obligeant à de nouvelles reconstructions formalisées, et les théories les plus abstraites conduisant dans la mesure même de leurs distinctions formelles plus poussées à de nouvelles vérifications dont les résultats étaient jusque-là imprévisibles.
VI) Mais une énigme subsiste dans l’évolution que nous venons de retracer. Si, d’une part, la causalité et les opérations ont une origine commune dans les actions du sujet, à cette seule différence près que la première tient davantage aux actions particulières et les secondes à leurs coordinations, et si, d’autre part, ces deux sortes de structures se renforcent en se différenciant, mais se contrarient en partie dans la mesure où elles demeurent indifférenciées, en quoi consiste alors cette différenciation et comment procède-t-elle ?
Ce problème du passage entre des structures cognitives initialement indifférenciées, et de ce fait sources d’oppositions internes, à des structures à la fois différenciées et coordonnées de façon cohérente domine en réalité tout le développement mental en ses processus fondamentaux d’équilibration progres-
sive, de déséquilibres périodiques et de rééquilibrations constantes. La question des rapports entre les opérations logico-mathématiques et la causalité n’en constitue ainsi qu’un cas singulier, quoique spécialement important en raison de la grande dichotomie qu’il représente. Il convient donc de rappeler la généralité du problème avant de caractériser les termes de cette différenciation particulière.
En tous les domaines jusqu’ici analysés, les notions ou structures indifférenciées de départ comportent à des degrés divers des contradictions implicites ou même explicites. Par exemple l’indifférenciation relative du temps et de la vitesse peut conduire à des jugements du type « plus vite = plus loin = plus de temps », aussi bien qu’à « plus vite arrivé = moins de temps ». L’indifférenciation de la force et des mouvements revient à considérer l’« élan », soit comme la source, soit comme le résultat de ceux-ci. Le poids-action-propriété permet aux jeunes sujets d’affirmer simultanément que les petits bateaux flottent parce que légers, car alors l’eau les porte, et les grands parce que lourds et pouvant se porter tout seuls, etc.
Si de telles indifférenciations s’expliquent d’elles-mêmes en tant qu’il s’agit de concepts tirés ou relevant en partie d’actions propres mal analysées du double point de vue opératoire et causal, le moteur des différenciations et surtout la raison de leur solidarité avec les coordinations sont donc à chercher dans les processus dialectiques que provoquent les contradictions. Lorsque celles-ci sont senties, et il est inévitable qu’elles le soient tôt ou tard, le seul fait de chercher et a fortiori de parvenir à les lever conduit à la fois à des distinctions, donc à une différenciation des notions, et à un effort de cohérence, donc à des coordinations. De plus, et ceci est l’essentiel, ces distinctions et cette cohérence ne peuvent être obtenues que par un « dépassement » (Aufhebung), consistant en une refonte et, en fait, en une relativation des notions. Par exemple, pour les jeunes sujets un objet ne peut pas être à la fois plus grand qu’un autre et plus petit qu’un troisième, parce qu’il ne saurait être à la fois « grand » et « petit » : en effet, ces termes demeurent prédicatifs et absolus (avec ultérieurement possibilité d’une troisième classe : celle des « moyens »), et un caractère a ne peut être alors qu’incompatible avec non-a. Dans la suite, au contraire, les attributs « grand » et « petit » deviennent des
relations et alors ± a devient non seulement compatible avec ± non-a mais même équivalent.
Or, ce dépassement progressif des contradictions, qui constitue donc le processus formateur des différenciations comme des coordinations, est fondamental quant aux rapports entre les opérations et la causalité. Lever des contradictions c’est, en effet, construire une nouvelle structure opératoire. Mais, d’autre part, quand ces contradictions tiennent à l’interprétation de faits mal constatés ou mal expliqués, la cohérence obtenue concerne des opérations appliquées puis attribuées aux objets, et il s’agit alors de structurer un contenu, donc d’atteindre ou d’élaborer une nouvelle structure causale.
Au cours des § § 4 à 20 de cette étude nous avons ainsi essayé de montrer les apports positifs des opérations à la causalité, en leur développement, mais aussi les constants services réciproques que la seconde rend aux premières. Aux § § II et III de cette Conclusion nous avons au contraire constaté en quoi elles se contrarient dans la mesure où elles demeurent relativement indifférenciées. Or, nous voyons maintenant que ces conflits latents dus aux indifférenciations sont eux-mêmes sources de progrès dans la mesure où les contradictions constituent le moteur de nouvelles coordinations. En particulier tout le niveau II B est éclairant à cet égard. D’une part, il est celui de l’achèvement des opérations « concrètes », ce qui permet par conséquent une série de succès dans leurs attributions aux objets, donc dans la causalité : par exemple la construction vers 9 ans des systèmes simples de coordonnées va de pair avec des réussites directionnelles et réciproquement la différenciation de la force et du mouvement favorise celle des étirements et des déplacements, donc la conservation des longueurs, etc. Mais, d’autre part, les limitations des opérations concrètes entraînent des lacunes systématiques dans la solution des nouveaux problèmes dynamiques que se pose le sujet, et provoquent même des contradictions dans la mesure où le sujet ne parvient pas à dissocier par hypothèse les facteurs en jeu et ne procède que par correspondances sériales de nature globale : d’où les exigences de dépassement qui conduiront à la construction des opérations hypothético-déductives ou formelles.
De façon générale l’histoire des relations entre les opérations et les explications causales est donc faite d’une série d’alternances
entre des appuis mutuels (§ § 4 à 20) et des oppositions fécondes, sources des différenciations et des coordinations. Le résultat final en est alors double. D’une part, chaque problème nouveau surgissant à l’occasion, soit de contradictions internes, soit de contradictions plus étendues entre les opérations employées et la structure des objets, conduit à la construction de structures opératoires nouvelles, comme celles du stade III succédant au niveau II B. Mais, d’autre part, et de façon encore plus large, ces différenciations et ces coordinations, soit opératoires, soit causales, aboutissent à une dissociation progressive des plans : celui du réel, donc des contenus et des objets, et celui des formes opératoires du sujet, construites de manière à n’être jamais plus contredites par les faits, ce qui revient en définitive à les situer au palier des liaisons hypothético-déductives, donc des liaisons directes et extratemporelles entre le possible et le nécessaire. C’est ce qu’il s’agit d’examiner maintenant.
L’aspect causal de l’action propre englobe ses dimensions spatio-temporelles, ses vitesses et son dynamisme, tandis que les liaisons logico-mathématiques font abstraction de ces conditions physiques pour ne retenir que la forme des coordinations. Quant à celles-ci, et indépendamment même de la relation des actions avec les objets, elles comportent encore comme telles, en tant que processus psychologiques, un certain aspect dynamique, une vitesse, une durée, etc. Ne retenir que leur forme soulève donc également un problème : comment la dissocier de ces attaches avec la causalité générale de l’action ? Les connexions logico-mathématiques sont essentiellement extratemporelles et ne relient que des éléments soustraits à la succession et à l’altération, ce qui les rend formels. La question se réduit alors à celle-ci : quelles sont les démarches de la pensée du sujet susceptibles de passer d’une situation où presque tout demeure successif et causal à une situation permettant de dégager les liaisons extratemporanées entre formes stables ou susceptibles d’être retrouvées ?
Deux processus complémentaires conduisent à ce résultat et semblent donc responsables de cette différenciation progressive entre le logico-mathématique et le causal : l’effort de la représentation pour se donner des tableaux d’ensemble simultanés d’événements passés, présents et futurs, demeurant succes-
sifs au plan des constatations perceptives, et l’intervention d’autorégulations introduisant en ces systèmes un équilibre mobile tel que les coordinations puissent être effectuées dans les deux sens, direct et inverse (ou réciproque) et se transformer ainsi en opérations réversibles1.
Mais tout n’est pas dit ainsi, car si le processus d’équilibration permet sur le terrain opératoire, non seulement de relier les états par des transformations réversibles, mais encore de conférer à celles-ci une stabilité mobile, cela ne suffit pas à assurer l’extratemporanéité. En effet l’explication causale procède de façon analogue en interprétant les états d’équilibre par des transformations compensées et les transformations non compensées en partant des états d’équilibre. Sans doute est-ce là le produit d’une attribution aux objets du jeu même des opérations, mais cette attribution réussit et il reste donc à différencier les formes physiques ou causales et les formes opératoires d’équilibre.
Or, la différence existe et peut se discerner dès les conduites du stade III (tandis que les considérations précédentes caractérisent déjà le développement conduisant du stade I au stade II) : la notion physique du virtuel porte sur des possibilités dont les compensations peuvent être simultanées, mais dont les réalisations ne sont que successives, tandis que tous les possibles demeurent simultanés pour la pensée du seul fait qu’ils sont conçus comme possibles : le propre du raisonnement hypothético-déductif est même de passer directement des possibles au nécessaire par la mise en connexion des premiers, sans l’intermédiaire du réel ; c’est d’ailleurs à ce critère que l’on peut reconnaître l’apparition de la pensée formelle. Quant à sa fécondité, les mathématiques entières portent sur le possible et il n’est pas besoin d’insister pour voir que ce possible dépasse très largement (et même infiniment au sens propre du terme) les frontières du réel.
C’est cette opposition du possible et du réel qui explique en
(1) Effectivement les expériences de B. Inhelder, H. Sinclair et M. Bovet sur l’apprentissage des structures opératoires, par une méthode consistant à faciliter la prise de conscience des facteurs que l’observation montre importants dans les progrès de cette structuration, mettent en évidence le rôle essentiel de ce passage du successif au simultané, ainsi que des régulations qui en résultent. C’est en ces expériences qu’on trouvera la preuve de ce que l’observation du développement permet seulement de suggérer.
fin de compte les multiples différences subsistant entre les opérations et la causalité et qui sont si évidentes qu’il est inutile d’y insister : réversibilité absolue, conservation des données initiales, déductibilité entière, récurrence illimitée, intervention de l’infini, etc. Attribuer les opérations aux objets ne signifie donc jamais plus que de retrouver en eux ce qui est compatible avec la durée et avec les relations complexes qui unissent les observables aux structures sous-jacentes. Mais comme la causalité excipe de celles-ci et ne se limite pas à ceux-là une suite indéfinie d’approximations peut rapprocher les systèmes causaux et les systèmes déductifs.
VII) En un mot la différenciation de l’opération et du causal tient à la constitution progressive de formes extemporanées. Mais trois questions subsistent : 1) Pourquoi cette recherche de l’extemporané ; 2) Comment aboutit-il à la constitution de « formes » ; et 3) Quelle est leur relation avec les formes des objets dans la causalité entre objets par opposition à celle de l’action propre ?
1) La tendance à l’extemporané par les moyens de l’équilibration et de la réversibilité tient à un besoin vital de la pensée (et, dès ses racines, de l’organisme lui-même) qui est d’échapper aux contradictions inhérentes aux événements successifs et au temps, autrement dit d’opposer quelque stabilité au πάντα ςεῖ du réel. A partir des régulations les plus élémentaires tendant à compenser les perturbations extérieures jusqu’aux opérations formelles supérieures ne portant que sur le possible, il y a là une recherche de cohérence et de stabilité dont le procédé constant est de se soustraire au temps.
2) Cela étant, et une fois admis que l’action propre est initialement causale et coordinatrice à la fois, le passage de l’action à l’opération s’effectue par une élimination graduelle des facteurs dynamiques et cinématiques qui comportent l’intervention de la durée : ce qui subsiste alors est un ensemble de réalités qu’il faut bien appeler « formes » puisqu’elles ne sont plus physiques, mais dont la nature ne peut être précisée, sous peine des plus graves malentendus, qu’en déterminant de façon systématique en quoi elles sont plus pauvres ou plus riches que les transformations causales auxquelles elles correspondent. Or nous avons constaté à propos de presque chacune
des variétés de causalité récapitulées en cette synthèse qu’on se trouve en présence d’une correspondance frappante entre les structures causales de l’objet et les structures opératoires du sujet, sans que l’on puisse dire ni que les secondes dérivent sans plus des premières, ni que l’« attribution » des secondes aux premières signifient une simple projection subjective. Il y a donc, lorsqu’une structure causale SC de l’objet correspond à une structure opératoire SO du sujet, une source commune SF qui est à chercher dans les mécanismes de l’action propre et tout spécialement dans les fonctions constituantes F qui expriment les dépendances régulières inhérentes à ces mécanismes. S’il en est ainsi, et sans préciser encore les modes d’abstractions simple ou réfléchissante en jeu dans le passage de SF à SC et à SO, il serait absurde de présenter les « formes » SO comme de simples figures ou éléments statiques, parce que privés du dynamisme causal : ces formes SO sont des transformations opératoires comparables aux transformations causales, c’est-à-dire elles aussi susceptibles de « production » indéfinie comme leur source commune SF, mais consistant en constructions formelles et non pas en effets matériels. En ce cas elles restent certes d’un certain point de vue plus pauvres que les SC puisque tout ce qui dépend du temps en est éliminé (le temps étant la marque spécifique de la causalité SC). Mais elles sont par ailleurs enrichies d’autant, puisque l’élimination de la cinématique et de la dynamique temporelles est ipso facto une ouverture sur le monde infini des possibles. Quant à leurs rapports avec leurs propres contenus, dans le cas des opérations appliquées et même attribuées, elles les enrichissent non seulement en relations nouvelles et en stabilité, mais encore en y introduisant ce caractère spécifique de toute déductibilité et qui est la nécessité.
3) Si l’on passe maintenant des rapports entre ces formes et la causalité des objets, et non plus seulement de l’action, deux remarques s’imposent. La première est qu’il est exclu de considérer même les plus générales de ces formes, c’est-à-dire celles de la logique, comme le résidu des propriétés communes à tous les objets une fois écartés les facteurs cinématiques et dynamiques : la conception de la logique comme une « physique de l’objet quelconque », soutenue par H. Spencer et en partie par Gonseth, oublie le caractère transformateur ou productif
des opérations, parallèle et non pas inférieur à celui de la causalité, et la formule ne conserve une vérité que modifiée en « système des actions sur l’objet quelconque ». En second lieu, dans la mesure où il y a correspondance entre les transformations causales des objets et les transformations opératoires du sujet, cela ne signifie ni que celles-ci soient tirées de celles-là (par simple élimination de la dynamique dans les rapports découverts par expérience physique) ni l’inverse (par simple projection des opérations dans le réel). Cette correspondance est due au fait que l’action propre est à la fois dépendante des lois physiques de l’objet en général et source des opérations du sujet. Mais pour que celui-ci retrouve ses opérations dans le réel un long développement est nécessaire et une longue suite d’« attributions » nécessitant concurremment un affinement graduel de l’expérience physique et une élaboration progressive des instruments opératoires qui le rendent possible : le problème est alors celui des relations entre les deux types d’abstractions que ces deux sortes d’activités supposent.
VIII) Deux données fondamentales dominent les problèmes de la connaissance physique et par conséquent des rapports entre les opérations du sujet et la causalité des objets. La première a été fournie par de multiples études antérieures et nous n’y insisterons pas : c’est que la lecture même d’une expérience exige l’emploi d’instruments d’assimilation rendant cette lecture possible, autrement dit elle suppose l’utilisation de structures opératoires. Par exemple juger que la quantité de liquide se conserve au cours d’un transvasement implique des moyens au moins élémentaires de quantification, une certaine transitivité (si l’on veut contrôler les quantités en A et B de formes différentes par le moyen d’un récipient C semblable à l’un ou à l’autre), etc. Par conséquent une abstraction « simple » ou physique, c’est-à-dire tirant son information de l’objet, suppose déjà des liaisons dues au sujet : « cette pierre est blanche » comporte ainsi des classes, une relation prédicative, etc., indépendamment même du langage.
Seconde donnée essentielle : les connexions causales, tout en reposant en partie sur des informations obtenues par abstractions simples (y compris lorsqu’il s’agit de l’action propre, car alors les mouvements du sujet, les résistances qu’il
arrive à vaincre, etc., sont pour lui des observables objectifs comme les autres), dépassent inévitablement, en tant que connexions, le domaine des observables. Dès la causalité perceptive, on ne voit rien passer de l’agent A au patient B, mais, en fonction des mouvements observés, on perçoit (comme déjà dit) que « quelque chose a passé » : or c’est là une reconstitution, due ici aux seules régulations et préinférences perceptives mais déjà comparables aux reconstitutions déductives dues à l’intelligence elle-même lorsqu’il s’agit de transmissions de niveaux plus complexes. En fait, on n’observe jamais que des déplacements ou des changements qualitatifs, ainsi que des vitesses, mais ce ne sont là que les manifestations extérieures d’un rapport causal qu’il s’agit toujours de reconstruire par inférences et qui déborde ainsi inévitablement la frontière des observables.
Rappelons maintenant que l’on doit distinguer de l’abstraction « simple » ou physique, portant sur les observables dont certains sont alors retenus par opposition à d’autres, ce qu’on peut appeler « abstractions réfléchissantes » : en ce cas l’information est tirée, non plus des objets (ou de l’action comme objet observable) mais des actions ou opérations du sujet en tant que coordinations, celles-ci pouvant être réfléchies à l’état pur ou épuré, ou encore à l’occasion des relations nouvelles que ces coordinations ont introduites dans les objets (en tant par exemple qu’ordonnés, classés ou dénombrés par le sujet). Par exemple la multiplication est abstraite de l’addition (en tant qu’addition d’additions), les proportions le sont des rapports multiplicatifs, la distributivité l’est des proportions (voir le § 12), etc.
Cela dit il va de soi que la construction des opérations repose sur des processus de plus en plus riches d’abstractions réfléchissantes. Mais qu’en est-il de la causalité, si elle dépasse nécessairement l’observable, qu’en est-il des services que la recherche de la causalité peut rendre à la formation de nouvelles opérations et en un mot qu’en est-il des processus d’« application » ou d’« attribution » des opérations aux objets ?
Ces problèmes se posent dès le niveau des transformations spatiales et surtout des fonctions puisqu’en leur source celles-ci expriment les dépendances ou liaisons propres aux schèmes de l’action et que cette dernière « applique » (au sens mathéma-
tique du mot) aux objets. En tant que telles, les fonctions constituent comme l’action la source commune des opérations et de la causalité, puisqu’elles expriment en premier lieu le schématisme des actions. Or cette double nature se traduit de la manière suivante. D’une part, si y = f(x), les variations de x et de y peuvent être connues par abstraction simple s’il s’agit d’observables fournis par des constatations effectuées sur les objets ou les actions en leur déroulement perceptible. Mais la lecture même de ces observables suppose déjà des mises en relation qui relèvent de l’activité coordinatrice du sujet ; d’où la covariation qui ajoute une relation aux seules variations ; il en est a fortiori de même de l’idée de dépendance (ou application univoque à droite) avec son orientation. En ces éléments relationnels intervient donc une part d’abstraction réfléchissante, si minime peut-elle demeurer, mais une part nécessaire comme en toute structure appliquée au réel en vue de découvrir quelque régularité. En second lieu les covariations et dépendances de x et de y peuvent être dues aux manipulations préopératoires du sujet (par exemple par déplacements des éléments d’une collection dans une autre) auquel cas le rôle de l’abstraction réfléchissante devient supérieur et la fonction comporte alors sa propre explication ou raison. Supposons maintenant qu’une dépendance fonctionnelle découverte dans le réel ait la même forme qu’une dépendance liée à ces activités du sujet : elle tendra de ce fait à dépasser la simple légalité et à acquérir une certaine nécessité par un processus analogue à l’« attribution » dont relève la causalité.
Les opérations spatiales témoignent d’une situation analogue. D’une part, elles permettent au sujet de construire des formes et de les transformer les unes dans les autres selon des lois structurales entièrement déductibles, d’où le rôle nécessaire des abstractions réfléchissantes. D’autre part, les objets comportent eux-mêmes des formes figuratives et une organisation spatiale dont on a vu (§ 9) qu’elles sont liées à leur dynamique d’une manière analogue à celle dont les constructions géométriques dépendent des actions du sujet. Ces propriétés spatiales de l’objet peuvent donc donner lieu à des lectures expérimentales par un jeu d’abstractions « simples » ou physiques. Mais cette lecture même suppose des instruments opératoires construits par abstraction réfléchissante et ne faisant
qu’un avec les structures (ou formes opératives) de la géométrie du sujet. Il y a donc en ce cas, ainsi qu’en celui de la fonction, collaboration continue entre les deux types d’abstractions.
A en revenir à la causalité, la situation en est alors paradoxalement d’autant plus claire, à ce point de vue des modes d’abstractions, que si les faits et les lois dont on cherche l’explication sont connus par abstractions simples, la connexion causale comme telle dépasse toujours le domaine des observables. Devant alors être déduite elle ne peut l’être qu’au moyen d’opérations et la source de celles-ci ne saurait être cherchée que dans le jeu des abstractions réfléchissantes. Mais deux circonstances fondamentales compliquent ce tableau de départ : l’attribution de ces opérations au réel et, du fait même qu’elles lui sont attribuables, la collaboration des objets à la constitution des opérations en devenir ou à l’enrichissement par de nouveaux morphismes des structures déjà constituées.
L’attribution des opérations aux objets ne soulèverait pas de question si elle n’était qu’un vœu pie ou une projection spontanée du sujet agissant sur les objets et trouvant en eux des répondants dont la nature est comparable à la sienne [*]. Mais, pour être fondée, une attribution doit être vérifiée et cette vérification suppose à nouveau l’expérience, nécessaire pour le contrôle des hypothèses explicatives comme des hypothèses portant sur l’établissement des lois. Ce retour à l’expérience exige alors un jeu d’abstractions simples comme celles de départ, mais cette fois guidées par un système limité d’opérations attribuables. On voit donc quelle alternance entre les deux modes d’abstractions implique l’attribution des opérations aux objets, et cela va de soi car, dans la mesure où ils sont promus au rang d’opérateurs, ils répondent et correspondent aux opérations du sujet réfléchissant, tout en conservant leur réalité d’objets extérieurs.
Viennent maintenant les deux sortes de services que la causalité rend aux structures opératoires, en stimulant leur formation par des contenus se prêtant à de telles constructions et en multipliant leurs morphismes lors des attributions. Mais ces contenus étant connus par abstraction simple ils n’en exigent pas moins pour leur lecture même des instruments opératoires dus à l’abstraction réfléchissante. Seulement, comme cette structuration des contenus aux niveaux des opérations « appliquées »
[*Note FJP : nous avons substitué « sienne » à « science ».]
soulève de nouveaux problèmes que les opérations antérieures ne suffisent pas à résoudre, de nouvelles constructions opératoires sont alors favorisées et ainsi se resserre la collaboration entre les deux modes d’abstractions. Il en est a fortiori de même lors de la multiplication des attributions.
En un mot, la causalité constitue ainsi le principal partenaire dans le jeu de navette que constituent les échanges des opérations du sujet avec le réel et ce n’est donc pas sans raisons qu’il est difficile de faire le départ, en chaque explication causale particulière, des apports déductifs du sujet et ceux qui émanent de cette sorte de construction déductive immanente qu’est la production causale.
IX) Il s’agit néanmoins, en guise de conclusion, de chercher à préciser ces rapports et de dégager ce que les données génétiques qui précèdent nous apprennent quant à la nature de la causalité.
Le premier résultat de nos analyses est que la causalité ne se confond pas avec la légalité, et cela dès nos stades élémentaires aussi bien qu’aux divers paliers de la connaissance scientifique. Une première différence est, comme déjà dit, que la légalité relève de la constatation et porte sur des relations observables (celles-ci traduisant d’ailleurs ordinairement les régularités dues aux interactions de l’objet et des manipulations de l’expérimentateur), tandis que les connexions causales dépassent les frontières de l’observable. En second lieu, la légalité n’atteint que des relations générales, tandis que la causalité comporte des rapports nécessaires. Même en une fonction y =f(x), dans laquelle les variations de y sont censées dépendre objectivement de celles de x, cette dépendance ne constitue qu’un fait constaté, ne comportant par lui-même aucune nécessité intrinsèque, tant qu’elle ne s’accompagne pas d’un début d’attribution causale. En effet, et en troisième lieu, une loi, même générale, peut demeurer isolée, tandis que son explication causale comporte plusieurs relations coordonnées en un système et seul ce système est source de nécessité. Par exemple, en la R 49, le sujet découvre, bien avant d’en comprendre la raison, que deux poids tirant sur des fils écartés l’un de l’autre de 30 à 60° ont une résultante inférieure à celle des mêmes poids si les fils sont resserrés ; mais cette loi, dont la
vérité est d’abord seulement constatée à titre de simple fait général, ne devient nécessaire qu’une fois insérée dans un système coordonnant les intensités et les directions et impliquant notamment cette conséquence que deux forces égales et opposées s’annulent.
En quatrième lieu, la légalité ne comporte que des opérations appliquées aux objets, tandis qu’en vertu de son triple caractère de dépasser l’observable, d’atteindre la nécessité et de constituer des systèmes, la causalité exige par surcroît une attribution des mêmes opérations — mais avec en plus les transformations ou compositions qu’elles comportent — , aux objets eux-mêmes. Cette hypothèse étant centrale dans notre interprétation, il convient de la soumettre à un examen rétroactif au vu des faits décrits dans les § § 4 à 20. Que la légalité implique l’emploi d’opérations, cela est évident et rappelons-le une fois de plus : dès la lecture même des faits jusqu’à leur généralisation inductive, le sujet a besoin de mises en relations, de classements, de quantifications, en dehors desquels tout enregistrement et toute assimilation seraient impossibles. D’autre part, il est non moins clair que, du point de vue du sujet lui-même, ce cadre logico-mathématique qu’en réalité il ajoute ou « applique » aux objets lui paraît faire partie de ceux-ci, de telle sorte que pour la conscience du sujet il n’existe aucune différence entre les opérations appliquées ou attribuées : chez le jeune enfant les mots eux-mêmes semblent d’abord faire partie des choses ; à combien plus forte raison en sera-t-il ainsi à tous les niveaux des relations, des nombres, des quantités, etc., et finalement de toute loi, conçue comme l’expression même du réel. En quoi le sujet n’a pas tort, tant qu’on en reste au phénomène ou aux observables, mais, pour l’observateur, ceux-ci ne sont encore que le produit d’une interaction entre les « choses » et les instruments d’assimilation de ce sujet, de telle sorte que pour atteindre effectivement les objets il faut un pas de plus et chercher sous ces observables les connexions causales qui les relient : alors, mais alors seulement, débute la conquête d’un univers objectif, c’est-à-dire où les objets existent et agissent en tant qu’opérateurs, donc où les opérations peuvent, mais cette fois légitimement (quoique très partiellement), être selon notre langage « attribuées » à l’objet.
Il n’y a d’ailleurs pas là, sauf en des situations exceptionnelles
ou marginales (problèmes trop nouveaux, etc.), deux phases chronologiquement distinctes, mais simplement deux moments dans l’élaboration de toute connaissance physique, car le sujet en demeure rarement à la légalité pure et, en attendant les interprétations correctes, ne se prive pas d’explications approximatives, comme on l’a vu sans cesse. Il est même probable que, dès le départ, c’est la recherche de la causalité qui fonctionnellement entraîne la constitution des lois à titre de condition préalable à la détermination des causes.
Mais il y a plus, et, sans que cela justifie suffisamment l’expression abusive de « lois causales », il faut reconnaître qu’à l’intérieur même de la légalité on trouve souvent déjà une ébauche de causalité, ce qui est naturel puisque entre une relation apparemment simple et une structure proprement dite de nombreux intermédiaires sont concevables par le jeu des différenciations et coordinations combinées. Par exemple, dans les R 33, etc., on assiste à un lent perfectionnement des lois du choc : une boule frappée de côté se dirige d’abord en ligne droite, puis obliquement et finalement le long d’un trajet rectiligne partant du point d’impact et passant par son centre, tandis que la boule active part à peu près à angle droit : en ce cas on n’est pas loin d’une structure à base d’actions et de réactions ainsi que de compositions de directions vectorielles, autrement dit d’un système causal cohérent, et il est préparé par les approximations légales. De même une loi de conservation conduit tôt ou tard à une structure voisine d’un groupe, etc.
Venons-en alors au second résultat général de nos recherches, c’est-à-dire à l’interprétation de la causalité en tant que structures opératoires attribuées à l’objet. Une première évidence est que ces opérations « attribuées » ne sont pas simplement surajoutées à celles qui étaient « appliquées » dans la constitution de la légalité : ce sont les mêmes opérations (tout au moins au départ, quittes à être complétées par d’autres du même ordre), et ce qui est nouveau n’est que le lien déductif donc les coordinations les unissant désormais. En effet, un lien déductif ne peut être que nécessaire, dépassant l’observable et constitutif d’un système, donc présentant les trois caractères différentiels notés précédemment. Le propre de la causalité est ainsi toujours de comporter un système de transformations, sans pouvoir se réduire à une relation simple de cause à effet,
comme le suppose le sens commun. Même dans les cas où une telle relation semble exister, comme dans l’exemple d’une poussée, il intervient en réalité une structure élémentaire (compensations entre dépenses et gains, composition de transformations et de conservations, etc., sans parler des directions), autrement dit un système déductif. Mais alors pourquoi cette déductivité entraîne-t-elle une attribution de la structure, en plus d’une simple application ? Il serait facile, et c’est même là une thèse positiviste ou conventionnaliste fréquente, de concevoir le modèle ainsi construit comme un simple instrument subjectif, satisfaisant l’esprit mais ne correspondant pas pour autant à la nature des choses, puisque ni cette nature ni ces choses ne s’imposent à un conventionnalisme cohérent.
La seconde évidence qui nous a paru se dégager est au contraire que, dans la mesure même où se constitue le système ou modèle déductif, les transformations qu’il comporte et qui relient entre elles les opérations jusque-là simplement appliquées aux objets n’ont de signification (s’il est confirmé par l’expérience et reste donc conforme à la légalité ainsi élargie) que dans l’hypothèse où ces objets « existent », et où par conséquent les transformations invoquées expriment plus ou moins adéquatement leurs actions réelles.
Le fait est d’autant plus frappant que le système déductif en quoi consiste l’explication causale ne consiste pas en un simple emboîtement des lois ou de leurs contenus, par enchaînement syllogistique (du type « l’eau coule toujours parce qu’elle est légère », emboîté en « les choses légères ne se retiennent pas d’elles-mêmes », etc., comme chez les jeunes sujets de la R 23), mais bien en une composition des opérations appliquées elles-mêmes, et cela au moyen des procédés généraux de coordination ou de transformations opératoires : la transitivité, la multiplicativité, la réciprocité, etc. Ce sont, en effet, ces formes générales d’organisation opératoire qui sont constitutives des structures, dans la mesure où ses compositions internes se referment sur elles-mêmes avec nécessité. Or, c’est en ce cas précisément que la coordination des opérations appliquées ne saurait apparaître comme une simple nécessité relative au sujet et semble appuyer les relations légales sur un substrat extérieur et ontique, ce qui est le caractère de la causalité qui conduit à l’« attribution » de la structure au réel.
La raison en est qu’un phénomène transformé en un autre aboutit à davantage qu’à une conjonction de deux phénomènes et que la connexion inobservable ainsi construite acquiert un pouvoir d’objectivation dans la mesure où elle est rattachée à une structure. Lorsqu’une action du sujet, d’abord libre et isolée, est reliée à d’autres au sein d’une structure opératoire, celle-ci acquiert aussi une sorte d’objectivité, mais « intrinsèque » et qui ne requiert aucune hypostase ou extériorisation. Par contre lorsqu’une opération appliquée à l’objet (avec succès expérimental rendant cette application légitime) est coordonnée à une autre également appliquée de façon valable, alors la structure qu’elles constitueront requiert, du fait de ces applications réussies, une objectivation de nature extrinsèque ; enfin comme la structure sort de la frontière des observables, elle devient, en vertu de cette objectivation, constitutive d’objets dépassant les phénomènes et dont les actions causales correspondent aux transformations du système. Telles semblent être les raisons des nombreuses « attributions » de structures opératoires décrites précédemment.
Par exemple, pour les transmissions de mouvements de la R 2, la légalité fondée sur les observables ne fournit que la régularité, discutée par Hume, du départ d’une boule heurtée par une autre, et, dans le cas d’une rangée d’intermédiaires contigus, que la constatation du départ de la dernière bille, non touchée par la bille active. Dès les niveaux les plus précoces, la première de ces deux régularités s’accompagne, on l’a vu, d’une impression causale, qui repose déjà sur une « structure » élémentaire : perte du mouvement de la bille active et gain de la passive, donc un composé de transformation et de conservation suffisant à expliquer la transmission sous sa forme « externe », mais ne rendant pas compte du « comment » ; lors du départ de la dernière bille d’une rangée, ce modèle est simplement généralisé, ce qui rend encore moins compte du « comment ». Le propre de la transformation opératoire constituée par la transitivité est au contraire de relier en un tout les diverses constatations légales, avec leurs débuts correspondants de causalité mais locale (un choc + un choc + etc.), ce qui permet alors une attribution aux objets sous la forme de la transmission d’un « courant » qui les traverse : à un ensemble de structures locales, mais dont chacune dépasse
déjà en tant que structure la pure légalité et comporte par conséquent un début d’attribution, se substitue donc une structure d’ensemble dont le degré d’attribution est sensiblement plus « fort ». De même dans les multiples situations observables d’action et réaction, la légalité ne fournit que des régularités sous forme de ralentissements ou retours, les débuts correspondants de causalité ne pouvant consister qu’en modèles de freinage ou de rebondissement par déviations d’élans, etc. : au contraire la structure totale fournie par la coordination des inversions et réciprocités permet l’attribution générale aux objets d’une force de réaction en réponse aux actions, etc.
Il est frappant de constater que, dès nos modestes faits relatifs à la psychogenèse de la causalité, on assiste donc à une évolution qui, par certains de ses aspects, présente une analogie avec celle de la physique contemporaine1. Celle du xixe siècle consistait essentiellement à prendre des mesures et à dégager des lois, ce qui ne requiert pas d’autres instruments logico-mathématiques que des opérations « appliquées » aux objets. Certes les tendances à l’« attribution » étaient déjà fréquentes, mais par ailleurs en général combattues : par exemple les hypothèses atomistiques, dues aux structures opératoires de partition, ou la croyance en l’existence de forces dans l’expression a = f : m ou encore m = f : a (Euler) au lieu de voir en elles de simples relations f = ma. Par contre l’esprit de la physique contemporaine est orienté vers la recherche des structures, qui s’exprimeront sous la forme de modèles axiomatisables reliant les lois par une déduction nécessaire et fondant alors en raison la possibilité d’une série d’attributions. Ce qui assure en ce cas la légitimité de ces transformations, attribuées aux objets, est leur nécessité opératoire, comme, par exemple, lorsqu’une loi de conservation est intégrée en un groupe qui en exige l’intervention. Certes les axiomes de tels modèles sont suggérés par les faits et les déductions qu’on en tire sont à contrôler par des faits, mais le caractère remarquable d’une telle physique théorique reste que c’est dans la mesure où elle a effectué un pas de plus dans la direction de la construction logico-mathématique que les transformations
(1) Sauf qu’au niveau de la pensée scientifique, l’« application » et l’« attribution » des opérations sont davantage différenciées et donc souvent décalées.
nécessaires ainsi atteintes au plan du possible et des structures abstraites peuvent donner lieu à des « attributions » plus poussées et mieux justifiées. C’est cette adéquation surprenante entre les coordinations opératoires du sujet et les connexions causales des objets dont nous avons étudié certaines des étapes préliminaires.
X) Au total les opérations constituent pour ainsi dire une causalité applicable aux formes extratemporelles et la causalité physique un système d’opérations effectuées par les objets matériels. La raison de ces correspondances est assurément que la source des opérations est à chercher dans les régulations organiques et que l’organisme est un objet physique soumis à la causalite comme un objet parmi les autres. Mais alors pourquoi le sujet ne connaît-il pas, par le truchement de son organisme, l’ensemble des causes et des effets dont il est le siège, ou du moins l’ensemble de celles qui régissent ses échanges avec le milieu ? C’est que la connaissance n’est pas un reflet mais une activité et que nos connaissances de la causalité sont autre chose que cette dernière et procèdent par approximations très laborieuses. Or celles-ci ne débutent qu’à partir des actions, c’est-à-dire des formes supérieures de l’échange entre l’organisme et les objets extérieurs à lui. Mais si l’action subit tous les processus causaux de l’organisme et du milieu elle n’en prend conscience que dans la mesure de son propre réglage actif : d’où le primat initial de la causalité mécanique liée aux actions manuelles bien contrôlées, etc., et le retard considérable des notions sur la chaleur ou la lumière.
Cela dit, si la structuration cognitive débute ainsi à la périphérie de l’organisme, c’est-à-dire au moyen des actions et avec prises de conscience dépendant de l’étendue de leurs réglages, on comprend alors la solidarité étroite des progrès (ou de leurs retards) dans la double direction de la conquête du réel, avec la causalité, et du développement des régulations ou réglages et des opérations, c’est-à-dire des coordinations internes du sujet. On comprend surtout qu’à tout progrès de ces structures endogènes, procédant par abstractions réfléchissantes, correspond un affinement de l’expérience et des abstractions physiques ou simples, et réciproquement, la complémentarité solidaire de ces deux modes d’abstractions n’étant
en définitive que l’expression de deux mouvements interdépendants, quoique de directions opposées, d’extériorisation dans la saisie du réel et d’intériorisation dans l’élaboration des instruments d’assimilation.